CHAPITRE IX
Les jurats mal vus k Bordeaux. >- Lettre de Gensonné qui reftise d*ètre jurât, par la nomination du roi. — Le parlement ne demande pas mieux que d^bumilier les jurats. — Les trois ordres protestent contre les nominations faites par leToi. — Langage de leurs députés. •— La vacation du parlement finit. — La Cour va an palais. — Ovation populaire donnée à M. Le Bertbon et aux présidents et conseillers. — Discours des divers corps. — Réponse de M. le Premier-Président aux jurats. — Charivari donné aux jurats. — La Cour des Aides rentre. — Mort de son premier-président M. Du Roy.
Livre XIV. Les jurats étaient toujours mal vus et généralement dé- ' ~g testés, à cause de leur servile obséquiosité envers un ministère qui les avait maintenus en place, en violation de tous les droits, libertés et usages de la ville. Leurs concurrents eurent soin d'ameuter contre eux leurs amis et leurs créatures; le parlement même , depuis sa rentrée , ne négligea rien de ce qui pouvait humilier ces affidés du cabinet ministériel. Quelques-uns d'entre eux résignèrent leurs fonctions, mais le roi en nomma d'autres à leur place : c'étaient MM. de Gauffreteau, le vicomte de Lafaye, Verdery, Latuillière et Gensonné, ce dernier comme clerc^-secrétaire de la ville. Ces messieurs refusèrent l'honneur qu'on voulait leur conférer; leurs motifs étaient connus et dignes d'éloges. La lettre suivante de M. Gensonné aux jurats les dévoile assez et nous fait comprendre le patriotique sentiment qui avait inspiré leur refus : « La fermentation, dit-il , qui existe à Bordeaux, par » suite de la nomination du pur mouvement du roi , ne me » permet pas d'accepter la place que Sa Majesté a daigné me » confier. Quelque pénible que soit ce sacrifice pour un père » de famille, je ne peux pas me déterminera devenir k re-
9 préseotaDt de ma cité, sans être assuré de son aveu. Jai Livre xiv.
» cru de mon devoir de vous en prévenir et de vous assurer ^^'
B de mon profond respect, etc., etc.
» Gensonné.
» Paris, 20 septembre 1788. »
Le mal était profond et immense , comme on le voit ; le choix du monarque était ouvertement répudié , les hommes delà jurade méprisés, quand leur nomination émanait de toute âQtre source que d'une libre élection populaire , selon un usage maintenu de temps immémorial à Bordeaux; Timprudent parlement ouvrait les écluses pour laisser passer le torrent qui devait tout renverser, tout emporter, roi, royauté, parlement et jurats ! Les trois ordres avaient prolesté le 5 septembre contre ces nominations insolites et arbitraires; iuais voyant qu'on ne faisait pas cas de cette protestation , ils allèrent, le 22 octobre, la déposer au greffe du parlement. Leurs députés furent admis devant la Cour, les chambres assemblées. Le chevalier des Spens de Lancre , au nom des trois ordres et en faisant allusion au retour triomphant du parlement , prononça, contre la nomination faite par le roi, au préjudicer des droits et libertés de Bordeaux , le discours suivant :
« Messieurs, l'opinion publique, en éclairant la sagesse du n meilleur des rois, vient de couronner votre vertu, votre •» constance et vos généreux efforts pour conserver la liberté » française. Le jour où des ordres désastreux vous enlevèrent 1» à vos foyers et à vos concitoyens , dont vous avez toujours » aimé à défendre I^s privilèges , fut un jour de deuil pour » les gens de bien , une calamité publique. Vous nous êtes
» rendus! les lois ne seront plus muettes Pourquoi faut-
» il que ces moments de joie et d'allégresse soient troublés 0 par le souvenir de nos calamités passées? Pourquoi faut-il B que notre honneur, notre devoir nous forcent d'interrompre » les acclamations que votre retour nous inspire , pour vous » instruii:e des atteintes qu'on a portées aux droits de la cité
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Livre XIV. » dans ce temps malheureux où votre zèle ue pouvait pas ^L ' » nous défendre ?
» Si nous balancions un seul instant, ce serait nous accuser » nous-mêmes d'une coupable insouciance et paraître peu » touchés des succès que votre zèle et vos efforts nous ont » toujours procurés.
r> Un des privilèges les plus précieux de notre cité est celui » d'élire librement et d'indiquer les sujets qui doivent remplir )) les places de la municipalité. Des ordres arbitraires auraient » disposé de toutes ces places, si la plupart des citoyens choisis » par le ministère ne se fussent honorés par leur refus; celui » qu'on a voulu pourvoir de la place de procureur-syndic a » seul accepté. Des protestations, signées par les notables et » plusieurs des citoyens des trois ordres, l'ont vainement h instruit des vœux de la commune.
