‹ Histoire complète de BordeauxChapitre 99 sur 172 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les impressions de Tesprit public » k Bordeaux , \ la nouvelle de la chute de Robespierre.— Discours de Gamier (de Saintes). — Le mobile de sa conduite. — L'idée qu'il donne des Boidefaiîs b h ConTcntion. — Lu fite du 10 août. — Ystbeau icvieut à Bordeaux. — Il combat les flcheusei impressions (luo son retour prodait sur certains esprits. — Oipnise une nouvelie Commission militaire pour jater Lacombe. — Ses discours au club National, etc.

Pendant tout ce temps, la chute de Robespierre élail le sujet des conversations publiques et des déclamations des clubistes; les noms de Robespierre, de €outhon, de Saint- Just, circulaient dans la foule, et leur mort n'y renconitail qu'un sourire d'incrédulité, ou au moins l'expression du doute. Qui oserait, sous le règne de la Terreur, mettre en doute le patriotisme de ces vertueux législateurs? On parlait tout bas ; on regardait ses voisins avec une inquiète curiosité; on interrogeait en silence ses amis, sans rencontrer autre cbose qu'une vague incertitude qni semblait dire : Le croyez-vous? Ëniin, des récits plus vraisemblables, plus circonstanciés, arrivaient de Paris, et le doute disparaissait devant rhenreo» réalité. Ces hoinmes^ qu'on qualilinit de vertueux législateurs, qui semblaient, aux yeux de la foule, personnifier la vertu, le patriotisme et le désintéressement; que les républicaiv déifiaient: qui jui aient d'anéantir les ennemis de la patrie, de confondre tous les conspirateurs, de triompher du fanatisme, de la famine, des préjugés séculaires, de l'intrigue, et iiK^ine de IKurope coalisée contre la France: ces hommes ne caressaient le peuple d'une main que pour l'enchainer et 1 asservir de l'antre. Leur vertu n'était qu'hypocrisie; leurdésin* tércssemcnt, qu ambition; leur haine pour la tyrannie, qu'on

chemin déloarné pour y arriver eux-mêmes ! Quelle chute Um v.

clTf uyable ! Quel ilésiiiu»iuiinemcnt , si toutefois on peut désîllusioiuier un peuple égaré 1 « Peuple, s'écrie Gariiier dans » le dub, quelques jours avani son rappel, souvîeiift-tot dësor- » mais de ne plus te laisser séduire par les ap]);! ronces; ne ■ témoigue plus ta graUtude avant d'être en état d'apprécier » le service et Tintentioa de celui qui te l'a rendu; songe » que ta destinée dépend de cet homme en qui tu te confies; 9 DC lui doQue donc jamais ta confiance , ne fais que la lui » prêter. C'est en ton nom que tout s'opère; c'est à toi que

> tout appartient; c'est pour toi que tout doit agir. Quelque 1 misérable que soit une place, celui qui i occupe n'est que » ton mandataire, et, en Tacceptant , il a contracté Tobliga- » tion de la bien remplir; si tu crois lui devoir des éloges, M alUîuds du moins qu'il ail achevé sa mission pour les lui i donner. Ce sont Les louanges, les adulations, les applau-

• diasements bassement prodigués qui perdent Thomme en » place; a force d'être enivré d'encens il parvient à croire » que cet encens lui est dù. il se joint lui-même à ses adora- » teors, et renchérit sur le culte idolâtre qu'ils lui rendent » Eh ! comment vcul-ou qu'il n'abuse pas d un [Mouvoir dont » il est ébloui? Ses volontés ont été des lois, ses discours des » oracles, le moindre blâme sur ses actions un blasphème. Il » a dû naturellement oublier que son autorité n'était (pi oui- » pruniee ; il a dù la regarder comme un droit, et la moindre

