CHAPITRE Vlll
Remisa des armes ^ l'Hôtel-de- Ville. — Rapports bicnvcillanls entre les Anglais et les Bordelais. — Les chevau-légers de Brons. — Blave reste bonapartiste. — Conibuls de Sainl-Ciermain et d'Etauliers. — Le peuple de Bordeaux brnlelesref^istn s Acs Droits-Réunis. — U\ déchéance de l'Empereur ronnue à Hdnlfaiix.— Lt' brassard réuni au lys, — Ferrère et Lainè. — Atin-sso do la >Iunii ip;ilile do HordiMUX au roi. — Wellington renonce à t<nis les druils do Kiu rtv sur Icsbàtinu til> on tade à Bordeaux, etc., etc. — Une épco (riiontnMir voloo p;n- ii- (-onsoil ii:iiriii i]i. 1. — Arcopt<^(' par iurd Duthousie. — Adrosso dos vnhinlairo.s ruy.iux pmioo ati roi par MM. do (ioniIiaiiU , do Ka^ios , Eii^oiio de Saluées, Hoj;er, t;. Buiutoms-Duljarr), de Viiiebois, de Uasac, de CaaoUe, de Brachct, Urifunet TbevcnotdWuniL
Tout marchait au gré des désirs du prince et des royalis- uvre vu.
les; lout senihlail en France devoir aboutir à une restaura- ~ tioD générale et prociiaine. Cependant Cornudet et ie général Lhenllier n'étaieut pas loin : Jes idées varient, les sentiments changent vite ; lout se voit en France, disait le spirituel cardinal de Retz. C est sous l'empire de ecs idées qu on résolut de faire apporter toutes les armes a rHôlel-de^-Vilie, par un avis qui portait que tous les citoyens étaient tenus de se conformer à cet ordre dans les vingt-quatre heures, sous peine d'ôtre poursuivis comme perturbateurs du repos public. Cet ordre, émané de M. Dalbousie (1}, lieutenant général de Sa Majesté britannique et commandant du septième corps de rarmee alliée ù Bordeaux, était trop général, trop vague et trop absolu ; il mécontenta les classes aisées; mais le lendemain on publia une autre affiche qui modi6ait la première,
(!) Lord Dalbousie avait beaucoup d'estime et d'aflection pour M. Boutems- J>«Inn7; il lui duAoa une attestation bonorabk, qu'on ii«ut vohr a la A'n/e NOTE 2â.
Livre vu. ot qui prévenait le public que l'on n'était obligé de remettre — à la Mairie que les armes d'ordonnance. Il n'y avait pins de bâliinenls en rade, f)a5 un brick, pas une cbalonpe devant Bordeaux. Les négot jaiits et les armateurs avaient envoyé tous leurs bâliinenls à Libourne, où les troupes du Gouvernement s*étaient retirées; l'entrée des Anglais en France leor avait inspiré des craintes sérieuses et leur avaîl fait soupçonner que des vaisseaux anglais ne manqueraient pas de venir s'emparer de tous les bâtiments en rade devant Bordeaux. Ils ne se trompaient que sur un seul point; une escadrille composée de deux vaisseaux de ligne, de cin(j fi ('i;ates et de plusieurs transports, pénétra dans la Gironde le %! mars, sons le commandement de Tamiral Penrose, qui venait de déelarer en état de blocus tous les ports du golfe de Gascogne et d apporter des vivres et des munitions aux troupes anglaises à Bordeaux; mais ils ne prirent rien, ne s^emparèrent de rien et ils payèrent cher et comptant toutes les marcbandîses dont ils avaient besoin. Us établirent des portes partout, cl les soldats fraternisèrent avec les Bordelais comme avec de vicnx camarades; ils envoyèrent des détachements dans l*En- Ire-deux-Mei s» où les petits corps des partisans ravageaient le pays, et, par la sévérité de leur discipline et lactivilé de leur service, ils réprimèrent les brigandages de ces corps in* disciplinés et maintinrent la sûreté des personnes, la liberté et le respect de la propriété. Dans une circonslance» denx soldats se permirent de s'approprier des objets de pou de valeur; le fait fut peu de chose, mais très-grave aux yeux des chefs militaires, par ra[>p(»rl à la discipline. Les deux infortunés furent condamnés à recevoir quelques ceulaioes de coups de fouet, jusqu'à effusion du sang. Révoltés, indignés à l'idée d'une punilion si peu en rapport avec nos mœurs, les hommes, femmes et enfants accoururent et. chargeant les dt»nonciatenrsde malédictions, supplièrent le général de leur accorder leur grâce et réussirent, par leurs unanimes supplica-
tions et leurs généreuses démarches, à arracher à la mort ces ( ivre vu. (\eu\ infortunés inilitairos. Tous les soUlaLs anglais à Bordeaux ^'^''JJJ^*' turent vivement loucbés de cette conduite généreuse du peupie bordelais ; cette cIrconstaDce 6t disparaître les craintes mutuelles de la population du pays et des étrangers; la plus franche union no cessa de régner entre eux et dans tous leurs rapports; c'étaient des échanges réciproques de bons procédés, de prévenance et de bienveitlance.
