LES HISTORIENS DE LA PUCELLE ET SON ABJURATION
Nous dirons quelques mots du sens dans lequel les historiens rationalistes ou catholiques ont traité la question de l'abjuration de Jeanne d'Arc.
Historiens rationalistes. — Michelet et Henri Martin.
Nous avons eu l'occasion, dans la Note précédente, de dire ce que pensait Vallet de Viriville de l'abjuration de Saint-Ouen. Avec J. Quicherat,, Michelet, Henri Martin et lui sont les représentants les plus en vue de l'opinion qui fait de Jeanne une abjurante, une parjure et une relapse ; }nais, pas plus que l'Éditeur des deux Procès, ces historiens ne produisent de preuve à l'appui. Rappelons quelques-uns des passages dans lesquels Henri Martin et Michelet livrent leur pensée.
Cette pensée est que le formulaire du Procès ne saurait être soupçonné : Jeanne n'a pu en prononcer et en signer d'autre. C'est conformément à la vérité des faits et aux règles en vigueur qu'elle a été déclarée relapse; c'est très légalement qu'elle a été condamnée au bûcher. S'il y a un coupable en ce Procès, c'est le Droit de l'époque, le Droit inquisitorial, pour ne pas dire l'Eglise. A ce point de vue, P. Cauchon a été victime, il a eu la main, la conscience forcées; car il ne pouvait, de par les lois en vigueur, procéder et juger différemment.
Cette façon d'envisager la condamnation de la Pucelle est peut-être ornée de fleurs chez les écrivains susnommés; mais, au fond, telle est exactement leur manière de voir.
Pour Michelet, le drame de Saint-Ouen terminé, Jeanne « ne pouvait manquer de rétracter sa rétractation ». (Histoire de France, t. V, p. 156; in-8o, Paris, 1841.)
Ce qui ne l'empêcha pas, d'après le même historien, de rétracter, le jour même du supplice, « la rétractation de sa rétracation », c'est-à-dire de renier ses révélations comme elle les
avait reniées, à s'en rapporter à Michelet, sur la place Saint- Oiien. Cependant Michelet n'ose avancer que, an matin du supplice, Jeanne ait dit « le mot » formulant le reniement de ses VoLx; mais on n'y perd rien, car il affirme aussitôt : « J'affirme qu'elle l'a pensé. » {Ibid., p. 172.)
Henri Martin, dont le sentiment sur l'abjuration de la Pucelle revient 'à celui de Michelet, a découvert, nous ne savons où, que Jean Massieu, l'appariteur, sur la demande que lui en fit l'accusée, « lui expliqua ce que c'était qu'abjurer. » (Jeanne d'Arc, p. 260; in-12, Paris, 1857.)
Nous avons dit qu'il ne le lui expliqua pas, que Erard ne le lui permit pas, et en cela les textes établissent que nous ne nous sommes pas écarté de la vérité.
Après avoir rapporté le fait de l'abjuration, Henri Martin s'apitoie sur la victime. « Elle aussi donc, s'écrie-t-il, devait avoir son jour de défaillance et de reniement (allusion sans doute au reniement de saint Pierre)! mais il fut promptement et glorieusement expié. » (Ibid.j p. 261.)
Historiens catholiques de la Piicelle des dix-septième et dix-huitième siècles.
Edmond Righer, docteur de Sorbonne (1560-1630). — Rendons cette justice au premier historien en date de la Pucelle (1630), Edmond Richer, le fameux gallican,, syndic de la Faculté de Paris, qu'il a traité plus sûrement, plus largement qu'aucun autre historien le sujet de l'abjuration de la Pucelle. (Voir, à la Bibliothèque nationale, son Histoire manuscrite de Jeanne, livre second, fo" 194-204 : m^s Fonds français, 10448.)
Richer prononce sans hésiter la fausseté du formulaire inséré au Procès. Au quatrième point de son Advertissement sur le drame de Saint-Ouen, il s'exprime ainsi : « Nous apprenons des susdites dépositions (celles des témoins de la réhabilitation) . que l'Évesque de Beauvais a fait registrer en ce prétendu procez un autre formulaire d'abjuration que celui qui fut lu et proposé à la Pucelle pour le prononcer et signer sur le théâtre : qui est une notable faulseté sur laquelle mesme cet Evesque a pris occasion de condamner cette fille en tant que relapse. » {Manuscrit cité, fo 202, r».)
168 l'abjuration de jeanne d'arc.
De L'Averdy (1723-1793) : {Notices des Procès de condamnation et de revision de Jeanne d'Arc, dans le tome III du Recueil de l'Académie des Inscriptions, qui a pour titre : Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi. Paris, de l'imprimerie royale, mdggxg.)
Si jamais un comité d'érudits français entreprenait de publier les manuscrits et ouvrages intéressant la mémoire de Jeanne d'Arc, à l'impression de VHistoire manuscrite d'Edmond Richer ils devraient joindre la réimpression des Notices rappelées ci-dessus, sauf à introduire en ces publications quelques notes tirées des travaux d'érudition parus en ce dixneuvième siècle.