> lésîstanœa dû lui paraître un crime. C'est donc à toi-même,

• Peuple , que tu dois t'en prendre , si quelques-uns de tes » mandataires ont voulu t'asscrvir; lu les as conduits toi-même » à ta perte ; tu leur as toi-même semé de fleurs les bords du » précipice; et si ta liberté t'eût été ravie, toi-même tu aurais » été 1 artisan de tes chaînes..... Que riiomme cesse enfin de ^ s abaisser devant l'homme; qu'il sente enfin la d^;nitédeson » être; qu'il sache qu'un individu n'est rien devant la masse » collective des individus; que nous devons tout à la pairie ,

Livre T. » ct que la patrie doit nous punir si nous avons l'orgueil île ciiap. G. ^ croire avoir trop fait pour elle. Si je devais im jour, démeo- 1^1 » tant les principes que j'ai oonstaininent professés, perdre de » vue rintérét du peuple, jkjut m'occupor des miens , Jrahir » la liberté que j'ai servie , et rappeler le tyran que corn- » battit cette main , Citoyens, oubliez la longue carrière des » vertus passées , ne voyez que mon crime présent , et conduisez-uioi vous-même a Téchafaud. Mais si je puis être » encore utile à ma patrie , s'il est encore des scélérats qai )) redoutent ma vigilance , si je dois encore essuyer les pleurs » des infortunés que la calomnie opprime, ralliez-vous autour » de votre représentant ; suivez avec lui la cause commune; » aidez-le enfin de tout votre pouvoir à mettre la justice à )» Tordre du jour dans cette portion de la république. »

Ce discours^ prononcé avec nn accent de chaud palriotisoie, | où Ton remarque une éloquence passionnée , décelait les graves préoccupations de l'orateur; il craignait de tomber avec ses patrons, et son allocution, d'un bout à l'autre, n'est qu*un tissu de précautions oratoires, un quasi abandon des "> Iiommes puissants qu'il voyait tomber au loui et dont la pru- ' denoe cachait les noms, une basse et intéressée flagornerie à Tadresee du peuple. Il était d'ailleurs bien étonné de se voir remplacer, le 8 août, par ïsabeau, ancien commissaire proconsulaire dans nos contrées, le moins fi^roce et le plus accessible de tous les représentants qu'on avait envoyés à Bordeaux. Garnier donnait des conseils a un peuple qui ne lui en demandait pas ; il parlait en patriote, voulait quitter Bordeaux en ami ; mais il n'eut pas le bonheur de laisser des regrets.

En quittant notre cité , Garnier annonça à la Conveution nationale que, malgré les menées des trois partis liberticides, les Bordelais étaient en masse dévoués à la république, malgré tous les malheurs qui les avaient accablés, u Jaloux , dit-il, » d'aller à la source de ces maux, je prends, le 5 thermidor » (23 juillet 1794), un arrêté dont le but est de connatlre

i tousles iodividusdeBoideaux, kâétraigersqiii joflfaNiit, livk v. 1 leurs ressources et leurs moyens d'existence. Je commiuii-* ^

i> q«c ma mesui*e au peuple; il en bullicite Texécution, et » bientôt Duvîgneau est découvert. L'infâme Commission de

• sang est démasquée ; j'en fais arrêter les membres. Les fri- » poosqui sétaienl euiichis par des déliu atroces, sont dé-

• Donoés en pleine société ; le peuple, partout, sur les places » publiques, aux spectacles et aux clubs, exprime sa joie par » des cris de reconnaissance.

» JuiUen, alors entouré d uneconiiance usurpée, fut par mot I contrarié dans ses mesures. Cet arrèié du 5, qu'on a cru son a (»uvraiic , i'uL pris par aioi , ^ans sa pai ticifmtion et contre

• son vœu. Je cassai les sociétés populaires qu'il avait or- » ganisées dans sa chambre, et j'en formai un nouvelle avec » le peuple réuni.

