NAPOLÉON
A ce langage si digne et si conciliant à la fois , le tzar répondit par un refus positif d'accéder aux propositions d'arrangement. Désormais il fallait renoncer à toute espérance de paix et se préparer sérieusement à la guerre. Voulant mettre le pays tout entier en état de juger de quel côté était le bon droit, le gouvernement français fit publier tous les documents relatifs à cette grande affaire. Le Moniteur terminait ces communications par la note suivante en date du 22 février :
« En publiant les documents relatifs à la question d'Orient, le gouvernement a donné une nouvelle preuve de la loyauté de ses intentions. Le pouvoir qui a pour base la volonté nationale et pour seuls mobiles l'honneur et l'intérêt de la France, ne peut pas suivre cette politique tortueuse dont l'unique force consiste dans les intrigues et dans le mystère. Ses armes, à lui, sont la sincérité et la franchise. La lumière ne saurait jamais lui nuire ; aussi ne doit -il jamais laisser échapper l'occasion de prévenir les équivoques, d'avertir chacun de ce que réellement il doit espérer ou craindre.
« Dans la lutte qui a éclaté en Orient, 1?, France, étroitement unie à l'Angleterre , s'est déclarée pour le bon droit et en faveur d'une cause qui est celle de toute l'Europe. L'indépendance des États serait en effet menacée si l'Europe permettait à la domination ou à l'influence russe de s'étendre indéfiniment. Cette vérité frappe tous les yeux : l'Autriche, malgré les liens d'amit-ié intime qui l'attachaient à la cour de Russie, &e prononce chaque jour davantage pour la politique que nous défendons, et la Prusse, nous n'en doutons pas, conformera la sienne m vœu et à l'intérêt de toute l'Allemagne
c Aussi ce conflit, dans lequel on peut dire que toutes les puissances du continent sont ouvertement ou tacitement engagées contre la Russie, n'offrirait-il aucun danger, s'il n'y avait à redouter des complications venant de l'esprit révolutionnaire, qui essayera peut-être en cette occasion de se montrer sur quelques points. C'est donc le devoit impérieux du gouvernement de déclarer loyalement à ceux qui voudraient profiter des circonstances présentes pour exciter des troubles soit en Grèce, soit en Italie, qu'ils se mettraient en opposition directe avec l'intérêt de la France, Car, comme nous le disions plus haut, jamais le gouvernement n'aura une politique à double face, et de même que, défendant l'intégrité de l'empire ottoman à Constantinople, il ne pourrait pas souffrir que cette intégrité fût violée par des agressions parties de la Grèce, de même il ne pourrait pas permettre, si les drapeaux de la France et de l'Autriche s'unissaient en Orient, qu'on cherchât à les diviser sur les Alpes. »
Le jour même où le Moniteur publiait cette note, le journal officiel de Saint-Pétersbourg contenait le document suivant;
Bénédiction du métropolitain de Moscou au départ de la i6e division
pour V armée.
«Enfants de notre souverain et père, enfants de notre mère la Russie , guerriers mes frères , le tzar , la patrie , la chrétienté , vous appellent au combat. Les prières de l'Église et de la patrie vous y accompagnent.
« Cet ennemi vaincu sous Catherine , sous Alexandre , sous Nicoias, provoque de nouveau la Russie, et vos compagnons d'armes ont déjà repris contre lui leur ancienne habitude de le vaincre et sur terre et sur mer.
« Et si , d'après les décrets de la Providence, vous aussi vous devez vous présenter devant lui, vous n'oublierez pas que vous combattez pour notre pieux souverain, pour notre chère patrie, contre les infidèles, contre les oppresseurs des peuples nos coreligionnaires, presque nos compatriotes, contre les profanateurs des saints lieux, objets de notre adoration, de la Nativité, de la Passion, de la Résurrection de notre Sauveur.
«Et maintenant plus que jamais gloire et bénédiction aux vainqueurs ! bonheur et bénédiction à ceux qui offrent en sacrifice leur vie avec foi dans le Seigneur, avec amour pour leur souverain et leur patrie!
« L'Écriture a dit des anciens défenseurs de la patrie : « Par la foi tu vaincras les empires. » (Réb. XI, 33.) Voilà pourquoi nous vous accompagnons de nos prières et des bénédictions de l'Église. Le grand et antique intercesseur de la Russie, le bienheureux Serge, bénit jadis les cohortes victorieuses qui marchaient contre les oppresseurs de la
patrie; sa sainte image précédait nos légions et sous le tzar Alexis, et sous Pierre le Grand, et enfin sous Alexandre, à cette époque mémorable de notre lutte contre vingt peuples divers. Que cette image du bienheureux Serge vous accompagne également, comme le signe de son intercession pour vous et de ses prières pour ceux qui sont forts devant le Seigneur !
«Gardez donc et portez a^ecvous ces paroles guerrières et triomphantes du prophète David : « En xîieu est le salut et la gloire. » (Ps. LXI, 8.)
