Livre VIII
Cliap. 4*".
encouragé direciemeot ou indireclemeDt par son supérieur? On n'y voit qu'un acte de connivence, un prélude ménagé avec
prudence à la défection du la garnison de Bordeaux.
Quelque pateuic, quelque certaine que fût la duplicité trat* tresse de Decaen , on n*06a pas y croire ; on s'accusait soimême de trop de défiance à son égard. On lui proposa une revue où les troupes de ligne auraient une occasion de fraterniser avec la garde nationale; Decaen adopta cette idée» et Funion la plus parfaite ne cessa de régner entre les deux armes. Madame, en parcourant les raiies, entendit les cris hy- Rapport «lu pocrites de quelques misérables, et partout des acclamations B^Jy^b. témoignaient du dévoùroent des soldats et des chefs. Quelques —
3*^ Pièce j(iS'~
jours après, comme nous le verrons plus bas, la garde natio- tificative d;ms nale invita la troupe à un bauquet amical : les soldats et les l'^'^p»»^* tç^gardes nationaux mangèrent, s amusèrent et fraternisèrent jngeios. ensemble; le même accord régna entre les officiers et les autorités civiles qu'on y avait invitées ; les sentiments les plus nobles, les plus loyaux y furent exprimés, reçus et applaudis avec enthousiasme par tout le monde. Le général Decaen , avec les accents du plus pur royalisme, projmsa un toast à Sa Majesté • « Au nom du roi î s ecrie-t-il ; ses droits sont » sacrés : Jurons tous de le défendre jusqu'à la dernière goutte » de notre sang ! »
Jmn^iatement après, le général Donadieu pt^rta le toast suivant : a An dévoûment de la ville de Bordeaux ! Poisse le » grand exemple quelle donne , faire rougir et trembler les » Li aîtres qui pensent, en ce moment, à violer leurs serments » et à abandonner la plus sainte des causes 1 »
C*est au milieu de ces illusions, comme entr'acte de cette singulière comédie dont Decaen , Clausel , le préfet et le commandant de Blaye élan ni les principaux acteurs, qu'on apprit rapproche de Clausel. Homme habile, soldat audacieux, il singeait Bonaparte et sommait^ en passant avec une poignée d'Iiommes, les villes de se soumettre à l'Empereur. Il se fiait
Livre VIII. aux prcstigos du DoiD de I^âpoiéûo et courait en avant vers ciMp^ i«. une Yidc de cent mille âmes et une arméededix mille hommes, prédisant toat haut qu'il y entrerait tont seni et qu'il avait des Exposé justifi' amis dans la place. En arrivant à Montlieu, il n'avait avec lui ^pag/iis.' don^e gendarmes ; il y troova une trentaine de cavaliers de la même arme , sous les ordres d*on chef d'escadron , M. Beylin, qu'on avait envoyés de Burdcaux pour faire le service davant^poste. Beylin se réunit à Ciausel avec les hommes sons ses ordres, et sa compagnie s'accrut bien vite, au point que Clause! se trouva , en entrant dans le département, à la téle de 200 iiommes et de 80 chevaux.
La duchesse convoqua son conseil le 28 mars au soir, et il y fut arrêté qu'à la place des soldats de ligne, on enverrait des détachements de la garde nationale pour ^opposer au passage de la Dordogoe par les troupes de Ciausel. Le malheareux Decaen ne savait que faire : envoyer des troupes, c'était déplaire à Ciausel, son ami, et se montrer favorable à la caose royaliste; refuser de les envoyer, c'était convaincre la duchesse de sa connivence avec Ciausel. Ceùt été, d'ailleurs, peu honorable de chercher, par la duplicité et l'ambiguïté de ses paroles et de sa conduite, à se ménager des amis dans les deux camps opposés. 11 y avait réellement un grand danger à courir, en cas qu'il les envoyât; il pouvait craindre que la vue da drapeau tricolore n'ébranlai leur fidélité et ne provoquât une défection contagieuse dont la honte retomberait un jour sur sa mémoire. Si ses soldats désertaient en route leur drapeau pour aller se ranger sous celui de Ciausel , la postérité ne manquerait certes pas de lui en attribuer le tort et de le considérer comme l'auteur de tous les maux qui devaient naturellement en résulter. Il était trattre dans l'âme ; mais il croyait pouvoir cacher son jeu et faire croire à sa fidélité.