» Il est publié qu'on se propose de faire procéder incessam- » ment à l'élection des sujets que la commune doit présenter » pour remplir les autres places. Nous osons espérer que vous » voudrez bien, Messieurs, refuser d'envoyer des commis- 1» saires pour assister à l'élection , jusqu'à ce que la cité soit » entièrement rétablie dans tous ses droits par la nomination, » aux formes ordinaires, à toutes les places »
Le premier-président répondit ainsi :
« Messieurs , le vœu constant des vrais citoyens est de » s'occuper, avec le zèle qui les caractérise, des plus sûrs » moyens de conserver intacts les droits et les privilèges de » la cité. Vous vous montrez tels aujourd'hui d'une manière » trop éclatante, pour n'être pas assurés des sentiments et de » l'affection de vos concitoyens, tribut honorable pour vous. »
La dépntation qui porta cette protestation au parlement était composée de MM. des Spens de Lancre, le chevalier de Savignac, le baron de Gombaud de Razac, le vicomte de Gourgues, Jourgniac, et Saint-Eugène pour la noblesse; de MM. Saint-Guirons, Lumière, Ferbos, Vielle, Mathieu, De-
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vignes, Saige, Laujacq fils, Guadet, députés des avocats ; de Livre xiv. MM. Béchade-Cazaux , premier consul , B. Marchand, consul; Gaubert, consul, Crozilhac, ancien consul, députés des négociants. En se retirant , ces consmissaires des trois ordres laissèrent sur le bureau leur protestation , signifiée le 5 septembre aux jurats, contre la nomination par lettres de cachet aux places de jurât et de procureur-syndic, vacantes dans la manicipalité.
Enchanté de pouvoir humilier ses adversaires , le parlement , par lorgane de M. Le Berthon , chargea les gens du roi de s enquérir, avec soin , de toutes les infractions faites aux droits de la commune, afin quon y portât remède et qu'on maintînt les anciens privilèges dans toute leur intégrité.
Dans ce temps, on crut devoir mettre fin à 1 état de vacation où se trouvait le parlement ; le bruit courut que la compagnie devait se rendre le 20 octobre au palais , en vertu des ordres du roi portant que les États-généraux seraient convoqués pour le mois de janvier suivant, et qu'en attendant toutes les Cours de justice reprendraient leurs fonctions. Cette DOQvelie répandit la joie dans toutes les classes; il est moins difficile de comprendre que de dépeindre Tenthousiasme , l'ivresse des Bordelais dans cette circonstance. Le jour arrive : de bonne heure le peuple accourt, par une belle matinée , tapisse les façades des maisons et jonche de fleurs les rues par ou devait passer le cortège, depuis Thôtel du premier-président, rue du Mirail, jusqu'au palais. C'était le triomphe du parlement , l'humiliation du ministère et , par contre-coup, do roi ; c'était la fête de tout le monde et la défaite de l'autorité I Enfin , le cortège se met en marche au milieu d'une foule innombrable de spectateurs et aux acclamations de la population enthousiasmée de ce qu'elle appelait le triomphe de la liberté 1 Les rues étaient jonchées de fleurs, les cloches sonnaient à grandes volées, le palais était décoré d'emblèmes, de fleurs entrelacées sur les chiffres du premier-président et
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Livre XIV. du parlement, avec des couronnes civiques de laurier et d'immortelles suspendues au-dessus de l'entrée du palais, ou distribuées, en passant, aux membres de la compagnie. Aux deux côtés des portiques étaient deux jolis enfants, représentant deux génies , qui offraient aux magistrats qui entraient, des palmes et des couronnes ; à l'intérieur, on avait élevé deux amphithéâtres, l'un pour les musiciens du régiment de Champagne , l'autre pour les ménétriers de la ville. La musique annonçait l'arrivée de chaque magistrat; les autres corps et ordres étaient accueillis au bruit des fanfares, excepté toutefois les sieurs Villotte et Âcquard, qui eurent toute la peine possible de pénétrer jusqu'à la salle , et , après leurs discours obligés, ils eurent encore bien plus de peine de se retirer, sifDés, hués et cruellement humiliés.
M. de Lacolonie arrive : c'était le doyen du parlement. Les transports éclatent à la vue de ce vieillard octogénaire; la restauration de sa compagnie semblait lui rendre la santé et une vigueur juvénile. Il oublie ses in6rmités et son grand âge, et , dans les courts intervalles que l'enthousiasme public lui laisse , il s'écrie : « Mes enfants , mes amis , vous n'avez ja- » mais vu choses pareilles; dites cela à vos enfants, chargez- )) les de l'apprendre à leurs descendants, afin que ce souvenir » entretienne le feu sacré du patriotisme.bordelais. »
Les procureurs généraux sont accueillis avec transport; à la place des baïonnettes, la compagnie bourgeoise prend des rameaux de laurier ; des couronnes pieu vent sur les nobles caractères qu'on voit passer et surtout sur la tête du courageux Le Berthon , avançant lentement parmi la foule qui le bénit , l'admire et l'embrasse aux cris mille fois répétés de Vive le roil vive le parlement I vive le premier-résident! etc., etc. Le noble vieillard arrive enfin à son siège, fatigue, ému jusqu'aux larmes ; les galeries resplendissent de l'él^ule parure des dames, et dans la foule on remarque plusieurs personnages de distinction , entre autres le duc de Luxcm-
— 5G5 — bourg, de Clermont-Tonnerre , l'abbé Louis, et plusieurs Livre xiv.
