I. Procès, t. I, pp. /Jô, [\-j
CHAI». I. — A DOMUEMY, LES DEUX FOYERS. I.'i3
dit-elle, elle a pris sa créance et a esté enseignée bien et dûment, comme un bon enfant doit l'être. »
Il n'est pas nécessaiie qu'elle en dise davantage pour défendre sa mère, pour proclamer que celle-ci a constamment veillé sur sa fille : ce que maints incidents de la vie de Jeanne à Domrcmy et le pèlerinage d'Isabelle au Puy en l'année 1429 (nouveau style) mettent d'ailleurs en pleine évidence'.
C'est donc près de sa mère que s'écoulèrent l'enfance et l'adolescence de Jeanne. Joignant l'exemple à la leçon, Isabelle Romée instruisit sa fille à aimer le travail, à pialiquer une saine piété, à vivre d'une vie vraiment chrétienne, laissant à l'excellent curé de la paroisse la tache de pourvoir à la culture de cette intelligence et à la foi'mation de cette àme de petite lille.
Cependant Jeannette n'apprit ni à lire ni à écrire. Guillaume Front (ou Fronte, ou Fronley, de Neufchàteau), — c'était le nom du curé de Greux-Domremy, — n'en remarqua pas moins les dispositions excellentes et la vive intelligence de Jeanne enfant : il mit à les cultiver tout le soin dont son cœur de prêtre le rendait capable. Il fut amplement récompensé. Le bon grain qu'il jeta dans cette terre de promission rapporta cent pour un. Jeannette fut la plus docile, la plus aimante, la plus reconnaissante, la plus empressée des disciples. Avec quelle avidité elle écoulait son pasteur lorsqu'il lui racontait les touchantes histoires, les beaux traits, les enseignements simples et sublimes de l'Ecriture sainte; lorsqu'il
I. Voir Procès, t. I, p. iSa. C'est lanière Je Jeanne (lul l'informait des propos tenus par Jacques d'Arc à ses frères, à l'occasion de ses projets de départ. Preuve de l'intérêt qu'elle prenait à la conduite de sa fille et au maintien de la paix dans la famille.
l34 LA JEUNESSE DE JEVNNE d'aUC.
lui disait ce que la Bible et l'Eglise, son iiilerpi\'te autorisée, nous apprennent des anges et des archanges, du g-rand combat qui se livra dans le ciel contre les esprits rebelles, de la victoire que saint Michel remporta sur le chef des révoltés, l'orgueilleux Lucifer, et de saint Gabriel, l'ambassadeur envoyé de Dieu à la douce Vierge Marie. Le bon curé lui parlait aussi des saints et des saintes qui ont vécu depuis l'Evangile, principalement de ceux qui ont versé leur sang pour la foi de Notre-Seigneur, de sainte Catherine, de sainte Marguerite, qui joignirent la palme du martyre à la blanche couronne de la virginité, et pour lesquelles les habitants de Domremy témoignaient une dévotion particulière. Guillaume Front intéressait enfin la fille de Jacques d'Arc aux choses du royaume de France, car on était Français de cœur à Domremy, et s'il ne pouvait lui cacher les funestes divisions dont les habitants de la vallée de la Meuse donnaient le triste spectacle, cet homme de foi insistait principalement sur l'amour que Dieu avait toujours témoigné pour le peuple de France, et il lui faisait connaître quelques-unes des grandes choses que la Providence avait accomplies en sa faveur par Gharlemagne et par saiint Louis \
Humble, modeste, semble au premier abord avoir été l'action du curé de Domremy sur Jeannette ; mais en réalité combien féconde et fructueuse, combien les résul-
1. J. QviCHERXT, Procès, i.lï, pp.390, 4o2,4o4, 427, 434- — Ij'historien d'Orléans, le prêtre et curé Symphorien Guyon, après avoir rappelé la dévotion de la Pucelle à saint Michel, à sainte Catherine et à sainte Marguerite, mentionne sa dévotion pour saint Louis, et ajoute qu'elle « estoit fort affectionnée à la mémoire du très pieux et très valeureux roi Charlemagne ». (Histoire de l'Eglise el diocèse, ville et Université d'Orléans, t. II, p. igG. lur-folio, Orléans, m.d.cl.)