En ce qui a trait à l'abjuration de la Pucelle, les pages que L'Averdy a écrites sur ce sujet sont des plus intéressantes et des plus judicieuses. (Voir les Notices susdites, pp. 110-118 et pp. 422-433.) Au bas de la page 115, le sagace érudit met cette note :
« On verra dans le Procès de revision que cette cédule d'abjuration est fausse et que ma conjecture était fondée. »
Il venait en effet de dire, à propos de la cédule insérée au Procès, qu'il n'était pas possible que Jeanne « ait pu accepter et signer une pareille déclaration ». (Ibid.)
La Notice sur le Procès de revision, pp. 428-433, relate très exactement les faits qui établissent la fausseté de ladite cédule.
Comme sûreté de vue, comme absence de préjugé, comme sagacité de critique et solidité de jugement. L'Averdy, dans ses recherches sur la Pucelle, l'emporte de beaucoup sur J. Quicherat.
Historiens catholiques du dix-neuvième siècle.
M. Wallon. — Nous n'avons pas la prétention de passer en revue toutes les histoires de Jeanne qui ont vu le jour dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Nous ne parlerons que des principales.
M. Wallon traite la question de l'abjuration en cinq pages {Jeanne d'Arc, t. II, pp. 249-253; in-18, Paris, 1876); il la traite d'une façon clairvoyante et judicieuse, mais sans mettre assez en relief l'importance et la difficulté de la question. Pour lui, la
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Pucelle, en abjurant.. « a succombé ». « L'iieure, dit-il, était redoutable; et qui s'étonnera qu'une pauvre fille succomhe? Epuisée par la lutte, elle cède, elle dit : Je me soumets à l'Église. Ce long débat, et plus encore la lutte intérieure qu'elle avait dû subir, avaient brisé tout ressort en elle. » [Op. cit., pp. 249, 250.)
M. Wallon reconnaît que la formule « qui figure au Procès a contre elle des difficultés assez graves; sans accepter le faux avec la connivence des gretfiers », il paraît croire à une substitution dont L. Calot fut l'instrument.
Sur V Information posthume, ses conclusions sont les mêmes que les nôtres. [Ibid., pp. 275-283.)
M. Marius Sep et. — Question traitée sommairement. « Jeanne sentait tourner sa tête, faiblir son cœur. Bref, elle eut peur. » {Jeanne d'A^^c, p. 244; in-8o, Toufs, 1892.)
« Laurent Calot lui" saisit la main : elle se laissa faire. 11 lui fit tracer une croix, et l'abjuration fut consommée. » (Ibid., p. 246.)
Il se produisit chez Jeanne un état de véritable « prostration ». {Ibid.)
(tuido Guerres. — Cet historien allemand est un de ceux qui ont le mieux saisi la vraie physionomie de l'abjuration. En sa Vie de Jeanne d'Arc, traduite par Léon Bore (in-8o, Paris, 1886, pp. 363-369), il admet le fait des deux cédules et la substitution de la cédule fausse à la cédule authentique.
Pour lui aussi, l'abjuration fut chez Jeanne une faiblesse. « Enfin, dit-il, elle céda. » {Ibid., pp. 365-366.)
« Mais, au lieu de la courte déclaration que l'appariteur lui avait lue, on lui fit signer, ou du moins on accola aux actes du Procès comme signée par elle, une autre pièce.
« Et ce sont de pareilles lâchetés, des aveux à la fois si bas et si absurdes, qu'on eut l'infamie de faire signer à son insu par la Pucelle, ou de substituer dans les procès-verbaux à la cédule qu'elle avait signée par déférence pour les gens d'Église. » {Ibid., pp. 366-369.)
Abel Desjardins {Vie de Jeanne d'Arc, grand in-8o, Paris, 1895, pp. 239-240) reconnaît la fausseté du formulaire du 'Procès. « Dans cette infâme procédure, que coûtait une infamie de plus? » {Ibid., p. 240.)
170 l'abjuration de jeanne d'arc.
Il en est de même de Frédéric Godefroy {La mission de Jeanne d'Arc, grand in-8o, sans date, Paris, Delhomme et BrigLiet, pp. 245-246) et de Petit de Julleville {I^a Vénérable Jeanne d'Arc, in-18, Paris, 1900). On désirerait chez ce dernier une affirmation du faux plus catégorique, une explication de l'abjuration qui ne se bornât pas à la peter {Ihid., pp. 151-152), et qui ne représentât pas l'acte de la Pucelle à Saint-Ouen comme un triomphe remporté par les juges sur « sa longue fermeté )>. (Ibid., p. 152.)
Nous avons cherché vainement dans la remarquable Histoire de Charles VII par M. de Beaugourt, dans le chapitre qu'il a consacré à « Charles VII et Jeanne d'Arc » (t. II, pp. 202-258), l'exposé historique et l'appréciation du drame de
Saint-Ouen.
Les Allemands qui ont écrit des Histoires de l'Eglise ou des Papes ne se sont pas occupés de la Pucelle. Prenez, par exemple, les historiens les plus récents : le docteur Funk {Histoire de V Eglise, 2 vol. in-12, Paris, Armand Colin, sans date; t II, pp. 27-35), Hergenroether {Histoire de l'Eglise, 8 vol. in-8'», Paris, 1896; t. IV, pp. 577-647). Cherchez en leurs ouvrages les pontificats de Martin V, d'Eugène IV et de Calixte III, qui virent* Jeanne d'Arc successivement triomphante, captive, martyre et réhabilitée : la grande Française n'est pas même nommée.