X Ysabeau arrive sur ces entretaites; il est leuiom de l'i- I vresse du peuple et de Ténergie de son patriotisme. Quant

• à la Commune de Bordeaux , je dois dire que depuis lonf<- » temps elle ne le cède à aucune autre en énergie et en » républicanisme. »

Ysabeau revint donc remplacer Gamier, agent de la Terreur, qui ne pouvait plus plaire aux Bordelais parce qu'il lui élait impossible d'eCbcer ses antécédents. Bordeaux, cette foisd, ne perdit rien à Téchange. Ysabeau avait été sévère par condescendance pour Tallieu; mais son naturel n était pas mauvais. On le détestait moins que Tallien , mais on ne l'ai- ^ mait pas. Il était moins tracassier, moins haineux, moins âpre coiiirc les aristocrates; la chute de Robespierre avait d'ailleurs adouci son caractère et lui avait appris que la tyrannie, de quelque part qu'elle vienne, n'a pas de base dans les affectK us du pijuple. Il donna aux Bordelais des conseils semblables à ceux de Gamier; il s'engagea à maintenir les arrêtés de ses collègues, et l'union qui régna pendant quelques jours entre ces deux proconsuls, si habitués à dissimuler leurs sen-

ijvro V. liments et à iromper le peuple, fit éclater dans les clubs les aiup. tt. applaudisaemente les plus vife. Tout le monde paraissait con-

teut; les ultra-républicains ou Jacobins paraissaient satisfaits de savoir qu'Ysabeau maintiendrait les arrêtés de Juliien et de Gamier, et qu'il parlait comme eux; les modérés, et tous ceux qui n'étaient républicains qu en apparence , ont manifesté leur allégresse en apprenant que Gamier allait partir et quTsabeau avait prononcé en public ces mémorables paroles, (jui rendirent la vie à une population décimée et agonisante : « Peuple de Bordeaux, respirez enfin après tant d'orages. Je » vous apporte un gouvernement fraternel ; désormais chacao » peut énoncer librement ses opinions, et c'est sur ses actions » seules qu'il sera jugé. » La foule se sépara au milieu dovivau répétés mille fois, et commença enfin à se livrer à ses espérances, ou au moins aux doux rêves d'iiii paisible avenir.

Pendant tout ce temps, a la veille même de quitter le pays, Garnier ne perdit pas de vue les intérêts de son parti ; il s*occupail avec zèle (l(\s allairt^s administratives, et surtout des menus détails de la fête du 40 août (23 thermidor), dont nous allons donner ici tout au long la description , et qui devait perpétuer à tout jamais le souvenir de la prise des Tuileries par le peuple, le 10 août 1792.

Le cortège devait partir de la Maison-Commune: le rendezvous général était au Champ-de-Mars, où l'on allait détruire le palais des iuUeries qu'on y avait construit. A sa place, ou t devait élever une montagne et un autel de la patrie, où seraient offerts an peuple les enfants orphelins et les pères a<lo{)tds. Après les discours, la musique devait jouer des aii"S patriotiques pendant un repas civique, qui serait suivi d'un bal préparé pour le peuple. A neuf heures du matin, chacun devait y trouver et y occuper sa place ; el accom4>agnés du représentant du peuple, des corps constitues, fonctionnaires publics, civils et militaires, de vingt-huit membres du club National, des ouvriers de tous les arts et métiers, munis de

leurs oatits el tous en habit de travail, d*UD groupe de volontaires avec armes, de jeunes citoyens eu l)onnet rouge, de cUoyemies habillées en blanc, de deux citoyens et citoyennes agriculteurs, de six nourrices avec leurs nourrissons, de Vétat*

major de la t^aide nationale, d'un groupL; il Anuiicains, un groupe d'hommes enchaînés, représentant les peuples encore dans l'esclavage; tous les tyrans de l'Europe; la garde nationale boitlaiit la iiaic depuis la porle d'entrée jusqu au devant de la Montâgae.

