‹ Histoire compléte de Jeanne d'ArcChapitre 11 sur 41 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

l'abjuration de la pugelle et le plan de l'évêque

DE beau VAIS.

L'abjuration de la Pucelle au cimetière Saint-Ouen n'est pas un fait survenu fortuitement; les documents les plus sûrs établissent qu'elle était partie intégrante du plan concerté entre le cardinal de Winchester et l'Évêque de Beauvais. Non seulement ces hauts personnages tenaient à ce qu'une abjuration canonique en cause de foi se produisit, mais ils étaient résolus à se contenter, au besoin, d'une abjuration apparente quelconque, assurés qu'ils étaient de la faire passer pour l'abjuration désirée. En conséquence, ils s'etïorcèrent d'abord de provoquer une abjuration telle qu'ils la voulaient; l'événement n'ayant pas répondu à leur attente, la cédule d'abjuration signée de Jeanne ne pouvant servir leurs desseins, ils ne reculèrent pas devant un faux et ils substituèrent au formulaire que la Pucelle avait prononcé et signé un formulaire rédigé pour les besoins de la cause, qu'ils insérèrent au Procès. Les pages qui suivent vont fournir la preuve inattaquable de ces diverses propositions, quelque surprenantes quelles paraissent.

16 l'abjuration de JEANNE d'ARG.

Du but poursuivi par l'Évèque de Beauvais.

L'Évêque de Beauvais, instrument docile des Anglais, poursuivait un double but; il tenait à pouvoir rendre :

Une sentence infamante condamnant Jeanne à la mort du bûcher ;

Une sentence formulée de telle sorte, qu'une flétrissure et un déshonneur manifestes dussent en rejaillir sur la personne même du roi de France.,

Or, à ce double point vue, une abjuration arrachée à la Pucelle devait servir merveilleusement l'Évêque de Beauvais. D'une part, l'honneur de la Maison de France se trouverait terni par cette abjuration ; d'autre part, la Pucelle ne pourrait plus échapper au bûcher.

1» Que les Anglais, et par suite Cauchon, leur instrument, voulussent que la Pucelle fût condamnée par sentence infamante à être brûlée, cela résulte tout à la fois de l'ensemble et des particularités du Procès. Entre autres faits qui mettent cette volonté en évidence, nous nous bornerons à rappeler le suivant.

Dans les premiers jours d'avril 1431, Jeanne, épuisée par les souffrances physiques et morales de sa captivité, était tombée malade assez grièvement. Aussitôt les Anglais de s'alarmer et de craindre que leur victime ne leur échappât et ne mourût. Mais laissons la parole à l'un des témoins du Procès de réhabilitation, Guillaume Delachambre, maître es arts et en médecine, qui avait

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figuré au Procès en qualité d'assesseur et ({ui fut chargé de soigner la malade^ :

. « Mandé, racontait-il, par le cardinal d'Angleterre et le comte de Warwick, je comparus devant eux avec Guillaume Desjardins, maître en médecine, et quelques autres médecins. Alors le comte de Warwick nous dit que Jeanne, à ce qu'on lui avait rapporté, était tombée malade, et qu'il nous avait mandés afin que nous y pensions ; car, pour rien au monde, le roi ne voudrait qu'elle mourût de sa mort naturelle : il l'avait eue cher et cher il l'avait achetée ; il entendait qu'elle ne mourût autrement que par arrêt de justice, et qu'elle fût brûlée, k nous de la visiter et de faire le nécessaire pour qu'elle guérît. » (J. QuiGHERAT, Procês, t. III, p. 51.)

