‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 98 sur 172 · Livre V · texte numérisé non relu

Livre V

Chap. li.

ildi

Livra V. (David), Clochar, Battut, de Sainl»-Foy, Segucy, oflteier de Ch«p.8- santé, Frigière; Derey, accusai teur public; Sicard, greffier; 1^ Laclotte aîné. Sergent et Rochefort, suppléants.

Ce ne fat pas seulement à Bordeaux qu'on ressentit les déploi aLies suite de la disette, de la faim et de la luisère; le district de Bazas éprouva d'aussi graves embarras; la misère y était à son comble. L'administration locale (1) adressa une proclamai luQ énergique aux habitants du pays, pour les en^ courager à porter aux marchés les produits de leurs champs et à ne plus cacher les grains, et à ne pas plonger dans le désespoir les malheureux qui vivaient depuis (pielques mois de légumes, d'herbes et de fruits. Cette adresse porte l'empreinte d'une patriotique bienveillance et d'une rude énei^gie républicaine.

Pendant ce temps, hi Convention était eu proie à des agitations convulsives. Le règne de Robespierre allait finir; son étoile pâlissait visiblement à l'horizon. La captivité de Thérésia Gabarrus, l'indignation amuuteuse de lallien, la haine jalouse de quelques coryphées, formaient un noir brouillard qui en obscurcissait l'éclat. Tallien avait juré de venger la belle captive, qui gisait désolée dans un cachot, aux Carmes, sur un matelas étendu sur le pavé. 11 n'attendait qu'une occasion favorable et soupirait après la vengeance. Robespierre venait de défendre sa vie à lu tribune, et au lieu d'un triomphe, n'y rencontra que des humiliations. Il s'appuyait sor la (Commune , sur les Jacobins et la soldatesque effrénée d'HeiH riot; il croyait qu'il n'avait qu'à paraître à la Convention |K)ur la frapper d'épouvante. 11 se trompait dans ses calculs : il se retira confus; la lutte devait recommencer le lendemain. Le soir môme, Tallien passait triste et pensif dans la me de Perle; un inconnu s'approche de lui et lui glisse dans la main

(I) Cette administration de Ba/as se composait de Ilernian, président; Cou!>Uu, r.uir^ud, Mongie, Martin, Sautcyron, administrateurs; Latapie aîné, agent nationii: et Piraule, secrétaire-général.

UQ petit billel écrit avec du sang, et qu'un geôlier, séduit par Livn v. la beauté , les prières et l'argent de Thérésia , avait consenti

à laisser sortir du cachot. Tallien y lit, à la lumière d'un re- ^i^^ verbère, ces mots, qu'il regarde comme uu reproche et un adieu : « Le chef de police sort d'ici ; il est venu m*annoncer » que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire à l'écha- » faud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nttoît, qne Robespierre n'existait plus et que les prisons

• étaient ouvertes Grâces à votre inique lâcheté, il ne

» se trouvera plus bientôt personne en France capable de le » réaliser. »

Tallîcn, honteux et stupéfait, trace an crayon cette réponse laconique ; « Soyez aussi prudente que je serai courageux, 1 et calmes-vous. » C'était dire beaucoup en peu de mots ; c'était le langage de la haine contenue par Vamour, l'engagement du désespoir ! Il court acheter un poignard et songe an lendemain.

La séance du lendemain s'annonça, dès l'ouverture, comme devant être orageuse. Robespierre paraît avec sa flegmatique audace; mais à son entrée, un formidable et significatif murmure le fait trembler et pâlir 1 Mille voix accablent le tyran de la Convention; mille cris étouffent ses accents ma! articulés. H s'élance à la tribune; Tallien bondit sur ses traces, et récartant violemment du coude, il s'écrie de toute la force de ses poumons : « Je demandais tout-à-riieure qu'on dé- » chirât le rideau; il est enfin déchiré, les conspirateurs sont » démasqués. Tyran, j'étais hier aux Jacobins; fai vu, j'aî » entendu, j'ai frémi puui la patrie ! J'ai vu se former l'armée » du nouveau Cromwel, et je me suis armé d'un poignard, » pour lui percer le cœur, si la Convention nationale n'avait » pas le courage de le décréter d'amisation. »

