‹ Histoire compléte de Jeanne d'ArcChapitre 38 sur 41 · UNE DES SUPPRESSIONS PKATIOUÉES DANS LE TEXTE DU PROCÈS · texte numérisé non relu

UNE DES SUPPRESSIONS PKATIOUÉES DANS LE TEXTE DU PROCÈS

(Page 137.)"

A la fin du chapitre VI, page 98, nous prenions le traducteur du Procès en llagrant délit d'interpolation, Thomas de Gourcelles ne s'étant pas gêné pour ajouter deux lignes à la minute française. Dans le texte latin du dernier interrogatoire, nous prenons le Docteur de Paris en flagrant délit d'une de ces suppressions perfides, à l'aide desquelles il comptait égarer l'opinion de la postérité sur l'innocence de la Pucelle et empêcher que l'iniquité de ses juges ne fût démasquée. La suppression que nous avons en vue (t. I, p. 458) paraît insignifiante parce qu'elle ne porte que sur quelques mots, quatre en tout; elle est néanmoins des plus criminelles et des plus graves en ses conséquences, parce que ces quatre mots sont eux-mêmes d'une importance capitale.

A la page indiquée, la minute française cite cette déclaration de la Pucelle à ses juges :

« Item, dist (Jeanne) qu'elle dist en l'eure (en l'heuke), » c'est à savoir au moment même de l'abjuration, « qu'elle n'entendait pas révoquer quelque chose, si ce n'estoitpourveu qu'il pleust à notre Sire (à Notre Seigneur). »

Gourcelles, dans la traduction latine, supprime ces mots

160 l'abjuration de jeanne d'arc.

« qu'elle dit en l'heure », et met seulement : ^^ Item, dixit quod ipsa non intendehat aliquid revocare, nisi proviso quod hoc placer et Deo ».

Les termes dont Jeanne s'est servie établissent la parfaite droiture de son intention et l'horreur que lui inspire, « en l'heure », c'est-à-dire au moment même de l'abjuration, la simple pensée de l'oiïense de Dieu.

En supprimant ces termes, Gourcelles supprime cette preuve, remet tout en question et, par le vague qu'il répand sur le langage de la Pucelle, ouvre le champ aux hypothèses les plus défavorables pour la malheureuse jeune fille.

C'est un faux par suppression; vu la terrible sentence de relaps qu'il a pour but de justifier, c'est un acte inqualifiable.

les avocats de la REHABILITATION ET L ABJURATION DE LA PUCELLE.

Le lecteur pourrait être étonné que nous n'ayons à peu près rien dit du langage tenu par les avocats de la réhabilitation sur l'abjuration de la Pucelle. Notre silence tient à ce que le point de vue auquel ils s'étaient placés et celui auquel nous avons dû nous placer nous-mêmes sont très différents. Nous nous sommes proposé d'avoir le dernier mot, si faire se pouvait, de l'abjuration de Saint-Ouen considérée historiquement et moralement. L'objet principal des avocats de la famille d'Arc était de prouver qu'il n'y avait pas eu et qu'il n'y avait pu y avoir chez la Pucelle de cas de relaps, ni, par suite, de jugement et de sentence valide de relaps; et c'est au point de vue des rapports existant entre le relaps et l'abjuration que lesdits avocats ont envisagé le drame de Saint-Ouen. Dans ce but, ils s'attachent principalement à prouver que l'abjuration extorquée a été invalide canoniquement; et comme les faits invoqués pour ouvrir la cause de rechute n'étaient autres que de prétendues violations des engagements pris par la Pucelle en son abjuration, le nullité de l'abjuration entraînait la nullité des prétendues violations mises en avant par les juges.

NOTE X. H)l

Au fond, Ton retrouve dans les Mémoires des avocats de la famille de Jeanne les arguments que nous avons nous-môme exposés; mais ils y sont moins largement traités, et, en certains endroits, ils le sont avec une réserve et des ménagements commandés par les circonstances. Cette réserve et ces ménagements ne sont plus aujourd'hui de saison : c'est le droit, et môme le devoir de l'historien , d'appeler les choses par leur nom. Il peut se réclamer du vers de Boileau et, comme lui, dire :

J'appelle un chat lui chat et Rolet un fripon.

