Livre V
Cliiip. 3.
allégués étaient que ce Comité (îtait « couiposé (rullra-révo- » lutionnaires, dont le but était d anéantir ia liberté; qu'ils » ne communiquaient pas avec les représentants du peuple . D et que tous les bous citoyens réclamaient contre leur ty- » rannic. En conséquence, ils arrêtèrent que les membres » composant ce Comité , leurs adjoints , agents et employés, » se rendraient sur-le-cliaiii|) un élut d'arrestation, et que les » scellés seraient apposés sur tous leurs papiers. »
Tout cela était bien ; il fallait du courage pour réaliser oc vœu de Doua Tliérésia. Il cxpénlièrent au (j)iiiité de Saliil public une copie de cet arrêté, qui semble inspiré {^ar la houle du passé plutôt que par la justice. Mais la lettre de Peyrend'Herval les avait devancés à Paris , et la réponse du ùmiiè de Salut public dévoile tous ces nuserubies assassins; elle portait en substance : « Qu'il est des circonstances oii, si l'ho- » manité réclame quelques égards , elles ne doivent jamais » atténuer la vigueur du gouverneuiont.... Était-il p>liliijik detKrreurt, » dc proclamcr Tarrété du 16 pluviôse (4 février), surtoui à etc.» eic. ^ Bordeaux, où Taristocratie mercantile a macbiné le fédé- » ralisme et tué l'esprit révolutionnaire ? Cet esprit était-il >i » bien assis qu'il pùt supporter sans danger cette éclatante » mesure? Avaitr-il pénétré dans les comptoirs du négociant
» tismo? Le Coiiiilé a donc cru utile de suspendre cet I
» arrêté ; il a cru devoir vous faire quelques observations
» rapides. Vous les pèserez dans votre prudence, et vous les » comparerez avec la situation politique où vous êtes. »
Ces observations, dit Prud homme, qui connaissait biens*»» inonde, portaient qu'il n'était pas temps de mettre la justice à Tordre du jour ; qu*on ménageait trop les négociaDts; qui' lallaiL révolutionner Bordeaux comme Lyon ; que laCoiiunl^ sion militaire s'était permise de condamner seulemeot à des amendes des hommes qui devaient porter leurs télés sur IV cliafaud , tandis que c'étîiit avec du sang qu on faisait la justice du peuple.
Prudhomnie.
Voilà la réponse de Paris ; c'était une censure directe de Livre v. Taliien; c'était la pointe du poignard que la vengeance de ^•'•T-"*- Peyrcn-d'Herval dirigeait contre la poitrine du procoasul et ^-jjj (le Sii belle Thérésia ! Taliien se sentit atteint : il s'attendait à iHre arrôtë de jour en jour ; il fut seulement rappelé à Paris. Il quitta Bordeaux avec Thérésia le 22 février, et suivi de quatre républicains du club National, qui allaient témoigner à la Convention en faveur de son zèle et de son inaltérable (tatriotismc.
Depuis l'arrivée de Peyren-d'Herval à Bordeaux, la fureur des Maratistes de la section Franklin était portée à son comble; ils auraient voulu révolutionner le monde, et les cris de leur folie propagandiste s'élevaient au diapason de la rage. Ilsenvoyèrent des députés à la Convention, avec une adresse, pour qu'elle expédiât vite aux colonies des commissiiires habiles, afin d'y propager les bons principes de la république française. Cette conduite étonna fort les Jacobins de la capitale, car on y disait alors que Bf)rdeaux était devenu le centre d'une réaction fédéraliste ou royaliste; que Taliien et Ysabeau étaient partis pour les fitats-Unis sur un vaisseau chargé de plasieurs millions. Ces bruits se démentaient les uns les autres, et la Convention y découvrant les traces de (jueUjue malveillance particulière , se montra moins hostile à nos proconsuls. Dans cet intervalle , TaMien était à Paris : il y resta inrngnifo quelques jours pour étudier l'esprit public et laisser au temps le soin de calmer l'effervescence provo(|uée par des mensonges. Enlin, il .se présenta le 12 mars à la Convention, rassura l'assemblée sur l'excellent esprit de Bordeaux, réfutai avec nKxlération, mais en termes chaleureux, ses calomniateurs, qui disaient que le nuxlérantisme était le caractère distinct if des Bordelais, et que les représentimts n'y faisaient pis leur devoir.
Quelques jours plus tard, il monta encore à la tribune; et ayant entretenu la Convention longuement sur le même sujet,
il lira de sii poche une lettre qu'il venait de recevoir de son collège Ysabeau, à Bordeaux, et dooi nous ne domieronft id qu'un court extrait:
35 VealOsean II (15 mars 1794).
« Bordeaux est dans ia môme situation où tu Tas laissé.
