Livre I
Chap. 2.
de
rU6tel-de-ViUe
rien de ce qui pouvait conjurer les dangers du momeai, satisfaire aux besoins du peuple ou dissiper ses craintes : elle 1780 invita les boulangers à acheter une quantité considérai )le de grains, pour en avoir en réserve et en distribuer à ceux qui pouvaient en manquer; elle engagea les jurats à assurer aux boulangers une indemnité pour les pertes q^ui pourraient résulter pour eux de cette opération commerciale, suggérée par un esprit de prévoyance; et, pour la plus grande sûreté des boulangers, rassemblée se rendit garante de cet engagement du corps de ville envers leur communauté. On organisa ensuite im comité de subsistances, composé de sept membres, poui* diriger cette partie importante de l'administration. À ce comité, on adjoignit douze commissaires, chargés de faire tous les jours, dans les douze quartiers de ia ville , Tinspection la Arciiives plus minutieuse des boulangeries, des magasins des commissionnaires de grains; de relever soigneusement la quantité des farines, celle des blés envoyés aux moulins par les l>ou— langors; d engager les commissionnaires à tenir lidèle compte des livraisons qu'ils opéreraient et des personnes auxquelles ils les feraient, afin que le résultat , constaté dans un tableau synoptique, pùt bxer le comité sur l'état actuel des subsistances et sur les besoins de la ville.
Le vieux monde croulait de toutes parts; les institutions anciennes, fruit du temps et de l'expérience des sages, disparaissaient devant les nuKliiications que les nouvelles lumières et Tamour progressif des innovations exigeaient. Le Parlement voyait tout trembler autour de lui ; il commença enfin à être inquiet sur sa propre existence, et vit avec effroi la cognée au pied de l'arbre séculaire de la monarcbie, dont il n'avait que trop ébranlé les racines. Ennemi du despotisme ministériel, il était devenu une géne pour la royauté: il s'était flatté qu'une révolution ne serait qu'une opposition plus violente aux mesures arbitraires des ministres; qu'elle s'arrêterait à Bordeaux devant le Palais de l'Oiubrière ; qu'elle
respecterait les grands corps de I Ktat, et que l'Assemblée timl. naiiouale, après avoir détruit quelque» abus, surtout dans le ^^^^ ministère des finances, se retirerait et remettrait encore à 17^9 flot le vaisseau de l'État, avec sps parlements, ses ooors et les mille rouages de 1 ancien régime. 11 se trompait • les révohitions ne s'arrêtent pas sar la pente où elles lancent le char de l'État. L'Assemblée nationale dépassa les prévisions (lu Parlement; rî, tout en restreiirnant le pouvoir des minis- Ues et les prérogatives de la courounc, elle coupa aussi les racines du despotisme parlementaire, aussi insupportable, aussi odieux que celut des agents de la royauté. Parlement de Bordeaux, qui se vantait d'avoir, en grande partie, provoqué la crise publique par sa magnanime résistance, crut devoir et pouvoir résister encore; il essaya ses forces aflbiblies: mais c'était }K)ur aj)j)ren(lre (ju'il était trop tiird î
Dans la mémorable séance du 4 aoùl, l'Assemblée constitoaote décida qu'il n'y aurait plus de charges vénales, plus de justices seigneuriales, plus de privilèges ni droits féodaux ; qu il y aurait égalité d'impôl>, adnnssion de tous les cil^jyeus aux emplois civils et militaires, abandon des. privilèges de Vim et des grandes villes; et, trois jours après, elle décida encore (jue les biens ecclésiasti([ues appartenaient à la nation, et que la dime serait su|)prijnéc à dater du 1*"" janvier 1790. Cen était fait de la vieille monarchie, la révolution était consommée. La société se démolissait pièce à pièce, et s afiplau- (Ibisiiit de ses travaux ! Plus de quatre mille hal)itauts du j>ays bordelais, presque tous ceux qui savaient écrire à l'époque, se firent inscrire comme ayant adhéré aux décisions de TAs^ semblée constituante, et se montrèrent fiers de ses innovations.
