I. E. Pasouier, op. cil., p. 459. In-f'i, Paris, iO/i
blier. les étrangetés mises en circulation à ce sujet sont de moins en moins nombreuses, et lliéroïne est présentée à lopinion sous sa grandeur véritable et dans tout son éclat.
On n'oserait plus avancer, comme le publiciste von Ilieks le faisait à la fin du dernier siècle, que Jeanne était allemande et non française, parce que Trêves était la niétropole de Toul, diocèse duquel dépendait Domremy.
On n'insistera pas pour faire de la Pucelle « un précurseur du principe protestant, une adversaire de l'incrédulité qui est une conséquence des erreurs roiTiaines », et on n'ajouterait plus qu'aucun des écrivains français n'a su lui rendre justice*.
L'on verra moins d'iiistoriens français, séduits par ces énormités venues d'outre-liliin, se plaire à redire que Jeanne d'Arc personnifie (( en soi la liberté de conscience ;
« Que l'héroïsme civique s'est incarné au moyen âge en la Pucelle, comme dans l'ère moderne il s'est incarné dans le grand Washington . »
Si 1 auteur qui s'exprime de la sorte ne fait pas de l'héroïne un précurseur de la Piéforme, il l'introduira dans le fameux bloc de 98, et il fera savoir à la France, qui ne s en doutait guère, que Jeanne d'Arc est la grande aïeule dont « les Hoche, les Kléber, les Marceau ont été comme les fils sjDirituels "^ ».
1. Revue critique d'histoire et de littérature, 21 février 1898. Paris, E. Leroux, rue Bonaparle, 28.
2. Joseph Fabre, Jeanne libératrice de la France, prél'acej m, v. In-8'5, Paris, Delai^Tave, sans date.
4 HISTOIRE DE LA B. JEANNE d'aRC.
Poiii'lanl, nous ireii avons pas fini avec les aberrations do ce genre.
Dans un ouviage paru en 190/i, un écrivain français, et en outre lorrain, ne rougit pas de comparer la sainte de Domremy à Jean IIuss et de proclamer ce fanatique « le frère idéal de Jeanne d'Arc* ».
Cela, dira-t-on, n'est pas bien sérieux.
iSous en conviendrons volontiers. Mais ce qui l'est davantage, c'est que plusieurs liistoriens, au commencement de ce vingtième siècle, empruntent encore au procès de Rouen et au juge qui l'a mené, l'évéque de Beauvais, les lignes caractéristiques de l'image de Jeanne d'Arc. Accordant à Pierre Caucbon une confiance dont il n'est certes pas digne, ils adoptent l'essentiel de la fausse légende qu'il a créée, et à la suite de Jules Quicberat, de Vallet de Viriville, de llejiri jNIartin, exagérant même leurs erreurs, ils font de la libératrice du pays une visionnaire de bas étage, une hallucinée inconsciente, une guerrière courageuse sur les champs de bataille mais lâche devant ses juges, une pauvre fille dont, au jour de l'épreuve, à la date du 24 mai i43i, la vaillance, le patriotisme et la foi sombrent misérablement dans les reniements et les parjures d'une abjuration canonique inventée j^ar l'évéque de Beauvais.
Telle n'est pas, grâces à Dieu, la Jeanne d'Arc dont la majorité des liistoriens de nos jours, français et
I. Emile Hinzelin, Clie: Jeanne d'Arc, pp. 188, 189. In-12, Paris, Berger-Levrault, 1904.
anglais, calholiques et protestants, vénèrent la mémoire. Ils admirent en elle une grande Française et une grande chrétienne, une héroïne et une sainte dont le salut du royaume a prouvé la mission smiiaturelle.
Une grande Française, disons-nous, qu'émut profondément (( la pitié du l'oyaume » ; si profondément que, pour y apporter remède, elle se résolut à tout sacrifier ;
Une grande chrétienne, c'est-à-dire une âme dont l'histoire entière, selon la parole d'un général étranger, procède de l'ardente foi religieuse qui l'animait. (( Sans l'idée chrétienne, remarque cet écrivain, l'existence d'une Jeanne d'Arc eût été impossible *. »
Une héi'oïne enfin et une sainte qui, dans la voie de toutes les vertus, naturelles et surnaturelles, ne dit jamais assez.
Et c'est pourquoi, sur cette Française de race, sur cette chrétienne de choix, nature d'ailleurs exquise, descend l'appel d'en haut qui fera d'elle la « Libératrice nationale » et une « envoyée de Dieu ».
Oui, une « envoyée de Dieu ». Jeanne en est intimement convaincue : elle le dira à qui voudra et à qui ne voudra pas 1 entendre; au gentil Dauphin qu'elle vient secourir, et aux Anglais qu'elle vient déconfire, à ses examinateurs de Poitiers et à ses juges de Rouen. Aux paroles elle joindra les actes, aux affirmations les preuves.
I. Général Dkagomirov, Les Etapes de Jeanne d'Arc (Revue des Deux-Mondes, ler mars 1898, p. i!')2).
Telle sei'a la nettelé de ses paroles, la limpidité de ses déclarations que, dès la première heure, sa mission se présentera sans ombre d'équivoque. Patriotique avant tout, elle aura pour objet le relèvement du pays, la prospérité du l'oyaume, l'expulsion finale de l'Anglais.
