I" LE DIX-NEUVIÈME SIECLE, AGE DOR DE SON HISTOIRE
Des différences profondes qui existent entre les deux procès et les jugements auxquels ils ont abouti, devaient résulter deux images de l'héroïne tout aussi différentes. C'est pourquoi, au lendemain de la réhabilitation. Ion voit les deux partis anglais et français revendiquer, à l'exclusion l'un de l'autre, comme la seule fidèle, l'image qu'ils en ont relevée. Pour le parti anglais, la vraie Jeanne d'Arc est celle qua peinte l'évèque de Beauvais. Pour le parti français, la vraie Jeanne d'Arc n'a rien de commun avec celle de Pierre Gauchon ; elle reste la vierge guerrière, héroïque, sainte, que les témoins et les juges de il[o6 ont réhabilitée.
Ainsi en est-il encore au commencement de ce vingtième siècle. Deux écoles, l'une respectueuse de la tradition française, l'autre qui estime devoir faire à la tradition anglaise sa part, prétendent chacune être en possession du portrait authentique de Jeanne d'Arc, et c'est toujours au langage différent des deux
l\1 IIISTOIRR l)K LA H. .II':aNNK d'aRC.
procès que chacun en appelle. Quand donc l'accord se rera-l-il P
S'il ncsl pas fail, si beaucoup d'esprits en sont encore à se demander quelle est la Jeanne d'Arc de l'histoire, ce n'est pas que les recherches et les discussions aient fait défaut. Un des titres les plus honorables du siècle qui vient de finir sera certainement d'avoir travaillé sans iclâche à la reconstitution de ce portrait authentique. A cet égard, on peut dire que le dix-neuvième siècle a été pour la Pucelle l'agc d'or de son histoiie. Si les travaux des chercheurs ont laissé quelque chose à désirer, si toutes les questions que soulèvent les dits et faits de l'héroïne ne sont pas résolues, il n'en reste pas moins que les problèmes les plus ardus le sont à peu près, et que sa glorification patriotique et religieuse est maintenant un fait accompli.
A ce point de vue , quelle différence entre le dixneuvième siècle et ceux qui l'ont précédé ! Les dixseptième et dix-huitième ne nous ont laissé que deux histoires de Jeanne , composées par deux ecclésiastiques, Edmond Richer et Lenglet-Dufresnoy, et les Notices sur les deux procès rédigées par L'Averdy.
Dans le siècle qui vient de finir, les biographies de l'héroïne, les études critiques, les dissertations, les monographies, les contributions de tout genre à son histoire ne se comptent plus. La publication du texte des procès en 18/41-/^9 donne le branle. Avec la supplique adressée à Rome par le grand évêque d'Orléans, M»" Dupanloup, au nom des évoques de France, à
l'effet d'obtenir la canonisation de la martyre de Rouen, on voit redoubler celte ardeur, au point qu'elle inspire à l'illustre François Guizot le langage suivant :
(( C'est de nos jours qu'Orléans et son éminent évêque M.^' Dupanloup ont enfin rendu à Jeanne un hommage digne d'elle en la ressuscitant dans la mémoire de la France sous sa vraie physionomie et avec son grand caractère : physionomie et caractère de sainte. — Notre histoire ni aucune autre histoire n'offre un pareil exemple , dans une modeste iime humaine, d'une foi si pure et si efficace dans l'inspiration divine et dans l'espérance patriotique*. »
Quand on entend un historien protestant s'exprimer de la sorte, qui ne croirait cimentée à jamais l'union des esprits et des cœurs dans le culte voué à la grande Française ! Du moins est-elle commencée : espérons que le siècle nouA^eau l'achèvera.
9" LES DEUX JEANNE d'aRG. CELLE DE l'ÉCOLE
TRADITIONNELLE FRANÇAISE ET CELLE DE l'ÉCOLE ANTITRADITIONNELLE .
Sous quels traits convient-il de se représenter l'héroïne telle qu'une tradition de cinq cents ans et la généralité des historiens français l'ont admirée ? Essayons de le dire : quand le lecteur sera mis en
I. François Guizot, Histoire de France racontée à mes petits enfants, t. II. p. 333. Ia-8°, Paris, Hachette, 1873.
44 inSTOinE DE LA 15. JEANNE u'aRC.
présence des documents, il verra bien si nous sommes sorti de la vérité.
