‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 91 sur 177 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ialousic entre les dépotés. —Ceax de la campagne se réunissent au palais. — Ceux de la ville y vont.— Réunion k la chapelle du collège. — Demande entre eux.— — Vingt-quatre commissaires nommés. — Débats longs et fâcheux, grâce aux intrigues de deux avocats, MM. Lumière et David. — Discussions entre les différents corps de la ville. — La haine du parlement contre les jurats. — Sa source ou cause. — M. de La Montagne. — Quelques jurats donnent leur démission.— Les avocats interviennent. — Le ministre les en punit par Texil de leurs cheCs. —Conduite de M. Roullet. — Du Périer de Larsan, grand-sénéchaL — Mort de M. de Marcellus. — Vers en son honneur, etc.

On venait d'apprendre en ville que Ton cherchait à créer Livre xiv. des jalousies, des dissentiments entre les députés de la cité et ^^^ ceux de la campagne ; qu on avait élu ceux-ci en grande partie parmi les baillis de village, les procureurs, notaires, juges et fermiers , tous dévoués aux intérêts des seigneurs et disposés , en conséquence , à favoriser les prétentions de la noblesse.

Une scission , dans les ci inconstances actuelles , pourrait avoir les plus fâcheux résultats; on désirait les prévenir; mais le Tiers-État se prêta malheureusement trop complaisamment et comme dupe aux projets des intrigants. On se mit à crier contre le vague et Tambiguité du règlement du 24 janvier; il gênait, disait-on, la liberté des suffrages, et enfin on proposa d'en écrire au ministre pour avoir une interprétalion plus large et plus de liberté pour le vote; mais le temps manquait à tous ces projets.

Les électeurs des campagnes, au nombre de 660 , devaient se réduire à celui de 1 4 0 ; mais ils prétendaient que la sénéchaussée, d'après les règlements, devait avoir 218 électeurs, nombre assigné aux paroisses rurales , et que les 90 étaient

Livre XIV, pour la ville. Ils persistèrent à ne se réduire qu'aa nombre de 2 18. Le roi sanctionna ce vœu par une lettre subséquente interprétative du règlement donné.

Les députés dé la campagne devaient se réunir le 10 au Palais ; ceux de la ville , comme pour proclamer leurs sentiments de concorde et de fraternité et prévenir ainsi toute dissidence dans les deux fractions d'un corps dont les intérêts étaient identiques, s'y rendirent aussi; mais ils y rencontrèrent quelques députés de la noblesse qui s'y étaient rendus , dans la vue d'engager la députa tion de la campagne à épouser la cause du lieutenant au sujet de son costume officiel à l'assemblée générale. Ne pouvant y remplir leur mission , les députés de la ville se rendirent à Saint-André.

Dans l'après-midi du 10 mars, quelques députés de la ville se rendirent aux Cordeliers , ou se trouvaient les députés de la campagne. Après quelques moments de conférence , ils se rendirent tous à la chapelle du collège ; la séance fut bruyante ; elle avait été assez grave au commencement; mais vers la Gn, l'harmonie ne paraissait pas facile à établir et l'union semblait s'évanouir comme une chimère. M. Duranteau père, orateur du tiers de la ville , déclara que ses concitoyens exprimaient dans leur cahier une renonciation complète à tous leurs privilèges, et désiraient concourir, autant qu'il leur serait possible , au bonheur des habitants de la sénéchaussée. Les habitants de la campagne , venus avec des préventions désavantageuses et avec la résolution bien réfléchie de se servir de l'ambiguité du règlement pour ne laisser à la ville que bien peu d'influence sur les élections, prétendirent que la cité avait résolu de ne faire aucun sacrifice ; que celui-là même dont on venait de parler n'en était pas un, et que les Bordelais étaient bien éloignés du désintéressement qu'ils affectaient en public, et qu'on ne pouvait convenir de rien avant d'être préalablement fixés sur la réduction générale des députés de la ville et de la sénéchaussée au nombre voulu.

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Par suite de cette observation , il fut arrêté , à l'instant , Livre xiv. qu'il serait nommé vingt-quatre commissaires de part et d'au- Ire et que ces quarante-huit commissaires se réuniraient le lendemain , au même lieu , pour travailler à poser enfin les bases générales de la réduction.

