‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 56 sur 172 · GENSONNÉ · texte numérisé non relu

GENSONNÉ

Annand Gensonné, né à Bordeaux le 40 août 47 se consacra de bonne heure anx pénibles iravanx du barreau, Litraiv. et ae distingua dans la profession d'avocat. Devenu honune de ~~ toi, il se fit remarquer parmi ses concitoyens par la hardiesse

de ses opinions politiques et par de grands moyens inteUeo~ gessossé. tucis. Il partagea les tloctrines de Guadot de Vergniaiul, et forma avec eax Hllustre triumvirnt talc iits, de courage et do convirtions républicains qui (iovint le i;oniR' du j>arti giroodin. Il aimait les innovations politiques de son temps, «A par fougue, par passion ou par caprice, mais bien par vne prédilection à la fois réfléchie et instinctive; il y voyait le bonheur de la France et du monde.

Prévenu en fhveur de ses propres idées, à dé&ut de bonnes raisons, il s*appuyait sur des sophismes; à la place de la féalîlé, il se contentait de Tapparence ou de Tombre. Dialecticien sévère et obstiné, du reste, il n'entraînait pas, il con- Iraiguait, dit Laïuarlmc ; N)n arcruuu'iitation était «solide; ses défauts étaient dans ses prejuj^es cl dans l'exaltation do ses idées démocratiques. Il estimait ses deux amis; il admirait leurs beaux talents oratoires. 11 votait toujours avec eux; mis plus honune d'État qu'eux, et penseur profond, il ne soumettait jamais ses opinions ou son vote à ceux d'un chef. Au début de sa carrière politique, il ambitionnait le pouvoir; mais'il en connut plus lard les dangers et les illusions. Dans

Livroiv. los débats publics et la discussion des affaires, il aimait à Chjp. 3. prouver les grandes ressources de son intelligence et la puisjyj,- sance de sa logicjue; mais il se souciait fort |)eude toute autre gloire politique. Il présida souvent avec distinction l'As-^'nibltk; législative et la (ionvention : son élocpience «'lait froide et sans élévation; sa diction grave, correcte et réflécliie; mais elle [)ortait presque toujours l'empreinte irritante d'une mordante ironie et d'une Aj)reté nei veuse. Procureur-syndic t\c la commune de Bordeaux, il déploya dans cette charge toute l'acrimonie d'un esprit malade et toute l'antipathie [K)ur los doctrines religieuses que la lecture de YEitcyclofmlie lui avait inspirée. 11 conserva toujours ses sentiments, et, dans sa carrière i)olili(pie, ne cessa jamais d'être le disciple de Voltaire, l'ai^^itre de l'incrédulité. Envoyé connue commissaire dan< \.\ Vendée, et ne [K)uvant pas vaincre les anti|)alhies politiciues et religieuses de ce pcu|)lc chrétien et royaliste, il rentra à Paris avec ses implacables ressentiments contre les nobles el les prêtres, et, dans un discours froid el étudié, exhala toute sa colère contre ces deux classes des citoyens français. Il poursuivait tous les jours de sji haineuse colère tous les ministres; il se chargea du soin de prouver qu'ils étaient tons traîtres à la nation el au roi, et s'efforça de déchaîner le^ passions |)opulaires contre le ministre de la guerre en |)articulicr, dont il demanda la téte en expiation de ses forfails.

Au mois de septembre ( 1792), il fil décréter que dans les villes oii le Corps législatif tiendrait ses séances, l'ordre de sonner le tocsin, ou de tirer le canon d'alarme, ne |)ourrail iHre donné que par le Corps législatif, et cela sous |)cine de mort. Ses sentiments républicains étant connus, on le nomma membre du Comité diplomatique, demi le but était d'alTaiblir I)eu à peu la royauté el d'en préparer la chute. C'est |)endanl CCS fonctions qu'il déploya son fanatisme républicain contre les princes frères du roi, contre les ministres, les prêtres insermentés el les émigrés, dont il lit ordonner le séquestre des

biens. Voyant quo l inlrii^ue jouait un grand rôle parmi les Livre iv. reprëseataots cl tlaus les ministères, Gcnsonné demanda, dans un discours substantiel , rempli de bonnes raisons et de vues 1793 don peiriotismc éclairé, qu'aucun membre de TAssemblée ne — pftt accepter ou remplir des fonctions politiques avant l'ex- f^^^^** piration de dix ans, à compter du jour de la promulgation de la Constitution. L'Assemblée rendit ce jour-là un éclatant S7 Octobre, komiage à la portée et à la sagesse de cette motion politique : elle se leva spontanément et en masse , les chapeaux en l'air, par un liioiufinciit iiihliiiclif, et la dwréta au milieu courrier frand(^pl^lsbruyantsaI)[)laluli^sements. Ce tut l un des plus beaux jours de la vie polilique de (iensonne.

L'influence des Girondins offusquait l'ambitieuse fierté de Robespierre; il jura de s'en débarrasser; et s'appuyant sur les Uaratisles, il les accusa d'agir de connivence avec la cour, 4e vouloir enlever la Convention, détruire la Constitution et ^rger les citoyens. Gensomié l'attaqua corps à corps, et l'apostrophant avec courage, lui dit : « Tranquillise^vous ,

> Robespierre, vous ne serez pas égorgé, et je crois mc^mc « que vous n'égoruiM t-z personne. La bonhomie avec la- «• quelle vous repm luisez sans cesse cette dourereusi; iuven- » lion, me fait craindre seulemeiiL que ce soit là le plus cui- » saot de vos regrets. Il n'est que trop vrai, l'amour de la

> liberté a aussi son hypocrisie et ses tartufes. » Gonnigeux, mais toiqours harcelés par Robespierre, Danton

et les Maratisles, les Girondins crurent devoir se rapprocher de la cour, afin de faire rentrer dans le cabinet ministériel BoDaod et ses collègues ; ils ne réussirent pas. Leurs condi^ tfons étaient inacceptables ; ils furent refoulés vers les anarchistes. !>e 10 août en fut la eou*îéf[uence. Leurs relations avec le roi, quoique alors tres-< (iu>(itntii)nnelles, furent mal interprétées: la lettre rédigée par Gensonné fut signée par les trois princi})au\ Girondins. Cette lettre, remise à Boze, peintre da roi, et par lui à Thierry, valet de ce prince, fit naître des

Livre IV. soupçons, qui, brodés par Robespierre et les Jacobins, prirent (.hjp. .>. ^^j^^ j^^j caractères d'une véritable connivence avec

1703 C'^'sl 3'*^""^ commença la lutte «les Jacobins contre

les Girondins. Les Jacobins voulaient réi?ner par la terreur et commander aux esclaves; les Girondins voulaient dominer l'Assemblée et établir une sage et véritable république. Les uns voulaient aller à la démagogie la plus effrénée ; les autres voulaient une république fc-dérative; mais ils n'eurent pjis l'idée d'aller au 21 janvier ! Ils voulaient rap|)el au peuple, connue un moyen de siiuver la vie du [)rince. Robespierre parla contre l'appel, mais Gensonné et ses collèsçues le réfutèrent avec un succès conq)let.

