‹ Histoire complète de la guerre d'Orient, contenant le récit complet des opérations militaires dans la Turquie d'Europe et d'Asie, la mer Noire, la Crimée et la mer BaltiqueChapitre 4 sur 8 · NICOLAS · texte numérisé non relu

NICOLAS

Par la grâce de Dieu, Nous, Nicolas Ier,

Empereur et autocrate de toutes les Russies, roi de Pologne, etc., etc., etc.

Faisons connaître à tous :

Nous avons déjà fait connaître à nos chers et fidèles sujets la cause de notre mésintelligence avec la Porte-Ottomane.

Depuis lors, malgré l'ouverture des hostilités, nous n'avons pas cessé ae former, comme nous le faisons encore aujourd'hui, le désir sincère d'arrêter îeffusion du sang.

Nous avions même nourri l'espérance que la réflexion et le temps convaincraient le gouvernement turc de son erreur suggérée par de perfides insinuations dans lesquelles nos prétentions justes et fondées sur les traités ont été xeprésentées comme un empiétement sur son indépendance, cachant des arrière-pensées de domination. Mais vaine a été jusqu'à présent notre attente. Les gouvernements anglais et français ont pris parti pour la Turquie, et la présence de leurs flottes, réunies à Constantinople, a principalement servi à 1: encourager dans son obstination.

Enfin, les deux puissances occidentales, sans déclaration de guerre préalable, ont fait entrer leurs flottes dans la mer Noire, en proclamant la résolution de défendre les Turcs et d'entraver la libre navigation de nos vaisseaux de guerre dans la défense de notre littoral.

Après un mode d'agir aussi inouï dans les rapports des puissances civilisées, nous avons rappelé nos légations d'Angleterre et de France et interrompu toutes relations politiques avec ces puissances.

El ainsi contre la Russie, combattant pour l'orthodoxie, se placent à côté es ennemis de la chrétienté l'Angleterre et la France !

Mais la Russie ne manquera pas à sa sainte vocation, et si sa frontière es t envahie par l'ennemi, nous sommes prêts à lui faire tête avec l'énergie don ' nos ancêtres nous ont légué l'exemple. Ne sommes-nous pas aujourd!hui encore ce même peuple russe dont la vaillance est attestée par les fastes mémorables de l'année-1812? Que le Très-Haut nous aide à le prouver à l'œuvre. Dans cet espoir, combattant pjnr nos frères opprimés qui confessent la foi du Christ, la Russie n'aura qu'un cœur et une voix pour s'écrier :

«Dieu! notre Sauveur! qui avons-nous à craindre? Que le Christ ressus- « cite et que ses ennemis se dispersent ! »

Donné à Saint-Pétersbourg, le 9-21 jour de février de l'an de la naissance du Christ 1854, de notre règne le 29°.

L'original est signé de la main de Sa Majesté Impériale (L. S.)

Signé : Nicolas^ Imprimé à St-Pétersbourg, au Sénat, le 9/21 février 1854.

On ne pouvait donner de la publicité à de tels documents sans mettre les esprits en garde contre leur argumentation captieuse et les assertions mensongères qu'ils contenaient. Cette indispensable réfutation fut l'objet d'une dernière circulaire de M. Drouyn de Lhuys qui, en prononçant sur des preuves irréfragables la condamnation du factum de la Russie, vint clore d'une manière éclatante ce long débat dans lequel n'avaient cessé de briller la loyauté, le désintéressement, les nobles inspirations du gouvernement de S. M. Napoléon III. Après un tel langage la France pouvait jeter la plume et saisir l'épée :

Circulaire

Du ministre des affaires étrangères aux agents diplomatiques de ? Empereur.

Paris, 5 mars 1852.

«Monsieur, vous connaissez aujourd'hui la réponse de l'empereur Nicolas à la lettre de Sa Majesté Impériale, et vous avez lu également manifeste que ce souverain vient d'adresser à son peuple.

« La publication de ces deux documents a détruit les dernières espérances que l'on pouvait mettre dans la sagesse du cabinet de Saint-Pétersbourg, et cette même main, qui s'était honorée par la fermeté avec laquelle elle avait offert un appui à l'Europe ébranlée sur ses bases, ouvre elle-même la carrière aux passions et aux hasards. Le gouvernement de l'Empereur est profondément affligé de l'inutilité de ses efforts et de l'insuccès de sa modération ; mais à la veille de la grande lutte qu'il n'avait pas appelée, et que le paîriotisme de la nation française l'aidera à soutenir, c'est un besoin pour lui

e décliner une fois encore là responsabilité des événements et de la laisse? eser de tout son poids sur la puissance qui en aura à rendre compte devant histoire et devant Dieu. De hautes convenances, je le sais, rendent ma tâche difficile, mais je la remplirai avec la certitude de ne pas dire une parole qw ne me soit dictée par ma conscience elle-même.

« En s'adressant à l'empereur de Russie dans des termes où le plus grand esprit de conciliation s'alliait à la plus noble franchise, Sa Majesté Impériale ivait voulu dégager de toutes ses obscurités la question qui tenait le monde $n suspens entre la paix et la guerre, et tâcher de la régler sans qu'il en coûtât rien à la dignité de personne. Au lieu de rester dans les mêmes régions et d'accepter la main amie qui lui était tendue, S. M. l'empereur Nicolas a préféré revenir sur des faits que l'opinion publique a définitivement jugés, et se représenter comme ayant été en butte, dès l'origine d'une crise provoquée par son gouvernement, à une hostilité systématique et préconçue* qui devait fatalement amener les choses au point où elles en sont arrivées. Ce n'est pas ma voix,, monsieur, c'est celle de l'Europe qui répond que jamais politique plus imprudente n'a rencontré à aucune époque d'adversaires plus calmes, plus patients dans leur résistance à des desseins que leur jugement condamnait , et que des intérêts de premier ordre leur imposaient le devoir de combattre.

ce Je ne veux pas remonter à mi passé complètement éclairci. les faits par» lent assez haut; mais je dois répéter encore une fois qu'il n'est plus permis de chercher dans la revendication, aussi juste que limitée dans ses effets,, iîes privilèges des Latins en Terre-Sainte, la cause de ce que nous voyons aujourd'hui. Cette question était réglée dès les premiers moments du séjour de M. le prince Mensehikoff à Constantmople, et c'est celle que cet ambassadeur a soulevée lorsqu'il avait obtenu satisfaction sur l'autre, qui a mis 1s monde en éveil et réuni successivement tous les cabinets sous l'empire d'un même sentiment de prévoyance et d'un même désir de conciliation.

« Esl-il besoin d'énumérer toutes les tentatives qu'une obstination invincible a seule fait échouer? 11 n'est personne qui les ignore ; il n'est per~ Bonne non plus qui ne sache que si des démonstrations matérielles se sont accomplies pendant la durée des négociations, il n'en est pas une seule qui n'ait été précédée d'un acte agressif de la part de la Russie.

« Je me bornerai à rappeler que, si l'escadre française, à la fin de marsy a mouillé dans la baie de Salamine, c'est que, depuis le mois de janvier d'immenses rassemblements de troupes se formaient en Bessarabie ; que si ies forces navales delà France et de l'Angleterre se sont rapprochées des Darda- Hellesoù elles ne sont arrivées qu'à la fin dejuin, c'est qu'unearmée russe campait sur les bords du Pruth et que la résolution de lui faire franchir cette rivière était prise et officiellement annoncée dès le 31 mai ; que si nos flottes ont été plus tard h Constantinople, c'est que le canon grondait sur le Danube ; et qu'enfin, s* p,lles sont entrées dans la mer Noire, c'est parce que, contrairement à la promesse de rester sur la défensive , des vaisseaux russes avaient quitté Sébastopol pour foudroyer des navires turcs à l'ancre dans le port de Sinope, Tous les pas que nous faisions d'accord avec l'Angleterre es.

rient avaient la paix pcc^r but et nous ne voulions que nous interposer

entre les parties belligérantes. Chaque jour, au contraire, la Russie s'ava ouvertement vers la guerre.

« Assurément, s'il était deux puissances que leur passé et ieurs relations les plus récentes dussent, dans un conflit qui menaçait de mettre la France et la Grande-Bretagne auxprisesavec l'immense/jmpire qui les avoisine, rendre à la fois indulgentes pour la Russie et attentives à nos mouvements, c'étaient la Prusse et l'Autriche. Vous savez, monsieur, que leurs principes se sont tout d'abord rencontrés avec les nôtres, et que l'Europe constituée en jury a prononcé solennellement son verdict sur des prétentions et sur des actes dont aucune apologie, de si haut qu'elle parte , ne peut plus maintenant transformer le caractère. Ainsi le débat n'est pas entre la France et l'Angleterre, accourues au secours de la porte, et la Russie ; il est entre la Russie et tous les Etats qui ont le sentiment du droit, et dont l'opinion et les intérêts les rangeront du côté de la bonne cause.

« J'oppose donc avec confiance l'unanimité des grands cabinets à cette évo~ cation des souvenirs de 1812 directement faite à un souverain qui venait d'essayer loyalement un suprême effort de conciliation. Toute la conduite de l'empereur Napoléon atteste assez que, s'il est fier de l'héritage de gloire que lui a laissé le chef de sa race, il n'a rien négligé pour que son avènement au trône fût un gage de paix et de repos pour le monde.

« Je ne dirai qu'un mot, monsieur, du manifeste par lequel S. M. l'empereur Nicolas annonce à ses peuples les résolutions qu'il a prises. Notre époque si tourmentée avait été du moins exempte d'un des maux qui ont le plus troublé le monde autrefois; je veux parler des guerres de religion. On fait entendre aux oreilles de la nation russe comme un écho de ces temps désas. treux; on affecte d'opposer la croix au croissant, et l'on demande au fanatisme l'appui que l'on sait ne pouvoir pas réclamer de la raison.

La France et 1* Angleterre n'ont pas à se défendre de l'imputation qu'en leur adresse ; elles ne soutiennent pas l'islamisme contre l'orthodoxie grec que ; elles vont protéger le territoire ottoman contre les convoitises de la Russie; elles y vont avec la conviction que la présence de leurs armées en Turquie fera tomber les préjugés déjà bien affaiblis qui séparent encore les différentes classes de sujets de la Sublime Porte, et qui ne pourraient renaître rue si l'appel parti de St-Pétersbourg , en provoquant des haines de race et Une explosion révolutionnaire, paralysait les généreuses intentions du sultan Abdul-Medjid.

« Pour nous, monsieur, nous croyons sincèrement, en prêtant notre appui à la Turquie, être plus utiles à la foi chrétienne que le gouvernement qui en fait l'instrument de son ambition temporelle. La Russie oublie trop, dans les reproches qu'elle fait aux autres, qu'elle est loin d'exercer dans son empire*, à l'égard des sectes qui ne professent point le culte dominant, une tolérance égale à celle dont la Sublime Porte peut à bon droit s'honorer, et qu'avec moins de zèle apparent pour la religion grecque au delà de ses frontières, et plus de charité pour la religion catholique ^hez elle, elle obéirait mieux è la loi du Christ qu'elle invoque avec tant d'éciat.

« Recevez , etc ,

e Signé : ©fet»tft$ de Lhuys. »

Toutes ces communications furent closes par ïa déclaration de guerre à la Russie. Le Message de l'Empereur annonçant cette résolution fut li, par le ministre d'État, au Corps Législatif et au Sénat, qui l'accueillirent avec enthousiasme. Une déclaration semblable, faite en Angleterre au nom de la Reine, devant le Parlement, y recevait un accueil analogue.

Cependant, comme l'avait prévu l'empereur Napoléon III, la Russie essayait de compliquer la situation en faisant naître des insurrections. Ses tentatives réussirent à soulever quelques-unes des populations grecques encore soumises à la domination ottomane; mais ces troubles , presque aussitôt réprimés , n'eurent pour résultat que de faire des victimes. Les hommes justes et sensés comprenaient que le moment était inopportun pour de semblables manifestations auxquelles, d'ailleurs, la Porte avait ôté tout prétexte en donnant à la religion, que comme toujours on mettait en jeu, toutes les garanties de protection désirables.

Là encore les espérances de la Russie furent déçues et, n'ayant pu réussir à gagner à sa cause l'Autriche et la Prusse, elle ne voyait pas sans terreur les immenses préparatifs qui se faisaient en France. En effet, les registres ouverts dans toutes les communes, pour les enrôlements volontaires, étaient assiégés par une jeunesse enthousiaste, et déjà de nombreuses offres patriotiques avaient été faites, lorsque le gouvernement fit insérer au Moniteur une note annonçant que ces. dons ne seraient pas acceptés, l'État étant en mesure de faire face par lui-même à toutes les exigences de la situation.

Dans une lettre empreinte des plus nobles sentiments, le prince Napoléon demanda à l'Empereur, son cousin, du service dans l'armée, et exprima le désir d'être placé dans le poste le plus rapproché de l'ennemi. On s'empressa de satisfaire à ce vœu en donnant au prince un commandement.

L'armée d'Orient, fortement organisée et munie d'un matériel plu& que suffisant pour parer à toutes les éventualités, fut placée sous les ordres du maréchal Leroy de Saint-Arnaud, ministre de la guerre.

Pour faire face à toutes les dépenses sans créer de nouvelles charges, sans augmenter les impôts, sans faire peser sur personne le poids des événements, le gouvernement eut recours à un emprunt de 250 millions. Là encore fut accomplie une heureuse innovation. Aux époques antérieures, l'État empruntait à des banquiers qui, en lui prêtant à un taux onéreux, réalisaient en p3U de temps d'énormes bénéfices. Le gouvernement eut la pensée de faire profiter le public de ces bénéfices et de donner en même temps à cette mesure financière ua caractère national, en appelant tout le monde à souscrire au nouvel emprunt, et en donnant' même une préférence aux petits capitaux*

La pensée fut comprise. Chacun se hâta de porter au trésor son épargne. La somme fixée fut de beaucoup dépassée, et, selon qu'il avait été annoncé, on dut faire subir aux plus importantes demandes une notable réduction.

Cependant nos soldats étaient reçus comme des libérateurs à Cônstantinople. D'heure en heure s'évanouissent les préventions qui nous écartaient du sanctuaire du prophète. L'entrée des flottes dans les Dardanelles avait porté le dernier coup à l'exclusivisme musulman. Notre prise de possession de la mer Noire a fait le reste. Depuis que les pavillons Je l'Occident protègent leur faiblesse, les Osmanlis ne voient plus en nous que des frères. Les témoignages de respect et de reconnaissance qu'ils nous prodiguent dépassent toute croyance. Au fond des campagnes comme à Stamboul, le vieux préjugé a fléchi. Tout Européen qui passe est un ami ; les plus puissants comme les plus humbles lui tendent la main. Et comme l'exagération orientale ne perd jamais ses droits, la civilisation chrétienne, représentée par la France et l'Angleterre, a gagné d'un seul bond autant de terrain dans les esprits qu'elle en avait perdu peu à peu pendant les cent einquante ans de la décadence. ïl y a peu de jours encore le gouvernement recevait copie d'un firman par lequel il est décidé que les chrétiens pourront déposer en justice au civil et au criminel, concurremment avec les musulmans, devant tous les tribunaux de l'empire. C'est un privilège très-important accordé aux chrétiens, et avec cette circonstance digne de remarque qu'ils sont admis à déposer sans serment. L'usage du serment n'existe pas en Turquie, de sorte que le témoignage des chrétiens sera assimilé à celui des mahométans.

Tandis que le gouvernement turc faisait ainsi acte de tolérance, le tzar agissait tout autrement. Un arrêté du général en chef de l'armée du Danube ordonnait la fermeture de tous les temples et de toutes les églises qui se trouvent dans les provinces danubiennes. Les seules chanellesdu rit grec orthodoxe restaient autorisées.

Commencement de la campagne de 1334. — Passage du second bras du Danubt •

par les Russes et leur invasion dans la Dobrutscha. — Avantage remporté par les Turcs près de Turtukaï. — Prise et incendie de la ville de Kustendji par les Russes. —Traité de la France et de l'Angleterre avec la Turquie. — Départ d'un convoi de troupes françaises du port de Toulon. — Premières hostilités entre les puissances occidentales et la Russie. — Importance des événements qui se préparent. — Chant de guerre des Cosaques.

Le 23 mars, les Russes opérèrent le passage du Danube sur trois points différents : près de Braïla, en Valachie ; près de Toultscha et vis-à-vis d'Ismaïl, en Bessarabie; et près de Galatz, en Moldavie. Leur force était de 40,000 hommes. Dès le 22, les batteries établies audessous de Braïla, dans les îles du Danube, ouvrirent un feu violent contre les retranchements turcs, au-dessus et au-dessous de la petite forteresse de Matschin. La canonnade dura toute la journée. Le 23, à sept heures du matin, les Russes recommencèrent le feu. A quatre heures de l'après-midi, six de leurs bataillons avec quatre pièces d'artillerie passèrent le fleuve sur quatorze grands bateaux, sous la protection de la flottille du Danube, pour atteindre la pointe de didzeh, au-dessous de Matschin, où ils prirent position, tandis que le corps du génie était occupé à jeter un pont sur le Danube. Ge pont fut achevé dans la soirée. Fendant la nuit, les Turcs, qui avaient tout fait pour défendre le passage, évacuèrent leurs retranchements. Les Russes avaient éprouvé de grandes pertes? et le général du génie Dubroski avait eu la jambe droite emportée.

Dans le môme temps où les généraux Sehilder et Kotzebue passaient ainsi le Danube près de Braïla, le même passage était effectué par le général Luders, près de Galatz, et par le général Uschakoff, ^rès d'Ismaïl. Un pont construit près de Galatz étant achevé, vingt-

sfx bataillons le traversèrent avec de ïa cavalerie et de l'artillerie. L« général Luders ne rencontra aucun obstacle ; mais le général Usehakoff eut à vaincre une résistance opiniâtre. Dans cette affaire, les Turcs perdirent un colonel et 50 officiers; les Russes comptèrent 300 morts et un grand nombre de blessés.

N'ayant pas voulu étendre d'une manière qui pouvait être dangereuse en l'affaiblissant, leur ligne de défense, les Turcs avaient pour ainsi dire abandonné les positions le long du fleuve, depuis Rassova jusqu'aux embouchures, se bornant à avoir trois postes avancés et fortifiés sur leur front. Omer-Pacha, considérant avec raison que la véritable défense de la presqu'île dite Tartarie de Dobrutscha n'était pas sur les bords du Danube même, dans un pays marécageux, malsain et difficile, mais plus au sud, fit replier ses troupes pour prendre une forte position défensive en arrière de la ligne appelée le Fossé de Trajan. Située dans la partie la plus étroite de la Dobrutscha, cette ligne n'a pas plus de dix à douze lieues d'étendue. Elle s'appuie, à gauche, au Danube, à Tscherna-Woda, un peu audessus de Rassova ; à droite, à la mer et au pont de Kustendji. Le front est couvert par le fossé, par plusieurs lacs allongés et par des parties marécageuses présentant de grandes difficultés pour l'attaque. Le Fossé de Trajan rappelle les fameuses lignes de Torres-Yedra$, en Portugal, en avant de Lisbonne, fortifiées en 1811 par les Anglais, et devant lesquelles vinrent échouer la bravoure de l'armée française et les talents du prince d'Essling. L'étendue de la ligne turque est la même : elle s'appuie, d'un côté, à un grand fleuve, de l'autre à la mer. Elle a de plus sur celle des Anglais l'avantage d'avoir sur son front un terrain marécageux, le plus grand obstacle naturel qui puisse être opposé à une armée ennemie.

Dans la Dobrutscha comme dans les provinces danubiennes , la présence des Russes fut le signal des violences et des exactions de toute nature.

Le 25 mars, une colonne russe, composée de six bataillons d'infanterie, d'un détachement de cavalerie et de huit canons, fit une reconnaissance sur l'île située vis-à-vis de Turtukaï et occupée par un corps de 1,000 hommes d'infanterie irrégulière avec un canon. Cette île est naturellement défendue par un bois et les Turcs y avaient aussi élevé d'excellentes fortifications. Les Russes croyaient que le nombre de ses défenseurs ne serait pas suffisant pour résister à leur feu; mais la garnison avait pris toutes ses mesures pour les bien recevoir. Le commandant de Turtukaï avait reçu, dans la nuit du 23 au 2i, un renfort composé d'un bataillon et demi d'infanterie, d'une compagnie de tirailleurs et de trois canons, et était prêt au combat. Le 26, une colonne russe, forte de seize bataillons d'infanterie, d'un

régiment de cavalerie et de vingt-quatre canons de tous calibres, se mit en mouvement pour s'emparer de l'île. Toute l'artillerie s'avança «vec quatre bataillons sur le bord du bras du Danube qui sépare l'île de la rive gauche et dont la largeur est à peine de cent vingt pas. Le ffeste du corps russe était resté en arrière. Les Russes ouvrirent un feu général d'artillerie et d'infanterie avec le projet de faire taire l'artillerie ottomane et de jeter ensuite un pont pour atteindre l'île. Ce projet fut déjoué par les troupes ottomanes, qui causèrent des pertes cruelles aux assaillants. Les Russes néanmoins voulurent commencer la construction du pont sous le feu meurtrier de l'île, mais ils ne tardèrent pas à se -convaincre que la position n'était pas tenable. Ils durent donc abandonner l'attaque et se retirer en grand désordre, après avoir perdu près de 2,500 hommes en tués, noyés ou blessés. Trois de leurs pièces furent démontées. Les troupes ottomanes, protégées par leur position, éprouvèrent beaucoup moins de pertes. Parmi les morts se trouva le commandant des troupes irrégulières, Àbdullah-Bey, et parmi les blessés le lieutenant-colonel A.hmet-Bey.

Continuant vigoureusement leur mouvement en avant, les Russes avaient pris Matschin. Ils s'emparèrent aussi, le 14 avril, de Kustendji, et réduisirent en cendres cette malheureuse ville, l'un des ports marchands de la Turquie. Kustendji était sHué en Bulgarie, sur la côte de la mer Noire, entre Kavarna et les bouches du Danube, c'est-à-dire à l'endroit où se termine la partie de la Bulgarie appelée la Dobrutscha. C'est à Kustendji qu'aboutissait, du côté de la mer, ce qu'on appelle le rempart, le mur ou le fossé de Trajan, bien qu'il n'y ait plus là ni rempart ni mur, mais un fossé en partie comblé, qui s'étend, comme nous l'avons dit, depuis le bord de la mer, près de Kustendji, jusqu'à Rassova.

Le peu de résistance que rencontraient les Russes de ce côté provenait de ce que le général turc Omer-Pacha avait reçu ordre de n'entreprendre aucune opération avant l'arrivée des troupes de France et d'Angleterre. En effet, un traité définitif avait été conclu entre ces deux puissances et la Turquie. En voici le teste :

<x S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, et S. M. l'empereur des Français, ayant été invités par S. H. le sultan à repousser l'agression que S. M. l'empereur dt toutes les Russies a dirigée contre le territoire de la Porte Ottoman^ agression qui met en péril l'intégrité de l'empire ottoman et l'indépendance du trône du sultan, et LL. MM. étant intimement convaincues que l'existence de l'empire ottoman, dans ses limites actuelles, est essentielle à l'équilibre politique européen, et, en conséquence, LL. MM. ayant consenti à donner à S. H. le sultan le se*

cours qu'elle leur avait demandé dans ce but, LL. MM. et S. H. le sultan ont jugé convenable de conclure un traité afin de fixer leurs^ vues d'après ce qui précède et de déterminer le mode et la manière dont elles fourniront au sultan le secours dont il s'agit. Dans ce but, LL. MM. ont nommé leurs plénipotentiaires (les ambassadeurs de France et d'Angleterre) et le sultan son ministre des affaires étran* gères, qui, après s'être communiqué leurs pouvoirs respectifs trouvés parfaitement en règle, sont convenus de ce qui suit :

« Art. 1er. S. M. la reine de la Grande-Bretagne et S. M. Fempereur des Français ayant déjà donné l'ordre, sur le désir dâ sultan, à de fortes divisions de leurs flottes de se rendre à Constantinople , pour assurer au territoire et au pavillon ottomans la protection que pourraient exiger les circonstances, LL. MM. prennent, par le pré- 1 sent traité , l'engagement ultérieur de coopérer dans une plus grande I extension avec S. H. le sultan à la protection du territoire ottoman, \ en Europe et en Asie, contre l'agression de la Russie, en fournissant dans ce but, à S. H. le sultan, un nombre de troupes suffisant.

