‹ Histoire compléte de Jeanne d'ArcChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L ABJURATION DE LA PUCELLE AU POIiNÏ DE VUE THÉOLOGIQUE ET A CELUI DE L'HONNEUR.

Les pages qui précèdent viennent de nous renseigner sur la responsabilité encourue par les juges de la Pucelle en l'abjuration de Saint-Ouen. C'est chose prouvée qu'ils ont méconnu les droits les plus sacrés de leur victime, et violé sans pudeur les prescriptions les plus formelles des lois divines et humaines. Maintenant c'est la responsabilité personnelle de Jeanne en cette même abjuration qu'il nous reste à déterminer. Considérée comme acte judiciaire provoqué par des juges en cause de foi, l'abjuration de Saint-Ouen est nulle devant l'Église, en ellemême et dans ses conséquences, c'est bien entendu. Mais considérée comme acte personnel de l'accusée, nous devons rechercher si cet acte constitue ou s'il implique une ou plusieurs fautes théologiques appréciables, qui rendent Jeanne coupable au tribunal de Dieu ou de l'Église; s'il constitue ou s'il implique une ou plusieurs choses contraires aux lois de l'honneur.

Empressons-nous de reconnaître qu'il y a lieu de ne concevoir aucune crainte à ce sujet. Impossible de relever dans l'abjuration de Saint-Ouen, telle que les faits la présentent, aucun acte, aucun propos, aucune circons-

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tance de nature à charger la conscience de l'héroïne, pas plus devant les hommes que devant Dieu.

Au contraire, jamais Jeanne ne s'est montrée plus admirable de patriotisme, de force morale et de foi.

Peut-on relever, dans l'adjuration de la Pucelle , quelque faute théologique cont7^e les commandements de Dieu et de V Église, ou quelque transgression des lois de llionneur?

Impossible, disons-nous en premier lieu, de relever dans le drame de Saint-Ouen aucune parole, aucune action de la Pucelle cjui charge sa conscience et qui constitue une faute théologique certaine , grave ou légère , contre les commandements de Dieu ou contre ceux de l'Église. Impossible pareillement de prouver qu'elle ait un instant oublié, encore moins violé en quelque point les lois de la délicatesse et de l'honneur. Aux moralistes et théologiens qui s'estimeraient en -mesure de battre en brèche ces deux propositions incomberait la nécessité de spécifier les commandements transgressés, les règlements chevaleresques violés, et de déterminer, 'avec preuve documentaire à l'appui, à quel moment et par quel dit ou fait la jeune Lorraine se serait rendue coupable de cet oubli et aurait commis cette transgression.

Se rejetterait-on sur la cédule d'abjuration qu'elle a signée? Mais, en cette cédule, il n'était fait mention d'aucune erreur ni d'aucun péché contre la foi, nous l'avons démontré, ni d'aucune révocation impliquant un sacri-

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lège ou un mensonge , ni d'aucun engagement dont la violation dût entraîner un parjure.

Les juges eux-mêmes n'avaient-ils pas eu la précaution de ne présenterai la Pucelle qu'une cédule des plus brèves et des plus anodines? N'avaient-ils pas supprimé l'appareil et la solennité de l'abjuration, et jusqu'à la prestation du serment? Où donc, dans une démarche réduite à cette simple expression, moralistes et théologiens trouveraient-ils la matière d'une faute théologique appréciable ou d'un oubli quelconque des lois de la délicatesse et de l'honneur?

Peut-être songera-t-on à chercher la matière d'une faute ou d'un oubli de ce genre dans la frayeur de la mort qui s'est trahie plusieurs fois chez la Pucelle pendant le drame de Saint-Ouen. On s'estimera d'autant plus autorisé à le faire que les Saintes, protectrices de la jeune fille, lui auraient, prétendent ses adversaires, adressé de graves reproches.