C'est Gensonné qui , le premier, fit décréter que chaque citoyen devait porter une carie de sûreté, sous pcMne d'iMœ arrôté connue susjxîcl; il demandait très-souvent la punition des égorgeurs de septembre, dont Tallien, Danton et plusieurs autres députés avaient été les complices. Il fut le premier, si nous en croyons Guadet , qui pro|)osa la suspension du roi , que Vergniaud rédigea en projet de loi. L'appel au |)euple, qu'il voulait, fut rejeté : alors, entraînés pur la majorité, et craignant de se compromettre en ne suivant pas l'exemple de leur collègue, les Girondins votèrent la mort du roi! Gensonné reconnut que si, conime juge, il devait appliquer la loi, comme législateur, il croyait devoir examiner si la peine <lc mort pouvait être commuée en une détention per[K»luelle. Cette pensée ne fut pas favorablement accueillie. Gensonné finit par voter avec Vergniaud, Jay, Ducos, Garreau, Fonfrède, Duplantier et Dcleyre, contre le sursis à l'exécution du jugement, et différa en cela de Guadet et Bergoin, qui votèrent pour.

Jeté dans la même prison que les autres , il conser\a toujours sur ses lèvres, dit Lamartine, l'Acreté du sarcasme, ce sel corrosif de sa parole, et se vengeait de ses persécuteurs par son mépris; il fut condamné à mort le 3 1 octobre, à l'ilge

de trente-cinq ans, avec nne vingtaine de ses coUèguea. Nous Livre iv. parlerons encore de loi à la fin de ces articles lûographiqoes.

Noos trouvons, dans la Vie parlementaire de Vergniaudg — pr M. Touchard-Lafosso, cette anecdote, que nous croyons Gk^mmi^. devoir conserver ; elle reflète de Thonneur sur la mémoire do nos deux célébrilcs girondines. Nous n'en garantissons pas la Térilé.

An moment de l'arrestation des vingt-un rcpréscntanls, Guadet et Gensonné habitaient la môme maison , sous la sur- TÔUanoe de deux gendarmes. Une occasion favorable leur fol oflerte pour s'évader, au moins à l'un d'eux, pendant qiu* Feutre s'ellbrcait de raisonner et d'argumenter avec les agents do pouvoir. Une lutte de générosité s'établit entre les deux nais : chacun d'eux conjurait l'autre de fuir, et motivait ses aolUdIations sur ce que les jours de son ami étaient plus pnkîeux que les siens, plus utiles à la patrie. Gensonné pui- SiS argiunenLs dans l'incontestable supériorité dca UilenUs flcGuaflet. w II impôt le à mon pays, disait-il, (}ue j aille seul » à i'échafaud ; en me pt^daul , il n'aura ))as à refi;retter un

» talent extraordinaire Je ne valais qui lque chose à la

» tribune que par quelqu<*s ('laiis d'âme , qui . malsré leur « énergie, étaient élouiVés parles rugisseintiils de la lin»( i(é. " Opendaul, j ai ass^^z marqué dans la n'-volnlion ci dan^ nus » foDctions législatives, \n)uv croiic (|ue ma mort arradii'ia » les Français à leur eoufiablc indinV'rvncc sur les maux qui " les mcnaiM'nt ; quand cet évt'il sera donne, ce sin» à lt>i , « Guadet, et aux hununes qui (inl ton énerf!;ie et tes talents, 1 à rallier les l'rançais autf^iur des bons principes, à raïucnor » le n-gne do la justice v[ de rimmaiiilc! »

ijf dévoùnient lu'roique , dit l'auteur que nous avons cité , Cf' dévoùnient liéroïque à l'amitié et à la patrie , dont on ne retrouve l't^xcînipb! que dans les fabuleuses traditions de l'antiquité, celte réalisation sublime des débats de Pyladc et Part. A. ss

Livre IV. OroftUî à Tauliil de Diane, furent ( onfirmës par le sloïcisnio non j:bap.3. ,|jyi„g subliiîio (l'une épouse qui allait devenir mère... Giiadel l>]93 consentit à fuir; Gensonné fut enferiué à la Force avec vingt — de ses collègues; mais l'un et l'atitre arrivèrent au même Geii«oait£. terme, quoique par des chemins différents. L'échafaud fut le dernier théâtre de leur gloire.

6RAKGEKEUVE (JACQni-A^iTon»).

GiAiiessEttVE. Sur un pi m inférieur à celui des trois célèbres Girondias dont noub M nons de parler, se présente à nos regards un autre Bordelais ; c'est Grangcnouve , homme droit , honorable, et ennemi des abus réels ou prétendus, contre lesquels la France, depuis quelques années, nWait cessé de crier.

Grangeneuve (Jacques-Antoine) naquit à Bordeaux en 4760, d'une famille généralement aimée et respectée. Après avoir 3uivi avec distinction la carrière du barreau , il fut marné substitut du procureur du roi au commencement de la révolution. Gomme tous les jeunes gens de son temps , il aimait la Fi ance et eu désirait la iîloire et la prospérité. Les nou- ^iulx principes a\ai(>at pour lui , comme jwur presque tou5 ses «oiilf uipoiains. les pres{i2:es d'une régénération sociale d un cluuiiu iudétinissîible, quilui tirent oublier les vieilles traditions de sa famille, les douces habitudes de ses jeunes années et son respect pour les vieilles institutions de sa patrie. Homnif' d'idées courtes , dit Lamartine , mais droit et inflexible, ii n*aspirait qu'à servir l'humanité en soldat obscur ; d'un esprit assez élevé, mais négligenmient cultivé, fl n'avait rien à offrir à sa patrie (]uu son bras, sa bourse et sondévoûmcntaux intérêts du nouveau système politique. Cher, lui , rien n'était eo rés(»rve quand il s'agissait de servir son pa\s. lliirdi, niais |)Cii pre\()\anl, ii donna, dans phisn'urs cirronslanres, des preuves de son courage : il ne consultait que son coeur et son (lc\oir: mais fanatique de la liberté , il se signala par son ardeur

Thien.

Histoire de ta

ni'roliilitiii, iiv. VJH.

Chap. S.