Le cortège devait sortir a dix heures précises de la Maison- Commune, passer sur les Fossés, droit à la porte Salinièrcs, sur la rivière, au quai Maral, a Tourny, au Gliamp-de-Mars, et y entrer par la porte de la cidevant rue Royale . Le cortège était composé ainsi qu'il suit, par ordonnance de Gamier :

Uû corps de cavalerie ; l'artillerie avec six pièces de canons; les tambours, la musique militaire; quatre-vingt-dix volontaires de la garde nationale, avec leurs fusils sans baYonnette; un groupe île citoyens de divers états, avec des outils analogues, marcheront de six en six, même sans ordre ; un peloton d'infanterie, piquiers ou autres, sans armes; les invalides; une musique eumposée de violons; un jeune citoyen, habillé en bhinc, bonnet rouge, portera une bannière où seront inscrits ces mots : Fête du \Q Août 47991; il aura à ses côlps deux jeunes eitoyonnes , habill('»os en blanc , ceinture tricolore, qui porteront chacune une table : l'une offrira cette inacription : JhmU de r Homme; et l'autre : CùMtituiion républirame, adoptée par le peuple français cfi 1793 ; cinquanteâix citoyens, jeunes et habillés de blanc, en bonnet rouge, ayant chacun une branche de laurier à la main, formant un groupe et marchant de sept à sept, de front; douzo jeunes citoyennes, habillées en blanc, gants blancs, ceinture tricolore, chacune portant une table où il y aura une inscription,

fiivoir : Liberté Egalité Bonne foi Frugalité

ithire Amour de la patrie Bienfaisance Frater-

3*Part.€. G

LimV. Mté Justice VériU..,.. Uimanité Verlu Ak

<ili«P»6- j;uite, sera un jeune citoyen en uniforme, bonnet rouge, por- 1794 bamuère où seront inscrits ces mots : lU vent les

adopter en présence du peuple.

Puis viendront cinqnante-six jeunes citoyennes, même costume, avec le bonnet rouge, ayant chacune une guirlande de laurier à la roaio ; elles formeront un enchaînemesit; et dans le milieu du cercle, seront placés les enfants de la patrie avec leurs pères adoptUs. Puis vingt-huit citoyennes , en blanc, ceinture tricolore, ayant chacune un bouquet à la niaÎQ, marcheront de sept en sept et de front. Les autorités constituées, civiles et militaires, les membres du club National, citoyens et citoyennes envoyés par les sections, Tétalrmajor de la garde nationale, formeront un groupe péle-méle et marcheront de six en six, et de tVont ; quatorze jeunes ciloycnncîi, en blanc, un bouquet à la main ; le représentant du peuple, : le président de chaque tribunal, le général, le maire, un juge- : de-paix , le chef de la Marine , auront chacun une branche de laurier à la main ; quatorze jeunes citoyennes, costumées comme les précédentes ; un jeune citoyen en uniforme, por- Umt une bannière où seront inscrits ces mots : Espoir de k pairie; cinquante-six jeunes citoyens, en uniforme ou autrement, mats en bonnet rouge , auxquels seront joints tons tes jeunes citoyens qui se trouvent, soit dans les classes d*ni9tnKV tion publique ou chez des maîtres de pension; ils formeront loib ensemble un groupe et marcheront de six en six, et de front. Les sourds-nraets : Fnn d'entre eux portera une bannière w seront ces mots : La patrie nous a adoptés ; elle aura mn de noui. Une musique composée de musettes ; vingtHpiatre d- i toyenset citoyennes agriculteurs, dans leur costume de campagne; les vingt-quatre citoyens auront chacun un panier rempli de diverses productions de la terre. Une charrette attelée de deux chevaux blancs et chargée des mêmes pnn ductions ; six nourrices avec leurs nourrissons , costnméof

comme ies agriculteurs; vingl-Iuiit jeunes citoyens en uni- Livre v. forme, diacon une branche de ckône à la main : l'un d'entre ^ eax portera cette inscription : Ils ont assez de courage pour ^-^^ proclamer la liberté sur toute la surface du globe. Le corps de la Marine; les ouvriers travaiUani aux ateliers nationaux, fonnant ensemble un groupe de six en six, et de front. Dans le milieu de ce tji oupe, sera un vaisseau porté sur un brancard par quatre citoyens; quatorze jeunes citoyens, ^ uniforme, marchant de sept en sept, et de front, tenant chacun une branche de laurier à la main; un groupe de citoyens et de citoyennes américains, autrefois appelés gens de couleur, marchant de six en six, et de Iront ; le plus jeune d*entre eux portera une bannière oil seront inscrits ces mots : Nous som^ fn(\s libres.