« Les troupes de débarquement seront envoyées par LL. MM. sur tels points du territoire ottoman qui paraîtraient convenables. S. H. le sultan s'engage à ce que les troupes françaises et anglaises de débarquement qui seraient envoyées par LL. MM. reçoivent le même accueil et soient traitées avec le même respect que les forces navales françaises et anglaises qui, depuis quelque temps, sont déjà employées dans les eaux de la Turquie.

« Art. 2. Les hautes parties contractantes s'engagent réciproquement à se communiquer, sans perte de temps, toute proposition que l'une d'elles recevrait directement ou indirectement de la part de l'empereur de Russie relativement à la cessation des hostilités, à un armistice ou à la paix. Et, en outre, S. H. le sultan s'engage à ne conclure aucun armistice et à n'entamer aucune négociation pour la paix, ou à ne conclure aucun préliminaire de paix avec la Russie, sans la connaissance et l'assentiment des autres hautes parties contactantes.

« Art. 3. Aussitôt que le but du traité actuel sera atteint par la conclusion du traité de paix, LL. MM. la reine d'Angleterre et l'empereur des Français prendront des mesures immédiates pour retirer leurs forces de terre et de mer qui ont été employées pour atteindre l'objet du traité actuel, et toutes les forteresses et positions sur le territoire ottoman qui seront occupées temporairement par les forces de l' Angleterre et de la France seront rendues aux autorités de la

Sublime-Porte ottomane, dans l'espace de jours, calculé d'après

la date de l'échange des ratifications du traité qui aura mis fin à la guerre actuelle.

« Art. h. Le présent traité sera ratifié et les ratifications échangées

aussitôt que cela pourra avoir lieu, dans l'espace de semaines, à

compter du jour de la signature,

« Suivent les signatures.

« Le traité ci-dessus reste ouvert à la signature des autres puissances européennes. »

Précédemment, une convention d'alliance entre la France et l'Angleterre, relativement à la guerre d'Orient, avait été conclue à Londres, le 10 avril. L'Autriche et la Prusse s'étaient également liées pat un traité , pour sauvegarder mutuellement celles de leurs province» qui pouvaient se trouver exposées aux hostilités des Russes. Tout les autres États avaient pris des mesures et levé des troupes pour assurer leur neutralité, et il est à remarquer, comme un notable progrès des sentiments d'humanité, qu'aucune puissance ne consentit à délivrer des lettres de marque, en sorte que corsaires ni pirates ne purent profiter de l'état de guerre pour infester les mers et nuire aux affaires commerciales.

Aussitôt après la conclusion de ce traité avec la Turquie, la France avait fait partir pour l'Orient un convoi composé des vaisseaux suivants : le Montebsllo, V Alger, la Ville~de-Marseillef le Jean- B art : 5,400 hommes- — YAsmodêe, YUlloa,\e Labrador^ le Coligny, le Météore, la Gorgone : 3,450 hommes, 250 chevaux; — la Mouette^ YEclaireur, le Laplace, Y Infernal : 1,495 hommes, 40 chevaux; — le Caffarelli, le Véloce, le Brandon : 1,130 hommes, 20 chevaux; — le Napoléon, le Suffren : 3,040 hommes; — le Montezuma, le Panama, Y Albatros, le Canada, le Titan : 4,633 hommes^ 80 chevaux. En totalité, ce convoi, auquel se joignait le contingent du Christophe-Colomb, sY-levait à 20,078 hommes et 365 chevaux. 200 bâtiments du commerce avaient été nolisés à Marseille et chaque jour une partie d'entre eux mettait à la voile, emportant la cavalerie, l'artillerie, les munitions, vivres, objets de campement, etc.

Béjà les flottes alliées, mouillées à Beïcos, étaient entrées dans 1 mer Noire et en avaient reconnu toutes les côtes. Un vap3ur anglais^ la Rétribution, avait même poussé l'audace jusqu'à s'introduire, à la faveur du brouillard, dans la rade de Sébastopol, où se trouvait la flotte moscovite. Les Russes brûlaient tous leurs forts sur le littoral, forts qui avaient pourtant coûté à construire des centaines de mil* lions, et se retiraient dans l'intérieur. Ils s'étaient aussi efforcé! d'augmenter les dangers de la navigation en supprimant toutes les bouées indicatives des endroits périlleux, et en éteignait les phares, qu'ils remplaçaient par des feux trompeurs. Ils avaient tendu dans ?es ports, les rades et les baies des chaînes de fer cachées sous l'eau. Les hostilités étaient déjà commencées sur mer entre la Russie et les

puissances occidentales. Les Russes avaient couïé bas plusieurs vaisseaux marchands anglais, et les croiseurs de la Grande-Bretagne s'étaient emparés d'un .certain nombre de navires russes.

Bombardement d'Odessa. — Notice sur cette ville. — Perte de la frégate anglaise le Tiger. — Combats d'Usurguet et d'Ardaghan en Asie, — Proclamation du maréchal Paskewitch. — Siège de Silistrie. — Défense héroïque des Turcs. — » Bombardement. — Retraite des Russes. — Bataille de Giurgewo. — Combat d'Oltenitza. — Attaque de Soulina. — Mort du capitaine Parker. — Mort du duc d»Elchingen, — Reconnaissance (Je Cronstadt. — L'amiral Plumridge dans le golfe de Bothnie. — Bombardement de Bomarsund. — Allocution de l'empereur Napoléon III à l'armée expéditionnaire sous les ordres du général Baraguey-d'Hil" liers. — Départ de ce corps de troupe3. — Proclamation de l'amiral Parseval- Deschênes. — Composition de l'armée française en Orient. — Préparatifs pour une expédition contre ia Crimée. — Importance des événements qui se préparent.

Dans .a notice consacrée au vice-amiral Hamelin, nous avons dit comment les Russes avaient violé *de la manière la plus flagrante le droit des gens en tirant sur un bâtiment , anglais , le Furious, portant le pavillon de parlementaire : cet acte de barbarie réclamait un prompt châtiment; il ne se fit pas attendre, et bientôt il retentit dans le monde entier. Les escadres anglaise et française , sous les ordres des amiraux Napier et Hamelin , s'em- Dossèrent devant Odessa et ouvrirent contre les forts et la partie militaire de cette ville un feu terrible, accompagné d'une pluie continuelle de bombes et d'obus. Devant ces épouvantables décharges, les batteries ennemies, successivement démantelées, furent réduites au silence. Dans le port, les vaisseaux russes, en proie à la plus grande confusion, s'entre-choquaient comme des êtres animés que la terreur agite. Leurs mâts tombaient l'un après l'autre avec leurs agrès en lambeaux; quelques-uns, dont la carêno était percée à jour, s'enfonçaient daus la mer, où ils disparaissaient; d'autres prenaient feu, faisaient explosion et jonchaient de leurs débris les bâtiments voisins. Enfin, les boulets ayant atteint i'arseaal et crevé les casemates, une bombe parvint jusqu'à la poudrière, qui sauta avec un bruit formidable et un immense jet de flamme semblable à l'éruption d'un volcan, emportant jusqu'au ciel les débris des bâtiments, du matériel, des canons, mêlés à des cadavres. A. ce spectacle les équipages des deux flottes

poussèrent des lmrras. Les Anglais crièrent : vive la Reine! et ïet Français : Vive V Empereur !

Le feu avait été dirigé avec une telle perfection, et toutes les mesures étaient si bien prises que les équipages n'éprouvèrent qu'une perte tout à fait insignifiante et que, selon les intentions généreuses de l'empereur des Français et de la reine Victoria, la partie commerciale de la ville n'eut aucunement à souffrir. Plusieurs navires de toutes les nations, chargés de blés et détenus dans le port marchand, profitèrent de l'action pour s'en échapper; il importait de ne pas détruire Odessa, cette cité florissante, bien souvent la nourrice de l'Europe. à laquelle elle transmettait les blés de la mer Noire.

Malheureusement une frégate anglaise, le Tiger, commandée par le lieutenant Reyer, échoua à la côte, par suite d'une fausse manœuvre, et son équipage, composé de 200 hommes, fut fait prisonnier. Les Russes profitèrent de cet événement dans lequel ils n'avaient îu aucune part pour s'attribuer des succès fabuleux. L'équipage de ta malheureuse frégate fut promené dans les rues de Saint-Pétersbourg. Le lieutenant Reyer fut parfaitement accueilli par l'empereur Nicolas, qui lui rendit la liberté. A son retour en Angleterre, il dut passer par un conseil de guerre. Les prisonniers anglais furent plus tard échangés à Odessa contre des prisonniers russes faits en diverses rencontres par l'amiral Dundas.

Tandis que s'accomplissait le bombardement d'Odessa un comba* 3e livrait en Asie près d'Usurguet, entre les Turcs et les Russes.

Ce, combat fit le plus grand honneur aux Bachi-Bozouchs de Tchuruk-sou et de Batoum, car ils combattirent pendant dix heures contre les troupes régulières russes protégées par des redoutes et des positions militaires très-fortifiées.

En Europe s'accomplissaient sur terre des faits plus impoiUnts. Après avoir passé le Danube, les Russes commirent la grande faute d'éparpiller leurs forces dans une contrée marécageuse et sans ressources. De vifs dissentiments s'élevèrent à ce sujet entre le général Luders et le maréchal Paskevritch, qui blâma énergiquement ces opérations. Ce dernier essaya en vain d'appeler les habitants de la Bulgarie et des provinces circonvoisines à la guerre sainte, en leur adressant une proclamation propre à éveiller leurs sentiments de confraternité religieuse et politique.

La possession de Silistrie pouvait seule racheter les fauics des généraux. De la prise de cette place dépendait le sort de toute la campagne ; aussi le prince Paskewitch n'hésita pas à abandonner la ligne de l'Olta et à évacuer toute la petite Yalachie , afin de concentrer ses troupes et de réunir sous les murs de Silistrie des force? imposantes.

L'Autriche ayant fait connaître sa détermination d'intervenir en

?eur de la Turquie et ayant conclu avec cette puissance un traité que nous avons précédemment fait connaître , les Russes ne pouvaient plus songer sérieusement à prendre l'offensive : ils devaient borner leur espoir à se maintenir sur la défensive ; encore fallait-il qu'ils eussent Silistrie en leur pouvoir. La possession de cette place les rendait maîtres de tout le bas Danube , et leur permettait de garder leurs positions dans la Dobrudscha : menaçant les routes qui mènent à Varna et à Schumla, et libres de pénétrer à tout instant dans la Bulgarie, ils auraient tenu en échec l'armée d'Omer-Pacha en l'empêchant de s'éloigner des Balkans. La droite ainsi appuyée à Silistrie et au Danube, l'armée russe avait pour se couvrir le cours du Sereth et des autres rivières de Moldavie ; elle continuait d'occuper une moitié de la Valachie et toute la Moldavie et pouvait attendre dans ses lignes l'armée autrichienne, sans craindre de se trouver prise entre deux feux.

L'héroïque résistance de Silistrie fit avorter tous ces plans; les sorties continuelles que faisaient les Turcs causaient aux Russes de grandes per« tes. Dansl'un des nombreux assauts qui furent donnés, le maréchal Paskewitchfutblesséàlajambe;dansun autre assaut, le général Luders reçut une blessure très-grave. Le général Gortschakoff fut également blessé. L'arrivée d'Omer-Pacha , et la présence des troupes alliées sur le territoire de cette contrée, contraignirent les Russes à lever le siège. Mais avant de se retirer, ils se vengèrent de cet échec en faisant subir à Silistrie un bombardement dont l'histoire n'offre pas d'exemple. Ce bombardement, qui dura trois jours et trois nuits , détruisit un grand nombre de mosquées, de minarets, de maisons. Il fit périr des femmes, des enfants, des vieillards, et au point de vue militaire, il était complètement inutile, La garnison entière de la ville et particulièrement les défenseurs du fort Arab-Tabia montrèrent un courage, une résignation,un dévouement admirables. Après ces sanglants adieux, les Russes s'éloignèrent, laissant devant Silistrie 15,000 cadavres. Beaucoup de leurs officiers généraux ou officiers supérieurs avaient été tués ou blessés. De son côté, la garnison turque comptait 3000 morts et urj nombre à peu près égal de blessés. Le général anglais Bulder, de l'armée des Indes , qui se trouvait parmi les assiégés , avait été tué eç induisant une sortie.

Quand Omer-Pacha arriva, il trouva la ville délivrée; après quelques' jours de repos bien nécessaire pour tout le monde , tant à Schoumla que dans uncamp près de Rasgradt.le général turc dirigea toutes les forças qu'il avait concentrées près delui sur Roustchouck pour enlever aux Russes établis à Giurgewo et dans les deux îles qui se trouvent entre Roufc schouck et cette place la possession du Danube en ce point , comme il l'avait fait à Silistrie. 100,000 hommes marchèrent sur Routschouck. La bataille s'engagea le 12 à la pointe du jour , et dura jusqu'au 13 à

la nuit. Danstoutcet intervalle, il n'y eut quelques instants de répit que dans la nuit du 12 au 13, et encore tira-t-on constamment des bombes et des boulets rouges de Routschouck sur les îles, et réciproquement. On se battit avec un acharnement sans pareil de part et d'autre pendant ces deux jours; plus de trente mille coups de canon et bom» bes furent tirés : c'était un chaos , un tapage infernal. Les Russes furent battus et mis en fuite avec une perte de 6,000 hommes dans cette seule bataille. Ils abandonnèrent d'abord les îles , faisant sauter derrière eux les ponts qui les ralliaient entre elles et à Giurgewo abandonnant leurs canons, qu'ils avaient encloués , et se repliant sur la place. Des vapeurs turcs étaient à l'ancre dans Routschouck, qui recevaient aussitôt l'infanterie et l'artillerie nécessaires à l'occupation des îley, ces vapeurs effectuèrent hardiment et heureusement leur mission, sous une grêle de boulets tirés par des gens déjà en déroute , et qui leur firent peu de mal : le feu continua toute la journée entre Giurgewo et les îles, et à la nuit, comme à Silistrie, les Russes battirent en pleine retraite, sur la route de Bucharest, abandonnant leur camp et un grand matériel. Le combat était engagé en même temps à Giurgewo et à Oltenitza, où les Russes furent également battus, après avoir toutefois fait une résistance acharnée. À Routschouck , les Ottomans perdirent 2,000 hommes et eurent autant de blessés. Un général de division , Oman-Pacha, fut blessé très-grièvement d'un biscaïen; un autre général reçut une blessure analogue. Un colonel d'artillerie fut tué ; trois autres colonels furent blessés. Cinquante autres officiers furent tués ou blessés. Un général anglais, conduisant une brigade turque, fut atteint d'une balle à l'épaule. Il n'en persista pas moins à rester à son poste, jusqu'à ce qu'une autre balle vint le frapper à la tête et le renverser sans vie.

Les Russes continuèrent leur mouvement de retraite, harcelés par les Turcs, et finirent par se concentrer sur le Sereth, de manière à faire face à la fois aux troupes d'Omer-Pacha, qui venait de faire sa jonction avec l'armée franco-anglaise, et aux forces allemandes qui eussent pu se réunir contre eux. En se retirant, les Russes brûlèrent la ville de Matchîn, incendièrent un grand nombre de villages, coupèrent les récoltes et emmenèrent 3,000 familles bulgares.

Le capitaine de vaisseau anglais Parker, fils de l'amiral de ce nom9 avait été chargé de s'emparer des batteries russes établies à l'embouchure du Danube, près de Sulina. Il se rendit dans la baie avec huit fcancts montés par des soldats. Le débarquement de ces troupes s'opéra sous le feu èes batteries ennemies; au moment où le capitaine montait à i'essalade des murailles, il fut frappé mortellement d'une balle de o&a&îne Minié. Sa mort accrut encore le courage de ses soldats, qui s'emparèrent du. Tort et brûlèrent ie village de Sulina. Le

corps du capitaine Parker fut rapporté à Constantinopîe sur le Ftre- Brand, son vaisseau, et inhumé au cimetière du Grand Camp à Péra. La dépouille mortelle était accompagnée des officiers et matelots des vaisseaux français le Napoléon et le Charlemagne en station dans le Bosphore.

Vers le même temps, les Français faisaient une perte non moins regrettable, celle du duc d'Elchingen, petit-fils du maréchal Ney, succombant, à Ccnstantinople, à une courte maladie.

A la suite du bombardement d'Odessa, les flottes alliées avaient fait une reconnaissance devant Gronstadt, ville très-fortifiée, regardée par les Russes comme imprenable, et couvrant Saint-Pétersbourg, avec laquelle elle fait corps pour ainsi dire , quoiqu'elle en soit séparée par une assez grande distance. Cependant la plus grande défense de Gronstadt consiste dans la circonstance qu'il y a en cet endroit très-peu d'eau; le pays qui avoisine Gronstadt est très-bas, mais il y a une grande quantité de sapins. Saint-Pétersbourg paraît dans un bas-fond et la Newa a l'air de l'envelopper. La force totale des amiraux alliés , était de 63 bâtiments; à Gronstadt les Russes avaient 18 vaisseaux de ligne, 5 frégates, 6 corvettes, 6 bateaux à vapeur. 3 vaisseaux à trois ponts et 1 à deux ponts étaient embossés à l'entrée principale, entre les forts Menschikoff et Cronslot. Ces bâtiments n'osèrent se montrer, et les amiraux reconnurent l'impossibilité d'attaquer Gronstadt sans bateaux plats et sans troupes de débarquement.

Du 15 mai au 10 juin, l'amiral Plumridge, qui opérait dans le golfe de Bothnie, détruisit 46 navires russes à flot et en chantier, jaugeant ensemble 11,000 tonneaux. Cette expédition, qui ne coûta pas un seul homme aux Anglais, ne put s'accomplir sans de grandes difficultés; l'on eut à lutter contre les écueils sans nombre et contre îes glaces flottantes qui persistèrent jusqu'au 30 mai. Tous les forts russes à la côte furent détruits.

Une frégate russe, le Wladimirr ayant, à Taide d'une ruse et sous pavillon autrichien, parcouru les côtes de Turquie et coulé plusieurs bâtiments de transport, en emmenant les équipages prisonniers, on ré» pondit à cette bravade par le bombardement de Bomarsund dans les îles d'Alan. Bomarsund avait une grande batterie casematée et trois tours sur des positions élevées; l'un de ses forts était défendu par 80 canons. Le bombardement fut exécuté le 21 juin par les vaisseaux anglais YHecla, VOdin et leValouroux; il dura 7 heures, et l'on lança une grande quantité de bombes d'ont l'effet fut terrible; on voyait des soldats russes sauter en l'air avec des débris de canon. L'attaque avait commencé à 5 heures du soir : à 7 heures, la batterie masquée était démontée et abandonnée; à 10 heures les magasins russes étaient en flammes. L'ir^ *^™W>urs de roue de YHecla fut

traversé par un boulet; une bombe tombée sur le pont du même navire fut jetée à la mer par le midshipman Lucas avant d'avoir produit son effet. Quoique les Russes se fussent courageusement défendus l$s Anglais perdirent peu de monde.

L'empereur Napoléon III, s'étant rendu au camp formé par ses or« dres à Boulogne, passa, le 12 juillet, la revue de l'armée expéditionnaire sous les ordres du général Baraguey-d'Hilliers. Après la revue> l'Empereur adressa aux troupes la proclamation suMnte :

« Soldats i

« La Russie nous ayant contraints à la guerre, la France a armé cinq cent mille de ses enfants. L'Angleterre a mis sur pied des forces considérables. Aujourd'hui nos flottes et nos armées, unies pour la même cause , vont dominer dans la Baltique comme dans la mer Noire. Je vous ai choisis pour porter les premiers nos aigles dans ces régions du Nord. Des vaisseaux anglais vont vous y transporter, fait unique dans l'histoire, qui prouve l'alliance intime des deux gouverments, et la ferme résolution de ne reculer devant aucun sacrifice pour défendre le droit du plus faible, la liberté de l'Europe et l'honneur national !

« Allez, mes enfants ! l'Europe attentive fait ouvertement ou en secret des vœux pour votre triomphe. La patrie, fière d'une lutte où elle ne menace que l'agresseur, vous accompagne de ses vœux ardents : et moi, que des devoirs impérieux retiennent encore loin des événements, j'aurai les yeux sur vous, et bientôt, en vous revoyant, je pourrai dire : Ils étaient les dignes fils des vainqueurs d'Austerlitz, d'Eylau, de Friedland, de la Moscowa. Allez! Dieu vous protège. »

Le défilé terminé, les troupes se mirent en route pour Calais, où l'embarquement eut lieu le 14.

Cette division se composait de deux brigades commandées par les généraux d'Hugues et Grésy. La première comprend le 12e bataillon de chasseurs à pied, le 2e régiment d'infanterie légère et le 3e régiment d'infanterie de ligne; la seconde, les 48e et 51e régiments d'infanterie de ligne. Le général de division du génie Niel faisait partie de l'expédition. L'artillerie était sous les ordres du lieutenant-colonel de Rochebouet, du 14e régiment d'artillerie à cheval.

L'escadre anglaise, destinée à emporter les troupes, était placée sous les ordres du commodore Grey, et composé du Royal- William, de 120 Canons; de VHannibal, de 91, à hélice; du Saint- Vincent, de 101; de VAlgiers, de 91, à hélice; de trois frégates, et de corvettes, transports et avisos.

L'escadre française, destinée au transport de l'artillerie, du génie et du matériel, se composait de quatre vaisseaux, de 100 et 90 canons,

de deux frégates, et de corvettes et avisos, dont les noms suivent : le Tilsitt, de 90 canons; leSt-Louis, de 90; la Cléopâtre, frégate de 50; la Syrène, de 50; VAsmodée, frégate à vapeur de 450 chevaux; le Laplace, corvette à vapeur de 400 chevaux ; la Refne-Hortense, de .120 chevaux; le Laborieux, de 220 chev.; le Cassini, de 220 chev.; le Goéland, de 200 chev.; le Cocyte, de 160 chev.; le Fulton, de 160 chev., VAriel, de 120 chev., le Daim, de 120 chev., le Corse, de 120 chev., le Favori, le Lévrier et le Myrmidon, bâtiments à voiles, plus six chaland:-.

Les soldats qui composent cette armée d'expédition étaient satisfaits de partir pour aller, comme ils le disaient, châtier l'ogre russe. Le départ de tous les corps se fit aux cris mille fois répétés de : Vivn V Empereur! Vive la France! Vive V Angleterre! Les chants de guerre n'étaient pas épargnés, et on voyait avec plaisir les officiers unir leur voix à celle des soldats. Le général Baraguey-d'Hilliers s'embarqua à bord de la Reine-Hortense, qui transportait dans la Baltique l'étatmajor général de l'expédition. La musique municipale ne voulut pas laisser partir le général Baraguey-d'Hilliers, sans lui faire ses adieux; elle se réunit sur le vaste quai de marée, pour donner une sérénade à l'illustre général au moment de son départ du port de Calais. Grâce à l'efficacité des dispositions prises, la sécurité fut tellement grande, que pas un seul accident n'arriva pendant l'embarquement de ces 10,000 hommes, et que chaque convoi de troupes fut transporté avec une rapidité extraordinaire. Les ressources qu'offre le port de Calais permirent de prendre des dispositions qui ont facilité cet embarquement, tout en assurant la plus prompte et la plus sûre exécution.

Le départ d'une seconde division eut Heu du même port vers la fin du mois d'août.

L'amiral Parseval -Deschênes signala l'arrivée de ce corps de trou-» jes par un ordre du jour qui se terminait ainsi :

« Le brave général Baraguey-d'Hilliers arrive à la tête de 10,000 hommes de nos vaillantes troupes.

