‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 142 sur 172 · Livre vHi. fidélité, et les Gascons les meilleurs amis aux jours de · texte numérisé non relu

Livre vHi. fidélité, et les Gascons les meilleurs amis aux jours de

cbâM . |*g|]yQ|^{|^^ Comme on le pense bien, M. Lynch ne fat pas

oublié; il fut nommé pair de 1 rance.

Le temps s écoula vile au milieu de tant de bonheur et dans les jouissances de la prospérité renaissante de notre cité : on se préparait à célébrer, avec une pompe inaccoutumée, l'heureux anniversaire du 12 mars. Le commerce avait repris dans le courant de l'année; l'industrie poursuivait ses développements ; les passions étaient devenues moins broyantes , les mœurs moins dépravées, le peuple moins républicain, et, surtout à BordeauiL , plus royaliste. On attendait la féte avec une impatience qui caractérisait la joie publique et les sentiments généraux de la ville : les pauvres et les riches, toutes les classes voulaient manifester, ce jour-là, leur attachement à leur roi et la sincérité de leurs affections; les préparaiife étaient immenses. Le 4 mars, le maire prévînt ses administrés que LL. AA. RR. Monseigneur le duc et Madame la duchesse d'Angouléme devaient honorer de leur présence la fôte des fidèles Bordelais, et qu'ils allaient arriver le 5 dans leur ville, «t Bordelais! dit M. le Maire, une année n'est point encore » écoulée depuis le jour où vos cœurs volèrent au devant du » prince dont la généreuse confiance répondit à vos transports. » Les sentiments que vous fîtes éclater dans celte journée » mémorable, semblaient ne pouvoir acquérir une nouvelle » énergie; cependant, l'heureuse annonce du retour de ce » prince chéri nous promet encore un accroissement de bon- » heur et d'ivresse. Alors, aux acclamations de notre joie ^ » mêlaient des vœux ardents qui , bientôt , vont être exaucés.

9 Fidèles Bordelais! Son Alta<tse Royale Monseigneur le » duc d'Ani<oulème revient paiiui nous; son auguste épouse » l'accompagne. Vous allez recevoir la hlle de vos rois; vous » allez contempler le modèle de toutes les vertus, la protec- » trice de tous les infortunés. Elle brave les fatigues d'un ion;; » voyage et les ioteujpéries de la buison. Inspirée par la bieo-

» veillance , elle vtent, sans autre bot que de visiter ces heu- ' '^rc mil » renses contrées, sans autre motif que de jouir de notre re- ^'^^^^ * » connaissance et de notre amour.

m Livrez-vous, heureux Bordelais, aux mouvements de B votre vive allégresse; mais que son enthousiasme soit tem* » péré par le respect.

0 Loin de contenir l'élan de vos cœurs, l'autorité applaudira iB à toutes les démonstrations que saura vous inspirer le dé- 1» voûment qui vous anime. S*nnis8ant à vous pour célébrer » dignement la présence de LL. AA. RR., elle na besoin de » s'occuper que du maintien de l'ordre et des moyens à » prendre pour éviter tout accident, que l'excès même du zèle » pourrait occasionner. »

Le maire contioue alors à spécifier les différentes dispositions arrêtées pour la réception de LL. ÀÂ. RR. , le 5 mars. ' Nous donnons ces dispositions du programme dans la Note 23. note «s.