Ëu prononçant ces mots, il tire de dessous son habit son poignard, et le brandissant sur la poitrine de Robespierre, le fait reculer d'effroi. Robespierre veut parler; on lui cric : à

bas, à bas le tyran î Pâle, furieux et Ireuiblant, il écoute; mais il n'entend pas les lointaines nuneurs de ce torreat populaire, qui seul pouvait le sauver. Alors saisi des vertiges de la peur, et lâche comme tous les tyrans, vil comme tous les assassins, il insulte» il prie, il menace e4 pleure, ei, enfin, demande la mort \ Le tumulte est à son comble; la colère suHuqiie le tyran deuiaxj Lié. « Malheureux, lui crie-t-on, ta » ne vois pas que c'est le saog de Danton qui t'étouffe ! » U jette un regard sur les bancs où siégeaient ses aaus, conmie

pour Hieudier sa vie; mais on lui crie de toutes paris . « Scé- » lérat ! retire-toi de ces bancs que tu souilles: Vcrgniaudct » Condorcet Les ont occupés. »

Tallien règne à la trii)une, le [)oii:iiai(l a la luaiii. Lebas veut monter pour .sauver Robespierre; mais il est précipité en lias ! et la proposition de Tallien, qui reste immobile pour voniïer Thérésia, est enfin volée (raeclamalions; la siille tout entière s'associc, par ses applaudissements, aux vieu x de vcdgeancedu démocrate amoureux ! Les deux Robespierre, Goothon. Saint- Just et Lebas, expulsés de la Convention, sont envoyés aux prisons du Luxembourg.

Les geôliers, effrayés, redisent de recevoir ces prisonniers; on les enlève de vive force : la Commune se déclare on inFiwrcclion et liait jurer au peuple de défendre ces cinq misérables.

Tallien , résolu d'achever sa vengeance , s*écrie : « Avant j> que le soleil se lèv(\ il faut que la tete du conspirateur soit » tombée. » Alors la Convention, appréciant sa position, mit bors la loi Robespierre, ses coaccusés, Vivien, président des Jacobins, Hennotet toute la compagnie {cent vingt jX'rsonnes en tout). Barras , désigné pour commander la force armée, jure de retenir vainqueur et marche sur la Commune. A la première somiualion» les bandes d'Henrmt posent les anncs, la Commune est forcée, envahie; Couthon , armé d'un couteau, dont il n'osait se frapper, était caché sous une table;

Ûofflkihal avait jeté Henrtot par une fenêtre ; Robespierre le ''(vre v.

jeune, qui avait cherche la même mort, netait que mutile; Siinimludt suppliait Lebas de le tuer. Lâche, imiU-moi, ré- 1704 pondit Fautre, en ae brûlant la cervelle; mais Robespierre,

l'orgueilleux des}K)to, le tyran taiouche, qui s'était fait le proiBûleiir de toutes les atrocités, le complice de toutes les tortures, le pourvoyeur de tous les échaiauds, Robespierre, ce moissonneur de ttHes humaines, était lâchement blotti dans le coin le plus obscur d'une armoire, armé lui aussi d un coutesu-poignard, avec lequel il n'oaait ni se frapper, ni se défendre ! S{i résistance fut c(^lle d'un insensé; il fallut lui casser la mâchoire pour le tirer de sa cachette !

Peu de temps après, sanglant, mutilé, il était ^ son tour porté snr la place de la Concorde (de I.ouisXV), où l'attendait le mémo échafaud qu*U avait iuoudé de saug, ce symbole de terreur dont il avait fait i'instrmnent de sa tyrannie, le piédestal de sou exécrable renommée et do son hideuse oélé^ brilé.

Les prisons s'ouvrent, et Thérésia Gabarrus , ayant vu se iMiser son réve, va nmr son sort à celui qui venait de briser

ses chaînes et venger leur anxjur.

GeUe grande nouvelle, du ^7 juillet 1794, arriva en peu de joars à Bordeaux. On la désirait bien, mais elle était trop \mm i)our le temps de la Terreur, poiu* ne pas rencontrer desÎDcrédules. Elle se confirma dans les premiers jours d'août, à la grande confusion des ultra-républicains de Bordeaux.

