‹ Histoire complète de la guerre d'Orient, contenant le récit complet des opérations militaires dans la Turquie d'Europe et d'Asie, la mer Noire, la Crimée et la mer BaltiqueChapitre 5 sur 8 · ARMÉE D'ORIENT. — CORPS D'OBSERVATION · texte numérisé non relu

ARMÉE D'ORIENT. — CORPS D'OBSERVATION

Rapport sur le combat d'înkermann du 5 novembre 1854, adressé au général en chef de l'armée d'Orient.

Le 5 novembre, à la pointe du jour, l'ennemi s'est montré en position sur trois points de nos lignes, savoir : t<> de ce côté-ci des ponts d'Inkermann, en face de la droite des Anglais; 2° dans la plaine de la Tchornaïa, menaçant la redoute anglaise; 3° en face du télégraphe.

Il s'était rendu dans ces positions à la faveur de la nuit et d'un

lui-même les ordres nécessaires pour faire exécuter ce mouvement, puis se tournant vers son aide de camp, il lui dit : « Je suis blessé. »

ail perdait beaucoup de sang; on lui disait de descendre de cheval, il refusait j mais il fallut cependant qu'il suivît ca conseil. On le transporta à quelques pas sous une grêle de balles et de boulets partis de la place. Là on voulut le panser ; il s'y opposa, et après une heure et demie de marche, pendant laquelle il continua à don» ner toujours ses ordres avec le plus grand calme, on parvint à la petite maison qu'il occupait dans le camp. Les chirurgiens, prévenus du malheur qui venait d'arriver,, attendaient le général. II se déshabilla, se coucha, et on reconnut qne la blessure était de la plus terrible gravité : le poumon, était traversé. On ne comprenait pas qu'il eût pu conserver assez de force morale pour dompter la douleur physique.

«La nouvelle de la blessure mortelle du général se répandit bientôt dans l'armée y et fut reçue avec les plus douloureux regrets. De Lourmel était connu, apprécié» aimé de tôut le monde et adoré des soldats sous ses ordres. On l'avait surnommé le Bayard de l'armée, à cause de sa brillante valeur. Pendant tout le temps qu'avait duré l'épidémie à Varna, on l'avait vu sans cesse encourageant, soignant les malades, remontant, par sa gaieté et son exemple, le moral des hommes ; aussi avait-il perdu peu de monde dans sa brigade.

« Malgré les préoccupations résultant de la bataille sanglante qui venait d'être livrée à Inkermann, on venait à fout instant s'informer s'il restait quelque espoir de conserver des jours aussi précieux. Un instant on espéra : de Lourmel seul vit bien qu'il était perdu, il fit demander un prêtre disant à ceux qui cherchaient à le rassurer : « Il faut toujours être prévoyant. » La journée fut assez Donne, mais, la nuit, une crise violente se déclara.

« Le 6, cependant, veru onze heures du matin, le blessé allait mieux, on ne perdait pas tout espoir ; mais vers deux heures, il se fit un épanchement de sang dans la poitrine, et chacun comprit qu'il n'y avait plus de remède. Sentant approcher son dernier moment, le général prit la main de son aide de camp, et la lui serrant avec calme : « Dites que mes dernières pensées ont été pour Mme de Lourmel, pour ma mère, et pour l'Empereur et la France. » Et il expira en héros chrétien, sans laisses apercevoir sur son noble visage, la plus légère trace de douleur. »

brouillard épais> et il ouvrit son feu vers six heures et demie devant Inkermann et devant le télégraphe.

Je fis prendre les armes au corps d'observation tout entier, faisant appuyer l'infanterie vers le télégraphe, et je me portai de ma personne au delà du moulin. Le général Bourhaki me suivait avec un* bataillon du 7e léger, un bataillon du 6e de ligne, quatre compagnies de chasseurs à pied et les deux batteries à cheval.

Là, je rencontrai les deux généraux anglais sir George Brown et sir George Cathcart réunis.

Je leur offris mon concours, leur annonçant que j'étais suivi par les troupes que je viens de désigner et par d'autres que je pourrais tirer des lignes, si l'attaque sérieuse était devant les Anglais. Ils me remercièrent et m'assurèrent qu'ils avaient des réserves pour le moment, mais qu'ils n'avaient personne vers leur droite en arrière de la redoute anglaise, et qu'ils me priaient de les garantir de ce côté, ce que je fis à l'instant. J'allai alors vérifier par moi-même ce que pouvaient valoir les deux attaques par la Tchornaïa et la plaine de Balaclava, en face du télégraphe : c'étaient évidemment de fausses attaques.

J'étais' à examiner celle du télégraphe, lorsque des officiers anglais vinrent m'avertir que le feu devenait sérieux à leur droite ; le colonel Styl surtout me donna de bons renseignements, et je fis repartir- à l'instant le général Bourbaki vers la droite anglaise. Je donnai en même temps des ordres pour qu'un bataillon de zouaves et un bataillon des tirailleurs algériens marchassent dans la même direction,, Enfin, peu après, le général d'Autemarre recevait l'ordre de marcher sur la même attaque avec un bataillon de zouaves et les deux bataillons du 50e.

Les deux batteries de la 2e division avaient été dirigées, dès la pointe du jour, sur le télégraphe; j'en envoyai une à la droite anglaise se joindre aux deux batteries à cheval déjà en mouvement.

Je rej-oignis les premières troupes menées par le général Bourbaki, comme elles allaient entrer en ligne. Tout le terrain en avant de la droite anglaise était évacué, et il n'y avait d'occupé que l'arête qui précède à vingt pas le premier rang de tentes.

Je n'hésitai pas à lancer mes deux bataillons en avant avec les quatre compagnies de chasseurs à pied, qui chargèrent l'ennemi trèsbravement et arrivèrent près de la petite redoute en avant à droite.

A l'arrivée du bataillon des zouaves (commandant Dubos) et des tirailleurs algériens, je poussai la charge de nouveau et la menai jusqu'à la crête qui domine le ravin de la route.

Je comptais que les Anglais pourraient appuyer ma gauche au delà de la route ; mais ils en furent empêchés : l'ennemi le tourna par la

faute, et je fus un moment comme entouré. Les zouaves du commandant Dubos traversèrent en arrière les têtes de colonnes qui nous tournaient et les arrêtèrent net. Je dus rectifier ma ligne un instant, pour reprendre ensuite la charge, qui, cette fois encore, réussit à merveille. Maïs l'ennemi, écrasé par le feu des canons anglais et français que j'avais fait réunir sur la crête en arrière de ma gauche, prit chasse définitivement pour ne plus résister qu'en fuyant.

Dans ces rencontres à la baïonnette, notre champ de bataille a été jonché de cadavres : c'était une vraie boucherie; plusieurs officiers y ont eu leurs chevaux tués.

Le 7e léger, commandé par le chef de bataillon Vaissier, a été d'une bravoure chaude et brillante qui mérite une mention particulière, de même que l'adresse et l'entrain des chasseurs à pied du 3e bataillon.

Le bataillon du 6e de ligne a chargé très-brillamment et a bien vengé la mort de son brave colonel, M. de Camas, tombé dans les rangs ennemis.

Le bataillon de zouaves du commandant Dubos a manœuvré avec cette intelligence , cette bravoure à toute épreuve qui ne s'émeut même pas quand l'ennemi vous entoure.

Les tirailleurs algériens, à travers les broussailles, sautaient agiles comme des panthères. Cette journée leur fait honneur, ainsi qu'à leur colonel de Wimpfen.

L'autre bataillon de zouaves et les deux du 50e nous ont vigoureusement appuyés sans avoir eu à charger l'ennemi.

Pendant ce combat, les deux batteries à cheval du commandant La Boussinière et la batterie de la 2e division conduites par le commandant de Barrai ont eu à supporter un rude duel avec l'artillerie russe, qui se composait de pièces de position de 24 et de 30 et d'un nombre considérable de pièces de campagne. Nos batteries, aidées par une batterie anglaise de 9, ont eu l'honneur d'éteindre le feu russe et de le réduire absolument au silence. Ce combat d'artillerie a été dirigé par le brave colonel Forgeot, qni m'a rendu dans cette journée de grands services.

Enfin, au moment où s'éteignait le feu russe, j'ai fait mener jusque sur la dernière crête une batterie divisionnaire appuyée par deux bataillons, qui a pu couvrir d'obus et de boulets les ponts d'Inkermann, par lesquels s'écoulaient dans le plus grand désordre les troupes russes, que nous avons eu la joie de voir s'enfuir en pleine déroute. Mais cette déroute était protégée par les marais d'Inkermann, que nous ne pûmes malheureusement traverser, car notre cavalerie aurait eu là une belle fin de journée à conquérir.

î„a brigade du général Monet, arrivée en deuxième réserve, n'a pas

eu occasion de donner; elle a cependant éprouvé des pertes par lee coups de canon de l'ennemi, dont les pièces avaient des portées extrêmes.

Devant le télégraphe , nous n'avons eu qu'une canonnade sans blessés; mais j'éprouve un vrai plaisir à exprimer ici à quel point le détachement de marins du capitaine de Cautenson a bien servi ses bonnes pièces de 30, qui ont tenu la ligne ennemie fort loin et lui ont fait éprouver des pertes sensibles.

J'ai remercié les [généraux d'Autemarre et] Bourbaki, qui ont si vaillamment mené leurs troupes, et le colonel de Gissey, mon che d'état-major, qui m'a secondé de tout cœur. Je voudrais pouvoir citer tous les braves qui ont si bien combattu à Inkermann, mais ce serait citer tout le monde.

Le général de division commandant le corps d'observation.

Bosquet.

L'Empereur Napoléon, dans une lettre adressée le 21 novembre au général Canrobert pour donner à nos soldats de justes éloges et de nobles félicitations sur leur dévouement et leur constance intrépide, dit qu'il connaissait parfaitement les difficultés renaissantes qu'ils avaient à craindre dans cette nouvelle phase du siège de Sébastopol. Mais il leur annonçait en même temps que d'importants renforts partaient pour aller partager leurs travaux, leurs périls et leur gloire.

Voici cette lettre :

« Palais de Saint-Cloud, le 24 novembre 1854.

« Général,

« Votre rapport sur la victoire d'Inkermann m'a profondément ému. Exprimez en mon nom à l'armée toute ma satisfaction pour le courage qu'elle a déployé, pour son énergie à supporter les fatigues et les privations, poue sa chaleureuse cordialité envers nos alliés. Remerciez les généraux, les of« ficiers, les soldats de leur vaillante conduite. Dites-leur que je sympathisa vivement à leurs maux, aux pertes cruelles qu'ils ont faites, et que ma solh> citude la plus constante sera d'en adoucir l'amertume.

«Après la brillante victoire de l'Aima, j'avais espéré un moment que l'armée ennemie en déroute n'aurait pas réparé si promptement ses pertes, et que Sébastopol serait bientôt tombé sous nos coups; mais la défense opiniâtre de cette ville et les renforts arrivés à l'armée russe arrêtent un même si t le cours de nos succès. Je vous applaudis d'avoir résisté à l'impatience des troupes demandant l'assaut dans des conditions qui auraient entraîné des pertes trop considérables.

«Les gouvernements anglais et français veillent avec une ardente attention sur leur armée d'Orient. Déjà des Ibateaux à vapeur franchissent les mers our vous porter des renforts considérables. Ce surcroît de secours va douler vos forces et vous permettre de prendre l'offensive. Une diversion puissanie va s'opérer en Bessarabie, et je reçois l'assurance que de jour en jour, à l'étranger, l'opinion publique nous es*t de plus en plus favorable. Si l'Europe a vu sans crainte no* aigles, si longtemps bannies, se déployer avec

■ : .' éclat, c* est qu'elle sait bien que noui combattons seulement pour son endance. Si la France a repris le rang qui lui est dû, et si la victoire est i tîcore venue illustrer nos drapeaux, c'est, je le déclare avec fierté, au patriotisme et à rindompîable bravoure de l'armée que je le dois.

« JVnvoie le général de Montebello, l'in de mes aides de camp, pour porter à l'armée les récompenses qu'elle a si bien méritées. « Sur ce, général, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde

« Napoléon. »

En même temps que quatre divisions nouvelles de 11,000 hommes chacune étaient en effet réunies sur le pied de guerre et mises en marche avec leur artillerie, les troupes du génie, leur matériel d'administration, d'ambulance et de transport, on expédiait d'Angleterre une division de 8 à 9,000 hommes. On engageait des volontaires da la milice pour les former en régiments destinés à laisser disponibles pour l'armée d'Orient les régiments de ligne en garnison dans quelques villes d'Angleterre ainsi que dans les places de la Méditerranée, Gibraltar, Malte et Corfou. L'armée alliée pouvait donc être portée dans quelque temps à 90,000 hommes. Et d'ici là on pouvait croire que les excellentes troupes des deux nations,si vigoureusement aguerries par cette rude campagne, et dont le moral était exalté par la victoire, sauraient comme auparavant repousser les attaques de l'ennemi.

Sur un autre point, la marine franco-anglaise obtenait aussi des succès constatés par les nouvelles suivantes reçues de San-Francisco.

« La frégate française la Forte, la corvette V Eurydice et le brick YObliifssdo sont arrivés hiér soir à San-Francisco avec des nouvelles importantes de Petropolowski, qu'ils ont quitté le 7 septembre.

ce Nous avons reçu hier soir la visite d'un témoin oculaire du combat, officier à bord de la Forte, qui nous a donné sur ce combat de nombreux tenseignsments.

« Les navires de guerre anglais et français étaient partis des îles Sandwich ie %o juillet, se dirigeant sur Petropolowski, ainsi quenous l'avions annoncé. La saison avancée faisait craindre de nombreux obstacles. Cette crainte s'est réalisée; la côte nord était déjà couverte de brouillards épais qui retardaient beaucoup la marche des navires et les obligeaient à naviguer avec la plus grande prudence; la brume était telle que les officiers pouvaient à peine distinguer les signaux à deux longueurs de navire , et que V Eurydice ne put naviguer de conserve avec l'escadre; on ne Fa retrouva" qu'à Petropolowski.

«Les navires arrivèrent en vue de Petropolowski dans les derniers jours du mois d'août et après avoir essuyé d'assez mauvais temps. La saison ne permettait aucun délai et on se prépara de suite à l'action. La place présentait des obstacles auxquels on était loin de s'attendre; on comptait attaquer avec des forces supérieures une place peu défendue et peu fortifiée ; on se trouvait *n présence d'une forteresse redoutable, défendue par Mit forts détachés contenant plus de 129 canons et 1,200 hommes. s ^

« Petropolowski est situé dans le fond d'une baie ttoo-etroite et de peu de longueur. Les abords de cette baie sont hérissés de nombreuses batteries ; pour arriver en vue de la ville, il faut éteindre trois de ces batteries. La nature a encore fortifié cet e place d'une manière redoutable : au milieu de la aie au fond de laquelle se trouve Petropolowski, s' «-lève un banc de sable

oui ne laisse aux navires qu'un espace étroit et resserré, et qui , à peu de

dis<tance au dehors, dérobe a la vue la forteresse principale.

« Le 30 août, les six navires de guerre, anglais et français, dont les noms suivent, se trouvaient en présence de Petropolowski :

« Navires français : la Forte, de 60 canons; V Eurydice, de 28 canons, et XObligado, de 12 canons;

« Navires anglais : la Pique, de 40 canons ; le Président, de 50 canons, et Virago, de 6 canons.

« Au moment d'engager le combat, une triste nouvelle se répandit dans h flotte : l'amiral Priée, commandant des forces anglaises, venait de tomber frappé d'une balle en chargeant ses pistolets ; la balle lui avait traversé le cœur. La consternation se répandit parmi les équipages. L'amiral Price était aimé et respecté de tous; son courage, son sang-froid, sa bienveillance et les nombreuses preuves d'intrépidité qu'il avait données en plusieurs occasions difficiles lui avaient concilié le respect universel. Cette mort funeste, à la veille d'un combat, lui enlevait l'occasion de se distinguer, et privait l'escadre d'un de ses meilleurs officiers. C'est le matin même du jour fixé pour le combat que l'amiral Price expirait à son bord. Par respect pour sa mémoire, l'attaque fut ajournée au lendemain.

« Le 31 août, le combat s'engagea. La frégate russe Aurora, de 40 canons, et la Dtvina étaient embossées derrière le banc de sable, en avant de Petropolowski; les navires alliés concentrèrent leurs feux sur les trois forts avancés; ils se trouvaient alors à 1,600 mètres environ de la ville, mais ils ne pouvaient s'engager dans lapasse étroite et dangereuse dont nous venons de parler sans avoir auparavant fait taire ces batteries détachées. Deux cent cinquante pièces de canon tonnaient de part et d'autre; des boulets perdus dépassaient le banc de sable et venaient tomber sur les forts et les navires; après une canonnade assez vive, les trois batteries étaient éteintes, les canonniers russes étaient morts ou avaient déserté leurs pièces; on encloua les canons, et tranquilles de ce côté, les navires se rapprochèrent de la ville.