Heureux do pouvoir contribuer, par leur pre:»ence, à Téclat de la fête de Bordeaux , le duc et la duchesse d'Angoulôme avaient promis, en effet, de s*y rendre : ils y furent reçus avec les plus grands transports de joie et un enthousiasme qu'il serait impossible de décrire. De jeunes filles , habillées en blanc, les attendaient sur le port; elles firent dételer les chevaux L't tiaînèrcnt leur voiture à travers la ville, par des rues (a[)i^sées, décorées de guirlandes et dont le pavé était jonché de fleurs. La foule était immense ; on y était accouru de tous les départements circonvoîsins. Des cris : Vive le duc! Vive la duchesse! Vivent les Bourbons! éclataient à chaque pas et allaient, se répétant de groupe en groupe, d'une rue dans une autre , juscpi'au palais où ils devaient descendre. Les balcons, les toits, les fenêtres étaient encoiiibrés de curieux; partout on n'entendait que des acclamations enthousiastes; partout on voyait flotter dans Tair des banderoUes blanches avec les noms des hôtes royaux , et des dames élégamment parées, agitant, avec uu enthousiasme qui ressemblait à

Livre Mil. l'ivresse, des mouchoirs blancs et lançant des fleurs sur le ckaM*'* passage du oortëge. La duchesse d'Angouléme paraissait tou- ****** chée de ces manifesta tioDS affecluenses et atliiaii sur elle les regards sympathiques de la foule ivre de joie et respectueuse. On la contemplait avec respect, on la nommait avec amour, on la saluait avec une vcoération quasi-religieuse. Orpheline du Temple, dernier débris de la famille de Louis XYI, sa vie D*avait été qu'un long martyre « son expérience celle du malheur 1 Une certaine tristesse se dépeignait dans son regard , et les souvenirs qu elle réveillait dans toutes les âmes se traduisaient en larmes sur tous les visages. Les fêtes, les réjouissances, les revues se succédèrent; la garde nationale, bien qu'imparfaitement organisée , parut dans une tenue adiiui cible, et l'enthousiasme de la population, loin de se refroidir, semblait , d*un moment à l'autre , gagner en intensité et en expansion. Le commerce fit préparer on bal à la Bourse, à cette occasion : LL. A A. BR. promirent d'y assister. On résolut d'y déployer toute la magnificence possible, un luxe oriental ; mais un courrier, expédié par le maréchal Macdonald, arriva dans la malinoe, apportant à Monseigneur le Duc i-'Han. des dépêches annonçant le débarquement de Bonaparte à Cannes et sa marche sur Paris. Le prince et la princesse furent consternés «i cette triste nouvelle; mais, concentrant leur tristesse et leurs appréhensions dans le plus strict et le plus impénétrable secret , ils assistèrent le soir au bal , et le duc ne partît qu'à minuit pour Ntmes, oh , d'après les ordres du roi , il (levait prendre le comniaudement des troupes et sopjjoser à la marche de l'Ëmpereur.

Le lendemain , la duchesse réunit les autorités avec les officiers supérieurs de la tiarnison, et leur annonça la triste nouvelle qui allait entiainer la France dans de nouveaux malheurs ; elle leur dit ce que le roi attendait de leur fidélité à leurs serments; elle leur rappela leurs promesses et les assurances de dévoùment qu'ils lui avaient données, et leur

traça en peu de mois et avec les accents de l autoriié ce qu ils L'^k- viii. devaient faire , oomme vrais Français, militaires dévoués et ^ ''^{1^ Toyalisles sincères. Le gouvernenr Decaen et le général Harispe s empressèrent de repondre de leurs soldats ; le conunandanl de la garde nationale assura Madame du dévoùment inaltérable de ses légions; le maire, compromis lui-même , complaît sur la population, et tous s'accordèrent à tranquilliser la prin- * cesse, à la prier de rester à Bordeaux et à lui répéter les assurances, mille fois données, qu'ils mourraieni tous pour la défendre.