L'auteur d'une récente Histoire des Papes du Moyen-âge (6 vol. in-8o, Paris, 1888-1898, Pion, Nourrit et Cie), le docteur allemand Louis Pastor. dans les pages consacrées à Martin V et à Calixte III (tt. I et II), ne dit pas un seul mot de la Pucelle. Il ne la nomme que dans le récit du pontificat de Nicolas V, à propos du cardinal d'Estouteville. Ce prélat « s'honora, dit-il, en introduisant le procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc ». {Op. cit., p. 96). Une note au bas de la page renvoie à l'histoire de Goerres dont il a été question plus haut. Sachons gré à ce dernier, c'est-à-dire à Guido Goerres de s'être occupé de Jeanne et de nous avoir donné d'elle, quoique allemand, une des biographies les plus exactes, les plus intéressantes, les moins nuageuses que nous possédions.
Ce qui ressort de cette revue rapide, c'est que les récents historiens se sont arrêtés à la surface du drame de l'abjuration
NOTE xiir. 171
et qu'ils n'ont pas cherché dans les paroles de Jeanne , principalement dans l'interrogatoire du 28 mai et dans les déclarations et protestations qu'elle y formula, les traces visibles du drame non moins mouvementé, tout à fait décisif, qui se passait dans l'âme de la Fille de Dieu. Voilà pourquoi ils n'ont vu que des signes d'abattement, que des marques de faiblesse là où les textes font apercevoir un témoignage, inattendu sans doute, mais non moins certain, non moins manifeste, de patriotisme, de prudence, de force morale et de foi.
NOTE xni.
DE LA SOUMISSION DE LA PUGELLE A l'ÉGLISE, EN SA PRÉTENDUE ABJURATION.
Le lecteur a pu remarquer, chez la Pucelle, deux attitudes différentes relativement à la question de la soumission à l'Église, dans la scène du cimetière Saint-Ouen.
Avant le prononcé de la sentence, l'accusée, sommée par le tribunal de se soumettre à l'Église, s'y refuse ouvertement.
Pendant que TÉvêque-juge poursuit sa lecture, l'accusée tout à coup déclare s'y soumettre.
Nous ne nous demandons pas d'où vient ce changement d'attitude; nous le savons et l'avons expliqué amplement. Mais nous nous demandons quel est le vrai sens de ces deux actes de Jeanne : refus et soumission. En d'autres termes, l'Église à laquelle la jeune Lorraine a refusé d'abord de se soumettre, est-elle la même que celle à laquelle à la fin elle se soumet ?
A la question ainsi précisée les textes répondent :
Non, l'Église à laquelle Jeanne s'est soumise à la fin n'est pas du tout l'Église à laquelle, avant le prononcé de la sentence, elle refusait absolument de se soumettre. Celle-ci était l'Église telle que l'entendait Pierre Gauchon, c'est-à-dire une Église de sa façon, une fausse Église. Celle-là était au contraire l'Église simpliciter, c'est-à-dire la véritable Église; non celle de P. Cauchon, mais celle du Pape, des Évoques et de Notre- Seigneur Jésus-Christ.
L'Église entendue en ce dernier sens, la véritable Église,
172 l'abjuration de jeanne d'arc.
n'était pas du tout une Église qui suffit à l'Évêque de Beauvais. En son Église à lui, le principal rôle revenait non au Pape, non au Vicaire de Jésus-Christ, mais aux prélats, aux clercs, même inférieurs; non seulement aux clercs inférieurs, mais aux simples laïques « de ce connaissants, — viri talia cognoscentes ». {Procès, t. I, p. 445.)
Dans le cours du Procès, P. Gauchon a défini l'Église, telle qu'il la conçoit, de la manière suivante :
« L'Église militante c'est, dit-il, l'Église qui comprend le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, les cardinaux, les prélats ecclésiastiques, le clergé et tous bons chrétiens et catholiques ; laquelle Église, bien assemblée, ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. — Est Ecclesia 7nilitans, in qua est Papa, vicarius Dei in terris^ cardinales, prœlati Ecclesiœ, glerus
ET OMNES BONI GHRISTIANI ATQUE GATHOLIGi; qUŒ quidem
Ecclesia, bene gongregata, non potest errare et regitur a Spirille sancto. » {Procès, t. I, p. 175.)
En cette définition, il y a lieu de considérer l'esprit et la lettre. A ne considérer que la lettre, elle est notoirement inexacte. Mettre le clergé inférieur et les simples fidèles sur le même pied que le Pape et les Évèques, et exiger qu'ils soient dûment convoqués pour que l'Église rende des arrêts infaillibles, c'est sortir ouvertement du terrain de l'orthodoxie prise dans le sens le plus large.
A considérer l'esprit de cette définition, il y a quelque chose de plus renversant encore : c'est que, dans les jugements à porter, le rôle principal appartient, non au Souverain Pontife, mais aux prélats, aux clercs, et même aux simples fidèles, pourvu qu'ils soient « de ce connaissants, — viri talia cognoscentes ».
Ecoutons les juges de Jeanne appliquer cette doctrine dans la scène qui suivit le « prêche de Saint- Ouen ».
« Jeanne, dit maître Erard, voici messeigneurs les juges qui vous ont sommée et requise plusieurs fois que voulussiez soumettre tous vos dits et faits à notre mère la sainte Église; car en vos dits et faits, à leur avis, il y a plusieurs choses lesquelles, C07n7ne il semble aux clercs, n'étaient pas bonnes à soutenir. » {Procès, t. I, p. 444.)