« Le lendemain, on ouvrit un feu très-vif sur ce point et sur les navires russes; Y Aurora eut son grand mât emporté, les boulets la criblaient de toutes parts ; l'ordre de débarquer fut donné, et, sous la direction d'un pilote américain qui avait représenté les environs de la ville comme d'un accès peu difficile et peu boisés, les troupes s'élancèrent vers la plage et s'avancèrent vers la redoute principale.

« Mais soit erreur, soit trahison, on se trouva engagé dans d'épaisses broussailles qui arrêtaient à chaque pas la marche des soldats et fournissaient aux tirailleurs russes un abri sûr et presque impénétrable. La similitude des costumes jetait la confusion dans les rangs de nos soldats, qui craignaient, en visant sur les uniformes rouges, de tirer sur leurs frères d'armes.

« Exposées à un feu auquel elles ne pouvaient répondre, les troupes le soutinrent avec la plus grande intrépidité et dirigèrent leurs attaques sur le fort le plus proche. Après un combat acharné de part et d'autre, les Russes furent défaits, les canons encloués, le fort démoli et 43 hommes faits prisonniers. Craignant d'exposer plus longiemps les troupes à un 'feu meurtrier, on ordonna le rembarquement. On ne pouvait, à moins de consentira une perte considérable, tenter de s'emparer de Petropolowski; il fallait pour réduire la place, recourir à un siège régulier; le temps pressait, la saison avancée ne permettait aucun retard. On dut abandonner un champ de bataille sur lequel on laissait comme trophées cinq batteries foudroyées, des maisons et des magasins de munitions en flammes, un fort démoli et plus de cent cadavres russes. Nous laissions aussi, nous, de vaillants soldats sur ce sol ennemi. Morts à sept mille lieues de leur patrie, sur une terre inconnue, sous un ciel étranger, ils seront pleurés de nos compatriotes comme ils l'ont été de leurs vaillants frères d'armes.

a Mais avant de partir on devait venger leur perte. Au moment de lever l'ancre, le transport de guerre russe SUka, de i% canons et de 700 ton-

neaux, arrivait dans la rade, chargé de munitions de guerre et de nombreuses provisions de bouche, dont la rareté se faisait vivement sentir dans Petropolowski. Entouré par les forces ennemies, le Sitka dut se rendre et fut emmené par la division anglaise à Vancouver. Peu après, la goélette du gouverneur tombait au pouvoir des alliés avec 30 hommes d'équipage; ne pouvant la remorquer, on la brûla en pleine mer. A bord du Sitka se trouvaient plusieurs négociants russes, qui, avec Féquipage, furent emmenés prisonniers ; le nombre total des prisonniers monte à 60; parmi eux se trouvent un colonel et un capitaine de navire. »

Tandis que ces choses se passaient en Europe, d'autres événements avaient lieu en Asie. Au mois de février 1854, Zarif-Moustapha-Pa» sha, nommé muchir (général de division) , reçut le commandement en chef de l'armée deKars. Il trouva cette armée ou plutôt ses débris mourant de faim, de froid, de misère et de maladie. Le 20 novembre 1853, dans une bataille dite de Guédikler, cette armée, qui faisait campagne pour la première fois, avait éprouvé de grandes pertes et se trouvait complètement démoralisée. Dirigeant toute son attention, toutes ses ressources vers le Danube, le gouvernement ottoman avait abandonné à elle-même son armée d'Asie. L'incapacité, pour ne pas dire plus, de son chef Achmet-Pacha avait fait le reste. Les 26,000 hommes qu'après la bataille de G^dikler Achmet-Pacha confina dans le bourg en ruine de Kars eurent à souffrir toutes les misères d'un hiver long et rigoureux. Ces malheureux en haillons, presque sans bois, entassés dans des masures et mai nourris, virent périr de maladie et d'épuisement 8 à 10,000 des leurs. Dès que le ^nvernement, un peu tranquille du côté du Danube, put s'occuper J l'armée d'Asie, il rappela Achmet-Pacha et nomma à sa place Zarif-Moustapha. Cet habile général répara le mal. Grâce à son énergie, à son activité, l'armée se trouva de nouveau, en juin 1854, forte de 30,000 hommes de troupes régulières et de quelques milliers de Bachi-Rouzouks. Le 1er août, le muchir apprit que le corps russe d'Erivan venait de battre,, près de Bagazid, un corps d'observation ; il se prépara à la bataille, et il pensa d'abord à se rendre maître de Karadag et des positions au pied de cette colline. Plusieurs reconnaissances opérées vers un autré point ( Perguet ) par le comte de Mef~ fray, officier français détaché à l'armée d'Asie en qualité de colonel d'état-major, premier aide de camp du muchir , rirent une heureuse diversion qui permit aux Turcs d'occuper les positions convoitées, et la bataille d'ingédéré vint déjouer les plans du général Bebutoff. Les Russes laissèrent sur le champ de bataille 4,000 morts et 8,000 blessés. Leur beau corps des dragons du Caucase, fort de 3,600 hommes qui s'étaient battus en héros, fut presque entièrement détruit. Quelques jours après cette sanglante affaire, voulant délivrer le territoire turc de la présence de l'ennemi, Zarif-Mustapha-Pacha envoya quatre

régiments de cavalerie occuper des avant-postes près du camp russe. A. la vue de cette colonne, les Russes levèrent si précipitamment leur camp qu'ils abandonnèrent aux Turcs une partie de leurs tentes, leur provision de bois, chose rare et précieuse en ce pays, leur painç leurs provisions et jusqu'aux papiers du général Bebutoff. Ils allèrent se réfugier sous le canon de la forteresse de Gumvi. C'est ainsi que cette armée, qui semblait condamnée à l'impuissance , sut conserver intactes les frontières de l'empire ottoman en Asie. La tâche qui reste à remplir, en 1855 , à l'armée turque d'Asie est donc bien simple eÉ bien facile : Profiter de la campagne de 1854..

Le 14- novembre , une affreuse tempête vint bouleverser la rade d'Eupatoria. Depuis de longues années on n'avait pas vu semblable tourmente. La toiture de l'ancien monastère de Saint-Georges fut emportée , des arbres séculaires arrachés et dispersés comme de la paille, les tentes des soldats enlevées, déchirées, réduites en pièces; les tranchées s'emplirent d'eau, tous les travaux furent considérablement endommagés. Dans la rade étaient mouillés 45 navires. Dès 9 heures du matin commencèrent les sinistres. Poussés par le vent du sud et chassant sur leurs ancres , 7 bricks du commerce vinrent successivement se jeter à la côte contre la ville ; deux d'entre eux, un grec et un turc, se brisèrent en échouant, mais les équipages furent sauvés, grâce aux efforts des matelots et des soldats français dirigés par le commandant de la place et des officiers du vaisseau le Henri IV. Vers onze heures, le vent tourna subitement et se mit à souffler de l'ouest avec une nouvelle violence. Ce changement fut extrêmement nuisible aux navires ;5 trois-mâts anglais, de ces beaux navires servant au transport des troupes, et un steamer, le Prince, furent jetés à la côte à l'est de la ville. Heurtée par un de ces troismâts, la corvette à vapeur le Pluton ne put résister au choc et dut échouer à son tour. Après une lutte bien soutenue contre la tempête, le petit vapeur la Ville-de-Perpignan fut lancé à la côte à pleine vapeur. Enfin, à 6 heures du soir, le beau vaisseau le Henri IV, de 100 canons, après avoir eu ses quatre chaînes brisées, ne put résister à la rage de la mer et fut jeté à la côte. Dans la nuit, un vaisseau turc se perdit également. Pendant que la petite garnison d'Eupatoria as^ sistait à ces naufrages et cherchait à sauver les équipages , une nouvelle complication vint aggraver sa position ; les Russes vinrent l'attaquer avec 7 à 800 hommes et 14 pièces d'artillerie. Ayant mis leurs pièces en batterie à 600 mètres de la place, ils ouvrirent un feu des plus violents ; mais, grâce aux travaux exécutés depuis l'occupation française, la ville était en état de se défendre. Les batteries établies dans l'enceinte ripostèrent au feu de l'ennemi, Pendant une heure,

l'engagement fut très-vif ; mais les pièces françaises, placées derrière les épaulements, eurent à la fin l'avantage et forcèrent les Russes à se retirer. De son côté, le Henri IV avait à se défendre contre des nuées de Cosaques accourus à la vue du désastre comme des nuées de corbeaux que toute ruine attire ; mais l'équipage, complet à bord, s'était préparé à cette attaque, et de foudroyantes bordées dispersè rent ces hommes de proie dont les cadavres sillonnèrent la plage. La mer, houleuse jusque dans le port de Sébastopol, déplaça l'un des navires coulés dans la passe, et les Russes, craignant de voir la flotte; alliée pénétrer par cette brèche, coulèrent à l'entrée du port un nou« veau vaisseau, le Rotislaw. Ils avaient eu de leur côté beaucoup à souffrir de la tempête. Les Anglais eurent encore à déplorer la perte d'un bateau à vapeur dans la baie de Chersonèse et de huit transports, vides pour la plupart, à l'embouchure de la Katcha. Tous les navires échoués furent brûlés, de crainte qu'ils ne tombassent entre les mains, de l'ennemi. Une belle frégate égyptienne, amenant à Constantinople des troupes envoyées par le pacha gouverneur, fit naufrage et se perdit malheureusement corps et biens.

Ces désastres, en partie réparés et considérablement atténués par le dévouement des officiers, des soldats et des marins, et par les prévoyantes mesures du gouvernement, furent largement compensés par un événement de la plus haute importance, l'accession franche et complète de l'Autriche à la politique des puissances alliées. Le 2 décembre, fut conclu entre l'Autriche d'une part, la France et l'Angle terre de l'autre, un traité d'alliance dont voici les principales dispositions :

Art. ler. Les parties contractantes s'engagent à ne pas entrer en arrangement avec la Russie, sans en avoir préalablement délibéré en commun.

Art. 2. L'Autriche s'oblige à défendre les principautés danubiennes contre tout retour des Russes. Les armées anglaise et française seront libres d'entrer dans les principautés, si elles le jugent con~ vénable.

Art. 3. En cas de guerre entre l'Autriche et la Russie, la France et l'Angleterre promettent de conclure un traité offensif et défensif avec l'Autriche.

Art. 4. Dans ce dernier cas, aucune proposition de paix émanant de la Russie ne serait accueillie sans que les puissances alliées fussent arrivées à une entente commune.

Art. 5. Si la paix n'est pas rétablie d'ici au 1er janvier 4855, les trois puissances alliées délibéreront sur les moyens les plus efficaces paur atteindre le but qu'elles se proposent en contractant eur alliance.

Art. 6. Le présent traité sera communiqué à la Prusse, sa coopétation étant désirable.

Par cette alliance se trouvaient déjoués tous les plans, toutes les profondes machinations de la Russie qui, suivant la maxime : Diviser pour régner, comptait sur l'hostilité des peuples de l'Europe entre eux, sur les complications qu'elle avait toujours pris à tâche de susciter dans leurs relations internationales pour graviter vers la monarchie universelle et cosaquer à son aise l'Europe et l'Asie. Aussi le désappointement fut-il grand à Saint-Pétersbourg, tandis qu'en France et en Angleterre, la confiance augmentait. Le parlement, ouvert le 12 décembre par la reine d'Angleterre, vota toutes les mesures demandées pour pousser la guerre avec vigueur, et notamment un bill pour la formation de régiments étrangers à la solde de l'Angleterre, bill qu'avait vivement combattu l'opposition. Dans son discours d'ouverture de la session du sénat et du corps législatif, le 26 décembre, trois mois avant l'époque habituelle, l'empereur Napoléon III put constater ce résultat, déjà établi par le tableau des importations, des exportations et du produit des contributions indirectes publié par le Moniteur que, malgré la guerre, le mouvement 'industriel et commercial ne s'était pas ralenti en France, et que les nations se préparaient avec ardeur au grand concours pacifique de l'Exposition de 1855. Les chambres françaises s'empressèrent de répondre à l'appel qui leur était fait et de voter une levée de 150,000 hommes et un nouvel emprunt de 500 millions pour faire face aux nécessités de la situation.

Par un sentiment de dignité nationale, le gouvernement avait refusé des sommes considérables qui lui étaient offertes pour les blessés ; mais il avait accepté les nombreux dons en nature destinés à l'armée, et des souscriptions patriotiques avaient eu pour résultat l'envoi de confortables et gracieuses étrennes, pour le 1er janvier 1855, aux braves enfants de la patrie, combattant avec tant de courage et de gloire à 600 lieues de leurs foyers. Complétée par des renforts successifs, pourvue pour l'hiver de tous les objets d'habillement ei de baraquement désirables, amplement fournie de vivres sains, fortifiée par des lignes de circonvallation [1) inabordables, l'armée

(1) On appelle lignes de circonvallation des retranchements faits par les .assiégeants d'une place dans le but d'empêcher les armées ennemies qui tiennent la campagne de se jeter sur leurs travaux pour opérer une diversion en faveur des assiégés, et lignes de coniravallation les ouvrages exécutés pour mettre les travaux du corps de place à l'abri des sorties de la garnison. Les lignes des alliés ont un développement de plusieurs kilomètres; mais c'est surtout vers les deux extrémités, du côté de la rampe d'Inkermann , à leur gauche , et du côté de Balaclava , à leur droite, que les alliés ont accumulé le plus d'obstacles artificiels. Une grande partie des ouvrages sontfermésà la gorge, etl'on a eu soin de ménager des passages couvert*

pleine du souvenir de ses victoires, attendait avec impatience les grandes opérations agressives fixées au mois de mars prochain.

Il en coûte plus à des soldats français de différer le combat que d'affronter des périls trop grands. La patriotique décision par laquelle le conseil de guerre a ajourné l'assaut de Sébastopol, a dû paraître à ses auteurs un pénible devoir.

L'attention du gouvernement ottoman fut en ce moment fortement attirée par la situation de son armée d'Asie. Ces troupes, ou plutôt leurs débris, périssaient de faim, de froid, de misère et de maladie. Les nouvelles recrues, faisant campagne pour la première fois, avaient éprouvé de grandes pertes dans une bataille dite de Guédikler, et se trouvaient dans la plus grande démoralisation. Alors qu'elle dirigeait sur le Danube toute sa sollicitude , la Porte avait en quelque sorte abandonné à elle-même cette armée lointaine. L'incapacité, pour ne pas dire plus , du général Achmet-Pacha avait fait le reste. 10,000 hrmmes sans pain, sans vêtements, étaient morts d'épuisement et de maladie. A la fin on s'occupa de ces malheureux. Achmet-Pacha fut rappelé, et Zarif- Pacha nommé à sa place. Le nouveau général sut remédier à tout , gagna la bataille iïlnjêdêrê , où les Russes eurent 4,000 hommes tués et 8,000 blessés, et sut maintenir l'intégrité du territoire ottoman. Dans le courant de décembre 1854, les Russes, forts de 2,000 hommes d'infanterie et de 300 cavaliers , firent une tentative sur RedouUKalé. Cette tentative fut vigoureusement repoussée , après quelques coups de canon, par la garnison de la place, appuyée de 650 hommes que le Mansour, corvette à vapeur tunisienne arrivée le matin même sur la rade, avait immédiatement débarqués. La division russe qui occupait les environs de Bajazid évacua complètement le territoire turc et se retira à Erivan. Par suite de cette retraite, le chemin de la Perse se trouva entièrement dégagé, et le commerce d'Erzeroum commença à reprendre. La concentration des troupes turques à TopraJi-Kalé était la cause de ce mouvement des Russes. Avant de se retirer, ils avaient ruiné le pays qu'ils occupaient* et brûlé les villages.

Par suite de l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie par les Russes, l'armée turque du Danube et son habile général en chef, Orner-Pacha, se trouvaient disponibles. Il était d'abord question de

par des traverses, par lesquels il est possible à des troupes formées en colonne d'opérer un mouvement offensif) sur un ennemi désorganisé à la suite d'une attaque infructueuse. Renonçant à attaquer ces formidables retranchements, craignant d'être coupés de Pérékop par l'armée d'Omer-Pacha , qui vient d'y être envoyé, manquant d'ailleurs, selon toute probabilité, de vivres et de munitions , les Russes ont opéré un mouvement rétrograde en faisant sauter le pont d'Inkermann,

les employer à des opérations en Bessarabie, et Ton s'attendait à âés événements importants de ce côté. Un changement apporté dans les plans sembla soulever quelque dissentiment, et le bruit courut un moment qu'Omer-Pacha ne consentait pas à se rendre à l'opinion des autres généraux. Cependant son patriotisme éclairé l'emporta sur toute autre considération, et le héros de la Turquie, investi par un firman spécial du Sultan du commandemant en chef des troupes turques destinées à opérer en Crimée, s'embarqua dans les derniers jours de décembre, et, après avoir rejoint l'armée alliée, établit son quartier général à Eupatoria.