Mais les partisans ou chevau-légors de Brous, ainsi appelés du nom de leur chef , I^ouis de Brons , continuaient à inquiéter les habitants des rives de la Dordogne; ils exigeaient qu on leur fournit des clievaux, des vivres et des munitions, et répandaient partout des craintes sérieuses. Le 21* régiment de chasseurs à cheval, en garnison à Liboume, se rendit sur la rive droite de la Dordogne, pour s*opposer au passage des Anglais a Brannes ; le peuple de'Libourne désapprouvait cette démarche , qui pouvait attirer sur leur ville de grands malheurs. Le commerce se prononça contre toute résistance, car la ville était ouverte de tous côtés; la population était antipathique au bonapartisme, qui avait anéanti la prospérité (commerciale el industrielle de leur ville; les Bordelais avaient embrassé la cause des Bourbons, dont le retour pourrait seul éteindre toutes les divisions, calmer toutes les craintes et rendre au pays tous ses anciens éléments de bonheur. On voulait faire comme eux : on fit comprendre à M. Mouly, major chef da dépôt, que toute résistance à Liboume serait impolitiqne, intmctueuse et meurtrière, en pi'ésence d'un corps de mille cinq cents Anglais, qui avançaient contre la ville avec trois pièces de canon et un obus. Mouly se rendit aux sages avis de la Municipalité , et, le 29, se mit en marche fiour Blaye, 39 x,». après avoir coulé tous les bateinix de passage sur l'Isle. Les Anglais turent accueillis le lendemain par la Municipalité, avec des démonstrations sympathiques ; mais, informés que Mouly s'acheminait vers Blaye , ils envoyèrent à sa suite un
Livre vii. délachcmcnt de irois cents homnaes, qui lattcigail à Saintchup^H. Qermaia; le combat fat asses vif poar un moment ; mais les chasseurs se dispersèrent et les troupes anglaises rentrèrent dans leur (juartier avec des prisonniers. Blaye resta Luuaparliste et refusa de recevoir un détachement de la ^rde netionalede Bordeaux, qu'on y avait envoyé pour replacer un faalaillon de la ligne, à qui on avait donné ordre de se rendre à Libourue. Le bataillon refusa d obéir et le commandaut se mit en rapport avec Claosei, qui marchait sur Bordeaux. Le combat de Saint-Germain mit lin aux difficultés et découragea les bonapartistes. Tout paraissait tranquille» cL la ville avait une physionomie assez rassurante pour permettre au détachement de repartir pour Bordeaux ; mais , tout à coup « on répatulit le bruit iju'uue colonne française, forte de six ou sept mille hommes, marchait, de Périgueux, contre Les Anglais et les anglophiles de Libourue, 'Cette nouvelle affligea les Libournais, ({ue les Anglais venaient de laisser à leur sort; c'était une panique générale dans la ville et aux environs. A l'approche des Anglais, les Bordelais s'étaient enfuis en graod nombre à Liboume ; mais, dana les premiers