Quatorze jeunes citoyens, un bouquet à la main : l'un d'entre eux portera une bannière avec ces mots : Ils ont hrisé leurs

fers, unitez-ies; cinquante-six citoyens, en différents costulûes, se tenant par une chaîne, représentant les peuples qui sont encore sous le joug du despotisme. Puis tous . les tyrans (ie l'Europe ^ en costume de rois; celui d'Angleterre jK)rlera une bannière oii seront inscrits ces mots : Noire règne est posté. Puis la garde soldée, mais sans armes; la cavalerie tenninera la marche.

Arrivant au Champ-de-Mars, le cortège s'arrêtera : soudain qoe la cavalerie sera arrivée a la barrière qui sera posée au devant du camp des Suisses, elle fera demi-tour à droite et viendra se placer dans un lieu oii les chevaux im puissent Taire de mal à personne, et la garde nationale boixlera la haie, depuis la porte juscfu'au devant de la Montagne...

la musique iiuliLan e [Aiwvm a <hoite et les tambours à gauche. Quand tout sera rangé, le tocsin sonnera deux minutes. Après , il sera donné un signal; alors la garde nationale fera fen sur les Suisses, le canon se fera entendre, le groupe *i ouvriers et la garde nationale be porteront au palais des

Livre V. Tuileries el le démotlront. Les débns enlevés, la statue de Chap.6. 1^ Liberté s'élèvera sur les ruines du palais, et l arbre de la 1704 liberté sera planté sur le sommet de la Moulagne ; alors les ouvriers, la musique militaire, les tambours, etc., etc., viendront prendre leurs places respectives.

Le représentant du peuple, les présidents de tous les tribunaux, munis de branches de laurier, se placeront à o6lé de l'autel de la patrie; ensuite viendront les enfants de la pitrie et leurs pères adoptifs. La Montagne sera occupée par tous ceux qui pourront s'y placer ; ceux du cortège qui ne |)Ourront pas s'y mettre , se placeront au bas. La musique se fera entendre ; l'officier public fera la proclamatiou de l'adoption, et chaque proclamation sera annoncée par on ronlemeol de tambour.

La proclamation tinie, elle sera annoncée par six coups de canon; la musique se fera entendre; ensuite il sera fait un discours par le représentant du peuple ; après l'on chantera : Vive la république! à bas la royauté! et l'hymne à l'Être suprême; on terminera parle couplet: Amour sacré de lafotrk.

Six coups de canon annonceront la fin de la cérémonie; alors ciiacua se placera à la table marquée au numéro de sa section, oà il aura fait porter son dîner....

Alors le Champ-de-Mars ne formera qu'une salle, ofi seront réunis les \Tais amis de la patrie. Là , ils feront un repas civique, pendant lequel seront portées les santés suivantes, qui seront annoncées par le roulementdes tambours; chacune sera accôraj)agnée, tantôt d'un air de musique militaire, tantôt flps violons. Ces santés sont : 1° à la république, une et indivisible; 2® au peuple français; 3^ à la Convention nationale; 4" aux héros morts pour la })atrie; 5*" aux années de la république ; 6° aux sodétés populaires ; 7° à la Suisse ; 8^ aux nations libres; 9^ aux Ëtats-Unis de l'Amérique; W aux amis et aux martyrs de la liberté; 11° à la destruction dc Londres; 12" a laueantiâscmcnt de tous les tyrans.

Après le repas, le bal couunencera , et Tod dansera toute Il nuit au Champ-de-Mars et au temple de l'Être suprême.

