‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 107 sur 172 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La iMiott iMlitiqiie. —Lettre (fVnbetii an Gonité de SurreiOuiee de Boideans. — n Tiiite les priMOi. — Ses propostttons an diib National eo teveur des prisooniers. — Sa soHicUude pour les vivres. — Un Comité de révision poor les Jugements prononeès par la Commission militaire. — Arrfité relatif aux biens des émigrés. Proclamation aux Bordelais. — La réaction se flift sentir dans le sein du eittb National. Attentat contre la vie de Tallien. Discours d*YBabeau à ce sqjet. — Hitié et Carreau passent ^ Bordeaux. — Leurs paroles au club. — Une députation des Bordelais k Parts. — Leur adresse, etc., etc.

Quelque justes que fussent les mesures prises par Ysa- I7M beao, elles trouvèrent des censeurs qui s eflbrçaient de dénigrer sa conduite et ses intentions auprès de la Convention; la réaction commencée et déveioppée par ce représentant leur était trop contraire pour ne pas faire pressentir i évanouissement graduel de toutes leurs espérances. La réhabilitation de la mémoire des victimes de J.iu oiube, la restitution de leurs biens, les prévisions et les craintes que de semblables mesures faisaient naître, froissaient leur cgoïsme, excitaient leur rage et rendaient Vsabeau odieux à tous les ultra-démocrates. Ysabeau apprit leur sentiment et leur conduite ; il écrivit, le 45 fructidor an 11 (1 5 septeaibre)^ la lettre suivante au Comité de SurveiUancc : Uurnaliuclub

« Citoyens , la Convention nationale m'a envoyé au milieu 31. ' » de vous pour détruire les restes d'une faction homicide, dont ~

)) son coura^^c a délivre la France , et pour réparer les nom- fic|»aricmentai«

Livre VI. j, brcuses injustices et les vexations crianies auxquelles les

CJiap. I. , , , . ,

» a£;ents de la tyraimio se sont livit?s impunoment. Il ne vous

1704 » est plus permis d'igoorcr que les trium virs vouiaieiU aballrc » tous les patriotes, qui, par la fierté de leur caractère libre, ï) auraient pu s'opposer à leurs desseins; ceux même qnî les » servaient, croyant peut ôtre servir la républi([uc , eussent » tSprouvé à leur lour le sortdes premiers, s'ils s'étaient refusés » au joug qu'on voulait leur imposer.

» Dans cet état de choses, mes premiers regards ont dû se » tourner vers ces asiles où gémissaient les nombreuses vie- » times de l'oppression ; j*ai dù briser les fers des uns et porter » aux autres cette nouvelle consylante , que desoi mais 1» n'auraient pour juge que la loi. La manière dont j'ai pro- » cédé dans les prisons a paru équitable à ceux qui en ont » été témoins; elle a môme été applaudie dans le sein delà » Société populaire, à laquelle je n'ai pas crainte d'en rendre » compte, afin que chacun pût me faire part de ses réflexions » et de ses lumières.

1» Néanmoins , les sifilements de la calomnie se sont fait » entendre. Quelques hommes ont paru craindre , avec un » zèle hypocrite, que l aristocratie ne profitât de ce moment, » je ne dis pas d'indulgence, mais de justice nationale, pour » délivrer quelques-uns de ses suppôts.

î» Citoyens, c'est vous surtout qui deveï m'aîder à repousser » ces indignes clameurs proiérées par des hommes que la joie » publique afflige, et qui s'indigneot de ne plus jouer aucnn » rôle, pour qu'on n'écoute plus leurs vaffiues dénoDciatioDS et » qu ou u égorge plus à leur premier signal.

» Vous savez combien j*aimai dans tous les temps à m'en- » tourer des conseils des autorités constituées et à marcher » de concei t avec elles. Dans cette occasion délicate, quoique » je ne dusse compte de l'emploi de mes pouvoirs qu'à ceux « qui nous les avaient confiés , j'ai presque toujours attendu » votre rapport et votre a\ is jwjur prononcer une décision.

