Livre XIV
Chap. 1t.
Éloge
de Colbert ,
par Necker.
Extrait.
1" Part. B.c
Chap. 11.
Livre XIV. de leur vie et de leur puissance à toutes les villes maritimes; DOS fleuves se courbèrent sous de nombreux vaisseaux, et Ton vit encore leur nombre s'accroître avec leur capacité; on peupla les colonies; on eut soin d'en laisser le commerce exclusif à la nation, et la Hollande et l'Angleterre ne virent pas sans jalousie que la France avait enfin trouvé le seul moyen de rendre sa puissance aussi respectable sur les mers qu'elle l'était sur la terre.
» On ne peut se dissimuler le pouvoir du commerce , c est lui qui a fait descendre des forêts entières sur l'empire des mers ; c'est lui qui a comblé l'abîme qiii séparait les deux Mondes ; c'est lui qui a créé ces villes florissantes qui couroDnent les montagnes de l'Amérique ; c'est lui , Sire , qui porte la gloire de votre nom jusqu'aux extrémités de l'univers. Il va chercher dans les entrailles de la terre ce métal funeste , mais utile, qui sert à marquer la valeur et qui devient le signe des denrées ; c'est par lui que les peuples qui habitent les contrées brûlantes et desséchées de l'Afrique , viennent féconder les champs de vos colonies; par lui les richesses de ce sol , sans cesse productif , refluent dans la Métropole et servent à maintenir la gloire et la puissance de votre Empire.
» Depuis le règne de Louis XIY, les lumières qui se sont répandues sur tout le globe ont déjà fixé le rang que doit tenir le commerce dans un État.
» Nous ne pouvons fournir à l'administration aucune lumière sur ce qui s'est passé aux. derniei*s États-généraux , puisque les Chambres de commerce n'existaient pas encore ; mais nous venons , Sire , avec cette respectueuse confiance que nous inspire votre bonté paternelle , présenter à Votre Majasté le vœu général du commerce , lui demander de permettre à ses représentants d'envoyer des députés, dont le nombre sera fixé selon l'importance des villes commerçantes, dans cette assemblée mémorable , où Votre Majesté , comme elle a la bonté de l'annoncer elle-même, se trouvera envi-
roQDée de la Dation généreuse et 6dèle qui a le bonheur de Livre xiv. vivre sous ses lois. —
» Cette faveur nous serait d'autant plus précieuse, Sire, qu elle nous mettrait à même de concourir au bonheur, à la prospérité de la patrie , avec tous les ordres de TÉtat , et de partager avec eux la gloire de donner au meilleur des pères , comme à un autre Louis XII , le titre qui convient aux vertus dua bon roi.
9 Nous sommes, avec le plus profond respect. Sire, de Votre Majesté, les très-faàmbles , très-obéissants serviteurs et fidèles sujets.
9 Les DiRBCTEUBS du Commbece de la peoyince de Guienne.
» 14 octobre i788. »
Voilà , certes , une belle page pour Tbistoire de Bordeaux et de la France. Qu'on ne vienne plus nous dire que , jusqu'à 89, le Tiers-État n'était rien. On y voit tout ce que nos rois ont fait pour le commercé, la haute position que celui de Guienne et de Bordeaux en particulier tenait en France, par suite de ses immenses relations avec l'extérieur, ses lointaines expéditions , Timporlance de ses transactions et les services signalés qu'il rendait à l'État.
Tous ces mouvements, ces discussions, celte animation fiévreuse d'un peuple qui allait explorer l'inconno, semblaient être la vie ; ce n'était que les convulsions d'une société qui s*écroulait et qu'on parvenait, par ces moyens, à gai vaniser un moment. Le Tiers-Etat seul avait de la force et de la vigueur; il s'agitait, il sentait la vie déborder de son sein; c'était une exubérance de vitalité ; on tenait des assemblées , on publiait des écrits, on se réunissait par centaines, par milliers quelquefois, afin de conférer sur le projet du rétablissement des États de Guienne, d'après les bases posées par le Dauphiné. C'était la noblesse qui avait pris l'initiative et fait les invitations pour le 15 novembre. Ce jour-là le projet fat lu en chaire, dans l'église des Jacobins , et l'orateur pro-
Livre XIV. posa qu*on se séparât en trois salles différentes , à leffet de *?1 ' nommer des commissaires, dont huit représentant le clergé, seize la noblesse et vingt-qaatre le Tiers-Ëtat, et dans le seol but d'examiner le plan proposé.
