‹ Histoire compléte de Jeanne d'ArcChapitre 13 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous traiterons quatre points en ce cliapitre. Nous rappellerons :

1° Les précautions prises par l'Évêque de Beauvais pour amener Jeanne d'Arc à abjurer;

2® Le récit du Procès officiel ;

3» Les révélations des témoins de la réhabilitation.

4» Nous terminerons par une brève reconstitution de la scène de l'abjuration.

Py^éparatîon de V abjuration.

Qu'il y ait eu concert préalable entre l'Évêque de Beauvais et quelques-uns des assesseurs en qui il avait le plus de confiance, la conduite de Gauchon et le rôle que jouèrent, le jour de l'abjuration, Jean Beaupère, Nicolas Loiseleur, Guillaume Erard et Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre, le mettent en pleine lumière.

P. Cauchon désirait l'abjuration et s'y attendait jusqu'à

26 l'abjuration de jeanne d arc.

un certain point. Ce qui le prouve c'est, premièrement, que nous le voyons porter sur lui, au cimetière Saint- Ouen, le texte de deux sentences préparées par ses soins, l'une de condamnation, l'autre d'absolution. « Erant compositœ duœ sententiœ , déposait le prêtre et notaire G. Manchon; una abju7\itionis et una condemnationis, quas habeMt pênes se Episcopus. » (Procès, t. m, p. 146.)

C'est, secondement, la latitude qu'il laissa à G. Erard pour agir sur la Pucelle, la presser, la menacer, l'effrayer, la tourmenter, jusqu'à ce que le résultat espéré fût atteint. Si l'Évêque n'eût pas eu à cœur d'arracher l'abjuration, il eût coupé court à toutes ces instances, il n'eût pas laissé un long intervalle de temps s'écouler entre le moment où il suspendait la lecture de la sentence et celui où il la reprit. De là les reproches des Anglais, leurs invectives, les pierres qu'ils jetèrent contre l'estrade et l'accusation signalée plus haut de trahir le roi, lancée à la face de l'Évêque. {Procès, t. II, pp. 21, 376. Dépositions de maître J. Beaupère et de Jean Fave.)

Rappelons les divers rôles remplis, en cette préparation de l'abjuration, par les affidés de l'Évêque-juge.

Maître Jean Beaupère. — Le matin du jour fixé pour le prêche de Saint-Ouen et le prononcé de la sentence, le docteur de ce nom vint seul trouver l'accusée « par congié » , c'est-à-dire assurément par délégation expresse, « et il advertit icelle — c'est lui-même qui parle — qu'elle serait tantôt menée à l'échafaud pour être prêchée, en lui disant que si elle# était bonne chrétienne, elle dirait audit échafaud qu'elle mettait tous ses faits et dits en l'ordonnance de notre mère sainte Église et

LE PRKCHE DU CIMETIÈRE SAINT-OUEX. 27

en espécial des juges ecclésiastiques. Laquelle répondit que ainsi ferait-elle. » {Procès, t. II, pp. 20, 21. Déposition en français dudit J. Beaupère.)

En parlant comme il venait de le faire, maître Beaupère avait en vue l'abjuration qu'on allait exiger de la prisonnière ; mais il se garda bien d'en prononcer le nom, et, naturellement, Jeanne ne comprit rien.

Maître Nicolas Loiseleur. — On sait quel rôle odieux ce prêtre joua durant le cours du procès , abusant de son titre de confesseur de l'accusée pour la trahir, mentant impudemment pour lui arracher des aveux compromettants, et lui donnant, sous prétexte d'intérêt, des conseils qui ne pouvaient que la mener à sa perte. Le jour du prêche de Saint-Ouen, au moment où la Pucelle franchissait le seuil de la porte du cimetière, Loiseleur, qui la guettait, s'approche et, s'autorisant de sa mission de conseiller, « assistante sibi pro consilio ISicolao Loyseleu?^ », il se mit à lui dire : « Johanna, credatis mihi, quia si vos velitis, eritis salvata. Accipiatis vestru7n habitum, et faciatis omnia quse vobis ordinabuntur; alioquin estis in periculo mortis. Et si vos faciatis ea quse vobis dico, vos eritis salvata, et habebitis multum bonum et non habebitis malum, sed eritis tradita Ecclesise^ » (Procès, t. III, p. 146. Déposition de G. Manchon, témoin de la scène.)