B Par la nature de vos fonctions, voos devez avoir des notions

B exactes sur la conduite et les opinions poiitiqnes des déte-

» nus. Je vous charge de me les communiquer avec cette 1794

» franchise qui ne redoute rien que de mal faire. Vous ferez,

» sans doute, entrer en compensation des légers délits ou des

» erreurs peu dangereuses, le temps passé à gémir dans les

» fers, ces journées cruelles la privation de la liberté livre

« rbomme à des réflexions utiles, fait tomber le bandeau de

» l'illusion et t'hauge souvent son cœur lorsqu'il n'est pas

• profondément corrompu; mais il n'entra jamais dans le

• plan des législateurs, amis du peuple qu'ils représentent, » de jeter de iit)U\ eau an milieu de hii ceux qui firent si » longtemps son malheur et qui pourraient encore exciter de B nouveaux troubles. La loi y a pourvu. Nous sommes tous » ia])pelés à l'exécution du décret du 17 septembre; vous B réglerez vos avis sur ses dispositions; et si, par erreur, B quelque infraction à cette loi était parvenue jusqu'à vous, » je m'empresserai de la réparer le plus tôt possible. Non, la B haine que les triumvirs et leurs agents nous ont fait conce- B voir pour leur férocité, n*a pas atteint dans nos cœurs celle » que nous portons à raristocratie, au fanatisme et aux vices » qu lis enfontenl ; nous les poursuivons toujoui's de concert B avec les armes d'une justice éclairée.

B Saint et fraternité.

» Signé : G.-Alex. Y^sabeau.

B Valbttb, B êeerélaire de la CommMm nationale* b

Malgré de secrètes animosités, la persévérante sollicitude d'Ysabeau surmontait tous les jours de graves difficultés; il

faisait preuve d'une grande uiodération, tout en se faisant fort de défendre les principes républicains, il trouva tout à la fois un encouragement et un puissant auxiliaire dans ropinton publique, qui approuvait sa conduite; et quoique respirant

Livre VI. loujours unc haiao plus apparente jx5ut-éiro que réelle, il ' réussit à rétablir un peu le r^;ne de la justice et à imposer

170* silence aux uiisérahles [)assions des inlrii:anU (k'rnocrates.

Dans ce temps , Bcuudot , représentant , vint à lk>rdeaux, 8c rendant en mission aux Pyrénées; il alla le soir au clabet y prononça un discours empreint d'un républicanisiue uuUt'. « La liberté, dit-il, est le palrimoiae de luDivers entier; elle » est impérissable comme la nature, et quiconque ne la veut » que pour lui est un monstre, ennemi du .£?enre humain.» On aurait voulu (pi'Vsabeau luuessemblùt; mais Vsalieau vou> lait ôtre lui-même et se montrait alors violent en paroles, mais doux et clément dans sa conduite, fl oontîniia à vi$nter ' le^ pnsous, ne se gênant pas jK)ur mettre en liberté un grand nombre de citoyens contre lesquels il n'y avait pas de cha^ grave. Des hommes féroces , qui ne respiraient que le sang , criaient au modérant isme; c elait l'aliment de leur rage. Ysabeau, fldêle aux inspirations de l'Assemblée et de la raison, resta sourd a leurs clameurs et se renferma dans un silence sage et salutaire, prôt également à irapper le crime, à faire grâce à Terreur et à proclamer Tinnocence. Le prisonnier, disait-il, jusqu^à son jugement n*est qu'un prévenu ; on Tavait traité comme un coupable; jusqua ce que sa culpai)ilite m)iI démontrée, c'est un concitoyen, un frère qui a droit à notre com- ])as8ion cl à notre secours. Ce sera dans ces principes, dit Ysabcau un soir au club, que je vais iaire deux propositions à la société :

1** Que deux membres soient nommés tous les primidisàe chaque décade |)Our visiter les prisonniers , entendre leurs réclamations et faire leur rapport au club National ainsi qu'à la municipalité, afin qu'elle remédie aux abus (pii pourraieDl se commettre;

Gomme beaucoup de prisonniers n'ont aucune ressource particulière et ((ue la nation ne leur accorde que le paio el leau, j'invite le clui» .National à ouvrir un logishe où les

bons citoyens viendront souscrire , et leuis libéralités seront i^ivre vi.

employées à fournir aux prisonniers des secours en nature «

k'Is que liuf;e, lomèiles, aliments, elc, etc. 1^1

Ces deux propositions furent adoptooi» à i unamaiilé ; le registre fui ouvert sur-le-champ : Ysabeau y déposa à lin-slant 100 liv., et soa exemple fut suivi par un grand nombre (le citoyens bordelais.