Cette mesure fut adoptée; mais soit méfiance, soit impossibilité de trouver vingt-quatre hommes capables et à l'abri des tentatives de séduction, tous les électeurs de la campagne s y rendirent. Les débats furent longs, fastidieux, quelquefois acrimonieux et personnels; le tiers- ordre de la campagne tint bon et voulut, par des mesures de ruse, exclure les députés du tiers de la ville; c'était l'objet de ses vœux. Les vingt-quatre commissaires de la ville vinrent faire part à leurs confrères restés à l'Hôtel-de-Ville des prétentions absolues du tiers de la campagne. On délibéra de suite qu'on prierait Sa Majesté de vouloir bien leur donner des commentaires explicatifs sur le règlement dont l'ambiguïté augmentait leurs pénibles discussions et allait produire une déplorable scission ; que le tiers de la campagne serait prévenu de cette démarche, et que, se trouvant dans l'impossibilité de souscrire à des conditions si absolues , à des prétentions si opposées aux intérêts généraux , on allait expédier un courrier à Paris.

Cette communication fut mal accueillie par le tiers de la campagne; il prétendait que cela ne regardait plus le roi; que le grand-sénéchal avait tout pouvoir de régler les différends et résoudre les difficultés qui s'élèveraient dans les assemblées; que c'était par conséquent par lui , en présence des trois ordres , que le jugement devait être prononcé. On leur fit pour réponse que dans les circonstances actuelles le tiers delà campagne n'avait qu'à écrire à Paris, comme les autres allaient le faire. Cette proposition déconcerta les intrigants; ils ^^ savaient que faire ; ils demandèrent du temps pour réfléchir et ajoutèrent que si le tiers de la ville ne recevait pas

Livre XIV. de répoDse de leur part , le lendemain dans 1 après-midi , il ^^' ' serait libre de faire partir le courrier à six heures du soir.

Les députés de la campagne ne cessèrent pas un instant de comploter, d'intriguer d'après le conseil des avocats Lumière ^ et David ; on s'assura de la bienveillance du procureur du roi, qui, tout dévoué à la noblesse, mendiait en même temps les suffrages du tiers-ordre de la campagne pour la députation aux États-généraux. On surprit la bonne foi du sénéchal et on résolut que la motion de la réduction serait faite le lendemain matin à l'assemblée des ordres; tout était bien combiné en faveur du tiers de la campagne.

Le lendemain, on se réunit; le tiers de la ville ignorait presque toutes les menées de la veille, et ne fut pas peu surpris de voir M. Chéry de Sainl-Corenlin , député de Blaye, agent de la famille de Tex-chancelier Lamoignon , faire et plaider la motion de la réduction. Sa surprise fut portée à son comble , lorsqu'il entendit le grand-sénéchal lui-même se prononcer en faveur du tiers de la campagne , au milieu d'un tonnerre d'applaudissements , et sans vouloir écouter l'orateur du tiers de la ville, c'est-à-dire des quatre-vingt-dix électeurs. Ces quatre-vingt-dix se retirèrent à l'instant et firent partir un courrier avec un mémoire pour le ministre.

Incertains sur la décision des ministres et fortement convaincus, sans doute, de la justice des réclamations de la ville, ils prétendirent que l'élection des 90 avait été irrégulière et illégale; mais pour découvrir la base sur laquelle on fondait cette charge, il nous faudra reprendre les choses de plus haut et remonter avec le lecteur à la source de ces tracasseries.

A l'époque de l'élection des 90, les 218 députés du Tiers- État élurent les deux jurats de leur ordre. La noblesse et le parlement qui la faisait agir, en voulaient à ces jurats; ils en furent indignés et regardèrent l'occasion trop belle pour la laisser échapper. Le principal reproche qu'on adressait aux jurats, c'était de n'avoir pas, dans un moment de trouble,

œnvoqué rassemblée des Cent-Trente. Mais examinons cette ^^^f^ X'v. charge avant d'aller plus loin.

Les lettres-patentes de 1767 et de 1772, concernant ladministration municipale , déterminaient an conseil général composé de citoyens notables; ces notables étaient convoqués par les jurats et convoquaient à leur tour le conseil des Cenlr- Trente.