Il ne réussit que trop bien à tromper son monde; M. Lynch et quelques autres doutaient seuls de sa bonne foi. Envoyer un détachement de la ^arde nationale, qui était
bieo composée et bien disposée en faveur de la cause royaliste, Livre viii.
n'oLli aiL ni les inèiiies dangers ni les mômes emhan as; alors le générai donna par écrit l'ordre à M. le colonel de Pontac de se transfiorter sar la rive gauche de la Dordogne, avec etnq cents hommes, dont il devait laisser deux cents ao Carbon-Blanc, sous les ordres de M. de Peyronnet; une centaine à Saint-Pardon, et se rendre lai-mème, avec le reste, au passage de Cubzac. Dans cet intervalle, le général Decaen venait d'apprendre que Clausel s'avançait toujours et que la garnison de Biaye allait le rejoindre à Cubzac. Il en prévint M. de Pontac, qui le fit savoir à M. le major de Mallet, alors à Saint-André-de-Cubzac, avec cent vingt hommes du 8* et quelques volontaires royaux ; celui-ci repassa sur la rive gauche et s'établit à Saintr-Loubès. Cette mesure paraissait nécessaire ; la garnison de Blaye aurait pu surprendre M. de Mallet et lui couper le passage de la Dordogne; la présence de ce faible détachement à Saint-André n'avait plus de bnt; il partit donc et iie laissa sur la rive droite que quelques volonUiiiCs royaux à cheval, pour surveiller la marche de Icnnemi et contraindre au besoin les bateliers à passer sur la rive gauche.
M. de Pontac fit battre le rappel ; la garde nationale se réunit sur le port, vis-à-vis de La Bastide, avec des milliers de citoyens qui applaudissaient à son généreux dévoûment. On fit choix de cinq cents hommes; toute la garde aurait voulu les suivre ; mais l'ordre était formel ; il fallait s'en tenir là. 11 faisait noir; ce petit corps traversa la rivière à huit heures, laissa H. de Peyronnet avec son détachement au Carbon-Blanc, et le reste arriva avec son colonel, après minuit^ au poste de Sainl^Vincent. Le lendemain, de bonne heure, j&f. deMartignac(4), officier de la garde, alla porter des ordres
(I) M. de Marlignac a hissé, sor les èrènemenU de t8l5, une brocliiiK intittilée : R^rdemix eu moi» éê mwM ISIS. Son récit, ponr ee qai le regarde, est ainsi vrai
Livre VIII. à M. de Mallet, de repasser, comme nous Tavoiis dit plas chap. 1 . YimU sur la rive gauche. A son retour, le colonel Teipédia
à une heure pour Bordeaux, pour rendre compte de ce qu ou avait fait et pour recevoir de nouvelles instructions ; c'était le jeudi 30 mars, jour ob les officiers de la garde nationale invitèrent ceux de la Lïdrmbuu a un banquet dont nous avons parlé plus haut et auquel avaient aussi été invitées les autoritës de la ville, MM. Lainé, Romain Desèze , Bavez, Peyronnet et une foule d'autres notabilités bordelaises. Cest là que le général Decaen proposa, avec une chaleur toute royaliste, un toast au roi, et que le brave général Donadieu en porta un autre au généreux dévoûment de Bordeaux, en termes (jui auraient pu et du taire ruu^ii les lionimes iailécts et les traîtres cachés, comme nous l'avons vu plus haut. D'autrès vœux bien nobles, bien généreux y furent exprimés; des toasts à Madame, aux généraux attachés à leur devoir et au roi, aux armées fidèles à l'antique drapeau de la France, y furent portés avec toute reffnsido de la âncérité, toute Texpansion d*un royalisme dévoué; les oflSciers do 8* et du G2' y applaudirent avec enthousiasme; on eût dit, à les entendre, à voir tant de fraternité, tant d'expansion, quaa seul sentiment animait tout le monde, celui du dévoûmeal le plus sincère, de la fidélité la plus inébranlable. Ils voulaient faire leur devoir ; mais les che£s ne faisaient pas le leur.
Le lendemain, M. de Marlignac se rendit chez le gouvemeor, le général Decaen, qui lui parla de la défection du chef d*escadron à Montlieu ; il voulait déjà impressionner le public dans un sens défavorable et faire comprendre qu'on ne pouvait compter ni sur la garnison, ni sur la gendarmerie. Il donna
qu'intéresmit ; mais nos longues et intimes relations avrc M. comte de Ptjnth net, qn'i prit une part active dans ces affaires, et avec M. Lynch, nous ont œi5^ même de le modifier en ( i rt;»ins points, ainsi que la narration de M. df L^nnartin*'. (I:ins son Hutoùre de la Restauration, et VExpasé juitificatif de la comiwile it Clauit'l.
cupciitlant des ordres pour M. de Pontac; le général Lafon- '-'^'"e viii. Blaigoac en donna d'autres, et Martignac partit de Bordeaux ' à hait heures pour le Carbon-Blanc.