Jeanne répond qu'elle a demandé que « tous ses dits et faits fussent transmis à Rome, devers notre saint Père le Pape, à qui, après Dieu, elle se rapporte. »
NOTE XTII. 173
Le tribunal, ne tenant aucun compte de cette réponse de l'accusée et de sa soumission au Pape, passe outre et lui demande : « Voulez-vous révoquer ceux de vos dits et faits qui sont réprouvés par les clercs? — quœ sunt reprohata per GLERIGOS ? »
Ainsi, le jugement des simples clercs suffit; pas n'est besoin de recourir au chef de l'Église.
Jeanne répond : « Je m'en rapporte à Dieu et à notre seigneur le Pape. »
Que va répliquer le tribunal? Simplement cette énormité :
« Gela ne suffit pas. — Fuit sibi dictum quod hoc non suf-
FIGIEBAT. »
Le jugement du Pape ne suffit pas!... L'appel au Pape est de nulle valeur !
Joignant la moquerie à ce mépris du droit, le tribunal ajoute :
« On ne peut aller chercher notre seigneur Pape si loin ! »
Gomme si ces Maîtres et Docteurs de Paris ne recouraient pas chaque jour à Rome pour obtenir de nouveaux bénéfices! (Voir le Père H. Denifle, Le Procès de Jeanne d'Arc et V Université de Paris, p. 13, dans le tome XXIV des Mémoires de l'Histoire de la ville de Paris et de l'Ile-de-France.)
Le tribunal poursuit et découvre toute sa pensée :
« Les Ordinaires sont juges aussi, chacun en son diocèse. C'est pourquoi, il était nécessaire que l'accusée s'en rapportât à notre sainte mère l'Eglise, et qu'elle tint ce que les clercs et les gens en ce connaissants disaient et avaient déterminé de ses dits et faits. » — « Et de ce fut admonestée par Nous (Evêque) jusques à trois monitions. »
« Fuit sibi dictwn... etiaîn quod Ordinarii erant judices, quilibet in sua diœcesi, et ideo erat negesse quod ipsa se referret sanctœ matri Ecclesiœ, et quod teneret illud quod GLERiGi ET viRi TALiA gognosgentes, dicebant et determinaverant de suis dictis et factis. El de hoc fuit monita per nos usque ad trinani monitionem. » {Procès, t. I, pp. 445-446.)
A cette triple monition, ou plutôt « sommation », Jeanne répondit par une triple répétition de ses déclarations précédentes ; à savoir, par une soumission sans réserve au Vicaire de Jésus-Ghrist, et par le refus de se soumettre à cette Eglise composée d'Ordinaires qui faisaient litière de l'autorité suprême du Pape, affichaient la prétention de se passer de lui,
174 l'abjuration de jeanne d'arc.
de juger sans appel les causes portées à leur tribunal, et qui attribuaient la même autorité à de simples clercs et à de simples fidèles « en ce connaissants ».
Voilà l'Eglise à laquelle Jeanne refusait de se soumettre, tandis qu'elle se soumettait pleinement à l'Eglise du Souverain Pontife, vicaire de Jésus-Christ, au Pape de Rome, successeur de saint Pierre.
En somme, l'Eglise dont la Pucelle déclina l'autorité, c'est la fausse et schismatique Eglise qui, à Bâle, appliquant la doctrine de l'Evêque de Beauvais, citera par décret Eugène IV à sa barre, une première fois en sa Xlle session, une seconde, en sa XX Vie; qui, dans la XXVIIIe, le déclarera contumace, parce qu'il n'aura pas comparu; qui, enfin, en sa XXXI Ve, le déposera (juin 1439) par décision de trente-neuf Prélats et de trois cents ecclésiastiques de seco7id ordre, — juges en la foi, parce qu'ils sont « clercs en ce connaissants ». (Fleury, Bistoire ecclésiastique, livres cent sixième et cent septième, passai.)
La Pucelle avait- elle tort de ne pas se soumettre à cette Eglise-là?
Mais, alors, à quelle Eglise s'est-elle soumise, en sa prétendue abjuration? Elle s'est soumise à l'Eglise dont le Pape est le chef suprême, au Pape à qui elle avait le droit de faire appel. Les témoins de la réhabilitation nous ont appris que la prétendue abjuration de Jeanne fut avant tout un acte de « soumission à l'Eglise ». Le chanoine Guillaume Dudésert en mentionne même les termes, et ces termes désignent purement et simplement l'Eglise. Le texte officiel du Procès n'a pas osé dire le contraire, page 446 : « Bixit (Johanna) quod volebat tenere totum illud quod Ecclesia ordinaret. »
Enfin, chose d'un grand poids, de vingt-trois témoins qui déposèrent aux Enquêtes de la réhabilitation, à Rouen, sur l'attitude de la Pucelle en cette question de la soumission à l'Eglise, vingt-deux affirmèrent que cette attitude avait été irréprochable. Frère Isambard de la Pierre, entre autres, dit que lorsqu'on lui eut expliqué ce que c'était que l'Eglise (et Frère Isambard fut, avec maître Pierre Maurice et Jean de la Fontaine, un de ceux qui le lui expliquèrent), Jeanne fit toujours acte de soumission envers l'Eglise et envers le Pape, et ne demanda qu'à être menée devant lui. [Procès, t. II, pp. 304, 351.)