1. En français : « Jeanne, croyez-moi; si vous voulez, vous serez sauvée. Prenez votre habit (de femme) et faites tout ce qui vous sera ordonné ; autrement, vous êtes e^ péril de mort. Et si vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée, et il vous adviendra grand bien, et vous n'aurez point de mal, et vous serez remise entre les mains de l'Eglise. »

28 l'abjuration DE JEANNE d'ARC.

Gomme maître Jean Beaupère, Loiseleur avait reçu de l'Évêque de Beauvais la mission de préparer le terrain de l'abjuration. Il ne s'en tint pas à cette première ouverture. Pendant que Pierre Cauchon lisait sa longue sentence de condamnation avec une lenteur calculée, Loiseleur insistait auprès de la Pucelle, la pressant de faire ce qu'on lui disait, « et de prendre l'habit de femme ^ » {Ibid.)

On aura remarqué combien le fidèle assesseur de Cauchon appuie sur cette reprise de l'habit de femme. L'abjuration devait porter, en effet, ouvertement sur ce point, et c'est à la suite de la reprise de l'habit d'homme que le tribunal déclara Jeanne relapse et la livra au bûcher^.

Guillaume Erard et Laurent Calot. — On va voir dans les pages ci-après la part que ces deux personnages prirent au dénouement de l'abjuration, et quels genres de service ils rendirent à l'Évêque-juge.

1. a Et diim ipse episcopns sententiam condemnationis proferret et legeret, ipse Loyseleiir dicebat Johannse qiiod faceret illiid quod sibi dixerat, et quod acciperet habitum muliebrem. »

2. « Johanna judicata fuit relapsa quia resumpsit habitum virilem. » {Procès, t. II, p. 304. Déposition de Fr. Isambard de la Pierre. Frère Martin Ladvenu, Pierre Cusquel et plusieurs autres témoins disent la même chose. Ihid., pp. 306, 308, etc.)

Pour être exact jusqu'au bout, nous devons ajouter que l'Evêque de Beauvais donna pour deuxième motif à l'ouverture du Procès derechute, le fait de l'affirmation par la Pucelle, au lendemain de Saint- Ouen, de la vérité de ses apparitions et révélations. Nous en parlerons plus loin.

Le Prêche de Guillaume Erard, d'après le Procès officiel.

Le 23 mai, après une dernière admonition adressée à la Pucelle en présence des juges, de deux prélats et de sept assesseurs, l'Évêque de Beauvais avait conclu en la cause et désigné le lendemain pour le prononcé de la sentence.

Ce jour-là, 24 mai, jeudi après la Pentecôte, on voyait deux estrades dressées dans le cimetière de l'abbaye Saint-Ouen, derrière la grande église de ce nom. Sur l'une de ces estrades, devaient prendre place les juges du procès, les évêques, abbés, docteurs et maîtres invités. Sur l'autre, devait monter l'accusée, et, avec elle, le prédicateur désigné et les officiers du tribunal.

Le matin du 24 mai, à l'heure dite, on vit arriver sur une charrette l'accusée qui, descendant à la porte du cimetière, fut accostée, comme nous l'avons vu, par Nicolas Loiseleur, puis conduite à l'estrade qui lui était réservée, estrade où montèrent avec elle les notaires Manchon et Colles, l'huissier J. Massieu et le prédicateur Guillaume Erard. Sur l'estrade d'honneur parurent les deux juges, Pierre Gauchon et le vice-inquisiteur Jean Lemaître, et à côté d'eux prirent place, d'abord le cardinal de Winchester, grand-oncle du petit roi, les Évêques de Thérouanne, de Noyon et de Norwich, puis de nombreux abbés, chanoines, docteurs, assesseurs, dont le

3U i.'abjuratiux de jeanne d'arc.

procès-verbal cite les noms, et beaucoup d'autres personnages, « qitam pluribits aliis », qui ne sont pas nommés. Inutile d'ajouter que le nombre des spectateurs était en rapport avec celui des prélats et ecclésiastiques, et avec l'intérêt poignant du drame qui allait se jouer.