La Porte, du reste, avait un nouveau motif de sécurité. Un traité ayant pour but principal de sauvegarder son territoire venait d'être conclu, à la date du 2 décembre, entre l'Autriche d'une part, la France et l'Angleterre de l'autre. Les parties contractantes s'engageaient à n'entrer dans aucun arrangement avec la Russie avant d'en avoir délibéré en commun. L'Autriche s'obligeait à défendre contre tout retour des Russes, les principautés danubiennes dont l'accès devait rester libre aux armées françaises et anglaises. La France et l'Angleterre promettaient de conclure un traité offensif et défensif avec l'Autriche dans le cas où cette dernière puissance serait en guerre avec la Russie. Dans ce dernier cas, aucune proposition de paix émanant de la Russie ne devait être accueillie sans que les puissances alliées fussent arrivées à une entente commune. Enfin, si au 1er janvier 1855 la paix n'était pas rétablie, les trois puissances devaient délibérer sur les moyens les plus efficaces pour atteindre le but qu'elles se proposaient en contractant leur alliance.

L'arrivée d'Omer-Pacha en Crimée, avec une troupe d'élite de 45,000 Turcs, était d'un puissant secours pour l'armée alliée qui, du reste, recevait de nombreux renforts. En France, on avait fait une nouvelle levée de 150,000 hommes et un emprunt national de 500 millions. Des mesures analogues étaient prises en Angleterre. Les travaux de siège continuaient avec activité, incidentés dans la nuit du 28 décembre par une attaque des Russes faite sur les lignes françaises et dans laquelle l'ennemi fut repoussé avec de grandes pertes, et, le 29, par une brillante reconnaissance que fit le général Bosquet avec 25,000 hommes dans la vallée de la Tchernaïa. Le froid commençait à se faire rigoureusement sentir; mais, dès le commencement de janvier 1855, les cargaisons de vivres, de vêtements et d'objets de campement, étrennes patriotiques de la France à ses enfants combattant loin d'elle, arrivaient au camp devant Sébastopol. Les sympathies dont cette brave armée se trouvait l'objet étaient pour elle un puissant encouragement au milieu de ses travaux et de ses souffrances, héroïquement supportées. Tout

le monde avait les yeux sur la Crimée ; chacun dévorait avec avidité les récits de l'expédition, les moindres détails se rattachant aux opérations militaires ou à la vie du soldat. Dans les plus humbles villages de France, on voyait souvent la population rassemblée autour d'un homme à cheval, muni d'un gros livre d'images coloriées à l'aide duquel il expliquait aux paysans, dans leur naïf langage, tout ce qui se passait là -bas, là-bas où chaque famille avait un fils, un parent, un ami. Sachant qu'il excitait ainsi l'intérêt, le soldat combattait et travaillait avec le même courage. A la fin de janvier, les parallèles étaient poussées jusque sous les murs de la place ; les batteries nouvellement construites étaient armées et prêtes à faire feu.

La France fut alors douloureusement émue par une sinistre nouvelle. Dans la nuit du 26 février, au milieu d'une épouvantable tempête, l'une de ses plus belles frégates, la Sémillante, commandée par le capitaine Jugan et portant 694 matelots ou passagers, dont 393 soldats, s'était brisée contre un écueil sur les côtes de Sardaigne et avait été engloutie sans qu'un seul homme eût pu échapper à cette affreuse catastrophe.

Tous les esprits, tous les cœurs en France étaient encore sous la douloureuse impression de la perte cruelle faite par la patrie, quand une autre nouvelle imprévue vint retentir ainsi qu'un glas funèbre au sein de l'Europe étonnée. Ces mots : « l'empereur Nicolas est mort » produisirent plus d'émotion que n'en avaient autrefois causé les grandes paroles de Bossuet.

Depuis quelque temps, l'empereur de Russie était atteint d'une forte grippe qu'il avait gagnée en s'exposant aux intempéries. D'une incomparable activité, il était toujours à cheval, s'occupant de l'ensemble et des détails de la guerre, dressant le plan des opérations, inspectant les moindres corps de troupes, surveillant les approvisionnements, réchauffant le zèle de tout le monde. Malgré les instances de sa famille, il refusait de prendre les plus vulgaires précautions et de se soigner. Sa maladie acquit bientôt un caractère de gravité. Vers le 18 février, son médecin, le docteur Mandt, demanda la permission d'appeler d'autres médecins. L'Empereur prit la chose en plaisantant et consentit à ce qu'il fît venir le docteur .Karrell. Peu à peu l'état du malade empira au point que le 22 les médecins le conjurèrent de garder la chambre. Il ne voulut pas entendre parler de cette réclusion nécessaire. Le mal empira rapidement, et, le 2 mars, à midi, le czar Nicolas, qui, jusqu'à ce moment avait conservé le plus grand calme et la plus grande lucidité d'esprit, rendit paisiblement le dernier soupir.

Né le 6 juillet 1796, l'empereur Nicolas Ier, Paulowiteh, étaitle

troisième fils de Paul Ier et le huitième souverain de la dynastie des Holstein-Gotorps, qui sont de race allemande, ce qui explique les nombreuses alliances de la famille impériale de Russie avec l'Allemagne et les hésitations de la Prusse et de l'Autriche à se prononcer d'une manière hostile contre le tzar. Il a^ait épousé, le 18 juillet 1817, la fille aînée du roi de Prusse, la princesse Marie, aujourd'hui l'impératrice Alexandra Fœdorowna, dont il eut sept enfants, sur lesquels six sont encore vivants. Il avait succédé à Alexandre, son frère, le 1er décembre 1825, avait été couronné à Moscou le 3 septembre 1826, et à Varsovie, comme roi de Pologne*, le U mai 1829.

Le sceptre des autocrates passa sans opposition aux mains du fils aîné de l'Empereur, le grand-duc Alexandre, âgé de 37 ans, prince recommandable par ses excellentes qualités et la douceur de son caractère n'excluant pas cependant une grande fermeté. On avait fondé sur ce changement de souverain des espérances de paix; mais elles furent bientôt dissipées, et les proclamations, puis les actes du nouveau tzar, prouvèrent qu'il s'attachait à continuer la politique de son père. Il confirma néanmoins les pouvoirs du plénipotentiaire envoyé par l'empereur Nicolas au congrès à Vienne pour discuter les bases d'un traité ; mais, malgré ces conférences, qui ne devaient pas aboutir, les opérations militaires se continuaient en Crimée avec une activité nouvelle.

La manière dont les Turcs fortifiaient Eupatoria inspirait aux Russes de vives inquiétudes. Ils résolurent de faire une tentative pour reprendre cette ville. Dans la nuit du 16 au 17 février, à la faveur de l'obscurité, ils établirent autour de la place, dont les travaux d'enceinte n'étaient pas achevés, une sorte de parallèle non continue formée de levées de terre destinées à couvrir leur artillerie et leurs tirailleurs. Le 17, à cinq heures du matin, 80 pièces ouvraient leur feu. Derrière cette artillerie étaient massés 25,000 hommes d'infanterie commandés par le général KroulefL Les Russes avaient aussi 400 chevaux. #

Ce feu terrible fit sauter cinq fourgons turcs de munitions, iémonta plusieurs canons et causa de grandes pertes parmi les froupes resserrées dans des rues étroites et exposées à la grêie des projectiles qui battaient d'enfilade la ville entière. Après cette canonnade d'environ deux heures, les Russes prirent leurs dispositions pour donner l'assaut vers le nord-est où l'armement de la place en artillerie était le plus faible. Cinq bataillons d'infanterie, munis des matériaux nécessaires pour le franchissement des fossés et l'escalade, s'avancèrent jusqu'à 400 mètres, protégés par les pans de murs d'un ancien cimetière, puis deux de ces bataillons furent

lancés en avant. Cette colonne arriva jusqu'à 20 mètres du fossé ; mais, reçue par une vive fusillade, elle battit en retraite. Ramenée une seconde fois à l'attaque, elle fut vigoureusement repoussée par un bataillon turc qui, sortant de la place, l'aborda franchement à la baïonnette et la mit en déroute pendant que la petite cavalerie ottomane la chargeait en flanc. Cette colonne laissa 450 morts au milieu du cimetière.

Dans l'intervalle, la canonnade avait continué sur toute la ligne. Le feu de l'ennemi se concentrait particulièrement sur la couronne dite (les Moulins, où furent tués, en faisant brillamment leur devoir, le général égyptien Sélim-Pacha et le colonel égyptien Rusten- Bey. A dix heures la retraite des Russes se prononça et devint définitive. Les pertes de l'armée moscovite furent évaluées à 5 ou 600 hommes tués et 2,000 blessés. La petite garnison française d'environ 200 hommes appartenant au 3e régiment d'infanterie de marine et à la flotte (équipage du Henri IV) figura honorablement dans Cette belle défense, sous les ordres de son commandant, le chef d'escadron Osmont. Les Français eurent A hommes tués et 8 blessés parmi lesquels le lieutenant de vaisseau de Las-Cases, qui dirigeait le feu des batteries de marine. Les vapeurs en rade et notamment la corvette le Véloce, commandée par le capitaine Dufour de Mont-Luis, concoururent puissamment, par un tir bien dirigé, au succès de cette brillante affaire.

En même temps que l'armée ottomane inaugurait ainsi d'une manière remarquable ses opérations en Crimée, les Français avançaient non sans difficultés les travaux du siège. Les batteries établies en avant de la tour Malakoff par les Russes, profitant habilement de la faute qu'on avait faite de ne pas s'emparer dès le principe des positions intermédiaires, incommodaient vivement les travailleurs. Dans le mois de février et au commencement de mars, presque toues les nuits, il y eut des combats acharnés dans lesquels furen prises et reprises les embuscades élevées par les Russes.

Dans la nuit du 22 au 23 mars, ils attaquèrent avec des force proportionnellement considérables la tranchée de droite devant le mamelon qui précède la tour Malakoff, dont ils avaient décidé de s'emparer à tout prix, voulant s'en servir contre les assiégeants. Deux fortes colonnes russes, faisant ensemble une dizaine de mille hommes, se portèrent en avant pour attaquer la parallèle et la tête de sape.Une lutte acharnée, qui dura plusieurs heures, commença lutte dans laquelle on se battit à coups de feu , à coups de baïonnette, à coups de crosse et même à coups de pierre.Trois fois l'ennemi lâcha pied, trois fois il revint à la charge. Enfin il paraissait disposé à la refaite, lorsque tout à coup il se précipita vers sa droite, avec des cris

sauvages, pour franchir le ravin de Karabelnia. Il venait sans doute d'être informé que la portion de droite de la parallèle anglaise, qui se relie avec celle des Français, n'était pas suffisamment occupée. Il put en efiTet y pénétrer; mais il ne tarda pas à en être chassé par les Anglais, qui accoururent et l'attaquèrent avec leur bravoure ordinaire.

Les Russes se retirèrent définitivement, laissant le terrain en avant des tranchées couvert de leurs morts. On en comptait environ 600, auxquels il faut joindre tous ceux qu'ils avaient emportés suivant leur habitude. On peut estimer à 1,200 ou 1,500, au moins, le nombre d'hommes mis de leur côté hors de combat. Les alliés eurent environ 400 hommes tués ou blessés ; on eut à regretter la perte du chef de bataillon du génie Dumas, frappé en pleine poitrine d'un coup de baïonnette, à la tête de la sape, et celle de quatre officiers d'infanterie morts bravement. Le colonel Jannin, du 1er de zouaves, eut la joue traversée d'une balle et deux fortes contusions à la tête, résultat de coups de pierre. Les corps qui prirent la part la plus active à ce combat sont le 3e de zouaves, bien digne de la réputation de ces braves troupes, et le 82e de ligne. L'affaire de la nuit du 22 au 23 a, sous plusieurs rapports, de l'analogie avec la bataillle d'Inkermann , bien qu'elle n'ait pas eu les mêmes proportions. Les colonnes russes renfermaient plusieurs bataillons composés d'hommes de bonne volonté, a qui l'on avait fait accroire qu'ils allaient porter le coup décisif. Il y avait aussi des marins et des Grecs : ce ne furent pas ceux qui eurent le moins à souffrir.

La nuit suivante ce fut au tour des Français d'attaquer. Dans ce but les dispositions suivantes avaient été prises : un détachement du génie et un détachement d'artillerie, deux bataillons du 2e de zouaves, colonel Cler, et un bataillon du 4e régiment de marine, commandant Mermier, ayant à leur tête le général de brigade de Monet, devaient envahir l'ouvrage élevé par les Russes en avant de la droite des lignes françaises. Deux bataillons des 6e et 10e de ligne (lieutenant-colonel Dubos) formaient la réserve. L'ensemble était com« mandé par le général de division Mayran et enfin l'opération étaiÊ surveillée et dirigée par le général Bosquet, commandant du 2e corps.

L'ouvrage russe était précédé de plusieurs embuscades présentant au milieu de l'obscurité de la nuit des obstacles dont il était difficile d'apprécier la disposition et la force. Les troupes chargées de l'attaque les abordèrent avec vigueur et les culbutèrent, et, pendant que les bataillons qui marchaient à gauche et au centre franchissaient ces obstacles, les zouaves, conduits par le colonel Cler, et avant à leur tête le général de Monet, déjà blessé quatre fois, péné-

traient dans l'ouvrage sous un feu très-vif de mousqueterie, et se jetaient sur l'infanterie russe qui s'y trouvait massée. Cette infanterie céda le terrain après une lutte courte, mais violente, à laquelle prirent une brillante part le détachement du génie commandé par le capitaine Valesqae et eelui de l'artillerie commandé par le lieutenant Delafosse. Les zouaves se montrèrent de la plus grande intrépidité; malheureusement une colonne d'infanterie de marine se Irompa de route et s'égara. Les zouaves croyant se diriger vers cette :olonne se trouvèrent à l'improviste devant une masse compacte de >;000 Russes qu'ils percèrent d'outre en outre, mais au prix de pertes regrettables. De son côté l'ennemi eut une quantité énorme de morts et de blessés, ce qui s'explique par cette circonstance que sa flotte lançait une pluie de projectiles sur la mêlée, éclairée par des pots-à-feu, et que ces projectiles atteignaient principalement les Russes qui se trouvaient dans leur direction. Ne pouvant songer à s'établir sur un point menacé de tdus côtés par l'artillerie ennemie, les Français se retirèrent après avoir une fois de plus prouvé leur supériorité dans l'action.

Outre la mort du chef de bataillon du génie Dumas , officier supérieur plein de mérite et d'avenir, tué, comme nous l'avons dit, à coups de baïonnette après avoir été déjà blessé en tête des travaux d'attaque, on signala l'absence du chef de bataillon Banor, du 3e de zouaves, qui disparut et qu'on suppose avoir été tué.

Voici le résumé des pertes éprouvées par les 1,000 zouaves formant la partie principale de cette colonne redoutable qui culbuta si rudement des forces d'une grande supériorité numérique : MM.Daquirot,Doux, capitaines ; Bartel, lieutenant, et Sevestre, souslieutenant, tués; Sagre, capitaine, mort des suites de ses blessures; Pierre, capitaine adjudant-major, tombé vivant au pouvoir des Russes; 13 officiers blessés, rapportés au bivouac; 62 sous- officiers et soldats tués, et 13 blessés laissés sur le champ de bataille; 124 blessés, rentrés ou rapportés au bivouac. La perte des Russes s'élevait à 12 ou 1,500 hommes.

Dans le cours de cette nuit eut lieu un regrettable événement. Le médecin français Leblanc, attaché au service médical du 9e régiment d'infanterie anglaise, occupait une tente près des huttes d'hôpital de ce régiment. Il se livrait à la lecture lorsque tout à coup, entendant le bruit du combat, il se leva, laissant sa chandelle allumée, son livre ouvert, et sortit. Le docteur Leblanc avait la vue courte. Dans l'obscurité il se trompa de chemin et se présenta devant la ligne du 48e régiment français établie près de la tour d'observation vers l'attaque de gauche. Bien qu'on lui eût crié trois fois qui vive? il ne répondit pas. La sentinelle fit feu, et il fut tué sur le coup.

État des défenses de Sébastopol en avril iS55. — Second bombardement. — Remplacement du général Canrobert par le général Pélissier. — Affaire des 22 et 23 mai. — Expéditidh de la mer d'Azof. — Débarquement à Balaclava d'un corps d'armée fourni par le gouvernement piémontais. — Particularités sur ce qui se passe aujourd'hui en Russie. — Proclamation dn général Pélissier. — Effectif de§ armées et des flottes des divers Etats de l'Europe. — Armée turque d'Asie.

