Dom Calmet, Histoire de Lorraine, t. II, col. OgS
3. La Pucelle ne nbmmant personne, on s'est demandé s'il est question de René d'Anjou, gendre du duc et son fils d'adoption, ou d'un des bâtards que le duc Charles avait eus de la fille Alizon. L'opi-
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sans doule René d'Anjou, l'époux de sa fille Isabelle, — avec une troupe d'hommes d'armes pour la mener au Dauphin. Le duc ne répondit pas. En prenant congé de lui, Jeanne l'assura qu'elle prierait Dieu de lui rendre la santé. Charles fit à la jeune fille présent de quatre francs d'or, qu'elle montra à son oncle Laxart; peut-être aussi d'un cheval noir, à ce que rapportait un de ses parrains, Jean Morel, qui l'avait ouï dire et n'en paraissait pas bien sûr'.
A ces détails que fournissent les témoignages authentiques de Jeanne elle-même, de son parent et de Jean Morel, de Greux, la Chronique de Lorraine ajoute les suivants : on n'en saurait garantir la certitude; mais après le grave liistorien de la Lorraine, Dom Calmet, sous toutes réserves on peut les reproduire.
« Le duc, lisons-nous en cette Chronique, donna à la Pucellc harnais et. cheval et la fit amener : elle était légère. On amena le cheval, et des meilleurs, tout sellé, bridé. En présence de tous, sans mettre le pied à l'élrier, elle sauta en selle. On lui donna une lance. Elle vint à la place du château et la courut. Jamais homme d'armes ne la courut mieux. Toute la noblesse était ébahie. On en fit le rapport au duc : bien connut qu'elle avait vertu'. »
niou a été exprimée que « les deux hypothèses semblent plausibles ». A notre avis, il n'en est rien : une seule explication est admissible, celle qui voit René d'Anjou dans le personnage que Jeanne désigne. Y voir un des bâtards de la fille d'Alizon est chose à laquelle on ne saurait songer, par la raison que l'aîné de ces bâtards n'avait pas dix ans en 1429. Si Jeanne eût requis du duc Charles qu'il lui donnât un enfant hors d'état de lui prêter assistance, elle eût présenté une requête dénuée de bon sens et eût paru vouloir se moquer du duc.
I. Procès, t. II, p. 444 et 391. Dépositions de Laxart et de Jean Morel.
■A. Dom Calmei, Hiaioire de Lori-(iint',t. H, colonne 097. — Quoi-
Avant de retourner dans la famille d'Henri le Royer, Jeanne d'Arc voulut avoir la consolation de prier devant les reliques de saint Nicolas, dans la petite ville alors florissante qui portait son nom, et devant l'autel où les populations chrétiennes de ces contrées venaient l'invoquer. Saint-Nicolas-du-Port, où se conservaient ces reliques précieuses, n'était qu'à deux petites lieues de Nancy. Une occasion aussi favorable de satisfaire sa piété se représenterait-elle jamais à la vierge de Domremy ?
Le sanctuaire dédié à saint Nicolas, que de nombreux pèlerins visitent encore aujourd'hui, remontait aux dernières années du onzième siècle. Un chevalier lorrain, Albert de Varang-éville (localité toute proche de Saint- Nicolas-du-Port), s'arrêta à Bari, ville de l'Italie méridionale, en revenant de la première croisade (1098). Dans Bari, l'on possédait alors et l'on entourait de vénération le corps du grand évêque de Myre, saint Nicolas. Le gardien du tombeau du saint évêque était parent du chevalier lorrain. En souvenir de cette rencontre, il lui offrit des reliques du saint. Le chevalier les apporta dans son pays de Lorraine et, à son arrivée, les déposa dans une petite chapelle située près des rives de la Meurlhe et nommée pour cette raison Notre-Dame-du-Port. Dès que les reliques vénérables de saint Nicolas eurent été déposées dans cette chapelle, on y vit accourir de nombreux pèlerins. Afin d'abriter tous ceux qui venaient y
que peu vraisemblable, vu les circonstances, cette prouesse de la Pucelle n'est pas inadmissible. Elle est analogue à la course qu'elle fournit la lance à la main, dans la pi'airie de Chiuon, en présence de Charles Vil et du duc d'Alen(;on.
Le duc Charles de Lorraine mourut le 25 janvier i43i (nouveau style), pendant la captivité de la Pucelle à Rouen.
