CHAPITRE IV
XMkt Mocnpbique sur Boyeh-Fonfrtd« (lean-Baptiste).— Sa vie politique , etc.
Jean-Baptiste Boyor-Fonfrède naquit à Bordeaux en 4766, et se distingua de bonne heure par de brillantes études, des ~~ talents précoces, une grande maturité de jugement et un ar- dent amour pour la liberté de sa patrie. Tout jeune, il se fwmàjn.
lança dans les débats bridants de la politique; il y mûrit son mk'Uigt'nce , prit, (Unis les assemblées oii se discutaient les (it'SlimVs de sa jwtric, une place distinî?uée comme orateur etJuOmc comme homme jM>UUque ; mais il linit CDimue les autres Girondins, sur Técliafaud , à l'âge de vingt-rsept ans. SoD père, qui était à la tétc d une opulente maison de commerce, le fit voyager bien jeune; c'était un bon moyen de compléter son éducation, que de lui fournir Voccasion d étudier lai-mème les mœurs, les usages et les lois des peuples étrangers. Le jeune Fonfrède s'en trouva heureux: il passa une grande partie de sa jeunesse dans la Hollande, et y respira Tair (if l;i liliortéconstitutioniH li« , qui a a\;ut [)a.> eiu:ori" péuéuéon FraiHv cl lurniait alors le premier élément de l'existence et (le la prosjiérité des Provinces-l nies. Kentn; en France, i! épousa la sœur de Ducos; elle était le lien qui unissait ces deax amis et leur consolation dans leui-s peines. Ils vivaient comme frères , et leur manière do voir, d'agir et de penser, était absolument la môme : l'un n'avait pas de secrets pour l'autre, et, à Paris comme à Bordeaux, une même ftme semblait animer ces deux corps. Vergniaud était pauvre; ces ]< unes amis le prièrent d'accepter un logement chez eux, rue (le Cliiliy. 11 aci cpia, et suivit peut-être trop l'impulsion que.
dans leurs opinions plus avancées, ces jeunes re|vésciilaiit!:
donnaient à cel alhlèle apallii(]vi(\ H les aflectionnait parsîoôt et par rcconnaissjuicc; celait jxjur lui ua devoii", ear on lu traiUiil comme un ami.
Après avoir passt» (jiu hjuc U'injKs à Taris, FonfnVle crut avoir éluclié et compris son monde; il écrivit à son pète, il lui lit part <le ses obsiM va lions sur ses rollè£;ues. « Verij;niau(l, dil- » il, est la uloin' de la ( lonvciitioii : vous connaissez ses la- » lents, SI |»i<il)itc et son palriotiMne. Je le vois de prî's; it » est inai'ccssihlc à tmilc soluclion coninie à toute rraintè. » Je ne lui connais ([u iin di-faul, nn peu d'opalliir- ^\,\\)- li' » caraclèreet (|uel{[ue prej)('nsi(»n au (1«M'0urni;tMMenl . CiiKulrt. M lionmK» d'un magnifique talent cl d un ^nhlifiie cnurai:''. M s'est iuiin(»rlalis<'* le 10 août: sii vie n*[M>nd aux ealoiiinic? » dont on Tabrcuve. Granj^eneuve est le (Kilriotisme vivant : » sa létc s'allume troj) vitt; ; niais elle éclaire en brûlant. » Gensonné est un homme de ressource : il «liscute bien. Il a « eu quelque temps la passion de gouverner; elle est éteinie » en lui. »
Fonfrèdc aimait de {lassion la révolution cl abhorrait k dcs{iotisme. l'n roi constitutionnel lui semblait un prodige, et la ]K)ndération des pouvoirs, comme en Angleterre, lui apparaissait comme une machine trop compli(|uée {M>ur niarcbcr longtemps sans briser ses rouages. On lui citait le gouvmement aurais; mais cet exemple n'était pas conciliant. Dans ce pays-là, ce n'est pas une monarchie consUtutionnelle qn'oi admire, c*est une aristocratie monarchique. Les Francaitt, d'ailleurs, ne ressemblent en rien à ces aristocrates insulaires : en France, on voyait la plus ancienne, la plus illustre noblesse du monde; dans les Iles Britanniques, on ne trouve que des parvenus : la noblesse y avait succombé sous les coups de Henry VIII et des Réformés. La Chambre des député (alors The House of Commons) ne se composait en grande partie que des fils, des gendres ou des parcnls des lords, des évéques
ou (les |)ei*sonna£îes aristocratiques; les deux Chambres, au fond, n'en faisiiient ([u'uno.