• Ysabeau porta ensuite son attention sur les vivres. Gomme chaque section recevait ia même qualité de farine , le pain tle\ait (loue être le uièiiie pailuut. Il n eu était rien cependant : iJ y avait de la fraude de ia part des commissairesinspecteurs comme du côté des boulangers; mais Ysabeau supprima, le 18 fructidor { 4 sicpteuibre), les commissiures qui surveillaient si mal et souvent par intérêt la manipulation du pain, et chargea les Comités des Douze, dans chaque section, de surveiller la fabrication, la cuiissun et lu diatnbuUoa du pain.

Un autre sujet de ses méditations de tous les instants excitait SI jilus sérieuse sollicitude. Tout en essaynnt de pallier les premiers torts de la Commission militaii'e, il en condamnait les abominables atrocités; et ne pouvant ni les effacer ni les faire oublier, il ( i ut pouvoir en réparer quelques-unes. Il savait bien qu'on avait sacribé des victimes d'avance, sans qu il leur fût permis de repousser la charge des calomniateurs ou de faire entendre le en de leur innocence; et qu'outre la vie, un leur aviiit encore ravi leurs biens, le piilrimoinc do leurs pères. La chute de Robespierre avait rendu aux Françab la liberté de parler et d'écrire; on en profita potir réclamer contre les jugements do Lacombe, qui condamnait certaines familles à l'opprobre et- à la misère. Ysabeau avait déjà réhabilité la famille de Marcellus et lui avait rendu ses biens ; jMHirquoi ne pas rendre la même juslice à d aiilres l'aniilles aussi injustement condamnées? La mesure était louable ; le |)ouple y avait applaudi. Ysabeau , voulant donc rendre à

Lhrro VI. Tiimoceiice Tespoir de rentrer dans ses droite , en ÔUini au

^ * crime celui d'une réhabilitation imracrilée^et se rapj) rocher des iTOii formes légales , conservatrices de la vie et de la fortune des citoyens , établit , le 9 septembre , tme commission ponr réviser les jugements prononcés par le trihiuial que présidait ' Lacombe; elle se composait des citoyens Reynaud , membre du tribunal criminel: Boy, ex-commissaire national; Bergeret, membre du bureau de cont iliaUon ; Plénaud, du Comité de Surveillance; Gullioeau, Goislon, Maccarthy, du tribunal de commerce; Sicard, secrétaire-^ffier. Ce noaveau conseil de révision et de réparation procéda avec mesure; mais la Convenlion nationale, mduitc en erreur par (juelques ennemis d'Ysabeau, sentant que les torts reconnus, faits et sanctionnés par elle dans le temps, ret/)mbait, non pas sur I.«acorabe, sur ïallien et Ysabeau, mais bien sur elle-même, elle cassa, le ^9 novembre suivant, ce tribunal de réviâçn , et annula les huit réhabilitations qu'il avait prononcées.

Dans cet intervalle, Ysabeau établit à Bordeaux un cour? gratuit d'instruction publique pour la fabrication du salpêtre, et ne négligea rien de ce qui pouvait avancer les intérêts do département. Par son arrêté du 30 fructidor au H (16 septembre 4794), il régularisa l'application de la loi du 8 avril, relative aux biens des émigrés, et arrêta les dispositions qui suivent :

« Artiglb fremiea. — Conformément à l'art. 4 des décrets » du 34 octobre, i^, 3, 40 et novembre 479S, les kmr

)) mes, enfants, pères et mères des émigrés ou condamnés, » qui sont dans le besoin, conserveront dans leurs babiUUioib » personnelles les meubles meublants , linge , hardes à Jeor

» usage seulement, lesquels leur scrontiais?<'s, Miusinveulairc, » provisoirement et jusqu'à ce que leurs droits ou les secours » aient été liquidés et réglés ; enfin , ceux qui en auront été

)) (lc|H)uillt\s seront réintégres dans la jouissance desdite oIp » jets.