Depuis quelque temps les alliés faisaient de grands préparatifs pour un nouveau bombardement et les Russes, de leur côté, complétaient leurs moyens de défense. Nous avons déjà fait connaître les points principaux des fortifications. A la description que nous en avons donnée nous croyons devoir ajouter quelques mots qui aideront à l'intelligence des nouvelles opérations.

L'extrémité du bastion du Mât aboutit à un mur crénelé de 200 mètres de long, qui conduit à l'endroit où le ravin du Port rejoint le ravin du village des marins de Sébastopol. Derrière ce village, situé à l'extrémité du Port des vaisseaux, se trouve um batterie importante appelée batterie des Casernes, qui fait un feu très-nourri et qui soutient puissamment cette zone de la défense. La batterie des Casernes est en arrière du village, mais en avant du faubourg de la Marine. En 'dehors du bastion du Mât et du bastion Central et du côté de l'attaque, s'étend une ligne de défenses accèssoires qui, avec les contours qu'elle décrit, peut avoir 6 ou 700 mètres de développement. Sa largeur est difficile à apprécier, mais elle part de l'escarpe et semble avoir environ de 50 à 75 mètres. Elle se compose d'abattis, de chevaux de frise, de petits piquets ou piquets allemands, de trous de loup, de chausse-trapes, de palanques et de fraises. Les obstacles que présentent ces défenses accessoires n'ont pas la même importance qu'autrefois ; on ne doit pas les négliger, et toutes les mesures sont prises pour les enlever lorsque le moment sera venu. En dedans du bastion du Mât, à 380 mètres de l'angle du saillant et à 160 mètres de son côté gauche, se trouve la seconde ligne de défense des Russes, qui, en cet endroit, se compose d'une série de batteries dites batteries hautes du boulevard et batteries de la berge droite du ravin central. Cet ouvrage présente, en raccourci, la forme du bastion du Mât. On ne «connaît pas encore son armement; mais, d'après ses dispositions, il doit être important. Il est dans la direction de la partie principale et

bâtie de la ville, qu'il domine. Dans l'espace compris entre la première et la seconde enceinte, on a démasqué récemment des batteries destinées à lancer des feux courbes. C'est aussi à la partie gauche du bastion du Mât que se trouve le quartier des Casernes, particulièrement affecté aux troupes et à la garnison de la ville. Plusieurs de ces casernes, construites sur le plan le plus avancé, ont été détruites par les projectiles.

Les défenses, de même que les attaques de la droite, commencent au ravin du Port et arrivent jusqu'à la rive gauche de la Tchernaïa. Le point capital de ces défenses est la célèbre tour Malakoff, dont l'armement est évalué à 100 pièces. Jusqu'à la rive gauche de la Tchernaïa et jusqu'à Inkeraiann, il existe d'autres travaux portant à 550 pièces environ l'armement des ouvrages du côté de la terre.

Le 9 avril, lundi de Pâques, à cinq heures précises du matin, le feu s'ouvrit sur toute la ligne des alliés contre Sébastopol. 11 faisait une tempête épouvantable, et les éclats de la foudre se mêlaient au bruit de l'artillerie. A l'attaque de gauche, de la Quarantaine au bastion du Mât, 300 canons et mortiers français foudroyaient la place, et, vu l'extrême proximité des ouvrages, y causaient d'affreux dégâts. C'était au bastion du Mât et au bastion Central que se concentraient tous les efforts. A l'attaque de gauche, du ravin dit des Anglais à celui de la Carabemaïa, les Anglais faisaient un feu d'enfer. Les Russes répondaient, mais sans causer un grand dommage. Seulement la batterie n° 28 eut beaucoup à souffrir et le lieutenant Brillant y fut coupé en deux par un boulet. Dans un combat de nuit, qui précéda le bombardement, le commandant du génie Saint-Laurent avait été tué d'une balle reçue au front. Le 10, les batteries continuent leur feu avec les mêmes avantages. Les dégâts produits au bastion Central, aux batteries de seconde ligne qui s'y relient, et au bastion du Mât, sont de plus en plus apparents. Le 14 avril, dans la soirée, trois embuscades russes qui eussent gêné les travaux que devait faire exécuter le génie sont enlevées. Les Russes s'avancent en nombre pour les reprendre ; ils sont forcés de se retirer devant un feu nourri de mousqueterie. Dès le point du jour, les batteries du Carénage avaient repris leur feu avec activité. Après trois heures de lutte, les ouvrages Valhynie et Sélinghinsk sont réduits au silence.

Le feu de la première enceinte est sensiblement moins vif que la veille; les Russes tirent, au contraire, davantage des batteries intérieures de la ville. Une bombe, tombée en arrière du bastion de Ibl Quarantaine, y produit l'explosion d'un amas considérable de projectiles creux. A la suite de cette explosion, le feu de la place est très-vif pendaat deux heures. Le tir des batteries françaises, régu-

iièrement dirigé, est très-bon ; les embrasures des ouvrages ennemis sont fortement dégradées ; la passerelle du fort Paul, don* quatre bateaux ont été coulés, est touchée plusieurs fois, et les assiégés ne peuvent rétablir cette communication, à l'aide, de planches et de cordes, que pour des hommes isolés seulement. Deux divisions turques de l'armée d'Omer-Pacha, transportées d'Eupatoria à Kamiesch, viennent dans cette journée slnstaller au col de Balâcîava, sur les positions françaises. Le généralissime Orner» Pacha s'y établit en personne.

L'ennemi ayant rétabli ses embuscades, il fallut l'en déloger. îl fit une sortie et tomba à Fimproviste sur un bataillon du 46e de ligne qui gardait les travailleurs. La compagnie de voltigeurs, qui chargea l'ennemi à la baïonnette avec un entrain admirable et sans tirer un seul coup de fusil, eut beaucoup à souffrir. En faisant une reconnaissance, le général de division du génie Bizot fut mortellement blessé, et le 45 il rendait le dernier soupir. Ce brave officier, dont la carrière militaire remonte à 1813, s'était distingué en mille circonstances et avait conquis tous ses grades à îa pointe de son épée. Général de brigade le 40 mai 1352, il fut investi, le 1er août suivant, du commandement supérieur du génie en Algérie, fonctions qu'il exerça jusqu'au 23 octobre de la même année, époque à laquelle il fut placé à la tête de l'Ecole polytechnique. Appelé à commander le génie à l'armée d'Orient, le 15 avril 1854, le général Bizot s'embarqua pour Gallipoli le 1er mai. Dès le commencement du siège de Sébastopol, chargé de la direction des nombreux et pénibles travaux de son arme, il sut, dans ces importantes fonctions, déployer les plus brillantes qualités ; son calme, sa fermeté d'esprit, son habileté, son courage, souvent téméraire, l'avaient haut placé dans l'estime de l'armée. L'Empereur lui avait décerné, le 24 janvier dernier, la croix de commandeur de la Légion d'honneur, et venait de l'élever au grade de général de division, le 12 avril ; le général ne put jouir de la récompense qu'il avait si justement acquise, mais qui devint pour sa ftoilîe un titre de gloire et une consolation. Les obsèques du général Bizot furent célébrées le 16 ; tous les généraux français, anglais et turcs, y assistaient. L'amiral Bruat s'y était rendu avec tout son état-major. Lord Raglan, le général Canrobert et Omer-Pacha marchaient derrière le cercueil. Venaient ensuite les généraux Bosquet, Pélissier, Mayran, Dulac, etc., etc. Les coins du poêle étaient tenus par les généraux de Marti mprey, Lafont de Villiers, le général de division Niel et un général d'artillerie. Les généraux Niel, Pélissier et Canrobert prisent successivement la parole et retracèrent avec chaleur les titres le leur compagnon d'armes à l'estime et aux regrets de l'armée.

Le général Bizot n'était âgé que de cinquante-neuf ans ; doué d'une grande énergie et d'une santé robuste, il pouvait encore fournir «ne longue carrière. L'arme du génie perd en lui une de ses lumières, la France un de ses héroïques enfants.

Dans la nuit du 12 au 13 il y eut de très- vifs engagements. Les Paisses, qui avaient encore rétabli leurs embuscades, ne cessaieni d'inonder les travailleurs de projectiles creux. Trois fois la garde de tranchée s'élance en avant, enlève les embuscades et les détruit, trois fois les Russes viennent les rétablir et s'y loger de nouveau. Les Français eurent 54 hommes tués et 87 blessés. La perte de Fennemi fut beaucoup plus considérable, et l'on resta maître du terrain, ce qui permit d'achever la 4e parallèle. Dans la soirée du 15, on fit jouer une mine renfermant une quantité prodigieuse de poudre (25,000 kil.). L'explosion produisit dans la place une espèce de terreur panique. Une vive canonnade s'engagea sur toute la ligne. La moosqueterie se faisait entendre bien fournie du côté des Russes. Tout le monde dut prendre les armes et sortir des abris, car on croyait évidemment à un assaut. Au milieu de tout ce va et vient, le feu des Français, bien dirigé à la faveur de la lumière des détonations, occasionna de véritables ravages. Quant à l'ennemi, il dirigeait son feu en arrière, dans la pensée sans doute que des colonnes d'assaut &'y trouvaient formées. Les pertes furent minimes» L'explosion, de la mine produisit un vaste entonnoir dont on couronna le bord du côté du bastion du Mât. L'attaque n'était plus qu'à 60 mètres de ce bastion. L'établissement n'étant pas assez solide la première nuit, et l'entonnoir n'ayant point de communication ouverte avec la 3e parallèle, on ne l'occupa pas immédiatement. La nuit suivante, on perfectionna le logement, et bien que la communication avec la 3e parallèle ne fut pas complètement terminée encore, on put laisser en avant un certain nombre d'hommes. Dans cette même nuit, une bombe éclata sur un magasin de poudre anglais qui fit explosion, tua un homme, en blessa deux d'une façon très-grave et sept moins grièvement.

Le 17, les Russes firent une reconnaissance, avec quatre escadrons, en arrière des murs de Balaciava. Le régiment de cavalerie anglais, attendu des Indes, arriva le même jour au camp britannique. Ce régiment compte près de 700 chevaux arabes excellents, et les cavaliers sont tous de vieux soldats aguerris. Trois régiments d'infanterie venant du même pays étaient également attendus.

Le 19, une reconnaissance fut poussée du côté de Tchegoun, avec douze bataillons turcs d'Omer-Pacha, qui y était en personne, 1,500 chevaux français, anglais et turcs et de l'artillerie. Elle ne rencontra que des Cosàaues aui fe rallièrent en arrière sur un ma-

melon, d'où quelques coaps de fusil suffirent à les déloger. Ils repassèrent bien vite la Tciiernaïa. Le passage de ce cours d'eau ae présenterait pas de difficultés quand on voudrait le franchir. Les Russes y avaient bien fait des ouvrages défensifs, mais ce n'étaient pas des obstacles sérieux. Leur ligne de défense réelle se trouvait sur les hauteurs de Mackensie, qu'ils avaient fortifiées, ainsi que les gorges qui mènent sur ces hauteurs.

Sur toute la ligne d'attaque, aussi bien au centre qu'à la gauche et à la droite, on s'efforçait, par des cheminements, de s'approcher de plus en plus des fortifications de la place. En avant des bastions des casernes et de l'arsenal, les Anglais avaient commencé des travaux considérables. Les embuscades russes en face de l'approche séparée des tranchées avancées, à l'extrême droite, furent emportées avec une grande bravoure par un détachement anglais, sous les ordres du colonel Egerton. L'impétuosité de ces troupes triompha d'une opiniâtre résistance. L'embuscade, qu'il importait de conserver, fut, sans perdre un instant, reliée à l'approche britannique. Au bout de trois heures environ, l'ennemi fit une très-forte canonnade et un feu très-vif de mousquerie sur l'avant-poste de l'embuscade» Le détachement s'y retira; il la défendit et s'y maintint avec succès. Mais ce brillant exploit ne put s'accomplir sans une grande perte d'hommes : le colonel Egerton fut tué ainsi que le capitaine Lemprière. Cinq officiers furent blessés, dont trois dangereusement.

La nuit suivante, l'ennemi voyant que ni la fusillade de ses embuscades ni la grêle de projectiles creux dont il inonde les intrépides travailleurs ne pouvaient les arrêter dans leur cheminement? tente de détruire, dans une vigoureuse sortie, les ouvrages commencés. Une forte colonne, partie du bastion le plus voisin du ravin du Carénage, s'avance silencieusement dans l'obscurité pour venir surprendre les Anglais ; mais ils étaient sur leurs gardes : tapis immobiles contre 1 epaulement de la tranchée, ils attendaien l'ennemi. Avec un sang-froid tout britannique, ils le laissent s'approcher jusqu'au pied du revêtement. Les Russes, parvenus si près et croyant ne pas avoir été aperçus, annoncent alors leur présence par une décharge générale, et se précipitent sur la tranchée en poussant leurs cris ou plutôt leurs hurlements habituels. Un feu de peloton à bout portant et bien nourri, suivi de hurras retentissants, est la réponse des Anglais. Étonnés d'être ainsi reçus, les Russes ne peuvent pénétrer dans les ouvrages. Quiconque parvient à gravir le parapet est immédiatement rejeté à coups de baïonnette. Forcé de reculer, l'ennemi cependant ne se retire pas encore et commence une vive fusillade qui dure plus d'une heure. Enfin les Russes battent en retraite, il est vrai, sans être poursuivis. Quitter

les retranchements eût été une haute imprudence de la part des Anglais, tant la disparité du nombre était grande. D'ailleurs, l'essentiel était de rester en possession des ouvrages commencés et d'empêcher les Russes de les détruire. Tel fut précisément le résultat de ce chaud et brillant engagement. Mais ce ne fut pas sans pertes sensibles pour les Anglais, qui eurent 70 hommes tués et un nombre bien plus considérable de blessés. Quant aux pertes de l'ennemi, elles furent énormes, et le matin suivant le ravin était encore rempli de cadavres moscovites.

A l'attaque de droite, s'effectuent aussi divers engagements pour déloger Fennemi des embuscades qu'il a rétablies partout. Comme toujours, elles sont enlevées à la baïonnette avec un admirable élan, mais quelques instants après elles sont refaites. Malgré une fusillade meurtrière, on continue toujours à s'avancer vers le mamelon Vert et même vers la tour Malakoff, dont le feu, ainsi que celui du Phare et des ouvrages Blancs, paraît augmenter à mesure que celui des Français diminue par suite du nombre restreint de coups à tirer par 24 heures- ; auquel on a limité les batteries. Au centre et à la gauche le feu des alliés s'est considérablement ralenti, toujours pour la même raisc :i. On craint d'épuiser trop vite les munitions, qu'il a fallu plusieurs mois pour accumuler. Mais Fennemi profite de cette quasi- cessation du feu pour réparer les ravages faits dans ses fortifications et réarmer ses batteries. Dans l'après-midi • un lieutenant de vaisseau, commandant à l'attaque de droite une des batteries de la marine, est atteint au ventre par une balle qui lui traverse les intestins. Son état est désespéré. C'est un des plus jeunes et des plus brillants officiers de la marine française.

Pendant toute la nuit du 21 au 22, la fusillade est très-vive à l'attaque de gauche et les coups de canon se succèdent rapidement. On fait jouer plusieurs mines dans le Cimetière, entre le bastion Central et celui de la Quarantaine, afin de rapprocher encore delà muraille crénelée les nouveaux ouvrages. Malheureusement ces mines ne produisent pas leur effet du côté où elles devaient agir : Fexplosion se fait plus vers les troupes françaises que contre l'ennemi, et les décombres projetés tuent et blessent plusieurs soldats. On se met immédiatement à travailler dans les déblais, malgré la fusillade et la mitraille. Les. ouvrages avancent beaucoup. Là aussi on aura bientôt une 4e parallèle complète, à moins de 150 mètres de la muraille crénelée. À l'angle de cette muraille et du flanc gauche du bastion Central, il y a maintenant une brèche ouverte qu'on estime avoir une étendue d'environ 150 mètres. Toutes les maisons voisines sont démantelées et percées à jour. Comme toutes les nuits, six vaisseaux et frégates à vapeur anglais et français vont successive-.

ment lancer quelques bordées contre les forts à l'entrée du port. La frégate française le Mogador, après avoir envoyé à cinq encablures (1,000 mètres) 24 coups de canon au fort de la Quarantaine, reçoideux boulets russes en plein bois; un autre boulet perce de part en part un des tuyaux de dégagement de la vapeur. Deux hommes sont tués; trois sont blessés. Le Berthollet et le Cacique reçoivent chacun un boulet dans la coque. ^

Antérieurement, à 9 heures du soir, il s'est fait un grand mouvement à Kamiesch. Omer-Pacha y est arrivé, escorté d'un piquet de lanciers. De longues files de chevaux de bât chargés de tentes, de bagages, et conduits par des soldats le sac sur le dos, le fusil en bandoulière, descendent lentement la route qui conduit au port. On dit que le général en chef turc s'embarque pour Eupatoria ; mais ce train d'équipage qui le suit n'est pas pour un seul état-major, quelque nombreux qu'il puisse être. A dix heures les chevaux de bât et les charrettes, chargés de bagages, ne cessent d'arriver. Ils encombrent toute la plage. Évidemment c'est le bagage tout au moins d'une grande partie de l'armée turque. On commence à entrevoir les masses sombres des bataillons qui suivent silencieusement en colonne les dernières voitures, A onze heures, Omer-Pacha s'embarque avec son état-major. Des chalands à tous les débarcadères se remplissent de troupes ottomanes et les portent à bord des vapeurs français, anglais et turcs qui chauffent prêts à partir. On prétend que la nouvelle est arrivée dans la soirée qu'Eupatoria est sérieusement menacée. De là le mouvement de l'armée turque, ou au moins d'une grande partie, quittant subitement son camp près de Balaclava pour venir s'embarquer de nuit à Kamiesch.