Téte chaude, Fonfrède avait une mur izrimi\v. et tçénéreuse: il se plaisait dans la société de M"'*^ lloUaud ; il puisait dans ses entretiens ses plus nobles inspirations. Le génie de cette fenuDe lui apparaissait comme une pnissance : sa beauté était à ses yeux quelque chose de céleste, qu'on adorait à genoux, et sa politique celle qui convenait le mieux à la France. Il manquait rarement à cesintéreseantes réunions qui se tenaient chez elle; et c'est là que, par ses intimes rapi)orts avec les grands honiiiics du temps, il acquit ce hni, ce brillant, qui, dans les dtuniers u iiips de sa vie parleinciilaire , distingua son éloquence <'l hii lit duiuier, |>our un moment, la place que la captivité et la mort de Vergniaud avaient laissée vacante. Il détestait les égoi^geursde septembre, et aurait voulu une république sans tache; malheureusement, même alors, elle tt*eut que trop de taches sur le masque qu*on lui avait donné; mais un peu plus tard , au 21 janvier, Fonfrède luimême aida les Jacobins à la couvrir d'un voile de sang I
11 s'habitua facilement aux cris de» cannibales qui l'onlonniicnl, et sa bonté naturelle siibissiiit, sans (pi il >'vn doutât, les iiDpn^ssions de la foule. Il eut une prolonde hdneiir [)our 1rs crimes de se|iUMnl)re, et, plus tanl , i! parlait sous la direction de l opimoQ publique, comme Dantou et Robespierre, de la mort du roi, qu'il vota sans hésitation, sans crainte, sans remords. Dans une lettre à ses parents, à Bordeaux, il parle de la mort prochaine de Louis XVI avec le calme de la plus froide impassibilité, une s(6lque indifférence. Écoutons-le : « Louis XVI va laisser sa tôte sur l'échafaud. Cet événement, » si simple en lui-môme, cnvisti^'é pur chacun de nous sous » différents as{>ects, est aussi di\eisemeiil allciidu de chacun. » Un restfï de superstition, mc^lé à je ne sîùs quelle vague in- » quiétude sur l'avenir, le tait redouter de quelques Ames » timorées; mais le grand nombre le désire : la liberté et la
Livre IV. » léiçalilé lo coiiiinandent . autant (|iu' la justice uni vei"srl [p.
(.hiip. 4. ^ sacnlico osl ç^'ixnd : tuiulaiiHU'r un lioiiiuit' à iiioi l ! im,n ^7j^ » cœur se révoile, il géniil ; mais le devoir pai le , je lais taire — » mon cœur. La peine est justo, très-juste ; je n'en veux point
oNKREbL. ^ d'autre garant que la sincérité de ma conscience. Quelques » membres de la €k»nventicNi croient qu'il sérail utile de surit seoir jusqu'à la paix; c'esl une demi-mosure; elle ne vaut » rien. Nous nous perdons, si nous nous épouvantons de notre » ouvrage. C'est au moment où tous les potentats de l'Europe » se li|B:ucnt contre nous, que nous leur offrirons le spectacle » d'un roi supplicié. »
Qu'il est triste, mon Dieu! de lire aujourd'hui ces lipues, dans lesfjuolles Fonfrode a déposé le souille tle la haine la plus implacable ! Quelle aveugle fureur dans ce cœur républicain, naturellement bon, mais corrompu par les circonstances ! Avec quelle adresse, quel hyprocrite attendrissement, il s'efibroe de pallier son tort et de justifier son injustifiable vote r^icide ! Pourquoi toutes ces roses, ces raisonnements sophistiques? Cétait pour pré[>arcr les esprits, à Bordeaux, à la mort du roi, qu'il qualifie d'événement iimpfe et naturel; à la mort dun homme, qu'il veut suj»plicier parce qu'il est loi. et parce que les rois se liguent contre de j)elits txraiis qui veulent preiiflre la place du meilleur des rois, de celui que ses peuples a\ aieul appelé et appelleront toujours le restaurateur de la liberté ou France ! Quelle tache sur la mémoire de Fonfrède î quelle pitié de voir ce fier Bordelais plaidant sa propre cause, et justifiant son déplorable serment, que la postérité condamne ! Il vota la mort, sans aptiel au peuple et sans sursis. « Je me » dépouille, dit-il, même de cette haine vertueuse que l'hoi^ » reur de la royauté inspire à tout républicain contre tous les . » individus nés aupus du liùne. Je vote la mort!! »
