‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 88 sur 177 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Bordelais veulent conserver leurs privilèges. — Le gouvernement les viole et casse leurs élections. — Quel était le rôle du Tiers-État? — Mille projets d'organisation gouvernementale. — L*état des nobles et du clergé. — Inflaeoce et prétention du commerce. — Projet du rétablissement des États de Guienne.— Conduite de quelques ecclésiastiques. — Élection de 128 députés chargés d'élire 90 électeurs.— Le grand-sénéchal du Périer de Larsan convoque une assemblée générale à Tarchevèché. ~ M. du Périer reAise tout retard dans la tenue de l'assemblée. — On se réunit k Saint-André. — Débats entre le grand-sénécbal et le lieutenant général. — Conduite du lieutenant général. — Fermeté et sagesse de M. du Périer de Larsan.

Livre XIV. On voit dans cette remontrance, à ti*avers quelques exprès- ~ sions, une certaine hardiesse de langage, un ton de mattreou

d*égal , et lombre de la démocratie qui se voile dans le fond et dans la forme ; mais ce qu il y a de particulièrement remarquable dans cette adresse au roi, c'est que les signataires, s'appuyant sur la déclaration de Louis XV, en <772, pour le maintien de leurs privilèges, la terminent en suppliant le roi de les autoriser à conserver provisoirement les administrateurs en place pour faire la police, et que le souverain, s'appuyant sur la Diéme déclaration, leur répondit plus tard , le 26 février 1789, par un arrêt du Conseil , qu'il maintient en place les anciens jurats et casse l'élection faite le 21 février, de vingt-quatre membres, pour la nouvelle municipalité. «Sa

Archives de » Majesté , est-il dit dans Tarrét du Conseil , a considéré que » cette élection n'était pas conforme aux règlements concer- » nant l'administration de la ville de Bordeaux, notamment » aux lettres-patentes de 1767 et 1772, et qu'il pourrait en » résulter, surtout dans le moment actuel, des difficultés et » des inconvénients qu'on ne saurait trop éviter Le roi,

rH6tcl-de-Ville

» étant dans son Conseil, a ordonné et ordonne que, sans Livre xiv.

» s'arrêter à la dite délibération de l'assemblée des Cent- ^L

« Trente de la ville de Bordeaux , du 2 1 de ce mois , les opé-

>• rations prescrites par le règlement du 24 septembre der-

9 nier , pour les convocations des États-généraux , seront

» tenues et exécutées par le maire , lieutenant de maire et

•' jurais actuellement en service, etc., etc. »

Cette leçon était sévère et peu Faite pour calmer les esprits; I exaspération des Bordelais prenait des proportions colossales ; cétait une révolution en herbe ; ils pensaient et auraient bien dft prévoir que toute demande ultérieure , toute opposition étaient devenues inutiles. On allait tout refondre ; et de plus importantes , de plus violentes questions surgissaient tous les jours et faisaient oublier les embarras des Cent-Trente. « On • se demandait, dit M. Thiers, quel serait le rôle du Tiers- * Histoire de a État, y paraîtrait-il en égal ou en suppliant? s'il obtien- '^ ^^oiution, B drait une représentation égale en nombre à celle des deux » premiers ordres ; si on délibérerait par tête ou par ordre , j» et si. le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux » vQix de la noblesse et du clergé. »

Ces questions s'agitaient à Bordeaux comme à Paris ; tout était en mouvement, tout allait subir une espèce de transformation. On s'occupait avec ardeur des assemblées nationales ; 00 tenait des réunions publiques où l'on se permettait de proposer, de discuter , de soutenir de nouveaux projets , de nouveaux plans d'administration, d'étranges utopies, toutes différentes les unes des autres, toutes plus ou moins absurdes à force d'être inapplicables. Parmi les esprits politiques qui voulaient inspirer leurs rêves à la France , on trouve D. Devienne, historiographe de Bordeaux, dont le manuscrit existe encore. Au nombre des utopistes figure M. de Ladebat, directeur et commissaire de l'Académie des sciences et des arts; il présenta son élucubration politique aux représentants du Tiers-Étal de la ville de Bordeaux , le 12 décembre, sous le

Livre XIV. titre (le : Observations sur la représentation du Tiers-Etat ^ J. ' auœ assemblées nationales.