jours d'avril, on vil arriver à lioi fleaux un grand nombre de Libournais, qui désiraient échapper aux horreurs d'une réaction violente ei se placer sous la protection de la garnison de Bordeaux. On envoya un nouveau détachement à la poursuite de Mouly, dans l'espoir de Tempécher d entrer à Blaye; on donna ordre d'attaquer la citadelle, du côté de la rivière, pendant que tes troupes anglaises Tattaqueraient par terre. Cet ordre fut exécuté, mais sans succès; Mouly éuit déjà dans la pKice, et ses troupes, qui tenaient la campagne, se joignirent à celles qui avaient évacué Bordeaux le 4 1 mars et allèrent au devant des Anglais. Les deux partis en vinrent aux mains, le ;^ avril, dans la commune d'Étauliers; le combat fut vif et meurtrier; mais les Anglais, numériquement supérieurs, restèrent maîtres du champ de bataille ; le général Lheullier, qui commandait
les Français, ballit en rclraile ; Coroudet abandoDua Saiulr- Livre vu. André et la citadelle de Blaye, rejela avec dédain tontes les ^''^^^*
propositions d'une capitulation avantageuse et ne se rendit
que le 23 avril, après avoir acquis la corliludc officielle de la
déchéance de TEmpereur, prononcée le 2 avril « par ce lâche
» Sécat, comme le disait Fcrrère, qui, depuis tant d'années, Fcrrtre,
» s était établi son pourvoyeur d'or et de sang ! » MetSomenirf.
Le général Oecaen s'était rendu sur les lieux ; il publia , à Liboome , cet ordre du jour de Tannée de la Garonne :
« Généraux, oQiciers, sous-oiliciers et soldais de l'armée de » la Garonne,
» Je voosai déjà fait connaître le décret dn Sénat, déclarant
» que Napoléon et sa (annile ne régnaient plus sur la France. » Aujourd'hui, je présente l'adresse qui nous a été faite, à nous- » même, par lé Gouvernement provisoire; incessamment vous » aurez CDunaissance de la nouvelle Constitution, qui met un » terme aux malheurs de notre patrie.
» Persuadé que le Sénat a satisfoit aux vœux de la nation; » persuadé que vous aurez, comme moi, ces sentiments, je ne )» doute pas qu'à mon exemple, vous donnerez votre adhésion n à tout ce que le Sénat b résolu dans sa sagesse, pour sauver 9 la France des plus affreuses calamités.
» Pour premier bienfait de ces sages résolutions, nous auo rons la paix ! £n attendant ce jour de bonheur, pour lequel » depuis longtemps, tous les peuples de l'Europe formaient » des vœux, je vous annonce que je me suis empressé de né- » gocier avec le commandant des troupes anglaises, afin de » fixer une ligne de démarcation de nos avant-postes et faire » cesser toutes hostilités!
» Donné au quartier général, à Libourne,le 14 avril 18 H.
» Le général commandant en chef l armée de la Garonne,
• GoMTB DECAEN. »
En arrivant à Bordeaux, le duc d'Angoulème eut Tlmpru--
Livn; VII. donro (I tk'ouUT liop son cœur et de ne fias scmger assez aux.
