‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 5 sur 172 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mécontentement des pntrintcs bordelais à l'occasion du réquisitoire de M. le Procoreur-{;énéral. — Conduite des habitués du café National (aujourd'hui la Préfectore). ~ Conduite de la garde nationale. — Langafe de H. Fonfrède. — Adresse à l'Assemblée. — Les expressions de M. de Montmorency.— II est .ippuyé par MM. de Ifoailleset de Clermonl-Tonntnre. — Le président Dnugeard mandé à la barre.— Dndon fils. — Défense de Diidon père. — Allocution du président de l'Assemblée. — Discours de M. Daugeard. — Rapport de M. de Montmorency. — Discours de Val)h<'' M;iury. — Daugeard et la Chambre des vacations blâmés. — Adresse des négociants de Bordeaux. — La garde nationale. — L'état militaire de Bordeaux.

Livre h La publicité donnée au réquisitoire du procureur-général et à l'arrêt de la Cour excita les murmures des mécontents.

Les patriotes traitèrent do mensonges et de calomnies les faits avances dans le factum de M. Dudon , et le Parlement n'échappa pas à l'indignation du peuple. Ces faits n'étaient cependant que trop vrais : nous avons vu ce qui s'était passé dans phisicurs localités du liordelais; le Mémoire adresse pur le gardo-de^-sceaux au président .de l'Assemblée nationale prouve que cet état de désordre et de convulsions intestines n'était que trop général en France ; les déplorables assassinats de la ville de bezieis, le pillage (1<n grains, la dévastation des châteaux et des propriétés particulières sur tous les points du ressort du Parlement ; tout cela et mille autres scènes également déplorables démontraient aux esprits non j)ré venus la haute gravité du mal et la véracité du procureur-général. Journal Lcs joumaux du temps constatent d'ailleurs les faits avancés, e (.inr'nve. paient de l'arrivée à Bordeaux d'un détachement du ré-

27 mars. ■

giment de Champagne, qui, par les ordres du roi, s'était jwrté dans la ilaute-Guienne, le Quercy et les lieux circonvoisins, pour y concoorir, avec les milices nationales, au rétabUsse-

ment de la tranquillité publique, troublée par une horde de l'ivre i.

brigands, et le pauvre peuple séduit et ameuté. Les malheurs de Mootauban, survenus à cette époque, et tous les actes de sédition, de rébellion, toutes les atteintes portées à la paix publique , sont dos fait» dont on ne saurait contester l'existence, et qui sont plus que suIHsanls pour prouver que le procareur-général n avait pas tort, quoi qu'en pussent dire les démocrates bordelais. Cette fois-ci, le Parlement voulait agir conformément à ses devoirs; mais inflm lu t ( (ail éteinte. Il sétait associé dans le temps aux mouvements tumultueux et désordonnés du peuple; il avait flatté la foule, il devait à son tour être vaincu par elle.

L arrêt et le rrcjuisitoire lurenl amèrement critiqués. Le café National (la Préfecture) était le rendes^ous habituel des politiques avancés et des coryphées du parti démocratique. Ils scréunissiMît pour lire ce factum, ils le commentent à leur gré, et, comme un corps revôtu d'une autorité légale, ils prennent une délibération ainsi conçue : « L'assemblée patriotique , » après avoir entendu différentes lectures d'un arrêt rendn le 1 20 de ce mois, en Parlenicnt et Chambre des vacations, sur 25 Février.

> le réqoiàloire du sieur Dndon, procureur-général, relative-

> ment à des troubles exagérés par sa religion {parlementaire, » qu'il dit s'être passés dans le ressort ;

» Considérant que Tesprit de cet arrêt ne respire que Tim- I posture et la calonmie contre nos dignes représentants de » TAssemblée nationale et contre les volontaires patriotes » réunis sous les drapeaux de la liberté, et ne tend qu'à » semer la division, la discorde et l'alarme parmi tous les » citoyens;

» Partant, déclare unanimement, ladite nsseniblée patrio- » tique du café National , que cet arrêt sera brûlé devant la » principale porte dudit café National, fossés du Chapeau^ » Ronge, sur un bAcher de sarments dressé à cet effet, et que » pixjcès-verbal en sera rédigé, et copie de tout envoyé au

>^i^«^|; » sieur Daugeard, président, au sieur Dudon pèro, procu-- » reur-général, ainsi quaMM. les quatre-^vingt-dix Électeurs

1790 ^ 811 conseil militaire patrioliqiie, qui sont justement priés » d'eu faire la dénonciation à l'Assemblée nationale.