En même temps lord Palmerston prononçait à Londres dans la Chambre des communes ces remarquables paroles ; « Mon opinion est qu'une grande puissance comme l'Angleterre ou la France pourrait suffire à défendre la Turquie contre l'agression russe; je suis convaincu que si l'Angleterre ou la France prenait seule la défense de la Turauie. la Russie ne pourrait jamais arriver à ses fins. Lorsque ces deux nations sont unies, ia cause de la Russie est désespérée.
« Nous avons des motifs de croire que, si la guerre continue, Và^lfriche et la Prusse ne resteront pas spectatrices oisives de la lutte. Il faudrait que l'Autriche eût oublié toute sa politique traditionnelle , qu'elle fût aveugle sur ses intérêts, pour permettre l'agression de îa Russie contre l'empire turc. Je dis donc que la Russie , isolée en Europe, n'aura pas un seul allié pour la soutenir dans son injustice, et je n'ai aucun doute sur l'issue de la lutte qui se prépare.
« C'est un noble spectacle de voir l'Angleterre et la France, de pays qui depuis des siècles ont été en rivalité, agir aujourd'hui concert, unis par des engagements réciproques, et n'ayant pour b de leurs efforts aucun avantage égoïste. C'est un noble spectacle de les voir debout, non pour la défense de leurs intérêts, mais pour celle de la Liberté de l'Europe. C'est un magnifique spectacle que celui de ces flottes et de ces armées qui, jusqu'à ce jour, ne s'étaient rencontrées que pour se battre à outrance et qui aujourd'hui se rangent côte à côte, non pour faire des conquêtes ou pour opprimer le monde, mais pour défendre le droit contre la force, îa justice, contre l'iniquité. » (Bruyants applaudissements.)
Quelques jours plus tard, la lettre du tzar Nicolas à i empereur des Français fut rendue publique par le Journal de Saint-Pétersbourq du 24 février.
Nous reproduisons ce document ainsi que le manifeste inséré dans Y Abeille du Nord du 23 :
Réponse de S. M. l'Empereur.'
St-Pétersbourg, le 28 janvier (9 février 1851.
Sire,
Je ne saurais mieux répondre à Votre Majesté qu'en répétant, puisqu'elles m'appartiennent, les paroles par lesquelles Sa lettre se termine. « Nos rela^ « tions doivent être sincèrement amicales etreposer sur les mêmes intentions^; .. maintien de l'ordre, amour de la paix, respect aux traités et bienveillance jr réciproque. » En acceptant, dit-Elle, ce programme tel que je l'avais moimême tracé, Elle affirme y êlre resté fidèle. J'ose croire, et ma conscience me le dit, que je ne m'en suis point écarté.
Car, dans l'affaire qui nous divise et dont l'origine ne vient pas de moi, j'ai toujours cherché à maintenir des relations bienveillantes avec la France ; j'ai évité avec le plus grand soin de me rencontrer sur ce terrain avec les intérêts de la religion que Votre Majesté professe ; j'ai fait au maintien de la paix toutes les concessions de forme et de fond que mon honneur me rendait possibles, et, en réclamant pour mes coreligionnaires en Turquie la confirmation des droits et privilèges qui leur ont été acquis^ depuis longtemps, au prix du sang russe, je n'ai demandé autre chose que ce qui découlait des traités.
Si la Porte avait été laissée à elle -même, le différend qui tient en suspens l'Europe eût été depuis longtemps aplani. Une influence fatale est seule venue se jeter à la traverse. En provoquant des soupçons gratuits, en exaltant le fanatisme des Turcs, en égarant leur gouvernement sur mes intentions et la vraie portée de mes demandes, elle a fait prendre à la question des proportions si exagérées, que la guerre en a dû sortir.
Votre Majesté me permettra de ne point m' étendre trop en détail sur les circonstances exposées à son point de vue particulier, dont sa lettre présente l'enchaînement. Plusieurs actes de ma part, peu exactement appréciés, suivant moi, et plus d'un fait interverti, nécessiteraient pour être rétablis, tek au moins que je les conçois, de longs développements qui ne sont guère propres à entrer dans une correspondance de Souverain à Souverain.
C'est ainsi que Votre Majesté attribue à l'occupation des Principautés le tort d'avoir subitement transporté la question du domaine de la discussion dans celui des faits. Mais Elle perd de vue que cette occupation, purement éventuelle encore, a été devancée, et en grande partie amenée, par un fait antérieur fort grave, celui de l'apparition des flottes combinées dans le voisinage des Dardanelles, outre que déjà bien auparavant, quand l'Angleterre hésitait en« «ore à prendre contre la Russie une attitude comminatoire, V. M. avaitlapre». mière envoyé Sa flotte jusqu'à Salamine.
Cette démonstration blessante annonçait certes peu de confiance en moi. Elle devait encourager les Turcs, et paralyser d'avance le succès des négociations, en leur montrant la France et l'Angleterre prêtes à soutenir leur cause à tout événement. C'est encore ainsi que Votre Majesté attribue aux commentaires explicatifs de mon cabinet sur la Note de Vienne l'impossibilité où la France et l'Angleterre se sont trouvées d'en recommander l'adoption à la Porte.