) défimdre les oouTelles doctrines qiii devaient , disait-on , ly. fonder et consolider cette liberté , comme l'élément le plus indispensable au futur bonheur de la France. De là vient

rpxccntricit^ irréfléchie fie ses opinions; de là, des écarte rc-jreltables , quchjuefois mal inlerprétés , souvent inspirés [Kir un ai deul patriotisme , et toujours conformes , selon sa raison peu éclairée en jK)lilinue, uu\ priii( i|)es rejj;ar(l(\s ;ilors rofiinie st?uls capables de nvidre à la France >nn aiUique pros- ^iitt' et SI i^loire. r.iin'"ni do al)u> , Il (U'IcsUiit l'ancien rvjriûjL*, qu on décriait œiiiine en élaiil la source; mais en Ira- \iiillanl à l'extirpation de ces abus , il ne portail jamais imo. main sacrilège ni sur 1 autel ni sur le trône. Selon lui, c't'tait k (Innble base de i ordre social : c'était le fondement «h; ti«ui\ cl itlitu c cjii on allait construire , le gage assuré d tui Imtdieur on croyait entrevoir dans le lointain. Pour lui. on religion H en [loîitifpie , au coiiuncncemont de sa vie parlementaire, il Dévoyait que Dieu et le roi ; il Ic^ confondait dans s'on amour, bjyal et conruinl , il ne sfiupninnuit jamais cbez les autres sentiments contraires au bien, et se laissait bien souvent cniraincr à des fautes qu'il coonul, regretta et expia plus îïï ! i>;ir ses remords. Les succès de Vcrgniaud , de Gundet, 4e Fontre<te, enflammaient son ambition; il aurait voulu leur rfssembler, les dépasser même, et ne s(* laissa malbeurcusoiDenl que trop souvent entraîner hors des voies de la UiodéntioB et loin de ses antécédents, par leurs conseils et leurs Gtcmples. Il suivait ses imprudents guides, qu'il ne |K)uvait pas arrêter ; et ne se doutait pas qu'en tras aillant à l'exlirpalion des abus, il sapait tous les principes de Tordre social et lançait la France dans la carrière des révolutions dont nous M voyons pas encore la fin.

Giangeneuve était peu fait pour la tribune : il y brilla cependant quelquefois, et eut l'honneur bien souvent d'en- <)oarir la haine de Marat et de ses inâmes séides. M*"^ Rolland ne raimait pas: il ne voulait pas se courber, comme d'autres,

lAxrc !V.

Cbap. 3.

Gbahcbsmvs.

aux pieds de cette femme supérieure, dont le génie avait subjugué presque tous les Girondins. Il la reconnaissait toute- 1^ puissante dans son salon, mais il ne youlait pas en recevoir le mot d'ordre. Fonfrède, qui le connaissait mieux qu'elle, disait, en parlant de son collègue Grangeneuvc , que c'était le patriolibinp nu^ine, et que sa tête était comme certaines torches qui s'alliinu ut trop vite, mais qui éclairent en Iji ùlaiil.

Très-sou\cnt le mot majesté retentissait aux oreilles des ennemis du roi, dans les communications officielles; il offusquait les amis de Tép^alité, et provoquait parfois des éclats scandaleux de la haine des démocrates contre le roi. Crangeneuve crut qu'il était convenable, et même nécessaire, d'6ter cette pierre d'achoppement, pour prévenir le retour de tant de désordres : il demanda et obtint la suppression de ce mot dans les communications officielles qui devaient avoir lieu entre le roietrAssombloc. Il croyait, par des concessions, désarmer les ennemis du p! ince, et maintenir, aux dépens d'une qualitication hoaonlique, mais nullement nécessaire, le respect poor sa personne et pour sou autorité; il se trompait : les concessions, en politique, ne sont, pour les uns, que des actes de faiblesse, et pour les autres, que des triomphes. Il ne faisait qu'aider les ennemis du roi à miner le terrain autour du trAne, pour y ensevelir plus tard le roi et la royauté !

Dans une autre circonstance, sous l'empire d'une semblable erreur, il prît la défense des Suisses du tè^^mesoi de Ghâteaa- Vieux, qui furent condamnés aux galères pour avoir pris part à la révolte de Nancy. Il ne connaissait pns loute l'étendue du mal, et son cœur ne se méfiait pas de -mhi entouracro: niai;? mieux ('•i lairé par ses propres réflexions, par une [)lus loiu^ue expérience des hommes et des choses, et surtout jiar les exct'!? des Jacobins, que son âme généreuse s'empressait de flétrir, il se repentit amèrement de son extrème crédulité et de sa défense des hommes dont les crimes déshonoraient sa patrie. Environné d'assasàns, et réduit à disputer sa vie aux mi-

«Tables qui voulaient la lui arracher, l'infortuné Louis XV( i.ivre iv. M» réfugia au &ein île la Convention. Les k^u ésentants tléci- ^^'^ lièrent qu'il serait loiiédans l'enfeintc de 1" \s>eiiib!('(' ot c;arflé par un (lélaclicfin ni de vins;t-cinq lioiuincs. OmMijucs lidèlcs senileurs s*^ i^lis>t'rent dans rinti'ricin- vl voulurcut à tout Ghascesecte. pri\ y ri'stcr pour garder le prime. C.o\U: conduite parut il range et peu ri'uulière à (Quelques députes, (iranîieneuve nn'vovjint des d«'>oitlres dans la salle, adopta leurs ith-es; et liwreux de l'aire cesser un état de choses anormal et eoiitraire au règlement, dcnnnea la présence de ees hommes, qui ni;issiient sans autorisation, et avec (pii les ministres et les amis du roi entretenaient des communications actives et incessantes. « Je demande, dit-il, en vertu de quels onlresces » gens-là se trouvent là? Comment voulcz-\ous (jue l'Assem- • blée répondit de l'existence du roi « si nous laissons appro- > cher de lui des hommes que nous ne connaissons pas? »

Giangeneuve, dit-on, eut tort dans cette circonstance : mais avant que de le condamner, a-l-on l)ien réfléchi à la situation des partis, à la probabilité d'un conflit et aux a ITi euses scènes qui auraient pu >'ensiiivi i > ? S'il était ennemi du roi et partisan (le l'anarchie, il n'avait rien de mieux à faire que de ])riVipiter les conventionnels les uns contre les autres, et se délire, par un coup de main, et du roi et des royalistes. Mais non; U croyait prévoir le danger, et il aurait voulu le prévenir et le conjurer. Nous savons aujourd'hui qu'il dirait sauver Louis XVI, et que, sous les menaces de la guillo> line, ildéclara, à la lace de la France, qu'il ne se reconnaissait pas le droit de ju^, moins encore celui de condamner son ni. Loin d'étoufibr sa sensibilité naturelle, son stoïcisme républicain ne se préoccupait que d*nne chose, la vie du roi, fii lui paraissait compromise entre les mains d'une po^piée iniciunies, dont il ne connaissait ni les sentiments ni les anlâiédenls. Il craignait un enlèvement; et toute tentative pour l'eflêctuer eftt produit infailliblement d'afireux malheurs. Son