« L'Empereur envoie ses aigles rejoindre nos vaisseaux pour montrer aux régions du Nord ce que peut la puissante volonté de la France armée pour une noble cause^, le droit du plus faible et la liberté de l'Europe.

« La marine et l'armée sont depuis longtemps accoutumées à s'ap» puyer l'une sur l'autre, n'ayant d'autre rivalité que celle de bien faire.

« Qu'ils soient donc les bienvenus, nos frères d'armes de l'armée s notre concours loyal et entier les attend, et bientôt, devant l'ennemi, comme toujours, nous serons unis dans une même pensée, la gloire de la France, dans un même cri : Vive V Empereur!

L'armée française en Orient, sous les ordres du maréchal Saint-Ar-

nmd, se compose actuellement de 5 divisions d'infanterie, d'une bru gade de la légion étrangère et d'une division à trois brigades de cavalerie. La 1" division d'infanterie est sous les ordres du général Canrobertv 3a 2e sous ceux du général Bosquet; la 3e sous le prince Napoléon-, & 4e sous le général Forey ; la 5e sous le général Levaillant. Les généraux de Lourmel, d'Aurel et Carbuccia commandent les autres corps de troupes. Le général en chef a concentré à Varna 60,000 hommes d'excellentes troupes d'infanterie française, 3,000 chevaux et 12 batteries de campagne. Ces troupes sont continuellement exercées; et le maréchal Saint-Arnaud a introduit des modifications importantes dans les manœuvres et l'ordre de bataille. De leur côté, les Anglais ont augmenté leurs forces terrestres et maritimes, et tout se prépare pour une grande expédition dont le but ne peut tarder à être dévoilé.

La création de l'escadre de l'Océan, que commande M. le vice-amiral Bruat, a été décidée dans les premiers jours de juillet 1853. Après avoir laborieusement concouru au transport des troupes el du matériel de l'année d'Orient, emportant en dernier lieu, d'un seul coup, 10,000 hommes qu'elle conduit à Varna, elle vient d'entrer dans la mer Noire et elle accroît de 6 vaisseaux (dont 3 à vapeur ou mixtes) et 3 frégates ou corvettes à vapeur les forces navales qui opèrent dans ces parages.

Dans la prévision de l'orage qui menace de fondre sur lui, l'empereur Nicolas épuise ses États d'hommes et d'argent. Il a concentré aux environs de Saint-Pétersbourg un corps d'armée composé de :

bataillons. escadrons. pièces.

Garde 24 77 1/2 70

Grenadiers 24 32 68

Corps de Finlande 16 6 24

mit 60,000 baïonnettes, 20,000 sabres, et 162 pièces desservies par 5,193 artilleurs. j Avant même qu'il eût été possible à nos armées et à nos flottes de livrer une bataille qu'elles ont vainement offerte à la Russie sur les .rivages du Danube et dans les ports de la mer Noire et de la Baltique, d'importants résultats ont été obtenus au profit de la cause du droif européen. Il faut bien s'imaginer que ce n'est pas en quelques jours que l'on peut réduire et dominer une puissance comme la Russie, qui se défend plus encore par son inertie et sa position topographique que par la force et le courage de ses armées. La Russie s'est résignée à l'humiliation de voir nos flottes défier ses pavillons et bloquer étroitement tous ses ports militaires et commerciaux; elle s'est résignée à la honte de fuir devant nos drapeaux aussitôt qu'ils se sont montrés sur

les bords du Danube. C'est d'ailleurs l'usage et la stratégie habituelle de ce colosse , plus îantastique que réel , qui recule devant ceux qui marchent sur lui, n'accepte presque jamais une bataille rangée et compte toujours sur le temps et l'espace pour lasser la patience de sef ennemis, ou sur le feu et la neige pour lui servif d'auxiliaires. Tels on a vu les Russes dans la fatale campagne de 1812, tels on les retrouve aujourd'hui , subissant en silense ces défis que leur jettent chaque jour nos escadres et nos armées , et devant lesquels il serait impossible de retenir l'élan et le courage de nos soldats. Néanmoins , par suite des mesures énergiques qui viennent d'être prises pour frapper un grand coup, et qui menacent en premier lieu Sébastopol et cette superbe flotte qui craint tant les regards , il va falloir que le fantôme se montre, ou qu'il demande merci et qu'il incline aux pieds des alliés son drapeau et son pavillon avilis.

Aussi, quoi qu'il arrive, on peut dire que, dès aujourd'hui , le but principal est atteint : la Russie se voit condamnée à l'impuissance et son prestige est détruit. Les succès partiels qu'elle pourrait accidentellement obtenir ne changeraient rien à la situation. Nous sommes tout-puissants contre elle, elle est sans force contre nous. L'Angleterre et la France peuvent aujourd'hui se croiser les bras et attendre; le temps est pour elles contre leur ennemi, qui, chaque jour,, fait un pas de plus vers sa ruine. Qu'est devenue la principale source de sa richesse, son commerce d'échange? Il est anéanti. Elle a besoin de nous vendre ses produits et d'acheter les nôtres ; nous pouvons nous passer des siens, et le marché du reste du monde reste ouvert à notre industrie. Tandis que notre pavillon flotte triomphant d'un bout du monde à l'autre, celui de la Russie se blottit honteusement dans ses ports, et si quelqu'un de ses navires ose se montrer par surprise, c'est en se parant de nos couleurs. Toutes les mers lui sont fermées, non-seulement celles où elle prétendait régner en souveraine , la Baltiqueet la mer Noire, mais encore tous ces golfes, tous ces détroits qui semblaient lui appartenir en propre : les puissances alliées en ont les clefs, et les établissements que la Russie y a fondés à si grands frais ■ les navires que depuis si longtemps elle y construit , tout cela est sur le point d'être anéanti m de passer en d'autres mains.

Que sont devenues les nombreuses forteresses dont la Russie avait emprisonné toute la côte du Caucase? Nos flottes n'ont eu qu'à se montrer pour forcer les Russes à les abandonner et à les détruire. Si Odessa n'est pas réduite en cendres, c'est parce que nos marins ne l'ont pas voulu; il a suffi d'un trait d'audace d'un navire anglais pour rendre libre l'embouchure du Danube, et bientôt, sans doute, l'Europe apprendra que, pour avoir été retenus par la prudence, les coups des puissances alliées n'en sont pas moins redoutables.

Le temps n'est pas bien éloigné où l'opinion commune croyait qu'il suffisait au Czar de marcher sur Constantinople pour y entrer en triomphe. Il a mis en ligne 300 mille soldats , depuis longtemps préparés pour réaliser ses rêves ambitieux; la Turquie n'avait à lui opposer ni généraux, ni armée, ni matériel de guerre. Elle a tout improvisé , et cet ennemi que la Russie croyait mort lui a résolument tenu tête et l'a repoussée. Abandonnée à elle-même, la Turquie n'eût peut-être point tenté ce sublime effort ; aussi reporte-t-eïle une partie de sa gloire à ceux qui lui ont dit : « Résiste ; nous sommes là pour te soutenir ou pour te venger. »

La seule barrière de la Turquie d'Asie et de la Perse contre la Russie , le Caucase , malgré le courage de ses intrépides montagnards et de leur chef héroïque , allait enfin tomber sous le coup du czar. La Perse devenait sa vassale ; l'Asie entière s'ouvrait à ses hordes d'envahisseurs , et bientôt l'Europe à son tour voyait réaliser la menace prophétique de Sainte-Hélène. Il ne fallait pour cela qu'un instant de faiblesse de la part de l'Occident. Cette faiblesse, l'Occident ne s'en est pas rendu coupable. Appuyée sur la France et l'Angleterre, la civilisation s'est montrée dans tout l'éclat de sa puissance, et le fantôme de la barbarie s'est évanoui.

Quelle merveilleuse transformation! Cette proie que, depuis tant d'années, la Russie s'apprête à dévorer , lui échappe pour jamais ; le Caucase et la Perse reprennent leur indépendance ; la Turquie s'est réveillée de son long sommeil, un nouveau sang s'est infusé dans ses veines sous l'influence de la civilisation moderne, et bientôt cette nation de 34 millions d'hommes, qui occupe les plus magnifiques contrées du globe, offrira une nouvelle source de richesses aux nations qui l'ont ranimée en la défendant.

Quels précieux débouchés la guerre actuelle va ouvrir à notre commerce , à nos arts , à notre industrie ! Quelle action bienfaisante nos marins et nos soldats , ces admirables missionnaires du génie de la France, vont exercer sur cet Orient qui ne nous avait pas vus depuis les croisades ! Tout abonde dans ces contrées bénies du ciel ; il n'y manque que l'activité de l'Occident pour tirer de la terre les minéraux les métaux précieux qu'elle recèle et les fruits qu'elle ne demande qu'à produire. Ces cités opulentes, ces nombreuses populations que la civisation grecque et romaine y avait multipliées vont en quelque sorte sortir de leurs tombeaux. La civilisation moderne, avec les chemins de fer, la vapeur et l'électricité, qui bientôt mettra Constantinople en communication instantanée avec Paris et Londres , produira bien d'autres merveilles.

Frise de Bomarsund. — Débarquement en Crimée. — Bataille d'Alma. — Mort d» maréchal de Saint- Arnaud. — - Investissement de Sébastopol.

Ainsi que nous l'avons dit , la forteresse de Bomarsund , dans les îles d'Aland , avait été bombardée le 21 juin par les vaisseaux anglais VHecla, YOdinet le Valourous-, mais ce bombardement n'était que le prélude d'un fait plus important. Il fut décidé que le fort serait attaqué et que l'on s'emparerait des îles d'Aland enlevées à la Suède par les trahisons de la Russie. Les troupes du corps expéditionnaire embarqué à Calais le 16 juillet et jours suivants devaient se réunir au nord de l'île de Gothland. Par le seul fait de la présence de toutes les forces navales dans la baie de Ledsund, située à l'extrémité sud de l'île d'Aland, il devenait difficile de cacher à l'ennemi le but que l'on se proposait; mais ces dispositions avaient l'avantage d'intercepter toute communication entre Aland et Abo, et privaient la place des secours que sans cela elle eût pu recevoir de la Finlande.

De concert avec les amiraux Napier et Parseval, le général en chef Baraguey-d'Hilliers avait reconnu à l'avance les points les plus favorables du débarquement. L'île d'Aland est découpée dans la direction nord et sud par des bras de mer qui s'enfoncent dans les terres et dans lesquels se jettent une multitude de lacs qui, joints entre eux par des ruisseaux de déversement, permettent d'isoler presque entièrement quelques points de l'île. Ainsi, en partant de Bomarsund, cette forteresse, située sur le bord de la mer, avait derrière elle un bras de mer et deux lacs ou marais qui en défendaient les approches. A cette première enceinte ou défense naturelle s'en joignait une seconde d'un rayon plus étendu, qui prenait de Gastelhorn, allait ensuite à Sibv et se reliait à la mer par une langue de terre facile à garder.

Pour détourner l'attention de l'ennemi, le débarquement s'effectue sur trois points différents. Les troupes furent mises à terrsle 8 à trois heures du matin; à 9 heures, elles occupaient les premières positions indiquées d'avance. Après bien des travaux et des fatigues, la route, dont les Russes avaient augmenté les difficultés naturelles en la cou-

vrant d'abatis, fut déblayée par le génie et rendue praticable à Tartillerie. Alors tous nos corps se portèrent en avant, s'approchèrent de la place et en firent le complet investissement. Le feu de la marine avait contraint l'ennemi à abandonner les batteries et les redoutes qu'il avait préparées. Il tirailla sur les avant-postes anglo-français mais les mesures avaient été si bien prises que ses boulets et ses oba ne nous firent que peu de mal. Dans la nuit du 12, on ouvrit la tranchée au moyen de sacs à terre, et cette opération, toujours si délicate, coûta aux Français 12 hommes tués ou blessés. Le lieutenant Nolfe , du 12e bataillon de chasseurs à pied, fut.au nombre des premiers. La tour du Sud, sur laquelle se concentraient nos efforts, couvrit nos soldats de son feu, mais les tirailleurs y répondirent avec tant de précision que les hommes sortis de la place furent obligés d'y chercher un ^efuge. Le 13, à trois heures du matin, une batterie de k pièces de M et de h mortiers, élevée et armée pendant la nuit par les Français, commença son feu. D'abord et jusqu'à.midi la tour conserva sur nous l'avantage, mais à partir de cette heure son feu se ralentit; les embrasures étaient à peu près détruites, et les parements de la tour étaient disjoints; beaucoup de bombes étaient tombées sur la toiture ; tout faisait donc espérer que, le lendemain, on pourrait lui donner l'assaut, lorsqu'à sept heures du soir ellearborale drapeaubianc.Toutefois,après une suspension d'armes d'une heure, pendant laquelle on ne put s'entendre, le feu recommença. Mais ces derniers efforts de l'ennemi durent céder bientôt à la foudroyante précision de notre tir ; la tour se tut de nouveau, et le lendemain matin deux officiers français , le sous-lieutenant Gigot, du 12e bataillon de chasseurs à pied, et le sous-lieutenant Gibon, du 51e de ligne, suivis d'hommes déterminés, pénétrèrent résolument dans l'ouvrage. En voulant repousser cette attaque impré vue, le commandant russe fut atteint de deux coups de baïonnette , et 32 de ses soldats, qui n'avaient pu s'échapper , furent amenés au quartier général. Le 15 août, à 8 heures du matin, une nouvelle batterie de mortiers et d'obusiers jette force projectiles creux dans la place pendant que la flotte embossée envoie aussi surBomarsundles projectiles de quatre vaisseaux.Le ieopard, monté par l'amiral anglais Chads9 tire avec des pièces dont le boulet plein, de 120 livres , fait éclater le granit. Le feu de l'ennemi couvrait comme d'une éruption volcanique la tour du Sud tombée au pouvoir des Français, ils furent obligés de la quitter sans avoir pu en retirer les poudres , et bientôt cette tour, sautant avec un bruit épouvantable, lança de tous côtés ses débris.

Le même jour, le générai anglais Marry Jones tourna vers la tour du Nord les efforts de son artillerie, et vers quatre heures du soir il avait fait une large brèche à cette tour, qui ne tarda pas de capituler. Dans la nuit, la batterie de brèche fut établie à 380 mètres du corps de la

place efc l'on se préparait à l'armer. L'ennemi fit un deraier efiort et m cessa de lancer des bombes et de la mitraille qui tuèrent et blessèrent un certain nombre de soldats ; mais au point du joua?, il reconnut *ve£ tfroi et découragement que la marine s'était emparée de l'île de Pres»u et qu'il était enveloppé d'une ceinture débouches à feu vomissant sans interruption un déluge de projectiles. Reconnaissant dès lors l'impossibilité d'une plus longue défense, le général russe Bodisco, vieillard à cheveux blancs et officier du plus grand mérite,qui commandait le fort, hissa le pavillon parlementaire et se rendit sans condition. Al la suite de cette reddition» un grave désordre surgit dans les rangs dô la garnison russe. Les plus irrités voulaient faire sauter la forteresse,; mais l'attitude des soldats français leur imposa ; l'ordre se rétablit. Lagarnison prisonnière défila devant les troupesfraneaises et anglaises réunies, et fut embarquée dans la soirée.

Deux miïle quatre cents prisonniers, cent quatre-vingts piècesde canon , des approvisionnements considérables , tels furent les trophées de la victoire. L'intention de l'empereur Nicolas était de faire* de Bomarsund un immense camp retranché dont l'abord eût présenté de grands obstacles et qui eût été une constante menace pour les États riverains de la Baltique. La destruction de cette forteresse a été pour la Russie une perte immense * non- seulement sous le rapport matériel 9. mais encore plus sous le rapport moral. En moins de huit jours, les armées alliées avaient détruit le prestige attaché à ces remparts degranit que le canon, disait-on, ne pouvait ébranler. Des récompenses furent décernées par l'Empereur à l'armée et à la flotte , qui avaient si bien soutenu l'honneur du drapeau et du pavillon; le général Bara* guey-d'Hilliers fut créé maréchal de France et l'amiral Parseval-Pesrchênes fut élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur.

Éprouvant de continuelles défaites dans les principautés danubiennes, sans ©esse harcelée en Asie par Schamyl, la Russie obtint cepen* dant de ce dernier côté, par surprise, un avantage important, par suite duquel, après la bataille de Kars, dans laquelle les Turcs furent, défaits, la ville de Bayazid tomba en son pouvoir. En même temps elle enleva deux caravanes, l'une de trois mille chevaux, l'autre de six mille qui se dirigeaient vers la Perse ; mais ces succès ne se soutinrent point et elle reçut de nouveaux échec» partout , jusque dans l'océan glacial arctique, où la frégate anglaise la Miranda, après sommation ;àite au gouverneur de lui livrer les marchandises et les bateaux qui m trouvaient dans le port de Kola, bombarda cette ville et incendia quatre-vingt-douze maisons, plusieurs églises et divers magasins»

Cependant des préparatifs considérables étaient faits pour une expédition en Crimée, dont le but principal était la prise de SébastopoL Toutes les dispositions fur^t prises avec tant de soin que le débar*

quement, qui paraissait l'opération la plus difficile, fut opéré sans coup férir. L'armée alliée était pleine d'enthousiasme. La plus grande partie débarqua à Vieux-Fort et l'avant-garde , sous les ordres du prince Napoléon, aborda la côte près d'Eupatoria. A l'exception de Sébastopol , aucune place du littoral ne pouvait sérieusement empêcher un débarquement opéré sous la protection de 3,000 bouches à feu. L'amiral prince Menschikoff, qui avait été chargé de la défense de la Crimée , fut donc obligé de livrer les différents points de la côte à l'armée alliée. Le prince Napoléon transféra immédiatement son quartier général à Sak. Les détachements de Cosaques postés près de ce village n'avaient pas attendu l'arrivée des Français et s'étaient retirés sur la ville de Simféropol. Le 20 septembre, les troupes alliées rencontrèrent l'ennemi sur ièt rivière Aima. Il était fort de 50,000 hommes.

L'armée russe était en position sur les hauteurs qui dominent l'Aima; elle était forte de trois divisions d'infanterie , d'une division de cavalerie, de quatre brigades d'artillerie de campagne, dont deux à cheval, d'une batterie tirée du parc de réserve de siège el servant douze pièces de gros calibre, et enfin d'une brigade de chasseurs tirailleurs.

Dans les armées russes , les divisions d'infanterie sont à deux brigades, une d'infanterie de ligne et une d'infanterie légère; chaque brigade a deux régiments et chaque régiment quatre bataillons, dont deux de réserve. Le bataillon est de quatre compagnies; la première est composée moitié de grenadiers et moitié de chasseurs occupant les ailes dans l'ordre de bataille. La compagnie a un effectif de 260 hommes. Les quatre bataillons d'un régiment, les étatsmajors compris, donnent 4,190 hommes à l'effectif.

Ainsi donc les douze régiments d'infanterie de bataille et les chasseurs tirailleurs ne peuvent être évalués à moins de 45 à 50,000 combattants. La cavalerie était forte de cinq mille sabres, dont 3,000 dragons , cavalerie estimée en Russie. L'artillerie russe est endivisionnée ; chaque division est de trois brigades, chaque brigade contient quatre batteries ; il y a en outre une batterie de réserve dans chaque brigade. Or, comme chaque batterie sert huit bouches à feu, il s'ensuit que les seize batterie ennemies qui ont pris part à la bataille n'avaient pas moins de 110 à 120 pièces de canon ou obusiers.

Ces troupes occupaient d'excellentes positions. Leur gauche s'appuyait à une redoute de campagne et à des escarpements tels que le prince Menschikoff n'a pas cru devoir les faire occuper, les considérant comme infranchissables. Leur centre était formé sur un plateau mamelonné dominant complètement le cours de l'Aima et les berges accidentées par lesquelles la position pouvait être abordée. Leur

droite était renforcée par une grande partie de leur cavalerie. Le front de ce charhp de bataille défensive était hérissé de bouches à feu. L'armée russe à quelques lieues de Sébastopol, sa place de réserve, avait tous ses approvisionnements complets , et derrière elle deux autres positions formidables à occuper avant de se replier sous les forts qu dominent la place. Elle était donc dans les plus belles conditions pou repousser nos attaques.

L'armée alliée avait en ligne quatre divisions d'infanterie française, deux d'infanterie anglaise, et 10,000 Turcs; un régiment de cavalerie anglaise et les batteries divisionnaires, c'est-à-dire huit batteries françaises et cinq ou six batteries anglaises ou turques.

Les quatre divisions d'infanterie française, Canrobert, Bosquet, Napoléon et Forey, chacune à deux brigades de deux régiments, donnaient un total de neuf bataillons, dont un de chasseurs à pied, par division; c'est donc trente-deux bataillons d'infanterie de ligne et quatre de chasseurs, pouvant présenter un effectif de 30,000 hommes au plus. Si à ces forces on ajoute les 20,000 combattants anglais et turcs , on aura 50,000 hommes et 80 bouches à feu. Ainsi ces cinquante mille soldats avaient à lutter contre un nombre égal d'ennemis couverts par des positions formidables et ayant une artillerie supé • rieure en nombre.

Le 20 septembre au matin, les troupes alliées ayant pris les armes, ^'avancèrent vers l'Aima, dont les cours sinueux devaient être franchis malgré les difficultés de terrain et les tirailleurs nombreux jetés par l'ennemi dans les jardins et derrière les haies et les arbres. Le plan du maréchal de Saint- Arnaud était d'opérer sur le centre de l'ennemi avec les deux divisions Napoléon et Canrobert, en leur faisant enlever la position russe, dès que les deux ailes de la ligne de bataille, formées, l'aile droite par la division Bosquet et les Turcs en réserve, l'aile gauche par les Anglais, auraient assez débordé les ailes de la ligne russe pour que l'ennemi ne pût échapper facilement. Malheureusement les Anglais étant un peu en arrière , l'attaque sur l'aile gauche des Russes par la division Bosquet précéda l'attaque des Anglais, ce qui donna moins d'ensemble aux deux opérations.

En marche dès le matin, l'armée alliée fut enveloppée vers neuf heures par un brouillard épais qui la força à s'arrêter. Vers onze heures, le brouillard s'étant dissipé , les troupes reprirent leur mouvement offensif. La division Bosquet opérant sur la droite des Russes et de façon à la tourner, arriva après les plus grandes difficultés à se loger avec une de ses brigades sur les hauteurs; mais la voyant isolée, le maréchal ordonna à l'intrépide général Canrobert de se porter sur le centre de l'ennemi avec sa division, pour faire une diversion utile au général Bosquet, et il le ffc soutenir dans cette attaque péril-

leuse par une des deux brigades ae la quatrième division ( Forey ) tenue en seconde ligne pour former la réserve avec les troupes turques. L'autre brigade (général de Lourmel) fut chargée d'appuyer le mouvement du général Bosquet.

Pendant que ces mouvements avaient lieu à la droite et au centre de la ligne française, la division Napoléon à la gauche de cette ligne, ayant à sa propre gauche lord Raglan et ses braves Anglais , abordait résolument l'ennemi placé en face de lui. Ses tirailleurs délogeaient les tirailleurs russes ; son infanterie de marine et ses zouaves gravissaient la berge, et s'emparaient de vive force de la position, tuant les Russes sur place à coups de baïonnette. Les deux attaques sur 1-e centre ayant réussi malgré le feu terrible des Russes, la manœuvre tournante du général Bosquet ayant eu également un plein succès, et les Anglais , longtemps inquiétés par la nombreuse cavalerie russe, ayant à leur tour abordé de front la position russe , que les Français commençaient à prendre à revers, le prince Mcnschikoff ne put empêcher une retraite qui eût été bien vite convertie en déroute complète, si l'armée française avait eu de la cavalerie.

Tel est l'ensemble des mouvements qui ont eu lieu dans cette belle bataille qui a duré quatre heures, et où l'orgueil du général russe a dû souffrir une rude atteinte, puisqu'il croyait sa position s inexpugnable, qu'il prétendait être en état de résister à 200 mille Français.