Depuis ce moment les embarquements de troupes tur^es ne cessent pas. Le matin du lundi 23 avril, il y a encore 2 à 3 mille hommes qui attendent leur tour et aussi quelques bagages ; mais l'opération est à, peu près terminée. Ismaïl-Pacha surveille tout et donne des ordres pour tout activer. 11 se tient près du débarcadère en face de la maison du commandant de place. C'est un homme d'une taille peu élevée, mais vigoureusement constitué. Ses traits bronzés ont une grande expression d'énergie et d'audace. A midi, l'embarquement des Turcs est terminé,- Ismaïl-Pacha vient lui-même de se rendre à bord. Comme le temps est calme, on pense que toute la flottille sera arrivée avant le soir à Eupatoria. 11 paraît qu 'Omer-Pacha restera définitivement à Eupatoria avec la majeure partie de l'armée ottomane. Pourquoi alors avoir fait venir, il y a dix jours à peine, toutes ces mêmes troupes pour les rembarquer et les reconduire d'où elles venaient? Est-ce un mouvement stratégique se rattachant à quelque grand plan ultérieur? C'est ce que nous saurons d'ici à peu

de temps. Les troupes embarquées se montent à 6,000 hommes. Le reste de la division ottomane n'a pas quitté son camp de Ralaclava. Ménékli-Pacha en a pris le commandement.

Au siège, la nuit se passe dans le plus grand calme. Le canon ne se fait entendre que de loin en loin. Le matin il en est de même. L'ennemi ne semble pas plus désireux que les alliés de continuer le feu. On dirait que des deux côtés on est dans une sorte d'attente. Cependant personne ne compte sur la paix. Mais si les Russes ne tirent pas beaucoup, ils travaillent énormément. En parcourant l'attaque de gauche et celle des Anglais, on est étonné de la rapidité avec laquelle l'ennemi a réparé les grands ravages faits dans ses ouvrages de défense. Ainsi l'énorme brèche visible à l'angle de la muraille crénelée, près du bastion Central, n'existe presque plus; des sac? à terre empilés s'élèvent comme des moellons jusqu'aux deux tiers de la hauteur du reste de la muraille sur foute l'étendue de cette brèche. Les fortifications en terre qui terminent les défenses de la place du côté de la Quarantaine, le bastion de la Quarantaine luimême, le bastion Central et celui du Mât. dont les faces, les parapets, les embrasures, ne paraissent plus qu'un amas de ruines et dont les batteries étaient en partie éteintes, sont maintenant en état de recommencer le feu. Au premier aspect, leur extérieur semble dans le même état que les jours précédents; seulement, en examinant attentivement avec la lunette, on reconnaît qu'au milieu des terrassements éboulés ou démantelés, l'ennemi a pratiqué des ouvertures qui lui tiennent lieu d'embrasures; il en est de même des batteries des Casernes et de l'Arsenal, opposées à l'attaque anglaise Chaque jour de nouveaux renforts arrivent aux Russes. On aperçoit sur les hauteurs du nord de la ville des tentes formant de vastes carrés. Dans la forêt d'Inkermann et à l'entrée des gorges des montagnes de Vofouska, près de Balaclava, on découvre avec la lunette des campements considérables qui n'existaient pas il y a quinze jours. Évidemment l'ennemi agglomère ses forces pour tâcher de tenir les alliés enfermés dans le triangle de sept à huit lieues carrées qu'ils occupent en Crimée. Peut-être est-ce dans le but de l'inquiéter sur ses derrières et de l'obliger à distraire une partie de ses forces, qu'on vient de faire retourner Omer-Paeha à Eupatoria? Cela paraît plus probable que la nécessité d'un retour subit pour la défense de cette petite place, occupée encore par près de 25 mille hommes, et maintenant suffisamment fortifiée pour être à l'abri de toute espèce de coup de main. Dans l'après-midi, entre 3 et 4 heures, l'ennemi a hissé un drapeau blanc sur le fort Constantin, à l'entrée du port. Ce drapeau y reste près de vingt minutes. Pendant ee temps, les batteries de la place ne cessent pas de tirer, et, bien

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entendu, celles des alliés leur répondent. On ne sait ce que cela veut dire, d'autant plus que le mât placé un peu à gauche du bastion de la Quarantaine et où l'on met ordinairement le pavillon parlerien taire, n'en porte aucun.

Pendant toute la nuit du 23 au 24 avril, on entend une fusillade des plus vives et une violente canonnade , principalement à l'attaque de gauche. À onze heures du soir, les Russes font jouer en avant du bastion du Mât une mine pour pénétrer dans les entonnoirs de la place d'armes, obtenue huit jours auparavant au moyen de la mine, et où Fon construit une formidable batterie de brèche à 60 mètres d u bastion. A une telle distance, si les fortifications de l'ennemi étaient en maçonnerie, îe résultat serait inmanquable, mais battre en brèche dans des terrassements, qu'en adviendra-t-il? La mine des Russes ne produit aucun effet. Une seconde, qui fait' explosion à minuit, a un peu plus «de succès, sans causer de pertes sensibles en hommes ; mais la troisième que l'ennemi fait jouer à trois heures du matin, fait beaucoup souffrir les assiégeants. Cependant les Russes ne peuvent pénétrer dans les ouvrages français. Ils trouvent dans les baïonnettes des intrépides soldats une infranchissable barrière.

Dans la nuit du 24 le feu se concentre vers la tour Malakoff ; on attaque les embuscades élevées contre la quatrième parallèle. Les Français en restent maîtres après une lutte acharnée. On établit doux batteries sur la quatrième parallèle. Presque toute l'aile gauche de l'armée reste silencieuse.

Le matin du 25, une très-forte reconnaissance française et anglaise descend dans la vallée de la Tchernaïa. Les troupes embarquées la veille avaient emporté quatre jours de vivres. On apprend qu'Omer-Pacha, aussitôt après son retour à Eupatoria, a fait faire une reconnaissance qui a été poussée jusqu'au village de Sack, défendu par de nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie, et que les Russes se sont refusés à tout engagement.

Le 26 , le général en chef passe la revue des quatre divisions françaises du deuxième corps d'armée. Le 27, le premier corps à son tour est passé en revue par le général Canroberi Dans la nuit du 27 au 28, la canonnade et la fusillade reprennent avec une grande vivacité. Le 29, les Russes envoient un parlementaire à Omer-Pacha pour le prier de laisser sortir d'Eupatoria plusieurs familles»; cette permission est accordée à quelques personnes seulement. Depuis le combat du 17, si glorieux pour les armes alliées, une animation extraordinaire règne dans la ville d'Eupatoria; chaque jour de nouveaux régiments de l'armée ottomane débarquent, amenésde Varna par des navires de guerre français, anglais et turcs, et bientôt Vef-

feetif des troupes placées sous le commandement du généralissime Orner-Pacha sera au complet. La campagne, où l'armée ennemie avant l'affaire se montrait avec audace, est aujourd'hui déserte. On aperçoit encore, sur le sommet des tertres placés dans la direction deSimphéropol, les vedettes russes qui veillent, et dans les plis de terrain à travers lesquels serpente la route , des convois d'arabas qui s'éloignent emportant les malades, les blessés et le matériel de l'ennemi. On voit aussi fréquemment, la nuit, à travers les plaines silencieuses et couvertes de neige qui entourent Eupatoria, un vaste incendie se produire et se propager. Ce sont des détachements ou des corps russes qui, obligés de se replier, et fidèles à leur système de tout détruire sur leur passage, incendient les villages et les fermes tartares où ils avaient établi leurs campements et trouvé un abri précieux pendant les jours les "plus pénibles d'un rigoureux hiver. Le matin, des groupes de familles sans pain, sans vêtements, sans ressources, victimes de l'incendie de la nuit et de l'inutile barbarie des Russes, arrivent en ville et augmentent le nombre des Tartares qui viennent sans cesse demander à la générosité des alliés protection et abri. L'ensemble de ces dispositions paraît indiquer que les Russes se retirent vers l'espace compris entre la place et Simphéropol. Un corps nombreux de cavalerie reste seul à portée de la ville pour l'observer.

En parcourant l'année ottomane d'Eupatoria, on reconnaît facilement les vieilles bandes du Danube et de Si'listrie. Elle est bien vêtue, bien armée, bien nourrie. Le soldat turc porte comme vêtement, indépendamment de son pantalon et de sa veste en drap bleu ordinaire, un paletot en peau de mouton sans manches, des jambières très- chaudes et une excellente capote grise, avec un capuchon séparé. La plupart d'entre eux ont pour chaussures des morceaux de peaux de bœuf en forme de sandales, qui leur entourent les pieds et qu'ils préfèrent aux souliers. Ils les fixent au moyen de courroies qui les maintiennent solidement. L'armée d'Eupatoria ^e compose, en très-grande partie, d'une classe d'individus appelés -édifs : ce sont des hommes ayant déjà fait campagne, et qui, d'après les lois de leur pays, peuvent être encore appelés sous les drapeaux; ce sont d'anciens soldats possédant l'habitude de la guerre. Ils sont sobres, patients, habitués à la fatigue, aux privations, et industrieux pour les travaux et les détails de la vie militaire. Les Turcs ont parmi leurs troupes plusieurs bataillons de tirailleurs armés de carabines à tige données par la France : ils s'en servent avec beaucoup d'adresse. lis portent une tunique semblable à celle des chasseurs à pied français, et ont pour coiffure une toque verte trèsépaisse , bordée d'une peau de mouton noire . comme les bonnets

tartares. Cette coiffure constitue un essai nouveau : il est question ûe l'adopter pour toute Farmée ottomane, en remplacement de la calotte rouge ou fez, incapable de préserver la tête des soldats contre les coups de sabre ou de baïonnette. Les Egyptiens sont regardés comme les meilleurs soldats de l'armée d'Eupatoria. Ils avaient la même réputation pendant la campagne du Danube, et on a vu qu'ils ont soutenu, presque en entier, le poids de la célèbre défense de Silistrie. Ils ont la figure beaucoup plus foncée que les soldats turcs; leur costume est le même pendant l'hiver, mais l'été ils portent la veste blanche, au lieu de la veste bleue. Comme ils parlent arabe et qu'ils n'ont pas la même langue que les Turcs, ils ont peu de rapports avec ces derniers et vivent entre eux. On ne les appelle dans le pays et dans l'armée que les Arabes. Leur manière de combattre se rapproche beaucoup de celle de ces peuples guerriers , au courage et à l'énergie desquels ils joignent l'intelligence de la discipline. Les soldats français leur inspirent une estime toute particulière, et ils. cherchent sans cesse à les imiter. Les Egyptiens étaient commandés par un homme qui possédait leur confiance absolue, et qui laisse d'unanimes regrets ; Sélim-Pacha , mort bravement , comme nous l'avons dit, dans la journée du 17 février.

Le général Canrobert avait résolu d'enlever de vive force un ouvrage de contre-approche que l'ennemi avait enlevé en avant des attaques de gauche. Cet ouvrage avait des proportions considérables. Il se composait de deux lignes brisées, séparées par un intervalle de 40 mètres, et dont les extrémités s'appuyaient à des obstacles naturels du terrain; il était en communication avec la lunette du bastion Central par une tranchée profonde, et déjà il avait reçu un armement particulier de neuf mortiers à bras, dont le tir incommodait sérieusement les travaux du siège. Cette position avancée était pour l'ennemi d'une très-grande importance; de là, il aurait peut-être ruiné par son artillerie l'une des batteries récemment achevée, ainsi que les travaux qui l'entouraient, et il aurait battu ^'enfilade les attaques françaises sur le bastion du Mât. Il fallait donc empêcher les Russes de s'établir définitivement dans cette place d'armes, et Fattaque en fut résolue dès que les travaux eurent pris assez de relief pour couvrir les soldats des feux de îa place, du moins en partie. D'après les ordres du général en chef, le général Pélissier prépara les dispositions générales de l'attaque, dont l'exécution fut confiée au général de division de Salles, secondé par les généraux Bazaine, de la Motterouge, Rivet, et le major de tranchée lieutenant-colonel Raoult. Le 1er mai, à dix heures du soir, et au moment où la lune, éclairant très-vivement, permettait d'opérer avec ordre, les troupes, disposée» en trois colonnes, quittaient les pa«

rallèles. La colonne de gauche, composée de six compagnies de la légion étrangère (i ^régiment, colonel Viénot), de huit compagnies du 43e, commandant Becquet de Sonnay, et de dix compagnies du 79e de ligne, colonel Grenier., avait mission de tourner par sa droite l'ouvrage, qui était défendu par plusieurs bataillons. Conduites' avec beaucoup d'habileté et de vigueur par le général Bazaine, ces troupes abordèrent l'ennemi avec un irrésistible élan. Le colonel Viénot enleva la légion étrangère avec une remarquable énergie. Une balle atteignit ce brave officier qui périt, l'épée à la main, en avant de ses soldats.

La colonne du centre, aux ordres du général de la Motterouge, se composait de deux bataillons du 46e de ligne, commandés parle colonel Gault. L'un de ces bataillons, dirigé par le colonel lui-même, se porta sans tirer un coup de fusil sur l'ouvrage, qu'il aborda de front, et se précipita résolument à la baïonnette sur l'ennemi. L'autre bataillon, le suivant de près, franchit immédiatement la première enceinte, et enfin le régiment tout entier se porta sur la seconde, qu'il enleva également avec une vaillance dont son colonel donnait le premier Pexemple. Le 98e de ligne, marchant à l'appui du 48e, se lança à son tour sur l'ennemi et fit de brillantes preuves sous les ordres du colonel de Brégeot. Enfin, la colonne de droite, formée d'une compagnie du 9e bataillon de chasseurs à pied, capitaine de Villermaio, officier d'une grande bravoure, et de deux compagnies du 42% capitaine Ragon, enleva l'ouvrage par sa gauche.

Chassé de partout et poursuivi à la baïonnette, l'ennemi abandonna l'ouvrage et se retira en désordre dans la place, semant de cadavres le terrain qu'il parcourait, et laissant entre les mains du vainqueur des prisonniers et des armes; ses pertes furent très-conconsidérables, et l'on s'empara de neuf mortiers portatifs trouvés en batterie. Dès que l'ouvrage fut occupé, l'œuvre du génie commença pour retourner les parapets, dérober la position aux vues de la place, et enfin la relier par une communication avec la parallèle en arrière. Ces travaux furent exécutés ainsi qu'il avait été convenu d'avance; mais sous un feu d'artillerie comme aucune place n'en a certainement jamais fourni. Les officiers du génie, et surtout te lieutenant-colonel Guérin qui les dirigeait, montrèrent un calme, une énergie et une habileté qui furent admirés de tous. Ils furent secondés avec le plus grand dévouement par les sous-officiers, les sapeurs et les travailleurs des divers corps, parmi lesquels ceux du ï¥ régiment d'infanterie méritent d'être signalés.

A peine les Russes étaient-ils rentrés dans la place, qu'une vio^ ïmie canonnade partait de tous les points de la fortification. Le

travailleurs à l'œuvre, les troupes, les tranchées en arrière, furent couverts de projectiles de toute sorte; mais l'artillerie française, dirigée très-habilement par le général Lebeuf, ouvrit le feu de celles des batteries qui avaient des vues sur les attaques. Le travail put ainsi continuer jusqu'au jour, et la possession de l'ouvrage fut défînitivement^acquise aux assiégeants. Le lendemain, 2 mai, à trois heures de l'après-midi, une colonne russe d'environ 3,000 hommes fit brusquement une sortie sur l'ouvrage que l'on venait de conquérir, et dont les défenses étaient encore fort imparfaites. 11 était alors gardé par deux compagnies d'élite du 2e régiment de la légion étrangère, par une compagnie d'élite du 43e, par un faible bataillon du 46e, et un bataillon plus faible encore du 98e; ces deux^ bataillons, restés de service de jour, avaient fait des pertes sensibles dans le combat de la nuit précédente. Les assaillants commencèrent un feu de mousqueterie très-vif, et les plus hardis, escaladant le parapet, se jetèrent dans l'ouvrage, où ils furent tués ou faits prisonniers. Pendant que la légion étrangère, le 98& et le 46e, énergiquement conduits par le lieutenant-colonel Martineau-Deschesnez, repoussaient l'ennemi, deux compagnies du 1er régiment de voltigeurs de la garde impériale, en réserve dans la deuxième parallèle, en franchirent résolument le parapet, entraînés par leur chef, le capitaine Genty, et se jetèrent à travers champs sur l'ennemi, menaçant son flanc droit. Une compagnie du 10e bataillon de chasseurs à pied et deux compagnies du 80e d'infanterie de ligne, aux ordres du chef de bataillon de Courson, se joignirent à ce mouvement plein d'initiative. Un bataillon du 43e de ligne, commandant Jeanningros, arrêta une autre colonne russe qui tentait de descendre du bastion du Mât. L'artillerie de la place ne cessa de protéger par un feu très-vif les efforts des assaillants; mais celui des batteries d'attaque s'ouvrit à son tour, et, après une lutte persistante, domina le feu de l'ennemi. Enfin, à la suite de plusieurs tentatives d'assaut restées impuissantes, les Russes se décidèrent à la retraite, abandonnant sur le terrain un grand nombre de morts.