Le texte officiel du Procès est très bref sur les circonstances de ce drame : il n'en rapporte guère que celles qui peuvent se retourner contre Jeanne, et parmi celles-là, il en est plus d'une que l'impartiale critique ne saurait accepter.

C'est chose heureuse que les témoins du Procès de réhabilitation aient été moins laconiques, et plus yéridiques tout ensemble, que les rédacteurs du Procès ofticiel, Cauchon et Thomas de Gourcelles. Si le silence de ces derniers sur la manière dont l'abjuration fut arrachée à la Pucelle ne nous condamne pas à une ignorance sans remède, si nous possédons sur ce point les détails les plus circonstanciés, c'est aux témoins des Enquêtes de Rouen que nous en sommes redevables.

Notons d'abord les points principaux du récit officiel :

Le prédicateur prit pour texte ces paroles de saint Jean : « Le sarment ne saurait de lui-même porter du fruit s'il ne demeure attaché à la vigne. » La Pucelle s'étant séparée « de l'unité de notre sainte mère l'Église par de nombreuses erreurs et des crimes graves, elle avait scandalisé grandement le peuple chrétien. »

C'est là, par à peu près, tout ce que le texte du Procès nous apprend du sermon de maître Erard. Il est plus explicite sur le dialogue qui se produisit, le sermon fini, entre le prédicateur et l'accusée, quoiqu'il ait soin de passer sous silence des circonstances capitales.

« Jeanne, dit alors Erard, voici Messeigneurs les juges qui vous ont sommée et requise plusieurs fois que vous voulussiez soumettre tous vos faits et dits a notre mère sainte E]giise ; car en vos dits et faits il y a plusieurs choses, lesquelles, comme il semble aux clercs, ne sont bonnes ni à dire ni à soutenir.

« A cela Jeanne dit : « Je vous répondrai. »

En effet, sur la question de la soumission à l'Église, elle dit : « De toutes les choses que j'ai dites et faites, « qu'on les envoie à Rome devers notre Saint Père le « Pape : c'est à lui. après Dieu, que je m'en rapporte. « Quant aux dits et faits que j'ai faits, je les ai faits de « par Dieu. »

« Elle dit encore que de ces faits et dits elle ne chargeait personne, ni son roi, ni un autre; et s'il y avait quelque faute, il fallait s'en prendre à elle et non à un autre.

« Interrogée si elle voulait révoquer tous ceux de ses dits et faits qui étaient réprouvés par les clercs, -elle répondit :

« Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint Père le Pape. »

« On lui dit que cela ne suffisait pas, et qu'il ne pouvait se faire qu'on allât quérir notre Saint Père le Pape si loin; que les Ordinaires aussi étaient juges, chacun en leur diocèse, et à cause de cela il était nécessaire qu'elle s'en rapportât à notre sainte mère l'Église, et qu'elle tînt ce que les clercs et gens versés en ces matières disaient et avaient déterminé de ses dits et faits.

« Et de cela elle fut admonestée par nous jusqu'à trois « fois », ajoute FÉvêque de Beauvais.

Et par trois fois, l'accusée fit la même réponse.

« Ladite femme refusant de dire autre chose, nous, Évêque, avons commencé à prononcer notre sentence définitive. Nous l'avions lue en grande partie, lorsque Jeanne se mit à élever la voix et à dire qu'elle voulait tenir tout ce que l'Église ordonnerait et que nous, juges, voudrions dire et sentencier, ajoutant qu'elle obéirait en tout à ce que nous ordonnerions. » {Procès, t. L pp. 444- 446.)