Le Parlement commença à voir clair dans les travaux de jDvellement qa'on poursuivait avec tant d'activité. C'était la fin de sa puissance, le commencement de son agonie; mais, trop habile pour se prononcer ouvertement ( outre le cours de la révolution, il s'érigea en défenseur de Tordre public et
Livre I. <)e la légalité; c'était à ses yeux un moyen de raviver un peu ^^'^^ " sa popularité éteinte. Partout il se commettait des crimes; on 1780 eut soin den exagérer le nombre, l'horreur et les circon&tances. La milice bordelaise, tenue constamment en alerte pour la défense du territoire, de la propriété et de la sûreté individuelle, se fatis:uait à ce ser%iœ si pénible, et apprenait des meneurs réactionnaires à blûmer l'Assemblée constituante de la continuation d'un état de choses si fâcheux en lui-même et si nuisible à toutes les classes. Le Parlement paraissait ajouter foi à ces dangers, |Mjur la plupart imaginaires, et effrayait ses concitoyens de l'idée de ces brigands invisibles, qui, disaitp-on, allaient venir ravager le pays. On s'accoutumait peu à peu à la pensive que le nouveau gouvernement était la cause de tous les deisurdres, et que le seul moyen de les faire cesser, c'était de rendre aux parlements leurs antiques droits et leur |X)Uvoir primordial , après la réforme des abus qui s'étaient glissés dans l a(liiiiiii>tration des finances.
On se doutait bien de la source d'où émanaient ces commentaires intéressés sur Tordre de choses établi; ils étaient sans effet : le mal était déjà trop grand. L'incendie des châteaux ( I des maisons de plaisance, entre autres, des châteaux de la Pomarèdc, de Benauge et de Béchevelle, qui ne durent leur conservation qu*aux mesures prises par les quatro-vingtdix électeurs, paraissait donner du poids aii\ t aisonnements des réactionnaires; mais l'œuvre de destruction était trop avancée ; il y avait trop de gens intéressés à ki rénovation sociale, |K)ur qu'on pù( 1 arréier facilement, ni mùme jamais.
L'iniluenc t' des quatre-vingt-dix électeiu*s à Bordeaux était considérable: émanation du peuple, leur autorité avait ses sympathies. Presque toutes les villes, boiin^s et villages s'empressèrent, à l'exemple de Bordeaux, d'étal)lii des troupes [latiiotiques pour le maintien de la tranquillité publique, et d'organiser des comités locaux pour la direction du peuple. Ces comités correspondaient avec les quatre-vingt-dix élec-
teui-s de Bordeaux, i)ar des lettres remplies de s«»ntiinents Livwl,
l''hiin 9
de j>alriolisnie et de confraternité, à l'elTel de i eprmier toute sorte de d^rdres, de poursuivre sans relâche les personnes 1799 capables d'exciter des troubles , et de se prêter mutuellement, au besoin, îles secours de tout^» sorte.
Les quatre-vingtrHiix électeurs de Bordeaux crurent de- Arrêté voir mettre à profit une institution si utile, et établirent une ^ gii'^teurs, correspondance active avec les autres comités, ]>ar leur arrêté du 11 août. Ils comptaient, disaient-ils, sur une bouue récolte en grains et sur d'abondantes ressources pendant le cours de Tannée; ils s'appuyèrent beaucoup sur ce qui s'était i>assé à l'Assemblée nationale , dans la s('»ance du 4 du mémo mois, oii la noblesse et le clergé s'empressèrent de donner les plus éclatants témoignages de leur désintéressement, de leur générosité, de leurs sentiments patriotiques et de leur \(eu constant et unanime d'adoucir principalement le sort du laboureur et des habitants des campagnes. Ib se plaignirent ensuite des excès, des actes de violence contraires à la liberté naturelle, qui avaient déslionuK» certaines 1<m .ilid s; ils s'élevèrent avec force contre les impardonnables pn^tentions de ceux qui voulaient empêcher les propriétaires de disposer à leur gré de leurs denrées ou de les garder, malî?ré leurs désirs de s'acquitter de leui s eni^agements en les >eudant. lis mvitèrent les divers comités de la province à prot^r, par tous les moyens possibles, la propriété et la Hbêrté, à prévenir et réprimer les désf)r(lres, n > Opposer aux atti uu[)enient<î iilrrites et tumultueux, et à i'atliche des placards séditieux, à Dure arrêter toutes personnes qui exciteraient des émeutes, et à les faire conduire en prison à Bordeaux.