î-os Gironduis cioyaient avoir fondé à t4)Ut jamais la république en France, et lavoir cimentée du siuif? d'un roi. lU±i> 1 le torrent qui avait emporté la royauté devait bientôt après
engloatir tes Girondins cux-mèmcs. Les premiers coups fu- Livre iv. leot dirigés contre Yei^aud, Gaadct, Brissot et autres cory- *' phéesdn parti ; niais Fonfrède ii*étaît pas encore devenu l'objet de la haine des Jaoobins. Il ne tarda pas à s'apercevoir que — te même aoH lui était réservé. Une nouvelle attaque contre Fcnratw. les Girondins fut préparée pour le 12 mars 4793. Vergnîaud répondit le lendemain à Marai et consorts; et, le même jour, Frafrède, indigné, épousa la cause de ses concitoyens, et dénonça, dans une brillante improvisation, le Comité d'insurrection, qui voulait tyranniser la France. « Gtoyens, dit-il,
* êtes- vous sitôt fàtigués de votre ouvrage? Youlez-voussauver » la liberté? Ah ! sans doute, oui, vous le voulez, et cepen- » dant , lorsqu'un comité d'insurrection vient de vom être > dénoncé; lorsque \om Ht^ avertis qu'auprès de vous, dans » celte ville, nn comité de stipendiés étrangers veut sajRT les » fondements de la république que vous avez fondée; lorjr- » que CCS i)i iiiimds t»nl demandé votre téle; lorsque le eonstMl » wncral de la commune vous a dénoue»' lui-même i\u\m a » voulu fermer les barrières et dissoudre la Convention, car » c'est la dissoudre que d'égorger quelques-uns de ses mem- « hr^K lorsfjiie ( ('ttc nuit u est pn^ cloi^iuk' peudaiil la(juelleuj»
• t'->)M-i,iii taire ceurber vos froul-s s* »u> de nouveaux maîtres, » \<:us l>aluuce/., \()U> liesilez à frapj)er cmix. (|ui avaient cdii- " jiué In perle de la lihertf'. Vfnile/.-V()u> donc savoir si leur » empire e>l léger et leur joui; d*)U\ et commode? » Ici. on linterrompt; il enfeinl une \(u\ (fut l'accuse, lui au»i . de conspirer avec les (iirondins; et il repond avec loute 1 énergie *\m\ cœur indigné : « .Non, je ne sui> d am un parti; je ne » veux appartenir à [KMSonne; je suis à ma con-i ietice et à » mon jwys. J'acquitte une d(;tte sacrén*, lorsque je viens rtv » veiller du fond de vos cœurs cette énergie républicaine, » qui seule peut sauver la patrie et vous. »
Cette bnilante improvisation, relevi-e par des gestes signilicatifsde sa profonde imliicnation cl de son souverain mépris
Livre IV. pour Ics Jacohiiis, produisit un effet magique sur la Conven- Chjp.4. presque toute l'AssenibUk; se leva, en criant mille fois
1703 bravo! La motion île Fonfrède fut adoptée. — Pendant la lutte des partis, Fonfr(\le fit preuve de beau-
Fo?«mÈDE. ^^^^^ simtç-froid et de siïgesse : il contenait les uns, stimulait les autres, et ne demandait à tous que l'union, la modération et la cessation des commotions intestines, si nuisibles au commerce et à l'industrie. Le pin était cher, la confiance nulle, le numéraire très-rare, et, pour comble de misère, la famine et une sorte d'épidémie décimaient la jx)pulation. Bordeaux demande des secours, et dé|)cinl en coulcui^ noires le triste tableau de son état physique et moral. Fonfrètle fait de cette demande une motion législative, et représente le commerce et l'industrie de Bordeaux comme anéantis. Mais