» Art. ±. — L iiilminislralion du (lô[jartement allouera, à ctap ]

n titre de secours provisoires, cux-mômes, sur l'avis du dis-

» trict , au dernier domicile de Témigré ou condamné , et à » prendre sur le pnxluit des biens conlisciiiés ou séquestrés, » une somme annuelle de 1,^00 liv., s il n'y a quun récia- » mant; do 1,800 liv., s'ilssont plusieurs et jusqu'au nombre » de quatre, et de 2,000 liv. au-dessus de ce dernier nom- » bre.

» ÂRT. 3. — Les réclamants devront joindre à leur pétî- » lion un certificat de civisme du Conseil-général de la corn-

» muQC de leur domicile; les cufants au-dessous de quinze » ans en seront dispensés.

» Anr. 4. — lies femmes, enfants des émigrés et condam- » nés qui sont dans le besoin , et dont les pères et nu res n nont laissé aucuns biens, seront placés à l'hospice décrété » par la loi du juUlet 1793. (V. S.)

» Art. o. — Les pères et mères qui ont des enfants ma- » jeurs et mineurs, pourront être rémtegrés provisoirement et » jusqu'à ce que la Convention nationale ait statué définitive- » ment, dans la jouissance de leurs biens, en remplissant les 9 conditions portées dans les articles suivants.

» Art. 6. — Ils remettront dans cet objet leurs mémoires » à la municipalité de leur domicile; ils y exposeront qu'elle » a été leur conduite depuis la révolution , y exprimeront la » position et les circonstances oii ils se sont trouvés à l'égard » de leurs enfants depuis le H juillet 1789.

» Art. 7. — Le Constûl-général de la commune fera , au » bas desdits mémoires, dans les cinq jours oii ils lui auront » été remis, ses observations sur les faits qu'ils peuvent con- » tenir: mais il s'attilchera surtout A indiquer quelle a été » la conduite politique desdits pères et mères depuis la révo- » lution, et les preuves qu'ils auraient pu donner de leur pa- » triotisiiic.

» Art. 8. — Ces mémoires seront communiques par le

Livre vi. )) Conseil (le la commune au Comité révoiulioaoaii'e du chef- <'i)-|p- 1- ^ district, cpii fera égalemeat ses observatkms dans te

^«jj^ » même délai, trausmetUa eiisuilc le tout au directoire du )i district.

» ÂBT. 9. — Le directoire du district sera tenu de donaer » son avis sur lesdîts mémoires, dans la décade qui suivra le » jour de leur remise, et les fera passer, sans délai, au di- » rectoire du département, qui se concertera avec le repréy» sentant du peuple , pour y statuer.

» Aht. 10. — Si les bietw sont allermés, les pères et mères » qui auront été réintégrés touclieront le prix de ferme, sous » la déduction des frais exposés, la faculté réservée au fer- » mier de résilier. »

Cet arrêté produisit les meilleurs eUets à Bordeaux, et fat accueilli avec joie par tous les honnêtes gens : plusieurs feluilles respectables rentnVcnt dans leur domaine et échappèrent ainsi à la faim, à la misère, et pent-^tre à la mort. La réaction allait grand train : on entrevoyait déjà de plus beaux jonrs , (»t l'on esj)érait qu'il ne resterait pins bientôt de la Terreur que i\v> blessures cicatrisées et de truites souvenirs. Les ultra-républicains , les Jacobins à bonnet rouge , étaient mécontents. Ce mouvement réactionnaire les effraya et donna lieu à de nouvelles accusations, qui s'adressaient, cette fois-ci, non seulement à Ysabeau, mais ù tons les honmies en place. Voulant ôler tout prétexte à ces criailleries banales, qui le fatiguaient, Vsiibeau publia, en datedu;2G fructidor anll(98eptcmbre 1794), la proclamation suivante, oii il s exprima ainsi:

« Citoyens , un système affreux de corruption a dominé ^) trop longtemps dans cette c()iiiinuiu\ 0"^W*i^^ fonction- » uaircs publics, séduits par i appas des ricbcsses, ont nibà » prix lem^ fonctions. Outre Tatteinte que ce crime a porté » aux mœurs répnl)licaines, il en (*st résulté encore un autre » mal moms iacilc à réparer. Des soupçons odieux ont plane y> sur la téte de tous ceux qui occupaient des places; la con-

» liante s'est altérée. Les ambitieux et les méchants ont pro- Lifrevu » lité de ces cii constances pour décrier indistinclcmenl tous ^^P*** » ceux qui nuisaient à lenrs vues perftides ou qu'ib désiraieni » remplacer.