Après une journée de halte sur le champ de bataille de l'Aima, les armées alliées ont successivement franchi la Katcha et le Belbeck sans rencontrer l'ennemi, qui s'était réfugié dans les murs de Sébastopol. Rien ne l'avait arrêté dans sa retraite , ni le soin de relever ses blessés, ni les avantages topographiques d'un terrain qui lui permettait de s'établir st d'attendre nos troupes dans des retranchements en quelque sorte inexpugnables.

'La bravoure et l'audace de nos soldats, abordant à la baïonnette des positions formidables , les pertes considérables qu'ils avaient fait essuyer aux Russes dans cette première rencontre de l'Aima , avaient jeté dans les rangs de ces derniers le trouble et la démoralisation. N'osant accepter une seconde fois la bataille, ils se sont mis à l'abri de SébastopOl, en comblant l'entrée du port avec leurs propres vaiseaux pour en fermer l'accès à nos escadres. Cet acte de désespoii prouve, non moins que la retraite précipitée de l'ennemi, qu'il voit approcher le terme de sa puissance dans la mer Noire. |'

Cependant, à peine le récit de ces glorieux événements était-il parvenue Paris , qu'une profonde affliction vint se mêler à la joie générale. •

Après avoir rendu de si grands services, le héros de cette prodigieuse campagne avait succombé m moment où il venait d'acquérir d'im*-

périssables titres à la reconnaissance du pays. Les navires qui nous apportaient ses bulletins si vaillants et si pleins d'une ardeur guerrière furent suivis de celui qui nous ramena son corps inanimé. Il décrivait la bataille comme il l'avait gagnée , du même souffle ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On savait le maréchal de Saint-Arnaud malade, affaibli, miné par de cruelles souffrances, mais qui eût pensé que la mort était là, si près, et qu'un homme pût à ce point la voir et l'oublier, ou plutôt lui commander d'attendre?

Il calculait ses approches , il sentait ses étreintes , à force de volonté il lui arrachait quelques jours , quelques heures. Quels jours etquelles heures! Les jours de l'arrivée en Crimée; les heures de la bataille de l'Aima ! C'est au dernier terme d'une maladie de langueur , lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et secoué par des crises terribles, comme l'eau fuit d'une main tremblante; c'est dans cet état qu'il organisait cette expédition incomparable, qu'il en bravait les périls, qu'il en surmontait les obstacles , qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi , qu'il restait douze heures à cheval , qu'il donnait à la France une victoire , qu'il dictait ces ordres du jour et ces rapports aussi beaux que son triomphe, qu'il disposait l'investissement de Sébastopol , qu'il disait à ses soldats : Vous y serez bientôt !

Il s'arrête là, aux portes de Sébastopol menacé, au milieu de l'ennemi défait , comme s'il avait dit à la mort : Maintenant , tu peux venir.

L'armée passe sous le commandement du général Canrobert. — investissement de Sébastopol. — Ouverture de la tranchée. — Bombardement par terre et par mer.

Soit en réalité, soit par l'esprit et la pensée, tout Paris assista aux obsèques du maréchal de Saint-Arnaud, pompeusement célébrées aux frais de l'État, et les restes du grand homme de guerre, surpris pat la mort dans son triomphe, allèrent s'abriter, pour le long sommeil, sous cette coupole des Invalides, qui recouvre tant de gloire. Une circonstance singulière signala ces remarquables funérailles. Un professeur au Gymnase militaire s'était rendu, pour voir le cortège, chez son fils, compositeur de musique, donl l'appartement avait un balcon sur le boulevard Beaumarchais. Dès que parut la tête du défilé, le professeur, qui avait été intimement lié avec l'illustre défunt, donna des signes de la plus vive émotion, et fut en proie à une sorte de fièvre. Ces symptômes devinrent d'instant en instant plus alarmants, et lorsque s'avança le char funèbre, l'ami du maréchal, pâle comme la tombe, s'affaissa sur un fauteuil placé à la hâte derrière lui. Il avait cessé d'exister.

* Cependant, le commandement de l'armée, remis par le maréchal

Saint- Arnaud au général Canrobert, était confirmé à ce dernier par un décret impérial. Ce choix fut accueilli avec enthousiasme par les troupes, qui connaissaient l'indomptable énergie, le brillant courage et la science stratégique du nouveau chef, mûri de bonne heure sur cette terre d'Afrique, pépinière d'habiles généraux. Sous son commandement, l'armée, retrempée par la victoire, entreprit immédiatement l'investissement de Sébastopol.

Au commencement d'octobre, le bruit s'était généralement répandu que le boulevard de la Russie dans la mer Noire était tombé par surprise entre les mains des alliés, avec ses canons, son arsenal, ses immenses approvisionnements, la flotte enfermée dans son port, et que la garnison, laissée libre de se retirer, avait préféré demeurer prisonnière. Quelque incroyable que fût cette nouvelle (fui circula

en Europe avec la rapidité d'une traînée de poudre, elle paraissait venir de sources si authentiques, elle répondait si bien au vœu général, qu'elle fut accueillie partout comme une suite merveilleuse de l'heureuse chance avec laquelle l'armée de la civilisation avait opéré en Crimée un débarquement des plus difficiles, délogé de positions en apparence inexpugnables une force de 50,000 hommes, appuyée par une formidable artillerie, et frappé de terreur, au seul aspect ^de ses drapeaux, l'ennemi démoralisé. Constantinople, exaltant de Ijoie, s'illumina pendant huit jours; Marseille, la cité phocéenne, sentinelle penchée vers l'Orient pour en recueillir tous les bruits, répondit par des tressaillements à cet éclat d'allégresse; Paris luimême s'émut, et Londres, par l'agitation de ses banquets et de ses meetings, montra la part que prenait l'Angleterre à ce gigantesque événement.

Pendant plusieurs jours, les canonniers des Invalides restèrent, mèche allumée, près de leurs pièces, attendant l'ordre d'y mettre le feu. Cet ordre ne vint pas, car aucune dépêche officielle ne confirma la grande nouvelle, et, en remontant à la source de tout ce bruit, on acquit la conviction que l'Europe entière avait été dupe d'une mystification imaginée par un Tartare obscur et resté inconnu.

C'est qu'en effet Sébastopol n'était pas une de ces villes qui se prennent en un jour, en une semaine, en un mois. Assise sur le roc, entourée de murailles de granit, présentant un front immense garni de 4-00 bouches à feu d'une énorme puissance, défendue par six forteresses pourvues chacune de 100 à 190 canons, renfermant une armée entière, ne pouvant être complètement investie et communiquant par conséquent avec le dehors, disposant des ressources considérables, en hommes et en munitions, de sa flotte sacrifiée comme inutile, correspondant avec une armée extérieure dont les continuelles attaques occupaient les assiégeants, elle était dans des conditions de résistance dont les sièges les plus mémorables de l'histoire n'offrent pas d'exemple et qui devaient faire de sa réduction Un événement d'une incalculable portée. En 1793, la ville de Valenciennes supporta, pendant 42 jours et 42 nuits, un bombardement continu; 180,000 projectiles, dont 48,000 bombes, tombèrent dans son enceinte. Elle était assiégée par deux armées alliées. Le feu des Anglais était dirigé par le colonel Congrève, inventeur des fusées qui portent son nom; celui des Autrichiens, par le célèbre baron de Unterberger. L'armée de siège comptait 100,000 hommes, 344 canons et mortiers, tandis que la place n'était défendue que par 10,000 hommes et 176 canons. La nature du terrain était excellente; les impériaux avaient en abondance vivres et munitions; l'investissement était complet Cependant le duc d'York et ses alliés demeurèrent six semaines

— oS —

devant ces murs foudroyés et ne purent entrer dans la ville qu'à la suite d'une capitulation. Gaëte, en Italie, à laquelle, il est vrai, une ceinture de rochsrs formait un solide rempart, résista trois mois à une armée aguerrie, commandée par Masséna. Dans la citadelle d'Anvers, simple fort isolé, une poignée de Hollandais tint tête pendant cinquante jours à des forces considérables, pourvues d'un matériel puissant et d'excellents officiers du génie. Enfin, le siège de Silistrie, où l'ennemi ne put prendre même un seul des ouvrages extérieurs, prouve la force de résistance qu'ont des soldats braves — et les Russes le sont — derrière de bons retranchements.

Pour avoir une idée des ressources que les assiégés tirèrent de la flotte russe immobilisée, il faut savoir que cette flotte se compost de vaisseaux de ligne, savoir : Douze- Apôtres, 120 canons; Park, 120; Trois - Saints , 120; Wladimir, 120; Grand -Duc -Constantin, 120; Swiutoslaw, 100; Rostislaw, 100; Uriel, 84; Çhahrié, 84; Yagudiel, 84; Salathiel, 84; Trois -Patriarches, 84; Trosviatiialia, 84; Varna, 84; Gabriel, 84; Impératrice-Marie, 84; Tchesmé, 80, plus 4 frégates, 5 corvettes ou bricks, 82 bâtiments de rang inférieur et 12 vapeurs ; soit, en résumé, 108 bâtiments, représentant au moins 2,200 bouches à feu de tout calibre. L'armée de siège était composée de 60,000 Français, dont 3,000 hommes de cavalerie, de 30,000 Anglais et de 14,000 Turcs. Elle était appuyée par une flotte comprenant 25 vaisseaux de ligne français : la Ville-de-Paris, le Mogador, le Napoléon, le Montêzuma, le Charlemagne, le Vauban, le Montébello, le Eenri IV, le Cacique, le Jean-Bart, VInfernal, la Pofnone, le Pluton, le Descartes et la Mouette,; 10 vaisseaux de ligne anglais, 29 frégates, corvettes, etc., à voiles ou à vapeur, dont 15 françaises et 44 anglaises, soit 54 bâtiments de guerre , auxquels furent réunis 6 vaisseaux turcs. tLes approvisionnements par mer étaient assurés; des bâtiments-hôpitaux se tenaient prêts à transporter à Constantinople malades et blessés; le service médical était merveilleusement organisé, et les aumôniers qui , avec leur chef , l'abbé Parabère, à cheval sur un canon, avaient suivi les zouaves à travers la mitraille sur les hauteurs inaccessibles de l'Aima, assuraient à ceux qui devaient trouver devant Sébastopol une mort glorieuse tous les secours de la religion.

Sur le Danube et en Asie , la guerre se bornait à de simples reconnaissances et à quelques escarmouches. Omer-Pacha avait suspendu sa marche agressive dans la Daorudscha. Tout se taisait pour être attentif au drame qui se jouait en Crimée.

Le 1er octobre, furent réglées d'une manière définitive les dispositions du siège. L'armée française fut chargée de la gauche et l'armée inglaise de la droite des attaques contre la place. L'armée française

fut divisée en deux corps : l'un, d'observation, composé des iM et 2e divisions, commandé par le général Bosquet, occupa les positions dominant les vallées de Balaclava et de la Tchernaya; il se reliait par sa gauche près d'Inkermann aux Anglais, et était destiné à protéger les opérations du siège contre les entreprises d'une armée de secours venant de l'intérieur de la Crimée.

L'autre corps, formé des 3e et 4e divisions, sous les ordres du général Forez , fut spécialement chargé d^s travaux du siège. La division turque était destinée à servir de réserve, selon le cas, à l'un ou l'autre de ces deux corps. La 4e division devant s'éloigner de la baie de Kamîesch pour prendre ses positions de siège , quatre bataillons appartenant aux l*e, 2e et 3e divisions françaises et à la division turque furent placés autour de cette baie pour assurer au besoin la sécurité de débarquement et pour fournir le service et les corvées nécessaires. Ces bataillons furent placés sous les ordres du lieutenant-colonel d'étatmajor Raoult. La 4e division vint prendre position à 3,000 mètres de îa ville, appuyant sa gauche à la mer vers la petite baie de Strelitza, et sa droite à 3,200 mètres de là, à une grande construction dite la Maison Blanche.

L'armée anglaise opéra son mouvement de concentration vers la droite pour prendre ses positions définitives ; elle appuya sa gauche, formée des divisions England, au grand ravin de Sébastopol, séparant les deux attaques française et anglaise, et sa droite, formée par la divl» sion Lacy-Evans, aux escarpements d'Inkermann. Le centre se composait des divisions Cathcart et duc de Cambridge, ayant en avant d'elles la division légère George Brown, et en arrière les grands parcs de l'artillerie et du génie, ainsi qu'un corps de cavalerie. Dans une des premières reconnaissances, un corps de 600 hommes de troupes eusses fut battu et mis en fuite. Le capitaine de Dampierre, officier d'ordonnance du général Bosquet, s'étant égaré et jeté très-près de la jplace, fut fait prisonnier par un poste cosaque. Dans une autre reconnaissance le capitaine du génie Schmitz fut tué par un boulet.

Les reconnaissances et le feu ouvert sur elles ayant démontré que la place avait un armement considérable, composé de pièces de trèsfort calibre et de grande portée, on fit débarquer de l'escadre, pour prendre part aux opérations du siège, 30 bouches à feu, dont vingt canons de 30 et dix obusiers de 22, ainsi que trente fuséens d'artillerie de marine; 1000 marins furent mis à terre avec ces pièces , 500 pour les servir et 500 pour les soutenir. Le capitaine de vaisseau Rigaud de Genouilly, de la Ville- de-Paris, en prit le commandement.

Après plusieurs petits combats dans lesquels les Russes eurent coiïfr > tamment le dessous, la tranchée fut ouverte le 9 octoèce à $ heures du soir, par 1600 travailleurs divisés en reprises, favorisés par un

vent violent et par l'obscurité que la lune empêchait toutefois d'être complète, ces travaux parurent ne pas être aperçus de l'ennemi et n'en furent nullement inquiétés. 936 mètres de boyaux ou gabion nades furent ouverts dans la nuit à une profondeur suffisante pour qu'au point du jour les hommes fussent à couvert. Le lieutenantcolonel d'état-major Raoult était major de tranchée; les colonels Lebœnf, de l'artillerie, et Trépier, du génie, étaient chargés, sous les ordres des généraux Thiry et Bizot, de la direction de leur arme.

Le lendemain, le feu de la place commença avec une vivacité extrême. Mal dirigé d'abord, il ne tarda pas à prendre plus de précision et continua pendant la nuit. Trois points se faisaient remarquer par leur puissance : le bastion du Mât, sur la droite; le bastion de la Tour au centre, et celui de la Quarantaine qui enfilait diverses parties des ouvrages des assiégeants. Plusieurs sorties commencèrent à inquiéter les travaux. Le 11, un blâment autrichien, chargé de vivres pour l'administration, fut pi©àsé par le vent sous le feu de la itface, qui l'accabla de projectiles. Il y échappa heureusement et vint s échouer en arrière de la gauche de la 4e division. La marine le renfloua pendant la nuit sous la protection d'un bataillon du 74e de lignes Le 14, le feu de ia place, partant de tous les points ayant des vues sur les ouvrages français, fut d'une vivacité extrême. De une heure à deux de l'après-midi, il y eut environ 800 coups : canons, obusiers et mortiers. Les travaux furent forcément suspendus, néanmoins ce tir excessif n'occasionna que peu de pertes et de dégâts. Le 16, les batteries furent mises en état de faire feu. Le feu de la place était toujours très- vif. N'obtenant pas du tir de plein fouet et à ricochet l'effet qu'il s'en promettait, l'ennemi lui fit succéder un tir à bombes fréquent qui devint fort juste.

Le 17, à 6 heures du matin, au signal de trois bombes tirées coup sur coup par la batterie française n° 3, le feu est ouvert simultanément par toutes les batteries françaises et anglaises ; 53 pièces du côté des Français et 73 du côté des Anglais ; total 126 pièces. La place répondit aussitôt très-vivement de toutes les batteries ayant des vues sur les deux attaques et dont l'armement ne pouvait être évalué à moins de 250 pièces. Pendant vingt jours que les Russes avaient tiré sans qu'il fût possible de leur répondre, ils avaient tellement rectifié leur tir que dans plusieurs batteries anglaises et françaises les boulets ennemis entraient d'abord par les embrasures comme si on les jetait avec la main. Une pièce venait d'être mise en position lorsqu'un boulet l'atteint et la renverse. Elle est remplacée par une autre. Cette fois c'est dans la guéule même du canon que pénètre le projectile moscovite; mais comme il est d'un calibre trop fort, il n'y peut entrer |u'à moitié. La pièce si singulièrement enclouée est portée comme

une curiosité dans la tente du général en chef. Dans le commencement les Russes poussaient la témérité jusqu'à tirer à découvert; mais les nombreux tirailleurs armés de carabines Minié, organisés sous le nom de francs tireurs, devaient bientôt les faire repentir de cette audace. Pendant trois heures, le feu continua avec la même vivacité de part et d'autre, sans qu'on pût encore constater aucun résultat, lorsqu'à 9 heures i;2 une bombe, tombant sur le magasin à poudre de la batterie n° 4, le crève et le fait sauter. Malheureusement cette poudrière était l'une des plus importantes, et 'son explosion, accueillie par leshurrahs de l'ennemi qui redouble son feu, désorganise la batterie et tue ou blesse une centaine d'hommes. Trois quarts d'heure après, une caisse à gargousses fait explosion dans la batterie n° 1, servie par la.marine. A 10 heures les batteries françaises, sur lesquelles se concentre le feu de l'ennemi, ne pouvant, réduites à trois, répondre sans désavantage au canon de la place, cessent momentanément leur feu; celui des Anglais continue. Vers 3 heures de l'aprèsmidi, un magasin très-considérable de la grande batterie russe dite du Redan, en face des Anglais, fait explosion, et n'y laisse que trois pièces en état de tirer. A k heures, un caisson de munitions saute en arrière de la batterie de droite des Anglais. C'est la quatrième explosion de cette brûlante journée.

Il avait été décidé, seulement la veille au soir, que les escadres feraient diversion en attaquant les batteries de la marine les plus extérieures, principalement la formidable batterie de la Quarantaine. Afin que tous les vaisseaux pussent prendre position, on avait déterminé une ligne courbe se dirigeant vers le nord nord-est ; les bâti ments français au sud, deux vaisseaux turcs ensuite, puis les anglais. Les quinze vaisseaux français s'étaient placés sur deux lignes trèsrapprochées pour laisser un espace suffisant aux marines alliées. A midi et demi, la bombarde le Y autour, embossée dans une petite crique, commença le feu, qui fut pour les Russes le signal du leur. Ils s'attachèrent à diriger leur tir vers un groupe très-compacte formé par la Ville-de-Paris, le Valmy, le Friedland et le Jupiter. Au milieu d'une grêle de boulets et d'obus qui pleuvaient sur les vaisseaux $t dont beaucoup allaient tomber à cinq ou six cents mètres plus loin, le Jupiter seul fut préservé. La Ville-de-Paris reçut un grand nombre de boulets : un obus qui, après avoir traversé le pont de la dunette, éclata par-dessous, détruisit toutes les chambres et enleva le tiers des planches de la dunette avec tous ceux qui se trouvaient dessus ; l'amiral Hamelin, le chef d'état-major, etc. L'amiral, par un hasard miraculeux, n'eut aucun mal; mais de ses quatre aides-decamp, l'un, le capitaine Sommeillé, fut coupé en deux; un autre eut @s deux jambes emportées; un aspirant égyptien fut tué. Ce vaisseau

eut 10 hommes tués et 30 blessés; hValmy, 4 tués et 30 blessés ; -.le Montébello, 10 tués et 30 blessés; leFriedland, 11 tués et 35 bles>* sés; le Charlemagne,,2 tués et 43 blessés. Les autres vaisseaux éprou* vèrent moins de pertes. Parmi les vaisseaux anglais, la Rétribution eut son grand mât coupé en deux. L'Albion, le Sam-Pareil, VAyor memnon, le Bellérophon, vaisseau qui conduisit Napoléon à Saintes Hélène, eurent un assez grand nombre de morts et de blessés. Les pertes étaient bien plus considérables du côté des Russes, dont les ouvrages étaient démantelés. Le but que se proposait la flotte dans cette attaque avait été atteint par l'extinction du feu des batteries de la Quarantaine qui gênait beaucoup les opérations françaises. Les batteries de mer se trouvaient réduites en silence ; une partie de 1& garnison avait été occupée de ce côté, et cette heureuse diversion avait prêté à l'armée de terre une assistance matérielle et morale. Les Busses n'avaient pas. fermé l'entrée du port de Sébastopel en y coulant cinq vaisseaux et deux frégates; les vaisseaux des escadres, après le premier feu essuyé, eussent pu donner dans les passes avec succès, venir s'échouer au fond du port et se mettre en communication avec l'armée; mais la mesure extrême prise par l'ennemi de sacrifier: une partie de sa flotte eut pour résultat de retarder sa perte, et, après avoir accompli leur œuvre, les escadres retournèrejat à leur naouil filage.

Dans le précédent chapitre nous avons dit que ce qui empêchait la» flotte alliée de communiquer avec l'armée, c'était l'obstacle formé par les cinq vaisseaux et les deux frégates que les Russes avaient cou? lés à l'entrée du port. La passe de Sébastopol a partout de 40 à 50. pieds de profondeur; généralement un vaisseau de ligne a en moyenne? 25 pieds environ dans l'eau, et autant dehors. Les bâtiments coulés, arrivaient donc au ras de l'eau, et pour passer il eut fallu d'abord attaquer cette digue sous-marine. La masse représentée par les cinq, vaisseaux et les deux frégates équivalait à 21,700 tonneaux ou 21 millions 700,000 kilogrammes. Il.est aisé de comprendre qu'il n'existe, pas de machines capables de soulever, un poids aussi considérable., bans des circonstances analogues, on a donc ordinairement recours à la mine. Des charges de 50, de 100, de 1,000 kilogrammes dfi: poudre sont enfermées dans des cylindres en fer forgé terminés en cône. Aux extrémités, deux ouvertures sont pratiquées , l'une pour ntroduire la poudre , l'autre pour recevoir un tube renfermant la charge d'amorce. Cette charge est formée par 85 grammes environ de poudre fine à laquelle le feu est porté ou par des fusées spéciales ou par des saucissons de mines, ou enfin à l'aide de l'électricité. Au moyen d'une batterie galvanique à courant constant, on produit à

150, à 200 mètres de distaneerignîtion instantanée d'un fil de pTatirre qni enflamme la charge de poudre. L'explosion des barils de fer , que des plongeurs ont convenablement logés dans le corps- des navires, démolit quelquefois d'un seul coup cette sorte d'ëstaeade, ou' d'à moins ouvre des bordages qui rendent plus faciles les opérations ultérieures, La mer, passant par ces ouvertures, enlève la vase accumulée et' les autres obstacles. Puis, à l'aide de scaphandres ou cloches à plongeurs, on retire les canons et les matériaux coulés à fond.

On voit: qu'on no pouvait songer pour le moment à débarrasser la passe de ces vaisseaux, dont on n'apercevait que les sommets des mâts et dont lès Rtrsses avaient utilisé le matériel pour armer leurs fortifications du côté de terre avec les gros canons servis par les marins. Les-'alliés, de leur côté, avaient à terre des batteries de marine servies part, 600 matelots. Ainsi le siège de Sébastopol offre cet exemple, peut-être unique dans l'histoire militaire, d'officiers et marins quittant leur élément naturel, la mer, pour se livrer combat sur terre avec leur artillerie navale.

Les vaisseaux échoués obstruant la passe, le fort Constantin empêchant l'investissement au nord, la difficulté d'ouvrir des tranchées dans le roc vif, la puissance des bouches à feu ennemies, tout se réunissait pour accroître les difficultés sans cesse renaissantes devant les assiégeants. On ne se fait pas d'idée des opérations complexes qu'exige le siège d'une place importante. Pour nos lecteurs peu versés dans l'art milftaire nous croyons devoir les résumer en quelques lignes.