Après avoir communiqué à M. de Peyronnet les dépêches qui le concernaient, celui-ci fit battre le rappel et demanda la moitié de ses hommes pour aller, avec les deux pièces de canon qu'on y avait laissées, renforcer le poste de Saint-Vincent; un choix était diiiicile àfaire ; tous rivahsaient d'ardeur, tous voulaient se mesurer avec les soldats de Glausel ; mais ils ne pouvaient pas, ils ne devaient pas abandonner leur ixh sition sans uo ordre de Bordeaux. On finit par designer, à la loDgue, les cent hommes demandés ; ils partirent avec leurs <^i8soos pour Saint-Vincent, oh ils arrivèrent dans l'aprèsHnidi.
L'avant-garde de Clausel était déjà sur les hauteurs de Cubzac, et des cris de : Vive l' Empereur I retentissaient sur la rive droite et venaient mourir aux oreilles des Bordelais, sur la rive gauche, où l'exaspéraliuii claiL à son comble. Rejoint à Saint-André par cent cinquante hommes, avec deux pièces de canon, qu'on avait détachés de la garnison de Blaye pour les mettre à sa disposition , Clausel marcha sur Cubzac et ordonna à ses avant-postes de simuler une descente sur la rive gauche. Us s'emparèrent en effet du pont-flottant, y arborèrent le pavillon impérial et poussèrent en avant vers le milieu de la rivière. M. de Pontac, témoin impassible de cette démonstration tentatrice, mais ineûicace, les laissa faire, et, ayant ses marins tout prêts; il embarqua ses hommes et les conduisit vaillamment vers le pont-volant, qu'ils atteignirent non loin de l'autre bord. Un engagement eut lieu ; ies voltigeurs qui occupaient le pont se défendirent avec courage; mais les Bordelais les forcèrent deVabandonner; ils foulèrent aux pieds le drapeau tricolore et jonchèrent la rive de blessés, au grand n^et de Clausel.
Le pont-volant resta à l'ancre ; on en avait àié le gouvernail et il ne pouvait plus servir. Clausel arriva en ce moment
Livre VIII. |e théâire de cette petite guerre; il ordonna qa*on sTemchap^i . pgp^i encore du pont-volant et qu*on le remtt à flots avec les
couleurs impériales. Scb soldats obéirent de suite et s'y rendirent en conséquence; mais une barque, avec une vingtaine d'hommes, s'éloigna vite de Saint-Vincent poar débasqoer de nouveau ces iiudacieux luiliUiires et poui aiialtre le drapeau de r£mpercur. Les militaires abandonnèrent leur entreprise ; ils auraient pu rester à leur poste, car le courant emporta les volontaires royalistes peu habitués aux manœuvres nautiques, et ce ne fut qu'à force de rames qu'ils parvinrent sur la rive gauche, après avoir essuyé une fusillade très-vive de la part des impériam*
Les soldats de Clausel abandonnèrent le port, où les BurdeLais avaient déjà lancé une vingtaine de boulets; alors les troupes royalistes se réunirent à Sainl-Yincent; mais un mécontentement, suivi de murmures très-vifs, se manifesta au i^e'm de cette compagnie; les volontaires se plaignaient qu'on les laissait sans munitions; ils en demandaient toute la matinée et s'étonnaient qu'on les eût exposés an feu de Vennemi , sans avoir assez de cartouches pour se défendre. On blâmait le colonel, c'était à tort; il avait expédié, dans la matinée, deux ordonnances vers le gouverneur Decaen; mais ce général ne répondit point et paralysa, par son silence et son inaction traîtresse, les eûbrts des Bordelais et lit avorter leui*â projets. On eut alors plus de motife que jamais de le soupçonner d'être infidèle à ses serments et de croire que M. Lynch pourrait avoir raison.