Le point que les avocats de la famille d'Arc se sont appliqués à faire ressortir dans l'abjuration de Saint-Ouen, c'est que la Pucelle ne comprit rien au formulaire difficile, embrouillé, qu'on lui lut. — « Perlecta quadam schedula, dif/îcilium terminorum, et quam veraciter non mtellexit ipsa Johanna. » {Procès, t. II, p. 223. Vingt-quatrième des 101 articles.)

Voici comment s'exprime à ce sujet le procureur des demandeurs, maître Guillaume Prévosteau, dans le mémoire présenté le 18 décembre 1455 aux délégués du Saint-Siège.

« Ladite Jeanne ne comprit pas la prétendue abjuration qui lui fut lue. C'est inopinément cfu'on la lui exhibe, brusquement, en plein tumulte populaire, dans un spectacle public, et lorsque l'accusée est en proie à une violente frayeur. Or, il est clair qu'on n'abjure pas ce qu'on ne comprend pas. Que Jeanne n'ait rien compris de ce qu'elle abjurait, nous en trouvons la preuve dans la délibération des assesseurs convoqués à l'occasion du prétendu relaps, lesquels, presque tous, à la suite de l'abbé de Fécamp, furent d'avis qu'on lui demandât si elle avait compris la prétendue abjuration. » {Procès, t. II, pp. 186-187.)

C'est sur ce même point qu'insiste le promoteur Simon Chapitault, en sa requête du 20 décembre 1455.

« Jeanne, dit-il, voulait qu'on soumit tous ses dits et faits au Souverain Pontife, à qui elle s'en rapportait. Mais par pression, séduction et coaction, on lui fît prononcer une certaine abjuration : la crainte du bûcher, la présence du bourreau, et les menaces proférées l'induisirent à prononcer un texte d'abjuration qu'elle ne comprenait pas. — Et eam aliqua adjurare fecerunt. ah aliquibus mducta , seducta et coacta; timor

162 l'abjuration de jeanne d'arc.

eni7n ignis, et prœsentia tortoris, minœqiie sibi illatœ induxerunt abjurare quœ non intelligébat. » {Ibid., p. 204.)

L'un des cent un articles présentés au tribunal par les avocats, le quatre-vingt-huitième, reproduit à peu près dans les mêmes termes le passage de maître Prévosteau que nous avons rapporté plus haut. {Ibid., pp. 254-255.)

Remarquons, à ce propos, que les avocats de la réhabilitation s'autorisent des faits de violence, de fraude, de dol, de terreur, qui provoquèrent l'abjuration pour démontrer ce point capital : à savoir que Jeanne ne comprit rien de ce qu'on lui faisait abjurer.

Quoique les avocats de la famille d'Arc aient insisté de préférence sur ce point, toutefois la diversité signalée entre la cédule d'Erard et la cédule du Procès ne leur échappa point, et ils en conclurent ce que nous en avons conclu nous-mêmes, à savoir la fausseté de la cédule dont se réclamait l'Évêque de Beauvais. Mais ils prennent pour cela des ménagements; ils ont l'air d'admettre, en certains passages de leurs plaidoyers, l'authenticité de la longue cédule; par exemple, dans le vingtquatrième article que nous rappelions tout à l'heure, t. II, p. 223. et dans le mémoire de maître Prévosteau, pp. 169-170. Qu'on n'en soit pas surpris : une accusation aussi grave que celle de faux contre un Èvèque et un Inquisiteur, avant qu'il y ait eu cause jugée, accusation qui atteignait par contre-coup maints personnages encore vivants, en grande réputation et en grand crédit, tels que les Docteurs de Paris, Gourcelles et Beaupère, tels encore que l'ancien trésorier du chapitre, Raoul Roussel, archevêque de Rouen au début du Procès de réhabilitation; une accusation de cette gravité, disons-nous, ne devait être formulée qu'avec la plus grande prudence; il fallait l'insinuer, la présenter de façon indirecte, plutôt que la lancer ouvertement. Voilà pourquoi le promoteur, le procureur et les avocats de la famille de Jeanne, discutant la valeur de la pièce insérée au Procès, soutiennent d'abord que l'on n'en peut rien inférer contre l'accusée, alors même qu'elle l'eût prononcée et signée, parce qu'elle n'y avait rien compris. Mais cette réponse donnée et ce point acquis, ils n'en abordent pas moins la question du faux, quoique à mots couverts, et ils diront, art. 99, p. 255, t. II :