Vivante d'abord, morte ensuite, la jeune vierge en sera l'instrument. Dans sa courte carrière, — • treize mois, pas davantage, — elle réveillera le courage des défenseurs du jeune roi, elle i-animcra leur confiance, elle leur rouvrira le chemin de la victoire et, en déchirant à leurs yeux le voile d'un prochain avenir, elle posera la cause des succès dont, après son supplice, la défaite des envahisseurs et la délivrance du teriitoire seront les effets assurés.
Qu'on veuille bien le remarquer : c'est un trait propre à la mission de la Pucelle, que cette mission s'offre sous un double aspect, celui d'une (( mission de vie » et celui d'une (( mission de survie ». Dans sa mission de vie, Jeanne souffre, combat, verse son sang, donne sa vie pour la rançon de la France. Dans sa mission de survie , les événements d'oii devait sortir l'affranchissement du pays, événements qu'elle avait annoncés par plusieurs fois aux loyaux sujets de Charles et à ses ennemis les Anglais , surviennent à l'heure marquée et mettent le sceau à l'œuvre libératrice dont elle était chargée de par Dieu.
En cette œuvre de délivrance, on voit la noble jeune fille"; d'une part servir son pays et son roi avec la vaillance des chevaliers sans jDCur, avec la loya:uté des
preux sans reproche, atteignant ainsi à la taille des Du Guesclin et des Bayard ; d'antre part, servir Dieu et son Christ avec l'ardent amour dos saints, s'immoler à la volonté divine sans omhre de legret, et s'inscrire de la sorte au livre d'or des Geneviève et des Clotilde, des Charlemagne et des saint Louis.
POESIE ET REALITE, NATUREL ET SURNATUREL DANS LES DITS ET FAITS DE JEANNE d'aRC.
Les pi'incipes d'héroïsme et de sainteté qui inspirent les faits et dits de la Pucelle sont si intimement unis, ils se pénètrent si bien les uns les autres, qu'il n'est pas possible de les séparer, et qu'à cette eompénélration tient l'un des caractères qui distinguent cette merveilleuse histoire. Une chose non moins frappante, c'est, à côté du naturel et du réel qui apparaissent au premier plan, l'irradiation de poésie et de surnaturel qui tes déborde : d'oi!i résulte cette physionomie unique de Jeanne, si harmonieuse en sa complexité, mais si déconcertante pour les esprits à préventions étroites et à formules irréductibles.
En somme, coexistence et fusion, dirons-nous, chez la vierge de Domremy, de l'idéal et du réel, du naturel et du surnaturel. Elle semble habiter des régions supra-terrestres, converser et vivre en des sphères supérieures : c'est l'idéal.
Parmi ses contemporains, vu son humble village,
8 HISTOIRE DE LA B. JEANNE d'aRC.
à la cour, dans les camps, elle se montre éprise de pureté, de vaillance, d'honneur, brûlante de foi chrétienne et patriotique : c'est le réel.
Volontiers on prendrait pour une évocation du moyen âge, de ses croyances, de ses aspirations, les Voix et visions de cette jeune fille de quinze ans et la mission libératrice qu'elle assure avoir charge de remplir.
Les anges, les saintes du paradis la visitent, ils lui font cortège, ils s'entretiennent avec elle, ils décorent son existence, comme leurs images décorent les vitraux des cathédrales et les peintures à fond d'or des absides byzantines.
Mais regardez-y de' près : cela, ce n'est pas seulement de la poésie, c'est de la réalité; la jeune vierge ne rêve pas de ces communications, elle en vit. Durant sept années, il ne s'écoule pas une semaine, il ne se passe pas un jour peut-être, sans qu'elle reçoive ses célestes visiteurs. Ce n'est pas dans le vague du sommeil ou de la rêverie qu'elle leur adresse ses invocations et ses appels suppliants, qu'ils l'animent des sentiments les plus nobles; c'est au cours de sa vie privée et publique, c'est à tous les instants d'un procès dans lequel ses juges se proposent son déshonneur et sa mort.
Et afin qu'il demeure établi qu'entre Jeanne d'Arc et ses visiteurs invisibles il y a autre chose qu'un commerce de pure imagination, à Rouen comme à Poitiers, devant le tribunal qui la condamne comme devant la Commission qui l'examine, la villageoise.
la guerrière, la captive qu'est Jeanne disparaît ; seule l'envoyée de Dieu, la prophétesse, la voyante demeure. Le regard fixé sur le domaine inaccessible à l'homme , limpénétrable avenir, elle annonce avec une conviction souveraine des événements réputés impossibles, les nus à brève échéance, les autres à date plus éloignée, dont on a pu sourire, mais dont vingt ans après sceptiques et croyants, Anglais et Français seront forcés de reconnaître le plein accomplissement.
Et parmi les visions et les Voix qui, durant sept années, (( gouvernent l'Envoyée de Dieu », s'il en est qui ne dépassent pas l'horizon intérieur de son âme et que nulle intelligence humaine ne saurait contrôler, il en est cependant un grand nombre à portée manifestement objective, qui franchissent cet horizon spirituel, s'ouvrent sur le monde extérieur et fournissent aux esprits de bonne foi un moyen rationnel de constater leur origine supérieui'c, leur irréductibilité à des faits d imagination pure, et de vérifier historiquement et matériellement en quelque sorte leur objectivité.
Tout cela, encore un coup, ce n'est pas le nuage vaporeux du rêve, l'horizon fuyant que poursuit l'imagination exaltée, c'est le sol résistant de l'histoire, le roc vif des faits, le granit indestructible de la réalité.