Il était donc tombé, ce misc^rable dont le nom est encore synonymedn crime, malgré tout ce qu'a fait la gràcieuse plume de Lamartine pour jeter un vernis sur son odieuse mémoire !

assiissin lé^^al iles Français, qui, le 7 mai 179i, s'étail [)lu d'octroyer à Dieu un brevet d'existence, et avait fait décréter pur la Convention que le peuple français reconnaissait Texislence de l'Être suprême et l'immortalité de l iuiH-; qni avait prèidéau Cliamp-de-Mars, le H juin, la féte nationale en

1 honneur de col Klre par excellence quou n osiut plus appeler Dieu, où des cérémonies bouffiMsnes et sacrilèges, imitées dn culte catholique , furent accompagnées â^imprecations contre les prêtres et les fanatiques du culte de Cbarlemagne, de Saint- Louis et du monde 1

Cet homme rencontra enfin la main pesante de Dieu; elle le renversa sur le môme cchafaud qu'il avait souvent ensanglanté du sang de ses victimes 1 Bordeaux applaudit à la chute de ce tyran, et dans une adresse à la Convention, la mimicipalité s exprima en ces termes :

« Citoyens LÉaisLAiEuas,

» La Commune de Bordeaux reçoit, dans cet instant, la nou- » velle de lelomiautc et précieuse révolution (|ui vient encore » de sopérer dans votre sein ; il serait difficile de voas pein- » dre Tenthousiasme, l'énergie et la reconnaissance de nos » coucitoyens en appienant vos efforts généreux contre les » nouveaux tyrans et votre résolution sublime de sauver la » liberté ou de vous ensevelir avec elle.

» Citoyens Législateurs, le peuple de Bordeaux, guido \m » son respect pour les lois, par son amour ardent pour la ii- » berté, par sa haine profonde contre les tyrans, sous quelque » nom (jn ils cachent leurs projets criminels, toujours îîuidé 1» par la conHance la yiuià entière dans la Coavcatioa naiio- » nale, se félicite de venir le premier déposer dans voire » sein les témoignages expressifs de sa joie et de sa recon- » naissance , et daoâ celle circonstance , la municipaltlé se » trouve doublement heureuse d*étre l'organe de ses coud- » toyens , et de transmettre Texpression de leurs sentinieols » à des liomiues sévères et courageux, qui , jK>ur sauver le » dépôt précieux qui leur a été confié, ne balancent pas à se » dévouer, en faisant au crime une guerre a mort. Vm /« » république! vive la rcpréaeiUation nationale! »

La joie qu'exprimaient les Bordelais était autant pour la

chute de Lacombe (}ne pour œiie de Kubespierrc. La dcfailo i >^><' de l'im entraînait «elle de Tautre; et si le tyran de Paris n'avait pas été renvem», son agent à Bordeaux , Garnier, aurait 1794 lai^ sortir l'infâme Lacouibe couime un homme ik cessaire. On le savait en prison, mais on ne savait pas précisémeot pour quelle raison ; on s'en réjonîssait en secret, et, quoique exéa'é qu'il fût à Bordeaux, on craignait, à voir et à entendre Gamier, qu'il fût remplacé par quelque autre monstre plus exécrable encore. La crainte était à côté de l'espérance, et la joie coiiinmne était tempérée par la tristesse habituelle de la ville et la présence du jHtmnsul , qui seule aurait suffi pour étouffer l'expression publique de l'allégresse géoérale.

Enlin, on «nnnoncc une grande réunion au club; Garnier devait y prendre la parole pour faire de grandes révélations. Longtemps avant son arrivée, la salle regorgeait de specta- Icure , tous debout , tous pressés les uns contre les autres , et montés sur les bancs, de manière à ne pouvoir plus bouger de leur place, ni avancer, ni reculer ; on craignait de s\ as* phyxier. Le vestibule était rempli d'uno foule immense, et, au dehors de la salle, les abords étaient tellement encombrés, qu'il était impossible d'y pénétrer. On se pressait aux croisées, on montait même sur les toits, on se crampoiiiKiit aii\ murs, non pas pour entendre ce qui se dirait au dedans, maas pour saisir en passant l'écho, qui répétait, de rang en rang, les nouvelles de l'intérieur. Garnier arriva enfin au milieu de a'ite foute si diversement impressionnée, agitée de mille idées et de diverses espérances. Il commença d'abord par la liste de ceux qui devaient composer le jury populaire : c'étaient Derey, président; Thomas, vice-président; Mac-Carthy, Sergent* Coœpan,Malavergne, Guignon, Azevodo, Lataste,Daillot, Jacoy, Jay, Lafitte, Michenot, Frigière* Les suppléants étaient iogan, Veyssière, Margaron.