« 11 sera prouvé d'ailleurs très clairement que la cédule insérée au Procès n'est pas celle qu'alors on présenta et qu'on

lut à Jeanne, quand les juges la firent abjurer à leur façon; la cédule qui lui fut présentée était une petite cédule contenant peu de choses et tout à fait dissemblable. — Item, et probabitur apertissime quod scheclula in illo processu inscripta, non est schedula illa timc eidem Joluuinœ exhibita et lecta, dum eam fecerunt judices sito modo abjurare ; imo erat quœdam parva schedula, pauca conti7iens et longe dissiinilis. »

Le procureur Prévosteau s'exprime dans les mêmes termes en son mémoire du 18 décembre 1455 : « Neqiie schedula processui prœtenso dictœ Johannœ inscripta, prolixa et magna, illa est qiiœ publiée eidem Johannœ lecta et exhibita est, dictœ prœtensœ ahjuratiojils hora. » {Procès, t. II, p. 187.)

Lorsque le procureur et les avocats de la famille d'Arc présentèrent leurs mémoires et plaidoyers, l'appariteur du Procès, le prêtre Jean Massieu, n'avait pas encore rendu devant les délégués du Saint-Siège le témoignage écrasant sur la fausseté intrinsèque et extrinsèque du formulaire invoqué par l'Évêque de Beauvais, témoignage que nous avons cité plusieurs fois en notre Étude. Massieu ne rendit ce témoignage que le 12 mai 1456, dans la dernière Enquête qui eut lieu à Rouen. On s'en aperçoit dans la pièce juridique déposée par le promoteur Chapitault entre les mains des commissaires de la réhabilitation, îi la date du 2 juillet suivant. En cette pièce qui fait valoir les motifs de droit favorables à la Pucelle, maître Chapitault parle du formulaire inséré au Procès en des termes autrement catégoriques, autrement nets que ne l'avaient fait les avocats et le Procureur.

« Il importe, dit-il, de peser ce que vaut cette abjuration mise en avant par ces juges iniques. Le formulaire inséré au Procès a été fabriqué à nouveau, le procès achevé; il est extrêmement long, rédigé beaucoup trop artificieusement, et tel que Jeanne, fille innocente et ignorante, n'eût pu le concevoir. Il y a plus : c'est un autre formulaire qui lui fut présenté, formulaire dissemblable et contenu dans une courte cédule. — Item, et ipsa prœtensa per judices iniquos abjuratio ponderanda est; quonia7n et illa quœ processui inserta est, fabricata est de novo post completicm processum, et prolixa est valde, artiflcio confecta valido, quam nec concipo'e ipsa potuisset innocens filia et ignara : imo altéra sibi prcesentata est, dissim,ilis et brevi schedula comprehensa. » (Procès, t. III, p. 278.)

1(34 l'aBJUKATION de JEANNE d'aHC.

Le promoteur ajoute que. quoique l'accusée ait prononcé le texte de la courte cédule, comme elle ne Fa fait que sous le coup de la pression, des menaces, de la terreur inspirée par la perspective du bûcher et autres moyens condamnables mis en œuvre par les juges, son abjuration est de plein droit nulle et sans valeur aucune. {Ibid.)