Livre IV. esprit était, suis doulc, 1Vi\i)1k' dn {înnircr qui en n'sulUMjul

Oap. S. , ■ . ^ y

|)oar le roi ot jwur la (convention. Son cœur, coinnic reux de

1793 presque tous les gens de son Ai;e , s'abandooDaii aux prcteodus charmes d'une régénoration politique. On ne voyait que l'cxtirpation des abus, le règne de la liberté civile et politique, un régime constitutionnel à la place des formes trop arbitraires et vieillies de l'ancienne monarchie. En un mot, on se berçait de rêves, on se repaissait d'utopies illusoires et irréalisafAes. Grangcneuve faisait comme presque tout le monde; mais il ne voulait pas le désordre, et il aurait donné sa vit» |)()ui ^ )Mser\er celle de son roi et de la famille royale. Il en a donné la preuve dans un moment solemu-l, .s(jus la menace de la jîuiUotine, et à l'honneur éternel de son nom. « C'était, » dit M*"" Rolland, le meilleur humain qu'on pût trouver sous » une figure de la moindre apparence : d'un esprit ordinaire, » mais d'une Âme vraiment grande, il fit de belles choses avec » simplicité, et sans soupçonner ce qu*elles coûteraient à d'an- » très qu'à lui. »

Au mois de février 1792, il fit plusieurs discours trèsremarquables et empreints du {Kitriotisme le plus pur et des sentiments les plus élevés. Ses (Varls [)arlemenliiires provenaient de ses préjug(*s: son t (rur n'était jamais resjKjnsable «les fautes que son inqirévoyancc habituelle dans les inextricjibU's embai ras de la pi^ditique l'empôchait de bien voir et surtout de bien apprcn ier dans leur portée et dans lems conséquences. Il désirait rendre sa patrie heureuse sous un nouveau r^ime, et doter la France d'une l^;islation plus équitable et moins absolue. C'étaie^nt les généreuses inspirations d'un homme de bien, malheureusement sans expéneace au milieu des écueils; il était facile à gagner, piirce qu'il était sims méliaiicç, et avait conçu une indicible horreur pour Ip> failles K'elles ou imaginaires quon imputait aux mimslrcs cl aux courtisans.

C'est avec ces idées qu'on peut s'expliquer l'emportenieot

GaAXCENKDTB.

et les aoce&tâ d'indignation de Grangcncuvc , le 25 février : i^ivr» iv. il ne pouvail se contenir* quand il entendit parler d'un nommé latode, qu'on avait gardé dans un cachot pendant trente-cinq 4795 ans. Le nom de M"* de Pompadour (ut mêlé à ce triste récit; et (00s ]es afiligeants détails de cette trop longue captivité, punition affreuse pour une coupable étourderie d'un intrif^unt, soulevèrent d'indignation l'honnête cœur du généreux Grangeneuve, au point de lui ai lac lier cette exclamation : « Trop t lard elle est venue, cette iiismrectioii qui nous a délivrés » des horreurs que coramellaicnt les concubines des rois ! » Cûuinie les autres Girondins, il faisait la guerre aux ministres, dont ils convoitaient les portefeuilles; mais des ministres du roi au roi lui-même la distance n'est pas grande; et les coups qu'il dirigeait contre les serviteurs de la couronne, atteignaient le prince lui-même, comme on peut le voir par son discours du 23 mai.

Grangeneuve prit part, avec les Girondins, aux mesures quamencrent le 10 août; mais lémoiii dos sd-aes al)on)inables qui se passtVent alors à Paris , i! courut un profond dégoût, une horreur indicible pour les anarchistes et les Jacoi)ins. Naturellement imprévoyant, il ne songeait pas qu'on creusait sans s'en douter, pour la plupart de ses collègues an moins, m abtme, oik tous ensemble. Girondins et Jacobins, ils allaient être engloutis avec le trône et l'autel. Quelques jours après, il apprit que les membres du Comité de Surveillance se réunis- Siient pour prendre certaines mesures, a6n de diriger les délibérations et la conduite de la majorité. Grangeneuve, no consultant que son cœur et les intérêts de sa patrie , les dénonça, le 9 décembre 1702. et s'éleva avec énergie contre l'atroce tyrannie de Maral, qui, par ses écrits démagoiîiques et incendiaires, poussait le peuple à égorger plusieurs nieinbrcsde la Convention, qu'U accusait faussement de tra\ ailler à sauver la monarchie et à détruire les institutions républitaiiKS.

Livra IV. La bonhomie de Graiigoneuve fut souvent [)rise pour de ClnikS. Lâcheté; mais, dans ce moment, il faut en convenir, il fal- 1793 lait un i;rand degré de courage pour s'élever contre Marat, Danton et Robespici rc. Il ,illa môme plus loin, et demanda, au nom du comité dont il faisant partie, un scrutin épurat^»irt', pour découvrir les traîtres, les instii;att'iirs des inallicni-s blics, afin de les expulser de la (convention. Mais Uni< les efforts des (liroiulins furent impuissants: le langage d*' (irangcneu\ e et de ses amis ne lit (pi imler daNaotaue les Monlagnarrls. Ils se turtnit ; mais c'était pour ix'spiier el se prépjircr à une nouvelle lutle. Klle ne tarda f)as à axoir lieu. Maral | soublia au point de noter d'infamie les hommes qu'il acciLsait. j (luadet et Vergniaud scî préparaient à ré[K)ndre; mais Gran- ' eeneuvp , indigné, s'avança au milieu de la salle, et, d'une voix vibrante, I interpella et le somma de donner les preuves de ses notes dintamie; sinon, il le stigmatiserait comme nu ^ calomniateur. Dès ce moment, quoique faible de canictère, • il se lit craindre des Jacobins. Ils comprirent que c'était un homme capable de gciHM-euses résohifions. M""" Koiland avait raison de dire qu'il avait Vdme grande : les Jacobins crui*cnt devoir s'en défaire, ils l'enveloppèrent dans le même décnH d'accusation, avec les autres Girondins. On lui réserva le môme sort.