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prier Monsieur saint Nicolas, les religieux Bénédictins qui desservaient Notre-Dame-du-Port durent songer à construire un sanctuaire plus vaste. Autour de ce sanctuaire, quand il fut bâti, des maisons s'élevèrent, des rues furent tracées, une ville se créa. A partir de ii5o, on lui donnait le nom de Saint-Nicolas-du-Port ou de Saint-Nicolas-de-Varang-éville ' .
Entre autres titres sous lesquels on invoquait le bienheureux évêque de Myre, l'un des plus populaires était celui de patron des voyageurs. Les fidèles qui viennent s'agenouiller devant la chapelle qui lui est consacrée, dans la belle église ogivale de la paroisse, y trouvent le texte d'une prière où ce titre est mis en première ligne. A la veille du grand et périlleux voyage que Jeanne d'Arc se proposait d'entreprendre, elle aussi pria Monsieur Nicolas « de lui accorder sa puissante protection, d'être saint son guide et de la préserver de toute fâcheuse rencontre^ ».
Sa dévotion satisfaite, la jeune fille reprit avec ses compagnons Laxart et Jacques Alain le chemin de Vaucouleurs^.
1. Varang'éville, dont les nombreuses usines s'alignent le long de la voie ferrée, est un bourg de 2.000 âmes, séparé de Saint-Nicolasdu-Port par la voie du chemin de fer de Nancy à Lunéville et par la INIeurthc.
2. Ces paroles se lisent dans la prière susdite. Voir le Guide du Pèlerin et du Touriste à Saint-Nicolas-du-Port, p. i83. In-18, Nancy, 1898.
3. A quelle date Jeanne rentra-t-elle à Vaucouleurs, on ne peut le déterminer que par à peu près. Ce fut sûrement avant le 12 février. « Aux environs du dimanche des Bures (icr dimanche de carême), — circa Dominicam Bururum », peut-on inférer du témoignage de Jean de Metz, si on le pondue d'une certaine manière {Procès, t. II,
Pendant celte absence de Jeanne, un travail s'était fait dans l'esprit de Robert de Baudricourt. La persévérance de la jeune fille l'étonnait; sa simplicité, sa modestie, sa piété, sa cbastelé ajoutaient encore à cet étonnement. Il n'ignorait pas l'impression qu'elle avait produite sur les deux écujers de Gliampagne qu'il avait en estime particulière, et la promesse qu'ils lui avaient faite. Ce voyage à Nancy donnait à cette promesse un commencement d'exécution. D'autre part, les temps étaient difficiles, les Anglais pressaient Orléans assiég-é, et tout portait à croire qu'ils en viendraient à bout. Mais alors quel serait le sort et l'avenir du royaume ?
Dans ces perplexités, le capitaine se demanda si la nièce de Laxart, volontairement ou à son insu, ne serait pas sous le coup de quelque sortilège, et ne servirait pas d'instrument à quelque machination de l'enfer. Pour être capitaine au service du Roi et un peu rude de manières, Baudricourt, au fond., n'en était pas moins bon chrétien, et il n'eût pas hésité à partir en guerre contre le Diable, ennemi-né de la France, la fdle aînée de l'Eglise, et contre ses sectateurs. Mais comment savoir si Jeanne était possédée de l'esprit malin ? 11 y
p. 437) ; cerlaiaement avant ce dimanche, (jui était, en l'année 1429 (nouveau style), le i3 février.
En pays lorrain et barrois, on ap[>elait le premier dimanche du carême le ditnanchc dfs Btn-i's. Le mul iiure sia,"nifiait brandon. « Bure, idem sonal (|uod alibi Brandon, l'ffx l£eda ig-nis. ■» {Supplément au Glossaire de Du Cant^'c, au mot Bure.)
avait un moyen bien simple, quoique un peu brusque et un peu primitif : la faire exorciser d'emblée et sans avis préalable.
C'est à quoi le capitaine se résolut. Il fit part de son projet à messire Jean Fournier, curé de Vaucouleurs, et tous deux se rendirent chez Henri le Royer. Ils demandèrent à voir la jeune fille. Jeanne, tout naturellement, se présenta. Messire Fournier, revêlant aussitôt son étole qu'il avait apportée, adjura Jeanne, si elle était possédée du malin esprit, de s'éloigner d'eux; si, au contraire, elle ne l'était pas, qu'elle s'approchât.
