Vie de Jeanne (F Arc, t. I, jjrélace, jip. xxix-xxx
3. G. MoNOD, Renie his/orique, juillcl-aoùl ujoiS, pp. 4ii-4i^-
INTRODUCTION. 3l
Ces témoins apparlienncnt à loulcs les condilions : princes du sang, grands seigneurs, conseillers du roi, magistrats, capitaines, prélats, théologiens, ecclésiastiques séculiei's et réguliers, bourgeois, artisans, dames et damoiselles, villageois, hommes des champs, compatriotes et compagnons d'enfance de l'héroïne : tous ces personnages avec qui, au cours de sa vie privée et publique, de ses campagnes et de sa captivité, Jeanne sest trouvée en rapport, passent sous les i-egards du lecteur et disent ce qu'ils ont vu comme ils le dirent aux juges de la réhabilitation et anx commissaires chargés de les entendre.
Ces enquêtes se produisirent à trois reprises, en iA'")o, i4o2 et i/i55-56'.
Charles VII ordonna la première en lA-JO, après la soumission de la capitale de la Normandie. Elle eut lieu à Rouen même et on y entendit sept témoins'.
Le cardinal d'Estouteville, légat du Pape, commcuça la seconde en 1/^52, toujours à Uouen. Il entcudit cinq témoins; obligé de s'absenter, il délégua Philippe de la Rose, trésorier du chapitre, lequel en entendit dix-sept.
Dans le pays de Jeanne, à Toul et à Vaucouleurs, des commissaires spéciaux entendirent en i^oO trentequatre compatriotes de la Pucelle.
A Orléans, en cette même année, on lecneillit qua-
I. Quoique l'enquête ordonnée par Charles Vil n'ait point été juri- (liquennent canonique, elle est comme une introduction à celles du cardinal d'Estouteville qui prirent place au procès, et aux enquêtes prescrites par les délégués du Saint-Siè^e.
rante cl une dépositions: à Paris, vingt; à Rouen, dix-neuf; à Lyon, enfin, une, celle du chevalier d'Aulon. Ce qui fait un total de cent quarante-quatre.
Mais, sur ce total, un certain nombre de dépositions émanent des mêmes témoins; quelques-uns, par exemple Guillaume Manchon, greffier principal du procès, et frère Martin Ladvenu, dominicain, ayant déposé jusqu'à quatre fois, dix-sept autres l'ayant fait deux et trois fois, le nombre total des témoins entendus n'est que de cent vingt-cinq, nombre d'ailleurs fort respectable.
Notons, chose importante, que de ces cent quarantequatre dépositions, cinquante-cinq portèrent sur les incidents du procès de Rouen.
Si l'on veut bien ne pas oublier que ces cent vingtcinq témoins eurent à i-épondre à des questions précises concernant les dits et faits de la Pucelle, qu'on ne les interrogeait que sur ce qu'ils avaient vu et entendu eux-mêmes, ou appris de personnes sûres; que plusieurs avaient connu Jeanne très intimement, par exemple les témoins de Domremy, Greux, Vaucouleurs, les deux gentilshommes qui l'accompagnèrent à Chinon, le comte de Dunois, le duc d'Alençon, son intendant Jean d'Aulon, son aumônier frère Pasquerel, son page Louis de Contes, etc., on conviendra que rarement les historiens ont été à même d'être aussi exactement renseignés et aussi bien documentés.
Comme, d'autre jjart, les questions posées à la Pucelle par les juges de Rouen l'amènent à fournir sur ses jeunes années, sur ses visions et ses Voix, sur
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toutes les circoiislances de sa mission les détails les plus précis, il en résulte que les contributions apportées par les deux procès se complètent et en même temps se contrôlent les unes les autres; ce qui permet de dire que jamais vie de personnage célèbre n'a présenté des sources d'information aussi sûres, aussi abondantes, aussi autlientiqucs.