(.lup. 8. [^g^io^ l'admiDistraiion ; il promit Tabolilioa des drails vexaloires, des taxes imposées aux vins et ne laissa subsister que les droits que la \ille |)ercevait sur celle denrée. Celle réduction était considérable , elle diuiinuail de moitié le produit total de cet impôt; mais le peuple, toujours outré dans ses exigences révolutionnaires, en voulait l'abolition complète. Le vin était [Mxur lui une denrée de première nécessité; les Bordelais n entendaient payer que le vin à Texclusionde tout antre droit vexatoire et onéreux ; il s'agissait de leurs intérêts; ils voulaient ÔAre juives dans leur propre cause. Mft par ce sentiment, voulant proliter de la crise du moment et créer un ordre de choses permanent, en rendant la perception de l'impôt sur les boissons spiritucuses impossible, le peuple se prta, le 3 mai, luiuultueusemont, à l'iiôtel de la direction des Droits^Réunis, s'empara des registres et des papiers des employés et les brûla an milieu des cris de joie et des vociférations contre cet impôt onéreux et contre les agents du pouvoir qui le percevaient. Le peuple était irrité, on lui avait fait des promesses séduisantes, mais on ne les exécutait pas; il témoigna, par ses excès, son horreur pour toute mystiticalion et toute promesse mensongère. On le laissa faire ; mais l'impôt a été maintenu, et, à la place des vieux registres brûlés comme un autodafé populaire, on trouva des papiers pour ea faire de nouveaux !
Quelques jours après la bataille d'Ktauliers, les communications avec Paris étaient devenues sûres et faciles; on apprit, le 10 avril, jour de Pûques, que l'on avait prononcé la déchéance de l'Empereur et que les alliés étaient en possession de Paris. C'est alors que l'aspect de Bordeaux et de la France changea complètement ; jamais on n*avait vu une telle explosion d'enthousiasme [)our une c^use politique quelconque : les timides devinrent hardis; les démocrates se firent royalistes; les bonapartistes quittèrent peu à peu leurs drapeaux ; le peu-
Chap. 8.
pie s'abandonna à toutes sortes de réjouissances; il n'y avait i^'vrc vu. plus rien à craindrede Napoléon; U était tombé, disait-on, pour toujours, et sa cause était abandonnée, sans la niuiiuli e espérance d une réaction dans i'opmion. On pleurait do joie; on s'embrassait dans les mes; on semblait dégagé des entraves les plus pesantes du despotisme ; on croyait respirer plus à l'aise; celait la joie, la vie, le bonheur; jamais Bordeaux n'a vu ni ne verra probablement une semblable démonstration, si pure dans son origine, si unanime, si affectueuse, si générale et si expaosive ! Le 10 avril est l'un des plus beaux jours de nos annales.
La paix était rétablie en France et le roi était rentré sur le
territoire de ses pères; la forme du gouvernement fut changée; l'administration temporaire de Bordeaux n'avait plus de raison d*étre; elle fut supprimée par le duc d'Angouléme, et Tautorilé du roi Louis XVIII fut reconnue et proclamée partout. Le prince lit ses préparatifs de départ pour rejoindre son oncle, et, avant de partir, autorisa ses amis à Bordeaux à Benudau, joindre la décoration du brassard à celle du lis, que le comte d'Artois avait créée en faveur de ceux qui etaieut allés au devant de lui à son retour en France. Cette dernière était une fleur de lis d'argent, surmontée d'une couronne ; on la suspendait à la boutonnière par un ruban blanc. Le brassard consistait en un médaillon d'émail à rayon d or, timbré d'une couronne et ayant au centre le chiffre du roi. Autour de ce médaillon était line jarretière verte, sur laquelle on lisait ces mots : Bordeaux, 12 mar$ 18 U. Le brassard ne pouvait être porté qu'avec le costume militaire; hors du service, il était remplacé par uo rubao vert à liséré blanc, suspendu à la Ijoiilonnière. Le num de brassard lui fut donné le lâl mars. Lorsque le prince arriva dans nos murs, il refusa la garde d'honneur et ne voulut être gardé que par l'amour des Bordelais, malgré les instances de MM. Lynch, de Marcelius, de Saluées et autres. Ou insista cependant et l'on oi^anisa une garde de volontaires. N'ayant
s* PmI. b.
Livre VII. pas d'uniforme , ils Convinrent de prendre comme siirne de ralUemeot ud mouchoir blanc noué aulour du bras gauche. Plus tard, celte garde ayant été habillée eo blanc, elle voQlm conserver sa première marque de distinction, et, pour la rendre plus appareuie sur l'habit, elle imagina de la porter de couleur verte. Ce nœud militaire s'appela bnmard, nom donné aussi à ceux qui le portaient. Ces chevaliers (ils s'appelaient ainsi) avaient pendant un temps une existence politique; on les invitait officiellement aux anniversaires du 12 mars; mais cette institution est tombée dans Toubli.