C'est vrai ; Jeanne, à Saint-Ouen, a eu peur de la mort ; on s'en est aperçu autour d'elle, et elle l'a elle-même franchement avoué.

Le prêtre Jean Massieu nous dit l'avoir entendue s'écrier, sous les menaces de maître Erard : « Plutôt signer que d'être brûlée! » {Procès, t. III, p. 157.)

Le notaire-greffier Guillaume Colles dépose que l'accusée refusa longtemps de signer la cédule d'abjuration, mais que, « sur les instances pressantes qui lui furent faites, cédant à la frayeur, elle s'y détermina. — Tandem compulsa, prœ timoré signavit. » (Procès, t. III, p. 164.)

Guillaume Manchon, le principal des notaires du Procès, dit « qu'elle abjura par peur du feu, voyant le bourreau tout prêt avec sa charrette ». (Ibid., p. 149.)

Enfin Jeanne elle-même, quatre jours après l'abjuration, disait à ses juges que « tout ce qu'elle avait fait, le jeudi précédent, elle l'avait fait par peur du feu. — Totu7n hoc quod fecit^ ipsa fecit prœ timoré ignis. » {Procès, 1. 1, pp. 457, 458.)

Il faut donc en convenir : à Saint-Ouen, Jeanne s'est abandonnée à la frayeur de la mort; elle a éprouvé un vif et profond regret de la vie. Faut-il la condamner pour cela? faut-il au moins la blâmer?

Voici notre réponse. Depuis quand la peur de la mort et l'amour de la vie seraient-ils des crimes? depuis quand ces sentiments seraient-ils par eux-mêmes défendus? Ne sont-ils pas une manifestation spontanée de l'instinct de conservation déposé par le Créateur au fond de toute créature humaine? Que de traits rapportés par Thistoire, qui signalent la persistance de ces sentiments chez les caractères les mieux trempés, et l'empire qu'ils exercent sur des hommes d'un courage au-dessus de tout soupçon ! Il n'est donc pas surprenant que ces mêmes sentiments apparaissent chez une jeune fille de dix-neuf ans à qui la mort se montre tout à coup sous la forme la plus horrible.

Mais alors comment expliquer les reproches que saintes Catherine et Marguerite adressent à la Pucelle, au sujet de l'abjuration et de la frayeur qui paraît en avoir été le motif déterminant?

Ces reproches s'expliquent très aisément et de la manière la plus naturelle. Pour en bien juger, citons-les textuellement et rappelons comment Jeanne nous les a fait connaître.

l'acte de la pugelle au point de vue théologique. 125

Des repy^ocJies adressés à la Pucelle par saintes Catherine et Marguerite.

C'est dans le dernier interrogatoire du Procès que la jeune Lorraine fit part de ces reproches à ses juges. Ceux-ci ne manquèrent pas de les mentionner au procèsverbal.

Jeanne leur disait donc naïvement que « Dieu lui avait mandé, par saintes Catherine et Marguerite, la grande pitié de la grande trahison qu'elle avait consentie en faisant l'abjuration et la révocation pour sauver sa vie; et elle s'était condamnée pour sauver sa vie. — Deus mandavit sibi per sanctas KathayHnam et Margaretam magnam pietate?n illius grandis proditionis in quam ipsa Johanna consenserat faciendo al)Juratione?n et revocationeni pro salvando vitam suam; et quod ipsa se damnaverunt pro salvando vitam suam. » {Procès^ t. I, p. 456.)

« Item, dit que ses Voix lui ont dit qu'elle avait fait grande mauvaiseté , en confessant qu'elle n'avait pas bien fait ce qu'elle avait fait. — Item, dixit quod voces suœ diweî^unt sibi quod ipsa fecerat magnam injuriam, confltendo se non bene fecisse illud quod fecerat. » (Ibid., p. 457.)