Les jurats étaient gênés dans leur action ; ils étaient les élus du peuple et voulaient bien remplir le vœu de leurs concitoyens; étroitement surveillés par M. de Furael et ayant reçu la défense de convoquer les Cent-Trente , leur position était embarrassante ; mais leur volonté était sans reproche. Il est facile d'accuser un homme de manquer d*énergie ; mais qu'on se fasse rendre compte de toutes les circonstances qui

Tenveloppent , et la prudence la plus vulgaire s'abstiendra de toute condamnation. Les notables étaient plus à blâmer; ils étaient indépendants; ils n'avaient pas reçu de défense, ni de M. de Fumel , ni du ministre ; ils auraient pu se réunir et convoquer les Cent-Trente : ils n'avaient rien à craindre; c'eût été irrégulier. Oui ; mais les circonstances et les besoins du moment eussent suffi pour légitimer cette irrégularité.

L'exil du parlement avait excité les réclamations de tout le monde. La municipalité , sous la main du ministère, jugea prudent ne n'être que le témoin passif de toutes ces manifestations hostiles et de ces scènes de division. Pressés par les avocats , stimulés par la voix publique , les jurats prirent enfin une délibération timide où^ malgré leur circonspection au milieu des partis , ils se permirent quelques expressions peu ménagées contre la conduite des Bordelais.

Cette délibération fut l'œuvre de M. de La Montagne, alors clerc de ville , homme adroit , intrigant , caractère souple , impérieux et turbulent; elle fut signée par les jurats dont La Montagne avait toujours su maîtriser les opinions dans la conduite des affeires municipales. Cet homme avait le talent

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Livre XIV. de S accommoder aux circonstances; dur envers ses iuférieurs, souple avec ses supérieurs, il changeait, vrai caméléon, de ton, de manières, selon les temps, les lieux et les individus auxquels il avait affaire. Lors de sa jurade, il ambitionnait la place de M. Cbavaille , clerc de ville , et , à force de tracasseries, le mit dans la nécessite de donner sa démission et de se voir remplacer par son ennemi. Devenu clerc de ville, il convoitait la place de M. Buhan , procureur-syndic , homme honorable et universellement estimé ; il y réussit par des procédés peu délicats envers cet estimable titulaire. On le connaîtra mieux par l'adresse que les Cent-Trente envoyèrent au roi pour demander le renvoi du sieur La Montagne. Nous la donnerons dans notre premier volume de la deuxième partie , chapitre premier.

La Montagne se ménageait la protection des ministres , car il ambitionnait la place de M. Buhan. Pour plaire au cabinet ministériel , il compromettait les jurats par ses imprudentes délibérations et faisait éluder la convocation des Cent-Trente, en parlant toujours des ordres supérieurs, malgré les instances et les remontrances réitérées des avocats. Ces Messieurs, attachés par intérêt comme par profession au parlement, ou accoutumés à régner partout par le prestige de leur éloquence , ne purent contenir leur ressentiment ; ils en furent punis par Texil de leurs deux syndics. Loin d'anéantir toat esprit de résistance chez les avocats , ce coup d'autorité ne fit que les irriter de plus en plus contre les jurats , soupçonnés d'être les espions des ministres et les auteurs de l'émission des lettres de cachet. Tout l'odieux de cette affaire était imputé directement à La Montagne , qui agissait sous main et se jouait de la confiante condescendance des jurats, qui, ayant signé les plaintes et les dénonciations , étaient naturellement regardés comme les auteurs de l'émission des lettres de cachet.

Les avocats réclamèrent de nouveau la convocation des Cent-Trente ; c'était le seul moyen légal pour compulser les

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registres , vérifier les comptes et obtenir satisfaction et ven- Livre xiv. geance. Ils allèrent plus loin , et, pour plusieurs raisons plus ou moins bonnes , rayèrent du tableau des avocats les nonos (le La Montagne, Leydet et Yillotte, et les dénoncèrent aux Bordelais, comme citoyens indignes de la confiance publique, et, à force d'humiliations et d'injures, les mirent dans la nécessité de se démettre de leurs charges. Cette mesure parais* sait plus mortifiante à La Montagne qu'à tout autre , car il avait été nommé procureur-syndic , par lettre de cachet ; il se croyait à l'abri de toute attaque et invulnérable; mais il ne songeait pas que sa nomination était une atteinte portée aux privilèges de la ville qui avait toujours choisi ses magistrats.

Le gouvernement accepta les démissions; mais, comme UQ jurât venait de mourir et deux autres étant sortis à la fin de leur exercice, les trois restants furent maintenus en place jusqu'à ce qu'on pût procéder à une autre élection. Les Cent* Trente et les jurats étaient constamment en guerre , depuis la promulgation du règlement du 24 janvier , pour la convocation des ordres; les assemblées préalables et préparatoires (levaient être présidées par les jurats. Profondément contrariés , les avocats soutenaient que des jurats , flétris par leurs concitoyens et dont la démission avait été acceptée , étaient non seulement incapables, mais indignes de présider une réanion de leurs concitoyens ; ils engagèrent donc les Cent- Trente à nommer, conformément aux privilèges de la ville , vingt-quatre sujets qui seraient présentés au roi , pour que Sa Majesté pût en choisir huit pour former une nouvelle municipalité.

