ATRI0T1SME ET SAINTETK
infligée au descendant de saint Louis et, coupant la parole au prêcheur, elle lui jette à la face cette réplique : « Par ma foi, Messire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer que mon Roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l'Église; et n'est point tel que vous dites. » {Procès,^ t. II, p. 17.)
Ainsi, ce Dauphin qu'elle avait mené couronner et sacrer à Reims, ce roi qui, depuis qu'elle est malheureuse et captive, l'oublie, elle, les mains chargées de fers, ne l'oublie pas. Ce prince, qui lui doit son royaume et qui fait si bon marché de sa dette, il est toujours son Roi ; il est même « le plus noble chrétien de tous les chrétiens et qui mieux aime la foi et l'Église » !
Force morale et sainteté.
Admirable de patriotisme et de loyauté, Jeanne se montre encore, en cette scène de l'abjuration, non moins admirable de force morale et de foi. La pression qui s'exerce sur elle de toutes les manières, les angoisses qui rétreignent sont des plus douloureuses; loin de faiblir, sa foi n'en devient que plus robuste; au moment où il semble qu'elle va tout céder, tout abandonner, il se forme en son âme une de ces résolutions sublimes comme le motif qui les inspire, et, d'un élan qu'aucune puissance humaine ne saurait arrêter, elle cherche son refuge et se fixe à jamais en la volonté sainte de Dieu.
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Deux des incidents de la scène de l'abjuration nous montreront à l'œuvre la force morale de la Pucelle et sa foi.
Le moment est venu d'en finir avec les hésitations et de briser avec les perplexités. L'Évêque de Beauvais va reprendre la lecture de la sentence, quelque temps suspendue. Il faut absolument que l'accusée prenne un parti et qu'elle se décide. Va-t-elle s'abandonner à son sort et céder sans résistance aux influences néfastes qui s'exercent sur elle? Jeanne est malheureuse, délaissée, mais elle est chrétienne; mais elle sait que Dieu est le protecteur des délaissés et des malheureux; mais elle sait qu'il est la force du faible; mais elle sait que la prière ardente et humble monte jusqu'au trône du Tout-Puissant et que le Tout-Puissant ne l'écoute jamais en vain. Elle priera donc, et en cette prière elle mettra toute son âme. Et, afin d'être plus promptement, plus généreusement secourue, elle se placera sous la protection d'un de ses amis célestes; elle invoquera l'Archange qui, durant plus de cinq ans, la visitait à Domremy, la préparait à sa merveilleuse mission et lui disait « la grande pitié du royaume de France ». Maintenant, captive de l'Anglais, Jeanne dira à saint Michel « la grande pitié » de ia Française qui a commis le crime d'aimer plus que tout Dieu et son pays. « Joignant les mains, elle l'appelle à son aide et le supplie de la diriger et de la conseiller. » {Procès, t. II, p. 323.)
La vierge de Domremy n'a pas invoqué en vain son céleste initiateur. Les ténèbres qui l'environnaient se dissipent. Elle entrevoit les pièges semés sous ses pas; pièges d'autant plus redoutables qu'aucune voix amie ne les signale, qu'aucun indice ne les révèle. Jeanne
PATBIOTISME ET SAINTETÉ. 137
comprend ce qu'il lui reste à faire pour éviter ces pièges et déjouer les espérances de ses ennemis. Avant d'accepter et de prononcer la cédule que Erard lui a présentée, elle purifie son intention et fait ses réserves : devant Dieu, en son âme, à voix haute, devant Erard et les officiers du tribunal, elle déclare qu'elle ne souscrit le formulaire d'abjuration qu'on lui impose, en ce qu'elle n'y comprend pas, que sous la condition expresse qu'il ne renfermât rien de nature à déplaire à Dieu. « Item^ elle dit (à ses juges et aux assesseurs qui les accompagnaient, dans son dernier interrogatoire) qu'elle dit EN l'eure — c'est à savoir, à l'heure, au moment même de prononcer la cédule d'abjuration — qu'elle n'entendait point révoquer quelque chose, si ce n'était pourvu que cela plût à Dieu. — Item diœit quod ipsa non intendebat aliquid revocare nisi proviso quod pla- CERET Deo. » {Procès, t. I, p. 458.)
Réserve capitale, condition absolue d'une importance souveraine! L'Évêque de Beauvais et ses confidents ne s'y trompèrent pas. Aussi songèrent-ils à la passer sous silence ou, du moins, si ce parti était trop dangereux, à substituer dans le texte officiel, à l'énoncé d'un fait des plus précis, tel que le rapporte la minute française, celui d'un propos vague que la Pucelle aurait tenu en des circonstances impossibles à déterminer. Le traducteur du Procès français en latin, Thomas de Gourcelles, se chargea de ce soin. Il supprima simplememt les mots : « qu'elle dit en l'eure ». Qu'on cherche, en effet, dans le texte latin édité par J. Quicherat la phrase complète de la minute française qui serait celle-ci : Diœit quod DixiT IN HORA ABJURATioNis »; on l'y Cherchera inutile-
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ment : les mots essentiels ne s'y retrouvent plus. Il a suffi aux personnages qui avaient intérêt à s'en débarrasser, d'une méprise, d'une distraction survenue à propos. C'était extrêmement simple : pas même n'était besoin d'habileté; mais ce n'en était que plus déloyal et que plus perfide. Avions-nous tort de rappeler que toutes les fois que le texte officiel du Procès avance quelque fait, quelque parole de nature à charger la Pucelle, il y a des raisons majeures de ne pas s'y fier?
Ainsi, la grande, la constante préoccupation de la vierge Lorraine dans les conjonctures les plus graves était de ne pas offenser Dieu. « Pourvu que cela plaise à Dieu! » Telle est l'intention expresse, la volonté formelle qui règne habituellement au fond de son âme, qu'elle renouvelle à toute occasion et qui conditionne tous ses actes. Tel fut le motif qui conditionna et détermina son abjuration à Saint-Ouen. Ignorant ce que c'était que d'abjurer, ne comprenant pas les choses qu'on la pressait de révoquer, mais comprenant très bien qu'on en voulait à son honneur et à sa délicatesse de chrétienne plus qu'à sa vie, c'était assez de ce motif non seulement pour qu'elle n'eût rien à se reprocher, mais encore pour faire de son abjuration un acte admirable de prudence, de force morale, de foi, un acte méritoire surnaturellement et d'une haute perfection.