En voyant le curé prendre son étole, la Pucelle, pensant qu'il allait procéder à quelque cérémonie ou bénédiction (jue ses hôtes auraient sollicitée, s'était agenouillée. A l'adjuration du prêtre, elle garda le silence, et tout étonnée qu'elle fût, elle vint jusqu'à lui en se traînant à g-enoux. Lorsque messire Fournier lui eut dit de se lever, Jeanne l'interpella en ces termes :
— Messire, vous deviez savoir si l'esprit malin habile en moi, puisque vous m'avez entendue en confession'.
En effet;, le curé l'avait confessée trois fois depuis son séjour à Vaucouleurs, et, certainement, franche comme elle l'était, la pénitente lui avait fait part de ses révélalions ^.
Jeanne rapporta à la femme d'Henri Le Royer, qui n'avait pas assisté à la scène, ce qui venait de se passer, et elle ajouta :
— On ne veut [)as me conduire au roi. Cependant, bon gré, mal gré, il faut f|ue j'aille où est le Dauphin.
1. Procès, t. II, p. /|4G. Déposition de Caliierine Le Royer.
2. C'est le sentiment qu'expose Edmond Richer, en son Histoire delà Pucelle, i'^ 17, vo ; il nous paraît raisonnable.
276 LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.
El elle répéta à Calherine Le Royer ce qu'elle avait déjà dit à son parent Laxart :
— Ne savez-vous pas qu'il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme, et qu'elle serait sauvée par une vierge des Marches de Lorraine?
En prononçant ces mots, Jeanne y mettait un tel sentiment de conviction, « qu'on voyait bien, remarquait dame Catherine, que le temps lui durait comme à une femme qui va être mère ».
Et dame Calherine ajoutait : « Je me rappelai alors la prophétie dont parlait Jeanne, et je demeurai stupéfaite. Depuis ce moment, moi-même et bien d'autres eûmes foi en ses propos '. »
L'épreuve de l'exorcisme à laquelle le capitaine de Vaucouleurs venait de soumettre la fille de Jacques d'Arc eut pour résultat de fortifier l'impression favorable que lui avait laissée l'épreuve autrement redoutable à laquelle il avait mis sa chasteté. Dans l'incertitude où il était jeté et dans la crainte d'encourir des responsabilités sérieuses, s'il persistait à dédaig-ner les communications de la Pucelle, Baudricourt, croit-on, aurait informé la cour de Chinon de la démarche tentée auprès de lui. En attendant la réponse de Charles VII, il réfléchissait et murmurait en lui-même : « Oui sait si cette jeune fille n'est pas l'instrument de la volonté du ciel? Souvent Dieu est venu en aide au royaume de France et l'a sauvé du péril. Peut-être de nos jours a-t-il préparé
I . Procès, t. II, pp. 440-447- — « Tune ipsa testis hœc audisse recortlala esl » ; ce qui prouve la diffusion de cette croyance populaire et le parti pris de l'historicu qui a dit : « On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient et qu'elle courait parmi les personnes de dévotion. » (A. Frange, t. I, pp. 5i-52.)
des moyens de salut qui seront mis à exécution par une femme' ? »
Telles étaient les perplexités du capitaine de Vaucouleurs, lorsque Jeanne se présenta soudain devant lui — c'était le 12 février — et lui dit à brûle-pourpoint :
— En nom Dieu (au nom de Dieu), vous tardez trop à m'envoyer. Aujourd'hui, le gentil Dauphin a eu près d'Orléans grand dommage. Et il sera en danger de l'avoir plus grand, si ne m'envoyez bientôt vers lui'.
Ce « grand dommage » qu'avait essuyé « le gentil Dauphin », c'était la défaite de Rouvray. Gomment Jeanne en avait-elle été instruite? Sans doute par une de ces visions à portée objective dont nous avons parlé plus haut, visions qui, en fournissant aux contemporains le moyen d'en vérifier l'objet, établissaient positivement que la Pucelle était éclairée et envoyée de Dieu.