Cette nomination déplut au ministère. Le Conseil était dailleurs convaincu que la haine des avocats avait seule, et bien plus que les intérêts ou les prérogatives de leur cité , dirigé les démarches de cet ordre ; instruit d'ailleurs que chacune des quinze assemblées que les Cent-Trente avaient

tenues, s étaient passées en querelles, injures et récriminais Part. B.c 59

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Livre XIV. tions , saos motif , sans utilité , le Conseil cassa la nomination des vingt-quatre membres , disculpa les juratsdes imputatioos calomnieuses, ordonna qn ils présideraient le Tiers- État lors de rélection des députés porteurs des cahiers à rassemblée des ordres , et leur permit de se faire assister de trois anciens jurats, dans le cas où il leur serait impossible de suffire à leur besogne , ou en cas de sérieuse discussion ou de quelque grave difficulté.

Cet arrêt consterna les avocats ; les jurats étaient maintenus dans leur droit de présidence, et, de plus, venaient d'avoir l'honneur d'être élus au nombre des 90 électeurs. A entendre les Cent-Trente , les jurats étaient des misérables qui avaient trahi leurs serments, méprisé le droit et les privilèges de la

ville et calomnié leurs concitoyens I Mais où en sont les

preuves? Quel est l'homme sage qui oserait condamner son concitoyen sur des bruits vagues , incertains , des props légers et hasardés, des caprices passagers ou une passion aveugle? L'assemblée des Cent-Trente était-elle bien composée et sans reproche, digne de la confiance générale, si on en considérait les membres pris individuellement?

Au Palais, à entendre les avocats, les jurats étaient des infâmes; à la Bourse, selon quelques négociants, la passion seule les voyait criminels. Dans les salons des nobles , c étaient des imbéciles dirigés par un intrigant plus intelligent qu'eux. Que conclure de cette diversité de sentiments ? L'homme qui se respecte aurait de la peine à arrêter un sentiment fixe et plausible sur des opinions si divergentes , de vagues assertions qui se croisent , se contredisent et se réfutent.

Si les Cent-Trente les croyaient coupables, c'était leur devoir de les dénoncer, c'était la marche légale; ils ne le firent pas ; eux seuls étaient coupables. Ils devaient à la justice de les flétrir, ils devaient à eux-mêmes , sous peine d'être accusés de partialité et de quelques basses passions, de citer ces prévaricateurs au tribunal de l'opinion publique. Les Cent-

Treote n'en Grent rien; ils se bornèrent à crier dans les Livre xiv, ténèbres et à censurer les autres , moins coupables peut-être ' ^^' qoeux-mémes.

Comment pouvaient-ils se regarder comme les seuls représentants de la cité , les intègres et consciencieux administra- (ears de la commune? Influencés par les avocats, ils accusaient lesjurats de mille fautes, sans preuves; et ces prétendus criminels, cependant, avaient été honorés de l'estime de leurs concitoyens,* qui les avaient élus], et maintenus en place par le ministre qui ne voyait dans leurs accusateurs que des calomniateurs intéressés , tels qu'on en voit dans toutes les ré-

rolutions !

N'importe; la haine ne réfléchit, ne s'arrête jamais 1 On adressa une proclamation contre le maintien des jurats , à M. le Procureur du Roi, et on chargea un avocat, du nombre ries 90 , de soutenir cette accusation à l'assemblée des ordres. Pour n'être pas accusés de haine ou d'un coupable acharnement contre lesjurats, ils enveloppèrent, nouveaux Syllas, dans leur liste de proscription , quelques autres individus qui' avaient été élus, quoiqu'ils eussent éprouvé des malheurs dans le commerce. Pour colorer cette ruse , ils alléguèrent qae les citoyens chargés de l'importante et honorable mission de choisir les députés aux États-généraux devaient être euxmêmes sans tache, sans reproche. Cela eût été à désirer, sans doate; mais ici cette mission était une aflaire de confiance publique et générale; les corporations avaient pu donner leurs safFrages à des hommes malheureux , victimes infortunées des circonstances indépendantes de leur volonté, mais qui, en perdant leur fortune , avaient conservé leur probité , et qui , en tombant de bien haut , se trouvèrent encore debout avec one honorable pauvreté, en présence de leurs concitoyens qui déploraient leurs malheurs et honoraient leurs vertus en leur accordant leurs suffrages, les 90, informés de ces hostilités fomentées par la colère