L'un et Tautre seront illuminés à dix heures précises, heure à laquelle la porte du temple sera ouverte.

Ce plan ou programme fastidieux , dressé par les soins de Clochar, oliicier municipal, et revêtu de la signature de Tho~ mas, maire, fut approuvé par Gamier le 1 5 thermidor (% août 4794). (Test avec un profond sentiment de douleur qu*on le lit, quand on sait que le but de radiniriistriiliuii était d'exciter de nouveau les passions populaires et d'empôcher, par des combats simulés, des toasts à la santé des morts et des martyrs, et des danses chez l'Être supn^me, le |)aiiNre ppu[)le de penser à sa laim , aux fautes de ses chefe ou à son triste aveaîr !

Gamier voyait ave( peine expirer ses pouvoirs a liordoaux; il céda sa place à Ysabeau, qui était i^vcnu à Bordeaux, eomme nous l'avons fait observer plus haut, pour remplacer cet aiîontdu parti de Robespierre, (pii n'existait plus. La mort du redoutable chef de la Montagne avait modihé d une manière étonnante les sentimeuts de ses satellites; ce n'était plus ces hommes féroces, altérés de sang, enivrés de leur propre barbarie; c'étaient des agneaux au lieu des loups, des amis, des frères. On n'entendait sur leurs lèvres que des paroles de clémence, de conciliation et de fraternité; ils cherchaient des mib et des ciéatures avec le même empressemeut qu'ils en avaient mis jadis à imaginer des crimes et à condamner des vic" times inoflensives. Ysabeau s*était rendu coupable de grandes Irtuli mais aujourd hui ce n'est plus le uiéme homme. 11 sait (pion lui reproche son passé; mais il proteste de son amour pour les Bordelais, et déclare que sa sensibilité est vivement affectéé de tout ce qu'on lui attribue , sans tenir compte des cirooQstances oh il s'était trouvé. Instruit, enhn, de Tétat des esprits et des prévarications de Lacombe, il crut devoir pourvoir d'une manière convenable au maintien de la justice et

Livre V. au jugement de ce grand ooupaMe, qui était chargé des maciiap.6. i^iciions de tout le peuple. Il prit (ionc à ce sujet l'arréié suivant, qu'il fit afficher aux murs de la ville :

« Le représenlanl du peuple, délégué par la Convention m- » iionale dans les départements du Bee~d^Ambès (Gironde/

» el de Lot-eL-Garount, en séance à Bordeaux^

» Considérant que le président de la Commission militaire » a été prévenu de la plus horrible prévarication dans les )» fonctions redoutables dont il était chargé ;

)) Que le jugement d'un pareil délit ne peut être prononce » que par un choix de citoyens purs, el qui, revêtus du pou- » voir attribué aux commissaires militaires, vengent la viola- » tion des principes et des lois par une justice prompte et » sévère ;

» Considérant aussi que les membres qui doivent composer » cette Gommissimi avaient déjà été dés^és par son prédé- \

» cesseur, 1 y» Arrête ce qui suit :

» Article prbmibb. — Il sera établi à Bordeaux une non-

» \elle Commission militaire, chargée spécialement et unique- N ment de juger les délits attribués au ci-devant présidant du j » tribunal établi sous ce nom, et à ses oomplioès.

» Art. 2. — La nouvelle Commission sera comi>ux'C (le> » citoyens Lataste, président; Êtienne Yeyssière, Frigière, » Seguy, Azevedo, Clochar; Derey, accusateur public; et Si- | » card, secrétaire-greffier.

» Art. 3. — Les membres composant ladite Gommissioa % conserveront les places qu'ils occupent actueUement, et en » reprendront les fonctions aussitôt après le jugement dc6 » prévenus ci-dessus désignés.

D Art. i. — La Commission militaire ouvrira ses séances » demain, ^7 thciinidor (11 août), dans le local allribuéau » tribunal qui priait ce nom.