» Fait à Bordeaux, en pleine Assemblée , le %^ février » 1790. »

Le soir, à sept heures, on dressa en effet le bûcher pour l'exécution de la sentenco prononcée par le soi-disant tribunal du café National de Bordeaux. G*est à la suite de cette échauffourée qu'on dressa le procès-verbal suivant :

« Vu le jugement prononcé par l'Assemblée, a été, ledit » arrêt du Parlement, brûlé devant la principale porte du » café National, fossés du Chapeau-Rouge, par Tun des pa- » triotcs zélés, en j)résence de T Assemblée, cejouni iiui fé- » vrier, à sept heuies du soir. »

Le même jour, le conseil de l'armée patriotique fut réuoi. L'aide>major-général Boyer-Fonfrède y prit la parole, et dénonça, en termes chaleureux, ce qu'il appelait le pamphlet antir-révolutionnaire à la vindicte de la municipalité et à Tin-dignation du peuple ; il s'efforça de prouver que la Chambre des vacations colorait ses desseins r('»()<laux, ses principes et projets criminels, du beau nom de bien public, et les cachait sous un voile d'hypocrisie politique. 11 ne voyait nulle part les maux dont M. Dudon se plaignait, «t Ce ne sont pas des » maux, dit-il, que la destruction des privilèges, des bastilles, » des ordres arbitraires de tous les despotes, grands et petits. » Après avoir sévèrement critiqué le langage de M. Dudon, comme injurieux à l'Assemblée nationale et à la révolution , il s'écria : « Qu'ils pleui eut sur l'heureuse révolution qui nous » rend libres, égaux et heureux, leur douleur aristocratique )> sera un nouvel hommage rendu à la bonté de nos lois et à » la sagesse de nos représentants; mais qu'ils se i^ardent bien » de répandre leurs plaintes séditieuses; tous les regrets sont » criminels, quand la nation n'a que des espérances. . . Le peu-

1 plena ni remords, ni regrets; s il lui en restait quelqu'un, l'i^re i. » ce seiaii d*avoir élé détrompé si lentement et délivré si tard ^'^^ ^'

> de ceux qui ont Fandace de se nommer ses pères, etc. , etc.» On décida de suite qu'il fallait punir d'une manière solennelle et l^le les aateurs et fauteurs de ce pamphlet réactionnaire, en rayant dn contrôle de la garde nationale tons ceux qui Vavaient signe; on résolut (renvoyer une dj'inuation à la barre de l'Assemblée naliooale, pour y dénoncer le réquisitoire et l'arrêt, et solliciter une flétrissore publique pour ces deux écrits anti-révolutionnaires. Une adresse fut rédigée sur-le-champ et revêtue des signatui-es de plusieurs uiiliiei*:> d'individus.

La députation se rendit à Paris, et fut bien accueillie;

l'adresse fut lue le 4 mars, et M. de Montmorency fut chargé

d'en faire le rap|)ort. Il s'y montra sévère, impitoyable, près- Moniteur,

que ultra-républicain : « Ce sont des magistrats, dit-il, qui «n»»*

> professent ces incroyables principes ! L'Assemblée nationale » peut-elle laisser (Mitre leurs mains le (h'pot des lni> ? Peul- » elle souffrir que la Constitution soit menacée par une ligue

1 parlementaire Votre comité ne peutr^l pas, ne doil-il

» pas dire , avec les citoyeas de Bonleaux et avec la France » entière : Quoi donc ! la déclaration des droits de l lionune » et de citoyen, la destruction de l'aristocratie féodale, l'abo- » litîon des privilèges, la suppression de la vénalité des ofRces

> de la magistrature, tant d'atitres décrets que l'amour de la » liberté a dictés, que l'amour de la liberté et de l'égalité a » applaudis, doivent être mis au rang des maux qu'il est dif- » ficile d'énumérer ! etc. , etc. »

Vivement impressionnée j>ar ce raj)port d'un arisloerale démocratisé, l'Assemblée manda à la barre le président Daugeard et le procureur-général, et adressa à la milice bor-* rielaise, par l'organe de M. Fonfrède, de chaudes félicitations sur sii eoudiute patriotique. M. de Noailles avait vivement appuyé le rapport de Matthieu de Montmorency Le fils de