» Il est temps que le voile qui cache encore une partie de i cet aflreux mystère soit entièrement déchiré, et que chaque » citoyen puisse distinguer Thomme probe, dont le cœur reste » toujoui s inaccessible aux passions méprisables, d'avec U' ^< é- » iérat qui ne rougit pas de vendre son opinion et surtout sa

» conscience le déclare que le Comité de Surveillance

» entendra , jusqu'au 1" brumaire an II (2;;^ octobre 1794 1, n tous ceux, qui auraient quelques faits à itSvéler sur la cor- 9 niption des fonctionnaires publics, quels qu'ils soient

» Citoyens , ces dispositions vous oflrent à vi»us-m(>mos un » moyen sùr de repousser ou de coofoudrc la tourbe infâme » des calomniateurs; car vous devez regarder comme calom- » nialeur quiconque déchirera la conduite des fonctionnaires » publics, sans avoir le courage de déposer et de signer sa » dénonciation. »

Cette sage mesure était sévère et hardie, mais d'une portée politique et morale trè&-grande ; elle écartait doucement et d'eux-mêmes des hommescompromis; elle obligeait môme les employés à plus de circonspection et d'exactittide; elle détruisiiit un affreux système de dénonciations jiiMpi alors encouragé ou toléré, et tendait à dévoiler les misérables qui y avaient recours pour avoir des j>laces ou pour satisfaire des haines particulières et des vcMigeances cachées. La municipalité de Bordeaux appela généreusement sur ses membres et ses employés l'œil censeur d*un public juste et impartial, et s'eugaii;ea dVk'arter, sur des renseii;nenieiits précis, impartiaux et fondés, tous les agents et employés dont les principes politiques et moraux pourraient prêter à la censure.

La fureur des dénonciations cessa un peu ; mais l'esprit public eut encore de la peine à s'adoucir. Le club National

Livre vi. coDservait toujours le uicoie esprit d'habileté contre Ysabeau '* et ses ageDts ^ et les mêmes préjugés contre les aristocrates, les négociants et les prêtres. Cependant, dans une rémiion du peuple» le 24 fructidor an U (10 st^pleiubrcj, un membre osa dire tout haut que ce serait une injustice criante que de proscrire ou exiler des aristocrates, des ministres des autek ou des négociants, qui avaient bien mérite de la pairie, ou do confondre les bons citoyens, qui appartenaient à ces castes, avec la masse des mauvais citoyens qui conspirent contre elle. Pourquoi punir au nom de la république dos hoiiuacs qui n'auraient jamais comploté contre elle et qui seraient soumis à ses lois? Une telle injustice, une si horrible cruauté, seraient dignes de Robespierre ou de ses eonliiuiat-eurs. (rétait la vérité que tout cela ; mais il fallait du courage pour le dire. Ueffet produit était profond; mais pour l'amortir, une autre voix solitaire demanda qu'à l'exemj)le de plusieurs autres sociétés populaires, celle de bordeaux priât la Convention de remettre en vigueur le décret qui écartait des fonctions publiques les nobles et les prêtres. C'était raviver le feu de la discorde, les vieilles haines à moitié éteintes. On discuta uu peu; mais on repoussa cette demande, par la considération que celui qui l'avait faite aurait dû penser que la Convention nationale n'avait rapporté son décret contre les iiable6 et ies prêtres sans de raisons graves, quoique reconnues.

On s'échauffait sur ce sujet, lorsque Ysabeau, s'élevant à de hautes considérations sur la demande , fit comprendre cmbien il serait inconvenant et ridicule de venir an club de Bordeaux pour dicter des lois à hi Convention on lui prescrire une ligne de eouduite à suivre; que si , en criant contre le fani6me de modérantime, on espérait envelopper dans la même accusation les hommes paisibles et même les représentants, on s'abusait grossièrement; que sa mission était sacrée et son caractère indélébile; que de pareilles motions ne pouvaient venir que des satellites de Robespierre ; qu'il ga-

rantîsBaît que la grande majorité du club et dn ()ou|)le de Livre vi. Bordeaux était aiumée de bons sentiments, et quon ne par- Chap. i. viendrait jamais à replonger la ville dans le déplorable état d*oiï elle était récemment sortie.