Lorsqu'à la suite d'une opération de guerre quelconque, on a résolu ïe siège d'une place forte, on commence par la resserrer, c'est-à-dire qu'on s'en approche en rétrécissant le terrain dans le milieu duquel peuvent se mouvoir les défenseurs, où l'ennemi tient encore la campagne, absolument comme les chasseurs resserrent le repaire d'une bête fauve. On rassemble ensuite le matériel de siège : les fascines, fagots de bois destinés à soutenir les terres jetées en avant des tranchées; les gabions, paniers remplis de terre qu'on place debout pour former les batteries, garantir les travailleurs, dessiner les embrasîures ; les sacs à terre, employés pour amortir les coups de la place, it dont on fait usage surtout sur les terrains rocailleux, quand la naiure du sol empêche de faire des tranchées. On forme après cela les parcs ou emplacements à l'abri du feu de l'ennemi, et dans lesquels on réunit les bouches à feu de gros calibre, les boulets, bombes, obus, poudres, grenades, artifices. Une fois ees préliminaires terminés, lorsqu'on connaît parfaitement les abords de la place, lorsqu'on a un bon plan des ouvrages, qu'on n'ignore ni les côtés forts ni les côtés faibles, on combine le plan d'attaque. Mais quand sur toutes

ces choses on n'a que d'imparfaites notions, il faut procéder plus lentement, et envoyer des reconnaissances pour protéger les officiers du génie, de l'artillerie et d'état-major chargés de s'approcher assez pour dessiner, apprécier, en un mot reconnaître les ouvrages avancés et le corps de place. A Sébastopol, on se trouvait dans ce dernier cas : la place n'était pas connue ; on ignorait si depuis quelques mois des fortifications n'avaient pas été entreprises ; il fallut donc procéder avec prudence. C'est dans une de ces reconnaissances, faite le 6 octobre par un bataillon du 19e de ligne, que le capitaine du génie Schmilt perdit noblement la vie ayant eu la cuisse emportée par un boulet parti de la place, tandis qu'il dessinait le terrain.

Nous avons supposé que rien n'entravait les travaux des assiégeants, mais il en est autrement. Une garnison nombreuse fait de fréquentes sorties de jour et de nuit, qu'il faut sans cesse combattre et ramener dans la ville. An point où nous arrivons, les troupes de siège investissent la place, c'est-à-dire qu'elles rejettent les défenseurs, par la force s'il est nécessaire, dans l'intérieur des fortifications du corps de place ou des ouvrages avancés. L'investissement est plus ou moins complet. Lorsqu'on peut le compléter entièrement, les assiégés ne peuvent faire entrer dans leurs murs ni renforts ni munitions de guerre et de bouche. Nous avons dit que l'investissement de Sébastopol était incomplet. Seulement on avait pu couper l'aqueduc portant de l'eau à la ville, qui avait beaucoup à souffrir du manque de cet indispensable élément.

Après l'investissement, vient une des opérations les plus difficiles, Youverture de la tranchée. Lorsque la garnison d'une place est forte par le nombre et par le moral surtout, elle fait tout oe qu'elle peut pour découvrir de quel côté aura lieu l'ouverture de la tranchée et pour y mettre des obstacles, soit par le feu des pièces de ses ouvrages avancés et du corps de place, soit par des sorties combinées. L'ouverture de la tranchée se fait la nuit et à environ 5 ou 600 mètres de la place, à moins que les difficultés du terrain ne s'y opposent ; dans ce cas, on commence sur un 'point plus éloigné. Désignés d'avance dans les régiments, les travailleurs sont conduits en silence ; ils portent les outils nécessaires, pelles, pioches et fascines ; des détachements armés sont établis à proximité des travaux pour les soutenir contre les sorties. Les officiers du génie et d'état-major désignent aux hommes l'emplacement qu'ils doivent occuper et on procède à creuser la terre. Chaque travailleur s'enterre le plus promptement pos« sible, plaçant devant lui, du côté de la place, sa fascine sur laquelle il jette les pelletées qu'il retire de l'excavation. Dès que la tranchée est feiite de façon à garantir les travailleurs des boulets et obus, [d'autres soldats viennent perfectionner les travaux.

£a première parallèle achevée, on s'avance en zigzag vers la place ou les ouvrages avancés que l'on doit attaquer d'abord, en ayant soin de se défiler; c'est ce qu'on appelle cheminer. Ce cheminement se fait en garantissant les soldats du génie qui en sont chargés par un énorme gabion qu'ils poussent devant eux pour éviter les projectiles. C'est une opération très-dangereuse. De la première on passe ainsi à la seconde parallèle; puis, lorsqu'on juge être assez près de la place pour pouvoir agir efficacement par le tir, on établit des batteries dans la situation 1& g?fus favorable : c'est l'affaire de l'artillerie. Quelquefois on construit des batteries dès la première parallèle, surtout des batteries armées de mortiers qui lancent des bombes sur les ouvrages et sur la place. C'est habituellement pendant cette première période des opérations du siège que les défenseurs essaient de sortir pour ruiner les ouvrages, combler les tranchées, s'emparer des batteries, détruire le matériel, enclouer les pièces. Dans ces sorties, d'après le rapport même du général Menschikoff, la garnison russe perdit 500 hommes et plusieurs officiers supérieurs, notamment l'amiral Korniloff, chef de l'état-major à bord de l'escadre qui détruis^ la flotte turque à Sinope et qui depuis commandait le fort Constantin. L'amiral Nachimoff, commandant de cette escadre, fut grièvement blessé.

Les batteries établies, le feu commence. Les ouvrages avancés ruinés et rendus inhabitables pour l'ennemi ou enlevés de vive force, on chemine sur le chemin couvert en s'approchant de plus en plus de la place. Quelquefois les défenseurs essaient des travaux souterrains ayant pour but de déboucher, sans être aperçus des assiégeants, au milieu de leurs travaux , mais il est rare que ces attaques réussissent. Quelquefois aussi les assiégés contre-minent dans la direction où ils entendent le bruit des travaux, et il s'engage sous terre de terribles combats. Une fois parvenu sur le glacis ou chemin couvert, l'assiégeant s'y établit fortement; c'est ce qu'on appelle couronner le chemin couvert ; puis il y construit ses batteries de brèche, les arme, et, tout étant disposé, le feu de la place étant éteint soit parce que les bouches à feu en batterie sur les remparts ont été démontées, soit parce a.ue les artilleurs ont été tués , il procède à la brèche. En quelques heures, surtout quand on possède, comme à Sébastopol, des moyens aussi prodigieux, des pièces d'un calibre aussi fort, on pratique, par l'éboulement des murs et des terres, une brèche assez large pour donner passage de front à une ou deux compagnies. La brèche» reconnue par les officiers du génie, étant déclarée praticable, on somme la place de se rendre, et si les défenseurs refusent, on dispose tout pour Y assaut.

Des troupes sont désignées pour cette rude opération. Les soldats s'empressent de se faire inscrire cour y prendre part, car ce grand

péril est un grand honneur. D'autres troupes sont désignées pour les soutenir dans les boyaux de tranchée ; toute l'armée attaquante prend les armes. A un signal donné, les premières colonnes s'élancent au pas de course, opèrent la descente du fossé, gravissent la brèche et cherchent à se loger sur les remparts mêmes du corps de la place, soutenues ou remplacées par d'autres colonnes. Souvent on a encore à combattre l'ennemi qui, comme à Sébastopol, a élevé dans l'intérieur de la ville des fortifications nouvelles et s'est retranché jusque dans les maisons.

Tel est l'ensemble des opérations d'un siège régulier.. Souvent un nége dure fort longtemps. À ceux que nous avons précédemment cités, il faut ajouter Dantzig et Saragosse qui , sous l'Empire, se so at défendus de cinq à six mois. Si l'on songe à tous les soins qu'exigent ces opérations complexes, les approvisionnements de bouche et de munitions, le service sanitaire et chirurgical, on comprendra quels soins multipliés occupent un général en chef et quelle forte tête il lui faut pour ne pas être au-dessous d'une telle tâche! Heureusement 1 armée assiégeante était, comme nous l'avons dit, pleine de confiance dans son chef. C'est ici l'occasion d'esquisser en quelques traits la vie du général de l'armée d'Orient.

Né en 1809 dans le département du Lot, à quelques lieues du village qui donna le jour à Murât, François Certain-Canrobert entra en novembre 1826 à l'école de Saint-Cyr, s'y distingua parmi les plus studieux élèves, en sortit en 1828 pour être placé comme sous-lieutenant au 47e de ligne, passa lieutenant le 20 juin 1832 et s'embarqua en 1835 pour l'Afrique, où, dans la province d'Oran, depuis la triste affaire de la Macta, Abd-el-Kader tenait nos armes en échec. Il prit part à l'expédition de Mascara, suivit les mouvements dirigés par les généraux Glauzel, d'Arlanges et Létang. La prise de Tlemcen, l'expédition du Chéliff, celle d'Aarchgoun, de la Mina, le ravitaillement de Tlemcen, les combats de Sidi-Yacoub, de la Taffna, de la Sikkah ré;, vêlèrent ses brillantes qualités militaires et lui valurent, le 26 avril 1837, le grade de capitaine. Passé la même année dans la province de Constantine, où le duc de Nemours et le général Damrémont se préparaient à laver un sanglant affront, il reçut, à l'assaut de cette place, un coup de feu à la jambe à côté du colonel Combes, vieux soldat de l'île d'Elbe dont il était officier d'ordonnance et qui fut lui-même mortellement blessé sur la brèche. Avant de quitter la vie, le colonel Combes recommanda le jeune capitaine au maréchal Vallée, comme un officier plein d'avenir.

Rentré en France en 1839 avec la croix, Canrobert fut chargé d'organiser pour la légion étrangère un bataillon tiré des bandes espagnoles refoulées avec Cabrera sur le territoire français. Grâce à sa per-

sévérante activité, ces débris de guerre civile formèrent promptement une troupe capable de s'associer à nos combats. Au camp de Saint- Omer, en 1840, Canrobert rédige avec succès, par ordre du duc d'Orléans, un manuel militaire. En 1841, il retourne en Afrique avec le 6e bataillon de chasseurs à pied, et se signale au combat des cols de Mouzaïa et du Gontas, ainsi que dans la lutte opiniâtre contre lesBeni- Menasser. Chef de bataillon au 15e léger le 22 mai 1842, il tient la campagne sur les rives du Cheliff à la tête du 5e bataillon de chasseurs, et, sous les ordres du général Gentil, prend part à l'affaire des Grottes, à celle des Sbéah et à plusieurs combats sur le Riou. En 1843, tantôt avec le 3e, tantôt avec le 5e bataillon de chasseurs, il ac- » compagne le colonel Cavaignac dans l'expédition de l'Ouarensis, le général Bourjolly dans sa marche contre les Flittas, et dans le pays des Kabyles de Garboussa. Depuis deux ans officier de la Légion d'honneur, il est, en 1845, employé contre Bou-Maza par le colonel de Saint-Arnaud, succédant au colonel Cavaignac dans le commandement d'Orléansville. Les affaires de Bahl, d'Oued-Metmour, d'Oued-Gri, d'Oued- Senzig, le mettent brillamment en relief. Avec 250 baïonnettes, il tient tête à 4,000 hommes qui ne peuvent l'entamer. Lieutenant-colonel le 26 octobre, il se voit bloqué par des Kabyles dans la ville de Tenez, où il venait de remplacer le colonel Claparède, et se dégage par un coup hardi. En huit mois, il pacifie tout le pays soulevé, et, sur le terrain de ses conquêtes, il reçoit les épaulettes de colonel. Après avoir commandé le 2e de ligne , il passe , le 31 mars 1848, au 2e régiment de la légion étrangère et occupe Bat'hna. Mis par le général Herbillon à la tête d'une colonne chargée de châtier les montagnards de l'Aurès, il surprend l'ennemi au pied du Djebel-Chelia, le pousse l'épée dans les reins jusqu'à Kebech, dans l'Àmar-Kraddou, et fait prisonnier le bey Ahmed. De retour à Bathna, il va prendre à Aumale le commandement du régiment de zouaves, et avec ces braves soumet les Kabyles et les tribus remuantes du Jurjura. En 1849, le choléra sévit sur les troupes qu'il conduit à Zaatcha. Il se multiplie, soigne les malades, encourage les blessés, relève le moral de tous, jette un renfort dans la ville de Bou-Sada bloquée, trompe l'ennemi qui lui barre le passage en annonçant qu'il porte avec lui la peste et qu'il la donnera à ses assaillants, attaque Zaatcha, monte le premier à l'assaut, voit périr à ses côtés 16 des 20 officiers et soldats qui l'ont suivi, s'empare de la ville, et reçoit en récompense sa nomination comme commandeur de la Légion d'honneur. Après le combat de Narah, il est élevé, le 13 janvier 1850, au grade de général de brigade, vient à Paris commander une brigade d'infanterie, est attaché en qualité d'aide de camp au président de la république, et nommé, le 14 janvier 1853, général de division. Trois mois après, il

est appelé au commandement d'une division d'infanterie au camp d'Helfaut et désigné pour inspecter le 5e arrondissement de la même <irme. Placé en dernier lieu à la tête de la lre division d'infanterie de fermée d'Orient, il y joua, depuis le commencement delà guerre, mn rôle des plus actifs, soit en préparant la difficile opération du débarquement, soit en contribuant puissamment à la victoire de l'Aima, où il reçut une nouvelle blessure. Le maréchal Saint-Arnaud qui le connaissait bien, avait dans sa bravoure et ses talents une confiance absolue, et, avant son départ, le jeune général semblait luimême pressentir, en se livrantau dépôt de la guerre à de profondes études sur le théâtre de l'expédition, qu'il lui était réservé déplanter sur les murs de Sébastopol le drapeau de la France et de la civilisation.

A la suite de la chaude journée du 17 octobre, le général Canrobert adressa à l'amiral Hamelin la lettre suivante :

a Devant Sébastopol 18 octobre 1854.

« Mon cher amiral, en rentrant à mon bivouac, je m'empresse de vous adresser les remercîments de l'armée et le mien tout particulièrement, pour le vigoureux concours que vos vaisseaux lui ont prêté hier. Il ajoute à la dette que nous avons, d'ancienne date, contractée envers la flotte, et soyez sûr que, le cas échéant, tous s'empresseraient de l'acquitter.

« J'ai appris avec de vifs regrets que vous aviez perdu deux officiers île votre état-major, et qu'entre tous les vaisseaux qui ont fait des )ertes, la Ville-de-Paris est celui qui a le plus souffert. C'est un nonleur qui appartenait au vaisseau amiral, et je ne crains pas d'en féliciter vos officiers et votre équipage.

« Je ne terminerai pas cette lattre sans vous dire combien je suis satisfait de l'énergique conduite de vos marins à terre et cte l'excellent esprit qui les anime.

« Recevez, etc. k Signé : Canrobert. »

Pour donner une idée du bombardement de Sébastopol le 17 octobre, nous citerons ce fait que le vacarme était parfaitement entendu à Balaclava, éloignée de 56 kilomètres , et qu'un grand nombre de vitres furent brisées dans cette ville. Pendant la nuit, la pluie de boulets rouges, de fusées et d'obus, reflétée au loin dans la mer, offrait l'image de l'éruption d'un volcan. Près des remparts, la terre tremblait comme un drap qu'on secoùe, et les boulets sifflaient en l'air comme des oiseaux de proie.

A la suite du bombardement, les travaux de siège continuèrent activement. Les francs tireurs commençaient à tuer a^ec leurs carabi*

nés Minié tous les artilleurs qui se montraient dans les batteries ennemies, en sorte que les Russes se virent obligés de faire servir leur» pièces par des soldats d'infanterie, et même plus tard par des forçats^ dont, à l'aide de longues vues , on apercevait les têtes rases dans le§ embrasures. L'immense supériorité du tir des carabines des francf tireurs tient surtout à l'emploi d'un projectile allongé, rendu possi* ble par deux modes différents de forcement, savoir : le forcement par aplatissement, par le choc de la baguette, et le forcement par dilatation, par l'action de la charge enflammée dans un creux réservé à la partie postérieure du projectile. Ce système est maintenant adopté en Froce pour l'armement des vingt bataillons de chasseurs à pied, les trois régiments de zouaves , pour l'infanterie de marine et pour les mousquetons de l'artillerie. Abattus par ce tir d'une étonnante précision, les Russes se gardaient bien de tirer à découvert; ils avaient, au contraire , établi des sortes de portières fermant *eurs embrasures après chaque coup tiré ; mais cet obstacle n'arrêtait pas les francs tireurs. Calculant le temps que mettaient les artilleurs à charger, ils attendaient, l'arme au bras, que la portière s'ouvrît, et alors la tête ou le bras qui se montrait recevait immédiatement une balle. Cependant un vieux seigneur russe avait encore la témérité de faire traîner à bras, ehaque jour, une pièce hors de l'enceinte, et de se donner le plaisir d'y mettre le feu lui-même; les servants tombaient à tout instant, mais il les remplaçait aussitôt. Comme il se couvrait d'un burnous blanc, afin de mieux attirer les regards, tes Français le nommaient le Singe blanc. Un autre individu, placé en vigie au sommet d'un mât îrès-élevé pour pouvoir, de la ville, plonger dans les tranchées , était appelé le Singe vert. Ces deux personnages servaient de point de mire aux carabines. Les Russes faisaient travailler à leurs fortifications les femmes et les enfants ; on voyait les jeunes filles apporter des paniers ïemplis de terre : les Français avaient la galanterie de ne pas tirer sur îes travailleuses, et un motif d'humanité les portait aussi à épargner les enfants qu'on envoyait avec de petits tonnelets puiser de l'eau à un ruisseau hors de la ville. Précédemment, ils avaient accordé aux Amames et aux enfants l'autorisation de se retirer, et un grand nombre avait profité de cette permission pour fuir les horreurs du siège. Le général avait également fait demander au commandant de la place où étaient les hôpitaux, afin de les épargner. Malgré l'attention apportée à ne pas atteindre l'asile des malades et des blessés , les bombes mirent le feu à un grand hôpital, et 2,000 malheureux qui s'y trouvaient furent dévorés par les flammes. Il est juste de dire que, si les alliés déployaient en toute occasion ces procédés qui enlèvent à la guerre Bon cachet de barbarie, les officiers russes n'y étaient pas non plus tomplétetement étrangers. Le capitaine Duval de Dampierre, tombé.

comme on l'a vu plus haut, au pouvoir de l'ennemi, ayant demandé à être conduit près d'un officier général russe, le pria de vouloir bien faire dire aux avant-postes français qu'il était prisonnier, mais sans blessures, afin de rassurer sa famille et ses amis. L'officier répondit avec courtoisie à M. de Dampierre qu'il avait pleine et entière confiance dans la loyauté des officiers français, et qu'il n'hésitait pas à lui accorder l'autorisation d'aller lui-même donner de ses nouvelles à ses amis, à la condition qu'il s'engagerait à revenir immédiatement. M. de Dampierre accepta avec reconnaissance, et, peu d'heures après, il revenait dans les lignes des avant-postes russes dégager sa parole et reprendre sa captivité. Des deux côtés, du reste, les blessés et les prisonniers recevaient sans distinction de nation les mêmes soins et les mêmes égards.

Le 21 octobre, douzième jour de tranchée ouverte, l'assiégé fit une sortie pendant la nuit dans l'intention d'enelouer les batteries françaises ; il pénétra dans les batteries 3 et 4. Déjà il avait encloué plusieurs pièces, lorsque les canonniers, sautant sur leurs armes, secondés^par la garde de tranchée, et très-vigoureusement surtout par la lre compagnie de voltigeurs du 74e, repoussèrent l'ennemi, qui laissa dans la tranchée bon nombre de morts et de blessés. Dans les combats qui eurent lieu le lendemain, les Anglais perdirent le lieutenant Ruthven et le lieutenant Greathead, deux braves officiers demarine. Le colonel Eood, des grenadiers de la garde , fut également frappé de mort. Le capitaine lord Dankellin , des gardes de Goldstream , fut fait prisonnier, et le duc de Saxe-Weimar reçut une blessure à la jambe.

Cependant, dans la crainte d'une éminente catastrophe, la Russie dirigeait vers la Crimée de nombreuses troupes pour faire diversion au siège en attaquant les armées alliées. Le 25 novembre, eut lieu une affaire importante que nous allons raconter avec quelques détails :

Les alliés occupaient entre Sébastopol et Baîaclava une ligne très-fortement retranchée, formée par des collines naturelles. En bas de ces retran* chemeots, et à peu près en droite ligne à travers la vallée, sont quatre mon* ticuîes s'élevant successivement l'un plus haut que l'autre, et dont le dernier et le plus élevé , qui rejoint la chaîne de montagnes en face } est appelé mont Canrobert, parce que c'est là que le général français joignit le général anglais après la marche sur Baîaclava. Chacun de ses monticules était occupé par les Tares, parce qu'il n'y avait pas d'autres troupes disponibles Les Turcs avaient élevé quelques retranchements en terre, et sur chacune de ces positions étaient deux ou trois canons. C'étaient des gros canons de la flotte, que les Anglais avaient prêtés aux Turcs, en ayant soin toutefois d'attacher à chaque redoute un artilleur anglais. 11 était évident que Menschikoff et Gorlschakoff avaient tâté cette route denuîs quelques jours, et probablement

quelques Cosaques étaient venus de sntt observer la faiblesse d'une position trop étendue pour que Tannée alliée pût la défendre, et occupée par leurs ennemis méprisés, les Turcs ; car en dépit de tous ks échecs qu'ils ont éprouvés sur le Danube, les Russes continuent à avoir -le plus ineffable mépris pour Jes champions du croissant.

Yers sept heures et demie du matin, un officier d'ordonnance arriva au quartier général prévenir qu'un fort parti de cavalerie russe, soutenu par de l'infanterie et de l'artillerie, était descendu dans la vallée, et avait déjà à peu près expulsé les Turcs de la redoute n° 1, c'est-à-dire la plus éloignée, celle du mont Canrobert, et que le feu était ouvert sur les trois autres redoutes, qui seraient bientôt prises si les Turcs ne les défendaient pas mieux. Le général Gathcart et le duc de Canbrige reçurent l'ordre de se mettre en mouvement avec leurs divisions, et en même temps le général Canrobert donna Tordre au général Bosquet d'appuyer les Anglais dans la vallée aveo de l'artillerie et 200 chasseurs d'Afrique. Le général Colin Campbell avait déjà rangé ses Highlanders en bataille sur la route de Balaclava. La cavalerie anglaise, commandée par lord Lucan, était en mouvement; les hommes avaient à peine eu le temps de se mettre en selle. Il était clair qu'il ne fallait pas compter sur l'infanterie ni sur l'artillerie turques. Tout ce qu'on avait raconté sur leur bravoure derrière des remparts prouve seulement combien les mêmes hommes sont différents dans des circonstances différentes. Quand les Russes avancèrent, les Turcs leur tirèrent quelques coups de feu, prirent peur en voyant la distance à laquelle étaient les renforts, regardèrent autour d'eux, firent quelques décharges, puis filèrent avec une agilité tout à fait incompatible avec les idées qu'on se forme vulgairemens sur l'attitude des Orient taux dans un champs de bataille. Mais les Turcs sur le Danube paraissaient des êtres très-différents des Turcs en Crimée, de même que les Russes de Sébastopol ne ressemblaient pas du tout aux Russes de Silistrie.