» Décadi dernier, j'ai parlé fortement, au temple do la Raison, » sur la nécessite de conserver la chaleur révolutionaaire dont X» nous avons besoin, et sur les dangereux effets du modéran- » tisme, qui s'accroche à toutes les branches. Ces vérités ont » été vivement senties, et le résultat en a été 1 ai restation de » quelques-uns de ces oisifs qui abondent dans les grandes » villes, et qui inspirent une juste défiance. Jai tonné aussi » contre l'agiotage, qui semblait vouloir se relever, et jai n engagé les citoyens, au nom de leur propre intérêt, à dé- » noncer les manœuvres sourdes des scélérate qui spéculent » dans l'ombre sur la misère inihlique. Nous tenons déjà deux » de ces messieurs , et leur aâaire sera bientôt ûnie. Uêm » inquiétude sur les subsistances, etc., etc. »
Voyant qu'on ['écoutait avec attention, Tallien forma brusquement la lettre, et s écria avec toute i énergie que pul donner le sentiment de sa force : « 11 se trouve en ce mo- Tft ment-ci à Paris un grand nombre d'intrigants bordelais; ils » vont partout calomniant l^rdeaux et les représentants qui » y ont été envoyés. S'il ne s'agissait que de nous, je ne se- » rais pas venu aujourd'hui fixer l'attention de la Convention » nationale ; mais ces calomnies sont, je le déclare, répandues » par des hommes perfides, qui veulent perdre et affiuner » Bordeaux. Il est de mon devoir de rendre justice aux ha- » bitants de cette commune; je répéterai ici ce que j'ai dit » au Comité de Salut pubUc: Bordeaux ne sera jamais révo- » lutionnaire comme Paris, par exemple; mais les lous y » ront toujours observ ees avec exactitude, et les mouvements » révolutionnaires donnés par le centie suivis avec emprt^
> scinent. Bordeaux est entièrement rendu à la république. Livre v.
, . . . . . Chap. 3.
» Mettez en réquisition ses vaisseaux , ses magasins , ses mar-
» chandises , et vous n'éprouverez point de résistance. Il est 1794 » môme quelques négociants que vous pouvez employer uti- » Icment dans les circonstances actuelles : forcez le commerce
* à réparer ses eiTCurs; présentez-lui-en les moyens; ordon- » nez, et vous serez obéis.
» Telle est en ce moment, Citoyens, la situation politique » de Bordeaux. Six mois d'une Commission pénible m'ont mis » à môme de juger les Bordelais, et je ne crois pas m'ôtre » trompé dans l'idée que je viens de vous donner de leur ca- » ractère.
» Mais je dois ramener votre attention sur l'état actuel de » ce département, par rapport aux subsistances; cet état est
> des plus affligeants. Depuis huit mois, ses infortunés habi- » lanls sont réduits à une demi-livre de pain par journée ; » dans le district de Cadillac règne , en ce moment, la disette » la plus absolue ; les citoyens des campagnes se disputent » l'herbe des champs; j'ai mangé du pain fait avec du chien- » dont. A Bordeaux, pendant plusieurs jours, on n'a pas di.s- » tribué de pain, et on a été obligé d'y suppléer pr du riz.
» Nous avons pris de grandes mesures pour approvisionner » tout ce département : nous avons vu toutes nos opérations » entravées et contrariées ; nos i-cquisitions ont été annulées ;
• nos grains ont été enlevés par les communes sur le terri- » loire desquelles ils jxassaicnt; nos agents mis en état d'ar- » reslation et rebutés par «les désagréments de tous les gen- » res, etc. »
Ce tableau était fait pour afiligcr les honmies de cœur ; il néiait pas trop chargé, et ses couleurs étaient loin d'être trop noires ; c'était la vérité et toute la vérité. Jamais peuple n'a tant souffert sous les plus célèbres tyrans, que les Bordelais sous le règne des Conventionnels , sous l'action combinée do la faim , de l'injustice , de la mort , de tous les fléaux et de
Livi-c V. loates les misères. Mais d oii vicntr-il que Tallien se donne un chap. s. formel démenti ? Dans sa lettre du 20 venU^ à la Gonven-
4704 dsMi dit que tout allait bien, et que le pain et les
subsistances abondaient sur notre place. Aujouixl'hui, ilaiiirme le contraire; il défend les Bordelais, et dit impudemment le contraire de ce qn*il avait avance il y avait qnelques jours. C'est qu'alors il otait maître de ses po^àlions ; il voulait se donner les airs d'un homme qni anrait surmonté toutes les difficultés. Bordeaux était heureux : les grains abondaient,
* tout allait bien, parce que Tallien était en place. Aujourd'hui,
il n'en est pas de même; il se sent attaqué en pleine Convention pour sa conduite à Bordeaux : il plaint les Bordelais, les exalte, les justifie; c'est qu'il amipiend bien la nécessité fie se créer des partisans à Bordeaux et de se ménager l'amitié de ceux qu'il avait faîtsouses complices, ou ses victimes. Leurs plaintes auraient trouvé des échos à Paris : Robespierre luimême aurait été bien aise de pouvoir humilier le proconsul de Bordeaux. Le proconsul était assez hardi pour intinuder ses ennemis , qui craignaient toujours Ysabeau , encore à Bordeaux; assez adroit et assez flatteur pour séduire les faibles et faire croire aux Bordelais qu'il était toujours leur aroî. Est-ce donc si étonnant de trouver des contradictious de soi-même, des mensonges dans la bouche de ces assassins?
