‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 86 sur 177 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

État des choses et des esprits k Bordeaux. — Mille utopies gouvernementales. — L'Assemblée des Cent-Trente autorisée. — Des réunions publiques. — Assemblée générale au dortoir des Jacobins. — Les corporations nomment chacune deux députés.— Leurs députés à Paris.— Désintéressement de la noblesse. — Indifférence du clergé. — Les Cent-Trente convoqués. — Peu d'accord entre eux.

— Motion de M. de Pontac, contre la nomination des municipaux parle roi.

— Conduite de T Assemblée à Tégard de M. de Galard-Béarn. — Opinion du public sur les jurats. — Ils s'opposent k la tenue d'une assemblée. — M. de La Montaigne très-impopulaire. — Plaintes diverses contre les jurats. — Opinion des Cent- Trente sur le compte de M. de La Montaigne.

Livre XIV. Noos voici arrivés à l'époque où le peuple , repoussant les 1788 l(?Çons du passé , ne cherchait le bien que dans les utopies de

quelques têtes exaltées et renonçait aux graves leçons de Texpérience des siècles pour aller explorer Tinconnu. C'est un spectacle curieux que celui que présente la France à cette époque. Quelques personnes exècrent le régime qui sen va et applaudissent à celui qu'elles croient voir poindre à l'horizon d'un nouveau monde , comme l'aurore d'un beau jour ; d'autres restent immobiles entre leurs regrets du passé et leurs craintes de l'avenir ; le peuple s'étonne de tant de bruit qu'il ne comprend guère; mais secoué, poussé, endoctriné par des intrigants , il élève enfin sa grande voix , et , imposant silence à tout le monde, réclame sa place au soleil et finit par se faire administrateur, législateur et même souverain I Tous les états, toutes les conditions révent améliorations, changements , progrès de l'ordre , de la liberté, de la fraternité, de la civilisation, grands mots qui flattaient les ignorants, servaient les vues des intrigants et voilaient l'abîme où allait sengloutir la patrie. Chaque Français voulait régenter les

niiaistres , la nalion et le roi ; chaque citoyen avait en poche Livre xiv, une demi-douzaine de chartes ou conslilutions , avec des -1

rualériaux pour les modifier ou pour en faire de plus belles, si leurs premières élucubrations ne suflîsaient pas»

M. de Gauffreteau, rédacteur du Journal de Guienne , bâcla une Constitution qui fut lue , commentée et corrigée dans l'assemblée du Tiers-État « au Musée. D. Devienne en ' avait rédigé une autre , mais il fut vivement contrarié en la voyant repoussce , malgré quelques sages dispositions qu'il y avait mises; il regardait l'indifférence du public comme un acte dingratitude envers l'auteur de YHistoire de Bordeaux. Plusieurs autres hommes publics et savants de notre cité avaient formulé des plans de gouvernement ; mais , comme les chartes de nos jours-, ils ne vinrent au monde que pour mourir en voyant la lumière. La révolution avançait à grands pas et mit fin à ce bavardage, «à ces discussions oiseuses. Jamais la furie d'innovation n'avait été poussée si loin; jamais peuple n'avait montré plus de témérité, ni rompu plus complèteaient avec les legons du passé et les exemples de ses pères. Mille utopies, plus absurdes les unes que les autres, furent mises en avant, mille projets d'organisation administratifs et politiques, que l'expérience repoussait comme rêves des esprits malades !