Les juges de la réhabilitation tinrent compte du témoignage de Jean Massieu et des représentations du promoteur Ghapitault. Ils ne se bornèrent pas à déclarer, dans leur sentence solennelle, que la Pucelle ne put « ni prévoir ni comprendre » l'abjuration qu'on lui arracha; ils se prononcèrent sur la confiance que méritait la cédule d'abjuration même et ils la qualifièrent nettement de « fausse « et de « subreptice ».

Voilà donc les représentants du Saint-Siège proclamant la même vérité que celle à laquelle nous a conduit la discussion des textes des deux Procès. Plus raijprochés que nous des événements et des faits qu'ils avaient à apprécier, leur jugement confère. aux conclusions fondées sur les documents historiques une autorité qui ne laisse rien à désirer.

patriotisme et sainteté.

(Pages 131 et suiv.)

Vallet de Viriville. ~ Cet historien de Charles VU, qui a donné au public une traduction du Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, partage l'opinion de J. Quicherat sur l'abjuration de Saint-Ouen. Dans une note de sa traduction, il est d'avis que Jeanne, en cet acte, non seulement a commis une faiblesse, mais qu'elle a « abjuré son patriotisme ». Voici ses paroles :

« L'abjuration de Jeanne d'Arc et celle de Galilée surprennent et affligent beaucoup leurs admirateurs. Pour nous, nous ne connaissons rien de plus émouvant que de voir Jeanne, au cimetière de Saint-Ouen, en présence de Gauchon et du bourreau, abjurer son patriotisme. » {Procès de condamnation traduit, p. 232, Note 1. Paris, in-8<j, 1867, F. Didot.)

Le chapitre tx de cette Elude permettra an lecteur rrapprôcier à sa valeur ce mot du traducteur du Procès.

Analecta Bollandiana. — Dans une note relative à la monographie de Petit de Julleville sur La Vénérable Jeanne d'Arc, les rédacteurs d^s Analecta émettent cette réflexion : « C'est aller peut-être un peu vite que de placer la vie de Jeanne d'Arc dans la collection « Les Saints ». {Op. cit., t. XIX, année 1900, p. 46i; in-8«. Bruxelles;.

Cette réflexion a de quoi surprendre six ans après que Jeanne a été déclarée Véné^'able, c'est-à-dire sainte; elle sur prend surtout sous la plume de critiques qui sont à la fois canonistes et théologiens. Si la Pucelle, au jugement de l'Eglise, a pratiqué les vertus qui constituent la sainteté, si elle a été vraiment une sainte et si, d'ailleurs, sa vie est admirable à tous égards, pourquoi ne figurerait-elle pas dans une collection qui a pour titre : Les Saints? Est-ce qu'on voudrait exclure aussi de cette collection les grands chrétiens qui n'ont obtenu que les honneurs de la béatification ?

Mais, remarquent les rédacteurs des Analecta, le savant P. Denifle, dominicain, a « relevé délicatement dans la vie de la Pucelle quelques défaillances ». Il y a chez Jeanne « un côté naturel » qu'on ne peut guère nier. {Mémoires de la Société de VHisloire de Paris, t. XXIV, Le Procès de Jeanne d'Arc et l'Université de Paris, par le P. H. Denifle et G. Châtelain, pp. 10 et 11.)

Et depuis quand des défaillances, des fautes, même des fautes graves, à fortiori « un ou plusieurs côtés naturels » sontils incompatibles avec la sainteté? Est-ce que, pour un grand nombre de saints, ces défaillances, ces fautes n'ont pas été l'occasion de retours admirables et d'actes non moins admirables des plus hautes vertus?

Ajoutons, pour rester sur notre terrain, que les défaillances signalées par le savant dominicain ne se rapportent pas à l'abjuration de Saint-Ouen : elles ne concernent que la question, plus singulière qu'autre chose, des explications de Jeanne en ses interrogatoires sur la couronne qui devait lui servir de signe et sur l'Ange qui la remit au roi. De quelque façon qu'on entende ces explications, il n'en résulte absolument rien de défavorable à la sainteté de la Pucelle. (Voir le t. III de notre Histoire complète, ch. xxxiv, pp. 180-186.)

166 l'abjuration de jeanne d arc.

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