« Les Russes avançaient donc, précédés par une ligne régulière d'artillerie forte d'environ vingt pièces. Deux batteries d'artillerie légère étaient encore à un mille en avant ; puis, en arrière et précédant l'infanterie, venaient d'énormes masses de cavalerie formant six carrés compactes, et faisant étinceler la vallée de l'éclat de leurs sabres, de leurs lances, et de leurs brillants uniformes. Ayant enlevé la redoute n° 1, les Russes donnèrent la chasse aux Turcs dans l'intervalle qui la séparait du n° %. Du haut de la première redoute, ils tournèrent contïe les Anglais leurs propres canons, et le légirnent des montagnards fut obligé de se replier un peu plus loin. En même temps la cavalerie ennemie avançait rapidement sur la seconde redoute. « A notre inexprimable dégoût, dit un des acteurs de cè drame, nous vîmes les Turcs de la seconde redoute prendre la fuite à leur approche. Us coururent en groupes épars vers la redoute n° 3 et du côté de Balaclava, mais les Cosaques allaient encore plus vite qu'eux, et le sabre et la lance se donnèrent du jeu dans la troupe en déroute. On entendait distinctement les cris des fuyards et des poursuivants. Les lanciers et la cavalerie légère des Russes avançaient en excellent ordre, et les éclaireurs se rassemblaient et reformaient des colonnes compactes. Puis arriva l'artillerie, et alors les artilleurs envahirent la seconde redoute abandonnée, et bientôt les canons du n° 2 envoyèrent des

rolées meurtrières aux défenseurs découragés du n° 3. Nous voyons répondre deux ou trois coups de canon, puis tout se tait. Les Turcs se sauvent en désordre du côté de la ville, tirant en se sauvant leurs coups de fusil sur l'ennemi. De nouveau, la colonne compacte de cavalerie s'ouvre et s'étend comme un éventail, et se transforme en éclaireurs ; ils tombent sur les fuyards, les sabres brillent, et les pauvres Turcs jonchent la plaine. Il est clair que les Russes sont allés plus vite que nous. Les Tares aussi sont allés trop vite, car ils n'ont pas tenu assez longtemps pour que nous pussions arriver à leur secours... »Les Turcs continuèrent ainsi leur marche jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'abri des Écossais, et alors ils se formèrent en compagnies sur leurs flancs. Les montagnards attendaient avec calme l'approche de l'ennemi. La cavalerie russe se rassemble et se resserre de nouveau, puis tout d'un coup fait une charge furieuse sur la ligne rouge des Écossais. A la fistance de six cent mètres, les montagnards font feu; mais c'était de trop loin, >et l'élan des Russes n'est pas arrêté. On attendait le choc avec anxiété* Bais à la distance de cent cinquante mètres, les Écossais renouvellent un ËBti néral de leurs carabines Minié, et jettent la terreur et la déroute dans ies ra l*s de l'ennemi. Les Russes tournent et s'enfuient au galop ; et les armées qui des hauteurs assistent à cette scène crient : Bravo, Highlanders . Le général Campbell, pour recevoir la charge, n'avait point jugé nécessaire de changer la disposition de ses rangs, qui, selon le système anglais, n'étaient que de deux hommes en profondeur.

« Maintenant allait venir la rencontre des deux cavaleries. Les Russes, visiblement un corps d'élite, avec leurs habits bleu clair brodés en argent, et soutenus par des dragons, avançaient au petit galop. Bientôt ils firent halte, leur première l'gne était deux fois aussi longue, trois fois aussi profonde que celle des Anglais; en arrière était une seconde ligne pareille. Du haut des collines on pouvait, comme du haut d'un amphithéâtre, embrasser toute la scène. Lord Raglan, son état-major et son escorte, des groupes d'officiers, des généraux français, des zouaves et quelques corps d'infanterie française étaient là à regarder. Presque tous étaient descendus de cheval et s'étaient assis; on ne disait pas une parole. Les trompettes résonnèrent, et les Ecossais gris et les dragons d'Enniskillen chargèrent. *

Tournant un peu à gauche pour défoncer la droite des Russes, les gris se précipitent en poussant un cri qui fait frissonner tous les cœurs, et au même instant y répond le cri desEnniskillen. Comme la foudre traverse le nuage, ainsi ils passent à travers les masses noires des Russes. Le choc ne dura qu'un instant. Il y eut un bruit d'acier et un miroitement de lames dans l'air, puis les gris et les rouges disparaissent au milieu des colonnes défoncées. Aussitôt on les voit sortir de l'autre côté, un peu diminués et rompus, et fondant sur la seconde ligne qui s'avance contre eux. Ce fut un moment terrible. On cria: «Dieu les protège! ils sont perdus! » Avec un indomptable élan, les nobles cœurs fondirent sur l'ennemi; c'était line bataille de héros, la première ligne des Russes, qui s'était ralliée, revenait sur eux pour les envelopper. Déjà les chevaux gris et les habits rouges apparaissaient de l'autre côté après avoir encore traversé la seconde ligne, lorsque, avec une force irrésistible. les dragons à leur tour fondent sur la première ligne, la

traversent comme du carton, tombent sur la seconde ligne déjà rompue et I* mettent en pleine déroute. Une acclamation d'enthousiasme jaillit de toutes les bouches ; officiers et soldats ôtent leurs chapeaux et les agitent en Pair, et sur tout l'amphithéâtre éclatent des salves répétées d'applaudissements. Lord Raglan envoie sur-le-champ féliciter le brigadier général Scarlet ; le vaillant vieil officier était radieux de joie en recevant ce message, et il dit '* l'aide de camp : ((Veuillez faire tous mes remercîmenls à Sa Seigneurie.» Il était onze heures, et le général Canrobert, avec son état-major, vint trou» ver lord Raglan et le félicita sur la magnifique charge de sa cavalerie. On troyait à une bataille générale dans la journée, et les deux généraux en chef tinrent conseil. Ce fut à cet instant qu'eut lieu un fatal épisode qui coûta bien cher à la cavalerie légère anglaise. Les Russes, en se retirant, avaient laissé de l'infanterie dans trois des redoutes qu'ils avaient prises, en abandonnant la quatrième. Ils avaient aussi placé des canons sur les hauteurs à leur gauche. Leur cavalerie joignait leurs réserves en six divisions compactes, derrière lesquelles étaient six bataillons d'infanterie et environ 30 canons. Les canons pris aux Turcs étaient des canons anglais, et naturellement on tenait à ne pas les laisser à l'ennemi. Un officier d'état-major, le capitaine Nolan, apporta à lord Lucan, qui commandait la cavalerie, l'ordre de les reprendre s'il était possible. C'est à cette occasion qu'il y eut un fatal malentendu. Le général ne comprit peut-être pas exactement l'ordre qui lui était envoyé, et crut qu'il fallait attaquer à tout hasard. Il trouva cet ordre insensé, mais il devait obéir. Il donna à son tour l'ordre à lord Cardigan de charger les canons. Pour arriver jusque-là, il y avait à faire un mille et demi à travers la plaine. La brigade, forte de 600 hommes, marche en avant en essuyant des volées de canon et de mousqueterie des redoutes. « Nous ne «c pouvions, dit un témoin, en croire nos yeux. Est-ce que cette poignée «d'hommes allait réellement charger une armée rangée en bataille? Hélas I « ce n'était que trop vrai. » Du haut des collines, on les voyait marcher audevant d'une mort certaine. A leur approche, les trente pièces d'artillerie russe vomissent un flot de flammes, de fumée et de fer; les rangs sont déci< més, les hommes tombent, les chevaux s'échappent. Mais les Anglais ne s'arrêtent pas, et, dans un élan irrésistible, ils arrivent jusque sur les pièces et sabrent tous les artilleurs. Au moment où, décimés et dispersés, ils faisaient leur retraite, ils sont pris en flanc par un régiment de lanciers, puis se trouvent au milieu d'un corps d'infanterie qui lire sur eux à bout portant. A peine se sont-ils fait un passage, qu'ils sont salués par le feu plus meurtrier encore des batteries. On ne comprend pas comment un seul homme put échapper à cette boucherie. Sur les 600 hommes il n'en revint que 180 i »

Un officier, qui était de cette meurtrière affaire, écrivait une lettre iont voici quelques passages :

« Avant de partir, nous voyions clairement que c'était un coup déses» péré; ce fut pire encore que nous ne pensions. En face de nous étaient de la cavalerie et 9 canon; pour y arriver, il nous fallait traverser la vallée; des deux côtés, l'ennemi avait placé de l'artillerie et de l'infanterie av^e des carabines Minié. Toutefois il n'y eut pas d'hésitation; nos hommes partirent

au galop, avec le feu devant eux et le feu sur leurs deux flancs qui renversait hommes et chevaux par douzaines. Pas un ne broncha. Nous allâmes tout droit; nous sabrâmes sur leurs pièces les artilleurs, qui avaient fait feu jusqu'à ce que nous fussions à sept ou huit mètres d'eux; puis nous continuâmes à travers une seconde ligne de cavalerie, que nous rejetâmes sur 1% troisième ligne. Mais là il nous fallut faire halte; les Russes se formèrent sur quatre en profondeur; nos hommes et nos chevaux brisés ne purent les entamer, d'autant plus que de la cavalerie toute fraîche venait nous prendre par derrière. Il nous fallut la traverser pour retourner à nos lignes, criblés en même temps par l'artillerie et la mousqueterie. Ce fut un cruel moment, quand, après avoir pris les canons et culbuté la cavalerie, je me retournai et vis que nous n'avions pour soutien que notre pauvre petite brigade presque anéantie. Et quand les Russes se formèrent sur une quadruple ligne, je vis que c'était fini, et je criai à nos hommes de se rallier.... »

Telle fut cette affaire du 25 octobre, dans laquelle les Anglais on$ fait des pertes cruelles, mais qui les a couverts de gloire aux yeux des deux armées. Sur 600 hommes d'infanterie légère engagés, il en revint 200; il y eut 9 officiers tués, 21 blessés et h manquant à l'appel. Le 17e lanciers avait été presque complètement anéanti. Les pertes des Turcs furent considérables. Les Russes entonnèrent dans Sébastopol un grand Te Deum pour ce qu'ils appelaient leur victoire ; mais leur joie ne fut pas de longue durée. Le lendemain, 26, ils voulurent faire une attaque sur la droite du corps de siège anglais. 7 à 8,000 hommes, avec 8 pièces, se présentèrent du côté dlnkermann. Sir Evans était prêt à les recevoir. Les Anglais les laissèrent approcher à trente pas de leur batterie. Ce qui eut lieu ensuite fut terrible. L'action ne dura que quelques instants. Les Russes s'enfuirent en laissant sur le terrain 900 morts ou blessés ; les Anglais n'eurent que 50 morts et une centaine de blessés. Les Russes fuyaient en pleine, déroute vers la ville; alors une batterie anglaise, renforcée de 2 pièces de 68, prit en flanc cette masse de fuyards et chacun de ses boulets y fit une épouvantable trouée.

Les troupes russes, sans cesse grossies par des renforts, harcelaient sur tous les points les alliés en combinant leurs attaques avec les sorties de la garnison. Plusieurs attaques furent dirigées par eux contre Eupatoria. Depuis le débarquement de l'armée française en Crimée, la ville d'Eupatoria fournissait à l'armée de terre et à la flotte de grandes ressources ; il était donc d'un véritable intérêt de conserver cette place* Eupatoria, plus connue sous le nom de Kozloff, est une ville du littoral occidental de la Crimée, et à gauche dans une baie largement échancrée qui porte le même nom. C'est, dans toute l'acception du terme, une ville turque. La plupart des rues sont étroites, salles et tortueuses; les maisons sont basses, en briques et en clayonnage, et n'ont d'ouvertures crue sur des cours et des jardins.

Ses édifices se bornent à plusieurs bazars presque déserts, à quelques mosquées, une église orthodoxe, un palais du gouvernement. La ville est située sur un promontoire faisant saillie sur la mer. Elle était autrefois fortifiée, mais ses fortifications furent détruites par les Moscovites. Le voisinage d'Odessa porta un coup funeste au commerce d'Eupatoria, autrefois très-florissant; avant l'entrée des Russes dans la Crimée elle avait plus de 30,000 âmes; c'était, après Eafîa, la plu puissante cité de la presqu'île, et l'une des plus riches et des plus importantes places de la mer Noire. Le recensement fait en 1851 n'accuse plus que 8,200 âmes. La calle est magnifique. L'eau y est assez profonde jusqu'à un kilomètre du rivage, où le fond commence à décroître. A cette distance un homme peut gagner terre, n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture. La ville était occupée par les Français sous les ordres du commandant Osmont, du corps d'état-major, et par les Anglais commandés par le capitaine de vaisseau Brock. II y avait aussi quelques troupes turques. Des fortifications élevées à la hâte avaient fait de la ville un poste de campagne. Le 11 octobre, les Russes l'attaquèrent pour la première fois et furent repoussés. Le lendemain ils revinrent à La charge. Une division entière de cavalerie? composée d'un régiment de dragons, un régiment de lanciers et h régiments de cosaques réguliers, avec A pièces d'artillerie, vint se déployer à peu de distance de la ville, et l'artillerie, se mettant en batterie, commença une vive canonnade contre les ouvrages de défense. Ce fut contre la partie de l'enceinte défendue par les Français que fut dirigée l'attaque. Pour tenir tête à des forces aussi considérables, le commandant Osmont n'avait que deux compagnies du ré« giment d'infanterie de marine et la compagnie de débarquement de Vléna, venues pour renforcer la garnison avec 2 obusiers de montagne. Mais ces intrépides soldats ne se laissèrent ébranler ni par le feu de l'artillerie, ni par le nombre des ennemis couvrant toutes les hauteurs environnantes. Répondant à l'ennemi par des coups bien dirigés, protégés ensuite par une pièce anglaise qui vint jusque dans les moulins voisins de la ville pour contre-battre les pièces russes, ils arrêtèrent la marche des assaillants et les forcèrent à battre en retraite. Ainsi, par leur bonne contenance, quelques hommes résolus parvinrent à contraindre toute une division ennemie f armée d'artillerie, à renoncer à l'attaque d'une ville presque ouverte et protégée seulement par quelques ouvrages faits à la hâte.

Le 5, de grand matin, une armée russe, forte d'environ 4(^000 hommes, dont 30,000 étaient des renforts arrivés la veille, sous le commandement du général Dannenberg et des grands-ducs Michel et Alexandre, profitant d'un brouillard des plus intenses, se porta à Inkermann sur les extrêmes limites anglaises et les attaqua avee vigueur.

Le généra/ Cathcart réunit environ 8,000 hommes, qu'il opposa

aux Russes, et depuis plus de deux heures cette poignée de braves luttait avec la plus héroïque intrépidité contre une armée si supérieure en nombre, lorsque des troupes françaises arrivèrent en toute hâte, et se joignant, dans un admirable élan de fraternisation, aux Anglais, opposèrent à l'ennemi un corps de 3,000 hommes environ, qui chargèrent, un contre cinq, les masses russes, et les repoussèrent avec la plus irrésistible impétuosité.

La brigade Monet arriva bientôt après, et son arrivée acheva la déroute des Russes, qui se retirèrent en désordre vers quatrt heures de l'après-midi.

Pendant cet engagement, 8,000 hommes de la garnison de Sébastopol faisaient une sortie et attaquaient quelques compagnies de soutien des lignes françaises, qui ne se trouvaient plus alors qu'à 100 mètres de la place.

Le général de Lourmel se porta aussitôt, avec quelques bataillons, au secours de ces compagnies qui soutenaient avec intrépidité l'attaque, repoussa les Russes, et, les mettant en fuite, les poursuivit jusqu'à vingt pas du bastion de la Quarantaine.

Là une blessure mortelle le força à s'arrêter, et les Russes purent se réfugier dans la place.

Dans ces deux affaires, les Russes ont eu, entre tués et blessés, plus de 15,000 hommes hors de combat. Parmi les morts était le général Seymonoff. Les pertes des armées alliées s'élevèrent à environ 3,000 hommes, entre tués et blessés.

Les généraux anglais Georges Cathcart, Strangways et Goddie périrent sur le champ de bataille; les généraux Rrown, Rentink, Bullan et Forens, furent blessés. Les alliés eurent 15 canons démontés,

Prîtes des batailles de Balaclava et d'Inkermann. — Bataille d'Incïjedéré, ea Asie» — Tempête du 14 novembre. — Perte de vaisseaux anglais et français. — Traité d'alliance entre l'Autriche, l'Angleterre et la France. — Hivernage dea troupes Alliées.

La bataille d'Inkermann et les conséquences graves qu'un succès de l'armée russe pouvait avoir pour le siège de Sébastopol méritent de sérieuses réflexions. Il ne s'agissait de rien moins pour les Russes que de faire lever de vive force le siège de Sébastopol : tel était l'ordre formel du czar, et ce plan fut au moment de réussir. Les Anglais, au nombre de 8,000 seulement pendant les premières heures, se sacrifièrent héroïquement au salut de la grande opération du siège, et les bataillons français accourus bientôt sur le théâtre du carnage décidèrent par leur fougueux élan la victoire que préparait l'admirable solidité des troupes anglaises. La combinaison des qualités particulières aux soldats de l'une et de l'autre nation, la noble émulation et la parfaite fraternité d'armes qui régnent entre eux paraissaient les avoir rendus invincibles.

Les généraux Menschikoff et Dannenberg, accompagnés des deux jeunes grands-ducs, faisaient avancer leurs épaisses colonnes par l'étroite vallée de la Tchernaïa, contre la droite des Anglais, à la petite pointe du jour et à la faveur d'un brouillard pluvieux. Le camp anglais s'appuie à une hauteur qui devenait la clef de la position. Si les Russes parvenaient à s'en emparer, ils descendaient comme un torrent sur le terrain du siège, coupaient les communications de l'armée assiégeante avec Balaclava, et prenaient à revers la ligne de circonvallation, pendant que le général Liprandi, pénétrant par la route de Balaclava, faisait sa jonction avec le reste de l'armée russe, entre cette ligne et celle des tranchées. Si cette grande et habile manœuvre réussissait, l'armée combinée, attaquée à dos, était forcée d'abandonner ses travaux de siège et de se faire jour au travers de l'armée ennemie pour regagner les deux ports de dépôt, Balaclava et la baie de Kamieh. Dès lors, chacune des deux armées alliées pouvais se trouver acculée à la mer.

Tel était le plan d'opération des Russes, comme ils en sont conve* nus eux-mêmes depuis, plan un peu ambitieux peut-être, mais savamment concerté à Saint-Pétersbourg, et, dit-on, par l'empereur Nicolas lui-même, qui envoyait deux de ses fils en Crimée pour en assurer l'exécution par tous les moyens imaginables.

Nous disions que le plan russe fut sur le point de réussir et qu'il se serait développé rapidement avec des conséquences désastreuses pour l'armée assiégeante sans la ténacité opiniâtre des troupes anglaises % Mais une faute avait été commise dans cette armée. Les ingénieurs anglais ou l'état-major avaient négligé de fortifier convenablement la hauteur qui couvre leur droite; il n'y avait là qu'une petite redoute pour deux canons seulement, et d'un relief insuffisant pour mettre une grand'garde à l'abri de l'escalade. Cette hauteur fut occupée facilement et dès le principe de l'action par les Russes.

Quelques mots sur la topographie du terrain feront comprendre comment l'occupation de cette hauteur a compromit cruellement les braves troupes anglaises et toute i'opération du siège pendant deux grandes heures, car les heures sont longues sous les balles et la mitraille. Devant la droite des Anglais s'étendait le marécage de la Tchernaïa ; leur droite était dominée par la hauteur dont nous parlons. A la suite de cette hauteur jusqu'auprès de Balaclava règne une ligne de monticules d'un escarpement inaccessible où étaient établies les redoutes et les autres fortifications de campagne destinées à couvrir le siège du côté de l'ennemi, et où campaient les deux divisions d'observation. Sur toute cette ligne, la hauteur du camp anglais était la seule accessible et surtout la seule où l'ennemi pût amener du canon.

Or elle n'était défendue sur son plateau que par une étroite redoute, avons-nous dit, redoute inachevée, insuffisante, dépourvue même de banquettes pour faire la fusillade par- dessus le parapet, de sorte que les Russes, quand ils vinrent l'attaquer, pouvaient se tenir en dehors contre l'épaulement, sans avoir un seul coup de fusil à craindre. Une fois maîtres de cette redoute impossible à défendre , les Russes y montèrent une nombreuse artillerie qui foudroya à volonté le camp anglais situé au bas, pendant que des colonnes serrées descendaient avec impétuosité jusque sur ce même camp. C'est alors que 8,000 Anglais soutinrent avec un courage désespéré, ou, pour mieux dire, avec une solidité inébranlable les assauts terribles et redoublés des masses russes que secondait une artillerie formidable. Après deux heures de cette lutte gigantesque, les Français, appelés des extrémités de la ligne, parurent à leur tour sur le flanc des Russes,, et les chargèrent à la baïonnette, pendant que Les Anglais les chargèrent de même avec la plus grandevigueur. La hauteur et sa redoute étaient en-

suite attaquées par les alliés, énergiquement défendues par les Russ prises et reprises trois fois, et reconquises enfin tout à fait.

En même temps que ces sanglants épisodes avaient lieu à l'extrême droite, la garnison exécutait contre l'extrême gauche des tranchées occupées par les Français une sortie très-vigoureuse qui fut repoussée d'une manière brillante par le brave de Lourmel , ce jeune général d'un si grand avenir , dont l'armée pleure aujourd'hui la mort. Cette sortie, combinée avec l'attaque de la droite, montre bien le plan des généraux russes. S'ils avaient pu passer sur le corps des Anglais et déborder ainsi en arrière des tranchées, il eût fallu évacuer la ligne des travaux et abandonner le matériel de siège. La gauche, voyant la droite en retraite, eût été contrainte de se retirer devant la sortie, tout en combattant. Liprandi venait alors se joindre au gros de l'armée russe sur ce terrain, comme nous l'avons dit plus haut.

Il n'y a pas lieu de penser toutefois que les Russes auraient pu accomplir leur projet de nous refouler sur la côte. L'armée combinée aurait pris position sur les grands coteaux qui s'élèvent en arrière des tranchées et où campaient les troupes françaises; là on eût disputé la bataille. Mais les travaux et le matériel de siège étaient forcément abandonnés pour le moment. Aussitôt la place faisait sortir plusieurs milliers de travailleurs tout prêts, armés de pelles et de pioches, qui auraient comblé les tranchées, démoli les batteries, et rasé en quelques heures le travail de vingt-deux jours.

Grâce à l'énergie des Anglais et à l'impétuosité des Français, une bataille qui pouvait embrasser un vaste terrain a été contenue, concentrée sur les pentes et le sommet d'une hauteur où les forces russes ne pouvaient se déployer, mais où le poids et l'impulsion de leurs masses compactes pouvaient sembler irrésistibles à des troupes moins vaillantes que les alliés. Dans les luttes corps à corps qui s'engagèrent à ce moment, il fallut en quelque sorte démolir homme par homme ces colonnes massives pour y faire brèche, les rompre et les forcer à la retraite. Les soldats russes se battirent aussi très-bien, mais, à vrai dire, passivement et sans intelligence. C'est ce dont conviennent eux-mêmes les officiers russes prisonniers. Les généraux russes et une partie des officiers entendent la guerre et la font très-bien; mais leurs soldats n'ont pas la mobilité, la rapide intelligence et l'élan des nôtres. Les généraux russes, pour suppléer à ce qui manque de ce côté à leurs soldats, font la guerre à coups d'hommes ; ils les sacrifient par milliers, comme on l'a vu à Silistrie et à Inkermann. Un ordre impératif leur parvient de prendre Silistrie, de rejeter les Anglais et les Français dans la mer : dès lors les généraux russes ne ménagent rien, car la faveur du maître est tout à leurs yeux, et il leur îaut le succès à tout prixi

Mais les attaques redoublées, le courage et tous les efforts des soldats russes à Silistrie et à Inkermann échouèrent malgré les géné raux, malgré les deux princes, qui repartirent pour Odessa après avoir assisté à une sanglante défaite. Les forces déployées parles Russes dans la bataille ont été évaluées à environ 70,000 hommes, en y comprenant la division Liprandi qui menaçait la ligne de Balaclava, et la sortie exécutée par la garnison de Sébastopol sur la gauche des travaux. Il est avéré également que 18,000 hommes seulement de l'armée alliée se sont trouvés engagés contre les masses de l'ennemi, 15,000 Anglais et Français à la droite, et 3,000 Français à la gauche.