Avec une déclaration relative aux révélations de la Pucelle, que nous examinerons plus bas, voilà tout ce que le texte officiel nous apprend des circonstances qui amenèrent l'abjuration de l'accusée. En somme, il n'en dit absolument rien. Heureusement, les témoins rouennais du procès de réhabilitation nous révéleront ce que l'Évêque de Beauvais, si cela eût dépendu de lui, nous eût laissé ignorer à jamais.

Révélations des témoins du procès de réhahilitation. ,

Les témoins auxquels nous sommes redevables des révélations les plus importantes sur le drame de Saint- Ouen sont : l'exécuteur du commandement des juges, en d'autres termes l'huissier du Procès, Jean Massieu, les notaires-greffiers Guillaume Manchon, Guillaume Colles et Nicolas Taquel, le docteur-médecin Guillaume Delachambre, le chevalier bourguignon Aimond de Macy. De ces témoins, trois, G. Manchon, G. Colles et Massieu, se tinrent, tout le temps du « preschement », sur l'es-

trade auprès de Jeanne {Procès, t. III, p. 197); les autres étaient tout à côté de l'estrade môme, en sorte qu'ils purent tout voir et entendre.

Les révélations de ces témoins portent, entre autres choses, sur les violences, les menaces, les promesses, la fraude, la terreur mises en œuvre par les affidés de l'Évêque de Beauvais pour arracher à la Pucelle l'abjuration désirée.

Violences, menaces, ter^7^eii)\ — La première explosion de violence que nous signalent les Enquêtes de Rouen se produisit lorsque le prédicateur, emporté par ses sentiments antifrançais, apostropha la Maison de France et reprocha à l'accusée de l'avoir enveloppée dans son déshonneur.

Guillaume Manchon dépose, dès la première Enquête, « que, au preschement fait à Saint-Ouen par maître Guillaume Erard, entre autres paroles fut dit et proféré par ledit Erard ce qui s'ensuit : « Ha, noble Maison de « France, qui as toujours été protectrice de la foi, as-tu « été ainsi abusée d'adhérer à une hérétique et schisma- « tique! C'est grant pitié. » {P^'ocès, t. II, p. 15.)

L'huissier du Procès, Jean Massieu, est encore plus explicite. « Vers le milieu du sermon, dit-il, après avoir moult blâmé ladite Jeanne, maître Guillaume Erard commença à s'écrier à haulte voix, disant : « Ha, France, « tu es bien abusée ! Tu as toujours été la chambre « (Maison) très chrétienne; et Charles, qui se dit roi et « de toi gouverneur, s'est adhéré comme hérétique et « schismatique (tel est-il,) aux paroles et faits d'une « femme inutile, diffamée et pleine de tout déshonneur;

« et non pas lui seulement, mais tout le clergié de son « obéissance, par lequel elle a été examinée et non re- « prise. » {Ibid.y pp. 16-17.)

Massieu ajoute que maître Erard « répliqua deux ou trois fois icelles paroles ». Puis, s'adressant à Jeanne et la désignant du doigt, il lui dit :

« C'est à toi, Jehanne, que je parle; et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique. »

Et la jeune tille de lui lancer cette généreuse réplique : « Par ma foi, Messire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'Église, et n'est point tel que vous dictes. » {Ibid.)

Le dominicain Isambard de la Pierre et Jean Moreau, bourgeois de Rouen, citent quelques-unes des aménités que ledit prédicateur fit entendre à la Pucelle. D'après Frère Isambard, maître Erard dit que, seule, la France n'avait jamais eu autrefois de monstre. « Et voici maintenant la monstruosité la plus horrible : le personnage qui se dit roi de France se sert d'une femme schismatique, hérétique, sorcière, pour recouvrer son royaume. » {Ibid., p. 353.)