Mamtenant, que fant-il penser des écarts el du langage de ce Girondin? Homme faible, timide, quelquefois courageux quand il s'agissait d'accomplir un devoir, ses fautes, tant condamnables qu'elles soient, ne furent que le résultat de son imprévoyance, des actes d'imprudence, le fruit de Tentrafaiemeat el do mauvais exemples. Dans les assemblées politiques, surtout en temps de révolution, on ne s'appartient pas. La conduite de vos amis est contagieuse t vous vous y conformes sans vous en douter, surtout quand, dans votre nuance politique, il se trouve des hommes de génie, qui vous snbjugnenl el vous entraînent malgré vous. Tout le monde voulait le

bonheur de la France; mais les moyens proposés pour y atteindre n'étaient j)as los inèiiies. Ou voulait oxlii por les abus de la cour, les abus des ministères, les abus du clcri^é, les abus de tout le monde; celait une chimère, que cette insaisissable perfection que l'on voyait dans le développement des institutions rrpui)lieaiiies. Pour extirper ces abus, il fallait crier, jui;er et condamner: on voulait èlrc patriote. Lescliari^es fl les éternelles criailleries de l'opjHjsUion turent cons!<l(''rées comnïe l'expression et la mesure d'un louable j)atriotisme. Granî5cneuve, homme d honneur, esprit minlioc ro, dit Thiers, mais d'un caractère dévoue, crut dcv oir l'aire comme les auti*es. L exeniple de «?s nniis l'entraîna à l'oubli des convenances, de ses antécédents et de ses nobles traditions doniestitpies : mais après le 10 août, il comprit l'étonduc,' de ses fautes, et s'eiron;n, par sa modération et la sagesse de ses paroles et de sa conduite, de réparer ses torts et de se faire pardonner ses imprudentes excoalridtés. Les Jacobins voyaient des abus partout : le roi lui-même en était le plus grand. Après avoir miné tout l'édifice, ils renversèrent le trône, et, au grand scandale du monde, ils mirent le prince en jugement. Les circonstances, disait-on, en faisaient une nécessité; mais la nécessité ne saurait ^nmi légitimer un crime ou excuser une lâcheté. On meurt, on ne se souille pas. Grangeneuvc le comprit ainsi : Qoiuid il vit l'appel au [)euplc repoussé par fiarrère, Robespierre et la majorité, il demanda la parole, et déclara, avec me courageuse franchise, quUl ne pouvait ni découvrir ni supposer, dans les termes de son mandat, le pouvoir d'accuser, de juger, et encore moins de condamner le roi à subir la peine de mort; qu'il n'avait jamais accepté ce mandat de ses oommettants, et que, s'ils avaient eu l'intention de le lui donner, il n'avait jamais eu celle de s'en chai^fer. Il reconnaît et avoue, avec sa loyauté habituelle, « qu'on avait tout mis » eo œuvre autour de la Convention, tous les moyens d'in- « fioeucc capables d'arracher anx représentants une sentence

Lim IV.

Cluqi.3.

GiAxccsiim.

Histoire de la Ilérolution, lim VIL

Giu:icE.xet;vE.

Livre IV. » tle mort. I.a mort de Louis n'affermira jws la rrjiublique; ClMp.3. ^ contraire, elle attirera sur la France de grands maux, î 4795 » La liberté d'un peuple n'a jamais dépendu de la mort d'un

» homme: je ne voterai pas pour la mort ; je suis d'avis qu'il » vaut mieux voter la détention. » On demanda un sursis à l'exécution du jugement: Grangeneuve et Lacaze voyant que toutes les démarches étaient inutiles, refusèrent de voter. Leur abstention équivalait à une désapprobation de la procédure : rœuvre de régicide était presque consommée, mais le sang du roi n'entacha pas les habits du girondin Grangeneuve, Sa noble et loyale conduite, dans cette terrible conjoncture, suilit seule pour effacer tous ses torts.

Dans le rapport de Saint-Just, Grangeneuve fut signalé comme l'un des chefs de la conspiration fédéraliste. Il ckuivit, en juillet, à la Convention, pour désavouer et blâmer les entreprises de ses collègues. Il afiirma qu'il n'était pas sorti de Paris depuis l'insurrection du 31 mai, et montra un grand attachement à l'unité et à l'indivisibilité de la république. Chabot s'éleva avec force contre cette lettre, qu'il ({ualifia d'artificieuse, et déclara qu'on devait reganler « ce député de » la Gironde coinuie un rebelle, qui devait partager le son » de ses collègues fuyanl.s; rebelle d'autant plus mepnsa- » ble, que c'est un lâche, qui s'est caché dans quelque souler- » rain , pour échapper à la détention oii le condamnait la » loi. »

Sur l'avis de Bréard, l'Assemblée vota le décret d'aocusation contre Grangeneuve et Condorcct.

Condamné à mort le 31 octobre 1793, Grangeneuve réussit à sortir de Paris, et s'enfuit à Bordeaux, oiion le cacha quelque temps; mais Ysabeau , plus fait, dit Amédée Thierry, pour ôtre inquisiteui (jue magistrat d'uti jK uple libre, découvrit sa r(Mraitc. Le généreux Grangeneuve fut trahi par roiivrier qui avait fait la cachette oii il s'était réfngii' avec son nialhcareux frère; ils furent sacrifies l'un et l'autre le même

jour, le %i décembre (1). Le représentant avait quarante- Livre iv. trois ans, et son frère, Jean, trente-huit ans.

M"" Bolland n'aimait ni Yergniaud, ni Grangeneuve ; elle 179s admirait réloqaeace de Ym; et ne pouvant pas amollir le — caractère probe et austère de l'antre, elle s'efforça de le cou- ^^"^'"'"^ vrir de ridicule , et fit courir sur son compte l'anecdote suivante, dont l'absurdité seule suffit pour en faire justice. Ccpemlant , cet épisode de la vie parlementaire du Girondin a éuî iikis en voîîue, et accrtklilé comme vrai par des écrivains intéressés, qui visent, non {«s à la vérité historique, mais à faire vendre leurs compilations.

Selon ces faiseurs de livres, Grangeneuve assistait, un jour du mois de juillet 1792, aux discussions sur la déchéance du TOI : on délibérait sur les moyens de compromettre la cour, afia de sévir contre elle sans faire crier à rinjustice. « Il » serait à désirer, s'écria Chabot, ({ue la conronne fit attenter » aux jours de quelques patriotes; ce serait une cause infail- » liblc d'insurrection et l'occasion d un jiiuu\ «'nient salutaire.» Grangeneuve, assis dans l'embrasure d'une ckhscc, écoutait froidement l'avis du Jacobin. Sous les traits les plus calmes, et la physionomie la moins expressive, il cachait toute la grandeur d'Ame des stoïciens, sans mélange de leur orgueil ; il se laissa impressionner par les accents animés de Chabot; et l'attirant, enfin, dans nne pièce voisine, il lui dit : « Pai B été frappé de votre judicieux raisonnement; mais les tyrans > sont lâches ; ils ne nous fourniront pas l'occasion désirée. » Or, ce qu'ils n'oseront pas tenter, il faut le faire, et le leur » attribuer. — Comment l'entendez-vous, retlemaiida l'ex-

(f) M. AmMéc Tliicrry donne, sur la dcrouvrrto fit* la cachette de Cpanmcnriivc, ti sur la manière dont ii fut livré à Vsabcau , des détails controuvés et inexacts. Kmi ROitt «mpeettons de les démentir : il ne fat trahi que par le misérable ouTrier Vi avait été bien pa}-è poar ù\n to cachette, et proboldefflent mieux payé pour rivoiméMoverte.