» Abt. s. — Le iNPésent arrêté sera imprimé, pubiié et Livre v. I affiché, et envoyé officiellement à chacun des membres qui ^'

» doivent se réuuii pour Juger les prévaricateurs.

» Fait ta séance, k llopdeaax, le 96 Uiemidor an li (13 août 1794). »

Le même soir, Ysabeau se rendit au club et y parla longuement, et le lendemaiu aussi; son discours, celait lepanchement d'un cœur plein d'intentions modérées, le langage affBCté d'on homme de bien méconnu, et propre à se concilier l'affection des Bordelais. 11 savait quon le redoutait toujours, qu'on loi attribuait des arrière'-pensées; il s'eflbrçait de détromper le peuple et de conquérir son estime. Il s'étonnait qu'on pùt former les yeux à la vérité pour ne les ouvrir qu'aux, mensonges; quon préférât des maximes tyranniques à ses conseils paternels : « Se peut-il, disait-il, qu'on mette » on balance les discours artificieux des amis d'un traître fi avec les actions dun homme de bien? Se peutril que des

> afiectations puériles puissent jeter de la défaveur sur une » conduite franche et loyale? Qu*ont-ils fait pour cette im- * meuse commune, les détracteurs de votre l eprésentant? Ils

> ont semé parmi vous le noir soupçon, k jalousie, la mé- » fiance et Fimplacable haine; ils vous ont appris, non pas à » punir les coupables, mais à trouver beaucoup de coupa- » bles, et peut-être à craindre qu'il ne s'en trouvât pas assez! » Sons le prétexte de vous prêcher les vertus publiques, ils » ont prêché la férocité ; en vous armant contre le modéran- » tisme, ils vous rendaient sanguinaires, et vous conduisaient » à resclavage en feignant de venger la liberté. £h ! citoyens, » pouvez-vous croire que la Convention nationale ait jamais » aimé le sang? Pouvez-vous croire qu'elle n'ait pas gémi, » quand elle s'est yue forcée d*en répandre? Sans doute, il fali> lait des lois rigoureuses pour réprimer les conspirateurs ; » sans doute, il était inévitable que ces lois ne devinssent par- » fois abusives; mais quand la victoire a fait disparaître les

Livre V. » (ianG;oi-s qui menaçaient la ropubli(|ue, les représcnUuls du » peuple ont dû porter un œil së\ ère sur l'abus de la loi. la 1704 ^ paoir qae rennemi déclaré de la patrie, non ce-

» lui quou pourrait soupçonniier de l'être. Du moment que » existence a cessé d'être dangereuse , on n'a plus eu le » droit de la loi ôter. Point de grâce au traître, mais indal- » gcnce à l'homine égaré.

» Telle est la nouvelle maxime. N'est-elle pas fondée sur n la justice, sur la nature, et peut-elle être confondue avec » le modéranlismc que les partisans du meurtre mettent tou- » jours en avant? Distinguez donc, une bonne fois, les vrais » partisans de la liberté et de l'égalité de& fourbes qui veo- » lent vous perdre en se servant de ces mois respectables.

» N'est-ce pas au nom de la Convention nationale outra- » gée, de la république, une et indivisible, que l'infâme Cont- » mission ()opulaire vous mit le fer à la main? N'estpKïe pas » en divisant les citoyens, en les rendant suspects les uos » aux^autres, qu'elle avait commencé à allumer dans vos » mains le flambeau de la guerre civile? La force d'une ré- » ])ui)lu|ue ne CA>nsiste-t-elle pas dans l'union? Si quelques )» nouveaux conspirateurs cherchent encore à vous ^rer, » que deviendrez-vons dans l'état de faiblesse oii vous êtes? » Animées pardon intérêts dis ers, par dos haines jKirlîcMlH»- » res, par des désirs de vengeance, chacun do vous, en cmi> brassant un parti, seraitr-il en état de juger de quel côté se » trouve la bonue cause? N'est-il pas à présumer (ju il s'iait » guidé par sa passion dans sou choix , et qu'il assassinerait » peulrétre la patrie en croyant la servir? Ainsi, vous seriez » les instruments et les victimes de vos propi es malheurs. » Par tout ce qu'il y a de sacré. Citoyens, au nom de vos » pères, de vos enfants, de vos épouses; au nom de vous » méines, je vous en conjure, restez unis; c'est de votre » union que dépend votre iélicité présente et futui'e. Eh! » Citoyens, si le représentant du peuple n'est pas venu Wasks