Au rapport de Jean Moreau, le prédicateur « adressait à Jeanne les reproches les plus injurieux. Il l'accusait d'avoir outragé la majesté royale, d'avoir outragé Dieu et la foi catholique. Il ajoutait qu'elle avait sur plusieurs points erré dans la foi, et que si elle ne donnait satisfaction, elle serait brûlée vive. » {Procès, t. III, p. 194.)

Une seconde preuve de la violence de maître G. Erard et de la terreur qu'il inspira à l'accusée nous est rapportée encore par Jean Massieu.

Pendant que l'Évêque de Beauvais lisait à haute voix la première partie de la sentence, G. Erard insistait auprès de Jeanne afin de la décider à abjurer. D'abord, à ce que nous apprend le chevalier de Macy, il prit un ton doucereux : « Jeanne, lui dit-il, nous avons grand pitié de vous, il faut que vous révoquiez vos dits, ou nous vous abandonnerons à la justice séculière. » {Procès, t. HT, pp. 122-123. Déposition du chevalier de Macy.)-

« La jeune fille répond qu'elle n'a rien fait de mal; qu'elle croit aux douze articles du Symbole et aux dix préceptes du Décalogue. Elle ajoute qu'elle s'en remet à la Cour romaine, et qu'elle veut croire ce que croit la sainte Église. — Ipsa aute?n responderat quod se referebat Curiœ 7^omanœ, et voleMt credere in omnibus in quibus sancta Ecclesia credebat. »

Maître Erard n'en insiste que davantage. Prenant une cédule d'abjuration qui était préparée d'avance, — c'est maintenant Jean Massieu qui parle', — il la lit, puis la présente à la Pucelle, en disant : « Tu vas abjurer et signer cette cédule. »

La Pucelle répond qu'elle ignore ce que c'est que d'abjurer, qu'elle ne sait pas davantage signer, que sur ce, elle demande conseil.

Alors, maître Erard dit à Massieu de la conseiller sur cela. Massieu s'efforce de faire entendre à Jeanne le

1. « Ipse Erard tenebat quamdani schedulam abjurationis et dixit Johannse : Tu adjurabis et signabis istam schedulam. » (Procès, t. II, pp. 17, 331. Déposition de J. Massieu.)

Sur ce sujet, voir les diverses dépositions de J. Massieu et de G. Manchon, Procès^ tt. II et III. Elles se complètent et s'éclairent les unes les autres.

danger qu'elle court. Il lui conseille de s'en rapporter à l'Église universelle si elle doit abjurer ou non. Jeanne le fait et dit à Erard : « Que cette cédule soit examinée par l'Église et les clercs entre les mains desquels je dois être remise. S'ils sont d'avis que je doive signer et faire ce qu'on me demande, je signerai volontiers. Je m'en rapporte à l'Église universelle si je dois signer ou non. »

« — Point du tout, réplique Erard : tu abjureras présentement ou*tu seras brûlée aujourd'hui même^.

« Et il défend à Massieu de parler davantage à l'accusée et de lui donner aucun conseil. » {Procès, t. II, pp. 17, 331.J

Et Jeanne, saisie de terreur, de s'écrier : « Plutôt signer que d'être brûlée! » {Procès^ t. III, p. 157.)

Notez que la jeune fille apercevait devant elle, à quelques pas, le bourreau, auprès de sa charrette, attendant qu'on lui livrât la victime. {Procès, t. III, p. 147. Déposition de G. Manchon.)

On le voit, le ton doucereux avait fait place, chez Guillaume Erard, à celui de la menace et de la violence.

Promesses, clol et fraude. — Nous avons déjà rappelé le langage tenu à Jeanne par Nicolas Loiseleur, avant le sermon d'Erard. Le sermon fini, Loiseleur vient à la rescousse du prédicateur pour décider la Pucelle à abjurer. Lui cherche, non à terrifier, mais à séduire ^ : il met en œuvre les promesses.

1, c( Illico dictus Erard respondit quod ipsa Johanna non haberet ampliorem dilationem, et quod, nisi ipsa tune abjuraret dictam schedulam, iwœsentialiter cremaretur ». (Loco citato.)