GlusemBVVK.

Livre IV. » capucin surpris? — Rien do plus simple : Que l'un de nous cinp.3. ^ ^ j.^^ ^^^^ ^^.^ (l'une rue par des hommes dévoués à

i705 * ^ liberté, et le lendemain, on accuse la cour, en montrant » au peuple le linge ensanglanté du mort , comme Antoine » exposa jadis la tunique de César auK yeux des Romains. » — Écoutez, citoyen Ciiabot, ma vie n'est pas fort utile; » trouvez des assassins, et je me dévoue. — Ah ! moi aussi, » je veux partager votre gloire. — Comme vous voudrez; un » seul serait assez; deux produiront plus d'effet. Il n'y a pas iiloirc a cela; nvn taisons pas de bruit. — Je me charge, » dit Chabot, de tout disposer. — Je vous attends, répondit » le sloïque Girondin. »

Peu de jours après cet entretien. Chabot entra chez Crangeneuve en se frottant les mains. « Tout est préparé, dit^-il. » — Eh bienl dit le Girondin, fixons le moment : demain » au soir, continua Grangeneuve, en sortant du comité, pas- » sons rue Saint-Honoré, au Louvre; c*est une rue peu fré- » quentée, et notre affaire sera bientôt faite. » Ils se séparèrout pour faire chacun son tostainent, régler ses a (Ta ires et marcher à la luort, sans prcocciiiiaiion, sans st^ucis, comme les Spartiates nian hanl aux Tiicrniopylcs.

Le lendemain, Grangeneuve lut lidèie à sa parole ; mais Chabot ne se rendit point. « Allons, se dit l'im))assible Giron- » din, il aura, sans doute, abandonné l'idée du partage; » qu'importe, j'y vais seul, cela suffit. » 11 passe, repasse, mais point de détonnatîon, point de balles patriotes pour en faire un martyr l II rentra chez lui, plein de mépris pour Chabot, et dit en se couchant : « Parbleu, mon lit, je croyais » bion n'avoir plus besoin de toi. » Le lendemain, Grangeneuve rencontra (lliabotà l'Asseniljiee; et apr(»s lui avoir dit que c'était le sa( rilicaleur et non la victime qui avait manqué au sacrifice, le saisit par le bras, et lui dit : « Monsieur, soyez » tranquille, je tairai ce qui s'est passé entie nous; car rien » au monde n'est plus pitoyable que la fanfaronnade de l'hé-

.-ij,.i^cd by Goot;'

» rdisme. JTaime mieux la franchise de la lâcheté, et je vous ^ '""^^ i^*

» conseille de tous y tenv. »

Tout ce récit n*est qu'un oonte de la façon de M"* Rolland, ms qni se réfute lui-môme. Nous avons déjà vu que Grangeneuve et Chabot n'étaient pas alors bien amis, et, cependant, l'excapucin, d nprès M"'" Rolinnd, appelle Grangenemc jikhi ami! Graneeneuve était l)on q)oux, bon père; jamais il ne se serait permis de taire un acte si absunlement cléraisoimable. Son stoïcisme n'allait pas jusqu'à plonger sa veuve et ses orphelin», qu'il aimait, dans le deuil et la consternation , et ceU, par QB acte vil, lâche, sans portée, sans utilité, et pour se cou-fonner aux fanatiques suggestions d'un moine apostat. Celui qui, en présence des menaces des Jacobins, refusa noblement de voter la mort de son infortuné prince, n'a jamais songé à s'offrir comme une victûne, ponr faire massacrer toute la famille royale et toute la ( i>ur. Grani;encuvc, sans doute, a t'ait, comme presque tout \v monde, de lirandes fautes, dont il se repentit et (ju'il s eiioi ra de réj)arer plus lard par un langage plus convenable et une conduite sans reproche ; mais il n'a jamais été assez vil pour vouloir faire imputer à des personnes innocentes un crime gratuit, qui aurait flétri les derniers jours de sa trop courte existence.

Naturellement bon; trop confiant à une époque oii la confiance et l'amitié n'existaient presque plus; trop loyal au mîlien des traîtres; monardiique par sentiment, par son bon sens et par les vieilles traditions de sa fauiille, mais entraîné plus lard, par les distours des novateurs et le courant de l'opinion. VLTS UQ n'giuie républicain, oii il croyait linnnement pouvoir enter sur la vieille tige de la royauté en France les institutions moins arbitraires d'un gouvernement représentatif; imprévoyant et imprudent au milieu des écueils; concentré, mais impressionnable ; facile à séduire et à entraîner, mais cœur droit, ennemi du despotisme, de l'hypocrisie et de fanarchie; bon époux, bon voisin; faible en plusieurs circon-

Livre VI. stances, ferme et hardi en plusieurs antres; faisant le Inen . Cliap.3. sans ostentation, condamnant le mal sous toutes ses formes; 1T03 coupable par imitation, niais ass(^z généreux pour sacritiersa vie plutôt que de compromettre la paix (k> sa consrionc-e ou (le Iraliir ses (levoii"s : voilà (ii .ifi;Lencuvc. Sa luui l niiuHTÎtée, sur l'échafaud , tut rexpiali<»u de ses torts : on ne peut j»a>; jeltr à sa mémoire le reproche d'avoir sur ses habits une £?milte <lu sang de son roi , que d'autres ont si làclu;uu iit abandonne ! Il oui des torts; il n'eut pas celui d'être régicide !

ClUXCCXBDVF.

DUCOS (Ju»<PiA!iço»).

Dicus. Ducos, l'un des plus hardis et des plus spirituels Girondin*.

naquit à Bordeaux en ITtî'j ; il lit ses humanités avec- dislin( tion, et brilla dans la société, à Borrleaux, par son amour des belles-lettres, une poésie douce et suave, un commerro agréable et une passion vive et invincible pour la défense et la propagation de la liberté. Peu éclairé sur la religion , oo plutôt imbu des doctrines anti-sociales de Voltaire, de Rousseau et des encyclopédistes de son temp», il regardait la religion comme une institution qu'on pouvait réglementer par la police cl moditier avec le sabre. Il voulait la liberté pour tout le monde; mais tout cela n'était qu'une mystification ; car . ' il la refasail aux ministres de la religion; et, dès sa (Kemière

96 Octobre apparition à la tribune , il épancha avec violence sa baiae ' ' contre les vénérables prêtres, qui, par des motifs graves, puisés dans leur conscience , refiisèrent le serment à la Conhstitaticn. Non content de faire des lois civiles, il aurait voiilo pâiétrer dans te sanctuaire le plus sacré, la conscience, poar y exercer le despotisme le pins exécrable, et asservir aissi à la volonté du prince ou du magistrat, les smilimenls, la volonté , tous les secrets de l'homme. Sa haine s*épaacliait souvent sur les nobles, la cour, et môme sur le roi. Le 3 aoAl 47d2, le ministre présenta à TAssemblée une dépêche do roi.