Ces mesures avaient été soumises à raj)probation du roi, qui, affligé de savoir qu*on incendiait partout les châteaux et qu'on dévastait les propriétés des seigneurs, dont on brûlait les archives, rendit \me onlonii.iiKc, à Versailles, le 9 aofit, contre de pareils excès et contre les gens mal intentionnés
Livre I. qui les provoquaient; c'était l'approbation la plus formelle de
ciup. 2. 1^ conduite des quatre-vingt-dix électeurs de Bordeaux. Ce- 1789 pendant, ers louables nu muc^ ii arièlèrent piis les désordres; il auiaiL lailu uioiitt r plus liaut pour en trouver la cause; elle était dans la pénurie du trésor : mille circonstances avaient accru les besoins du fisc, tout en en diminuant les ressources ; les dépenses s étaient augmentées, tandis que les recettes avaient baissé; le prix du sel était réduit; les impôts rentraient difficilement, et, en certains endroits, pas du tout; la contrebande se faisait à force armi e , les rei^istres étaient enlevés et brûlés, et tout semblait concourir à diminuer ou à anéantir une grande partie des revenus publics. Dans cet
Thier», état de choses, Necker, dont on avait célébré le retour en fti^/k'mr!!' ^P^'*^'*^ ministère par des létes splenditles et de magoi-
Ut. it. fiques réjouissances, à Bordeaux comme partout, demanda un emprunt de 30 millions. L'enthousiasme des Bordelais pour ce ministre ét<iit tel, qu en peu de jours leurs principaux capitalistes souscrivireni pour une somme de 2,087,000 fr. ; mais ni la prétendue habileté de Necker, ni les efforts et les sollicitudes des ministres et des comités locaux , ne purent mettre fin aux déplorables (lesjKhcs qui se conunettaient et se propageaient partout. longues nuits de l'hiver favorisaient les auteurs de ces excès; la justice était impuissante , et le magistrat sans autorité. A Vayres, les paysans, soulevés en masses et armés de fusils, de sabres et de haches, se portèrent sur une lande appartenant au président de Gourgues , et coupèrent au pied tous ses bois taillis, sur une superficie de 2^5 journaux, et démolirent la maison du ganle. De semblables ravages eurent lieu à Yzon et dans quelques autres communes des environs. Dans plusieurs endroits, on pilla les greniers, ou on contraignit les propriétaires de céder leurs denrées à vil prix. Enfin, les plaintes devinrent si générales, que le garde-des-sceaux adressa au président de l'Assemblée nationale un mémoire, où nous remarquons les passages sui-
wils : < Des brigands armés oonunetlent impanémeat les
» pliisgraiuls i*\t!ès, et toutes les propriétés en seraient bien- » tôt la proie, si Ioq ne pouvait (larveoir à rétablir eofin
• roidre ei Tempire des lois
« Sa Majesté, en sanctionnant le décret du 40 août deri mer, était dans la œuûance que les oiliciers civils et mu- > nicipaux n'hésiteraient pas à envoyer ie seooors des troupes » poor réprimer les insurrections, que leur influence et les 1 uiilices nationales ne aient calmer; mais un nombre » intuii d'exemples constate que les oiliciers civils ou muni- M àpuax sont empêchés, par la crainte mène qu'inspirent
» ces insurrections, de requérir l'assistance militaire »
Tel était l'état des esprits et du pays sur la lin de 1 789 et au commencement de l'année suivante : le désordre régnait partout, le commerce et rindustrie étaient ruinés, les honnêtes ?ens outragés dans leur honneur, leurs biens pillés; et, par l'uupuissance des magistrats, l'impunité assurée aux malfai* tenrs. Les Bordelais se plaignaient amèrement de ces vexations quotidiennes; les Agenais, aussi bien que les habitants des autres parties de la province, luisaient entendre de leur côté leurs plaintes; enfin, alarmé du progrès effrayant du mal, le procureur-général, M. Dudon, exposa devant la Cour la situation du pays, et dépeignit, en (.uulein> assez sombres, les fléaux, les désordres et les calamités qui pesaient sur la presque totalité du ressort. « Messieurs, dit-il, qu'il est dou- » kmreux pour nous d'être forcés de faire diversion à des » témoignages apparents de félicité publique, poui' lixer nos » regards sur les fléaux et les calamités sans nombre qui • aflligent et dévastent une partie de notre ressort 1
>j Tout ce que le roi avait préparé pom le hoiiiuMu* de ses i sajet»; cette réunion des députés de chaque bailliage, que t vous aviez soiiicitée vous-mêmes, pour être les représen- » tants de la nation, pour travailler à la réformation des abus » et assurer le bonheur de l'Ëtat; tous ces moyens, si heu-
Lim I.
Gbap. 9.