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Livre XIV. et la haine, réunirent les 218 et leur firent part de tout ce qui se passait. M. Roullet, avocat, que son ordre avait chargé de soutenir la protestation, fit part, à la réunion, des motifs qui Tavaient déterminé à accepter cette pénible mission; il allégua la règle austère de la discipline des corps qui lui prescrivait lobéissance. On lui répondit qu'il n'était plus à rassemblée comme avocat ou représentant des avocats, mais comme député du Tiers-Ëtat; qu'il avait eu grandement tort de se charger d'être l'organe et l'agent de la btiine et de la vengeance de ses confrères contre le tiers-ordre qui l'avait honoré de sa confiance.

Les avocats voulaient que leur corps fût le premier du Tiers-État. Cette prétention indisposa tout le monde contre eux ; elle paraissait aussi outrée que ridicule ; leur profession, comme toutes les professions , ne devait ni ne pouvait espérer d'ôtre honorée qu'autant qu'ils la rendraient honorable. La fermentation, d'abord sourde, devint une éclatante exaspéralion contre une classe de citoyens qui entravait les démarches ^les plus loyales. M. Roullet était populaire; il avait réuni toas les suffrages dans l'élection des 90 , et jouissait du respect et de l'estime de ses concitoyens; mais son obstination à défendre la mauvaise cause de ses confrères irrita tellement l'assemblée , qu un membre, s'approchant de son banc, lui dit : Retirez-vous, Monsieur, il fait trop chaud ici pour vous! Roullet le comprit , se tut et se retira. Les esprits se calmèrent peu à peu.

Pour prévenir le retour de pareilles scènes , on arrêta qu'il serait défendu, à quelque membre que ce fût de l'assemblée, de soulever cette motion qui venait d'être si mal accueillie. Informés de la résistance de l'assemblée et du rejet de leur motion, les avocats en chargèrent un autre individu et comptèrent trouver une occasion favorable pour la représenter. Cette occasion ne se fit guère attendre. M. David, avocat, porteur d'une procuration d'une paroisse rurale, le fit; le grand-sénéchal re-

garda cet acte comme absolument nul et fit avorter le projet ^^ivre xiv. des avocats. Désolé de se voir découvert, M. David résolut de -1

tenter an dernier effort et prétendit que , comme citoyen , il avait le droit de parler. On lui dit qu'on savait ce qu'il voulait dire; mais comme il persistait à garder la parole, MM. Croizillac et Mercier-Terrefort lui imposèrent silence avec tant de raison , de convenance et de fermeté , qu'il fut obligé de se iaire ; sa voix fut couverte par les huées renouvelées de l'assemblée. Un autre avocat , chargé d'une semblable procuration et champion de la môme cause , s'y prit avec plus de calme et de modération ; mais ne pouvant pas convaincre rassemblée, ni même obtenir le silence, il entendit prononcer soD exclusion, sans émotion apparente, sans réflexion.

Cette séance (c'était celle du 16 mars) qu'on s'attendait à leMars. voir si orageuse , fut cependant aussi calme même que les précédentes. Les 90 crurent, en général , que tout était fini et ne revinrent pas à la séance du soir. Voyant la salle dégarnie de leurs adversaires, les avocats chargèrent un nouvel ami de ressusciter la fameuse thèse qu'on croyait déjà morte et oubliée. M. Burguet , juge de Cubzac , se permit , à la fin do la séance , de faire une motion virulente contre les jurats. Oq ne s'attendait, pas à cette sortie véhémente ; les rares membres des 90 qui s'y trouvèrent en furent consternés et ne surent que dire ni que faire. La motion fut donc consignée sur le registre. M. Cbicou-Bourbon dit à l'auteur de la motion de la signer : il s'y refusa. Alors M. du Périer de Larsan , homme d'expérience et de sagacité, voyant bien qu'on ne cherchait qu'à créer des complications fâcheuses et à contrarier la marche des affaires par des résistances injustifiables et une opposition tracassière, sans autres motifs que des intérêts personnels, se fit remettre le procès- verbal et ratura de sa main cette malencontreuse motion que l'assemblée avait déjà rejetée. Le procureur du roi et une grande partie de l'assemblée réclamèrent énergiquement contre cotte radiation,