I. — La vraie Jeanne (TArc, iV après l'Eeole tradilionnelle française.
Jusqu'à l'apparition de la nouvelle école, dont Henri Martin, Miclielet et J. Quiclierat peuvent être réjîutés les fondateurs', le plus grand nombre des historiens n'a cessé de voir dans la Pucelle une « Fille au grand cœur», une « Fille de Dieu », une Française dont le patriotisme, l'iiéroïsme et la sainteté n'ont jamais subi de défaillance.
Ils ont reconnu chez elle une nature supérieure, merveilleusement douée sous le rapport intellectuel et moral ;
Une noblesse et une élévation de sentiments qui ne se sont jamais démenties ; une délicatesse, une sen-
I. L'école ântilratlitionnelle ne remonte pas au delà de Jules Michelet et de Henri Martin; elle date, par conséquent, de i84o environ. Jules Ouicherat, par la publication de ses Aperçus /nouveaux (i85o), en devint le théoricien. Les principaux de ses adhérents sont des membres de l'Université et des professeurs des Ecoles de l'Etat, par exemple Vallet de Viriville, de l'Ecole des Chartes; MM. Lavisse, Petit-Dutaillis, Gabriel Monod, Anatole France, Thalamas, etc.
L'école traditionnelle fran(;aise date, non du dix-neuvième, mais du quinzième siècle. Voir dans notre Étude critique sur la Société de l'Histoire de France et Jeanne d'Arc, p. 433 et suiv. (Paris, 1908), les noms des historiens qui, de 14O0 jusqu'à nos jours, ont rendu hommage à Jeanne, envoyée de Dieu. Pour le siècle présent, qu'il nous suffise de nommer MM. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, et Achille Luchaire, professeur en Sorbonne, décédé récemment. Nous passons sous silence de nombreux historiens pleins de vie.
sibilité, une bonté d'ànie exquises ; une dislinclion féminine et une grâce dont tous ceux qui rapprochaient subissaient le charme.
Daus raccomphssement de sa mission Kbératrice, ils ont relevé des inspirations mystérieuses qui paraissaient venir de plus haut que la terre, et dont elle désignait le principe sous le nom de visions et de \'oix.
Au cours de cette même mission, la jeune guerrière fait preuve d'une sûreté de coup dœil qui déconcerte les vieux capitaines, dun héroïsme qui n a jamais failli, et de ces deux vertus les plus haut prisées chez l'homme et chez la jeune fdle, le courage et la chasteté.
Qu'on ajoute à ces qualités, à ces vertus, à ces dons un amour de son roi que la plus noire ingratitude ne put affaiblir ;
Un amour de la France qui lui fit affronter les périls des combats, sacrifier sa liberté à Compiègne, son honneur à Rouen, si Dieu ne l'eût gardée, enfin sa vie; et l'on se rendra compte de l'admiration que lui vouait le peuple de France, quand pour l'exprimer il disait : (( Ange plutôt que femme, envoyée de Dieu. ))
2. — La vraie Jeanne d'Arc, d'après l'École antitradil tonnelle.
A cette image de l'héroïne que nous estimons conforme à la vérité, qu'opposent les représentants de l'Ecole antitraditionnelle ? Ils lui opposent l'image dont lévêque de Beauvais, le juge même de Jeanne, a buriné
46 HISTOIKE DE LA B. JEANNE d'aRC.
les lignes cssenlielles. Sur sa seule parole, ils acceptent comme fondées les accusations qui mettent à néant riiéroïsme de la jeune fille. Puisque Pierre Cauchon s'en porte garant, ils ne doutent pas qu'elle n'ait abjuré canoniquement au cimetière de Saint-Ouen et qu'elle n'ait convenu de tous les crimes énumérés dans la cédule monstrueuse qu'il lui attribue : c'est sous ces traits qu'ils la présentent à un public qui s'en rapporte aveuglément à eux.