Le duc (rAniioulèruc, voyant (|ue tout était tranquille à Bordeaux, partit pour Paris le ^3 mai; il conserva toujours le précieux souvenir de l'accueil affectueux qu'il avait trouvés Bordeaux le 42 mars.
Pendant loul ce temps, lerrère languissait dans l'obscurité; on le blâmait de s'être éloigné du théâtre politique; il croyait au contraire avoir agi avec sagesse. Toujours regardé comme l'un des premiers avoaUs du barreau lioi doliiis, il était entouré damis, l'objet de leurs égards et d'uoo cousidératîoo bien méritée; mais, rejeté par sa propre faute dans les rangs des hommes réputés hostiles , il se sentit bientôt délaissé et isolé parmi ses nomljreux amis et les admirateurs de son taleui. Ravez jouissait, à juste titre, de la confiance do prince et de la . considération du public; cela n'étonnait pas Ferrère; c'était la reconnaissance d'un beau talent et d'une haute piobité. Laine était justement estimé de tout le monde; Ferrère lui enviait le bonheur qu'il avait eu de déplaire à Napoléon ; il voyait là la puissance audacieuse du génie et la consécration de sa brillante réputation; mais il ne pouvait pas se rendre compte de l'abaissement où ce même Lainé se trouvait depuis qu'il avait accepté les fonctions de préfet de la Gironde.
A la rentrée du roi , les avocats se présentoroul en corf)S au Palais pour féliciter Son Altesse Royale sur les heureuses circonstances du moment ; dans leur rangs, on était snrpris de
Mc4 SouvenUi.
voir Ferrère; il o*était pas fait pour l'obscurité, il s'ennuyait Livre vu.
dans la soliUi(3e, ne voyait plus que MM. de Poyioimet, Delpit, Deoucé et quelques autres rares amis. Ud jour, il se décida à aller voir M. Lainé, son ancien ami dans le monde, son rival au barreau; ils ne s'élaient pas vus depuis le 42 mars. Laine Je reçut affectueusement et le blâma, en ami, d'avoir conseillé Fenere, à M. Doclos, président du Tribunal de Commerce, de donner sa démission.» — Jamais je n'ai donné un conseil semblable à » qui que ce soit. — A la bonne heure! on lui écrira. — Mais loi, » ajoute Lainé, pourquoi la tienne? » Ferrère s'expliqua avec franchise, mais en rejetant le tort sur M. Lynch et ses maladroits conseillers, u — l'oinine toi, dit Lainé, jetais loin de tout » savoir; je ne voyais dans tout cela que du délire; aussi l'ar- 9 chevéque me disait hier : La prudence humaine n'a aucune » part à tout cela : l'honneur en est à la Providence!
