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Du Guescliu combattait au service de la France depuis quatre ans environ. Il était né en i3i4 au château delà Molle-liroon, près de Rennes. C'était bien « l'enfant le plus laid qu'il y eût de Rennes à Dinan, camus et noir, la taille épaisse, les épaules larges, la tète énorme, mauvais garçon, violent, toujours battant ou battu : son j)récepleur le quitta sans avoir pu lui apprendre à lire' ». A seize ans, il s'échappa de la maison paternelle, courut toute sorte d'aventures, et acquit au pays de Bretagne un haut renom de prouesse et de vaillance. Charles V, n'étant que régent, le remarqua en iSGg au siège de Melun et se l'attacha. En i364, devenu roi, il recommanda à Boucicaut, maréchal de France, de s'adjoindre Du Guescliu et de reprendre avec son aide Mantes sur Charles de Navarre. Les deux chevaliers reprirent non seulement Mantes le 7 avril, mais encore Meulan le 8 du même mois. Charles V reçut ces deux nouvelles à Reims, où il était allé se faire sacrer.
Le 16 mai suivant. Du Guescliu, à la tète de troupes recrutées dans ces bandes qui pillaient le pays sous le nom de Grandes Compagnies, attaquait à Cocherel, sur les bords de l'Eure, Jean de Grailly, dit le Captai de Buch", célèbre capitaine gascon au service du roi de
1. Guizor, Histoire de France racontée à mes petits-enfants, chap. XXII. 4 vol. in-4", Paris, 1872-75,
2. Biich, petit promontoire entre lîayonue et Bordeaux. — Charles V offrit à son prisonnier, pour se l'attacher, le heau chàleau de Nemours. Jean de Grailly accepta et fit hommai^e au roi de France ; mais, peu après, blâmé par les siens, il rendit le chàleau et revint au service du prince de Galles. (Froissart, Chronique, liv. I, 2cpar tic, ch. cxvi.) Fait prisonnier devant Soubise en 1872, il mourut à Paris en la tour du Temple en 1877. (1<"koiss.vui, ibiiL, chap. cccLxxxviii.)
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Navarre. Le Captai de Buch fui coinplèlement battu et fait prisonnier. Cet exploit valut au chevalier breton le titre de maréchal de Normandie et le comté de Long-ueville. Mais le 29 septembre de cette même année, à la bataille d'Auray, livrée par Charles de Blois contre le comte de Montfort, assisté de Jean Chandos, Du Gucsclin, qui commandait les secours envoyés par le roi de France à Charles de Blois, fut fait prisonnier. Charles V n'oublia pas le chevalier captif. Il paya les cent mille francs de sa rançon, et Du (niesclin recouvra sa liberté. Le roi de France n'eut pas à regretter sa g-énérosité. Le fidèle Breton, sachant combien vivement son maître désirait débarrasser le pays des Compagnies cpii le ravag-eaient, traita avec les principaux chefs et obtint d'eux qu'ils mèneraient leurs bandes en Espagne au secours de Henri de Transtamare contre Don Pèdre le Cruel, roi de Castille. Le i<^'' janvier i366, plus de trente mille hommes des Grandes Compagnies avaient passé les Pyrénées. Soutenue par Du Guesclin, la cause de Henri de Transtamare eût promptement triomphé si le prince de Galles ne fût venu, avec son lieutenant Jean Chandos et une armée de vingt-sept mille hommes, défendre la cause de Don Pèdre. Le 3 avril iSOy, Henri perdit contre les Anglais la bataille de Najara ou Navarrette, et Du Guesclin rendit son épée au Prince Noir luimême. « Au moins, dit-il, je rends mon épée au plus vaillant prince de la terre. » Le vainqueur voulut que son prisonnier fixât le prix de sa rançon. Du Guesclin la fixa à cent mille francs, somme énorme pour l'époque. (( Et où les prendrez-vous, Bertrand? » fit le prince. — Seig-neur, répondit le chevalier breton, le roi de France me prêtera ce qui me manquera, et il n'y a
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fileiisc. en France qui ne file ce qu'il faudra pour nie meltre en liberté. »
Les compatriotes et amis de Du (iuesclin, d'une paît, Charles V de l'autre, lui avancèrent^ en effet, l'argent nécessaire, si bien qu'au commencement de l'année i368 il était lil)re. Peu après, il repassait en Espagne. Le i4 mars i36g, il livrait la bataille de Montiel, à la suite de laquelle Don Pèdre l'ut tué par Henri de Tianst tmare.
Quand Du Guesclin fut de retour en France, Charles V lui donna l'épée de connétable « comme au plus vertueux et plus fortuné en ses besognes qui, en ce temps, s'armât pour la couronne de France ». La guerre avec les Anglais recommençait; l'honneur de la France ne pouvait être confié à de meilleures mains.