Alors, un profond silence s'établit dans la salle; on présumait que Garnier ne descendrait pas de la tribune sans parler

Livre v. (Je Lacouibe, co misérable juge, que le crime devrait redoiiter et qui fit frissonner l'hunianité en oondamnant la vérin 1704 et l'innocence. On appui aloi s de la bouche du représentant» qui était bien renseigné, que Lacombe avait commis, sous l'ancien régime, un grand nombre d'escroqueries qai auraient mérité la corde, mais qu'il croyait avoir cachées pour toujours eu se faisant un fougueux, républicain. Doué d'une péaéU atiuQ rare et d'une éloquence peu commune, habile à jouer tous les rôles, à prendre tous les masques, à parler sur tous les tons, à tous, et surtout en politique, Lacombe s élança dans sa nouvelle carrière, par intérêt, sans convictions, et se distingua partout par son zèle républicain. Orateur fougueux, il voulait dominer; il déplut à ses rivaux jaloux. Cluisàéd'un club, il se lit rechercher par un autre plus exalté. On le cnignait enfin ; mais, ne sachant peut-être pas son passé, on n'osant le dévoiler, on le crut la victime intéressante des calomnies intéressées. Violent, emporté, il voila longtemps son caractère, pour mieux en imposer au peuple; il supporta les humiliations les plus pénibles, et brava effrontément les persécutions de ses nombreux amis personnels et celles des aristocrates et des fédéralistes de Bordeaux. Sa hardiesse et ses artifices le lirent nommer président de la Commission militaire, où, disposant do la vie des Bordelais à son gré, sa fatale éloquence lui acquît un déplorable ascendant sur l'esprit de ses collègues. Il vendit la justice; il accumula des trésors par ses abominables extorsions; il mit à prix la vie et la mort des Bordelais; il usurpa ou se fit donner le droit de traduire à son tribunal les suspects, et cette catégorie comprenait tout ce qui se distinguait par la naissance, la vertu, la fortune, la modération des sentiments et des actes, et une haute position sociale ; tout cela était suspect, et presque toujours coupable : il était souvent tout à la fois le dénonciateur, l'accusateur, le rapporteur du procès et le juge, et même, quelquefois, b partie adverse et rennant de celui qu'il envoyait à l'échafond.

En arrivant à Bordeaux, de Toulouse, où il avait vécu dans i^ivrc v.

la misère, Lacorjil)o a\ail à peine quelques haillons pour le ^^P'** coavTÏr ; mais les Irésoi^ découverts dans sa maison décelaient 1794 assez sa culpabilité et leur origine. Il déclara que ces sommes d'arîrent, ces objets précieux avaient été déposés chez lui par ses cimemis, pour le perdre; ou ue fut pas dupe de ses artifices et de ses mensonges.

L'exposition de tous œs crimes occupa le club pendant plusieurs soirées; la foule était tous les soirs plus compacte qae les jours précédents; la curiosité ne s'épuisait pas. On apprit que Rey avait été son agent, son complice, et le conlidcQt de ses forfaits. La femme de Lacombe, plus corrompue encore que ces doux héros de ce drame infernal, les aidait dans ta perpétration de leurs crimes ; elle poussait Finfamie jusqu'à se parer des bagues, des bracelets, des ornements en or ou en aident qu'elle arrachait à des dames qu'on oonduisait à la mort ; les meubles les plus précieux, les bijoux, les dituiiauls, ornaient ses appartements. Les sommes extorquées par Lacombe étaient immenses, et Ton acquit la certitude qu'il refusa de rendre à une femme une certaine somme qu'elle lui avait [)ayée pour sauver la vie de son uiarr, il condamna le mari, mais, contrairement à sa promesse, il ne rendit pas l'argent à la veuve éplorée ! L'histoire du monde ne fournit pas de pages plus sales que celles qui renferment les tur|)iiudes, les crimes et les atrocités de ce tyran de Bcudeaux !

Voyant l'assemblée profondément impressionnée par ces révélations biographiques sur Lacombe, Garnier déclare tout iiaat qu il tient le fil d'une atfreuse conspiration ; que plus de vÎDgt millions avaient été versés dans les mains de quelques ÎBtrigants, et finit en exhorUiiil les bons citoyens à lui donner tous les renscigneoteatâ possibles sur ce sujet, et en promet- ^ que la Terreur ne serait plus à l'ordre du jour, et que la justice nationale , tout en distinguant l'erreur ou la faiblesse <iu cnuie, ue Iraubigerait jamais avec les ennemis de la patrie.

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