Il n'y a donc pas eu de contradiction entre les déclarations de la Pucelle, avant la lecture de la sentence, et ses déclarations au moment de la prétendue abjuration. Dans le premier cas, l'accusée se soumettait pleinement au Pape, mais non aux « clercs et gens en ce connaissants »; dans le deuxième, elle s'est soumise sans restriction à l'Eglise simpliciter, c'est-à-dire à l'Eglise qui a le Pape pour chef suprême. Se soumettre au Pape et se soumettre à l'Eglise qui a le Pape pour chef, c'est une seule et même chose. Jeanne qui disait à ses juges que « Notre-Seigneur et l'Eglise c'était tout un » {Procès, t. I, p. 175); Jeanne, qui en toutes choses s'en rapportait à Dieu, ne pouvait pas ne pas se soumettre à son Eglise.
En terminant, remarquons le dessein providentiel qui a permis que la martyre ne montât sur le bûcher qu'après avoir prononcé et signé un acte de soumission à l'Eglise simpliciter. Sa lin, par là même, se distingue profoadément de la fin des hérétiques condamnés à la même peine par les tribunaux ecclésiastiques, pour avoir persisté opiniâtrement dans leur refus de se soumettre aux injonctions de l'Eglise et au jugement du Souverain. Pontife. Si Gauchon, à Saint-Ouen, eût été amené, par un refus inexpliqué de la jeune Lorraine, à prononcer une sentence de condamnation, il eût été malaisé de prouver la légitimité de ce refus. Par cela seul que ce refus semblait viser la soumission à l'Eglise simpliciter, n'eût-il pas constitué un obstacle à peu près insurmontable, sinon pour le Procès de réhabilitation, du moins pour l'introduction de la cause de la Vénérable servante de Dieu, Jeanne la sainte? Reconnaissons-le sans hésiter : ici, au cimetière Saint-Ouen, comme sous les murs d'Orléans, comme à Patay, comme à Reims, apparaît visiblement l'action souverainement miséricordieuse, souverainement sage et toute-puissante de Dieu.
(Sur cette question de la soumission de la Pucelle à l'Eglise, on pourra voir notre Histoire complète de Jeanne d'ArCj t. III, ch. XXXVI, pp. 271-280; ch. xxxviii, pp. 333-336,343-344; Notes, pp. 648, 649, 655.)
176 l'abjuration de jeanne d'arc.
LES RÉPONSES DE LA PUGELLE DANS l'INTERROGATOIRE DU 28 MAI 1431.^ — ALTÉRATIONS ET SUPPRESSIONS DE TEXTES.
(Procès, t. I, pp. 454-458.)
Nous allons placer sous les yeux du lecteur, en y joignant les éclaircissements nécessaires, le texte tout entier de lïnterrogatoire du 28 mai 1431, le dernier du Procès de condamnation; cela pour deux raisons :
lo Afin de ne laisser de côté aucun des textes du Procès se rapportant à l'abjuration de la Pucelle, et de rendre la discussion de ce problème aussi loyale et aussi complète que possible ;
2o Afin de fournir au lecteur le moyen de faire la contreépreuve de la réfutation de J. Quicherat, présentée dans le chapitre vi de cette Étude ; J. Quicherat fondant son système d'interprétation sur les questions et réponses de l'interrogatoire susdit.
Observations générales.
L'interrogatoire du 28 mai est peut-être la partie du Procès dans laquelle se trahit le plus visiblement la préoccupation des juges d'accabler la Pucelle. Le traducteur lui-même, Thomas de Gourcelles, est entré si bien dans le dessein du tribunal qu'il n'a jamais pratiqué plus déloyalement et plus audacieusement les altérations du texte authentique qu'en cet interrogatoire. Dans les trois pages auxquelles ce texte se réduit, nous relevons cinq altérations de la minute française : trois par interpolation, deux par retranchement ; l'une de ces dernières d'une importance capitale, comme on l'a déjà vu dans le cours de cette Étude (chap. m, p. 39 ; chap. ix, p. 137; note IX, p. 159).
Avant de commencer la lecture de ces trois pages, il est bon d'avoir présente à l'esprit cette observation de Yallet de Viri-
ville, en sa traduction française du Procès de condamnation :
« Nous ne saurions trop répéter, dit-il, que, à nos yeux, le texte du Procès est un texte suspect, évidemment partial, rédigé par des juges iniques et hostiles. » {Procès de condcunnation de Jeanne d'Arc, traduit du latin, p. 87, note 2. 1 vol. in-8o, Paris, 1867.)
Que le lecteur veuille bien se souvenir de cet avertissement quand il rencontrera tout à l'heure les mots de grande pitiés de trahison, de grande mauvaiseté, dans la minute française. C'est ici, plus que jamais, le cas de se demander si l'Évêque de Beauvais, selon un procédé dont il était coutumier, n'a pas revu et modifié la minute des notaires -greffiers, ajoutant, retranchant, retouchant, selon qu'il avait intérêt à le faire, dans l'interrogatoire tout entier.
Rappelons quelle fut la raison d'être de cet interrogatoire du 28 mai, et quel but Pierre Gauchon s'y proposait.
