CHAPITRE X
Nouvelles élections. — Discours démocratique de Fonfkide. — Serment prêté aa Cliamp-de-Mars. ^ Le coré de S*«-Bulal!e réprimandé. ^ Les mots liberté, éf9- Uté reçoivent ime nouvelle acception.— Tracasseries destructives de la liberté.^ Les prêtres veulent émigrer.— On le veut bien; mais le peuple 8*y oppose. — Plus de prêtres, plus de religieux, ni de religieuses. —Lettre de Crozilhac— Nouveaux représentants.— La république proclamée k Bordeaux. ~ Proclamation du cooseiK général. — Nouveaux corps constitués. — Le tribunal de commerce installé. — Vue anticipée de 1703 !
La France était infiro j)()Ui- la r('j»uhli(juc; l'anarchie était partout. Oq â'eii prenait au roi , aux niimstres , aux institutions. On suspendit tous ces rouages comme inutiles. On essaya, (Fiin seul l)ond, de sauter dans un gouvernement nouveau , î^ouvoinement populaire, dans lequel le peuple se gouverne lui-même, et, en haine des rois, se fait roi lui-même! Peuple sin2;e , qui parodie Rome , la Grèce , les Anglais , et ne sait jamais être lui-même I Nous allons la voir à l'œuvre, cette nation acéphale, ce peuple qui se croyait être souverain en laissant river ses fers!
¥m vertu de la loi du 1:^ août 1792, toutes les sei lions furent appelées à voter pour Télection des députés à l'Assem-' blée nationale. Dans une de ces réunions , dites des Amis de la liberté et de l'cijalité, M. Boyer-l Vnilrède prononça un discours ultra-démocratique sur cette question brûlante * « Quel est le meilhur mode de gouvernement pour F empire franr- » rais ? n Après avoir lonj^tcnips et scellement disserté sur les Grecs et les Romains; après avoir cité tour à tour la Pologne, la Russie, TAllemagnc et TAmérique; après avoir réfuté ou approuvi» Platon, Jean-Jacques, Montesquieu, Condorcet , Washington , notre orateur-négociant jette tout soo
encrier à la face de rinfortnné Louis XVI, dans un dé£i:oùtant L>vre ii. tabNu. dont nous ne doniu i oiis ici que quelques traits un [iou *®
trop saïUanls : « Lne trahison nouvelle, après iniilo autres, |^
• dit-il , a dévoilé toute Tatrocité d'un homme qu'une fois
» déjà réquité et la raison avaient déclaré criminel , lorsque
» la loi le proclama iiuiolable. Un événement sinistre, mais
9 heureux (le 40 août), a brisé le dernier bout de nos chaînes.
» Louis XVI a rompu le preniier le pacte passé avec lui. Un
1» ancien disait que ce qu il avait vu de plus étonnant, c'était
» un vieux tyran. Les braves Parisiens et les fédérés ont
» épargné à jamais à la France rîgnominie d*un tel spectacle.
» Le nouveau Damoclès palpite déjà sous le i^laive; aux con-
» vulsions de la terreur, il doit y joindre le supplice des
» remords , si les remords peuvent entrer dans Tâme d'un
i tyran
» Je n'ai plus aujourd'hui qu'un seul vœu à exprimer : La » nation a commencé à punir un honune qui n'eut d'un roi
» que la férocité, (lui lut un horrible fléau pour la France. » Le sang d'uu nombre intini de bons citoyens, dont ses tra- » hisons nous ont privés, crie vengeance contre lui. Puisse » la future Convention nationale la leur accorder. »
Son vœu se réalisa plus tard, comme on sait; et sa boule noire, jetée dans l'urne conventionnelle, emporta le roi et la royauté ! Épf»uvantables souvenirs ! Pourquoi la vérité historique nous obii^'e-tr-elle à les évoquer, nous qui ne di manderions pas mieux que de les ensevelir dans une nuit éternelle !
Le 22 août, tous les corps constitués de la v ille, accompagnes de la garde nationale, se réunirent au Champ-de-Mars pour prêter le nouveau serment. Cette fois la royauté n'y était pour rien ; nos patriotes s'estimaient heureux de se voir délivres de ce bagage gênant et incommode! On n'y entendait parier que de la liberté et de V égalité ; c'étaient là les divinités de la nouvelle époque. Cepeudaut, ces déesses, qui allaient inau-
Livre IL figurer la république, avaient une marche capricieuse et incer-
ClMp.l0. jjjjpj^. soul iaicnl aux uns et refusaient capricicusenicnt leurs faveurs aux autres, comme nous allons voir.