Mars 1793. un membre lui demamle des explications sur l'autorisation que, d'accord av(ic Ducos et Gensonné, il avait donnée, sous leurs signatures de représiMUants, à quelques négociants, pour aller chercluM- «lu blé dans le Nord. Fonfrède, indigné et hiesst' jus(pi'au vif, donne sur sa conduite de courtes et satisfaisantes explications, et s'écrie : « Je commence à concevoir ce sys- » tème de diffamation suivi par des honunes sans courage, » mais non sans audace, sans Udents, mais non .sans ambition , » sans vertu, mais non sans |)opularilé, et qui emploient tous » leurs efforts à ravir la leur aux meilleui-s citoyens; mais ils » se flattent d'un vain espoir. Interrogez mes concitoyens : ils » vous diront quelle a été la pureté de ma vie; soumettez » notre accusateur, Duhem , à la même épreuve. Pour moi, » je l'abandonne au mépris qu'inspirent ses lâches imputations » et ses atrm'es calonmies. »
Cette brillante inq)rovis;Ui()n, inspirée par un sentiment tK'Svif, mélange de nïépris et d'indignation, impressionna fortement la Convention. Fonfri^de fut considéré ce jour-là comme l'un des premiers orateursde l'Assemblée; elleadopta sa motion, et prêta 2 millions à l'administration municipale de Bordeaux.
PO!IFIlàDB.
Le règne de la terreur arrive, et les attaques se renoiivel- i^'vrc iv. IcDl coDtre les Girondins. Ils deviennent plus timides : la crainte ^^^^ enchaîne leur langue et glace leur courage. Vergniaud par- ^703 lait quelquefois, Fonfrède souvent et avec fermeté» et les autres presque jamais. Fonfrède, ardent, mais moins impétueux qoe Guadet, calculait les dangers moins que lui , mais n'avait pas auttint de ressources politiques ni de puissance oratoire. Ambitieux romme rii'ns(»iiné, il aimait à se distinguer de la loiili'-. la gloire de la tribuno cliatouillait sa \auilé; et l'idée de briller dans un eoniité, une assemblée, ou même dans un salon du beau monde, était le i)ut où se dirigeaient les petites prétentions de son ambition et de son orgueil. Gensonné ne se bornait pas là; il portait ses regards plus haut. Il se croyait foit et mis au monde pour être ministre: un portefeuille seul pouvait satisfaire l'immensité de ses désirs. Moins apathique que Vergniaud , l'éloquence de Fonfrède s'élevait bien haut , mais ne |)ouvait jamais suivre le vol hardi de l'aigle de la Gimnde. Sfin coiiraiîe était celui d ua jt nue honune qui se laisse dominer par une seide passion qu'il veut conlenter: la |Kission do Fontrede était l'amour de la liberté. Pendant Taiinée t793, il demanda souvent la piirole surdilTérents sujeb, et toujours avec bonheur. Au mois d'avril, il flétrit, en termes énergiques, la trahison de Philippe-Égalité, et opina « qu'il i fallait garder comme otages les Bourbons ; et que si les » tyrans qui sont allés rejoindre Philippe-l'igaltté, et auxquels » ils ont livré nos collègues, osent, au mépris du droit des » gens, porter sur les représimtants du peuple un fer assas- » sin, tous ces Bourbons soient traînes an sn[)|)lice; que leurs » létes n»nlent an pied de l'éclhifaud , qu'ils disparaissent de » la vie, connue la loyanle a disparu de la républi([ue, et que » la terre de la lil)erte n ait ))lus ù sup|K)rler leur exécrable > existence ! » Ce langage si dur, cette déclamation furibonde fat applaudie! On voit par la où élait tombé la plus polie, la plus douce, la plus intéressante des^ nations européennes; la