La perte des Russes a été évaluée au chiffre énorme de 15,000 hommes, ce qui paraîtrait incroyable sans la preuve que l'on a pu en acquérir par les 5,000 morts comptés et enterrés sur le champ de bataille par les alliés, ce chiffre comportant au moins 10,000 blessés. Les Russes firent d'abord retraite en bon ordre et avec lenteur, emmenant toute leur artillerie, s'arrêtant souvent pour faire front et protégés par leurs batteries mobiles. Mais à partir des derniers mamelons jusqu'au pont de la Tchernaïa, qu'il fallait traverser, ils trouvèrent sur un terrain découvert, en prise à la mousqueterie de nos hommes, qui avaient gravi un mamelon à leur suite, et foudroyés par six batteries anglaises et françaises (36 pièces ou obusiers) vomissant la mort sur ces masses entassées dans un étroit espace. C'est là que les Russes perdirent le plus de monde. Leur retraite alors devint tumultueuse et désordonnée aux abords du pont. Outre le feu trèsvif de mitraille et de mousqueterie qui les décimait cruellement, les queues de leurs colonnes désunies furent chargées sur la fin par les \ chasseurs d'Afrique, sabrant les traînards. Toutes ces circonstances | expliquent les pertes énormes attribuées à l'ennemi,

Aussi depuis cette bataille les généraux russes ne voulaient plus rien hasarder contre une armée qui avait si bien constaté sa supériorité militaire, malgré son infériorité numérique.

Le journal des Débats, qui a fourni ces renseignements sur l'ensemble de la bataille, d'après les journaux anglais, en a donné des détails avec leurs particularités et même tout leur pittoresque. Bien que ces narrations n'ajoutent rien aux faits principaux, le lecteur nous saura gré de lui faire connaître ces terribles scènes de fureur corps à corps, cette boucherie à la baïonnette, ainsi que les monceaux hideux de cadavres gisant parmilliers surune terre sanglante. On se sent le cœur serré à de pareils tableaux. Mais que dire? c'est la guerre.

* Il avait plu presque sans interruption pendant la nuit, et le matin ne bous promettait pas la fin des averses qui étaient tombées pendant les vingt*

quatre heures précédentes. Au point du jour, un brouillard épais couronnait les hauteurs et couvrait la vallée ck'Inkermann. Les grand'gardes et les sentinelles avancées étaient transpercées, leurs armes étaient humides, en dépit de toutes les précautions. Le brouillard et la pluie étaient si épais que Von pouvait à peine voir à six pieds devant soi. A quatre heures du main, on entendit les cloches des églises de Sébastopol qui sonnaient, mais in est si habitué à les entendre, qu'on n'y fit pas attention. Pendant la nuit tependant, un sergent de la division légère, qui était de service aux avantpostes, avait cru entendre comme un bruit de roues dans la vallée, comme si des voitures essayaient de gravir les hauteurs sur lesquelles il était luimême posté. Il rendit compte du fait au major Bunbury ; mais on supposa que le bruit qu'il avait entendu venait de chariots de munitions et d'arabag allant à Sébastopol par la route d'Inkermann.

« Personne n'imagina que des masses énormes de Russes essayaient à ce moment même d'escalader les hauteurs à pic qui dominent la vdlée d'Inkermann, sur le flanc, de la 2e division, que l'on n'avait pas encore songé à couvrir autrement. Tout était repos et sécurité. Quant aux troupes, endormies dans le camp, elles étaient bien loin de croire qu'un ennemi adroit et infatigable amenait en ce moment sur les hauteurs une artillerie formidable destinée à jouer sur les tentes aussitôt que les premiers rayons du jour permettraient de pointer les pièces.

« Il était un peu plus de cinq heures, ce matin, lorsque le brigadier-général Codrington visita, selon sa coutume, les gardes avancées de sa brigade de la division légère. On lui dit que tout allait bien, et le général eut un instant de conversation avec le capitaine Preytman , du 33e régiment, qui était de service, et dans laquelle il remarqua qu'il ne serait pas fort étonnant que les Russes profitassent de l'obscurité du matin pour attaquer notre position, en calculant comme ils le devaient faire sur les effets de la pluie qui devait naturellement engourdir notre vigilance et faire rater nos fusils . Le brigadier, qui a fait toutes ses preuves en tant qu'officier brave, résolu et intelligent, tourna alors la tête de son cheval pour rentrer dans son camp. Il avait à peine fait quelques pas qu'un feu de mousqueterie assez vif éclata dans le fond de la vallée sur la gauche des grand'gardes de la division légère. C'était laque se tenaient les postes avançai de la 2e division.

« Le général se retourna aussitôt du côté dn feu, et, lorsqu'il eut reconnu d'où il venait, il se lança au galop pour aller réveiller lui-même sa division. Les Russes avançaient en force. Leurs grandes capotes grises les rendaient presque invisible's au milieu du brouillard, même à quelques pas de distance. Les sentinelles de la deuxième division avaient à peine signalé les masses d'infanterie qui avançaient, escaladant les hauteurs escarpées sur lesquelles nous étions établis, qu'un feu violent de mousqueterie les força à se re-

Ïdîer, mais en défendant le terrain pas à pas et en soutenant leur feu aussi ongtemps qu'il leur resta une cartouche pour répondre à l'ennemi. Les postes avancés de la division légère furent ensuite attaqués et obligés à leur tour de battre en retraite ; il n'y avait plus à douter qu'une sortie très-considérable était dirigée sur la droite des positions occupées* par les armées alliées, dans le but de les forcer à lever le siège, et, s'il était possible, de les rejeter dans la mer.

« En même temps que l'attaque commençait de ce côté, une démonstration était faite' dans la vallée de Balaclava par l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie réunies, afin d'attirer sur ce point l'attention des Français campés sur les hauteurs qui le dominent; mais tout se borna à quelques coups de eanon et de fusil qui ne produisirent aucun effet, et l'ennemi se contenta de déployer sa cavalerie en bataille soutenue par l'artillerie prêle à attaquer les hauteurs et à couper la retraite à nos troupes si la grande attaque réussissait.

« Un télégraphe avait été placé sur les hauteurs d'Inkermann en rapport avec un autre qui occup?;U« sommet de la colline, centre des positions

russes dans la vallée de Balaclava : c'était par là qu'on devait ahnoncer notre défaite à la cavalerie ; de semblables mesures avaient été prises du côté de Sébastopol pour encourager en temps opportun la garnison à faire une sortie générale sur tous nos ouvrages. Tout ce qui pouvait enchaîner la victoire à leurs aigles, si toutefois ils en ont, avait été mis en œuvre parles généraux russes.

« Le triste aspect de la matinée n'avait pas changé. Des averses de pluie tombaient à travers le brouillard et faisaient du terrain un marécage labouré par les boulets des Russes, qui> ayant sans doute calculé à l'avance la portée de leurs canons, tiraient avec la plus grande vivacité, mais aussi Avec une certitude funeste à nos colonnes. Tandis que toute l'armée se mettait en mouvement, le duc de Cambridge ne restait pas en arrière et amenait en ligne la brigade des gardes, commandée par le brigadier Ben» tinck : tout ce qui lui restait en réalité de sa division, les Highlanders étant à Balaclava avec sir Colin Campbell. Ces magnifiques troupes s'élancèrent au front de bataille avec la plus admirable ardeur, à la droite de la 2e division, prenant position sur le sommet d'une élévation que de leur côté les » Russes essayaient de gravir en masse et en aussi bon ordre que le terrain le permettait. La 3e division, commandée par sir Richard England, se forma en réserve, et une partie des régiments qui la composent, le 50e, le 28e et le 4e étaient engagés avec l'ennemi avant la fin de la bataille.

« Alors commença une des plus sanglantes mêlées qu'on ait vues depuis que le fléau de la guerre est déchaîné sur le monde. Des écrivains militaires ont mis en doute qu'aucune troupe ait jamais reçu une charge à la baïonnette; mais dans cette journée, la baïonnette a été souvent la seule arme employée. Nous avons aimé à nous persuader qu'aucun ennemi ne ferait face sans fléchir au soldat anglais faisant usage de son arme 'favorite, et qu'à Maïda seulement l'ennemi avait osé croiser la baïonnette avec lui : mais à la bataille d'Inkermann nous n'avons pas seulement fait des charges inutiles,, nous n'avons pas seulement vu des chocs désespérés entre des masses d'hommes luttant avec la baïonnette, nous avons encore été obligés de résister baïonnette à baïonnette à des masses d'infanterie russe qui revenaient sans cesse à la charge et qui s'élançaient sur nos bataillons avec la fureur et la résolution la plus incroyable. La bataille d'Inkermann défie toute description. Ç'a été une série d'actes d'héroïsme terribles, de combats corps à corps, de ralliements découragés, d'attaques désespérées dans des ravins, dans des vallées, dans des broussailles, dans des trous cachés aux yeux des humains et d'où les vainqueurs, Russes ou Anglais, ne sortaient que pour se lancer de nouveau dans la mêlée, jusqu'au moment où notre ancienne supériorité si vigoureusement assaillie brilla d'un nouvel éclat par une nouvelle victoire, jusqu'au moment où les bataillons du c-zar cédèrent devant notre solide courage et le chevaleresque élan' des Français. Personne, en quelque endroit qu'il eût été placé, n'auraiî pu voir même, nue faible partie des épisodes de celte glorieuse journée, car les vapeurs de Xatmospfcère, les brouillards et la pluie obscurcissaient si profondément le ciel sur le point où la lutte s'est livrée, qu'il était impossible de rien discerner à quelques pas de soi. De plus, l'aspect irrégulier du sol, la pente rapide de la montagne du côté d'Inkermann, là où le combat a été le plus terrible, auraient empêché, même dans les circonstances les plus favorables, de voir plus que quelques détails insignifiants de l'horrible tragédie qui se jouait dans la vallée.

« A six heures, le quartier général était éveillé par des décharges répétée? de mousqueterie sur la droite et par le bruit du canon. Lord Raglan recevait presque en même temps la nouvelle que l'ennemi avançait en forcev et quelques minutes après sept heures il partait pour le champ* de bataille, suivi de son état-major et accompagné de sir J. Burgoyne, du brigadiergénéral Strangways et de quelques, aides de camp. Comme ils approchaient du lieu de l'action, l'augmentation du volume des sons qui parvenaient «squ'à eux, le bruit incessant du canon, des carabines et de la mousque-

ferie, leur annonçaient que le combat éclatait dans toute sa fureur. Les obus jes Russes, lancés avec une grande précision, éclataient en si grand nomdre au milieu de nés troupes, qu'on eût dit de continuelles décharges d'artillerie, et leurs éclats allaient répandant la mort de tous les côtés. Une des premières choses que firent les Russes lorsqu'une éclaircie de brouillard leur permit de voir le camp de la 2° division, ce fut d'ouvrir sur les tentes un feu violent d'obus et de boulets, et Ton vit les tentes disparaître les unes après les autres, emportées par les explosions, déchirées en mille pièces, livrées aux vents du ciel, tandis que les hommes restés au camp et les malheureux chevaux attachés à des piquets dans no3 lignes étaient ou tués ou mutilés. Le colonel Gambier avait reçu dès les premiers moments Tordre de mettre en batterie sur une élévation du terrain deux pièces de 18 et de répondre avec elles au feu de l'ennemi que nos pièces légères ne réussissaient pas à atteindre. Tandis qu'il s'acquittait de cet ordre, en compagnie du capitaine Daguilar, il fut blessé et obligé de se retirer du feu.

« Le lieutenant-colonel Dickson prit alors sa place, et la conduite de cet officier, en dirigeant le feu de ces deux pièces, qui contribuèrent puissamment à décider du sort de la journée, lui a mérité l'admiration de l'armée. Mais déjà, avant que ces pièces fussent en position, l'ennemi et nous nous avions perdu beaucoup de monde. Les généraux ne pouvaient voir où ils allaient, et ils ne savaient pas où était l'ennemi ni d'où il venait, ni sur quel point il se dirigeait. Au milieu de l'obscurité, du brouillard et de la pluie, il leur fallait conduire les soldats à travers des broussailles , des bouquets d'arbustes épineux qui rompaient nos rangs, qui faisaient jurer les soldats, et à chaque pas tombait un cadavre, ou un homme blessé par un ennemi dont la position n'était reconnaissable qu'aux éclairs de sa mousqueterie, ou à la direction des balles et des obus qn'il nous envoyait.

« Sir George Cathcart voyant ses hommes mis en désordre par le feu d'une colonne d'infanterie russe qui débordait sa position, tandis que des fractions des divers régiments qui composaient sa division soutenaient à grand'peine un combat inégal contre des forces supérieures, s'élança à cheval dans le ravin où ses soldats étaient engagés pour les rallier. ïl reconnut alors que les Russes étaient les maîtres d'une hauteur située en arrière du, flanc de sa division ; mais son indomptable courage ne se troubla pas. Il s'élança à la tête de ses soldats, les encourageant du geste et de la voix, et comme un eri s'élevait pour annoncer qne les munitions commençaient à manquer : « Eh bien ! dit-il avec le plus grand sang-froid du monde* n'avezvous pas vos baïonnettes? » Il conduisait ainsi ses soldats lorsqu'on lui fît remarquer qu'un fort détachement avait gagné le sommet d'une hauteur placée sur la droite et en arrière de sa division; mais il était impossible de savoir si c'étaient des amis ou des ennemis. Au même moment une décharge meurtrière vint résoudre le problème. Néanmoins il avançait toujours, encourageant son monde de la voix, et déjà, il en avait conduit une partie à l'abri d'une élévation du terrain, lorsqu'une nouvelle décharge le fit tomber de son cheval auprès de la colonne russe. Les nôtres eurent à se frayer un chemin à travers une mer d'ennemis et firent d'effroyables pertes. Ils étaient entourés, assaillis de tous les côtés à coups de baïonnette ; cependant ils parvinrent à s'ouvrir un chemin jusque sur la hauteur, au milieu d'un monceau de cadavres, mais en perdant eux-mêmes près de 500 hommes. Le d,orps de sir George Cathcart a été retrouvé depuis avec une balle dans la tête et trois coups de baïonnette dans le corps.

« Dans cette lutte, où les Russes se sont conduits avec la plus hideuse barbarie, où ils achevaient à coups de baïonnette les blessés tombés sur le champ de bataille, le colonel Swyney, du 63e, le lieutenant Dowling, du 20% le major Wynne, le brigadier Goldie et une foule d'autres braves officiers trouvèrent la mort. Sur la droite le combat était également incertain et également meurtrier. Dans la division légère, le 88e s'avança si loin, qu'il était entouré et mis en désordre lorsque quatre compagnies du 77e, commandées par le major Straton, chargèrent les Russes, rompirent les rangs ennemis

et dégagèrent leurs camarades. Dès le commencement de l'action fl était évident que les Russes avaient reçu Tordre d3 tirer sur les officiers montés. Sir George Brown fut frappé d'une balle qui lui traversa îe bras et vint mourir sur une côte. J'ai vu avec douleur sa mâle et pâle figure qui ne voulait trahir aucune émotion, tandis que nous le portions dans une litière, ses cheveux blancs flottant au vent; je sentais que l'armée venait de perdre, pour quelque temps au moins, les services d'un brave soldat.

« Plus loin sur la droite, une mêlée, qui n'a peut-être jamais eu de pareille , s'était engagée entre les gardes et d'épaisses colonnes d'infanterie russe, cinq fois plus nombreuses peut-être que leurs adversaires. Les garde les avaient chargées et chassées devant eux lorsqu'ils s'aperçurent que le Russes les avaient débordés; pour comble de malheur, on manquait de mu nitions, et l'on ne savait pas alors si les gens qu'on voyait sur les derrière étaient amis ou ennemis. Les gardes n'étaient soutenus par personne, il n'avaient pas de réserve; ils se battaient à la baïonnette contre l'ennemi qu leur disputait le terrain pied à pied, lorsque tout à coup une autre colonne russe montra sa tête loin derrière eux sur leur droite. Au même instant un feu terrible de mitraille, accompagné de décharges de mousqueterie, décime leurs rangs. Du coup ils furent mis en désordre; ils avaient perdu douze officiers tués sur le champ de bataille; ils étaient réduits de moitié ; ils se retiraient en suivant le fond du ravin, mais bientôt ils furent renforcés et firent payer cher leurs pertes à 1 ennemi. Les Français étaient arrivés sur le terrain vers dix heures et avaient pris l'ennemi en flanc.

« Les Russes commencèrent à battre en retraite vers dix heures quarante minutes, ayant perdu environ 9,000 hommes tués ou blessés,

« Cependant la 2e division, qui occupait le centre de notre ligne de bataille, était serrée de très-près. Le 41e régiment surtout avait été exposé à un feu terrible, elle 95e avait essuyé des décharges de mitraille et de mousqueterie si violentes qu'à dei4* heures il ne comptait plus que 64 hommes dans les rangs. De fait, toute la division rassemblée par le major Eman après la bataille ne se composait pas de plus de 300 hommes. Les régiments n'avaient pas porté leurs drapeaux au feu, néanmoins les officiers étaient frappés partout où ils se montraient, et il n'était pas besoin des drapeaux pour indiquer à l'ennemi le lieu où Ton pouvait les rencontrer. On m'a assuré cependant qu'un régiment avait apporté son drapeau sur le champ de bataille. Dans une si sanglante mêlée il y a eu certainement quelques désordres parmi les nôtres, mais il n'en pouvait être autrement. Quelquesuns ont montré un trop vif désir de s'éloigner du feu sous le prétexte de porter les blessés aux ambulances ; c'est d'ailleurs très-positivement interdit par les règlements militaires. Un officier a été tué lorsqu'il courait après un certain nombre de ses hommes pour les empêcher de quitter le lieu du combat. J'ai vu moi-même à diverses reprises six et huit hommes porter âne litière dans laquelle i! n'y avait qu'un blessé. Du reste, nos ambulances furent de très-bonne heure remplies de blessés, et avant neuf heures elles évacuaient sur les camps des charges d'hommes tout couverts de sang.

a Vers neuf heures et demie, lord Raglan et son état-major avaient pris position sur une éminence, dans le vain espoir de pouvoir juger de là la bataille qui se livrait à leurs pieds; c'est là que le général Strangways fut blessé mortellement. Un obus vint éclater au milieu du groupe, dans le ventre du cheval du capitaine Somerset; un des éclats alla tuer le cheval du capitaine Gordon et ensuite fracasser la jambe du général Strangways ; elle ne tenait plus au trône que par un lambeau de chair. La figure du vieux général resta impassible, il dit seulement à voix basse et d'un ton calme « Qui est-ce qui sera assez bon pour m'aider à descendre de cheval? » Ou lui rendit ce triste service, et on le porta à l'ambulance ; mais le vieux héros n'avait pas assez de force pour supporter une opération ; moins de deux heures après, il avait rendu l âme, laissant derrière lui des souvenirs qui seront toujours chers à l'armée.

« Le combat engagé autour de la batterie dont j'ai parié au commencement de cette lettre fut aes plus sanglants. Ii se trouva qu'il n'y avait pas de banquettes dans cette batterie et que les hommes qui étaient chargés de la défendre ne pouvaient pas y faire le coup de fusil avec l'ennemi. Les Russes lancèrent contre elle colonnes sur colonnes. Dès que l'une était rompue et rejetée en désordre, une autre la remplaçait. Pendant trois longues heures, 8,500 Anglais ont combattu contre uo ennemi quatre fois supérieur en nombre» Aussi ne faut-il pas s'étonner s'ils durent quelquefois plier, mais ce ne fut que pour retourner à la charge. On ne saurait trop louer l'admirable dénouement des officiers qui savaient que les coups de l'ennemi s'adressaient spécialement à eux. A un certain moment, dans l'obscurité du matin, les Russes avancèrent jusque sur les canons des batteries commandées par les capitaines Wodehouse et Turner. Ne sachant à qui ils avaient affaire, nos canonniers hésitaient à tirer. Les Russes, les chargeant au pas de course, emportèrent tout devant eux, chassant les canonniers ou les tuant à coups de baïonnette et réussissant à enclouer plusieurs pièces. De là leurs colonnes gravissaient la hauteur, et pendant quelques instants le succès de la journée était compromis; mais les brigades Adams et Pennefather, soutenues par les gardes et parla %e division, tout réduits qu'étaient ces corps, parvinrent à reprendre la position par des charges désespérées. Les décharges de la mousqueterie, le cliquetis de l'acier, le bruit du canon étaient étourdissants ; les Russes hurlaient comme des démons. Ils avançaient, faisaient halte, reprenaient leur mouvement, recevaient et rendaient un feu terrible ; mais la carabine Minié est la reine des armes, Inkermann l a prouvé. Les régiments de la 4e division et les soldats de marine, armés du vieux fusil de munition fold brown bessj, ne produisaient rien sur les masses épaisses des Russes, tandis que les décharges des troupes armées de carabines couchaient les rangs par terre comme l'épée de l'ange exterminateur; ls tombaient comme les feuilles d'automne au souffle du vent du nord.

« Vers dix heures, un corps d'infanterie française se montra sur notre droite, nouvelle heureuse pour nos régiments accablés. Les zouaves arrivaient au pas de charge. L'artillerie française avait déjà ouvert un feu meurtrier sur l'aile droite des Russes. Trois bataillons des chasseurs d'Orléans accouraient, la figure animée d'un feu martial; ils étaient suivis d'un bataillon des tirailleurs algériens. Leurs clairons dominaient le tumulte de la bataille, et lorsque nous vîmes leur vive attaque sur le flanc de l'ennemi, nous sûmes que la victoire était à nous. Attaqués de front par les nôtres, rompus sur plusieurs points par l'impétuosité de nos charges, pris sur leur flanc par l'infanterie française, les Russes commencèrent à battre en retraite, et à midi ils étaient reje'tés en désordre dans le fond de la vallée, ou c'eût été folie de les poursuivre, car les routes étaient toutes couvertes par leur artillerie. Ils laissaient des monceaux de morts derrière eux. Longtemps avant qu'ils fussent en déroute, les chasseurs à cheval d'Afrique avaient fourni contre eux plusieurs charges des plus brillantes sur le terrain le plus difficile; l'ennemi avait perdu beaucoup de monde sous le sabre de ces intrépides cavaliers, et le résultat de cette foudroyante attaque soutenue par nos troupes avait été de nous rendre nos canons, encloués seulement avec des chevilles de bois, et qu'en très-peu de temps on avait remis en état de recommencer le feu. Notre cavalerie, le reste de la brigade légère, si maltraitée au combat du 25 octobre, avait été aussi remise en position, mais elle était trop faible pour rien entreprendre, et pendant qu'on la rangeait en bataille, elle perdit encore quelques hommes et plusieurs chevaux. Un officier, le cornette Cleveland, fut frappé d'un éclat d'obus dans le côté, et depuis il est mort. Avec les débris du 17e lanciers, il ne reste plus aujourd'hui que deux officiers, le capitaine Morgan et le cornette Wombwell.

« A midi, la bataille d lnkermann paraissait être gagnée, mais le ciel, qui depuis une heure s'était éclairci, commença à s'obscurcir de nouveau; le brouillard et la pluie recommencèrent. Nous ne pouvions pas poursuivre l'ennemi, qui se retirait sous la protection de son artillerie, et nous nous

contentions d'occuper le champ de bataille si chèrement gagné, lorsque les Russes, se trompant sur notre inaction, firent un retour offensif, revinrent avec leurs canons et rouvrirent sur nous un feu terrihe.

« Alors le général Canrobert, qui depuis le matin n'avait pas quitté lord Raglan, donna Tordre aux Français d'avancer et d'attaquer l'ennemi sur son flanc droit. Dans le mouvement que rirent les Français ~le générai Canrobert fut admirablement servi par le général Bosquet, dont le dévouement est audessus de tout éloge. Dans son ardeur il avait laissé toute son escorte bien loin derrière lui. Le général Canrobert a été légèrement blessé, mais son entourage a été très-éprouvé. Cette nouvelle attaque a été si parfaitement exécutée que les Russes se retirèrent cette fois pour ne plus revenir, mais toujours couverts par leur formidable artillerie.

a Les Russes, vers dix heures , avaient fait une sortie sur les travaux de siège des Français et traversé deux para.lèles avant qu'on pût les arrêter ; mais ils furent ensuite ramenés avec de très-grandes pertes , et en se retirant ils firent sauter quelques mines dans l'intérieur du bastion du Mât, craignant évidemment que les Français ne tentassent d'entrer pêle-mèk avec eux dans la place en les poursuivant.