16 Janvier.
Archives
de
rUAtelHle-Villo
aOFéfrier.
AreliiTes
de
THOteMe-Ville
Moniteur, 6 Mars.
Livrai. » reusement conçus et si sagement combinés, n*ont produit
» jusqu'à piésent que dos maux qu'il serait difTicile d éiuiiTSO ^ mérer. La liberté, ce sentiment si naturel a l'homme, n'a » été pour plusieurs qu'un principe de séduction qui leur a » fait méconnaître leurs véritables intérôts; tandis que d'aii- » très en ont fait un cri de raliieuienl, auquel se sont ras- » semblés les hommes les moins dignes d'en jouir. Ainsi se » sont formées ces hordes meurtrières qui ravagent le Li- » mousin, le Périgord, l'Agcnais et une partie du (^imduiiiuis. » Ces provinces sont dans ce moment inondées du sang de » leurs habitants; ce n'est, de toutes parts, que meurtres, » incendies; ce sont des ravages de toute espèce et des cruau- » tés dont il serait aussi long que pénible de vous lairc le » tableau.
» Mais qui pourra concevoir quel est l'empire de ce près-
» tige destructeur, qui, dans tant de provinces et dans le » mémo temps, a séduit les habitants des campagnes au j> pomt de leur faire abandonner la culture des terres, pour » former des attroupements séditieux, et qui, tournant, \yoi\r » ainsi dire, leur fureur contre eux-mêmes, les a porUis à » détruire par le pillage les dép^Hs de leurs subsistances » actuelles, à intercepter la circulation des grains, et à nous » inspirer encore des alarmes sur la récolte à venir ?
» La dévastation des châteaux n'a point assouvi leur rage; » ils ont osé commettre les mêmes horreurs dans les églises, ï) et on nous assure que , dans leur fureur, l'autel môme n'a » pas échappé à leurs mains sacrilèges.
» Voilà, Messieurs, les premiers fruits d'une liberté publiée » avant la loi qui devait en prescrire les bornes, et dont la » mesure a été livrée à l'arbitraire de ceux qui avaient tant » d'intérêt a n'en connaître aucune. Mais, non, Messieurs, la 1» loi existe encore, et il est honorable pour vous, qui en êtes
Le 38 janvier 1700, U ville fut partagée en vingt-buit arrondissements.
» les ministres, comme pour nous, qui en sommes Forganc, . Livre i.
» de donner aux juges de votre ressort rcxeuiple de ce cou-
i fage qui ne connaît que le devoir, de les rassurer sur leurs |^
» tribunaux, et de leur iaspirer la force de poursuivre ces
» brigandages avec toule la séN erilé des ordonnances.
» ïk I que craindraient-ils en effet ? La justice et la loi i trouveront assez d'appui dans ces citoyens, dont nous vous » peignons les malheurs et les alarmes; car il en est, dans » les caiJipagnes niiiuie , où la contagion a fait le plus de
> progrès; il en est, disons-nous, qui savent, ainsi que les I milices des villes, qu*ils sont armés contre les séditieux, » contre les brigands, contre les ennemis du bien public, fl (Mjiu- le maiutieu de Tautorité royale et de l'empire des » lois, pour le retour de Tordre et de la police générale , sur » lesquels repose le bonheur public.
» Ainsi, les détracteurs de la niaLrisf rature, impii^'ls et ja- » ioux, se hâteraient vainement d'en publier i'insullisance pour » en atténuer les effets; ils ne nous accuseront plus d'avoir » vu tant de maux avec indiflei-cnce; ils n'abuseront plus de » la crédulité des peuples; et dût cet acte de votre justice i souveraine être le dernier, ce peuple y reconnaîtra peut-
> être encore ceux dont il a pleuré la captivité, ceux qu'il a si » sous cnt et si justement ap(H'lés ses défenseurs et ses pères. »
Ce réquisitoire fut suivi d'un arrêt signé du président Dtiageard, qui ordonna qu'à la diligence des substituts dans les sièges royaux, et des procureurs d'oflBce dans les juridictions seigneuriales , il serait informé dos faits mentionnés dans le présent réquisitoire, pour le procès être fait et pariait aux auteurs, fauteurs et participants desdits délits, etc., etc. La Chand:>re des vacations fit publier p.irtont le réquisitoire et l'arrêt de la Cour; mais cette publication produisit partout nnc pénible sensation, et indigna le peuple.
i*- Pari, A.
Diyilizeo by GoOglc