An milieu de ces constantes préoccupations de l'esprit public, le parlement continuait paisiblement ses travaux , et le peuple se félicitait de ce.qu'il croyait recouvrer peu à peu les droits et les libertés que le ministère s'efforçait de lui ravir. Dans une lettre de cachet qu'on reçut du roi , Sa Majesté dit : « Notre intention n'étant plus d'empêcher l'assemblée "h des Cent-Trente , Nous vous faisons connaître que vous » pouvez convoquer la dite assemblée selon les règlements, » etc. , etc. D Le parlement autorisa la convocation immédiate de celte assemblée, dans le but de renouveler l'administration municipale, dont les membres en général exerçaient leur

Livre XIV. charge d'une manière extra-légale. Des six jurais qui avaient été continués successivement en place, par des lettres de cachet, trois seulement avaient consenti à y rester; ils tenaient à rhonneur d'être les magistrats de la ville; mais ils perdirent leur influence et leur considération parmi leurs concitoyens. Bafoués et constamment en butte à des insultes et des démonstrations hostiles, ils s'étaient mis sous la sauvegarde du gouvernement par un procès-verbal du H novembre, revêtu des signatures du comte de Gaiard-Béarn , Leydet , Yillotte , Acquard, jurats; deLa Montaigne, procureur-syndic; Dappatte, greffier, et Brochon, avocat, remplissant provisoirement les fonctions de clerc de ville. Ce procès-verbal devint , dans la suite, la source de bien des humiliations. On commença à former des assemblées, des réunions diverses pour conférer ensemble sur les mesures à prendre dans de si graves conjonctures; enfin, une assemblée générale eut lieu, et il y fut arrêté qu'on demanderait le rétablissement des États de Guienne , d'après les bases adoptées par le Dauphiné. L'initiative de cette mesure venait de la noblesse ; mais on lui en a su si peu de gré, qu'on lui en a contesté la gloire.

Enfin , après beaucoup de tâtonnements et de longs débats préparatoires, on convint qu'on se réunirait en assemblée générale aux Jacobins.

En efiet , la première réunion fut tenue dans la grande salle du dortoir des Jacobins; les assemblées suivantes étaient plus nombreuses; enfin, un beau jour, on vit accourir plus de deux mille individus dans le local ordinaire , et un moment après dans l'église, où la chaire servit à merveille les élans d'un nouveau genre d'éloquence. On y jouissait d'une entière et pleine liberté de parler, d'opiner, de proposer ce qu'on voulait ; singulier aréopage, sans chef, sans directeur, sans règle, sans but déterminé. La principale question agitée regardait la haute administration : les uns voulaient Turgot et son système; les autres, Necker; M. Gauffreteau proposa, comme forme de

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gouvernement , les États provinciaux de la Bretagne , du Livre xiv Languedoc, etc., etc., pour mieux procéder à la restauration d^ Ëtals de Guienne (1) et pour poser définitivement les bases d'une organisation régulière.

Les corporations furent donc convoquées, depuis la condition la plus distinguée jusqu'aux classes infimes de la société : industriels, marchands, hommes de lettres, commerçants, etc., etc. Chaque corps devait nommer deux députés; les avocats en nommèrent six : c'étaient MM. Duranteau père, Duraoton, Monerie, Lemoine, Plassan et Jaubert.

Ce nombre de six représentants au lieu de deux , pour les avocats, causa une pénible surprise et excita des murmures; mais tout rentra bientôt dans le calme , et cette réunion fut admirable de décence , d'égards et de prévenances réciproques. On acclama Duranteau père, président, et on forma un bureau composé de douze membres; M. Duvigneau, homme capable, en fut nommé secrétaire. Les séances furent fixées ao vendredi de chaque semaine et l'on s'ajourna à la quinzaine.

On désirait la suppression des privilèges et des abus qui en provenaient ; on réclamait l'abandon des formes anciennes et la représentation du Tiers-État en nombre égal à celui des autres ordres. Bordeaux obéit au mouvement général ; les corporations nommèrent des députés pour aller porter une adresse au roi; ces députés furent présentés aux ministres par M. Paul Nairac, alors à Paris; ils y furent accueillis partout avec bonté , et en particulier par M^ Champion de Cicé.

La noblesse agit , dans cette circonstance , avec un généreux désintéressement. Od l'accusait de vues égoïstes; mais c'était sans raison , sans preuve , comme nous le verrons tout à l'heure. Le clergé ne voyait dans ces désordres, ces incertitudes et ces discordantes utopies , qu'une éclipse passagère

(I) iNoas verrons. plus loin si la Guienne était réellement un pa>s d*Ëtat.