La raison de cet interrogatoire fut la reprise par la Pucelle de l'habit d'homme auquel elle avait renoncé à Saint-Ouen, et l'affirmation réitérée de l'origine céleste de ses Voix et de la vérité de ses révélations. L'Évêque de Beauvais venait constater officiellement la réalité de ces deux faits, d'ailleurs indéniables, pour ouvrir à cette occasion un second Procès, dit de rechute ou de relaps.
Le but qu'il se proposait était donc de constater ces deux faits qu'il déclarait constituer un relaps véritable. Mais un relaps véritable ne pouvant résulter que d'un engagement contracté avec serment à la suite d'une abjui^ation en cause de foi, l'Évêque-juge se proposait en outre, dans l'interrogatoire qu'il allait faire subir, de persuader au lecteur que Jeanne avait prononcé à Saint-Ouen une abjuration de cette nature, et que, à ce moment, elle avait révoqué ses révélations et pris l'engagement, avec serment à l'appui, de ne plus les soutenir, aussi bien que de ne plus reprendre l'habit d'homme.
Ce double but est également celui que Thomas de Gourcelles poursuit par ses suppressions et ses interpolations. On en aura bientôt la preuve.
Ce qu'on verra non moins clairement, c'est que les réponses de la Pucelle, même altérées, même tronquées, même rédigées en un sens peu favorable, établissent le contraire de ce que les juges voudraient faire accroire. En sorte que ces réponses démontrent :
178 l'abjuration de jeanne d'arc.
lo Que Jeanne n'a prononcé ni souscrit, le formulaire d'une abjuration véritable, pas plus qu'elle n'a rien rétracté, rien promis avec serment;
2» Qu'elle n'a jamais révoqué ses révélations ;
30 Que, par suite, elle n'a pu être relapse dans le sens canonique du mot, ni formellement, ni même matériellement.
Une dernière observation préliminaire.
Dans l'interrogatoire que nous allons reproduire, nous allons nous trouver constamment en présence d'un juge qui affirme, et d'une accusée qui nie. Entre l'Évêque de Beauvais qui affirme et Jeanne d'Arc qui nie, nous n'avons pas besoin de dire de quel côté se trouve la vérité. L'insertion d'un faux texte d'abjuration au Procès, la destruction de la cédule authentique, nous ont appris avec quelle absence de scrupules Pierre Gauchon supprimait ce qui le gênait, et avec quelle ingéniosité il inventait, mettait en œuvre les choses qui pouvaient le servir.
Abordons maintenant le texte même de l'interrogatoire.
Afin que le lecteur se rende bien compte des interpolations et des suppressions pratiquées dans la traduction latine de Th. de Gourcelles, nous reproduirons les questions et les réponses d'après la minute française originale, heureusement retrouvée. {Procès, t. I, pp. 455-458.)
Questions et réponses. — Interpolations et suppressions.
Le 28 mai, l'Évêque de Beauvais, ayant ouï dire que Jeanne avait repris l'habit d'homme et se remettait à parler de ses révélations, se transporta dans sa prison, avec huit maîtres ou témoins, afin, dit-il, « de constater l'état et les dispositions de la prisonnière, — ut statum et dispositionem ipsius videremus. » (Op. cit., p. 454.) Voyant qu'elle portait l'habit d'homme, il lui demande pourquoi elle a repris cet habit et qui l'a induite à le reprendre.
Jeanne répond qu'elle l'a repris bien volontairement, sans que personne l'y poussât.
« Alors on lui dit qu'elle avait promis et juré de ne pas reprendre l'habit d'homme.
— « Jeanne répond qu'elle n'a jamais compris avoir fait le serment de ne pas reprendre l'habit d'homme. — Ipsa vero res-
pOndit QUOD NUNQUAM INTRLLEXIT QUOD FEGERIT JURAMENTUM
de non recipiendo ipsum habitum virilem. »
Donc, Jeanne ne s'est pas engagée par serment à ne plus reprendre l'habit d'homme.
Donc, de ce chef, elle n'est point parjure.
Aucun des trente-cinq témoins rouennais delà réhabilitation n'a jeté la plus légère suspicion sur cette déclaration de la Pucelle; aucun n'a donné à entendre qu'elle ait, le 24 mai, prêté le plus léger serment.
— « Interrogée pourquoi elle avait pris l'habit d'homme, répond qu'elle l'a pris parce qu'il lui était plus licite et plus convenable d'avoir l'habit d'homme, tant qu'elle était parmi les hommes, que d'avoir l'habit de femme. »
Pour avoir l'explication des mots soulignés de Jeanne, nous renvoyons le lecteur au chapitre xl de notre Histoire complète, t. III. Il y verra que la captive n'avait repris cet habit qu'à la suite d'un guet-apens de ses geôliers anglais, et qu'elle avait dû le garder pour défendre son honneur.
— « Item, dit qu'elle l'avait repris parce qu'on ne lui avait point tenu ce qu'on lui avait promis, c'est à savoir qu'elle irait à la messe, qu'elle recevrait son Sauveur, et qu'on la mettrait hors des fers. » (Voir le chapitre m de la présente Étude, p. 37.)