Ne trouvant pas de prise sérieuse sur Tallien , Robespierre s indigna de sa correspondance» avec Dona Tliércsia et ik rimmense influence qu'elle avait acquise sur son esprit, au préjudice des intérêts de la république ; il ne [)arlait jamais de lui qu'avec mépris. « Ces iiomuies, disait-il, ne sont !)ons » qu'à rajeunir les vices ; ils inoculent au peuple les mau- » vaises moeurs de l'aristocratie; mais, patience, nous délivre- » rons le peuple de ses corrupteurs, conime nous l\nons flé- » livré de ses tyrans. » Il avait voué une haine profonde à Thérésia pour avoir humanisé un monstre, qui, sanselle, aurait
mieux servi ses desseins à Bordeaux ; il provoqua contre elle Livre v. la sévérité de la GonvenUon, et la fil jeter en prison, d'oii ^ elle ne sortît qu'après la chute de Bobespierre, et pour épouser 1704 Tallii'n. Celte caplivile iiuméritée jeta notre proconsul dans une rage difikile à décrire : il jura la perte de Robespierre ; et rœil fixé tous les jours sur la prison de la belle Bordelaise, il redoubla (le courage dans ses atUicpies \ iolentes et réitérées coatrc son puissant adversaire, et réussit enliii à le culbuter.
Après le départ de Tallien pour Paris, Ysabeau resta quelque temps seul charge du i^ouvemement supérieur et général da départeiuent. Les différentes administrations locales lui paraissaient défectueuses et mal oi^roisées; il crut devoir les renouveler, et commença par rétablir, le 8 mars, le tribonai civil, qui avait été à tort supprimé. On n'avait respecté, dans la dissolution des corps constitués, que les justice&-depaix : les représentants en étendirent les pouvoirs et la compétence, selon les cas qui se présentaient. On leur accorda tout pouvoir de prononcer en dernier ressort dans des procès très^raves et coiu|)Ii({ués. Le rétablissement d'un tribunal civil était un acte rt'»parateur do l'infraction faite à la iiiérarclùe judiciaire : ce tribunal fut composé des citoyens Dupac, avocat; Baron, notaire; Balon, praticien; Dufrcsne, aux Ghar- Irons; Fadeville, marcli iml; Gaiihe, ex-juge-de-paix, juges; cl de Boy, avocat, couiinissaire national.
Le même jour, on réorganisa l'administration du département et celle dn district.
Le lendemain, 9 mars, on ordonna que tous les citoyens ^iOiM, a. de Bordeaux allassent remettre leurs armes à leurs municipalités respectives, dans les vingt-quatre heures.
Tout allait au gré des républicains ; tout se nivelait sous leurs pas; aussi Ysabeau, quelques jours plus tard, éprouvat^il un certain bonheur à entretenir ses amis, dans sa lettre (lu W mars, de riuiiiiiliation des Bordelais. Il assure, av ec une certaine fierté républicaine, «que les arrestations continuent;
Livre V. » qu'il a pris le parti de ne pins relâcher aocon d-devant ctàap.3. ^ noble, môme avec des preuves de patriotisme. La gaiUo- 17M » tine a fait justice d'un prêtre assermenté (l'abbé Gaiard , » exécuté le 47 février), et Téchaiaud se dresse (dans ce mo- » mentr-lù) pour une religieuse. Voilà la léponse qu'il croit » devoir faire aux modérés , qui avaient dit que la peine de » mort était abolie. »
Munit f'ttr, du lii mars.