Et quoique la proposition semble paradoxale, il reste vrai que, au seuil de la plus merveilleuse des bistoires, la figure de riiéroïne se montre dégagée des nuages de la légende, dans la pleine lumière des certitudes et des réalités.
DES AUTRES SOURCES DE l'hISTOIRE DE JEAXNE d'aRC.
DU DROIT CANONIQUE. PUBLICATIOiNS RECENTES.
Sources principales de l'bistoire de Jeanne d'Arc, les deux procès ne doivent pas nous faire oublier que, parmi les cbroniques et écrits du temps, il en est qu'on peut qualifier à bon droit de sources secondaires. On les trouve en grande partie aux tomes IV et V de l'ouvrage de J. Quicherat. Ainsi que l'a justement remarqué Abel Desjardins, « ces deux tomes forment un recueil de pièces si vaste, si complet, si babilement distribué, qu'ils méritent à l'auteur la reconnaissance de tous les amis de Fliistoire * » .
I. Abel Desjahdins, Jeanne d'Arc, préface. In-8o, Paris, Firmiu Didot.
34 HISTOIRE DE LA B. JEANNE d'aRC.
Nous avons mis largement ces deux volumes à contribution dans le présent ouvrage. Nous ne parlerons pas ici des chroniques qui y sont citées. Le lecteur trouvera, dans un appendice spécial, à la fin de notre premier volume, de brèves notices sur ces chroniques soit françaises, soit bourguignonnes, et sur le degré de confiance qu'elles semblent mériter.
Du droit canonique en matière criminelle.
Une science encore plus indispensable que celle de ces sources secondaires est la science du droit canonique, principalement des parties qui traitent des causes criminelles en matière de foi. Les deux procès de condamnation et de réhabilitation ne sont pas des hors-d'œuvre dans la vie de la Pucelle, ils sont une partie essentielle et à quelques égards la plus considérable et la plus difficile de son histoire. Voilà pourquoi nous nous sommes appliqué à rappeler les principes et les règles de cette science, soit au cours du récit, soit aux Appendices, à titre de notifications justificatives nécessaires.
La plupart des historiens ont estimé cette précaution inutile. En cela ne se sont-ils point abusés? Quelque opinion qu'ils professent sur la régularité des deux procès, comment mettront-ils le lecteur à même de se prononcer pour ou contre, s'ils ne fournissent pas la preuve des règles dont la violation ou l'observation motivent leur jugement ? Car ces règles ne sont pas des règles de droit purement naturel; elles
cmpruntenl leur aulorité au droit positif ecclésiastique du quinzième siècle.
Pour ne citer qu'un seul exemple, d'oi!i vient que Jules Quicherat, voulant à tout prix étaljlir, dans ses Aperçus nouveaux, que Févêque de Beauvais avait raison d'accuser la Pucelle d'avoir, le 2/1 mai, abjuré canoniquemcnt ses prétendues erreurs, ne songe seulement pas à définir en quoi, d'après le droit, consistait une abjuration canonique, ce qui la distinguait de toute autre abjuration ou rétractation, et quelles étaient les conditions requises pour qu'elle ne pût être contestée ? Faut-il s'étonner que, pour celte raison d'abord et quelques autres ensuite, son essai de démonstration n'obtienne plus aujourd'hui le succès que l'ignorance de la question lui avait obtenu ?
On ne goûte pas davantage sa façon d'argumenter lorsque, par des considérations étrangères au droit, il entreprend de prouver que Pierre Caucbon est à la rigueur excusable d'avoir refusé de mettre la Pucelle en prison ecclésiastique et de lui donner dès le commencement des déljals un avocat-conseiP. Ces considérations d à côté ne sauraient prévaloir contre les textes formels du droit canonique, et il en sera de même toutes les fois que, dédaignant les sources juridiques, on s'appuiera uniquement, pour résoudre les questions qui se rencontrent, sur la fantaisie ou des imaginations.