Ainsi en fut-il de Baudricourt. Il put acquérir la conviction que au moment où la jeune fille lui reprochait ses hésitations, les Anglais remportaient un avantage dont la conséquence inévitable paraissait, même aux exprits les plus optimistes, devoir être la prise ou la capitulation prochaine de la cité orléanaise. Le capitaine de Vaucouleurs reçut-il sur ces entrefaites la réponse de la cour de Chinon?... ou bien, apprenant quelques jours après la nouvelle de la journée de Rouvray, se résolut-il de lui-même à laisser partir une jeune fille à qui le ciel avait départi des vues prophétiques dont il ne pouvait contester l'étonnante vérité? On peut choi-
1. Mémoires du pape Pie II, cités par J. Ouicherat, Procès, t. IV, p. 5o8.
2. Journal du siège d'Orléans, pp. ^l-l\^^, édit. Paul Charpentier et Ch. Cuissard.
sir entre ces deux explications; elles sont ég-alement [)lausibles. Peut-être même y aurait-il lieu de les adopter l'une et l'autre, car elles ne sont aucunement contradictoires. Un messager royal nommé Golel de Vienne arrivait à Vaucouleurs vers ce moment-là; le fait est certain". Quel messag-e apportait-il? Un messag'e confirmant probablement l'une ou l'autre des versions exposées, et peut-être toutes les deux, c'est-à-dire un message instruisant Baudricourt de la bataille perdue de Rouvray, et l'autorisant à faire conduire Jeanne à Chinon. Quoi qu'il en soit, le capitaine, à la suite des dernières déclarations de la jeune Lorraine, ne s'opposa plus à l'accomplissement de ses desseins. Sa décision arrêtée, il la fit connaître à Jeanne, lui recommanda de faire ses dispositions de voyag-e, et, de son côté, il prépara les lettres qui devaient en informer le roi, lettres dans lesquelles, entre autres choses, il mentionnait la communication surprenante que lui avait faite la Pucelle le jour même de la journée des Harengs, et l'heure à laquelle cette communication avait eu lieu'.
Tout joyeux de la décision de leur capitaine, Jean de Metz et Bertrand de Pouleng-y, à qui Baudricourt confiait la conduite et la garde de la Pucelle, ne voulurent pas que Jeanne eût à se préoccuper des frais de la route; ils s'en chargèrent généreusement 3, A la vérité, par ordre du
1. Procès, t. II, p. 437. Déposition de Jean de Metz, ibid., pp. 4o6,
2. Journal du siège d'Orléans, p. 48 : « Elle (Jeanne) avait sceu véritablement le jour et l'heure de la journée des Harens, ainsi qu'il fut trouvé par les lettres de Baudricourt, qui avoit escript l'heure qu'elle lui avoit dict, elle estant aincores à Vaucouleurs. »
3. (( Expensis et sumptibus ipsoruni testis et Bertrandi. » Procès, t. II, p. 437. Déposition de Jean de Metz.
roi, ces frais leur furent plus tard remboursés', Pouiformer l'escorte indispensable dans un voyage de plusieurs jours à travers des pays occupés par les Anglo- Bourg-uig-nons, les deux gentilshommes prirent d'abord leurs servants, Julien, servant de Bertrand de Poulengy, Jean de Honecourt, servant de Jean de Metz, et, avec ces derniers, le messager du roi, Colet de Vienne, et un archer du nom de Richard". Baudricourt approuva ces dispositions-^.
Avant de prendre la roule de France, Jeanne remercia celui qu'elle appelait son oncle, le brave Durand Laxart, de toutes les démarches auxquelles il s'était prêté pour lui èlre agréable, et des soins qu'il avait pris pour les faire réussir. Ce que nous avons rapporté de ses voyages à Vaucouleurs, à Nancy, à Saint-Nicolas-de- Sept-Fonds et à Sainl-Nicolas-du-Port, par dévouement et complaisance pour sa nièce, prouve surabondamment qu'il avait foi en elle, en sa mission, et qu'il prenait chaudement à cœur le succès de son entreprise. Comme appel à un dernier témoignage d'affection de la part de Laxart et des siens, la vierge Lorraine renouvela sa requête au sujet de l'enfant de sa tante, Aveline Le Voyseul, belle-mère de Laxart : qu'elle voulût bien, si elle
1. Comptes de Guillaume Charrier, receveur générai de foutes les finances, du xxi avril 1429. Dans J. Quicherat, Procès, t. V, p. 207. Ces frais s'étaient élevés à 100 livres.