'1. C'est le mot dont se sert Jeanne elle-même ; «Vos habeatis mul-

« Pendant que FÉvêque de Beauvais lit la sentence, » Loiseleur s'approche de l'accusée et, renouvelant les promesses qu'il lui avait déjà fait entendre, il la presse « de faire ce qu'il lui avait dit et de reprendre l'habit de femme. » (Procès, t. III, p. 146. Déposition de G. Manchon.)

Est-ce Loiseleur, est-ce maître Erard, est-ce Nicolas Midi, lequel intervint également, à ce que nous apprend maître J. Beaupère (Procès, t. II, p. 21), qui firent, au nom du tribunal, à l'accusée, les promesses qu'elle rappelait, le 28 mai, en sa prison et qu'on se garda bien de tenir?

Peu importe ; car il n'est pas douteux que ce ne soit un ou deux de ces personnages, sinon les trois. Ce qui est tout aussi certain, c'est qu'on lui fit, au nom du tribunal, les promesses suivantes, si elle consentait à ce qu'on lui demandait :

Elle serait remise aux mains de l'Église ;

Elle aurait une femme avec elle ;

Elle irait à la messe ;

Elle recevrait son Sauveur;

On la mettrait hors des fers.

— Ipsijudices sibi promiserant quod esset in manibus et carceribus Ecclesiœ, — et quod secum fiaberet unam mulierem (Procès, t. III, p. 149), — quod wet ad missam, — reciperet corpus Christi^ — et poneretur extra compedes ferreas (Procès, 1. 1, p. 455).

Il y a une sixième promesse propre à maître Erard

tam pœnam pro me seducendo. » {Procès, t. III, page 123. Déposition du chevalier A. de Macy.)

88 l'ab.turatiox de jeanne d'arc.

et qui, selon maître Guillaume Delachambre, témoin de la scène, aurait triomphé des dernières hésitations de l'accusée. Erard lui promit que si elle consentait à ce qu'on lui demandait, elle sortirait-de prison et recouvrerait la liberté. Écoutons maître Delachambre :

« J'ai bonne souvenance, déposait-il, de l'abjuration que fit Jeanne. Elle s'y refusa longtemps. A la fin, maître Guillaume Erard l'y décida en lui disant que, si elle faisait ce qui lui était conseillé, elle serait délivrée de prison. Sous cette condition, et non pour d'autres motifs, elle se décida.

« Bene recordatur de abjuratione quam fecit ipsa Johanna, licet multum distulerit ad eam faciendam : ad quam tamen faciendum ipse magister Guillelmus Erard eam induxit, eidem dicendo quod faceret quod sibi consulebatur, et quod ipsa esset a carceribus liberata. Et suh hac conditione et no7i alias hoc fecit. » (Procès, t. III, p. 52.)

Pas n'est besoin d'ajouter que maître Erard et Loiseleur savaient à quoi s'en tenir sur le caractère mensonger et dolosif de ces promesses. Ils promettaient ce que l'Évêque de Beau vais était décidé à ne jamais accorder; ils n'ignoraient pas ces sentiments de l'Évèquejuge, et ils n'en insistaient pas moins pour convaincre Jeanne de leur sincérité à eux, quand ils la trompaient sciemment.

Telles étaient néanmoins ces promesses que l'accusée ne pouvait les entendre avec indifférence. L'impression qu'elle en avait ressentie n'était combattue que par une terreur d'une nature particulière, terreur causée par l'inconnu, que la jeune fille voyait, pareil à un gouffre,