Ce n'est pas tout. Les fondateurs de cette nouvelle école, les Miclielet, les Henri Martin, les J. Quicberat laissaient subsister quelques lambeaux de la grandeur morale de la Libératrice : ses représentants actuels n'en veulent à aucun prix. Même diminuée, disent-ils, Jeanne est encore trop grande. Pour avoir sa mesure exacte, il ne faut pas oublier que, à un moment donné, elle n'a pas reculé devant le parjure et qu elle a renié jusqu'à son patriotisme. Ce qui, d'ailleurs, est au-dessus de toute discussion, c'est qu'elle est à tort l'objet de la reconnaissance des Français et de l'admiration universelle ; c'est qu'elle est surfaite de toutes les manières :
Surfaite dans les dons de 1 intelligence et les talents militaires qu'on lui attribue ;
Surfaite clans la mission libératrice qu'elle passe pour avoir accomplie ;
Surfaite dans la sainteté dont elle serait loin d'avoir atteint le sommet.
Pour la ramener à des proportions d'après eux naturelles, que feront ces historiens nouveau jeu? Ils imagineront une villageoise hallucinée et abêtie, hors d état
le plus souvent de distinguer le vrai du faux. Ce qu'elle nommait ses visions et ses Voix, c'était la tare des phénomènes hallucinatoires.
Ils imagineront une guerrière vaillante à la vérité, mais incapable de direction et de conseil.
Ils imagineront une Libératrice qui aurait retardé, au lieu de le procurer, l'airranchissement du pays.
Ils imagineront une sainte de leur façon, sortie du monde de la libre pensée, visionnaire banale, figée dans rautomatisme, au demeurant l'envers et la contrefaçon d'une véritable sainte.
Ils imagineront, enfin, une malheureuse qui, aux derniers jours de sa captivité, s'effondre moralement, une Française, une chrétienne dont l'héroïsme sombre dans les reniements et les parjures, le matin même de celui où elle subit le dernier supplice.
On n'aura pas de peine à remarquer en quoi s'accordent et diffèrent les idées du chef de l'école antitraditionnelle d'aujourd'hui sur Jeanne d'Arc, M. Anatole France, et celles des fondateurs de cette école, Henri Martin et Jules Quicherat. Ce qui leur est commun, c'est le principe devant lequel ils s'inclinent ; ce qui les distingue, c'est la manière dont ils l'appliquent.
Le principe devant lequel ils s'inclinent, c'est l'autorité morale, la maîtrise historique du juge de Jeanne, le trop fameux Pierre Cauchon, évêque de Beau vais.
La manière dont ils rapplic[ncnt est diverse en ce que les Quicherat et les II. Martin ne laissent pas
48 HISTOIRE DE LA B. JEANNE d'aRC.
d'allribiicr à la Pucelle une certaine grandeur, un cerlain héroïsme quoique niulilé, tandis qu'aujourd'hui leurs disciples l'en dépouillent à peu près totalement ^
Cette foi en la maîtrise et l'autorité de Pierre Cauchon dans laquelle ces Messieurs se rencontrent a surpris, nous l'avons déjà rappelé, M. Achille Luchaire, professeur en Sorbonne. « Eh quoi! ne peut-il s'empêcher de redire, l'honnêteté du juge de la Pucelle serait-elle un dogme intangible P L'instrument d une procédure dans laquelle le juge a violé les règles du droit autant qu'il a pu au préjudice de l'accusée, doit-il être considéré comme un bloc sacro-saint devant lequel il n'y aurait qu'à s'incliner? »
Les idées de M. Luchaire et la suspicion dont à ses yeux restent frappés le récit officiel de l'abjuration de Saint-Ouen, les douze articles, l'information posthume, nous n'avons cessé de les défendre dans notre histoire de la Pucelle et dans nos Etudes critiques. Le langage qu'on vient d'entendre ne fera que nous confirmer dans la défiance que nous inspire le principe fondamental de l'Ecole antitraditionnelle.
Quant aux thèses étranges soutenues récemment à propos de l'héroïne, plus d'une fois elles paraissent non moins dédaigneuses du bon sens que des documents et des faits. En France et à l'étranger, des critiques autorisés n'ont pas eu de peine à montrer que, pour leur donner une ombre de vraisemblance,