Avant de rechercher et de montrer quel est le sujet de cette grande pitié, de cette grande trahison, de cette gravide 7nauvaiseté dont parlent les saintes, rappelons

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qu'il n'est pas question ici d'une héroïne ordinaire, d'une héroïne selon le monde, mais d'une héroïne selon l'Évangile et selon Dieu. Ces héroïnes-là s'appellent des Saintes. Or, Dieu exige de ses Saintes plus que le monde n'exige de ses héroïnes. C'est pourquoi un sentiment de frayeur, une attache à la vie que les hommes jugeront irrépréhensibles, même lorsqu'ils dépassent certaines limites, peuvent paraître répréhensibles et constituer une imperfection blâmable aux yeux de Dieu.

Cette observation faite, demandons-nous deux choses :

Pourquoi cette grande pitié, cette grande traliison, cette grande mauvaiseté dont parlent les saintes, et cette condamnation que s'est attirée la Pucelle? quel en est l'objet?

Pourquoi les Saintes se sont-elles servi d'expressions aussi fortes, aussi énergiques?

1« L'objet de cette grande pitié, de cette grande trahison, le principe de cette co7idamnation reprochées à la Pucelle, c'est l'acte auquel elle s'est résolue pour sauver sa vie, c'est-à-dire l'abjuration; la grande mauvaiseté, qui lui est reprochée également, provient de ce qu'elle a dit « n'avoir pas bien fait ce qu'elle a fait ».

Mais l'abjuration telle que la jeune fille l'a prononcée et signée « pour sauver sa vie », dans les circonstances que l'on sait, serait-elle donc un acte mauvais, en oppo- • sition formelle avec les commandements de Dieu? Nous avons montré surabondamment que non. Vouloir sauver sa vie par un moyen où il n'y a rien de mal, c'est le droit de tout être raisonnable.

Les choses que Jeanne a faites et qu'elle dit n'avoir pas bien faites, (fuelles sont-elles? D'après les textes, ce

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sont : 10 le port des armes ; 2^^ le port des habits d'homme ; 3*^ le port des cheveux courts. Mais en elles-mêmes, ces choses n'étaient pas plus mauvaises que la signature du formulaire de l'abjuration ne l'était.

Il ne resterait donc, pour expliquer ces grands mots de trahison, de 2^itié, de mauvaiseté, que cette peur du feu à laquelle Jeanne a un instant cédé, ce désir trop peu chrétien de sauver sa vie, cette horreur de la mort dont elle n'a pu se défendre, à la vue du bourreau, et à la pensée du bûcher. Mais ces trois choses, l'attache à la vie, la crainte de la mort, l'efiroi qu'inspire le supplice du feu, seraient-elles condamnables et faudrait-il y voir de véritables crimes? Assurément non. Mais si elles ne sont pas des crimes, elles peuvent être des imperfections, et c'est là ce qui nous donne la raison des reproches des Saintes à la vierge Lorraine et des expressions qu'elles emploient.

2° Car ces expressions, si fortes qu'elles paraissent, il faut se garder de les prendre au pied de la lettre; le sens, qui en est toujours relatif, doit en être déterminé par les actes auxquels ces expressions s'appliquent. Or, nous avons vu ce qu'il faut penser de ces actes; ils n'ont qu'une malice relative, en tant qu'ils constituent des imperfections. Il ne peut donc être question que d'une mauvaiseté relative, d'une trahison de même ordre, relative elle aussi. Lorsque François d'Assise se disait le plus grand des pécheurs, cela n'empêchait pas qu'il ne fût un grand saint et qu'il n'y eût de bien pires scélérats. De même, ce que saintes Catherine et Marguerite reprochent ici à la future martyre, ce n'est pas d'avoir commis une offense de Dieu, mais de s'être oubliée en cette attache

trop grande à la vie, en cette peur immodérée du supplice, en cette horreur peu chrétienne de la mort, et de s'y être oubliée jusqu'à l'imperfection. Gela n'allait pas à sa haute nature soutenue par la grâce ; cela ne convenait pas à la créature privilégiée que saint Michel avait saluée du nom de Fille de Dieu. Et c'est pour lui donner une juste idée de cette imperfection et pour lui en inspirer un regret sincère, que les Saintes emploient ces expressions, qui tout d'abord surprennent, de mauvaiseté et de trahison.