Après avoir repassé les Pyrénées, le Prince Noir avait repris à Bordeaux la vie et le train royal qu'il y menait. Pour faire face aux dépenses de sa maison et de ses troupes, il imposa pour cinq ans une taxe de dix sous par famille dans toute l'Aquitaine (iSôy). Les seigneurs du pays, n'ayant pu obtenir que celte taxe fût retirée ou diminuée, firent appel au roi de France comme à leur suzerain (3o juin i368). Six mois plus tard (25 janvier iSôg), un docteur es lois et un chevalier venaient, au nom de Charles, sommer le prince de Galles de répondre devant les pairs, touchant les griefs « dont il aurait molesté les prélats, barons, chevaliers et communes des Marches de Gascog^ne ». Le prince répondit : « Oui, volontiers, nous irons à notre jour à Paris; mais ce sera le bassinet en têle et soixante mille hommes en notre compagnie. »
Le 3 juin suivant ([369), '^' i*^' d'Angleterre reprenait
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le titre de roi de France. Um armée ani^laise débarquait à Calais, sous les ordres du duc de Lancaslrc. Le prince Noir, quoique atteint d'iiydropisie, comptait bien porter une réponse de sa façon au souverain qui l'avait cité à sa barre. Dans cette phase belliqueuse qui dura huit ans, il n'y eut pas de g-randes batailles. Le nouveau connétable de France recommandait de les éviter. Mieux valait laisser l'ennemi s'user lui-même en de petits combats. Avec ce système, les alfaires de Charles V marchèrent à merveille. Dans le Nord, toutes les places du comté de Ponthieu, Abbeville, Saint-Valéry, le Crotoy, ouvrirent leurs portes aux capitaines du roi de France. Dans le Midi, l'archevêque de Toulouse se mit à chevaucher par tout le Ouercy et fit tourner, sans coup férir, « Cahors et plus de soixante villes, châteaux et forteresses ».
Les Ang'lais, de leur côté, ne restaient pas inactifs. En 1870, le prince de Galles prenait Limoges d'assaut et commettait la barbarie d'en laisser massacrer les habitants. Quelques jours après ce massacre, la Providence sembla lui en faire porter la peine en le frappant dans ses plus chères affections : son fils lui était ravi par la mort à l'âg-e de six ans. Le mal auquel il était lui-même en proie devint si grave, que les médecins lui conseillèrent de retourner en Angleterre. Quittant la France et le théâtre de la guerre, le vainqueur de Poitiers prit le chemin de Londres ; il n'y retrouva pas la santé. Le 8 juin 1876, il rendait le dernier soupir. Le bon Froissart parle de cette mort en ces termes : « Si trépassa le vaillant homme et gentil prince de Galles et d'Aquitaine, fleur de chevalerie du monde en ce temps et qui le plus avait été fortuné en grands faits d'armes. Et eut le gentil
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prince à son trépas la plus belle reconnaissance à Dieu et repenlance que on vit onques grand seig'neur avoir'. » Un an après, le 21 juin iSyy, Edouard III, son père, mourait lui aussi. Dès que le roi de France eut appris la mort de son royal compétiteur, il le loua grandement par des paroles très courtoises, et il fit célébrer en son honneur, à la Sainte-Chapelle, un service solennel.
Au moment où Edouard III mourait, la trêve qui avait été conclue entre les deux princes en iliyo prenait fin. Les hoslilités recommencèrent. Elles furent sibienmenées par les capitaines de Charles V qu'il ne resta bientôt plus aux Anglais que Calais, Bayonne et Bordeaux, dans tout le royaume.
L'année i38o vit disparaître dans la mort les deux hommes qui avaient rendu la France à elle-même : Du Guesclin et Charles V. Du Guesclin, tombé malade au siège de Ghâteauneuf-Randon, dans le Gévaudan, expirait le i3 juillet, à l'âge de soixante-six ans. Il avait fait son testament le 9 du même mois. A son lit de mori, il recommandait à ses lieutenants de ne jamais oublier, « en quelque pays qu'ils fissent la guerre, que les gens d'église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple n'étaient pas des ennemis ». La place assiégée devait se rendre le lendemain. Ce jour venu, le gouverneur sort du château à la tête de la garnison, s'agenouille devant les restes de Du Guesclin et dépose les clefs de la place sur le cercueil. « Il n'y eut là chevalier ni écuyer. Français ni Anglais, qui ne menât grand deuil. » Charles V voulut que le corps de son fidèle connétable fut transporté
I. FnoissAUT, t. I, liv. I, 2^ partie, cluip. (;c<;lxxxiv, j). 707.
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à Sailli-Denis et reposât près du tombeau qu'il y avait fait préparer pour lui-même.
Deux mois après, le maître rejoii^uait le serviteur. Le i6 septembre de cette année i38o, Charles le Sage mourait, à l'àg-e de quarante-trois ans seulement, au château de Beauté-sur-Marne, non loin de Vincennes. Il laissait dans le trésor royal plus de dix- sept inillions de francs. Quoique pacifique par lempéramciit, il sut, comme il le disait sur son lit de mort, « remettre les besognes du royaume en bon état ».
Edouard III rendait de lui ce témoignage : « Il n'y eut onques roi qui moins s'armât, et onques roi qui me donnât tant à faire. » Et pourtant c'était des vainqueurs de Crécy et de Poitiers qu'il fallait venir à bout. Charles V y réussit à force de patience et d'habileté honnête, en un mot de sagesse.