» Que pen,ses-tu, Ferrère, de l'état actuel des esprits? — » Hier, répond Ferrère, on hurla au spectacle cette nouvelle » lâcheté du Sénat qu'on appelle la Constitution. Il est bien in- » concevable, en etîct, que pour prix de quinze générations » livrées à ce minotaure, ces misérables s'adjugent, de leur » propre autorité, les honneurs et le butin ! L'indignation est à n son comble , et j'ai [)eur que, par cette faute du Sénat, le » moment irretournable ne soit perdu l — C est cela , s'écria » Lainé; cet article de la Constitution met en péril tous les » antres; on n'y veut voir que la pairie et la dotation ; j'ai » une peine extrême d'empêcher que quelqu'une de ces mi- » sérables diatribes, qu'on m'adresse chaque jour; ne se glisse » dans le MémariaL — Prends garde , dit Ferrère, que ta >» popularité ne s'en ressente; je vois des intolérants d'un » Douvel ordre. — Bon, répliqua Lainé, quelques mauvaises » tètes; c'est à Paris, c'est au nom du Corps législatif que je » prétends être entendu. — Ah î dit Fci rère, en l'interrom- » pant, au Corps législatif ! Oui, c'est là, en cllél, que tu devrais » être; je t'avoue qu'à ta place, on n'aurait entendu parler
Livro VU. ji de moi qu'à ce titre; ton poste actuel (préfet) me semble Lbap. 8. ^ nuire à ton beau dëvoûment ; ta as été, pendant quelques » instants, l organe désintéressé, le Décius de la vérité et de » la France. » Lainé aurait pu» selon Ferrère, être offensé de ce langage; il ne le fut pas, ou au moins il ne le donna pasi comprendre. Il répondit avec bonté : « Leposle était vacant; » il importait qui! fût rempli; on ne trouvait personne; on » me pressa , j'acceptai , mais seulement jusqu'au retour de » M. le baron de Valsuzenai (1). A propos, reprit Lainé, que je » te conte la conduite du prince envers le baron; tu y relrou- » veras Henri lY. On avait intercepté je ne sais quelle lettre » de l'épouse du baron, contraire aux intérêts du prince et » même irrespectueuse. Je l'iiJiiuirdis. Le baron revint et fut 1» accueilli par des bénédictions universelles. Je présentai à » Son Altesse Royale ce préfet, le seul, à coup sûr, qui ait » laissé des regrets à ses administrés. Le prince le reçut par- » failement; dans notre entretien, point de réserve, point de » nuage... Le baron se leva pour prendre congé, et Son Al- » tesse Royale saisit ce moment pour lui glisser dans la main » la lettre fatale ! Jugez de sa surprise et de la mienne, lor>- » qu'arrivant sur le palier, il jeta les yeux sur cet écrit, dont » il ne soupçonnait pas l'existence. » Ferrère se mit à rire ; mais il y avaii un fonds do tristesse réelle dans sa gallé ailcctée et passagère.
Ces deux hommes se séparèrent pour parcourir des carrières diverses : l'un suivit la marche ascensionnelle de sa fortune; il devint la première voix de la liberté , le précurseur de la monarchie constitutionnelle , Tun des plus grands orateurs et des plus grands ministres de la France , et le seul président de la Chambre desdéputés que l'on puissecomparerà M. liavez. L'autre méprisa les sourires de la fortune et expia son dédain par son délaissement et une vie retirée, qui ne convenait pas à
(I) M. de Valsnienai Ait rélAtégrédans ws fonctions le H juin.
soQ caractère et contrastait trop visiblement avec son goût et élises triomphes au barreau. On dit qne la peine qu'il en avait
ressentie ne contribua [)as peu à abréger sa vie. *****
A cette époque, la Constitution, votée par le Sénat, avait soulevé un cri de réprobation générale. La nouvelle Municipalité de Bordeaux se présenta le 17 avril, devant S. A. R., avec 1 adr esse suivante , où Ton faisait allusion directement à la conduite publique du Sénat :
« Monseigneur, » Le Corps municipal de la ville de Bordeaux sempresse » d'offrir à Votre Altesse Royale le sincère hommage du respect » et de l'amour de tous les habitants de cette cité. Heureux » d'avoir pu , les premiers, proclamer notre légitime souve- I» raio et d'avoir reçu dans nos murs l'auguste Fils de nos rois, » qu'il nous soît permis. Monseigneur, d'exprimer nos pensées » et de les déposer dans le sein du lieutenant général du » royaume.
» Les Bordelais savent que le bonheur du peuple ne peut » être mieux garanti que par la sagesse des lois; mais ils n ont
» pu lire, sans une profonde douleur, le projet de Constitution » qui vient d'être publié.
» Sans prétendre discuter cet acte, ni Talliage des disposi- » lions transitoires qu'il contient, une idée principale a frappé » nos esprits. N'esi-ce pas détruire la base fooUameotale de » la monarchie française, que de ne pas reconnaître j avant » tout, notre roi légitime? Ce monarque , appelé au trône par » sa naissance et déjà proclamé par les Français, pcut-il être » étranger à la formation des lois constitutionnelles? Ses droits » peuvent-ils demeurer en suspens jusqu'à ce qu'une Consti- » tuliou ait été discutée et acceptée?