La fatale nouvelle circulait bientôt après en ville et répandait une morne tristesse sur lous les visages et dans tous les

cœurs. Les royalistes accouruiciii auprès de la duchesse, qui se montra calme et sereine au milieu de l'anxiété générale. Élevée à Técole de l'adversité, elle savait mépriser et braver les dédains et les inconstances de la fortune ; elle encourageait les uns, soudait du regard les autres, et, s'éle vaut au-dessus des craintes et des soupçons, elle convoqua un Conseil général, oh , en présence du baron de Vitrolles , arrivé de Paris avec des dépêches, elle exposa, avec une énergie virile, les dan- ^rs probables de la patrie , les devoirs des fidèles sujets, et demanda des conseils. Le général Decaen répondit, avec une apiJàrcnle loyauté, de lui-même et de ses troupes; Lainé s'y montra héroïque et décidé à une résistance opiniâtre ; Ravez se dit déterminé à tout sacrifier, sa fortune, ses espérances, sa vie, pour la défense de son roi; le préfet paraissait sincî ro, ses paroles rassuraient la dut^hesse, et tout semblait lui dire qu'elle pourrait conserver Bordeaux à la cause du roi et y rallier au besoin l'armée espagnole. Une souscription fut ouverte, et le lend«Mnain le produit montait à 700,000 fr., qui servirent à armer la garde nationale; mais cet armement ne fut que très-incomplet , par suite du mauvais vouloir de quelques-uns des chefs, dont l'affection et les espérances étaient déjà pour Napoléon.

Le général Decaen était bonapartiste dans ïàme; mais, par la soleoDiié de ses protestations et de ses serments , il réussit à en imposer à tout le monde, à Bordeaux comme an roi. Ayaru aj)|)ris, par le baron de Vilrolles, qu'il réunissail on sa personne tous les (k>uvoirs civils et militaires à Bordeaux, il protesta de nonveaa de son inaltérable dévoùment et de sa sincère fidélité à la cause des Bourbons. Comment croire que celle lideiilé était douteuse? Comuieol soupçonner ceux quon prenait pour des braves, d'être traîtres on de se couvrir d'un masque ponr mieux déguiser leur apostasie et pour tromper la duchesse ? Fille d'un martyr, elle avait le sang de Marie- « Thérèse dans ses veines ; prête à souffrir de nouveau pour la cause de sa famille, elle s'abandonnait à la Providence et suivait les conseils des hommes (jue son àiue virile n'osail pas soupçonner d être des ennemis déguisés.

M. Lynch , qui avait tout à craindre de Bonaparte et rien à en espérer, mit tout en œuvre pour ranimer l'ardeur des Bordelais; li publia une proclamation oîi il exhorta ses administrés à s'identifier avec la princesse, pour /a défense de leun foyers, ei à s'ensevelir, s'il le fallait, sous les ruines de la ville, avec les fonctionnaires fidèles . Cependant, Napoléon mareliait toujours en avant, et la renommée divulguait et agrandissait ses progrès et ses triomphes , à l'instar d'une autre Odyssée : foules ces nouvelles arrivaient, on ne sait comment, jusques môme dans les casernes, et commenç<)ieot è ébranler les troupes. Les soldats, comme les officiers, lisaient, dévoraient et commentaient les journaux ; chaque jour apportait à leurs oreilles les bruits vrais ou faux de nouvelles vicloiies, et chaque victoire ébranlait de plus en plus la fidélité de l'armée. On ne savait que faire : éloigner les troupes de la ville? ce serait leur montrer des sentiments de défiance et aliéner leur affection; les retenir en ville, c'était les mettre en contact avec le peuple, avec les mécontents, qui leur donnaient les nouvelles et qui s'efforçaient de les faire rougir d'obéir aux

ordres d une femme el d oublier leurs souvenirs, la gloire et Livre vui. les mémorables triomphes de Napoléon, ce dieu du soldat. Dans cet état de soucis et d'incertitude, les généraux ne voyaicDl ricu de mieux à faire que de les lenir toujoui-s en mouvement, toujours en fêtes et en réjouissances, pour leur faire oublier le présent et pour ne pas regarder, au moins encore, l'avenir vn lace.

