DE SA PRÉPARATION HUMAINE
I. Après la c/irétienne, la Française. — Foi patrioli(jue de Jeanne. — Ce qu'étaient à ses i/eii.r le roi et le royaume de France. — De rinlérèt quelle prenait à la personne du duc d'Orléans.
II. Intelligence de Jeanne. — Indices d'un commencement de culture intellectuelle. — Voyages à Sermaire en Cliampagiie. — Ecclésiastiques et nobles personnages que , dans ses déplacements, Jeanne d'Arc eut occasion de voir.
m. Derniers facteurs de la préparation humaine, les leçons de l'expérience et les malheurs des temps. — Hostilités dans le Barrois. — Enlèvement du bétail de Greux et de Domremy. — Alerte plus vive et fuite à NeufcJiàteau.
IV. Armagnacs et Bourguignons dans la v<dlée de la Meuse. — La prophétie de Merlin.
Dans les deux chapitres qui précèdent, nous avons essayé de dire, d'après des témoins oculaires au-dessus de loule suspicion, ce que fut Jeanne enfant et de quelle manière s'écoulèrent les années de sa première jeunesse. Nous avons rappelé les lignes essentielles de sa formalion familiale et clirélienne, et l'action profonde que ces deux éducateurs, sa mère et son curé, ces deux foyers,
GII. III. ACHÈVEMENT DE SA PREPARATION HCMAINE. I yS
la famille el l'ég-iise, exercèrent sur cette ànie de petite fille. On a pu voir quelle piété saine, quelle conscience droite Jeannette apportait à l'accomplisseiiient de tous ses devoirs. Mais un autre sentiment que l'amour de sa là -lie quotidienne faisait battre son cœur, l'amour de la France et de son roi. En même temps que la chrétienne et la fillette laborieuse, ardente au travail, se formait la patriote et la Française si digne d'être admirée.
En ce quinzième siècle, la foi patriotique dont les vrais Français portaient en eux la llamme était non seulement étroilement liée à leur foi religieuse, mais elle procédait d'elle comme l'effet procède de la cause. L'idée chrétienne avait créé un culte véritable pour la pairie personnifiée dans le roi, comme elle avait créé le culte de Dieu, de l'Eg-lise et des saints. Le trône avait pour sauvegarde l'autel, mais il était placé au-dessous. « On croyait à son roi, on croyait surtout à son Dieu". » Créateur de l'univers el des royaumes, Dieu demeurait le Roi des rois; Jésus-Christ, rédempteur des hommes, était le Seigneur des seigneurs. Deux puissances les représenlaienl sur la terre : le Pontife de Rome et l'Église au spirituel, les empereurs et les princes chrétiens dans l'ordre temporel. Les fidèles sujets de Charles VI et de Charles VII voyaient tous dans leurs rois comme une personnification de la divinité sur la terre, et dans le royaume, un fief divin que ces princes tenaient du ciel, une terre sacrée que l'étranger ne pouvait envahir à main armée sans se rendre coupable d'une sorte de sacrilège.
I . S.vinte-Beuve, à propos du sire de Joinville. Causeries du lundi, 1. VIII, p. 532.
lyG LA JEUNESSE DE JEANNE D ARC.
Ces idées avaient pénélré profondément la société au sein de laquelle naquit et vécut Jeanne d'Arc : elle les respira, pour ainsi dire, dès le berceau ; elle grandit avec elles, et c'est en ces idées que l'historien doit chercher le point de départ des convictions patriotiques, des paroles et des actes de la jeune Lorraine. Le premier mot qui, à Chinon, tombera de ses lèvres, lorsqu'on lui demandera ce qu'elle vient faire, sera celui-ci : « Aider au Dauphin et au royaume \ )^
Pour elle, le royaume de France, c'est « le saint royaume* )). Ainsi le qualifiera-l-elle dans sa lettre aux habitants de Troyes ; — le royaume même de « Jésus, Roi du ciel et de toute la terre ^ ». — Ainsi s'exprimera-t-elle dans sa lettre au duc de Bourgogne, à l'occasion du sacre; — le royaume « de Dieu, le fils de Sainte Marie », comme le portera sa lettre aux Ang-lais*^.
Charles VII, « le gentil Dauphin, » sera aux yeux de Jeanne d'Arc « le lieutenant du Roi des cieux, qui est roi de France, quand il aura été sacré et couronné^ ». L'huile sainte le marquera d'un signe divin, et alors il « aura le royaume de France en commencle'^ ». En servant le « gentil Dauphin »^ Jeanne sert le « Roy du cieL son droiturier et souverain Seig'neur, duquel elle est un
1. Procès, t. III, p. 17. Déposiliou de Raoul de Gaucourl à l'enquête de i456 à Orléans.
2. Ibid., t. IV, p. 287. Relation de Jean Rogier sur le voyage de Ciiarles VII à Reims.