se creuser sous ses pas. On la pressait avec la dernière violence pour qu'elle abjurât; et elle ne savait pas ce que c'était. On la tourmentait, afin qu'elle signât la cédule dont Erard lui avait donné lecture, — fuit multum oppj^essa âe se i^evocando (Procès, t. III, p. 123) ; oppressa ut signaret (IMd, 157); et elle ne comprenait rien au contenu d'une partie de la cédule. D'explication, de lumière, elle ne pouvait en attendre de personne. Gomment se diriger au milieu de ces ténèbres? L'acte qu'on requérait d'elle de façon si pressante ne cachait-il pas quelque piège dont elle ne pouvait se rendre compte? A aucun prix pourtant Jeanne n'eût voulu se prêter à une chose impliquant une offense, même légère, de Dieu. Soudain un rayon de lumière pénètre en son âme. Puisqu'on en veut peut-être à son innocence et qu'on pourrait abuser de son ingénuité, elle fera ses réserves. Elle purifiera ses intentions et protestera contre toute chose capable de l'induire à mal. Elle déclarera que si, en ce qu'on lui demande, il y avait, sans qu'elle s'en aperçût, une offense de Dieu, elle n'y consentait en aucune manière. Effectivement, en son for intérieur d'abord, puis à haute voix devant maître Erard et les officiers du tribunal « elle dit en l'eure — nous le savons par la minute française du Procès — en Veuve (c'est à savoir au moment même de se déterminer), qu'elle entendait ne rien révoquer, si ce n'était pourvu

QUE GELA PLUT A DiEU. — DlXlt QUOd îpSŒ HOU inteu-

debat aliquid revocare, nisi proyiso quod plageret Dec. » {Procès, t, I, p. 458.)

Cependant le temps s'écoulait. L'Évêque de Beauvais allait peut-être reprendre la lecture de la sentence.

40 l'abjuration de jeanne d arc.

Les spectateurs ne regardaient plus du côté de l'estrade des juges : les yeux fixés sur l'échafaud de l'accusée, ils suivaient avec un intérêt croissant les péripéties de ce drame inattendu. Ils voyaient bien qu'il était question du moyen d'arracher sa victime au bourreau. Les uns s'en réjouissaient; d'autres, les Anglais surtout, en étaient indignés et proféraient des menaces; des pierres furent même lancées contre l'estrade. Sollicitée par un grand nombre d'assistants de signer le formulaire qu'on lui présentait, suppliée par la foule « de ne pas se faire mourir » {Procès, t. III, p. 55), rassurée du côté de la conscience, Jeanne, enfin, se détermine.

« Elle joint les mains et, élevant la voix, elle dit qu'elle se soumet au jugement de l'Église, et elle supplie saint Michel de la diriger et de la conseiller. — Junctis manibus, dixit alla voce quod se submittebat judU cio Ecclesiœ, deprecando sanctmyi Michaelem quod eam di7Hgeret et consuleret. » {Procès^ t. II, p. 323. Déposition du curé Pierre Bouchier.)

Aussitôt maître Erard prend acte du consentement. Il fait lire la cédule d'abjuration par J. Massieu, et la Pacelle la redit après lui, article par article {Procès, t. III, p. 197. Déposition du notaire -greffier Nicolas Taquel); « ce qui dura l'espace d'un Pater noster » {Procès, t. IIL p. 132). Et « en ce faisant, Jeanne souriait.— Dicit (Manchon) quod subridebat. » {Ibid.^^.l^l.) Après cela, « d'une plume que lui bailla » J. Massieu, elle fit une croix au bas du formulaire qu'elle venait de prononcer. {Procès, t. II, p. 17. Déposition de J. Massieu.)

Malgré le mécontentement et les murmures des An-

glais, qui criaient à la trahison, malgré le tumulte qui se produisit en ce moment, — illa li07^a fuit magnus tumultiis popidoriwi adstantium, et fuerunt projecti multi lapides {Procès, t. III, p. 157), — malgré les pierres qui furent lancées, les juges reçurent sans difficulté l'abjuration de la Pucelle. Ravi d'en être arrivé à ses fins, l'Évêque de Beauvais prit une seconde sentence que, en homme sûr de son fait, il avait eu soin de préparer et de porter sur lui, et il la lut, cette fois, jusqu'au bout. Celte sentence, dite d'absolution, relevait l'abjurante de l'excommunication, mais la condamnait, malgré sa jeunesse, au maximum de la peine fixée par la procédure inquisitoriale, c'est-à-dire « à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse ». (Procès, t. I, pp. 450-452.)