Qu'on remarque ce langage si peu déguisé : « Pour rien au monde, le roi ne voudrait qu'elle mourût de sa mort naturelle. Il l'a eue cher et cher il l'a achetée. Il entend qu'elle ne meure que par arrêt de justice et qu'elle soit brûlée. »

2° Les Anglais, et par suite l'Évêque de Beauvais, le juge de leur choix, voulaient de plus que de la condamnation et du supplice de la Pucelle, une flétrissure et un déshonneur rejaillissent sur le roi qui lui était rede-

1. c<, Deponit ipse loquens quod cardinalis Angliœ et cornes de Warwic miserimt eumdem loquentem qusesitum ; coram quibiis ipse loquens, cum magistro Guillelmo Desjardins, magistro in medicina, et aliis medicis compariiit. Et tune ipse cornes de Wa^^vic dixit eisdem quod ipsa Johanna fuerat intirma, ut sibi fuerat relatum, et quod eos mandaverat ut de ea cogitaient, quia pro 7iullo rex volebat quod sua morte yiaturali rnoreretur ; rex enim eam habebat caram, et care emerat, oiec volebat quod obiret, 7iisi cum justitia, et quod esset combusta,' et quod taliter facerent, et cum sollicitudine visitarent eam. quod sanaretur. » .

18 l'abjuration de jeaxxe i/arc.

vable de sa couronne et de son royaume. Le langage tenu par le prédicateur de Saint-Ouen, dont on trouvera plus bas le texte, ne laisse aucun doute sur ce point. Aussi, l'évêque du Mans, Martin Berruier, dans le Mémoire qu'il remit aux juges de la réhabilitation, ne veut pas d'autre preuve pour établir cette proposition : « Les prétendus juges de la Pucelle la condamnèrent dans le but de justifier, par cette condamnation, l'accusation flétrissante portée contre notre glorieux roi très chrétien, à savoir de s'être servi, dans ses campagnes, pour le recouvrement de son royaume et pour son sacre, de l'aide d'une femme coupable d'hérésie et des autres crimes horribles relatés dans la sentence de sa condamnation ^ »

Dans le questionnaire de l'Enquête ordonnée par le cardinal d'Estouteville en mai 1452, on lisait un article (le XXVP) ainsi conçu :

« Toutes ces choses, les Anglais les ont attentées contre Jeanne ou les ont fait attenter, parce que... ils se proposaient de montrer le roi très chrétien déshonoré, pour avoir usé du secours d'une femme condamnée de la sorte. »

Dix-sept témoins furent interrogés sur cet article. De ces dix-sept témoins, qui tous avaient assisté au procès de condamnation, douze répondirent affirmativement, à

1. i«. Eo line, prtetensi jiidices Puellani condemnariiiit, ut grandem hanc maculam in gloriam domini nostri régis cliristianissimi ponel'ent, quod in bellis suis, in sua coronatione, in recuperatione regni sui, ministerio usus sit hujus fœminse quœ erat... liœretica et aliis pessimis criminibus, in sententia contra eam lata expressis, infecta* ^> (J. Qt?iche«a'i\ Procès..., t. III, p. 316.)

l'LAN J)E L KVÈUI.1E DE BEAUVAlt^, lH

savoir que telle était la créance accréditée; cinq seulement dirent qu'ils n'en savaient rien. Aucun ne formula de réponse négative. (J. (Juicherat, Procès, t. IL pp. 317-877.)

Comment- une abjuration de la Pucelle servait les desseins de VÉvèque de Beauvais.

Que l'abjuration de la Pucelle, si on l'obtenait, dût fournir aux juges un moyen puissant : en premier lieu, de flétrir le roi de France; — en second lieu, de préparer la condamnation irrévocable de l'accusée et sa mort sur un bûcher, cela résulte des considérations que voici.

1" Si les juges n'avaient point réussi à obtenir de Jeanne une abjuration quelconque, ils l'eussent sans doute condamnée comme coupable de sortilèges, de divinations, d'invocation des démons, d'hérésie et de tous les crimes qu'ils énumèrent dans la sentence du 30 mai ; toutefois, ils auraient eu contre eux, au regard de l'opinion publique, ce fait que l'accusée avait opposé jusqu'à la fin à leurs accusations et à leurs intimidations des dénégations absolues, et qu'ils n'avaient pu lui arracher un semblant même d'aveu. Logiquement, Charles VII eût bénéficié de cet échec des juges de la Pucelle, et l'honneur de la Maison de France en eût bénéficié de même.