où ce prince exposa ses molifrî pour maintenir la paix ol s(»s Liwe IV. moyens iras^uri r le succès iK la i^uerre , si I on xoulail la déclarer. On en (îenian<ln l iinpri sa-ion; mais Ducos s'y opposa, ^793 par le luolif que « ce flu» miienl exprimait des sentiments dont — » le roi n avait pas donné de? garanties suflisantes; parce que, » dit-il . si nous disions aujourd'hui à la nation : vous pouvez » compter sur le roi, [»< u( » ti ■ tn quelques jours nous se— » rions forcés à un douloureux désaveu. » Le même jour, Pétion commença à [larler de la d('H h(''anee du roi! On va vite quand Ton desi end, et jamais on ne court si loin que quand on ne sait oii l'on va. Les Girondins ne s'arn^taicnt pas devant de petits obstacles : ils croyaient pouvoir s'arrêter sur la pente; mais ils glissèrent au milieu des écueils, et ûnirent par tomber dans l'abîme, eux-mêmes et le vaisseau qu'ils étaient diaigés de diriger.

L'anarchie s'étendait en raison de la violente activité des principes républicains. On voulait tout changer; et pour cela, ils cnirent devoir tout renverser. Les Jacobins ne voulaient rien qui pût, même indirectement, rappeler la puissance royale; ils poussèrent plus loin leur fureur d'innovation, et demandèrent qu'on efiaçAt partout l'efligie de Louis XVI. « Cette efligie scandaleuse, dit Ducos, se trouve encore sur > les murs de cette Assemblée. Je demande que les oommis- » saires de la salle la couvrent de la déclaration des DroUt • 4e rHonme^ »

Quand il s'agissait du jugement du roi , les Jacobins qui Faccnaaient ne voulaient pas lui donner des conseils. Ducos repoussa cet avis si barbare, et vota pour qn*on lui donnât mon plusieurs conseils. Cette opinion, conforme aux principes de la justice et de rhumamté, prévalut; mais, malgré cet acie de générosité, il se laissa dominer par les circonstan» ces; et au moment de l'abolition de la royauté , il sentit que les Girondins étaient dépassés , et comprit que pour garder leur position, il fallait confondre leurs voix avec la voix géné-

Ddcos.

Livre IV. raie, cl vntor iino ni(\siire arréuW dans l'esprit de la majorité. Cbap.s. g^^^ l'empire de ces fâcheuses iupressioos , et cédant à ane 1195 prétendue nécessité, qui ne saurait jamais forcer un lionnéte homme à agir contre sa conscience , il s'écria : « Rédigeons » à l'instant ce décret; il n'a pas besoin de considérant. Après » les lumières que le 10 août a répandues sur nos al&ircs, le » considérant de votre décret de la royauté, ce sera l'histoire » des crimes de Louis XVI. » Malheureux Ducos! que ditesvous? Ou vous lo croyoz, ou vous ne le croyoz pas. Dans le preuiicr cas, ( i ^(nii prfuvos; sans elles, il ne vous reste que vos pa>Muii>; clk- w vous justifient pas. Dans \e second cas , vous mentez à volru conscience , vous cédez à une prétendue nécessité, ]>our flétrir la vertu, calomnier l'innocence; et encourez au tribunal de la postérité, pour le déshonneur de votre mémoire, la responsabilité la plus redoutable! La république fut alors proclamée d'une seule voix ; mais avec des sentiments divers, oh se mêlaient la crainte et l'espérance.

Ducosétaitplusspirituel que i» ofond, plutôt poète qu'homme d'État; moins ardent, moins éloquent, plus gracieux et aussi réfléchi que Fonfrède, son heau-frcVe, dont il parle en ten u s élogicux dans s(^s Icllrcs à ses amis i]o Bordeaux : « l.e du- » parlement de la Gironde , dit-il , doit beaucoup au zèle et » a l'activité de cet excellent jeune homme (Fonfrède). S'il » continue, comme je Tespère, à marcher d'un pas ferme, la » république tout entière lui aura de grandes obligations. » Ducos parUiit très-rarement : ses amis, à Bordeaux, qai lui croyaient de grands talents, blâmaient son silence. Il repondit qu'il aimait mieux agir que parler, servir la chose publique, qu'arranger des phrases ronflantes pour capter une ombre de tiloui'. Ducos se trompait : dans ce temps-là, parler bien, c'était ap;ir : les Jacobins pailai(*nt et agissaient, et s'efforçaient de faire passer leurs idées dans la ealéij;'>i'e des faits: la parole et leur audace lew asservirent le peuple. Ducos essaie , cependant , de s'excuser de son silence. « J'ai cber-

i cbé, dit-il, à rendre quelques services, jamais à remporter i-i' < « » des succès. lai satisfait mon amour-propre; j'ai quelque- ^ ^' I fois contenté ma conscience. Ma santé, d'ailleurs, toujours ^^i^ » laof^issante depuis le mois de septembre, ne m'a pas laissé ■ I rasage de mes facultés, je ne dirai pas oratoires, mais dis- I cutanies; car tn sais que les poumons de Duchesne sont • plus puissante dans une assemblée, que la rai<M)n même avec » ane voi?i grêle et aiguë. »

Au jugement de Louis XVI, Ducos se montra cruel : il vota bmort de son roi, sans l'apiN^l au peuple, sans condition; il vola contre le sursis à rcxécution do jugement , et suivit en tout lefii[)> c l i>artout l'exemple de son beau-frère, Fonfr6dc, qn'it afectiemoait toodrement : c'est une tache ineffaçable sur leur inénnoire ! une cruauté inutile et injustifiable ! La Montagne ne leur savait [ms plus de gré de cette impitoyable rijeueur.

Au conimonooment de juin 1703, on répandit lo hruil à courrier tmn

Paris qu'une arnifc , sortie de liordciiux , marchait rontre la

. , , TjutolîOB.

Gjn\«'iilinn. Duplaolier, député do la (lii'uud»;, dérUna quil

m- Voulait |xis Otre le représentant d'un peuple sous les armes, qui allait diri.uerses coups sur ses frères les représentants à la < incntion, ni (^trc soupçonné d'être partisîin du fédéralisme ik-s habitants du Midi; il annonça qu'il allait doniuM- sa d(''ii»ission. « Je nahaiulormerai point mon poste, sVvi ia Dums, dans * les circonstances orageuses : on a parlé <ruta2('s; eh bien! s je resterai pour en Atre un à Paris contre les entreprises « de mon département , dont je me déclare j es|Kinsablc. Du- » planlier (st un làclie , qui met nn-dp<«ns do ses devoirs " sûreté pei^sonnellc. Je demande que si» démission soit ' rejetée. » On passa à l'ordre du jour sur les instances de Ducos.