La garnison de la citadelle de BJaye semblait donner au gouyemeur des inquiétudes sérieuses; sa fidélité lui paraissait suspecte et sa translation quelque autre part une nécessité. On y envoya un détachement de iiunleaux pour remplacer un bataillon de ligne qui avait reçu ordre de se rendre à Libourne ; mais le commandant, qui savait déjà les progrès de Bonaparte, refusa de lui ouvrir les portes. Cotte défection intligna les iidèles royalistes; mais la garnison y applaudit en secret et commença a ne plus cacher ses sympathies pour la cause du captif de l'île d'Elbe.

Sur ces cntrclaites, le général Clausel maichait sur Bor- F.rpost> jusdeaux ; il avait été nommé au commandement de la 44* divi- "f"^''f ^'^

' conduite de M.

sîon militaire. On apprit , le 26 mars , qu'il arrivait avec quel< &muci, p. ii.

ques bataillons; mais il avoue lui-môme qu'en partant de Paris il n*avait» avec lui, qu'un seul aide-de-camp. Arrivé à Angouléme, il donna l'ordre à un officier supérieur qui s'y trouvait d'aller sonder les dispositions de la gai nis(jn de Blaye. il y fut reçu avec enthousiasme , et la garnison se montra bien disposée, même avant son arrivée , à arborer le drapeau et la cocarde tricolores. L'insurrection s'étendait, la défection se propageait d'une manière effrayante , et il y avait de quoi décourager la foi la plus robuste dans la destinée des Bourbons, surtout lorsqu'on lut dans la proclan»tion du roi , du 49 mars, ces paroles attristantes : « La divine Providence, » qui nous a appelé au trône de nos pères, permet aujour- » d'hui que ce trône soit ébranlé par la défection d'une partie » de la force armée qui avait juré de le défendre, »

2'Parl. ». 29

Rapport du maire ,

Livre vif i. Le maii'e et les Bordelais en général étaient fidèles; mais, Chap^i*'. flialgi é eux. et contre eux , l'iuU oduclion des troupes de ligne servait de base et d*appai à la cootre-révolution. Que pouvait faire la garde nationale , dont la majorité était , sans doute , M. Lynch, animée des meilleurs sentiments, contre des troupes disciplinées et bieu armées, sous la conduite de quelques chels bonapartistes? Le général Decaen aurait voulu être tout à la fois gouverneur civil et njilitaire de Bordeaux; sa conduile postérieure dévoila trop tard le but de ses injustifiables pn^ tentions. Le préfet, homme de foi douteuse, n'avait jamais été dévoué au roi ; ses paroles étaient toujours en désaccord avec son cœur, et une vile hypocrisie couvrait ass^'z adroitement ses penchants anti-bourbonniens; il était dévoué au gouverneur et ils s'entendaient tous deux pour contrecarrer, eo secret, l'adminislration municipale et paralyser l'action de M. Lynch, dont ils redoutaient la fidélité. La police savait les coupables propos qui se tenaient entre les soldats ; mais les rapports étaient dédaignés par le gouverneur et repoussés avec inditieience par le préfet. Dans les occasions solennelles, ils s épuisaient en protestations de dévoûment et de fidélité, et M. de Montmorency, chez qui ils se réunissaient tous les matins, avant de se rendre auprès de Son Altesse Royale, en était dupe; Madame aussi parut parfaitement oonteote de leur manière de parler et d'agir. Gomment déplacer ou mène soupçonner des liofiunes dont la duchesse et ses conseillers estimaient et louaient les sentiments et la conduite, les paroles et les actes?

La conduite du général Decaen, dans l'affaire de Bla y e , accré-

dita les doutes sur sa fidélité dans certains esprits : Tinsubordination de la garnison de cette ville a pu être attribuée au commandant; mais peut-on supposer que cet officier, à quelques lieues de Bordeaux, sous les yeux de son chef et sans auiif motif que ses sympathies personnelles pour la cause de Nd* poicdh , ait pu méconnaître son devoir à ce point, sans y être

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