Quand tout fut fini, au moment de quitter le théâtre du drame, Jeanne interpelle les officiers du tribunal et leur dit : « Or ça, entre vous gens d'Église, menez-moi en vos prisons et que je ne sois plus en la main de ces Anglais. » La condamnée réclamait simplement l'accomplissement d'une des promesses qui lui avaient été faites au nom du tribunal par Erard et Loiseleur. L'Évêque de Beauvais dit à Massieu : « Menez-la où vous l'avez prise. Pour quoy, ajoute le digne prêtre Guillaume Manchon, la Pucelle fut remenée au chasteau duquel elle était partie » et mise de nouveau entre les mains des Anglais. (Procès, t. II. p. 14.)

42 , l'abjuration de jeanne d arc.

Brève reconstitution de la scène de rabjwation.

Avant de passer au chapitre suivant, il ne sera pas inutile de résumer les incidents caractéristiques de la scène de l'abjuration; nous embrasserons ainsi d'un coup d'œil le drame tout entier :

1» Dans sa prédication, G. Erard outrage, et l'accusée', et la Maison de France.

2^ La cédule d'abjuration est préparée d'avance et G. Erard la porte sur lui.

3° Après la prédication, avant le prononcé de la sentence, Jeanne, sommée de se rétracter, renouvelle à plusieurs reprises son appel au jugement du Souverain Pontife et déclare soumettre tous ses faits et dits à la Cour romaine et à la détermination de l'Église universelle.

Le juge décline cet appel, sous le prétexte qu'on ne peut aller chercher le Pape à Rome.

4« Devant le refus de Jeanne de se rétracter, P. Cauchon commence la lecture de la sentence.

5° Pendant cette lecture, efforts redoublés de G. Erard, de Nicolas Loiseleur et de Nicolas Midi pour amener la Pucelle à abjurer. Exhibition par maître Erard de la cédule d'abjuration.

6° Jeanne répond qu'elle ne comprend pas ce que c'est que d'abjurer. Elle ne comprend pas davantage le contenu de la cédule qu'on lui présente.

Erard semble charger Massieu de la « conseiller sur

cela » ; mais à peine Massieu a-t-il commencé à parler à Jeanne, que maître Erard lui ordonne de se taire et de ne plus adresser la parole à l'accusée. (Procès, t. II, pp. 17,331.)

7*^ Instances, menaces, promesses employées pour décider Jeanne à signer ladite cédule. Elle s'y refuse longtemps. « Magno te?npore 7'ecusavit illcvm schediùam abju7^ationis signare. » (Procès, t. III, p. 164. Déposition de G. Colles, un des notaires du Procès.)

8*^ Enfin, pressée de toutes parts, — co^npiilsa (Colles), oppressa (de Macy), — elle dit à quelle condition elle abjure {Procès^ t. I, p. 458), « elle signe et elle fait une croix. » {md.,{. III, p. 164.)

9^* Fureur des Anglais qui, s'attendant à ce que la Pucelle fût brûlée, et sachant les ordres donnés à P. Cau^ chon, ne comprennent rien à sa patience, à l'interruption de sa lecture, à ce long entr'acte; finalement, ils lui reprochent sa trahison et lancent des pierres contre le tribunal. (Procès, t. II, p. 157.)

Gomme conclusion, relevons la satisfaction manifestée par Nicolas Loiseleur lorsque la Pucelle eut abjuré et signé la cédule. « Jehanne, lui dit-il, vous avez fait une bonne journée, si à Dieu plaist, et avez sauvé votre âme. y> (Procès, t. II, p. 14. Déposition en français de G. Manchon.)

Les choses, en effet, avaient tourné comme l'avait espéré et comme le désirait l'Évèque de Beauvais. Il n'y avait plus qu'à préparer le procès de relaps : or, le Prélat savait bien par quels moyens il serait provoqué à coup sur et rendu inévitable.

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