A trois heures de l'après-midi , M. Clausel annonça qu'il voulait mettre en liberté quelques volontaires royalistes que
ses hommes avaient faits prisonniers la veille. Celait un acte de générosité et en même temps un bon moyen de faire parvenir des propositions et des conseils aux Bordelais. M. de Ponlac chargea M. Martignac d'aller les recevoir, accom|>a£;né de M. Burno^ liis et de deux grenadiers. Un ofiicier supc^ncur lc6
attendait sur le port et engagea M. Martignae à laisser son L'vre viii. escorte au bateau. En descendant sur le port, les soldats de
Clauscl se mirent à crier : Vive l' Empereur ! M. Martignae s arrêta et déclara à l'officier supérieur, M. Lavai» qu'il y était allé sur Tinvilation du général Clausel, pour recevoir les prisonniers; qu'il n'entendait pas faire la moindre peine à ses adversaires, ni en recevoir une nnV nsc. M. Laval imposa silence à ses troupes et conduisit rofiicier bordelais chez M. GlauseL Ce général raccueillit avec un empressement plus politique que curdiui; il lui fit connaître les grands événements de la capitale, que les Bordelais ignoraient; il lui déclara que la garnison de Bordeaux était à ses ordres, et que quelque généreux que fut le dévoûment des Bordelais, leur résistance daos les circonstances actuelles ne pouvait avoir que les résultats les plus déplorables, tous les désordres de la guerre civile, puisque un grand nombre des habitants de Bordeaux partageait les sentiments de la garnison. 11 lui donna, en oatre, Tassurauce que tous les Bordelais seraient élément protégés et qu'il ne serait fait aucune recherche sur leurs sentiments politiques ou leur conduite vis-à-vis de l'Empereur; il le \nià d'assurer Madame la duchesse d'Angoulême, qu'il regardait comme undevoirsacréde faire tout ce qui dépendrait de lui pour adoucir sa position et lui prouver le profond respect que lui inspiraient ses vertus et ses malheurs ; qu'elle serait traitée avec toute la dignité et tous les égards dus à sa naissance ; qu'elle serait maîtresse de se retirer où elle jugerait à [)ropo3 et qu'il lui serait même fourni une escorte, si elle le désirait; qu'il y aurait une amnistie pour tout le monde, à l'exception de M. Lynch. Voilà ce que je puis vous assurer, dit-il en finissant; d'ailleurs, tout cela est dans nos proclamations; en voilà, lui dit le général, en lui offrant quelques papiers; M. de Martignae refusa de les prendre. Il y a là , dit Clausel , entre autres papiers, des dépèches pour les autorités civiles et militaires, et, voyant que Martignae hésitait encore à s en char-
Livre viti. ge|.^ {\ décacbeta et les lui doona à lire. Elles ne conlecbaM . qqJ^q^ promesses, les assurances et les eugencesde
Clauscl. Martignac s'en chargea, mais à la condiiiou expresse qu'il ne remettrait ces dépêches à leurs adresses qu'en présence de Madame. Le général y oonsenlii, et, en arrivant sur le port , on lui amena les deux prisonniers de la veille ; l'an d'euic refusa de s'embarquer; l'autre, qui était un tambour, alla avec bonheur rejoindre ses camarades. Avant de prendre congé de M. Clause!, M. Martignac promît de lui rapporter une réponse dans la malmée suivante ; mais, sachant que les troupes bordelaises, à Saint-Vincent, n'avaient plus de munitions, il demanda qu'il n*y eût plus d'hostilités jusqu'à son retour; Clausel le lui promit. Dans la traversée, M. Bernos prévint M. de Martignac qu'on avait jeté plusieurs proclamations de Clausel dans la barque; ou les déchira; alors le tambour déclara qu'on avait démonté sa caisse ponr y cacher une quant lié de papiers. En arrivant à terre, le colonel de Pontac fit retirer ces papiers incendiaires et les livra aux flammes. Le tambour était-il de bonne foi? n'étatt-il qu'un agent de Clausel }M)ii[ introduire dans les casernes ces écrits provocateurs de défection, ces appels à la trahison? Le silence qu'il garda sur le contenu de la caisse , jusqu'à ce qu'il eût vu la manière dont M. de Martignac avait traité les proclamations trouvées dans le bateau, faisait naître des soupçons sur sa fidélité.
Après avoir rendu compte desa mission àM. de Pontac, Martignac pai LiL pour Bordeaux et rencontra un caisson de munitions qui se dirigeait sur Saint-Vincent. Le général Decaen en avait retardé Tenvoî , croyant que, dans rînlervalle* les
Bordelais seraient battus et forcés de rentrer en ville au unlieu d'une population découragée par leur défaite.