Après cette sortie viiiom eufie , un silence profond régna dans la salle : on se rcgaidail , on s inlerrui^eail de l'œil et dtt geste ; mais l'incidenl n'eut pas de suite.

Dans la séance du lendemain, on délibéra une adresse d'un espnl tout pacifique et social ; on avait pour but de (aire connaître à la Convention l'esprit de notre cité, que Ton s'efforçait de calomnier. Ysabeau l'appuya avec chaleur, et s'éleva énergiquemeul contre les hommes sanguinaires qui regrettaient les laveurs et les places dont ils jouissaient sous Robespierre; il déclara les connaître, se dit ])rét à les faire connaître, afin que l'indignation publique imprimât sur leurs fronts le sceau de l'ignominie. Au milieu de certaines discussions, un homme violent, dominé par ses passions politiques, se mît à cri«p à tue-tète que le club recevait dans son sein des fédéralistes et des ennemis de la république. On l'entoura, on le pressa de les nommer, sinon qu*on allait le flétrir comme un vil calomniateur. Il en désigna trois, qui, se voyant indignement attaqués, s'approchèrent du bureau et y déposèrent leurs cartes de civisme , et l'une de ces cartes portait la signature du malencontreux clabaudeur lui-même, alors qu'il était seclionnaire dans le même quartier avec l'accusé; maison s'indigna contre cette infamie, et on le mit à la porte.

Dans ce temps, une nouvelle fâcheuse, relative à lallieii, arriva à Bordeaux. Ysabeau, son collègue, crut devoir en entretenir le club , et lui donner les détails sur un attentat contre la personne de Tallicn.

Rappelé à Paris , comme nous l'avons vu , pour rendre compte du modéraniime dont tes Jacobins l'accusaient, Tallien se défendit c-ontrc les partisiuis de Uobt .N[)ierre, qu'on appelait alors ïiiicorrupUble , et se mit à la tétc d'un complot

i^ivi V M. pour renverser ce monstre, ie chef des Montagnards. On n'en voulait pas senlemeot à Tallien, mais aussi à Dona Thérésia.

1794 Hohespiei re l'avait tait jeter en prison ; son crime était d'avoir adouci ie sauvage républicanisme de ïailien, d'avoir arradié à la guillotine un grand nombre d'innocentes victimes. Sod \ horreur pour Robespierre et ses sanij:lantes exécutions à Paris iui avait attiré la haine des Jacobins, et elle poussa Tallien j contre leur maître, fomenta de son mieux l'horreur et la haine I qu'il inspirait à la France. Un soir, en icntrant chez lui, T,tllien K'iH'onlra un individu qui lui glissa dans la main un billel de Thérésia , aiasi conçu : « On est venu m*annoncer que » demain je dois monter au tribunal, cosl-jWlire à Ifrha- )) faud ; cela ressemble peu au rêve que j ai eu cette auii : , » Robespierre n'existait plus, et les prisons étaient ouvertes... » Mais grAee à votre insigne lAcheté, il ne se trouve bientôt » plus personne en France capable de ie réaliser, m iallkn répondit : « Soyez prudente, je serai courageux. » En effet. )» il alla de suite acheter un [)oignard pour se venger de Ro- » bespierre, dont l'étoile pâlissait à i horizon; il osa UM^iue en faii*e Taveu à la tribune, ne contribua pas peu à renverser cet homme de sang , et délivrer la France de la plus exécrable tyrannie imugiuable.