Quelques ecclésiastiques , confondus dans tous les rangs, eurent la témérité de se réunir, comme ordre séparé , pour nommer, au nom du clergé, des commissaires en nombre inférieur de moitié à celui de la noblesse ; ils n'avaient ni mission ni autorisation même verbale pour le faire; cependant les commissaires désignés se permirent, dans leur aveuglement, d'inviter tous les ecclésiastiques , soLt séculieis, soit réguliers , à une assemblée où ils voulaient leur communiquer leur travail. Le doyen et le chgipitre de Saint-André protestèrent contre cette assemblée irrégulière et adressèrent leur protestation aux curés de la ville et surtout à ceux de la campagne, dont les représentants, dans cette circonstance, étaient deux vicaires qui n y avaient pas été autorisés par leurs curés.
Bien qu'on fût mécontent, en général , du maintien des jurats en place, on s'estimait cependant heureux d'avoir obtenu l'autorisation de convoquer les Cent-Trente (i); c'était par eux qu'on pouvait agir légalement et obtenir la réalisation des vœux du pays.
Le zèle de la noblesse ne se démentit pas; elle se réunit, le mardi 10 février, aux jacobins, et dressa le canevas du mandat 'dont elle devait charger ses députés aux Étals, et que nous donnons.
L'assemblée se réunit encore les 1 1 et 1 3 , mais ne fit rien de remarquable , excepté une motion faite en faveur du rappel de M. de Noé , alors en exil. On envoya douze notables,
(1) Ce mot n*exprimait t)!u$ un nombre fixe. L'assemblée fut aatrefois de 330, ensuite de 130; maintenant le nombre de ses membres parait indéterminé. Note d'un Mémoire présenté k cette Assemblée, le 7 février 1789, par M. A. Blanc, Mur la formation de l'assemblée des Cent-Trente,
qaaire gentilshommes, quatre avocats et quatre anciens Livre xiv. consuls , supplier la Cour (les Chambres assemblées) de s'occuper de la rentrée de M. le Maire de Bordeaux, si injustement persécuté par le maréchal de Richelieu. M. le président (le Pichard leur répondit : « La Cour accueille avec plaisir la a demande de la commune...... Elle va prendre, dans sa
0 sagesse , les moyens d'opérer le retour du sieur de Noé ; » elle s'en serait occupée dans le temps , sans les difficultés B que firent nattre les jurats d'alors. » Dans ces réunions , on décida la démission des jurats et la résolution de ne pas reconnaître M. de La Montagne, nommé par lettres de cachet , sans que le peuple fût appelé à procéder à son élection comme procureur-syndic. On approuva aussi le projet de remontrance qu'on devait envoyer au roi, contre le maintien des jurats dans l'exercice des fonctions municipales; mais les jurats s'engagèrent à faire agréer leur démission avant que les députés ne se missent en route poui* Paris.
Cette assemblée était donc l'unique représentation de la ville; seule, elle pouvait parler avec autorité et se faire écouter à Paris. Dans une de ces réunions , elle comprit l'importaoce de son pouvoir, et, devenue plus hardie par les discussions des intéi-éts de la ville, elle délibéra d'envoyer sans délai une députation au roi, pour lui exprimer le vœu que le nombre des députés du Tiers-État des communes de France, aux Ëtats-généraux , fût égal à celui des députés des deux autres ordres réunis. Ce vœu hardi , qu'on disait rationnel , était devenu depuis quelque temps le seul but de tous les efforts, l'objet de toutes les conversations.
Une autre séance se tint le 12 décembre 1788; le parlement y était représenté par deux commissaires , M. l'abbé FégèreetM. de Marbotin-Centeneuil , conseiller de grand'chambre. M. le comte de Galard-Béarn présida l'assemblée en Tabsence de M. de Noé et de M. Duhamel , avec MM. Villotte, Leydel et Acquard, seuls jurats en exercice. Les fonctions de
ilHH.
Livre XIV. procureur-syndic furent remplies par M. VilloUe, M. de La Montagne n ayant pas jagé à propos d'y paraître (1).
On avait invité un grand nombre de personnes parmi les diverses classes des citoyens bordelais, pour compléter les Cent-Trente ; la plupart envoyèrent leurs billets. Voici les noms de ceux qui se rendirent à Tinvitation (2).
Le premier objet mis en délibération , fut la révocation du lieutenant de maire et des jurats nommés par lettres de cachet. M. de Béarn observa qu'il était lieutenant de maire depuis quatorze ans et n'avait pas cru être contrevepant aux statuts. Il remit à l'instant sur le bureau son brevet et son chaperon et se retira. — L'assemblée prit en considération la naissance distinguée et les services de M. de Béarn et délibéra de le reconnaître et de le prier dç venir reprendre sa place et la présidence ; ensuite on arrêta de ne point reconnaître la nomination de M. de La Montagne.
(i) Voici les noms des députés des différents corps :
Cour des Aides : MM. Leydet et Vigneron.