‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 290 sur 306 · I. Méprise : à cette date, Jeanne était encore à Chinon · texte numérisé non relu

I. Méprise : à cette date, Jeanne était encore à Chinon

NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. ÔsS

« Roj d'Angleterre, faictes raison au Roy de son sang- « réal... » {Op. cit., p. 23. In-S", Orléans, Herluison, 1879.)

L'opinion et le lang-ag-e de Mathieu Thomassin sont assez singuliers. Il prend pour quatre lettres la sommation de Jeanne aux Anglais, qui ne forme partout ailleurs qu'un seul et même document. Est-ce lui qui a pratiqué cette division ou bien a-t-il eu entre les mains quatre lettres difl'é rentes? Il dit, non « qu'il les a eues », mais qu'il « en a lu les copies ». Au reste, voici son témoig'nage :

« Avant que la Pucelle voulsit aller contre les Anglois, elle dit qu'il falloit qu'elle les sommast et requist, de par Dieu, qu'ils vuydassent le royaume de France. Et feit escrire des lettres qu'elle-mesme dicta en gros et lourd lang-ag-e et mal ordonné. J'en ay leu les copies dont la teneur s'ensuit :

« Lettre au Roy d'Angleterre. — Roy d'Ang-leterre... »

J. Quicherat n'a pas reproduit, dans les extraits d'Eberliard Windecke, le texte de la lettre aux Anglais. Le récent éditeur des œuvres de ce chroniqueur, M. Altmann, fournit le moyen de réparer cet oubli, et M. Germain Lefèvre-Pontalis, dans l'ouvrage indiqué plus haut (p. 52 et suiv.), donne avec traduction le texte publié par M. Altmann. Il commence par ces mots d'Eberliard lui-même : « S'ensuit la lettre que la Pucelle envoya au roi (d'Angleterre) :

a Jésus, Maria. — Roi d'Angleterre, et vous, duc de Bed- « ford qui vous dites régent le royaume de France, etc. »

Le texte qui figure dans l'édition de M. Altmann « est celui d'une version strictement contemporaine opérée du français en allemand, version représentant sans doute une traduction vulgaire courant à ce moment en cette région de l'Allemagne. L'hypothèse d'une traduction personnelle due à Eberhard Windecke paraît devoir être écartée. » \0p. cit., p. 44-)

En quelle ville et à quelle date Jeanne aurait-elle écrit la lettre aux Anglais?

Les chroniqueurs cités parlent de la ville de Poitiers ou de Blois et du 22 mars. Il y a là évidemment une confusion. Le 22 mars, la Pucelle était, non à Poitiers et à Blois, mais à Chinon. Elle n'arriva à Blois que vers le 24 ou 25 avril, et à Poitiers qu'après Pâques. L'explication la plus naturelle consisterait à dii-e que la lettre fut écrite à Chinon, gardée à Poi-

6q6 la jeunesse de jeanne d'arc.

tiers, revue même, copiée à plusieurs exemplaires et communiquée peut-être aux membres de la Commission royale et au Dauphin lui-même, et enfin envoyée de Blois aux capitaines anglais qui assiég'eaienl Orléans. Cette explication est tout indiquée par la déposition de François Garivel, citée plus haut.

Du texte de la lettre qu'on lit au procès.

Avant toute discussion et de plein droit, on peut dire que ce texte est sujet à suspicion, par cela qu'il a été inséré au procès et qu'il a pu être altéré, falsifié par des « jug-es iniques et hostiles », pour user des expressions de Vallet de Viriville, l'historien de Charles VII. Mais si l'on veut aller plus loin et discréditer soit partie du document, soit le document tout entier, on est loyalement obligé d'apporter des preuves.

A propos de la prétendue abjuration du cimetière de Saint- Ouen et de son formulaire, nous n'en avons pas conclu la fausseté de la suspicion qui plane sur le procès, mais nous avons présenté des preuves formelles, des témoig^nages décisifs, et c'est à la faveur de ces preuves que nous avons dit : Non, le 24 mai i43i, la Pucelle n'a point fait d'abjuration canonique ; non, elle n'a ni prononcé de serment, ni lu et accepté le long- formulaire.

Quels arguments invoque-t-on pour affirmer la non-authenticité de la lettre aux Ang-lais qu'on lit au procès?

On invoque l'opinion de trois docteurs de la réhabilitation, Paul Pontanus, Jean Bréhal et Martin Berruyer, évêque du Mans, qui accusent les Ang-lais d'en avoir altéré, vicié, remanié le texte. Quœ quidein litterœ per ipsos Anglicos fuerunt corruptœ et vitiatœ. (P. Lanéry d'Arc, Mémoires..., pp. 517, 68, 265.) Maison sont les preuves de cette accusation? On les cherche, on ne les trouve pas.