Mais Votre Majesté peut se rappeler que nos commentaires ont suivi, et non précédé la non-acceptation pure et simple de la Note, et je crois que les Puissances, pour peu qu'elles voulussent sérieusement la paix, étaient tenues à réclamer d'emblée cette adoption pure et simple, au lieu de permettre à la Porte de modifier ce que nous avions adopté sans changement.
D'ailleurs, si quelque point de nos commentaires avaient pu donner matière à difficultés, j'en ai offert à Olmutz une solution satisfaisante, qui a paru telle à l'Autriche etàla Prusse. Malheureusement, dans l'intervalle, une partie de la flotte anglo-française était déjà entrée dans les Dardanelles, sous prétexte d'y protéger la vie et les propriétés des nationaux anglais et français, et, pour l'y faire entrer tout entière sans violer le traité de 1841, il a fallu que la guerre nous fût déclarée par le gouvernement ottoman.
Mon opinion est que si la France °X l'Angleterre avaient voulu la paix comme moi, elles auraient dû empêcher à tout prix cette déclaration de guerre, ou, la guerre une fois déclarée, faire au moins en sorte qu'elle restât dans les limites étroites que je désirais lui tracer sur le Danube, afin que je ne fusse pas arraché de force au système purement défensif que je voulais suivre. Mais du moment qu'on a permis aux Turcs d'attaquer notre territoire asiatique, d'enlever un de nos postes-frontières ( même avant le terme fixé pour l'ouverture des hostilités), de bloquer Akhattsyk, et de ravager la provinae d'Arménie; du moment qu'on a laissé la flotte turque libre de porter des troupes, des armes et des munitions de guerre sur nos côtes, pouvait-on raisonnablement espérer que Nous attendrions patiemment le résultat d'une pareille tentative? Ne devait-on pas supposer que Nous ferions tout pour la prévenir? L'affaire de Sinope s'en est suivie : elle a été la conséquence forcée de l'attitude adoptée par les deux Puissances, et l'événement ne pouvait certes leur paraître inattendu. J'avais déclaré vouloir rester sur la défensive, mais avant l'explosion de la guerre, tant que mon honneur et mes intérêts me ie oermettraient, tant quelle resterait dans de certaines bornes.
A-t-on fait ce qu'il fallait faire pour que ces bornes ne fussent pas dépassées ? Si le rôle de spectateur, ou celui de médiateur même, ne suffisait pas à Votre Majesté, et qu'Elle voulût se faire l'auxiliaire armé de mes ennemis, alors, Sire, il eût été plus loyal et plus digne d'Elle de me le dire franchement d'avance en me déclarant la guerre. Chacun alors eût connu son rôle. Mais nous faire un crime après coup de ce qu'on n'a rien fait pour empêcher, estce un procédé équitable*? Si les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui, en France et en Angleterre, ont le vif sentiment de la dignité nationale, Votre Majesté pense-t-elle que la présence menaçante à l'entrée du Bosphore des 3,000 bouches à feu dont elle parle, etle bruit de leur entrée dans la mer Noire, soient des faits restéssans écho dans le cœur de la nation dont j'ai à défendre l'honneur? jJ'apprends d'Elle pour la première fois (car les déclarations verbales qu'on m'a faites ici ne m'en avaient encore rien dit) que, tout en protégeant le ravitaillement des troupes turques sur leur propre territoire, les deux Puissances ont résolu, de nous interdire la navigation de la mer Noire, c'est-à-dire apparemment ie .droit de ravitailler nos propres côtes. Je laisse à penser à Votre Majesté si c'est là, comme Elle le dit, faciliter la conclusion de la paix, et si, dans Pal-
tern&tive qu'on me pose, il m'est permis de discuter, d'examiner même un moment, ses propositions d'armistice, d'évacuation immédiate des principautés, et de négociation avec la Porte d'une convention qui serait soumise à une conférence des quatre cours. Vous-même, Sire, si Vous étiez à ma place accepteriez-Vous une pareille position? Votre sentiment national pourraitil Vous le permettre? Je répondrai hardiment que non. Accordez-moi donc
mon tour le droit de penser comme Vous-même. Quoi que Votre Majesté décide, ce n'est pas devant la menace que l'on me verra reculer. Ma confiance est en Dieu et dans mon droit, et la Russie, j'en suis garant, saura se montrer en 1854 ce qu'elle fut en 1812.
Si toutefois Votre Majesté, moins indifférente à mon honneur, en revient franchement à notre programme, si Elle me tend une main cordiale comme je le Lui offre en ce dernier moment, j'oublierai volontiers ce que le passé peut avoir eu de blessant pour moi. Alors, Sire, mais alors seulement, nous pourrons discuter, et peut-être nous entendre. Que Sa flotte se borne à empêcher les Turcs de porter de nouvelles forces sur le théâtre de la guerre; je promets volontiers qu'ils n'auront rien à craindre de mes tentatives. Qu'ils m'envoient un négociateur; je l'accueillerai comme il convient. Mes conditions sont connues à Vienne. C'est la seule base sur laquelle il me soit permis de discuter.
Je prie Votre Majesté de croire à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis,
Sire,
de Votre Majesté, le bon ami,