» Notre conscience ne nous permet pas de séparer Louis » XVIH des lois qui garantiront , encore moins que ses vertus , » le bonheur du peuple dont il n'a pas cessé d'être le souve- » raiu légitime.
Livre VII. yi Déjà les [imclaiii.iLions de Sa Majesté ont dissipé luul(»s ciiaM* ^ 1^ craintes ; le passé est oublié , la liberté des cultes a éié » saleDDellemeot établie , les acquéreurs des biens DaUonaax » n'ont plus d'inquiétudes sur leurs propriétés, ni la bravoure » française sur les récompenses el les bouocurs. Pourquoi » faire considérer comme un devoir à remplir les bienfisits » que nous avons déjà reçus de la niagnanimilé du monar- » que? »
Le prince écouta attentivement ces sages et patriotiques observations , et Ton prétend qu'en arrivant à Paris, il les lit
valoii aujiies du roi. Voyant que l'ordre clail rétabli partout et les droits du souverain reconnus, le prince obtint du duc de Wellington une entière renonciation à l'exercice des droits de la guerre sur les vaisseaux et leurs cargaisons* qui se trouvaient dans le port el la rade de Bordeaux le 1 i mars. Le duc consentit à cette demande , et un avis publié le 4 4 juin , par M. le comte de Puységur, premier adjoint, prévint les propriétaires de ces bâlitnonts et des marchandises à boid, qu'ils étaient libres d'en disposer à leur gré.
Lo duc d'Angouléme quitta Bordeaux le 23 mai pour rejoindre la famille royale et emporta de notre cité un souvenir ineffaçable de 1 entliousiasme que sa présence y avait produit. Les troupes anglaises n'y étant plus nécessaires, on songea i leur faire évacuer la ville; mais leur départ ne futentièremeni efl'eclué que le 23 juillet suivant. Leur séjour à Bordeaux imprima un mouvement inaccoutumé au commerce et à l'industrie; ils achetèrent des objets de luxe et de première nécessité à des prix très-éiex es ; ils pavèrent bien, vécurent dans une union et une harmonie admirables, et einportèrenl les regrets de la population. Ils encouragèrent et prot^èreol le commerce des vins, qui, depuis de longues années, était entièrement anéanti. Les néi^'ociants anglais tirent alors de^ demandes considérables, et cette denrée atteignit un prix bieo au-dessus des cours des années précédentes. Lord Dalhousie,
qui commandait la division de l'armée brilaumque, s'efforça , Livre vii. dans toutes les circonstaoces, de maintenir L'esprit d'anion et
de concorde qui régnait entre les Bordelais et les soldats; ses
prévenances lui concilièrent 1 eslirue et l'amitié de toute la population, et le Conseil municipal, organe de la reconnaissance publique pour sa noble, prudente et généreuse conduite à lîunU'aux, vota cl le pria d'agréer une magnifique épée. Il l accepta avec gratitude et se faisait un devoir de la porter à toutes les revues qu'il passait dans les ties britanniques : il voyait sur cette épée le nom de Bordeaux , et elle lui rappelait des souvenirs doux et affectueux I
Toutes les villes s'empressèr^t d'envoyer au roi des adresses et des félicitations sur tous les tons, à Toccasion de son retour. Les volontaires royaux à cheval de liordeaux ne crurent pas devoir rester en arrière; ils firent rédiger l'adresse suivante :
« Sire, vos volontaires bordelais du i% mars, honorés par -» Votre Majesté des marques éclatantes de sa satisfaction et » de sa bonté spéciale, nous ont envoyés porter à vos pieds » le tribut de respect et d amour, Thommage de leur dévoù- » ment sans réserve et de leur éternelle reconnais>ance.