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Livre XIV. qu'ils représentèrent comme une irrégularité dans la conduite du grand-sénéchal ; mais celui-ci se tournant, avec une noble fierté, du côté des récalcitrants, répondit froidement à leurs apostrophes par ces mots : a Yoos pouvez » avoir raison dans le fond et dans la forme , mais je prends » cela sur moi ; si vous croyez m en ôter le droit, allez, faites » ce que vous voudrez. »

11 parait que M. le Grand-Sénéchal apprit, après coup, que c était de l'avis de M. le procureur du Roi au sénéchal de Guienne, que la motion avait été insérée au procès-verbal du 16 mars; il consigna cette circonstance dans le procès-verbal du 12 avril suivant, pour deux motifs : 1^ pour neutraliser Vintluence du procureur du roi, dont il était mécontent et qai ne remplissait pas sa charge; 2° pour se disculper lui-roême de sa conduite, qu'on représentait comme irrégulière et irréfléchie , en biffant une motion qui avait été régulièremeDl faite. La fermeté du grand-sénéchal contint cependant les esprits turbulents dans les limites du devoir et du décorum ; *il arrêta les cris et les mouvements fébriles de l'anarchie naissante.

Les 90 apprirent, le soir même, avec autant d'indignation que d'étonnement , les scènes de l'assemblée ; ils prirent la résolution d'être plus exacts à se rendre aux réunions et montrèrent, par leur attitude et leur langage, qu'ils étaient prêts à se défendre; mais personne n'osa renouveler la proposition.

L'appel des députés de la campagne continua et toutes les séances suivantes furent paisibles et routières.

Pendant toute cette semaine, dont nous venons d'écrire les événements, la ville de Bordeaux était plongée dans une tristesse profonde. M. le comte de Marcellus, chevalier de Malte , lieutenant du roi en Guienne , fut tué en duel le mercredi 1 1 mars après midi.

Il existe sur cette malheureuse affaire plusieurs versions identiques quant au fond, mais différentes dans quelques eu-

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constances particulières; nous donnons ici celle qui nous a Livre xiv paru réunir tous les caractères de la vérité.

M. de Marcellus, marié depuis quelques années, était estimé et aimé de tout le monde ; mais sa grande popularité parmi le Tiers-État lui suscita des désagréments et lui créa des ennemis dans les rangs de la noblesse. Un certain individu, en sortant du théâtre, après quelques paroles outrageantes, le frappa de sa canne et fit couler 1q sang. Étourdi du coup , Marcellus, en recouvrant ^s sens, au lieu d'envoyer un cartel à son adversaire, alla porter plainte au gouverneur (1); celuici le voyant entrer, son visage tout couvert de sang, lui cria : « Ohl Marcellus, allez vous laver t » Le comte comprit que le gouverneur lui adressait, par ces paroles, un reproche de lâcheté ; il se retira profondément peiné et résolut de laver dans le sang Taffront immérité qu'on lui avait fait. Le lendemain, M. du Périer de Larsan et son frère se rendirent à l'hôtel de Marcellus, et lui rappelant sa haute position sociale et son titre de chevalier de Malte, lui firent vivement sentir qu'une plainte portée au gouverneur ne suffisait pas aux exi*gences de Thonneur et que lepée pouvait seule guérir la plaie faite par la canne. Marcellus répondit qu'il pensait comme eux ; que , malgré sa blessure , il irait à l'assemblée et qu'il ne manquerait jamais aux devoirs que lui imposaient son rang , sa charge et son titre de chevalier de Malte. On sut en ville qu'il était allé demander satisfaction à l'autorité de Taffront; quelques nobles réunis avant l'heure de l'ouverture de l'assemblée décidèrent qu'il ne serait pas admis dans leur société , sans avoir satisfait à l'honneur. La décision était grave et sérieuse; M. de B.... se chargea, comme ami, de l'en prévenir ; d'autres disent qu'il en avait reçu la commis-

(1) On a dit que c*était k Richelieu; nous croyons que c'était k son représentant ; le maréchal n'était pas alors k Bordeaux. On ne s*aecorde pas sur le nom de l'auteur <1« i*affroRt. On nomme deux individus : sans preuves, nous ne croyons pas devoir 1^ nommer, pas plus que les témoins du duel; ces derniers sont généralement assez

Connus.

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