— « Interrogée si elle avait abjuré, et spécialement de ne pas reprendre l'habit d'homme, répond qu'elle aime mieux mourir que d'être dans les fers ; mais si on la veut laisser aller à la messe et la mettre hors des fers, si on lui donne une prison gracieuse, et si elle a une fem^ne, elle sera bonne et fera ce que l'Église voudra. »
Signalons ici une altération du texte français par suppression. Le passage souligné est omis dans le texte latin, (Voir Procès, t. I, p. 456, cinquième ligne.) Thomas de Gourcelles a jugé bon de n'en rien dire.
Notons ensuite qu'à la demande « si elle a abjuré, et spécialement de ne pas reprendre l'habit d'homme », la jeune Lorraine ne fait pas de réponse ; elle affirme ainsi par son silence qu'elle n'a point fait l'abjuration en question, et qu'elle maintient ce qu'elle a dit plus haut, à savoir qu'elle ne s'était engagée à rien par serment.
180 l'abjuration de jeanne d'arc.
— « Interrogée si, depuis jeudi, elle n'a point eu ses Voice, répond que oui. »
Voici la prétendue traduction latine de ce passage : le lecteur y constatera une nouvelle altération de la minute française, par addition cette fois-ci, non par suppression. Gourcelles ajoute les trois lignes suivantes :
« Item, quia db aliquibus nos, judices, aiidieramus, quod illusionihus siiarum revelaCiomcm prœtensarum , quibus ANTEA RENUNTiAVERAT, adhuc iuhœrebat ; ipsam interrogavimus an, de post diem jovis, ipsa audiverat voces sanctarum Katharinœ et Margaretœ. Respondit quod sic. »
Pourquoi ces trois lignes ajoutées? Pour faire passer Je quibus antea renuntiaverat, et donner à entendre que la Pucelle, n'ayant pas relevé cette affirmation, l'estimait exacte. En réalité, la Pucelle ne l'a pas relevée, parce qu'on ne lui en a rien dit à ce moment. On y reviendra tout à l'heure; elle comprendra, et alors elle ne gardera pas le silence.
— « Interrogée ce qu'elles lui ont dit, répond qu'elles lui ont dit que Dieu lui a mandé par saintes Catherine et Marguerite la grande pitié de la trahison qu'elle a consentie en faisant l'abjuration et révocation pour sauver sa vie; et qu'elle se damnait pour sauver sa vie. »
C'est ici le cas de rappeler ce que nous avons dit en cette Etude (pp. 49-50), du sans-gêne avec lequel l'Évêque de Beauvais, au rapport des notaires-greffiers eux-mêmes, supprimait, ajoutait, modifiait les expressions employées par Jeanne, en ses interrogatoires. Sont-elles vraiment de la malheureuse jeune fille ces expressions grande pitié de la trahison, et plus bas, grande mauvaiseté, se damnait, ou bien de Pierre Gauchon lui-même?
Fussent-elles de Jeanne, nous avons prouvé qu'elles ne tirent pas à conséquence et qu'il en faut juger par les actes auxquels elles ont trait : ici, ces actes se réduisent à des sentiments par trop naturels, en particulier à la peur du bûcher, en somme à de pures imperfections. (Voir ci-dessus, pp. 125-130.)
— « Itein, dit que, avant jeudi, ses Voix lui avaient dit ce qu'elle ferait ce jour-là, et ce que d'ailleurs elle fit. »
Il y a des historiens qui s'autorisent de ce passage pour reprocher à la Pucelle l'acte de Saint-Ouen. Ce passage ne
prouve rien, ni pour, ni contre. Il mentionne deux faits, il n'en qualifie aucun, pas plus Tannonce de l'acte de Jeanne que cet acte lui-même.
— « Dit, en outre, que ses Voix lui dirent en l'échafaud qu'elle répondît à ce prêcheur hardiment; elle dit, en effet, que c'était un faux prêcheur et qu'il lui avait reproché plusieurs choses qu'elle n'avait pas faites.
— « Item, dit que si elle disait que Dieu ne l'avait point envoyée, elle se damnerait; qu'il est vrai que Dieu l'a envoyée. »
Affirmation catégorique de la divinité de sa mission. Que l'Évêque de Beauvais concilie ce langage doiit il se porte garant, avec celui qu'il prête à Jeanne dans son Information posthume/
— « Item, dit que ses Voix lui ont dit depuis jeudi qu'elle avait fait grande mauvaisetë en confessant que ce qu'elle avait fait elle ne l'avait pas bien fait. »
Ce passage a été expliqué dans le cours de la présente Étude, aux pages indiquées tout à l'heure.
— « Item, dit que de peur du feu elle a dit ce qu'elle a dit. » Ici, nouvelle altération, et altération grave par addition, de
la minute française : « Item, d'après Gourcelles, dixit quod quœcumque dixit et revocavit, ipsa die jovis, hoc solum FEGiT et dixit prœ timoré ignis. »
Le traducteur fait dire à Jeanne qu'elle s'est rétractée. — « Quod qu^gumque revocavit..., hoc fecit, scilicet revogavit, et dixit prœ timoré ignis. »
Dans la minute française, Jeanne ne dit rien de tel; elle ne parle aucunement de révocation, mais uniquement de « ce qu'elle a dit ». Reste à savoir ce qu'elle a dit. Gourcelles, mécontent de ce silence , y supplée et glisse subrepticement dans le texte latin que « ce que l'accusée a dit et fait, c'est une révocation ». •
Procédé habile peut-être, mais certainement perfide et déloyal.