2. J. QuiCHER.VT, Procès, t. III, pp. 89, 142, 161, 176, 178, 201.
CHAP. I. A DOMREMY, LES DEUX FOYERS. l35
Irtls en ont été lieureux et combien inattendus ! Sans doute l'éducateur avait affaire à une nature d'élite. C'était une àme admirablement douée, vraiment noble, vraiment g'rande que la fillelle de Jacques d'Arc. A une mémoire prodigieuse, à une sensibilité exquise, à un cœur prompt à tous [es enthousiasmes, elle joignait une intellig'ence ouverte et pénétrante, un bon sens impeccable, un esprit vif, aiii-uisé d'une finesse toute arauloise, sans se départir
îpari
jamais de la délicatesse et de la réserve qui conviennent à une jeune fille. Mais si riche que fut le sol, il avait besoin de culture. Elle ne lui fit pas tout à fait défaut, comme nous le dirons plus loin, et nous serions injuste si nous oubliions la part qui, dès la première heure, revient à un simple curé de village dans la formation de cette àme de sainte '.
Ainsi grandit Jeanne, sous le doux et chaud rayonnement de ces deux foyers, la famille et l'Eglise, prêtant une oreille également attentive, également docile aux leçons de sa mère et aux conseils, aux instructions de son curé. Dieu bénit les parents de sa petite servante. Quand, devenue grandelette, elle dut aller aux champs garder le troupeau de la maison, jamais, remarque le correspondant cité du duc de Milan, un agneau ne s'égara loin de sa houlette ; jamais une des brebis confiées à sa
I. Voir aux Notes el Pièces justificatives les dépositions des habitants de Greux-Domreniy qui font allusion à l'action du curé de Jeanne d'Arc sur sa petite paroissienne. Car l'affirmation de cette action n'est point, de notre part, une pure hypothèse, quoi qu'aient dit des historiens qui, mieux que personne, devraient savoir ce que c'est cju'un bon curé. Parce que au quinzième siècle il n'y avait pas de Catécliismes de persévérance, il y avait néanmoins de bons curés. Et les bons curés d'alors, tout aussi bien que ceux d'aujourd'hui, ne manquaient pas d'instruire tours paroissiens des choses do la foi.
l36 LA JEUNESSE DE JEANNE D ARC.
garde ne devint la proie des hèles féroces ; jamais, durant les années de son enfance, sa famille n'eut à souffrir « de la malveillance, des surprises et des pillards' ».
Piété, travail, ces deux mots résument la vie de Jeanne en son petit village. A prendre le mol travail dans le sens élevé dont il est susceptible, ces mêmes mots résument toute sa vie.
La vraie religion, celle que l'Évangile a fait connaître au monde, c'est l'amour de Dieu et du prochain. La piété chrétienne a pour caractéristique non seulement de faire pratiquer ces deux amours, mais d'en inspirer comme le besoin : l'âme vraiment pieuse est altérée de ces vertus, comme les fleurs le sont de chaleur et de lumière.
Ainsi en a-l-il été de la fille de Jacques d'Arc; ainsi nous l'ont dépeinte les témoins de l'enquête de i456, témoins qui sont tous ses compatriotes, ses compagnons ou ses amis de jeunesse. L'amour de Dieu et du prochain, tel que le divin Maître l'a enseigné, tel que les saints l'ont pratiqué, l'amour de Dieu créateur, de Dieu rédempteur, de Dieu récompense éternelle des élus, l'amour des pauvres, des enfants, des malheureux, et au-dessus de cet amour celui de la France si malheureuse, si délaissée, voilà les sentiments qui vont remplir le cœur de Jeannette et le faire palpiter; les sentiments qui grandiront avec elle, s'épanouiront en elle et constitueront sa véritable vie. Disons-le à la première page de