Livrai. M. Dudon, alors à Paris, solticita la grâce d'être admis à Ghap.3. plaider |M)ur son vieux père. Maury et Cazalès appuyèrent 1790 fortement sa demande; Mirabeau s'y opposa; mais on décida que Ton entendrait le fils Dudon. Admis à la barre, il s*eflforça (le luailnser ses émotions, et s'exprima ainsi : « Je siivais » bien, Messieurs, que la nature serait plus forte; mais si » quelque chose peut nuire à mes moyens, c'est la sensibilité

» dont je suis affecté Si mon père s*est livré à quelques

» expressions trop fortes, il faut donner quelque chose à la » faiblesse humaine. (Des numvemerUs éclatent). Je pourrais B Texcuser en retraçant sa vie entière; le peuple qui le mau- » dit aujourd'liui est trompé. Quand les parlements se sont » opposés avec vigueur au despotisme, quand mon père bra- » vait les violences et les injustices des ministres, on lui pré^ » parait des triomphes, etc., etc. »

Les murmures continuaient; mais Alexandre Laineth, après avoir entendu M. Dudon dire que son père avait Caiili être la victime de ces désordres, s*écrie : « Je trouverais M. le Pro* » cureur-génëral beaucoup mieux justifié, si, au lieu de nous » apprendre qu'il a été vivement frappé de quelques dangers )» personnels, il nous eût dit qu'il a été trop affecté des dés- » ordres publics. Je ne disconviens pas que les parlements » ne se soient opposés quel(|uefois au despotisme; mais ils en » étaient les rivaux plutôt que les ennemis. »

M. Desèze éleva la voix enfàveur de M. Dudon père, et remontra qu'à cause de ses quatre-vingts ans, on ne devait pas le mander à Paris. M. de Menou demanda la suppression de la Cour de Bordeaux, et, de tous les coins de la salle, il s'éleva des cris contre des hommes courageux qui n'avaient qu'un tort, celui d'avoir fait leur devoir. L'Assemblée se rendit à l'avis de M. Desoze, et dispensa Dudon père du voyage de Paris, lui ordonnant de présenter sa défense par écrit; mais elle manda à sa barre le président Dauge^rd. M. Daugeard se rendit à Paris, nanti de la défense écrite

de M. le Procureur-général, qu'il fit remellre au président de LlvinL rAsst»nibleti. M. Dudon y exposa la conduite qu'il avait tenue, el déclara qae c'était pour s'acquitter de ses devoirs de ma- mo gistrat actif, vigilant et intègre, et en même tempe pour entrer dans les vues pacifiques de rAssenibléc nationale, qu'il avait déféré à la Cliambre des vacations les désordres , les brigandages et les crimes de toutes sortes qui se commettaient journellement dans plusieurs parties du ressort du Parlement de iiuixieaus.. Le mal était grand, il fallait un prumpt et vigoureux reoiède. U dit qu'on y avait envoyé le r^;iment de Champagne pour réprimer ces aflOigeants désordres ; que cette mesure avait olid lui ra|)[>r(;l)aliou des honnêtes gens; et que, (Lans (les cas si graves, la justice aurait eu grandement tort à elle était restée inactive et silencieuse. Il repoussa avec force les insinuations malveillantes de Fonfrède, fit un hideux tableau des brigandages qu'il voulait punir, s'exprima dans son écrit en termes caractéristiques d'une conviction consdeocîeuse* et finit par dire que s'étant conduit en magistrat digne et pénétré do ses devoirs, il était persuadé que l'Assemblée nêitionale approuverait sa conduite, etc.

Le président ûaugeard se présenta à la barre de TAssem- Uée le 8 avril. M. de Menou, qui présidait ce jour-là, lui parla en ces termes : « Si rAsseinblée nationale n'avait écouté que » la rigueur des principes; si, pesant tous les termes de l'arrêt 1 de la Chambre des vacations du Parlement de Bordeaux, en » date du 20 février 1790, elle se fût déterminée par cette > seule considération, peut-être eût^elle déployé une sévérité » capable de contenir dans la soumiasion tous ceux qui ten- » teront de mettre des obstacles au succès de ses travaux. » Mais l'Assemblée nationale avant é^ard aux circonstances, » et chercliant à se persuader qu'en croyaut faire le bien on » peut s'^;arer sans être coupable d'intention, vous a mandé » pour apprendre de vous-même quels ont été les motifs » de la Chambre des vacations du Parlement de iiordcaux.