Cette brillante affaire consacra l'établissement des troupes françaises dans l'ouvrage conquis. Leurs pertes des vingt-quatre heures s'élevèrent à 11 officiers tués, parmi lesquels figurent le regrettable colonel Yiénot et le commandant Jullien, du 46e, officier supérieur que sa bravoure avait fait distinguer dans l'armée. On compta en tout 22 officiers blessés, 458 hommes de troupe tués et 600 blessés. Une courte suspension d'armes, dont les conditions avaient été préalablement réglées entre le gouverneur de Sébastopol, général comte Osten-Sacken, et le général Canrobert, eut lieu, le 3 mai, pour rendre les derniers devoirs ahï mqrts. fk succès fit avancer

d'un seul bond de 150 mètres les assiégeants vers le bastion Central, et exerça une grande influence sur le moral des deux armées.

À la suite de cette glorieuse affaire, le général Canrobert, dont la santé était gravement compromise, qui avait reçu plusieurs blessures, et qui souffrait surtout d'une ophtalmie, dut quitter le commandement en chef, remis avec l'agrément de l'Empereur au général Pélissier. Le général Canrobert avait demandé à rester au siège à la tête d' une simple division. B'aprèsl'ordre de l'Empereur il prit la place du général Pélissier comme commandant du premier corps d'armée» ^e général Pélissier, nouveau chef de l'armée d'Orient, est né à Maromme, arrondissement de Rouen (Seine-Inférieure), le 6 novembre 1794. Sa carrière militaire remonte au 12 juin 1814. En 1815 il fut attaché,' avec rang de sous-lieutenant, à l'artillerie de la maison du roi. Il se distingua en mainte occasion, et chacun de ses grades fut la récompense d'une action d'éclat. Chef d'éiat-major, le 31 décembre 1839, de la 3e division des troupes à Alger, sous le commandement du général de Schramm, et le 24 novembre 1840, de la division d'Oran; nommé colonel et sous-chef d'état-major de l'armée d'Algérie le 8 juillet 1842; commandeur de la Légion-d'Honneur le 6 août 1843; maréchal-de-camp le 22 avril 1846 ; commandeur de l'ordre de Léopold le 20 janvier 1847; commandant de la division d'Oran le 31 octobre 1848; général de division le 15 avril 1850, le général Pélissier remplit six fois les fonctions d'inspecteur-général des 17e, 18e, 20e et 24e arrondissements d'infanterie pour 1848, 1849, 1850, 1852, 1853 et 1854, et exerça trois fois, enI850, 1851 et 1854, les fonctions de gouverneur général de l'Algérie par intérim. Il commandait la division d'Oran, lorsqu'il fut nommé, le 10 janvier 1855, commandant du 1er corps à l'armée d'Orient. Pendant les quinze années qu'il passa sans interruption, depuis 1840, en Algérie, le général Pélissier prit part à presque toutes les opérations militaires importantes qui s'y accomplirent. Il est peu de généraux qui aient servi d'une manière aussi active que lui, et montré plus d'habileté dans la conduite des troupes. Cité maintes fois à l'ordre de l'armée pour son intrépidité, son coup d'œil,' son élan, sa résolution; blessé d'une balle à l'épaule au bois des Oliviers le 15 juin 4840, et d'une balle au bras droit, dans la campagne de Mascara en 1842, il commanda souvent avec distinction des colonnes devant l'ennemi. Dans le commandement de la subdivision de Mostaganem pendant trois ans, dans celui de la division d'Oran pendant six années, comme dans le gouvernement général intérimaire de l'Algérie , partout , d'après le témoignage unanime des gouverneurs généraux sous les ordres desquels il s'est trouvé, il a donné des preuves d'un remarquable talent d'organisateur et d'administrateur, uni à un

mérite supérieur et à une rare énergie. La prise de Lagliouat a dignement couronné, par un des plus brillants faits d'armes, sa carrière militaire en Afrique. Le général Pélissier a été nommé grand-officier de la Légion-d'Honneur le 10 décembre 1851, et grand'croix le 24 décembre 1853 : il a été décoré de la médaille le 15 août 1852.

Depuis les journées des 1er et 2 mai, le feu de l'attaque et celui de la défense furent plus calmes. Cependant, dans la nuit du 12 au 13, les Russes firent une sortie sur les batteries de siège du côté du fort de la Quarantaine.- Les soldats les virent venir et les attendirent à bout portant. Lorsqu'ils arrivèrent sur les ouvrages on les accueillit par une vive fusillade, puis on se jeta sur eux. Si le combat ne fut pas long, il fut très-vif. Il y eut une effroyable mêlée à la baïonnette. Les Russes se retirèrent en abandonnant un grand nombre de cadavres. Ils s'étaient battus avec acharnement et avaient causé aux soldats français des pertes assez." sensibles.

Dans la nuit du 12 et pendant la journé du dimanche 13 mai, le feu est fort vif aux abords des bastions Centrai et du Mât. L'ennemi, inquiet des progrès des ouvrages des assiégeants qui, chaque jour; l'enserrent plus étroitement dans un réseau infranchissable, s'est mis à concentrer toute la puissance de son artillerie sur ceux qui lui paraissent les plus menaçants. Dépuis vingt-quatre heures, il ne cesse de couvrir de mitraille les intrépides travailleurs, mais sans pouvoir arrêter leur ardeur. Les deux grandes batteries de brèche, que l'on construit dans les places d'armes en avant du saillant des bastions Central et du Màt, s'achèvent rapidement. Dans la nuit du 13 au 14 la canonnade et la fusillade sont d'une violence extrême. Quoique la pluie eût "cessé, le temps était très-obscur ; aussi s'attendait-on à quelque sortie des Russes. Elle ne manqua pas. A onze heures de la nuit, une colonne ennemie fort nombreuse se glisse le long du ravin dit des Anglais et se jette vigoureusement sur l'extrême gauche de leurs tranchées ; mais ceux-ci étaient bien préparés. En effet, ils reçurent les Russes par des feux de deux rangs si bien nourris que l'ennemi ne put pénétrer dans les ouvrages. Pendant ce vif engagement, les Russes tentaient une autre sortie sur l'extrême gauche, dans le Cimetière, entre le bastion Central et ^elui de la Quarantaine. Malgré le feu incessant des batteries de la place, qui balayaient avec de la mitraille les parapets de leurs tranchées, les soldats français ne craignirent pas alors de se découvrir, et, tirant à coup sûr dans la colonne russe qui s'avançait au pas de course, l'arrêtèrent court. La fusillade s'engagea de part et d'autre, mais elle ne dura pas longtemps, car les Russes ne tardèrent pas à battre en retraite, pour revenir, il est vrai, quelqi/-3

temps après, tenter un nouvel effort. Cette fois, ils échouèrent encore plus complètement. En vain plusieurs de leurs officiers se portent en avant pour entraîner leurs soldats /. les Russes restent immobiles. Ils n'osent aborder à la baïonnette l'infanterie française. C'est que ces troupiers sont des lions ; rien ne saurait rendre l'élan avec lequel, au commandement de : En avant! à ia baïonnette! ils franchissent, sous la mitraille, les parapets des tranchées, et avec quelle fougue, quelle fureur ils se jettent sur les bataillons russes. Après le moindre engagement à l'arme blanche, presque toutes les baïonnettes dans les compagnies sont faussées ou tordues, tant les coups portés l'ont été avec vigueur. La plupart des cadavres abandonnés par l'ennemi sont percés d'outre en outre. On parle beaucoup d'un mouvement décisif en avant. Il s'agirait définitivement de traverser la Tchernaïa et de faire, c*oûte que coûte^ une trouée dans l'armée extérieure russe, forcer ses formidables positions, la couper en deux, la battre, l'anéantir, puis investir complètement Sébastopol et attaquer à la fois la place par le nord et le sud.

Dans la nuit du 14 au 15 une vive canonnade se fait entendre aux points principaux de l'attaque de gauche où le feu s'est localisé* Le 15 on commence à apercevoir un grand mouvement des troupes vers le pont d'inkermann sur la Tchernaïa, et un autre mouvement du côté de Balaclava.

Depuis ce moment, chaque jour, presque chaque heure, apporte la nouvelle d'un brillant succès. Dans les nuits du 22 au 23 et du 23 au 24, les Russes sont chassés des ouvrages formidables qu'ils occupaient auprès du bastion Central. Les Français s'y établissent. Dans ces luttes terribles , l'ennemi a 6,000 hommes tués ou blessés. Le 25 un armistice est conclu pour enterrer les morts. Le 26 l'armée alliée occupe les rives de la Tchernaïa et rejette l'ennemi vers la montagne. Le 27 elle s'empare de Kertch et de lènikalé. Les défenseurs de ces deux places font sauter les magasins et les batteries et incendient les bateaux à vapeur. On s'empare d'un grand nombre de navires marchands et de plusieurs vaisseaux russes de 50 canons. La flottille des alliés occupe la mer d'Azoff: 14 vapeurs français et anglais la parcourent. Les bâtiments de commerce tombés en leur pouvoir sont au nombre* de 30, tous richement chargés. Les Russes ont brûlé 30 autres bâtiments marchands et 3 de leurs vapeurs de guerre. Leurs magasins, qu'ils ont incendiés, renfermaient des approvisionnements considérables ; les fortifications qu'ils ont fait sauter leur avaient coûté des millions. L'importance de ces résultats n'a pas besoin d'être démontrée. La ligne de la Tchernaïa fait faire un pas immense vers l'investissement de Sébastopol. L'armée russe se trouve rejetée à une distance

beaucoup plus grande de la ville assiégée; elle est obligée de rester sur la défensive, pendant que les opérations offensives vont la harceler sans relâche et la contraindre peut-être à une grande et décisive bataille. L'occupation de Kertch et d'Iénikalé, en mettant au pouvoir des alliées la mer d'Azoff, prive désormais les Russes de leurs principaux centres de ravitaillement. Kertsch surtout était un magasin abondamment pourvu, d'où l'armée du général Gortschakoff tirait ses approvisionnements les plus essentiels. Cette armée ne peut plus désormais recevoir ses munitions que par Férécop, voie très-longue, très-coûteuse et très-difficile suivant l'état de la température. Ce triple succès est donc anssi considérable au point de vue matériel qu'au point de vue moral. L'armée alliée possède maintenant sur le territoire russe Eupatoria, Kamiesch , Balaclava, trois positions fortifiées par la nature et par l'art de façon à constituer trois Gibraltars inexpugnables. Elle vient de s'établir à Kertch et à lénikalé, deux places qui seront bientôt mises en état de défense, et pourront défier les attaques des Russes, si on leur laisse toutefois assez de temps et de loisir, chose douteuse, pour prendre l'offensive sur un point quelconque. Toute la flotte moscovite peut être considérée comme anéantie. A chaque instant les Russes se voient condamnés à de nouveaux suicides; après leur marine à voiles, c'est leur marine à vapeur qu'ils viennènt de détruire de leurs propres mains. La mer Noire était aux alliés sans contestation, sans obstacle. La mer d'Azoff leur est désormais soumise. De toutes ces mers dont les tzars avaient rêvé la domination exclusive le pavillon russe a fui , n'osant se montrer devant les escadres alliées et s'honorer, sinon par la victoire, du moins par la lutte. Après la boucherie de Sinope, la Russie a abandonné les eaux de l'Euxin devant les couleurs de la France et de l'Angleterre. Ellemême a reconnu à la face du monde qu'elle n'est point une puissance maritime capable de disputer l'approche de ses rivages, mais seulement une informe puissance continentale, qui périrait étouffée dans son immense étendue, pour peu qu'on lui fermât pendant quelques années les deux issues par lesquelles elle respire l'aiç vivifiant de l'occident, le Sund et les Dardanelles. Déjà elle doit se repentir de la fin de non-recevoir mise en avant par elle pour empêcher les conférences devienne d'aboutir à la conclusion de la paix. Bientôt pour arrêter les coups funestes portés à sa puissance, elle se verra dans la nécessité de solliciter l'ouverture d'un nouveau congrès.

C'est le 19 mai qu'était partie de Kamiesch la flottille expéditionnaire qui obtint sur les côtes orientales de la Crimée de si beaux résultats. Ce brillant et heureux coup de main avait été préparé par

une reconnaissance faite dans les premiers jours du mois : « Le 2 mai, à quatre heures du soir, raconte un officier d'infanterie de marine, notre brave petit régiment se mit en marche , composé d'un millier d'hommes, commandés par notre colonel M. de Cendrecourt. A sept heures, nous arrivions à Kamiesch; et ces trois heures de marche, loin d'avoir fatigué nos hommes, semblaient les avoir mis en appétit. Nous avons bivouaqué sur la plage, et le 3, à sept heures du matin, « attrape à embarquer sur le Jean-Bart, » comme disent les matelots. Je ne vous parle pas en détail de la composition du corps expéditionnaire, dont le commandement était aux mains du général d'Autemarre, et comprenait, avec notre régiment, le 17e chasseurs, le 1er de zouaves, le 50e de ligne, le 44e de ligne et le 21e de ligne, plus trois batteries d'artillerie et une compagnie du génie. Je ne vous dis rien non plus de la destination réelle ou supposée de l'expédition. Je puis seulement constater avec un certain plaisir que, si je ne me trompe étrangement, et à en juger par les différentes versions françaises, anglaises, russes et autres qui nous arrivent, personne n'a su la véritable portée de cette opération. Le temps était magnifique, quoique un peu brumeux. 2 vaisseaux français, le Montebello et le Jean-Bart, 6 vaisseaux anglais, 32 frégates, corvettes ou avisos, tous à vapeur, français et anglais, nous attendaient au mouillage. En quelques heures à peine, nos 10,000 hommes étaient embarqués, et cela avec un ordre, une régularité admirables; pas une hésitation, pas un accident. Le 3, à cinq heures du soir, la colonne s'est mise en marche, le Montebello en tête. Le 4, nous avons reconnu Kaffa, à quinze ou vingt lieues de la côte, et assez près, par conséquent, pour distinguer le sommet du mont Tchadir-Dagh, qui s'élève dans l'ouest de Kaffa, à 15 ou 18,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans toute cette partie de la Grimée, la côte m'a paru abrupte et très- élevée. Vers cinq heures , le brouillard a augmenté d'épaisseur et d'intensité ; il a duré jusqu'au lendemain matin. De quart d'heure en quart d'heure, les sonneries partaient du vaisseau amiral et étaient répétées par les autres bâtiments qui entonnaient les marches des régiments embarqués à chaque bord. Cette musique en pareil lieu et au milieu de ce brouillard qui faisait tout disparaître à nos yeux, produisait un effet des plus singuliers. Le moyen était fort ingénieux pour rappeler à chaque bâtiment sa distance et sa direction. 11 a parfaitement réussi. A six heures, le 5 mai, nous étions par le travers de Kertsch; nous avons doublé cette position, et continuant notre route, nous avons longé la côte sud de la Crimée, laquelle est garnie, depuis Aloutchi jusqu'à Balaclava, d'un rempart élevé , formé par la chaîne du mont Yaïlâ» On voit aussi sur ses pentes,

du côté de la mer, de fort belles habitations que la guerre a épargnées; pui-s, les blanches collines de nos campements paraissaient bientôt, et le môme jour notre division mouillait à Kamiesch; nous débarquions, et, deux heures après, nous avions repris possession de notre camp sous Sébastopol. »

C'est le 24 mai, jour anniversaire de la naissance de la reine Victoria, que les troupes alliées ont pris possession de Kertsch. Cette ville, qui s'élève à l'extrémité orientale de la Crimée, est située sur la rive occidentale du détroit qui porte son nom, et qui établit la communication entre la mer Noire et la mer d'Azof. Ce détroit est désigné aussi par le nom de Bosphore cimmérien. Iénikalé est situé sur la même rive, plus au nord. Kertsch est l'ancienne Panticapée, capitale du royaume de Bosphore et de Pont, au temps de Mithridate. Elle fut plusieurs fois détruite. Kertsch s'est élevé, à la suile des siècles, sur le même emplacement, au fond d'une anse profonde où viennent mourir, en s'écartant, les eaux du Bosphore cimmérien. La ville se déploie en forme de croissant sur la côte septentrionale, vers l'occident de la baie et sur les plateaux qui l'entourent. Un seul point domine cet ensemble : c'est la fin d'un rameau de mamelons qui vient se terminer justement au-dessus de la ville par un monticule plus considérable que les autres. C'est le mont Mithridate, sur lequel était élevée l'acropole de l'ancienne Panticapée. Un tumulus, couvert de grosses rocher, en forme le point culminant. Au pied du tumulus, un rocher, partagé par une large échancrure assez semblable à une chaise curule, porte le nom de Siège de Mithridate. C'est de cet endroit, d'après la tradition, que le célèbre roi de Pont venait contempler cette flotte innombrable, la terreur des Romains.