Croirait-on qu'au milieu de ces combats sanglants, de ces luttes acharnées, il y a place aussi pour des épisodes presque plaisants ? Les zouaves se distinguent entre tous nos soldats par une manie étrange dont on ne connaît pas l'origine. Ils cni une espèce de ménagerie. Celui-ci a un chat, celui-là un chien, mais ce sont les chats qui dominent. Ces animaux domestiques, qui ne peuvent demeurer ordinairement que dans la maison dont ils connaissent de longue date tous les coins et recoins, passent leur vie sur le havresac des zouaves, qui montent la garde avec leurs chats, qui manœuvrent avec leurs chats et qui combattent avec eux, Familiarisés avec les soubresauts de leur maison sans cesse vacillante, ces chats exécutent aussi tranquillement leur ronron au milieu du bruit du canon et des décharges de la mous queterie que s'ils étaient couchés sur un tapis devant le foyer brûlant d'un salon. L'intimité qui existe entre ces animaux et les zouaves est, à ce qu'il paraît, un grand sujet d'étonuement pour les prison niers russes. La première pensée qui leur vient en voyant ces chats m reliés sur les havresacs, c'est que les zouaves veulent se réserver des -vivres frais et manger un jour ou l'autre leurs amis en gibelotte.

Parmi les relations fournies par des officiers français sur les événements qui out précédé et suivi le o novembre, celles qui suivent sont également propres à résumer la situation :

«Le o novembre, dès le point du jour, une vive canonnade se fit entendre du côté des positions anglaises. A la faveur de l'obscurité et du brouillard, l'armée russe, traversant le pont d'Iakermann, a gravi les pentes du plateau qui le domine, refoulé les avant-postes des Anglais, pénétré jusqu'à leur camp, que le canon et la fusillade ont ravagés d'une manière horrible. •

« À la première nouvelle de. cette attaque, le général en chef envoie au général Bosquet Tordre de se uorter avec sa division au secours de nos alliés,

et au prince Napoléon , dont la division faisait partie de l'armée de siège, Tordre de diriger sans retard sur le théâtre de l'action la brigade de Monet et une batterie d'artillerie. Le général en chef prévient en même temps 1q général Forey des événements qui se passent à Farinée d'observation, et qui font prévoir une sortie de la place.

« En arrivant sur les positions anglaises, le général Bosquet trouve nos alliés pris, mais non effrayés de la soudaineté de l'attaque. Les divisions Cambridge et Cathcartont pris un ordre de bataille qu'elles conservent sous un feu épouvantable, avec cette admirable ténacité qui fait la gloire de Tarsnée anglaise.

<c Cependant la lutte trop inégale ne peut se prolonger longtemps ; la division Cambridge a éprouvé dee pertes énormes en reprenant à la baïonnette les redoutes enlevées par les Russes : le général Calhcart a été tué; un moment, le résultat de la journée a été l'objet des plus sinistres appréhensions. C'est alors que les bataillons français, accueillis par les hurrahs de nos alliés, se présentent devant les Russes, la division Bosquet et 40 pièces de canon en première ligne, la brigade de Monet et la cavalerie Morris en réserve.

« Pendant trois heures, les généraux Canrobert et Bosquet accomplissent en présence des deux armées des prodiges de valeur personnelle et d'opiniâtreté militaires. Les positions perdues sont reprises. Des régiments russes entiers, chargés à la baïonnette ou fusillés à bout portant, tourbillonnent et disparaissent. À midi, la marche de l'ennemi est arrêtée, et, bien qu'il tienne encore sur plusieurs points, la grandeur de ses pertes, l'élan et l'enthousiasme de nos troupes ne laissent guère de doute sur l'issue du combat. Cependant le général en chef envoie l'ordre au prince Napoléon de se diriger avec sa deuxième brigade et une batterie d'artillerie sur le lieu de l'action, dans le cas où le général Forey aurait repoussé la sortie des Russes , attendue depuis le matin, et se trouverait en mesure de couvrir le siège sans le concours de la 3e division détachée tout entière.

(c C'est à huit heures du matin que cette sortie a eu lieu. Une colonne de 4,000 Russes, débouchant de la place, s'est jetée avec impétuosité sur un ouvrage de siège et a attaqué nos batteries de gauche. Nos lignes, défendues seulement par la garde de tranchée disséminée sur tout le long développement des parallèles, ont été envahies sus plusieurs points, malgré un combat corps à corps soutenu par quelques compagnie de la légion étrangère. C'est alors que le généial Forey a porté la brigade du général de Lourmel en avant, pour dégager les batteries de gauche. Cet intrépide officier, non content de déloger les Russes et d'en faire un grand carnage dans les tranchées, les a poursuivis, l'épée dans les reins , presque sous le canon de la place. Atteint d'une blessure mortelle, il n'a donné le signal de la retraite qu'après avoir vu le pont-levis de la ville se lever derrière les derniers Russes qui ont pu échapper à sa poursuite. Pendant ce temps, le prince Napoléon, avec la brigade Sol et six pièces de canon, s'était avancé dans la direction des anciennes batteries, pour inquiéter et menacer le flanc gauche de la colonne russe.

« Le feu de la place, attiré sur les bataillons démasqués, venait de démontrer l'efficacité de cette diversion, quand l'ordre parvenait à S. A. I. de mener sa brigade sur le champ de bataille de droite, et de réunir la 2e divisionàlaseconde ligne, derrière la division Bosquet.

« A une heure, ce mouvement a reçu §on entière exécution. En ce moment, les Russes sont en pleine retraite, sous la protection de leur nombreuse artillerie. La nôtre, composée de deux batteries de la 2e didsion, d'une batterie de la ire, de deux batteries de la réserve et de la batterie Laurreq, de la 3e division, écrase les colonnes russes pendant qu'elles regagnent le fond de la vallée et le pont d'Inkermann. C'est là qu'au milieu d'une confusion inexprimable et sous un feu terrible, les masses russes se divisent en deux colonnes, dont l'une regagne la ville en traversant le pont, et l'autre disparaît dans la gorge qui conduit sur les hauteurs du fort du Nord.

« Telle a été la glorieuse et sanglante journée d'inkermann. La reconnaissance hautement exprimée par les Anglais nous permet de proclamer la grandeur des services que leur a rendus l'armée française. Lord Ragland, au nom de son pays, en a remercié avec émotion le général Ganrobert. » « Les pertes ont été nombreuses dans les armées alliées: les Anglais ont eu 2,600 hommes hors de combat, trois généraux tués, quatre blessés. Au combat de la droite, la perte des Français s'élève à 900 hommes, supportée en totalité par la 2e division, bien que la 3e division et la cavalerie du gêné ral Morris aient eu quelques hommes emportés par le canon. A la gauche, la sortie des Russes nous a coûté 500 hommes tués ou blessés dans les ba« taillons de garde de tranchée et dans la brigade de Lourmel. Quant aux Rus-* ses, leurs pertes sont énormes. Les redoutes reprises, les ravins du plateau, le fond de la vaiîée et les abords du pont d'inkermann présentent le plua horrible spectacle que puisse offrir un champ de bataille. Le terrain est littéralement couvert des cadavres et des blessés que les Russes ont abandonnés dans leur retraite. L'évaluation la moins élevée du nombre de kurs morts le porte au chiffre de 4,000.

« Malgré ce grand succès, de graves pensées se mêlent à la joie de la victoire. L'effort puissant tenté par les Russes est celui d'une armée nombreuse, aguerrie, animée par la présence de ses princes et résolue à une résistance extrême, il n'est guère possible de penser à enlever la place en présence de forces si cousidérables et avant de les avoir anéanties ou dispersées. C'est une campagne qui va s'ouvrir contre le prince Menschikoff: Sébastopol en sera le prix.

«Dans un conseil de guerre tenu le 7 novembre, les généraux en chef ont décidé que l'assaut serait ajourné; que les armées alliées resteraient dans leurs lignes et y attendraient les renforts amenés de France et d'Angleterre. Cette décision, commandée par la nécessité, conforme à toutes les règles de la guerre, fait entrer l'expédition de Crimée dans une nouvelle phase, qu n'aura peut-être son dénouement qu'au printemps prochain. La France et l'Angleterre apprendront sans découragement et sans vaine appréhension , comme il convient à deux grandes nations sûres d'elles-mêmes, de leurs immenses ressources, du courage de leurs soldats, de la capacité des deux illustres chefs qu'elles ont choisis. Elles sauront attendre sans impatience un succès qui, pour avoir été retardé et disputé, n'en sera que plus glorieux et plus complet» *

« Le prince Napoléon, alité presque constamment depuis quinze jours, n'a pu résister aux fatigues de la journée du 5, pendant laquelle il est resté onze heures à cheval, à la tête de sa division. Le 7, le général en chef lui a donné une permission de quelques jours pour aller à Constantinople rétablir une santé compromise par cette longue et pénible campagne.

On trouve aussi dans les relations anglaises quelques détails à ajouter à ce qu'on vient de lire :

Lorsque les Anglais, épuisés et décimés par leur résistance hé« roïque, aperçurent au loin les uniformes français, ils poussèrent de bruyantes acclamations auxquelles répondirent celles des troupes françaises. Le vieux général Brown, dans son enthousiasme, partit m galop au-devant des Français, et comme l'ordre de charger fut donné immédiatement, il se mit avec eux et chargea au premier rang;

Il paraît que dans les premiers moments de confusion les Anglais tirèrent les uns sur les autres. Ils avaient été attaqués à l'improviste et avaient encore les grandes capotes grises dans lesquelles ils avaient dormi. Les Russes, de leur côté9 étaient vêtus de la même manière.

Les officiers anglais seuls, à cheval et avec leur uniforme rouge, servaient de point de mire à tous les coups de fusil. Aussi furent-ils tués en masse,

On a déjà dit qu'on avait pris un officier russe qui encourageait ses hommes à achever les blessés. Après l'action, cet officier avait passé -devant une cour martiale, et avait été condamné à être pendu. Mais lord Raglan , pour éviter des représailles , fit mettre cet homme m lieu de sûreté, et écrivit au général en chef russe pour lui demander si on voulait faire une guerre de sauvages et de cannibales (1). Quand le général Cathcart tomba mortellement frappé , plusieurs hommes se précipitèrent sur lui et le criblèrent de coups de baïonnette. Le colonel Seymour, qui était auprès de lui, était descendu de cheval pour le relever, lorsqu'il reçut une balle qui lui cassa la jambe. Il tomba et fut haché en pièces.

C'est dans la petite redoute construite par les Anglais, et dans laquelle il y avait deux embrasures pour des canons , qu'eut lieu la mêlée la plus sanglante. Le régiment des gardes, rejeté dehors quatre fois, quatre fois reprit sa position à la baïonnette. Il paraît que le carnage fait à l'Aima n'était rien en comparaison. Les cadavres étaient littéralement amoncelés les uns sur les autres. Il y eut un moment où les Russes, environnant de toutes parts le régiment massacré des gardes, et l'écrasant sous leurs masses sans cesse renouvelées, le crurent perdu, et alors, dit-on, ils poussèrent un rugissement qui fut entendu du reste de l'armée russe, et qui se prolongea sur toutes les colonnes pendant plusieurs minutes. Les gardes tombaient sans broncher et sans lâcher pied, mais ils allaient être écrasés par le seul poids de forces immensément supérieures.

« En ce moment, dit un correspondant anglais, nos braves gens virent apparaître sur le haut de la colline les couleurs bien connues des zouaves, et avant que l'ennemi eût eu le temps de se reconnaître, ces brillants soldats étaient au milieu. Puis, marchant au pas de charge, arriva une colonne d'infanterie française, et les Russes, déjà fatigués par la mêlée terrible qu'ils venaient de soutenir, reculèrent, et le feu des Français fit un formidable ravage dans leurs rangs. »

Au commencement de l'action, l'obs«îurité était telle, qu'on ne reconnaissait le point de l'attaque qu'à la lueur des canons. On ne sa* vait de quel côté l'ennemi attaquerait, et pendant quelque temps les Anglais eurent à supporter le feu de l'artillerie sans bouger. Ils savaient que quand viendrait l'assaut, l'artillerie s'arrêterait et serait remplacée par la mousqueterie. Jusque-là ils restaient l'arme au bras,

(1) Malheureusement c'est ce qui eut lieu. L'officier russe fut pendu et en représailles les Russes firent crucifier un officier anglais prisonnier.

attendant le combat corps à corps. Il vint bientôt. Aussitôt qu'ils eurent distinctement aperçu la redoute, les Russes se précipitèrent dessus avec fureur. Les Anglais les attendaient de pied ferme, et ne firent feu qu'à la distance de quatre ou cinq pas. Environ 200 Russes tombèrent sous cette décharge meurtrière, mais les autres ne s'arrêtèrent pas; ils étaient kO contre 1.

« Je dois déclarer, dit un correspondant , q u'il est impossible de se battre plus brillamment que ne l'ont fait ces Russes. Ils semblaient insensibles à toute autre crainte que celle d'une charge à la baïonnette. Quand ils en voyaient venir une, ils se rompaient. »

Dans la batterie occupée par les gardes, il y a eu une affreuse mêlée corps à corps. On n'avait pas le temps de recharger les fusils, et on se battait à la baïonnette et à coups de crosse. Chaque fois que les Russes étaient repoussés, ils laissaient des monceaux de morts, et c'était par-dessus des piles de cadavres qu'ils revenaient à l'assaut. La hauteur du parapet empêchait les Anglais de faire feu ; les Russes s'en aperçurent et ils se masquèrent au pied même du mur. De là, ramassant les armes de leurs soldats morts et des pierres, ils les jetaient sur les défenseurs de la batterie, qui, de leur côté, répondaient avec ies mêmes armes. Ce nouveau genre de combat dura pendant près de dix minutes. De temps en temps, les Russes livraient des assauts désespérés aux embrasures, mais là ils trouvaient un rempart de baïonnettes, et les embrasures finirent par être comblées par des cadavres accumulés.

« Le résultat, dit un correspondant, était encore douteux. L'ennemi recueillait toutes ses forces pour un assaut définitif, lorsque Canrobert arriva avec des zouaves, de l'infanterie et de l'artillerie, et commença une attaque terrible sur le flanc droit des Russes. De «e moment , la partie fut décidée. Et cependant, bien que sous le feu des Français les Russes tombassent littéralement par bataillons, ils ne trahirent aucun symptôme de désordre. Au contraire, ils se formèrent admirablement en ligne, changeant leur front pour recevoir l'attaque des Français, et étendant leur ligne pour reprendre l'assaut contre les Anglais. Mais à ce moment, sans ordres et sans garder de rangs, nos bommes se jetèrent sur eux avec furie en chargeant à la baïonnette. Ils les reçurent aussi à la baïonnette, et pendant cinq minutes, sept ou huit régiments se battirent avec frénésie dans une horrible mêlée. A la fin, l'ennemi plia et se retira, mais en ordre parfait. Les Français et les Anglais les poursuivaient, et l'artillerie vomissait sur eux des masses de fer. C'était un vrai carnage. Et pourtant ils se retiraient lentement, s'arrêtaient de temps en temps et faisaient des charges furieuses à la baïonnette Leurs pertes a ce moment ont été énormes, »

Pour compléter enfin ies documents relatifs à la bataille d'ïnker* mann, il nous reste à faire connaître les deux rapports suivants, adressés au ministre de la guerre par les généraux Forey et Bosquet , commandant les troupes françaises dans l'affaire du 5 novembre

Devant Sébastopol, le 7 novembre

Armée d'Orient. — Corps de siège»

Mon général,

J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 5 novembre, à 9 heures du matin, la gauche de nos attaques contre Sébastopol a été assaillie par une colonne russe, composée des quatre bataillons formant le régiment de Minsk, d'un bataillon du régiment de Wolhynsk, et d'une certaine quantité d'hommes de bonne volonté qui s'étaient mis à la suite. Cette colonne, forte de plus de 5,000 hommes, soutenue par tme batterie d'artillerie, sortit par le bastion de la Quarantaine, et suivit le ravin situé à la gauche de nos lignes. Sa marche, favorisée par un épais brouillard, n'a pu être arrêtée tout d'abord ; elle est tombée en force sur les batteries nos 1 et 2, où elle est parvenue. Les servants de ces batteries ont été contraints de se retirer vers les bataillons du 39e et du 19e de ligne et sur quatre compagnies de la légion étrangère, chargées de la garde des tranchées. Ces bataillons ou fractions de bataillon ont dû aussi se reployer sous l'effort de la colonne russe ; mais ils ont vivement repris l'offensive lorsque deux compagnies du 19e bataillon de chasseurs en réserve au Clocheton, et quatre compagnies de la légion étrangère venant de la maison des Carrières, sont arrivées sur le lieu du combat.

Le général de îa Motte-Rouge, qui occupait son poste de tranchée dans la lre parallèle, se porta rapidement , avec quelques compagnies du 20e léger, sur les points attaqués. Lorsqu'il parvint aux batteries nos 1 et 2, elles étaient déjà évacuées par l'ennemi, qui était rejeté sur le revers du ravin, à très-petite distance de la tranchée. À îa voix du général, nos soldats franchirent la lre enceinte de défense avec ardeur, poursuivirent l'ennemi et le soumirent à un feu meurtrier ; ils s'arrêtèrent à la hauteur de la maison dite du Rivage, prenant position derrière des murs, d'où ils continuèrent leur feu.

Pendant que ces événements se passaient, et au premier bruit de la fusillade, je montai à cheval et je pris les dispositions suivantes : j'ordonnai au général de Lourmel de se porter directement sur la maison brûlée, et au général d'Àurelle de marcher en avant de son front sur la route de Sébastopol qui longe la mer.

S. À. I. le prince Napoléon eut pour instructions de tenir sa division sous les armes, et elle s'avança jusqu'à la maison du Clocheton pour appuyer ma droite pendant que Vtfëgfà 6£ Jlkait à gauche.

La division Levaillant, ayant pris la place des brigades de Lcurm et d'Aurelle au moment de leur départ, se porta en avant de leur front en colonnes serrées par brigade. Le général Levaillant se tenait de sa personne à 500 mètres au delà de cette ligne, pour juger du moment où son concours serait nécessaire.

Je me mis moi-même à la tête du 5e bataillon de chasseurs et de mon artillerie, et je suivis le ravin des Carrières, perpendiculaire à la route de Sébastopol, pour couper la retraite à l'ennemi dans le cas où il se serait avancé au delà des batteries nos 1 et 2.

Telles sont les dispositions générales que je pris pour me mettre en mesure de parer à tout événement du côté du corps de siège. J'étais vivement attaqué, j'entendais le feu dans la direction d'Inkermann, je savais que vous y étiez fortement engagé; mais, ne pouvant juger de quel côté se ferait le plus violent effort, je devais m'avancer au combat avec mes premières lignes, soutenues par toutes mes réserves.

La brigade de Lourmel, conduite avec une ardeur indicible par son chef, culbuta en avant d'elle l'ennemi aussitôt qu'elle se trouva en sa présence. Deux bataillons du 26e de ligne poursuivirent avec acharnement les Russes, qui se retirèrent en désordre. Ce fut alors que le général de la Motte-Rouge, voyant arriver le général de Lourmel à la hauteur de la baie de la Quarantaine, où il était en position , le suivit dans son mouvement offensif. Nos troupes, stimulées par l'ardeur du succès, parvinrent à peu de distance des murailles de la place, poussant devant elles la masse des Russes, pendant que la section d'artillerie commandée par le lieutenant de La Hitte lançait des obus et des boulets sur eux.

J'avais pris position, avec le 5e bataillon de chasseurs, sur le flâne droit du général de la Motte-Rouge et à la hauteur de la Quarantaine.

Jugeant que la poursuite faite à l'ennemi était poussée beaucoup trop loin, j'envoyai le chef d'escadron Dauvergne et le capitaine d'étatmajor Colson pour porter l'ordre aux généraux de se mettre immédiatement en retraite. On eut beaucoup de peine à faire prononcer ce mouvement, tant l'ardeur des chefs et des soldats était grande. Cette retraite était soutenue par la position que j'occupais, à. droite, avec le 5e bataillon de chasseurs, au centre , par le reste de la brigade de Lourmel échelonnée, et, à gauche, par le général d'Aurelle. Cet officier général avait appuyé jusque sur le bord de la mer, et s'était emparé de vive force, au milka d'une masse de projectiles lancés par les bastions de la place, des bâtiments de la Quarantaine, qu'il occupa avec le 1er bataillon du 74e de ligne. Il avait laissé en seconde ligne, dans une position dominante, le colonel Beuret avec deux bataillons prêts à toute éventualité.

L'occupation de ces bâtiments fut très-utile; elle protégea efficace-s

ment la retraite de la brigade de Lourmel, et je ne saurais trop insister sur cette disposition prise par le général d'Aurelle, car elle a mis fin à la fusillade acharnée des Russes qui, s'étant reportés en avant, bordaient de nouveau le revers (nord) de la baie de la Quarantaine. Le feu du 74e, dirigé à coups sûrs, les a déterminés à battre en retraite une seconde fois, et les a forcés à rentrer dans la place. C'est sur ce revers (nord) que je voulais arrêter la poursuite de l'ennemi, si poussé par une ardeur guerère que je déplore, le brave général de Lourmel n'eût pas entraîné ses troupes au delà.J Dans cette poursuite, grièvement blessé par une balle qui lui avait traversé la poitrine, il remit le commandement au colonel Niol, qui fut obligé d'effectuer la retraite sous le feu le plus violent de toutes les batteries de la place, mouvement qiu ne se termina qu'en arrière du ravin de la Quarantaine.

Nos pertes ont été très-sensibles; mais je ne crois pas être au-dessous de la vérité en portant à environ 1,200 le nombre des Russes morts ou mis hors de combat.

L'ennemi n'a obtenu aucun résultat en compensation de ses per tes ; car les tranchées sont intactes, et, sur les huit pièces enclouées, six ont repris leur feu immédiatement, et les deux autres tirent aujourd'hui.

Je ne saurais donner trop d'éloges aux troupes engagées le 5 novembre. J'ai été parfaitement secondé par tout le monde, généraux, officiers et soldats. Les officiers de mon état-major, depuis le commencement du siège, et en particulier dans la journée du 5, n'ont cessé de se faire remarquer par leur bravoure et leur sang-froid.

M. le général d'Aurelle a fait preuve d'une haute intelligence militaire dans cette journée.

M. le général de Lourmel, qui, blessé très -grièvement, n'a remis son commandement que lorsque ses forces ont été épuisées, a fait l'admiration de tous. Il vient de succomber à sa blessure. Je ne puis vous exprimer la douleur dans laquelle me plonge ce malheur; l'ar^ mée perd en lui un général dont la bravoure chevaleresque ne connaissait aucun obstacle, et un chef auquel semblaient réservées de hautes destinées (1).

(i) On lin avec un vif et douloureux intérêt les détails qui suivent sur les derniers moments du général de Lourmel, Nous trouvons ces détails dans une lettre écrite par un officier qui a pris part à l'affaire du 5 novembre :

a La brigade française allait enlever les batteries russes, lorsque le général de Lourmel, qui la commandait, reçut à dix pas une balle qui, passant entre la deuxième et la troisième côte, vint sortir par l'omoplate en faisant ira trou de sa dimension. Le général ne pâlit pas, il resta à cheval et continua à do mer des ordres avec le s&ng-froid qui le caractérisait sur le cbamp de bataille; il sut commander à tel point à la douleur, que le commandant d'Auvergne, aide de camp du général de division Forey, qui veaait à toute bride, de la part de sen chef, le prévenir défaire sonner la retraite, no s'aperçut pas qu'il fût blessé. Le général de Lourmel donna

Vous remarquerez, mon général, par le nombre des officiers mis Lors de combat, qu'ils sont l'objet particulier des coups de l'ennemi» Les officiers français en sont d'autant plus fiers qu'ils ne déguisent pas leur qualité, comme ceux de l'ennemi, sous une capote d& soldat.

Je suis avec respect, etc.

Le général commandant le corps de siège?

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