PATRIOTISME ET SAINTETÉ
parée comme pour une fête, elle aperçoit le cardinal de Winchester, ses juges, des évêques, dés abbés, des docteurs, des seigneurs anglais dont les regards expriment la soif de vengeance et la haine ; injuriée par le prédicateur, menacée par les uns, obsédée par les autres, ne pouvant se dissimuler le sort affreux qui l'attend, en voyant le bourreau prêt à se saisir de sa proie; quelle que fût l'impression produite par ce spectacle, surexcitation, suggestion, prostration, terreur, qui ne s'attendrait à voir la Pucelle, à bout de forces physiques et morales, perdre tout sang-froid, toute présence d'esprit, toute conscience d'elle-même et se prêter aveuglément à ce que voulaient ses ennemis? Eh bien, non; ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Quelque affaiblie qu'elle soit, la vierge Lorraine suit d'un œil attentif les péripéties du drame dont elle est le principal personnage, elle ne se le dissimule pas. Plus que jamais sa prudence, sa loyauté, son patriotisme, sa foi sont en éveil. Le prédicateur en sait quelque chose. Son apostrophe à la Maison de France lui vaut une réplique qu'inspirent une sagesse supérieure, une loyauté courageuse et le patriotisme le plus pur. Quand il faut choisir entre les deux cédules qu'il porte sur lui, Erard n'hésite pas à prendre et à présenter à l'accusée la cédule insignifiante des six ou huit lignes. Plus que jamais, au milieu des assauts qu'elle subit, Jeanne fait appel à l'énergie morale dont elle est capable et, soutenue par l'assistance divine à laquelle elle a recours, elle prononce de ces paroles, elle produit de ces actes qu'on ne trouve que chez les héros et les saints. En voici, du reste, la preuve.
134 l'abjuration de jeanne d arc.
^ Loyauté et patriotisme.
Représentons-nous par la pensée le spectacle qu'offrait le cimetière Saint-Ouen à l'heure du « preschement ». Maître iTuillaume Érard, debout sur l'échafaud de l'accusée, prend la parole. Il a pour auditeurs un cardinal, des évêques, des prélats, des docteurs de l'Université de Paris, des chanoines, des religieux, des seigneurs et chevaliers anglais, et tout ce que la cité de Rouen pouvait fournir de spectateurs.
Dès le début, le prédicateur prend à partie la Pucelle et la compare à un sarment stérile qui. s'étant détaché de la souche, ne saurait porter des fruits. Bientôt l'exposition doctrinale ne lui suffit pas : il en vient aux allusions, aux reproches catégoriques, aux injures. Oubliant qu'il n'a devant lui qu'une malheureuse jeune tille sans défenseur et sans appui, il l'outrage en ce qu'elle a de plus cher, en sa foi, en sa réputation de bonne chrétienne, d'enfant soumise à notre Mère la sainte Église. Jeanne entend ces reproches, ces injures, ces outrages, et les endure sans mot dire. Soudain Erard, passant à un autre ordre d'idées, s'en prend à la maison de France, à Charles VII son représentant : il traite ce prince d'hérétique et de schismatique. Cette fois, la généreuse fille n'y tient plus. Oubliant qu'en cette même sortie le fougueux prédicateur la qualifie de « femme inutile, diffamée et pleine de tout déshonneur », elle n'aperçoit que la flétrissure