Dans une séance du m<>me jour, on délibéra que le curé de S^VEulalie, bien qu'il fût assermenté, devait être réprimandé pour s*étre montré en soutane dans l'enceinte du Champ-de- Mars, lors de la cérémonie, et il lui fut enjoint, ainsi qu'à j tous les autres ecclésiastiques eu exercice , de ne porter leiii soutane ijue (Utiis l'étendue de leurs ])ar(>isM > respectives. \a <îuré de S'^-Eulaiic étaitr-ii libre, ou sa soutane nuisait-elle au i cuite de la liberté? Les toM-culottes s'habillaient à leur laçoo i et se coifiaientda bonnet rouge; c'était bien : ils étaient libres. | Mais pourquoi, au nom de la liberté, défendre à un prêtre de porter son costume ?
Tout cliaiii^eait alors en France; les mots m^me des aient signifier le contraire de leur acception ordinaire. Liberté signifiait servitude réelh , et égalité voulait dire le niveau de la misère pour les dupes; les honneurs, la fortune et la ghire pour les dupeursl C'est à cette époque que commença l'usage d'ajouter dans tous les actes publics, après la date ordinaire, les mots : Y an IV de la liberté, et le premier de Végalité; mensonges olliciels qui ont servi A tromper le peuple !
La place Dauphinc reçut aussi le nom de place Nationale; pourquoi? Nous nen savons rien, si ce n'est qu'on devait y faire plus lard Ui chose la moins nationale du monde, égorger des citoyens inoffensifs, l'élite de la nation ! On fit graver également, sur la porte extérieure de la Maison-Commune , ces ijiots vides de sens : Maison-Commune; pub i ici té , respvtuitiijililé, sauvegarde dri peuple !
C'est avec le prestige fantasmagorique de ces grand s mots qu'on croyait alors enchaîner ou changer le cours des événe^ mcnts. On cherchait en vain quelque rapport, quelque analogie entre la parole exprimée et l'action qu'elle devait produire. Ainsi, sous le rcguede la liberté, il n'y eut i^sde liberté jK>ur
k'j ariblûcralcs, les royalistes, les prcMros, Icsmomes, lesreli- Livre U. gieoses; il y avait eo France et à liordeaux une classe nom- ^ breose de ceax qui tenaient an passé et qui désiraient con- |^ server la foi de leurs pères et les institutions de leur patrie; e*ëtaient les tuMpeets, mot excellent , élastique, et d'une si uiencilieuse souplesse clans la bouche des répuMitaitjs. (\n i[ désignail les trois (juarts et (h'iiii des citoyens traiivais. Y avait-il de la liberté pour eux ? Mon Dieu, non; et cepc^>udant c'est l'amour de la liberté qui les rendait suspects ! L't^alité existait encore moins. Gomment la maintenir en présence des exigenoes du peuple abusé? Une personne, autre qu'un dubisie bien reconnu , avaii-«llc besoin , soit pour affaires , soit junir te rétablisj>ein('nt de sii santé, de se transporter à la laiiipagne? On lui iiupsait la rigoureuse condition de se présenter à son arrivée devant la lunnicipalité du lieu où elle so rendait, et d'y déposer le billet d'autorisation délivré par les officiers municipaux de Bordeaux; de retirer un certificat du dépôt qu'elle en avait fait; de le taire parvenir à la Maison- Commune de Bordeaux, le second, le troisième ou le quatrième jour (selon la dLslance) aj)rès son départ de cette ville; d'envoyer ensuite, tous les quinze jours, à la municipalité de Bordeaux, un certificat de celle du lieu où cette personne léndait, pour oonstater sa présence dans cet endroit. Oit était )a liberté?
Les prôtres, craignant déjà pour leur vie et prévoyant qiu' la tempête qin ol)S( urcis6ait |Kirlout riiorizon jK)litique de la France finirait par emporter ce qui restait de l autel et du thhK, de la royauté et du clergé, se présentèrent eu foule pour prendre des passeports, les uns pour l'Espagne, les autres pour l'Italie, tous pour quelque sol hospitalier ou moins brûlant qae celui de la France. Le» patriotes devaient s'applaudir, ce muis s<'inhle, de voir s'exiler d'eux-mêmes ceux (pi'ils ">nsidcraieiit couiiiie ennemis; c'était la loi et le résultat de la liberté d'alors. ïout au contraire, ils s'en alarmèrent et ré-
Livre n. claroèrent de la manicipalité qu'elle s opposftt au départ de ces Cbap. 10, qu ils ne voulaient ni voir, ni tolérer en France I La
1792 municipalité de Bordeaux ne savait que faire; tout en cherchant à concilier, en apparence, ce qu'on devait à la liberté avec ia volonté du pc upie, ou plutôt d'une minime fraction du peuple, mais fraction turbulente, tracassière, exigeante, elle laissa partir ceux qui étaient déjà embarqués ou en route, et fit ensuite renfininer au Grand-Séminaire tous les prêtres insermentés qui se trouvaient dans la ville. Nous le demandons encore, où était la liberté?