Avec l'abjuration de la Pucelle, il en allait tout autrement. En ce cas, l'accusée avouait en justice et reconnaissait publiquement qu'elle s'était rendue coupable de

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sortilèges et d'hérésie, ou paraissait l'avoir avoué; par cela même, le blason du roi de France recevait une flétrissure qu'aucune explication ne pouvait atténuer. Il restait établi que le compétiteur de Henri d'Angleterre avait accepté l'aide d'une hérétique, d'une sorcière, et qu'il devait son royaume, non au secours du Ciel, mais à l'intervention et à la puissance de l'enfer. Qu'on lise plus bas l'apostrophe de maître G. Erard à la Pucelle et au prince pour qui elle avait combattue

D'autre part, cette même abjuration servait à merveille la cause et les visées des Anglais : en même temps qu'elle donnait, pour le présent, satisfaction à leurs ressentiments de vaincus, elle ranimait leur confiance en l'avenir. Ils ne doutaient pas que la délivrance d'Orléans et le succès des campagnes de la Loire et de Reims ne fussent dus à la foi des loyaux Français en la mission divine de Jeanne d'Arc. Mais qu'adviendrait-il de cette foi si la Pucelle elle-même reconnaissait hautement que sa prétendue mission n'était qu'une invention mensongère, les révélations et les apparitions dont elle se vantait, qu'une imposture? Par l'effet de ce seul aveu, les prétentions de Charles VII à la possession légitime du royaume seraient gravement compromises. Par contre-coup, les prétentions de Henri VI d'Angleterre en paraîtraient mieux fondées et ses droits s'affirmeraient avec un surcroît de vigueur.

2" Encore que. en abjurant, la Pucelle n'eût plus à

1. Aussi, les deux lettres du roi d'Angleterre aux princes chrétiens d'Europe, aux Prélats et seigneurs de France et aux cardinaux, ne manquent pas d'insister sur le fait de l'abjuration. (Procès, t. I, pp. 485 et suiv.)

PLAN DE T/KVEQTTE DE BEAUVATS. 21

craindre pour le présent une sentence capitale, le péril n'était nullement conjuré pour l'avenir. Il suffisait que l'Évêque de Beauvais se ménageât, en la sentence d'absolution, le moyen de garder la condamnée en son pouvoir, et qu'il fît surgir en temps utile un cas apparent ou réel de relaps. Aussitôt un nouveau procès s'instruisait, rapide, foudroyant, et, en quelques heures cette fois, la prisonnière, déclarée relapse, était livrée sans rémission au bras séculier.

Or, tel paraît avoir été le dessein formé par l'Évêque de Beauvais et ses affidés, à propos de l'abjuration de Jeanne. Cette induction est motivée par les faits suivants :

1. — Après l'abjuration, quoiqu'on eût promis à l'accusée de la conduire en prison ecclésiastique, l'Évêque de Beauvais ordonna qu'on la remît entre les mains des Anglais. « Or ça, demanda Jeanne; entre vous gens d'église, menez-moi en vos prisons, et que je ne soye plus en la main de ces Anglais. » Sur quoi, Mg^ de Beauvais répondit : « Menez-la où vous l'avez prise. — Pour quoi fut remenée au château d'où elle était partie. » Ainsi a déposé, à la première Enquête de la réhabilitation, le principal notaire du Procès, Guillaume Manchon, prêtre de Rouen, qui fut témoin de la scène. {Procès, t. II, p. 14^.) Jeanne resta donc, après l'abjuration, entre les mains de ses mortels ennemis.

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