Les ramènerait-on aux trois expressions que la Pucelle sig-nalait aux jug-es de Rouen comme ne fig-urant pas dans la lettre qu'elle avait dictée? Mais c'est chose manifeste que ces expressions, eussent-elles été ajoutées, n'ont pas d'importance et que le sens g-énéral de la lettre n'en souffre aucunement.

Quant au reste de la lettre, on n'y rencontre aucun passage qu'on ne puisse aisément justifier : nous le montrerons tout à

l'heure. Qu'il nous suffise pour le moment de rapprocher le texte du procès d'une copie qui certainement n'a pas été remaniée par les Anglais, celle que publiait Eberhard Windecke.

Texte du procès.

f Jhesus Maria f

Roy d'Angleterre, et vous, duc de Bedfort, qui vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, comte de SuHbrd; Jehan, sire de Talhol; et vous Thomas, sire d'Escales, qui vous dictes lieutenans duclit duc de Bedfort ', faictes raison au Roy du ciel ;

rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les honnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal.

Elle est toute preste de faire ])aix, si vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous meclrez jus et paierez ce que vous l'avez tenue*.

Texte cV Eberhard Windecke.

Jésus Maria.

(Comme dans la lettre ci-contre

jusqu'à) :

Guillaume de la Foie, comte de Suffolk, Jehan sire de Talbot, et vous Thomas, sire de Scales, vous disant lieutenant du duc de Bedfort,

faites raison au Roi du ciel et à son sang roijul -, rendez à la Pucelle ci envoyée de par

Dieu les clefs

de toutes les villes que

vous avez prises et efforcées en France. Elle est venue de par Dieu pour réclamer pour tout le sang royal ^.

Elle est prête de faire paix,

si paix vous voulez faire

par ainsi que France

vous mettiez jus et payez de ce

que vous l'avez tenue.

1 . Le texte du Journal du siège, de la Chronique de la Pucelle et du Greffier de La Rochelle ne parle en commençant que du Roy d'Angleterre : « Roy d'Angleterre, faictes raison au roy du ciel de son sang royal. » Ses lieutenants ne sont nommés que vers la fin :

« Guillaume de la Poule faictes réponse si vous voulez faire

paix ou non k la cité d'Orléans. » {Procès, t. IV, pp. 189, i4o.)

2. « Et à son sang royal. » Allusion au droit divin qui faisait des rois les représentants de Dieu sur la terre.

3. « Réclamer pour tout le sang royal. » Variante précieuse (Math. Thomassin, greffier de La liochelle. Chronique de Tournai) désignant Charles VII et le duc d'Orléans prisonnier.

4. « Mettre jus », abandonner, évacuer. Le sens est celui-ci :

;mlrcs <{iii cst.'s ,lcv;Mit l;i ville d'Orlr.-nis, alcz-voMS-rii rti vosirc |.us..lr|Mrl)in.:H sr Mir.si „.■ !<■ r.nctcs, ;.ll.'.i.lcz les ii(hiv<-11,-s (le la INicclli' (|iii vdus ira viiir lirièvenient à vus l)iei)s yraiis (loinmages.

Roy d'Augleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre-, <'t en qnel([ne lieu ([ue je actein- (li'ay vus y-ens en France, je les m IVrav a 1er. veuilienl ou non \cnillent, et si ne vnellent ohéir, je les t'ei'ay tous occire.

Je suis cy envùiée de par Dieu, le Roy

pour tonte V, je

du ciel, corps pour eorj vous bouler hors tic France. El si vuelleut o les prendray à inercy.

{Lt's //(/fies ci-coiitre ne se lisent que dans /a Chkumoie DE Tournai et dans la Lettre

nu CHEVALIER DE RhODES.)

El n'aiez poini en voIre opinion quar vous ne tiendrez point

l'^l vous archers, conipui^nons de uTierre, ^entilz et ri/dins ' (pii cénns estes devant la ville (!"< hli'ans, allez-vous-en en nom Dieu en \ostre pais; et si ne le laites, attendez les nouvelles (le la l'ucelle (jui vous ira voir brièvement à votre yrand dommage.

Roi d'Angleterre, si ue le

faites, adonc je suis chef de guerre; en (|uelque lieu que je vous atteindrai et vos gens en France, je les feray issir, veuillent ou non veuillent ; et s'ils ne veulent obéir, je les feray tous occire : et s'i/s renient obéir, je les prendrai/ à merci. Je suis venue de par Dieu, le Roy du ciel, |)iiur /o//*- vous Ijouter hors de F'rance et détruire de mon corps,

arec tous ceu.r qui roudraient porter off'ense d'urmes, inalencjin et trahisons on autres dommages au roi de France^.

Et ne soyez pas en l'opinion (|ue vous saurez tenir le royaume

« Vous abandonnerez, évacuerez le territoire, et paierez ce qui convient pour l'avoir occupé. »

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