D'après M. Moheaa , qu'il cite, le clergé de France payait 10,060,000 livres d'impôt , et le clergé étranger, 990,000 livres. Il D'y avait eo France que 130,600 ecclésiastiques. Quant aux nobles , il était difficile d'en constater exactement le nombre. Dans le Bordelais, d'après M. Ladebat, on ne trouvait qu'un noble sur cent douze individus. Après avoir lu divers systèmes proposés et la grande prépondérance du Tiers-État, il voulait, d'après ses idées philosophiques, que le clergé eût un représentant sur cent ; la noblease , deux ; et le Tiers-État, cinq; ou mieux encore , un pour le clergé, un pour la noblesse et quatre et demi pour le Tiers-Êtat.

 cette époque , le commerce bordelais jouissait d'une influence immense; le gouvernement, comme toute la France, savait toute l'importance de ses transactions, l'étendue de ses relations et sa prépondérance comme corps social, qui, comme les autres corps , désirait conquérir des droits politiques. Le 14 octobre , toutes les notabilités commerciales de Bordeaux avaient été convoquées à la Bourse, à l'effet de délibérer sur la nécessité d'adresser à Sa Majesté une requête tendant à ce que le commerce eût ses représentants aux États-généraux, comme il convenait à l'importance de ses services et de ses intérêts. Les directeurs de la Chambre de commerce de Gnienne furent chargés de la rédaction de cette requête ; elle porte l'empreinte d'un patriotisme éclairé, d'une grande reconnaissance pour les services que nos rois avaient rendus au commerce et nous donne une haute idée de nos commerçants bordelais; elle était ainsi conçue :

« Un de vos augustes prédécesseurs, Sire, un monarque dont l'œil embrassait tout, qui communiquait un caractère de grandeur à tout ce qui l'environnait, sut développer et juger Colbert; il lui donna sa confiance ; elle fut entière et tout lui réussit. Ce grand ministre , si dignement loué par

uo autre grand ministre , fixa 1 époque de notre commerce. » En peu d'années, Tagriculture, les manufactures , la navigation , les arts de toute espèce furent portés à une perfectioQ qui étonna TEurope et lalarma , parce qu'on prévit que le commerce allait devenir la base des intérêts politiques, réquiiibre des puissances et parce que l'on s'aperçut de la grande influence qu'il allait donner à la France dans les affaires de l'Europe.

Le commerce ne fut plus borné à la simple action d'acheter et de vendre; on en fit une science et un objet d études spéciales. Ce Colbert, dont nous venons de parler, « qui s'était » appliqué, dès sa jeunesse , à approfondir les causes de la D grandeur et de la puissance des empires , en jetant ses re- 1^ gards sur les peuples d'Europe , avait vu le commerce et » rinduslrie tirer la Hollande du néant, donner à l'Angleterre » la domination des mers, étendre l'empire de l'Espagne et du > Portugal dans les deux Mondes, pénétrer le Nord et répandre B partout cet esprit d'intérêt qui , liant les hommes entre eux, i> devait, à la longue , changer la face de l'univers; dès lors B il avait jugé que ces deux mobiles allaient devenir la me- ) sure de la force des États modernes et que la prééminence « appartiendrait à celui qui saurait le mieux s'approprier ces » avantages. »

» Le gouvernement tourna toute son attention sur le commerce et les manufactures; on distribua les honneurs à cette classe de citoyens dont on ne connaissait pas encore l'utilité. La dépogeance ne fut plus une peine attachée au négoce , et lenoble ne craignit plus de se déshonorer en recherchant, dans cette profession, l'honneur d'être utile à la patrie. Bien- Villes forces de l'État s'accrurent, parce que l'effet du commerce est de revêtir un corps politique de toute la force qu'il esl susceptible de recevoir ; bientôt la population s'accrut par la raison qu'une grande population est indispensable à un commerce étendu ; bientôt nos chantiers donnèrent le signal

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