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autres, accourus pour assister a cette ovation populaire.
Le séuéchal, M. du Périer de Larsan, haraugue la Cour le premier ; ensuite ou introduit successivement les différents corps et ordres de la ville , les huit députés de Saint-André, six de Saint-Seurin , deux de Sainte-Croix, cinq de TUniversité, et puis les deux jurats dont nous avons parlé plus haut; les avocats s'étaient rendus à leur place individuellement. M. d'Arche porta la parole pour le chapitre de Saint-André; M. l'abbé de Paty pour celui de Saint-Seurin ; le prieur de Saiate-Croix lut un discours qui fut bien applandi.
Enfin, le tour des jurats arrive. Le sieur Yillotte, interrompant timidement un morne et significatif silence par un discours vague , terne et embarrassé , déclare que lui et ses collègue s'empresseront de mériter la confiance et la protection de la Cour, a La Cour, répond avec vivacité le premier- » président, n'accordera sa protection et sa bienveillance aux » municipaux que tout autant qu'ils s'en seront rendus dignes » par leur attachement aux mêmes principes et par leur bonne fi conduite. » M. Jaubert, au nom de TUniversité, harangua la Cour en latin; M. Plassan, homme probe, vertueux et estimable, qui avait, comme syndic des avocats, été exilé avec M. Buhan, peignit , en couleurs éclatantes et avec sensibilité, tous les tristes événements de l'époque, mais sans faire la moindre allusion à ses propres souffrances , à son exil immérité. M. Le Berthon répondit de manière à consoler de leur disgrâce passagère cet honorable avocat et son collègue d 'infortune, et leur donna l'assurance qu'ils auraient, en compensation , l'estime et la reconnaissance de la Cour, de la ville et de la province.
La séance levée , le premier-président veut monter en voiture; il la voit couverte de couronnes et de rameaux de laurier. On détèle ses chevaux ; il s'y oppose , mais en vain , on traîne sa voiture aux acclamations frénétiques d'un peuple
Livre XIV. ivre de joie et de bonheur. On se dispose à sonner la grosse cloche; mais, craignant quelque désordre dans ces attroupements qui grossissent en avançant, il le défend avec sévérité et finit par faire respecter sa volonté par cette foule , qui s'en dédommage en pénétrant non seulement dans la cour de son hôtel , mais môme dans ses salons. Toutes les classes, toutes les conditions y accourent et s'y mêlent ; on y remarque les députés d'Âgen, de Condom et des autres villes de la province, et parmi les nombreux amis et flatteurs du nouvel ordre de choses, on y voit môme M. de Fumel , le docile et obséquieux serviteur d'un gouvernement vaincu. On organisa , pour la soirée, des danses, des sérénades, des amusements de toutes sortes, et, au milieu de ces manifestations les plus spontanées et les plus cordiales qu'on puisse imaginer, on voit déboucher, par une rue voisine , un groupe de cinq ou six cents jeunes gens qui , parodiant la jeunesse de Paris, brûlent en grande cérémonie un mannequin représentant l'ex-ministre M. de Brienne.
Après ces bizarres et bruyantes scènes, la jeunesse court donner un charivari aux juratset une sérénade aux magistrats; le lendemain , les mômes scènes se reproduisent. Le chapitre de Saint-André veut chanter un Te Deum; les vicaires généraux s'y opposent , par la raison que l'archevôque seul avait le droit d'ordonner des prières publiques. Le chapitre expose la raison de son opposition ; mais le peuple mis en mouvement ne s'arrôte pas, et, dans son aveugle exaltation, ne connaît ni chef, ni règlement, ni hiérarchie : il entonne l'hymne d'actions de grâces et le chante avec enthousiasme.
La Chambre des vacations recommença ses séances le 24 du môme mois. En enregistrant la déclaration du roi pour la convocation des États-généraux et le rétablissement de la Coar, on eut soin de constater, en toutes lettres, que le parlement n'en avait pas besoin pour reprendre ses fonctions; que M. le Procureur général pourrait poursuivre la réparation des délits;
que la voie d*appel serait ouverte pour tous les jugements qui i^î^re xiv. n auraient pas été rendus en dernier ressort , conformément aux lois présidiales de 1778.
La Cour des Aides fit sa rentrée le 22 , mais elle avait perdu son prudent et courageux premier-président M. Du Roy, qui emporta en mourant le respect , Testime et les regrets de la Cour et de la ville.
La Cour, rentrée à Bordeaux, n'oublia pas le touchant intérêt que les habitants de Libourne lui avaient témoigné pendant son exil dans leur ville ; elle chargea M. de Pichard, frésident à mortier, de leur en témoigner sa reconnaissance, et ordonna que sa lettre fût transcrite sur le registre pour servir à jamais de monument de ses sentiments à leur égard et de leur aliachemenl à la Constitution et aux vrais principes. Cette lettre porte la date du 15 décembre 1788.