Livre XIV. de la raison générale. Ne sachant comment on pouvait espérer de faire de 1 ordre avec des éléments de désordre , ou de faire naître le calme en provoquant les tempêtes , il se tenait à récart , peu actif et presque indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. D ailleurs , la fermentation en Guienne était peu de chose; le véritable mal était à Paris; c'est là quil fallait appliquer le remède.

On tenait encore aux vieilles institutions de la monarchie; tout le monde s accordait cependant à dire qu'il y avait quelque chose a faire ; qu'en pareille circonstance , Tindiffércnce était un crime et l'action une nécessité. On crut que l'assemblée des Cent-Trente pouvait faire cesser les abus; c'était trop compter sur les hommes dont les événements imprévus venaient chaque jour paralyser les efforts et neutraliser la bonne volonté.

Le Conseil de la municipalité se composait d'abord des six jurats et de vingt-quatre prudhommes, sans y comprendre le maire , le procureur-syndic et le secrétaire. On leur en adjoignit cent autres , à la place des trois cents qui , suivant les anciens statuts, composaient jadis le Conseil général.

L'invitation des Cent-Trente ne suffisait pas ; il fallait leur assistance personnelle; en cas d'absence, les jurats envoyaient chercher d'autres notables pour les remplacer. Les anciens ne convoquaient le grand Conseil que rarement. Dans le XVn^ siècle , il n'y eut à Bordeaux que quatre ou cinq assemblées et le XVIII* n'en avait vu que quatre. Ces Cent-Trente étaient rarement d'accord ; les uns étaient attachés au parlement et antipathiques aux jurats ; mais le sentiment général était que les jurats devaient bien remplir leur rôle d'administrateurs, et que le parlement ne devait pas, ne pouvait pas s'emparer de l'administration municipale , et presque tous désiraient que le roi ne nommât plus, comme ses prédécesseurs l'avaient fait, les officiers municipaux , dont l'élection et la présentation appartenaient à la ville.

Cependant les jurats s'obstinaient toujours à rester en place et envoyaient exactement à M. de Yilledeail les protestations contre lear administration, que les Bordelais leur faisaient notifier par le ministère des huissiers. Nous allons extraire de leur correspondance quelques passages assez marquants; ils suffiront pour nous faire apprécier leur conduite et la valeur de leurs raisonnements, tt Monseigneur, » Nous avons Thonneur de vous envoyer les protestations de quelques personnes de la ville , contre les nominations faites par le roi, aux places vacantes du corps municipal. Ces protestations nous ont été signifiées hier. Nous ne nous pernietlrons aucane réflexion sur la nature de cette démarche ; Dous n'aurions pas même besoin, pour justifier la conduite que nous avons tenue , de vous faire observer, Monseigneur, que dans tous les temps nos rois ont nommé très-souvent de la sorte, et avant lordonnance de 1579 et après, et posté* rieurement encore aux lettres-patentes de 1767 et de 1772, que l'on envoya ici ; que Tordre et la forme de la municipalité ont toujours été décidés par l'autorité royale; que jamais la commune n'a prétendu que ses privilèges étaient violés par l'exercice de l'autorité du souverain ; que jamais elle n'a réclamé, etc., etc.

» L'on voit au nombre des signataires des personnages qui ont été jurats par le seul ordre du roi ; d autres qui sollicitaient pour l'être de la sorte ; nous ne pouvons donc pas nous empêcher de voir que ce sont des intérêts ou des ressentiments particuliers qui ont déterminé ces protestations, et que les refus réitérés d'adopter les nominations du roi partent de la même source. »

Les jurats se trompaient dans leur raisonnement : à côté de quelques vérités , on voit , dans leurs lettres , de grandes erreurs. L'existence des franchises municipales à Bordeaux n'avait jamais été contestée; les rois, dans quelques circonslan-

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