» Lorsque, à l'époque mémorable inscrite sur ce brassard, » Monseigneur le duc .d'Ângouléme , avec l'intrépidité d'un » Bourbon, est venu presque seul frapper à nos portes, ré- >î pondre à nos cœurs, nous annoncer, en votre nom , et achever » déjà lui-même l'oeuvre de votre restauration et de notre dé* » livrance, vos volontaires bordelais, Sire, se sont réunis sans » se compter; ils oui voie au devant de l'aimable et auguste n précurseur du roi qu'ils appelaient, vous le savez, depuis » longtemps; ils l'ont escorté dans nos murs; ils Font envi* » ronné dans son palais; ils 1 eussent suivi au bout do l'univers. B Dieu merci, il y avait encore pour nous des dangers à courir. » Pendant un mois, Sire, nous avons frémi d'une sainte allé- » gresse, en pensant que nous vous prouv ions notre tidélité au » péril de nos biens et de nos têtes. Nos femmes et nos enfants
Livre TH. » s'étaient dévoués, ainsi que leurs époux et leurs pères; €iiap.B. ^ chaque jour, chaque moment grossissait nos phalan^;
êqmA
» tous les fidèles de rAquitatue accouratenV^Os Bordeaoï.
» Avec la môme alacrilé, celui dont le sort avait épargné la » fortune, la consacrait tout entière à votre service; celui à 1» qui il ne restait plus qu'une pièce de chtap, la 'Tendait » pour acheter un uniforme, des armes, un chevàl, et venir » se ranger parmi vos volontaires royaux.
» Sire, en vous parlant ainsi, nous songeons bien moins à- D vous retracer comment nous vous avons , qu*à vous montrer \ » comment vous étiez désiré et combien vous êtes chéri.
» Notre récompense , il faut le dire, a égalé notre zèle ; elle » a été dans le charme que nous goûtions à remplir le plus » doux comme le plus saint des devoirs ; elle a été dans la » certitude que les transports de notre amour arriveraient à Tt notre roi, par Torgane du prince qui les sentait avec nous » et les inspirait avec lut ; elle a élë dans les proclamations » de ces généraux alliés, qui, sur la route, criaient aux su- » jets fidèles, mais incertains : Imitez Bùrdeam!
» Elle est, aujourd'hui, dans la permission que vous nous » donnez, Sire, de paraître devant vous, dans le iKnilieur de » contempler ce visage royal et paternel, ou respirent la sé- )» rénité de la vertu , les méditations de la sagesse et les insp- » rations de la bonté. Elle est, enfin, cette récompense, dans » la glorieuse distinction que Votre Majesté a daigné nous ac- » corder, et dont, sous ses yeux, nous nous parons pour la » première fois. Symbole^ ina[)préciable. Sire, c'est Tèrede » la France renaissante, c'est le chiffre de Louis le Dcaire, j» c'est le ruban que nous envoya Madame la duchebsed An- )» gouléme , lit nièce de votre sang et la fille de votre cœur, » Fange de la France , comme vous en êtes le père. Ah I Sire! » Votre Majesté concevra qu une fois marqués de ce signe sa- » cré, nous ne puissions plus le quitter un seul instant; si, » dans sa forme actuelle , il appartient à Tappareil militaire
» el doit rendre invincible ceux qui le portent, vous permet- ^^"^^ ^
» trez que , dans le costume de paix , nous le réunissions au
» lis, signe commun de ralliement pour tous les Français. *****
» Ainsi, le sentiment universel se fortifiera de toutes les im-
» pressions locales; le liséré vert de Bordeaux sera en accord
» avec le lis(^réde nos Iji avcs frères d'armes de Paris; et, srlon
» la nature du temps, cette marque resplendissante de uotrô
» amour et de votre bonté devra briller alternativement, parmi
» nous , sur les bras qui vous servent et sur les cœurs qui vous
m ainicut. »
Cette adresse fut portée aux pieds du trône par MM. de Gombault, le comte de Fages, Eugène de Saluées, le colonel
Roi^er, G. liontems-Dubarry, de Uazac, de Villebois, de Ca- Doile, de Brachet, Grifon el Xbeveoot-d'Aunit.