jvrai. » Punir est poar l'AsB^oblée nationale le fardeau le plus

bsp. s*

» pesant; persuaaor et convaincre, v^oilà son vœu le plus ein-

iTiiO » pressé : elle ne cessera d'être indulgente quau moment où » on la forcera d'être sévère. »

M. Daugeard, debout, s'exprima ainsi : « Tobéis aux or- » dres du roi, et je me présente de\aiil nous avec la siu ui ilc » d un magistrat qui a fidèlement rempli son devoir. La Chamn bre des vacations a exercé toute la pl^itude du pouvoir » judiciaire qui était entre ses mains; elle a rendu un arrêt » que les malheurs du temps sollicitaient de son patriotisme, » et elle n'a eu d'autre regret que celui d'avoir différé trop long- » temps cet acte de justice. Des hordes de brigands dévas* » talent les campagnes et violaient les propriétés, le fer et la » flamme à la main ; on se demandait s'il n y avait plus de T» justice dans ce malheureux royaume. Des procès-verbaux » constatent les faits; les révoquer en doute, ce serait ajouter » l'outrage aux malheurs des infortunés qui en ont été les » victimes. La Chambre des vacations voulait consoler un roi » si bienfaisant , dont les malheurs présentaient à l'Europe » rlonnée un si étrange contraste avec ses vertus. Des mo- » tifs aussi puissants auraientr-ils pu égarer des magistrats » impassibles comme la loi dont ils sont les garants? La Cham- » bre ordonna la pnbliciUion de son arrêt pour annonœr sa » résistance au\ eiuteniis de l'État. J'ai honoré mon nom en » souscrivant cet arrêt. Voilà les considérations qui ont déter- » miné notre conduite; si vous nous demandez nos motifs, )» vous les découvrirez tous dans le désir du bien public et » dans l'amour de nos devoirs! »

Ces nobles accentsd'un magistrat courageux et éclairé, d'un bon citoyen et d'un sincère royaliste, étonnèrent TAssemblée, et provoquèrent de la part du coté droit des a|)|)lau(lissements frénétiques. Après que cette agitation se fut calmée, M. de Montmorency dit quil était vivement affecté des malheurs signalés j>ai- M. le [>résident Daugeard ; mais faisant allusion à

la position du roi , que le président de Bordeaux avait rcpré- Umh

sentee comme malhcm-euse, il s écria : a Doit -on compter pour

» rien les eonsolations que le roi a aigoiird'hui d'être entouré 1790

» <î*un peuple libre et qui le sera toujours , quels que soient

» les efforts des enuemis de la révolution, w MM. de Croï et

de ClennoQl-Tonnerre s'écrièrent qu'il était plus difficile de

disculper le président de Bordeaux des phrases contenues dans

son discours, que du fait môme dont il était accusé. M. de

Cleniiont— Tonnerre s éleva avec force contre les insinuations

de M. Daugeard, relativement à la position du roi, à laquelle

œ fidèle et courageux Bordelais avait fait allusion dans ces

paroles de bon discours : « Le roi était venu épanclier sii dou-

1 leur au milieu de vous, ce roi si bienfaisant, si digne de

1 Tamour de ses peuples, dont les malheurs présentent à

» 1 Europe étonnée un si étrange contraste avec ses vertus,

» et qui s'était plaint avec attendrissement des cruels effets

B de la licence ! »

Ces nobles paroles, prononcées par un royaliste, frappèrent vivement les oreilles républicaines: elles provoquèrent im murmure général, et, chose étonnante et fâcheuse pour quelques nobles familles, le premier cri de désapprobation sortit des bouches de quelques aristocrates abusés. Tout le monde avait mis la main à la grande œuvre de destruction ; la société se suicidait avec un incroyable empressement et me joie infernale !

M. de Montmorency fut chargé de faire un rai)porl sur l'affairo de Bordeaux; il le lut à T Assemblée le 2i avril. Le rapporteur y avoue que le comité dont il faisait partie n'y avait plus aperçu un délit national, puisqu'il ne lui donnait qu'une sim))le iniprobation.

« La plupart des expressions les plus fortes, dit-il , étaient MonUetar, > susceptibles d*un double sens qu'on devrait toujours inter- » prék i avec inHulçrence.)) Sinindière préoccupation des esprits prévenus 1 11 commence le rapport en disant : « Que nulle in-

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