» joars dans celte enceinte, c'est que vos animosités perpc- i-}^'^*' \ » luelles l'en tenaient éloigné; c'est qu'une secrète voix criait » au fuud de son cœur qu'il n'y serait point à sa place; mais » enfin , il a vaincu sa répagnanœ, et ce cœor s'est eavert » devant vous. Ne confondez donc plus rhomme qui vous » menac e de Téchafaud, en vous disant que vous êtes libres, » avec l'homme qai vent, ainsi que TAssemblée nationale, 9 qu*aucon patriote no gémisse dans les cachots.

» 11 est facile de composer des phrases, du haranguer du » haut de la tribune, mais il est difficile de pourvoir aux be- » soins dfe six cent mille âmes , de calculer les événements w imprévus, de vajncK^ tous les obstacles, et d'assurer, six » mois à l'avance, la subsistance de cette ^^raude population, » quand elle a tout à craindre de la disette. Comparez ces » actions avec les harangues de certains personnages. Eli ! » pourquoi i'aut-il vous inviter à faire cette comparaison ?

» Ne croyez pas, du reste, que les entraves, l'ingratitude, » les calomnies, dégoûtent jamais l'envoyé de ta Convention » nationale de travailler sans relâche, comme il l'a toiyours » fait., pour la portion de la république commise à ses soins; » heureux de consolider le bonheur de sa patrie , aux dépens » do SCS latigues , de ses veilles et môme de sa vie. Ne ci oyez » pas non plus qu'il veuille établir parmi vous ce modérant » iitme dangereux dont la république aurait tout à craindre. » Sans doute, il Und » ihoic du Siing, mais c'est celui des en- » nemis de la patrie qui doit couler ; e est le luéme que la » Convention nationale et ses délégués veulent répandre* » épargner un tel sang serait inhumanité. Quant au club Na- • tional , il est temps de lui rendre une splendeur qu'il n'au- 1» rait jamais dft perdre. Que les sujets de querelle cessent ; » il est temps de tarir la source des désordres; il est temps » que ces étemelles et inutiles épurations iimssent ; et voici » la proposition que Ton a cru devoir faire à la Société : que » le dub National soit composé tel qu'il était il y a deux

I ivre V. » mois; que Ton en bannisse à jamais toute discussion perchap. 6. ^ sonnelle et qoe Ton n'y agite que les questions relatives à 1794 » rintérôt de la république ; que Jes citoyens devenus meiu- » bres du club, par la dernière oiiganisation, se présentent à » la tribune; qu'ils soient admis après l'épuration ordinaire, » et que tous les buiis patriotes soient invités à s'inscrire, pour )» former enfin une société populaire digne de correspondre - Il avec toutes les autres sociétés de la république. »

Telle est la substance de ses discours, la thèse génëralo qu'Ysabeau développait pendant deux jours devant le peuple de Bordeaux. Il écartait adroitement les craintes que son retour à Bordeaux inspirait aux uns; il donnait du courage aux autres, surtout aux modérés, aux hommes paisibles et ennemis des assemblées bruyantes, en écartant le crime prétendu de fMdérantime et en protégeant les gens que letn* amour du silence , de la solitude , leur aversion pour les discussions irritantes du club, tenaient éloignés de ces assemblées populaires. Les proportions qu'il fit en finissant foient adoptées avec un élan spontané d enthousiasme ; la foule témoigna sa joie par des applaudissements réitérés, et tout le monde se retira en chantant le dernier couplet de I hymne à la patrie.

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