‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 119 sur 306 · Ihid., p · texte numérisé non relu

Ihid., p

LA JKUNESSE DE JEANNE D AKC.

sans iiislriiclioii, sans ('.\[>éi'ience des alï'aifos [)iil»lif|ucs et des choses de la i^iierre, iiullemenl a[)|)aieiil«'e à de puissantes ramilles, à des sei-^iieui's leimiaiits, pouvant mettre à son service leur crédit, leurs iiommes d'armes, leurs pai'lisaiis, leurs alliés, n'y avait-il (las là un vaste champ d"im[M)ssil)iiités el d'invraisemblances, et conce- \oii' ce dessein, enireprendre de l'exécuter n'était-ce pas un défi au hou sens, une démarche ayant pour résultat certain un échec lamentable? La seule pensée de relujucer à l'habit de son sexe, de se mêler à des routiers, à des soiidai'ds sans mœurs, d'èlre exposée à leurs outrages et aux pires aventures, n'avait-elle [)as de quoi la convaincre de l'impossibilité d'aborder jamais le roi de France et de lui faire agréer ses prcjjets?

Assurément, ces impossil)ilités étaient manifestes; à ne pas sortir du cercle de ces considérations, il ne fallait voir diiiis le dessein caressé (jue folie, dans l'aNcnir rêvé que ténèbres. .Mais un mot a élé prononcé (pii va transformer la folie eu raison et, à la place des ténèlires, faire briller la liuiuère : <'n cette entreprise, .leanne ne sera pas seuIcMient une faiide jeune tille, elle sei'a 1' « Envoyée de Dieu ».

Qu'importe (pTelle ne soit qu'une pauvre et o!)Scure villageoise, (pi'iine étrangèi'e sans noblesse ni fortinu', ces conditions s'évanouissent du moment (]u'elle est « la messag-ère du Dieu des armées ». Devant ce litre, tous les autres ne comptent plus, toutes les oppositions n'ont plus de raison d'èlre. Devant ce mot, conseillers royaux, princes du sang, évoques, seigneurs, capitaines, maîtres en théologie comprennent (|u'il ne faut pas écoiuluire ce personnage qui se présente et (]u'on ne rencontre pas tous les jours, une « Envoyée de Dieu ».

GHAF. V. L APPKL D EN HAUT. 20/

Et ils ne se (rompent pas : ce n'est de leur pari ni crédulité, ni superstition. Le t^rand nom de Dieu suffit à transformer les impossibilités en réalités, les invraisemblances en certitudes. La créatnre fiui paraît, le signe divin au front, sort de l'ordre humain et revêt une diynité supérieure. Devant elle,, les l)arrières tombent, les portes s'ouvrent, et les monanjues eux-mêmes rentrent dans le rauç' des simples mortels. Ainsi le veulent la raison, la morale, la logique éternelle. C'est pourquoi Jeanne, rappelant au seuil de sa mission qu'elle n'obéit (pi a un « commandement de Dieu », pose le principe d'une lo^i- (pie inattaquable, et trace le cadre d'un plai! (pii, tout impossiljle (pi'il semble, sera complètement et {)oncluellement exécuté.

On ne saurait donc s'y mépr-eudre, le langage de la Pucelle au début de sa mission ne le ]>ermet pas. Elle intervient dans les all'aires du royaume uniquement par la volonté d'en haut. Elle le notifiera au capitaine de Vaucouleurs, comme au Dauphin lui-même à Chinon, comme aux membres des Commissions charg-ées de s'enquérir de sa foi et de ses mœurs. Et parce que la « messagère du Ciel » sent à merveille (pi'oii ne doit point la croire sur parole, que sa mission a besoin de preuves (|ui en établissent l'authenticité, elle est prête à les fournir. A l'heure voulue, elle présentera les lettres de créance du souverain dont elle tient ses |)onvoirs, elle produira les exploits annoncés d'avance qui niarqtieront d'un sceau divin sa mission libératrice.

238 LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRG.

Les esprits formés à l'école du cliristianisine ne seront pas surpris de ces desseins de la Providence. Ils savent que Dieu se plaît à « choisir les faibles de ce monde pour confondre les forts ». Quant aux esprits que les considérations de ce genre laissent indifférents^ l'étude sérieuse des documents suffit à leur montrer combien il est difficile de donner de la mission de la Pucelle et de ses origines une explication purement naturelle.

A tenir compte du milieu et des occupations dans lesquelles la petite Jeanne a passé les années de son adolescence, c'est un {)f)Stulat de bon sens qu'elle n'a pu concevoir d'elle-même et improviser sa vocation et sa mission telles qu'elle les {)résenla à son parent Laxart et au capitaine de Vaucouleurs d'abord, plus lard au jeune roi, aux prélats el gens de guerre qui l'examinèrent, en dernier lieu à ses jug'es de Rouen. Simple villageoise, d'une famille obscure, sans instruction, sans formation spéciale, ces idées lui sont venues d'ailleurs.

Mais c'est un postulat de bon sens non moins manifeste et une conséquence qui jaillit des documents, que ces idées n'ont pu lui venir davantage ni des siens, ni des compagnons de son adolescence, ni des personnes, ecclésiastiques ou laïques, avec qui elle a été en relation de sa treizième à sa seizième année. Auprès d'aucun des personnag-es dont parlent les textes, la jeune fille n'a pu puiser les éléments du plan qu'elle a conçu, et apprendre les moyens de le mettre à exécution : lintel-

ligeiice, l'expérience, les connaissances indispensables leur faisaient totalement défaut.

Onblianl que les procédés commodes du roman doivent être bannis de l'Iiistoire, un écrivain de renom imaginait récemment un religieux quelque peu fanatique dont la Pucelle aurait subi l'influence, un directeur inconnu qui « aurait préparé à Charles VII un angélique auxiliaire ' ».

A l'appui de cette livpothèse, le même écrivain ajoutait que « Jeanne fréquentait beaucoup de prêtres et de moines ».

Si Ton s'en tient aux documents, la Pucelle n'a fréquenté ni beaucoup de prêtres ni beaucoup de moines. Elle a pu en rencontrer sur son chemin quelques-uns, mais elle ne fréquentait guère que son curé. Elle visita une fois l'an, — nous l'avons rappelé, — de sa dixième à sa seizième année, son oncle, le curé de Sermaize, et put voir un de ses cousins, relig"ieux à l'abbaye de Cheminon. Elle se confessa trois ou quatre fois en passant à Messire Fournier, curé de Vaucouleurs. Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, Tentendit trois fois en confession pendant un carême, et une autre fois à l'occasion d'une fête. Jean Colin, chanoine de Brixey, la confessa deux ou trois fois. A Neufchâteau, elle se confessa deux ou trois fois à des religieux mendiants '. Parmi ces prêtres, on n'en aperçoit aucun qui ait pu rem{)lir le rôle d'initiateur et de « directeur » imagiiuî par M. A. France. La jeune fille a pu également se confesser aux curés des paroisses voisines de Domremy où

Page 1