Le climat, quoique froid en hiver, est sain et agréable dans cette saison. Le pays environnant, appelé par les Russes le district de Kertsch- Enikolsk, est d'une fertilité verdoyante partout où il est cultivé; il est séparé de Kaffa par une plaine d'environ 60 milles, qui présente quelques ondulations, et qui s'étend de la mer d'Azof à la mer Noire.

Iénikalé ressemble à ces cités désertes et qui tombent en ruines sur les bords de la mer Rouge. C'est le même aspect morne et sans vie. Les remparts de la forteresse, les masures de la ^/ille, les roches escarpées, la mer immobile, tout concourt à l'illusion. La population de Iénikalé se compose entièrement de Grecs et de Tartares. On trouve dans les environs un grand nombre d'antiquités et des sources d'eaux minérales et bourbeuses. Du haut de la colline escarpée sur laquelle la ville est bâtie, on admire la vue de Kertsêh et son golfe. Ce panorama rappelle de loin celui de la bai#

de Naples, La distance de lénikalé à Kertsch est d'environ quinze kilomètres. On les franchit à travers un steppe accidenté et ver< doyant.

Kertsch est complètement bâti en pierres. Les maisons en sont belles. Elle contient une population de 10,000 habitants. Ce n'était plus qu'une ville turque de peu d'importance lorsqu'elle fut cédée par la Porte à la Russie, en 4774. Mais elle devait bientôt recouvrer une partie de son ancienne splendeur. Ce fut, il est vrai, au détriment de Théodosie, l'ancienne Kaffa. Le centre du commerce qui se faisait à Théodosie a été transporté, par le gouvernement russe, à Kertsch, où tous les bâtiments destinés pour la mer d'Azof doivent faire une quarantaine de quatre jours. Les plus grands attendent que des gabàres amènent leur cargaison de Tangarog ou de Rostof- ceux dont le tirant d'eau est moindre traversent la barre et vont charger à Tangarog. A leur retour, ils sont obligés de transborder à lénikalé la moitié de leur cargaison dans des allèges, et de descendre à travers les bas-fonds du détroit jusqu'à Kertsch pour y recharger. Malgré ces difficultés, le commerce de Kertsch et de la mer d'Azof s'est accru rapidement, et, en 1851, il n'est pas entré dans la mer d'Azof moins de 1 ,000 navires. De ce détroit dépendent toutes les exportations de la vallée du Don et du Volga. Il n'y a pas d'exagération à dire que l'occupation de Kertsch se fera sentir dans l'intérieur de la Russie, même jusqu'à Kasan, jusqu'à Nijni- Nowgorod.

Les conséquences pratiques de la prise de Kertsch sont de rendre très-difficile, sinon tout à fait impossible, le ravitaillement de l'ennemi. Le blé, les vivres, les provisions de toute espèce, venus de la Russie méridionale, étaient chargés par de nombreux caboteurs dans les ports d'Azof sur le Don, de Tangarog et de Mariapol sur la mer d'Azof, et transportés en cinquante ou soixante heures à Kertsch, d'où ils étaient expédiés vers l'intérieur par la route stratégique de Kertsch à Simphéropol. En même temps, mais seulement dans la belle saison, de nombreuses caravanes, se dirigeant par la flèche d'Arabat, entre la mer d'Azof et le Sivach ou mer Putride, pouvaient gagner Kertsch par terre ou se diriger d'Arabat sur l'intérieur de la presqu'île. Aujourd'hui le pavillon du tzar a cessé de flotter dans ces parages; les caboteurs russes sont capturés, coulés ou brûlés. La mer d'Azof appartient aux puissances alliées qui, par cela même, interdisent aux Russes la route d'Arabat. En effet, la pointe septentrionale de la flèche d'Arabat est séparée de la pointe méridionale du continent russe par le détroit et le port dTénitchi. Ce détroit, qui n'a pas plus de cent vingt mètres et qui fait communiquer la mer d'Azof avec le Sivach, est comme un fossé pro-

fond qu'il faut franchir pour s'engager sur la flèche d'Arabat. Un seul vapeur français ou anglais placé en station dans l'excellente rade de Iénitchi coupe aux Russes cette communication précieuse qui leur rendait de si grands services en temps de guerre, de nos jours comme au siècle dernier. 11 ne leur reste donc que la route de terre, qui, de Tangarog se dirige de l'est à Fouest par Mariapol, Grand-Karatchaï, Togourek et Pérékop; mais cette route est longue, mal entretenue, souvent impraticable, et d'ailleurs il dépend des alliés de la couper à Mariapol et à Tangarog, dont les portsf quoique peu profonds, ne sont pas inaccessibles aux plus légers bâ* timents de la flotille alliée. Désormais sont perdues pour les défenseurs de la Crimée les immenses ressources de la Russie méridionale.

Dans le rapide récit que nous venons d'écrire tout d'une haleine, nous n'avons pas fait entrer les épisodes et les détails qui eussent entravé la marche de l'action et empêché d'en saisir l'ensemble. Cependant ces détails ont aussi un grand intérêt et servent de corollaire à l'exposé des événements dont ils facilitent la compréhension. Nous avons cru devoir les rassembler en un faisceau qui présentera simultanément à l'esprit les différents aspects de la vie militaire dans cette mémorable campagne.

Parlons d'abord du port français de Kamiesch qui, en ce moment, mérile particulièrement l'attention. Depuis la fin de l'hiver, Kamiesch a tellement changé d'aspect, qu'une personne qui l'aurait quitté a cette époque, ne pourrait le reconnaître aujourd'hui. A l'ancien bazar qui déployait dans le fond de la baie, sur un terrain couvert de boue et de neige, ses deux rangées de tentes infectes et misérables, a succédé un grand bourg avec ses rues et ses places bien distribuées. On peut citer notamment les rues Napoléon, de Lourmel, de la Gloire, des Turcs ; les places de la Marine et du Commerce. Les.boutiques s'y sont élevées comme par enchantement, et, quoique les marchands paient patente, il y en a de toute espèce : des horlogers, tailleurs, cordonniers, parfumeurs et même des per* ruquiers; il y a aussi des papetiers, mais qui vendent des éperons, des pistolets, des sabres, un peu de tout, excepté du papier. Les cafés et les restaurants ne manquent pas non plus, mais pour aborder ces derniers il faut avoir la bourse bien garnie : un déjeuner assez médiocre ne coûte pas moins de 20 francs par tête (vin non compris). Pour faire la police, les gendarmes suppléent aux sergents de ville, et leur tâche n'est pas des moins fatigantes, surtout le dimanche. Les rues des principales villes de France ne sont pas plus animées : c'est un pêle-mêle singulièrement pittoresque et qui plairait fort à un peintre. Les chevaux se heurtent avec les chameaux,

les arabas avec les fourgons de cantine, les mulets avec les ânes. La diversité des costumes français, anglais, turcs et tartares, donne à la foule qui se presse devant les boutiques un aspect des plus curieux, sans parler de la diversité des langues. Chacun fait son marché suivant son goût ou plutôt suivant ses moyens : fantassins et cavaliers, officiers et soldats, chasseurs, zouaves, infanterie de marine, dragons, hussards, tout ce monde s'est transformé en ménagères et s'approvisionne de vin, viande, saucissons, lard, harengs, salade, légumes, le tout.... non au plus juste prix. Au milieu de ce tohu-bohu d'uniformes, l'œil rencontre quelques cantinières et quelques hardies Françaises qui n'ont pas craint de venir s'établir à Kamiesch- Ville. Au reste, si, ce qu'à Dieu ne plaise, le siège doit durer encore quelque temps, ce ne sera plus un bourg, mais une véritable ville. Aux alentours, l'animation est la même. Ce n'est qu'une allée et venue continuelle du camp à Kamiesch : tantôt de longues files de mulets chargés de biscuits, d'immenses convois du train des équipages charroyant des fourrages ou des liquides, des divisions entières de fourgons d'artillerie transportant aux batteries des bombes, des obus, des boulets, des grappes de mitraille; tantôt des convois de blessés sur des cacolets ou des litières, des détachements de toute arme envoyés en corvée à la plage. Tout cela chemine sous un soleil ardent, sans rencontrer le moindre ombrage sur ce terrain blanc, poudreux, dénué de toute verdure.

D'après ce qui vient d'être dit, qu'on ne croie pas que Kamiesch soit simplement un grand marché forain ; les établissements militaires sont nombreux et ne laissent rien à désirer : direction du port, bureau des mouvements, direction militaire, bureau du trésor, agence des postes, caserne de gendarmerie, bureaux et magasins de campement, caserne de sapeurs-pompiers (de la ville de Paris), direction des baraques, direction des parcs, hôpital, immense chantier, toute une ville militaire, en bois il est vrai, mais au grand complet. Le port contient en ce moment plus de 400 bâtiments de commerce et une assez grande quantité de bâtiments de guerre. II serait impossible de se figurer l'animation qui règne sur la rade et dans le port, où quelquefois en un seul jour on voit entrer ou sortir quatre-vingts navires. Entre autres travaux si rapidement exécutés, il faut citer le magnifique aqueduc construit sous la direction de M. Albert, lieutenant de vaisseau, et qui conduit au camp une eau pure et abondante.

Quant à la baie de Kazatck, la sœur jumelle de Kamiesch et occupée par les Anglais, elle contient aussi une assez grande quantité de navires et quelques établissements militaires; mais on n'y voit ^ue quelques boutiques éparses au fond de ta baie; le quartier gé-

lierai du commerce anglais est à Balaclava II existe à Kamiesch- Ville, au-dessus des établissements militaires, un camp qui ne manque pas d'originalité : c'est celui des portefaix turcs et bulgares. Les fortifications de Kamiesch marchent rapidement; deux bataillons, sous la direction du génie, sont actuellement occupés à ce travail. Les ouvrages de défense doivent, dit-on, consister en sept bastions ou redoutes, placés chacun sur un des points culminants du grand ravin qui de la baie de la Strénistza remonte jusqu'à la route du quartier général, et sur ceux du plateau qui s'étend de cette route à la mer. Ces redoutes seront reliées par un fossé à revêtement, et présenteront un espace retranché de 3 à 4 kilomètres, ayant pour centre le phare de Ghersonèse, avec la mer à droite et à gauche. La baie de Kamiesch a l'avantage d'être plus spacieuse et plus commode que celle de Balaclava; mais elle offre aussi l'inconvénient d'être complètement exposée au vent du nord, et, par les gros temps, la mer cause quelquefois de grands dégâts parmi les vaisseaux qui y sont rassemblés. La convenance de fortifier la baie de Kamiesch avait été reconnue depuis longtemps déjà, et, dès les premiers jours de 4855, l'Empereur avait appelé, sur cet objet important, l'attention du général en chef; mais les rigueurs de la saison et les exigences plus pressantes du siège n'avaient pas permis de commencer ce grand travail aussitôt qu'on l'eût désiré. Comme nous venons de le dire, grâce à l'arrivée des nombreux renforts reçus par l'armée alliée, il est aujourd'hui poussé très-activement et sera bientôt terminé. Kamiesch est, dès à présent, un port français dont l'importance doit grandir en même temps que les opérations de la guerre de Crimée. 11 était donc essentiel de s'en assurer la possession par des ouvrages défensifs qui ne pussent laisser désormais à l'ennemi aucune possibilité de la disputer. Cette curieuse particularité d'une place créée dans le voisinage immédiat d'une ville assiégée, et pendant le siège même, n'est pas sans précédents, et l'un des plus remarquables est, sans contredit, la construction de Santa-Fé par Ferdinand et Isabelle pendant qu'ils assiégeaient Grenade, en 1491. A en croire Madoz, Santa-Fé fut bâtie en quatrevingts jours. Dans Y Histoire d'Espagne de John Bigland, on lit ce qui suit : « Les Maures se flattaient encore que l'approche de l'hiver obligerait les chrétiens à lever le siège; les mesures qu'ils virent prendre leur ôtèrent ce dernier espoir. Ferdinand, pour garantir ses soldats des rigueurs de la saison, fit construire solidement, avec des pierres et de la boue, un vaste camp de baraques couvert de tuiles ; le camp prit en peu de temps l'aspect d'une ville entourée de remparts et de fossés. La promptitude avec laquelle cette construction fut achevée, son étendue et son importance, prou-

vèrent au peuple de Grenade la persévérance des Castillans.»

Le chemin de fer de Balaclava au camp anglais est d'une grande ressource pour l'armée britannique. Voici quelle est l'origine de ce 1 chemin : un député ayant dit au sein du parlement que, si on n'établissait pas un pareil chemin, le siège de Sébastopol risquait de durer dix ans comme le siège de Troie, un entrepreneur se présenta et dit : c< Je me charge de réaliser ce chemin avec mes ouvriers. Je | ne demande rien que de rentrer dans mes déboursés. » Celui qui sparlait ainsi était M. Morton Peto, qui possède une fortune personnelle de vingt-cinq à trente millions acquise par son intelligence des affaires. Pris au mot, M. Peto expédia immédiatement ses hommes et ses rails et le chemin de fer fut établi. En récompense, l'entrepreneur a été créé baronnet, et il s'appellera désormais sir Samuel Morton Peto. Tandis qu'un industriel agissait avec ce désintéressement, d'autres personnes riches s'empressaient, en Angleterre, d'offrir des dons pour l'armée d'Orient, et la double souscription ouverte par un seul journal, le Times, pour les soldats blessés et pour les veuves ou les orphelins de l'armée de Crimée, s'éleva à près de vingt-cinq millions de francs.

Le télégraphe électrique sous-marin est d'une importance bien plus grande que le chemin de fer de Balaclava. La communication est établie entre la Crimée et Paris et Londres. Comme un double fil va du quartier général aux tranchées, l'officier de service pendant la nuit peut annoncer simultanément une sortie au général Pélissier ou à lord Raglan, et au ministre de la guerre à Paris ou au premier ministre anglais dans Downines-Street. Voici comment a été conduite l'opération de la pose de ce télégraphe : c'est le capitaine Spratt, àuSpitfire, quia dirigé très-habilement tous les travaux. Le fil, de la longueur de 377 milles, a été mis à bord de T Argus, assisté du Terrible. Le capitaine Spratt, sur le Spitfire, surveillait habilement l'exécution. Les navires ont quitté le cap Kaliacra, le 10 avril, dans l'après-midi, et ils ont laissé couler le câble dans 70 brasses; ils ont dépassé Sébastopol, le 12 au soir, et onf amené le câble électrique au monastère Saint-Georges, le 13 au mar tin. Le placement de 301 milles de câbles sous-marins s'est fai sans le moindre accident. Ce télégraphe sous-marin a 200 milles ? de longueur de plus que tout autre existant.

Le fil de Kaliacra à Varna (distance de 20 milles) sera posé très*incessamment. Les messages du quartier général allié parviennent à Paris ou à Londres en quatre heures ; lorsque le t ravail sera terminé complètement, ils parviendront en moins d'une seconde- Le gouvernement de Sardaigne, jaloux de s'unir aux puissance^ occidentales dans l'œuvre qu'elles poursuivent, ayant déclaré

guerre à la Russie, a voulu concourir à Fexpéditk n de Crimée par un contingent de 20,000 hommes sous les ordres du général de la Marmora. La première partie du contingent est arrivée le 10 mai à Balaclava, elle comprenait 4,000 hommes. Le général de la Marmora et deux aides de camp, ainsi que le colonel G. Cadogan débarquèrent les premiers et furent reçus par le général Airey et le colonel Steele, secrétaire militaire. Le général était venu à bord du bâtiment sarde le Governolo ; il fut conduit aux hauteurs qui dominent Balaclava, et de là au quartier général, où il resta quelque temps, et ii retourna à Balaclava. D'après tout ce qu'on avait dit d'eux, ces officiers attiraient sur eux l'attention empressée de ceux qui les voyaient. Le général avait une tunique bleue, avec une écharpe sur l'épaule droite et un képi assez semblable à ceux de l'état-major français ; deux médailles brillaient sur sa poitrine, et il portait un pantalon gris. C'est un homme d'un aspect fort agréable, et qui paraît fort jeune pour un général. Sa taille est d'environ six pieds. Les deux aides de camp sont de très-beaux hommes et fort bien faits. Ils parlent couramment le français. Les troupes débarquèrent le lendemain, et un îieu de campement leur fut assigné par lord Raglan, entre le quartier général et Balaclava. Le colonel G. Cadogan a été spécialement attaché aux troupes sardes. L'artillerie qui accompagne l'expédition est à Constantinople, et le Jura a reçu l'ordre d'aller la prendre à bord.