Ce ne fui pas seulement aux prêtres qu'on refusait la liberté : on Tcnlevait aux riches, aux propriétaires; tous ceux qui avaient quelque chose à perdre commencèrent à être suspects A ceux qui n'avaient rien. On ordonna des visites domiciliaires, sous le prétexte de découvrir des armes; on en profita pour enlever toutes les choses précieuses qui tombaient sous les mains de ces inquisiteurs barbares; c'était, d'abord, les chevaux des émigrés, plus tard les chevaux de luxe. Les nouveaux bataillons manquaient , en partie , d'artillerie ; il fallait trouver du bronze ; les débris de la statue équestre de Louis XV ne suiiisiuent plus : on abattit et l'on brisii les belles figures qui ornaient le mausolée de Caudale; on pilla tout oe que renfermaient les églises, les châteaux et les monastères, en fait de bronze; et, de cette façon, nos Vandales eurent, il est vrai , quelques chefs-d'œuvre de moins et quelques canons de plus. On se demande toujours: oh était la liberté?
Lors de la clôture des couvents, on laissa subsister quelques sœurs de charité pour soigner les malades, quelques religieuses du couvent des Orphelines, de la Maison de Force, de celles de la Foi et de la Magdeh^ne : elles étaient alors utiles; mais en 1792 l'éducation du peuple était faite ! elles n'étaient qu'un embarras. On les supprima. Elles faisaient du bien aux pauvres: c'est vrai. La république se chargea d'en faire à leur place 1 II faut cependant en convenir, la révolu-
tion ^ît ccmséquente avec elle-même. Comment, dans le Livre ii.
renversement général des principes et des idées, pouvait-elle *^ employer des institutrices religieuses , éléments discordants 1799 dans le nouvel édifice social, et que la logique révolutionnaire devait nécessiii renient regarder coiuuie vicieux , hostiles et ÎDCorrigibles? Qu'auraient fait, d'ailleurs, les sœurs de la charité dans les hôpitaux, au moment où ces asiles de la douleur et de la pitié all<iient manquer des ressources les plus nécessaires à l'humanité souffrante? oit, malgré la vente des biens nationaux, les souscriptions de toutes sortes, les emprunts, les secours envoyés de la capitale, la municipalité allait ellemême se trouver forcée d'eu dcU)uruer ses regards? Qu'avaiton besoin désormais de ces saintes institutrices, qui enseignaient aux jeunes filles Tamourde la religion, qui n'existait plus; de l'ordre, qu'on ne connaissait plus; du travail, dont on ne voulait plus; ou de la vertu , qui n'était plus qu'un nom pour nos esprits forts? Ne suflfeait-il pas qu'elles connussent les Droits de l'Homme, les chants patriotiques, les motions des clubs et le maniement des i»ques, comme les héroïnes de Bordeaux dont nous avons parlé? Le motnent, d*ailleurs, allait bientôt arrivei oii les plus heureux seraient prcH^isém^t ceux qui s'efforceraient d'éteindre les souvenirs, et qui ne tiendraient au passé que par leur apostasie civile et religieuse, ou i)ai la iiaine (lu'il leur inspirait ! La liberté, il n'y en avait pas I De l'égalité, hélas ! on apprit bientôt après à en faire au moyen de la guillotine I
Paris, clau.^ tout ce temps, était la source doù émanaient les commotions qui électrisaicnt les provinces. Les massacres de septembre avaient ensanglanté les rues de la capitale; la nouvelle en fut transmise à Bordeaux par une lettre de Crozilhac, eu date du 5, d où nous extrayons le passage suivant : «Les alarmes, écrit -il, d'abord extrêmes dans cette ca- » pilale , et la fureur du peuple , se calment enfin. Cepen- » dant, hier encore, il continuait a massacrer dans le^ pri-