Attaqué aussi par Levasseur et Carrier, il leur opposa une vigoureuse résistance, et se défendit avec autant de courage que de bonheur. Dans un dibcuurs véhément , le premier dit aux Jacobins : « Demandons à Tallien un compte exact de » ses liaisons; qu'il nons dise où il en est avec la femme d'un » émigré, qui se trouve être la fille du roi d'Espagne. » Tallien répondit sans violence, mais avec grandeur d'âme, et s'efforça de faire taire toutes les passions politiques, afin de faire régner partout l'ordre et la justice. Carrier se leva . ot ' dit : « Talliim demande sans cesse justice, toute la justice; » c'est à peu près comme un grand frifion , qui dit toujonrs » qu'il est honnête homme. » Ces misérables se conuaissaieul

biea; ncMis avons déjà vu te reproche que Cambou adressait ^'vre vf. i ce Tailiea , que Carrier, son coUègoe , mit de niveau avec ^*

|e> fripons! Malgré toutes c€s attaques, cet aucien proconsul, à Bordeaux, garda sa fortune mai acquise, sa position et sa lête; il réusait, à défaut du poignard, à renverser Robespierre; il épousii la belle Thérèse, (ju'il a\ail tant aimée; mais elle oe le rendit pas iieureux : elle til divorce avec iui, aiin de devenir la princesse Chionay* Tallien colporta partout ses ennuis et ses remords jusqu'en 1820, époque de sa mort.

Pendant ses fréquentes luttes à Paris contre Hubespierro et sespartîsans, Taliien feûllit périrpar la main d'un assassin, qui 1 attaqua dans les ténèbres! C'était un aristocrate, disaient les iaœbins exaités; c'était un Rol)espterriste, disaient les modérés. La nouvelle en fat portée à Vsabeau, qui, le même soir, le 29 fracydor an If (15 septembre), alla la communiquer au rlul), et s'exprima en ces ternies : « agents des Kobes-

> pierristes , quoique en petit nombre , sont répandus dans » tous les départements , odi ils abusent le peuple sous le

• masque du patriotisme; ils cheielKHit partout ù ramener le

• régime ^sanguinaire ; partout ils s efforcent de ressaisir le

• pouvoir arraché de leurs barbares mains ; partout ils souf* » fient la discoixle et le trouble; leur rage impuissante se » ooBsume en vains eflorts, il est vrai, mais les patriotes

> éclanés méprisent leurs clameurs, et les esprits faibles sont » lie>-souvent en alarmes; car la peur est un mal dont on ne

• Snént pas. Une preuve bien évidente que les Kobespier-

> ristes ont des partisans à Bordeaux, c'est les placards in- » cendiaires qu'ils affichent sans cesse; hier m^me, pendant

• la séance, ils ont eu l'audace d'en alUcber un à la porte du

> clob National; il portait ces mots : Peuple, médite le dis^ » coui-s de Uobespierre, prononcé le S tliêi inidor (26 juillet) » à la Convention nationale; il y va de ta gloire.

» Vous le voyez. Citoyens, continue Ysabeau, ce ne sont

> pas des chimères que nous combatlons, comme on a voulu

«• PlH. C. tO

uvre VI. » VOUS le faire croire; mais l'ombre de Robespierre préside Châp. I, ^ anime encore ses continuatears, et le poignard est ais:uL«;^ mi ^'^"^ l'ombre contre les (idèles mandataires du peuple. He » bien! s'ils me cbercbent, ils n'auront pas de peine à me » trouver : je vais seul, de nuit et sans armes, et foffre mon » .sem à leurs poignards. S'ils uwnl un zélé palriolc, ils œ n tueront pas la patrie ; et le pins beau de mes joors sera » celui qui m'aura vu répandre lout mon sang pour elle. »

On délibéra eusuiUî de rédii^er une adresse à la Conveûtioû nationale, une adresse modérée, qui ne serait qu'une peinlOFe fidèle de l'esprit publie à Bordeaux, oit les habitants, presque tous, détestent également l aristocratie , le modérantisme , h férocité déguisée en patriotisme , et que leur attachement i la Convention nationale a toujours distingué dans leure erreurs; on délibéra également d'écrire à TaiUeu, moiib pjui lui témoigner la juste douleur des Bordelais, que pour le iéli* citer d'avoir eu la gloire de verser son sang pour la patrie.