En ceci. Dieu ne traite pas la vierge de Domremy autrement qu'il ne traite ses Saints. Il en use à leur égard de deux manières. D'une part, il tient extrêmement à ce qu'ils évitent, non seulement les fautes mortelles et vénielles, mais encore les imperfections et les résistances à sa grâce. Du moment qu'il les introduit dans la voie de la sainteté, il prend à cœur leurs manquements les plus légers. Ainsi voit-on les grands artistes, quand ils ont la bonne fortune de compter dans leur atelier un élève de génie, le gourmander pour de simples négligences.

D'autre part, l'humilité étant le fondement nécessaire de la sainteté. Dieu n'entend pas que ses élus s'exposent à se priver de cette pierre angulaire. Ils pourraient être tentés de s'attribuer à eux seuls le mérite de leurs grandes vertus. Pour les mettre à même de ne pas succomber à cette tentation, le Seigneur leur envoie, par tel chemin qui lui plaît, l'affirmation, la preuve de leur misère. En ces moments, les ténèbres s'étendent sur leur intelligence, la faiblesse gagne leur volonté; une sorte de paralysie morale les envahit, et soudain ils ont comme la

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sensation du fond de leur néant. C'est alors que la nature aux abois succombe sous une pression tant soit peu violente. Alors ils sentent le peu qu'ils sont, qu'ils valent; ils le sentent et ils le reconnaissent. Alors ils suivent leur modèle divin, l'Homme-Dieu qui tira de ses entrailles le cri de suprême angoisse qu'on serait tenté de prendre pour un cri de désespoir : « Deus, Deits meus^ ut quîd dereliqvAsti 7nel — Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné I »

Il faut que tout Saint, à un moment voulu de Dieu, arrive à ce fond extrême d'humiliation. Jeanne ne pouvait échapper à cette loi. Ses Voix furent l'instrument providentiel par lequel elle la subit.

Si on lui gardait encore rigueur de la frayeur de la mort qui l'envahit, de la terreur qui la saisit à la vue du bourreau, qu'on veuille bien se souvenir de Jésus au Jardin des Olives. Jeanne a peur de la mort. L'Homme- Dieu en a eu peur, lui aussi ; ce sentiment déborde de la prière : « Mon Père, si c'est possible, que ce calice passe loin de moi ! »

Horrible apparaissait à cette jeune fille de dix-neuf ans la mort dans les flammes dévorantes du bûcher. Non moins horrible apparaissait à Jésus la mort par le supplice de la croix.

Le Sauveur termine sa prière par ces mots : « Cependant, mon Père, que votre volonté se fasse, non la mienne! « Jeanne eut aussi son « Non iuea volimtas, sed tua fuit ». Devant les reproches affectueux de ses Saintes, elle courbe la tête et entrevoit leur dessein. Elle comprend qu'elle a trop redouté la mort, qu'elle a été trop attachée à la vie. Elle comprend que si ses protectrices

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célestes le lui reprochent, c'est moins pour la blâmer que pour la prévenir désormais contre toute défaillance. Elle comprend enfin qu'il y a dans leurs paroles une leçon d'humilité que Dieu, qui tire le bien du mal, la perfection de l'imperfection, ménage dans son amour aux âmes prédestinées. La jeune vierge, la future martyre, confuse d'avoir cédé à des sentiments par trop naturels , en éprouve au fond du cœur un profond regret. Elle montrera la sincérité de ce regret lorsque le calice du sacrifice suprême lui sera présenté. Jeanne le saisira d'une main ferme et elle le boira jusqu'à la lie.

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