Duplantier répondit, par une lettre à ses concitoyens, qu'il n'avait eu rintention de blesser personne , ni do donner de la consistance à des bruits sans fondement; qu'il avait cru

s* Part. A. S9

UvrelV. devoir, dan;^ celte* circonslanco, faire sa prolesMcm tU; loi, et Cba]i.3. p|-Quvei , par une déniarcJie éclatanlc, la pureté de h*» intennns horreur pour la gucrro civile et les décliiremenls

— inlérieui'S de son [>ays; en un mot , fju'il ne voulait répondre DucQs. qiiQ f^!^ ^ gyjg disposé que celui qui a parlé » de moi, à me rendre caution de mes concitoyens ; les talents » et la gloire ne sont pas le patrimoine de tout le monde; » mais, au moins, j'ai cherché à faire le bonheur do ma pa- » trie. ^ Êtaît-<:e là une épigramme sur Texaltation du \9nga^i' ci l'excentricité de la i-uiuluile politiijiie de IJucos? Nous n'en suivons lieii. Duplautier s'était trop avancé; il ne s'est pas justitié : le fait ap(>artient à l liistoire, et la parole de Ducos s'est imprimée sur la mémoire de ce \Achc député de la Gironde ; c'était l'empreinte du fer sur le dos d'un criminel !

An mois de juillet, an certain Levasseur, du parti montagnard, vint dénoncer une grande oonspiratbn anti-républicaine, dont les ramifications embrassaient tout le Midi, depuis Marseille jusqu'à Bordeaux; c'était l'ouverture d*une campagne contre les Girondins! Ils sentirent ce jour-là la pointe du poiî^nard des Jacobins! Ducos se leva avec courage, et i^si.^la pour que cet homme lût scrupuleusement interrogé, afm de siivoir au juste à quoi .s'en temr sur cette con?<piration, et si réellement on refusait lt\s assignats, couime il prétendait , ou bien si ces bruits n étaient pas répandus à dessein pour indisposer le peuple contre ces deux villes, qui avaient toujours bien mérité de la patrie. La malveillance y était pour beaucoup : ce n'est pas aux villes qu'on en voulait; mais on espérait frappei-, par-dessus leurs murs, les têtes de leurs iUostrcs députés.

0 AoiU. Dans le moi> d'août, il |)r l encore ladéfenst* desHonlelais,ot aliinua, d après nue lelire particulière, « (pi'a jx'ine les Ho r- » délais ont-ils apjiris l'inlànie rébellion de Toulon, quilssi; » sont empn!s.s(is de levcj un bataillon pour marcher oontru » cette ville. » Mais llube.«ipicrre , indigné contre Iccarac-

— 4oJ —

(ère fier ei indépendant dos Bordelais , lui répondit : « 11 tivr . iv

» faut remercier les patriotes, trop longtemps opprimés, de ^''^

» Bordeaux; nmis-anssi il faut punir les chefs do la conspi-

> ration bordelaise (Vergniaud, Guadet, Ducos, etc., etc.) ~~

1 Déâes-vous des fausses nouvelles que les aristocrates de

» Bordeaux iinaginonl de répandre, [hmv lunupvA' votre cré-

t. ihiliii . , on d( M iiitM' lieu , voire vij^ilance. Il n'y a dans

fi Bordeaux (jue les saiis-eidolles qui <f)ient resU'.> (ideles à

» l'unité de la république; le reste est du la l'action scclcrate

» qui si^;ca dans votre sein. »

Ducos et Fonfrètle restèrent cloués sur leurs bancs, et foudroyés par cette calomnieuse hardiesse du chef des Montagoards. De toute la phalange girondine, ils étaient les seuls et deniers débris 1 Le torrent grossissait tous les jours, et ils se doutaient bien que leur sort ressemblerait à celui de leurs collègues proscrits. Ils auraient jju fuir; niais l'honneur leur conmiaQdail de s'appuyer sur leur innocence et de braver le jxîfil.

Enfin, ils sont déclarés couimbles de conspiration contre runité de la république; maî< n'ayant rien à se reprocher, ils restent toujours prisonniers volontaires à Paris. Célèbres à la Goinrention par leur étroite amitié, les grâces de leur esprit, kurs figures distinguées et leur extrême jeunesse, ils conquièrent les sympathies affectueuses de presque toutes les fiasses des citoyens. On vent les sauver : on leur offre des moyens de sortii- de Paris; niais l'austère Konfrè<le ne veut |«s, par sa fuite, accréditer les soupçons que ses ennemis avaicnl rê|>andus sur son pali lotisinc Ducos s'échappa; niais ay.int appris, loin de la capil^ile, que Fonfrè<le,son beau-frère, ' liiit détenu à la Conciergerie, il revint généreusement à l*aris; et «'étant fait ouvrir la porte de la prison, y entra et toiiilia dans les bras de son ami. Fonfrède devînt moins triste ; lluoQs lui avait rapporté la moitié de son être ! P&uvres jeunes ^! ils se consolaient, ils s'égayaient, ils folâtraient sur le

^ kjui^cû by t^oogle

Docofl.

Livre IV. seuil de Téternité, et s'étourdissaient, en quelque sorte, dans ciup. 3. l'enivrement de leur amitié. Toujours ensemble, toujours io- I différents à leur sort, ils lisaient, ils causaient avec leurs co^

détenus; ils écrivaient des vers en présence de la mort, dont ils pouvaient (K^à pressentir les rudes étreintes; ils affectaiont nuhiie une oxtrc^inc çraîtc. et no redevenaient jamais stiitux ou tristes qu'à la [x'u.sée de leurs fenunes cl de leurs enfants ! Ils niarrhaicnt ciiscinble, se tenant toujours par la main. Inc laj*mc venait parfois mouiller leurs [laupières ; niais cette larme était un souvenir de la famille. Quelquefois la douleur oppressait leurs cœurs; des souvenirs tendres, des affiectioas intimes et domestiques, venaient accabler leurs esprits; mais concentrant toutes leurs affections, autant que possible, en eux-mêmes, ils se jetaient dans les bras Tun de Taulre, et dissipaient leurs chagrins, leur tristesse et leurs crsùntes, par la coninmnaulé de leurs peines et de leurs périls; ils ne tenaient plus au niondu quv par leurs familles. I.a vie, du rc^le n'était plus j>our eux fpi'nn réve ; ils en altendait'ut la lin avec e^iline, cl jouaient, pour ainsi dire, avec la mort !

Nous raconterons leurs derniers moments dans le cbapitre suivant.

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