Le lendemain, ua at l ac ha un placard incemiiau e, digne de l'esprit et de la plume de Robespierre. Ysabeau profita de l'occasion [mn parler contre les perturbateurs de la paix publujue, exhorta vivement les vrais républu aios a «K'uoiiui les auteurs et fauteurs de ces abominables écrits. La paii n'était qu'à la surface; la haine fermentait toujours dans les cmurs des Jacobins. Dans ce moment, Mitié, président deb Ck^mmissioQ militaire de l'armée des Pyrénées-Orientales, trouvait de passage à Bordeaux ; il prit la parole, et déveioppi | les principes dans un sens conforme à cl lui d Vs<il)eau. U i représentant Garreau s'y ti'ouvait aussi : il occupa loDgUînip> ' la tribune. Son langage respirait un républicanisme ardeot, et comme s'il voulait maintenir le système terroriste, tout en en repoussant les auteurs et la source , il s'écria en finissant : « Que le cri des patriotes soit désormais : Fuyons le Mtesr » pterrisme , mais craignons le modérantisme. » Cétait vonloir contenter tous les partis à la lois, ménager l'a venir sans

abjurer le passé. Il alla plus loin cependant; et revenant sur Livre vi.

Il' (li>c<)iirs de Milié, il dit que Lacoinbe avait jKjur complices, QOQ seulement ceux qui avaient pris part à ses extorsions, mais même ses collèges. Gela était à l'adresse d'Ysabeau, qui, tout stupéfait, se leva de suite, et dit que, bien qu'il n'existât aucune dénonciation contre les collègues de Lacombe, ils n'avaient été mis en liberté que provisoirement, à la charge l>ar eux de se présenter devant qui de droit à la première somuiatiou. C était justitier son indulgence contre des hommes complices de Lacombe, et presque tous aussi coupables que lui. Carreau lui avait fait sentir la pointe de sa flèche.

Les Jacobins, désolés du mouvement réactionnaire à Bordeaux , ne savaient que faire pour renverser le représentant et attirer de nouveau sur le pays la colère de la Convention. On pul)liait des libelles iniiimes à Bordeaux, qui, trouvant de récho à Paris, ravivaient les anciens soupçons et les antipathies presque éteintes contre la patrie de Vergniand. Pour prévenir les suites que ces menées démagogiques pourraient avoir, et pour détourner l'orage qui semblait s'élever de nouveau à rhorÎ2on, on délibéra sur les avantages ou plntdt sur la nécessité d'envoyer une députatiou des Bordelais à Paris , avec une adresse pour la Convention. La députation partit ; ot se présentant à la barre de rassemblée, le 3 octobre , prott sta du [>cjii i()ii>nie des Bordelais, affirma que ses concitoyens voulaient Tunité et l'indivisibilité de la république, avoua que les Bordelais avaient été égar^ un instant; quMls avaient reconnu leurs torts, et que, cependant, on les assassinait depuis un an sans qu'ils osassent se plaindre ; qu'ils voyaient , sans oser même murmurer, s*appTéter à leurs portes, dans les rues, sur les places publiques, l'instrument de la mort ; et qu'enfin plusieurs de leurs frères avaient péri sur l'cchafaud , sans autre crime que celui d'avoir été trompés; et malgré leur repentir et l'aveu de leur égarement involontaire, et même les preuves irrécusables de leur patriotisme , a si toutes nos

— us —

Uvrc VI. » souil'rances morales et physiques ue suifisent pas pour coaciiop. 1. ^ foodre nos calomniateiirs , nous dirons à ceux qui demiei'tu * raient encore : Soixante mille de nos fils ou de nos frères » combattent glorieusement pour la liberté, sou sur ies vais- » seàux de la républiqae, soit dans les années de terre , et » ils ont autant de successeurs parmi nous qu'il peut y aYoir » de citoyens en état de porter un fusil et un sabre; nou.^ » leurs dirons encore : Nous n'avons compté pour rien les » millions que notre patriotisme a déposés sur l'autel de la a patrie, et pounait-elle ne pas nous (ompter au nombre » de ses enfants ies plus Mêles? Nous leurs dirons enfin : » Depuis plus d'un an nous souflb'ons la faim, et nous avons » été trop patriotes pour nous plaindre ou pour murmurer un » instant »

Cette loyale et pathétique adresse excita une émotion profonde et générale : plusieurs députés se levèrent pour feire réloge des Bordelais, et fondèrent leurs justiBcations sur les faux rapports qu'on leur avait faits de l'état de la Convention nationale. Ils croyaî^t qu'elle n'était pas libre ; et en voulant marcher sur Paris, ce peuple héroïque et généreux était dominé par le plus noble patriotisme et le désir de rendre à l'assemblée sa liberté première.

Page 1