— « Interrogée si elle croit que ses Voix soient sainte Gathe-
182 l'abjuration de jeanne d'arc.
rine et sainte Marguerite, répond que oui et qu'elles viennent de Dieu.
— « Interrogée sur la couronne dont il a. été précédemment question, répond : « Je vous ai dit sur tout, dans le cours du « Procès, la vérité du mieux que j'ai su. »
— « Quant à ce qui lui fut dit qu'elle avait dit sur l'échafaud s'être vantée mensongèrement que c'étaient saintes Marguerite et Catherine , répond qu'elle ne l'entendait point ainsi faire ou dire; » à savoir qu'elle n'entendait ni mentir, ni se vanter, mais dire simplement ce qui était la vérité et affirmer de nouveau la réalité de ses apparitions.
Ce texte, parfaitement clair et inattaquable, Thomas de Courcelles l'altère, le surcharge et y introduit des particularités qui font accroire au lecteur que Jeanne, à Saint-Ouen, a prononcé et souscrit une abjuration véritable, chose que les juges, nous l'avons prouvé, voulaient à tout prix faire accepter du public. Nous soulignons, dans le latin, les mots ajoutés au français : « Tune fuit ei dictum quod ipsa dixerat in scafaldo seu ambone, coram nohis judicibiis, et aliis, et coram populo, QUANDO FECiT ABjiiRATiONEM , quod mendose ipsa se jactaverat quod illse voces erant sanctse Katharina et Margareta. »
« Respondit quod ipsa non intelligebat sic facere vel dicere. » On saisit la portée de l'interpolation, quando fecit abjurationem. Le public, en lisant ces mots, croira que les choses se sont passées comme le dit le texte officiel, c'est à savoir que la Pucelle a vraiment abjuré; il sera trompé, mais Cauchon sera satisfait. En tout cas, mensonge et addition d'une ligne de mauvaise foi à la minute française authentique.
Procédé habile, encore une fois, si l'on veut; mais combien déloyal et combien perfide !
— « Item, dit qu'elle n'a point dit ou entendu révoquer ses apparitions, c'est à savoir que ce fussent saintes Catherine et Marguerite. »
Donc elle n'a jamais eu conscience d'avoir révoqué ses apparitions. La même affirmation se retrouve dans ce qui suit, quoique sous une forme un peu différente.
— « Tout ce qu'elle a fait, c'est de peur du feu, et n'a rien révoqué que ce ne soit contre la vérité. »
Ce qui veut dire : si elle a révoqué quelque chose, elle l'a fait sans le savoir, sans en avoir conscience; en d'autres termes, il n'est pas vrai qu'elle ait rien révoqué; le soutenir, c'est aller contre la vérité. Ou bien encore : ce qu'on lui a fait dire être faux, était au contraire vrai.
— « Item, dit qu'elle aime mieux faire pénitence en une fois, à savoir mourir, que d'endurer plus longuement ce qu'elle endure en sa prison. »
— « Item, dit qu'elle ne fit jamais chose contre Dieu ou la foi, quelque chose qu'on lui ait prescrit de révoquer; et que ce qui était en la cédule de l'abjuration, elle ne l'entendait point. »
Donc elle n'a jamais consenti à quoi que ce soit contre Dieu et contre la foi , dans les choses qu'on lui prescrivait de révoquer, si elle les a révoquées sans s'en douter ; choses que, du reste, elle n'a pas comprises.
Mettant sa pensée dans une plus grande lumière, Jeanne « dit qu'elle dit en l'eure , qu'elle n'entendait révoquer quoi que ce fût, si ce n'était pourvu que cela plût à Dieu ».
Nous nous sommes expliqué suffisamment ailleurs : Thomas de Gourcelles ne s'est pas mépris sur l'importance capitale de ces quatre mots : « Elle dit qu'elle dit en l'eure, » à savoir, au moment même de l'abjuration. Il s'est si bien rendu compte de la haute valeur morale de cette déclaration faite en présence de maître Erard, de Jean Massieu, des trois notaires-greffiers et des personnes qui se trouvaient proche de l'échafaud, qu'il s'est bien gardé de traduire les quatre mots qui l'expriment. Si la minute française n'eût été providentiellement retrouvée, du moins en cette partie, il eût été bien difficile à l'historien et au critique de répandre sur ce problème de l'abjuration prétendue de Saint-Ouen une lumière satisfaisante. Il n'a pas tenu à Gourcelles et à l'Évêque de Beauvais que Jeanne la sainte ne demeurât éternellement confondue dans la foule des hérétiques opiniâtres, des aventuriers et des relaps,
« Item, dit que si les juges veulent, elle reprendra Thabit de femme; du reste, elle n'en fera pas autre chose. »
Jeanne persiste donc à soutenir que les Yoix qui lui appa-
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raissent sont bien saintes Catherine et Marguerite, et qu'elle est en vérité envoyée de Dieu : jamais elle ne consentira à dire le contraire; de ces sujets-là « elle n'en fera pas autre chose ».
Ce n'est pas cette réponse de notre héroïne qui montrera que, ainsi que l'avance sans preuves J. Quicherat, elle a rétracté ses révélations. On cherchera de même vainement, dans l'interrogatoire tout entier, un seul mot à l'appui de l'opinion du critique français sur l'abjuration et le relaps de la Pucelle.
Nous invitons le lecteur à faire subir cette contre-épreuve aux conclusions formulées dans notre chapitre sixième.