Déposition du page de Jeanne, loc. cit
rard Macliel, à qui ce prince l'avait tout particulièreinenl recommandée. Désireux lui-même d'arracher Charles VII à ses indicisions, Machel proposa d'admeltre des personnages sârs el dévoués à entendre ce secret « connu de lui seul et de Dieu », que Jeanne, ainsi que le Dauphin l'avait déclaré aux seig'neurs de la cour, lui avait révélé en preuve de la divinité de sa mission; certainement, à la prière du Dauphin, la jeune Lorraine ne refuserait pas de leur en donner communication, et chez eux, à leur tour, s'établirait une pleine confiance '.
Le jeune Roi ayant goûté la proposition, on n'eut qu'à faire le choix des conseillers en présence desquels aurait lieu la communication projetée, et qu'à saisir l'occasion favorable. Elle ne se fit pas attendre. Jeanne, étant venue peu après trouver Charles VII, lui dit :
— Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple; car sainct Louis et Charlemag"ne sont à genoux devant luy, en faisant prière pour vous.
— Me direz-vous, repartit le Roi, en présence de peu de gens, telle chose qui leur donnera à congnoistre que je dois vous croire?
— Mais volontiers, répondit la Pucelle. « Et elle fut contente que peu de ses g-ens — des gens du Roi — v fussent. Et en la présence du duc d'Alençon, du seigneur de Trêves, de Christolle de Harcourt, et de maistre Gérard Machet, son confesseur; lesquels il (le Roi)
1. L'Abréviateur du Procès, dans J. Quigherat, Procès, t. IV, pp. 258-25g.
fit jurer à la requeste de ladicle Jeanne qu'ils n'en révéleroient ni diroient rien'. »
Alors, sous les regards de ces personnages, Jeanne parla au Dauphin en ces termes :
« Sire, n'avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous élant en la chapelle du château de Loches, en votre oratoire, tout seul, vous files trois requêtes à Dieu ? »
Le Roi répondit qu'il se souvenait très bien d'avoir fait à Dieu trois requêtes.
(( La première requête que vous fîtes à Dieu, poursuivit la Pucelle, fut que, si vous n'étiez vrai héritier du royaume de France, ce fût le bon plaisir de Dieu de vous ôter le courag-e de travailler à recouvrer ledit royaume, de vous garder la vie sauve et un refuge en Ecosse ou en Espagne.
« La seconde requête fut que vous priâtes Dieu, si les grandes adversités et tribulations que le pauvre peuple de France souffrait et avait souffert si long-temps, procédaient de votre péché et que vous en fussiez cause, que ce fiU son plaisir d'en relever le peuple et que vous seul en fussiez puni et portassiez pénitence, soit par mort ou telle autre peine qu'il lui plairait.
I. Chronique de la Pucelle, p. 274. Dans J. Quicheuat, Procès, t IV, pp. 108, 209. — du seigneur de Trêves en Anjou.
Christophe d'Harcourt, chevalier, conseiller et chambellan du Roi, ne fut nommé à la dignité de grand-maître des Eaux et Forêts qu'en i/|3i. En 1437, il devint gouverneur des places de Mouzon et de Beaumont. Charles VII l'employa en plusieurs négociations, à Arras principalement, et n'eut qu'à se louer de son habileté. Christophe d'Harcourt mourut sans postérité. Plusieurs historiens ont confondu ce personnage avec Gérard Machet, le futur évêque de Castres, et ont fait de lui le confesseur de Charles VII. (P. Anselme, Histoire (jénêalogique de la Maison de France, t. VIII, pp. 895-97.)
CHAP. YIII. LE SECRET DU ROI. .Say
« La Iroisième requête fut que si le péché du peuple était cause desdites adversités, ce fût sou plaisir pardouuer audit peuple et mettre le royaume hors des tribida" lious auxquelles il était depuis douze ans et plus. »
Le jeuue Roi convint de la vérité des paroles de la Pucelle. Sans doute « Dieu lui avait révélé ce mystère, car ce qu'elle lui avoit dit était vray. Et jamais homme aullre que le Roy n'eu avoit rien sceu ' )>.
Cette scène est d'uuc yraude importance, eu égai'd à la mission de la Pucelle. Elle suscite de graves questions et nous ne regretterons pas nos efforts si nous parvenons à les élucider.
Ces questions sont au nombre de trois :
Première question. — Est-ce un fait historiquement certain que, au commencement de sa mission, la Pucelle a révélé à Charles VII une chose qui ne pouvait être connue que de lui seul et de Dieu?
Deuxième question. — Cette chose était-elle uniquement l'affirmation de la légitimité du Dauphin comme « vray héritier du royaume de France »?
I. L'Ahrévidh'ur du Procès, dans J. Quicheuat, t. IV, pp. 258, 269; — Le Miroir des femmes vertueuses, ibid., pp. 271, 272; — et PiKRRE Sala, ibid., p. 280.
Cette manifeslation du secret de Jeanne eut lieu à Ghinon, avant le départ pour Poitiers : la Clironique de la Pucelle le dit formellement. [Chronique, pp. 274, 275.) Et le duc d'Alençon, l'un des quatre seigneurs qui assistèrent à cette révélai ion, parait n'être pas allé à Poitiers. (Voir sa Déposition, Procès, t. III, p. qS.)
SaS LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.
Troisième question. — Ou i)ien celte chose consistait-elle dans les trois prières rappelées ci-dessus, et n'est-ce qu'après avoir convaincu le jeune roi sur ce point et prouvé le fait de son inspiration d'en liant, que Jeanne ajouta la révélation de sa légitimité?
Réponse à la première question.
D'après des témoignages au-dessus de toute suspicion, c'est un fait certain que la Pucelle a révélé au jeune roi une chose (jui n'était connue que de lui seul et de Dieu. Outre l'auteur de la Chronique de la Pucelle, quatre contemporains dignes de confiance attestent le fait : Frère Pasquerel et le chevalier d'Aulon, en leurs dépositions au procès de i456; l'évêque de Lisieux, Tl'.omas Basin (idyO en son Histoire de Charles VU, qui le rapporte sur la parole de Dunois, et par conséquent Dunois lui-même.
D'après frère Pasquerel, aumônier de Jeanne, à la fin de l'audience de Chinon, le Roi dit aux seigneurs présents que la Pucelle lui avait révélé « certaines choses secrètes que personne ne savait ou ne pouvait savoir, sinon Dieu. C'est pourquoi il attendait beaucoup d'elle ' ». Nous avons déjà mentionné ce propos et nous en avons noté l'importance.
L'intendant de Jeanne, le chevalier d'Aulon, déposa qu'après avoir été présentée à Chinon, « la jeune fille parla au Roy secrètement et luy dit aucunes choses secrètes : quelles, il ne sçait ».
L'honnête intendant ajoute ce détail : Peu de temps