On procède toujours à Marseille, avec la plus grande activité, aux embarquements de troupes et de matériel de guerre. Jamais il n'y a eu au port de la Joliette un mouvement plus considérable. Cette célérité est du reste devenue indispensable pour éviter l'encombrement que ne manquerait pas de produire l'énorme quantité de munitions et d'approvisionnements de tout genre qui arrivent chaque jour. D'après le Courrier de Marseille, on n'évalue pas à moins de 300 mille kilogrammes, le chiffre du matériel que l'on embarque journellement. L'importance de ces opérations s'est élevée pendant le mois de mars à 9,000 tonneaux et pendant celui d'avril à 10,000 tonneaux, soit 10 millions de kil. Les transports m vapeur du Rhône, de la compagnie Deloutte, ont descendu à eux seuls, en deux jours et demi, de Lyon à Valence, plus de 500,000 kil. de poudre et environ 300,000 kil. de matériel, soit en canons, mortiers de gros calibres, obus, biscaïens, bombes du poids de 76 kil., cartouches, dons à l'armée, conserves et presses à fourrage pesant 4,800 kil., que l'on a dû descendre jusqu'à Arles, la grue de Valence n'étant pas assez forte pour les soulever. Plus de trente navires à voiles terminent leur chargement, qui consiste en baraques, fourrages, vins et marchandises diverses. Dix-neuf de ces

navires ont déjà pris la mer. On débarquait, le 28 mai au matin, sur les quais de la Miette, deux batteries d'artillerie complètes prêtes à être embarquées sur le transport à voiles l'Anatolie, ainsi que des crèches, des mangeoires, des baraques, des bombes et 100 caisses environ de pioches, pelles et effets de campement adressés à l'intendance militaire devant Sébastopol. Au nombre des bâtiments de guerre préparés pour être envoyés dans la Baltique, tant par la France que par l'Angleterre, figurent en première ligne, pour le Service qu'on en attend, les batteries flottantes, que nous allons feire connaître en quelques mots.

Trois choses sont à considérer dans la batterie flottante : ses formes ou son gabarit, ses moyens de défense et ses moyens d'attaque. Qu'on se figure une frégate presque sans bastingages, sans gaillard d'avant, sans dunette, à murailles droites, tronquée horizontalement à quelques pieds au-dessous de sa ligne de flottaison, on aura une idée à peu près exacte d'une batterie flottante. C'est un bâtiment plat sous quille, d'environ cinquante mètres de longueur, large à proportion, haut sur l'eau de l'élévation d'une batterie, calant au plus 2 mètres 50, apte, par conséquent à être mouillé au pied d'une forteresse. Pourvue d'une légère mâture et d'une hélice, la batterie flottante navigue à la voile et à la vapeur. Ce n'est point un navire de marche : sa machine est faible, suffisante toutefois pour lui faire traverser l'Océan sous la surveillance et la protection d'une escadre. Une fois au feu, elle n'a plus à manœuvrer ; au besoin un remorqueur l'y conduit, un remorqueur l'en retire. A la mer, elle a un équipage insignifiant; ce n'est qu'à l'heure du combat que les vaisseaux lui desservent le nombre d'hommes qui complète son armement. La principale défense des batteries flottantes, ce sont leurs murailles à l'épreuve du boulet, de l'obus, delà bombe. Les murailles, en effet, depuis la crête jusqu'à Om 80 sous la flottaison, sont partout recouvertes de plaques de fer forgé en forme de bordages : plaques longitudinales, épaisses de dix centimètres et ajustées à la membrure par des boulons qui la traversent et reçoivent en dedans un écrou.

Quant au pont, dont les formes fuyantes ne prêtent pas prise au boulet, il est protégé, s'il le faut, contre la bombe, par un blindage. Les plaques de fer de revêtement, à une portée de 400 mètres, sont impénétrables au boulet massif ; à cette distance ce boulet s'y brise, à plus forte raison le boulet creux. Donc, tout ce qui est abrité par la muraille, couvert par le pont de la batterie flottante , tout cela est complètement hors d'atteinte. Or, c'est le cas du personnel entier, de tout le matériel, tant de combat que de manœuvre: personne sur le pont ni dans la mâture, la roue du gouvernail à l'in-

térieur, l'hélice immergée, la machine plus enveloppée que tout le reste. Une batterie flottante, quand elle vient de s'embosser, ne saurait être mieux comparée qu'à une tortue hermétiquement close entre sa double carapace ; la tête et les membres sont inaccessibles ; la carapace résiste aux chocs les plus violents. Les projectiles entrant par les sabords sont les seuls qu'on doive craindre : le nombre en est forcément très-petit, comme on doit le comprendre. Tels sont les moyens de défense d'une batterie flottante : elle échappe complètement ou résiste victorieusement. Pour attaquer, elle porte 46 canons de gros calibre, canons de 50. Elle lance à volonté des boulets pleins ou des boulets creux. Percée de 24 sabords, c'est-àdire de 12 sabords de chaque côté, elle a la faculté, en reportant au besoin d'un bord sur l'autre, quatre de ses pièces, d'envoyer une bordée de 12 coups. C'est une énorme puissance offensive. En effet, outre le calibre et la nature des projectiles, premièrement la batterie flottante se ménagera toujours un tir à courte portée, grâce à son faible tirant d'eau ; et secondement, la sécurité parfaite de ses artilleurs, dans leurs casemates doublées de fer, leur permettra d'arriver à une précision et une rapidité de tir impossible sur nos vaisseaux, que le boulet ou la bombe de l'ennemi traverse de part en part. La destination des batteries flottantes est spécialement d'aller canonner, jusqu'à démolition, les forts bâtis le long d'une côte ou à l'entrée d'une rade. Grâce à elles, les combats d'artillerie de marine, d'une part, et d'artillerie de terre de l'autre, ne seront plus désormais la lutte d'une muraille de bois contre une muraille de granit, mais la lutte des murailles de pierre contre les murailles de fer.

Toutes les troupes transportées arrivent en Crimée pleines d'ardeur et d'enthousiasme, ce qui ne contribue pas peu à augmenter la confiance et l'entrain de l'armée. Pour fêter les nouveaux venus, le soldat oublie bien vite ses fatigues et ses dangers. Aux revues la tenue des troupes est superbe. Les guenilles disparaissent comme par enchantement pour faire place à l'uniforme soigné et brillant. A la première revue, celle du 1er corps, figuraient les zouaves, lés tirailleurs, les grenadiers, les voltigeurs et l'artillerie de la garde. Chaque division de l'armée de siège avait son artillerie montée et attelée ; les chevaux étaient tous plein de vigueur et de bonne apparence. On eût dit de beaux régiments en garnison des villes de France défilant la parade. L'état-major du général en chef était nombreux et escorté par un peloton de hussards et un de dragons, Une calèche et des amazones anglaises, avec un grand nombre d'officiers de la même nation, assistaient en amateurs à cette revue, où le général, en vertu du décret impérial qui lui donne l'autorisation

de récompenser sur le champ de bataille même les actes de courage et de dévouement, distribua environ trois décorations ou médailles par régiment. La revue avait lieu sur le plateau en arrière de la 4e division, et un soleil superbe éclairait ce magnifique tableau.

Malgré l'héroïque défense des assiégés, les travaux du siège n'ont cessé de marcher d'un mouvement continu et assuré. On est arrivé partout tellement près de la place que, dans certains endroits, tels qu'à la -4e parallèle, 30 à 40 mètres séparent seulement de l'ennemi. La 4e parallèle est entièrement terminée, ainsi que les divers travaux qui viennent y aboutir ; toutes les attaques et les batteries sont parfaitement reliées les unes aux autres par des boyaux de communication et des tranchées. Le Cimetière est maintenant compris dans les travaux d'attaque et les embuscades russes, qui le défen» daient, sont enlevées. Une tranchée passe aujourd'hui sur leur emplacement, et va s'appuyer sur l'extrémité du Cimetière. De ce point à l'extrême gauche, plusieurs batteries nouvelles ont été construites ; elles sont formidables et très-bien placées. On arme en ce mo ment la 41e. Du côté de la droite, c'est-à-dire de la 4e parallèle au ravin des Anglais, les travaux sont également terminés.

La quatrième parallèle peut maintenant abriter les troupes. Voici la topographie de cet endroit de la place, l'un des plus intéressants : du côté des Russes s'avance une longue courtine à angles saillants et rentrants, composée d'un mur crénelé et de deux bastions, le bastion n° 6 et le bastion Central : au pied de ces ouvrages le terrain descend et forme ravin ; puis il remonte du côté des ouvrages français. Les Russes occupaient cette crête, où ils avaient établi des embuscades. Le Cimetière avec sa chapelle part de là et descend dans le ravin. Sa forme est carrée; il y a deux entrées, une grande et une petite. La troisième parallèle passait sur l'arrière du Cimetière. C'est sur ce point que dans la nuit du 13 au 14 avril eut lieu la magnifique attaque du commandant Grémion, ayant sous ses ordres le 2e bataillon du 98e. Nous avons, dans son ordre de date, donné sur •e combat quelques détails succincts ; mais cette affaire est trop belle et fait trop d'honneur au régiment pour n'y pas revenir. L'ordre avait été transmis par le général en chef au colonel du 98e de faire enlever les six embuscades russes placées sur la crête du ravin que nous venons de décrire et dont le feu incessant gênait les travailleurs. L'ordre était non-seulement d'en débusquer l'ennemi, mais de s'y maintenir à quelque prix que ce fût. A cet effet, chaque compagnie eut son embuscade à attaquer, désignée d'avance, et comme un fort bataillon ennemi se trouvait en arrière des embuscades, et à l'abri sur la pente du ravin, les voltigeurs et la sixième compagnie devaient, pendant que les autres se ruaient sur les em-

buscades, se porter sur l'avant du Cimetière, afin d'empêcher le bataillon russe de se lancer entre la dernière embuscade de gauche et le mur du Cimetière pour couper les compagnies d'attaque. Une compagnie du 9e chasseurs à pied et une du 14e de ligne étaient placées sur l'arrière du Cimetière pour rendre le même office. La réserve se composait d'une compagnie du 9e chasseurs à pied. Vigoureusement conduit par son commandant, ce brave bataillon s'empara intrépidement des embuscades après en avoir chassé les Russes, dans une lutte corps à corps. Deux fois le bataillon russe revint à la charge pour reprendre ses positions. Forcé la première fois de reculer malgré ses hourras, il fut si vigoureusement ramené à la seconde, qu'il disparut pour ne plus revenir. Dans cette lutte, les troupes françaises déployèrent un courage inouï : des soldats criblés de blessures continuèrent de faire tête à l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût été entièrement chassé. ïl y aurait presque autant de traits de courage à signaler qu'il y a eu d'hommes engagés dans ce combat. Après l'enlèvement des embuscades, contraint de rester couché sur le terrain pour empêcher l'ennemi de revenir, ce brave bataillon dut éprouver des pertes sensibles. Sur quatre cents hommes, cent dix-neuf furent tués ou blessés, plus huit officiers, parmi lesquels il faut citer malheureusement la mort de deux jeunes et vaillants capitaines, MM. Bouzaiche et Marrast, tombés glorieusement à la tête de leurs hommes.

Ce combat fut tellement brillant, qu'indépendamment d'un ordre du jour des plus honorables du général en chef, onze décorations et dix-neuf médailles furent données. Depuis, deux décorations et une médaille ont été encore accordées ; en tout treize décorations et vingt médailles. Aucun régiment de l'armée ne peut revendiquer une plus belle page, d'autant plus que, pendant que le 2e bataillon exécutait cette magnifique affaire, le 1er bataillon, de son côté, envoyait une partie de son effectif coopérer à la réussite d'une opération semblable à la droite de l'ouvrage désigné à cause de sa forme sous le nom du T, tandis que le reste, sous les ordres du capitaine Lafon, travaillait à ouvrir un boyau dans la quatrième parallèle, où seize hommes encore furent mis hors de combat. Les Russes éprouvèrent des pertes considérables : ils laissèrent sur le terrain plus de trois cents morts, des blessés et des prisonniers, entre autres deux officiers supérieurs et un commandant ; plusieurs officiers subalternes restèrent aussi sur le champ de bataille. Voici comment on s'établit dans ces ouvrages enlevés à l'ennemi : les bataillons massés dans la tranchée font une irruption subite, tirent peu et emportent tout à la baïonnette; à leur suite marchent des travailleurs armés de pelles et de pioches, le fusil en bandoulière, et avec eux.

des sapeurs et mineurs du génie. Les défenseurs une fois expulses, il faut se loger soi-même dans les travaux.. Pendant que les bataillons tiennent l'ennemi en échec, les travailleurs et les sapeurs s'occupent immédiatement de retourner l'ouvrage contre l'assiégé, en conservant de son travail tout ce qu'ils peuvent en garder et en lui donnant la forme et la direction d'une tranchée de siège. Les travailleurs restent alors exposés à la mitraille et à la fusillade sans avoir, comme les bataillons d'attaque, la possibilité de répondre au feu de l'ennemi et la satisfaction de l'aborder à la baïonnette. Les officiers du génie sont admirables dans ces occasions par leur sangfroid tout géométrique, indiquant le travail à faire, traçant au cordeau avec leurs sous-officiers la direction à suivre pour se défiler du feu de la place, actifs et courageux, mais aussi imperturbables que s'ils travaillaient sur le polygone.

Dans l'attaque faite par le 1er bataillon sur la droite du T, les compagnies de chasseurs chargées de l'enlèvement des embuscades russes agirent de concert avec deux compagnies de grenadiers de la 2e légion étrangère. Gomme leurs compagnons du 2e bataillon, ceux-ci se maintinrent sous la mitraille dans les positions enlevées, pour empêcher les Russes de s'y réinstaller. Omit plus d'un grenadier de cette brave légion , pouvant à peine se soutenir, refuser le secours de ses camarades pour se retirer du feu, en leur disant : « Vous êtes plus nécessaires ici; si je n'arrive pas dans une heure, ce sera dans deux. » Un sergent de grenadiers ( le brave Tresco, comme on l'appelle), ayant reçu plusieurs blessures, électrisa encore ses hommes par des paroles énergiques, et ce ne fut qu'épuisé par la perte de sang qu'il tomba en criant : a Tenez bon, mes amis, et montrons-nous dignes de la France! » Ce sous-officier, qui a eu dans le temps une brillante fortune et dont le père occupe une haute position en Prusse, fut décoré de la croix de la Légion d'honneur. — Eh bien ! mon brave Tresco, lui demande son capitaine, êtesvous satisfait ? — Oh ! lui répond-il, en embrassant le ruban qu'il vient de recevoir, c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie -, je demande à Dieu qu'il m'envoie l'occasion de prouver à la France que je suis digne de compter au nombre de ses chevaliers ! » Malgré ses blessures, jamais il ne voulut cesser de faire son service, disant qu'un chevalier doit aller jusqu'au bout et mourir sur la brèche. Comme on lui demandait s'il n'aimerait pas mieux cent mille francs: — j'en ai dépensé, répondit-il, le double, on m'en offrirait le triple que rien pour moi ne vaudrait le titre de chevalier français ; mon père en l'apprenant sera aussi heureux que moi et oubliera bien des choses. »

Ce ne sont pas du reste les traits d'héroïsme qui font défaut dans

l'armée française. Chaque jour, pour ainsi dire, on en a plusieurs à mentionner. Le feu se déclare dans un magasin de munitions. S'il atteint les poudres, le magasin sautera ; des hommes seront tués ou blessés. Sans souci du danger, deux soldats de marine pénètrent dans le bâtiment, en enlèvent tous les sacs de poudre et sauvent ainsi la vie à leurs camarades. Tous deux, pour ce fait, reçurent la croix et furent mis à l'ordre du jour. Le lendemain, une bombe tombe dans une tranchée. Elle va occasionner de grands . ravages parmi les soldats qui sont là rassemblés. L'un d'eux la saisit et la lance par dessus le parapet où elle éclate sans faire de mal à personne. Ce trait de courage et de sang- froid lui vaut la médaille militaire. Un autre soldat, voyant un obus prêt à éclater, se précipite à terre, se couche dessus tout de son long et par le poids de son corps étouffe le feu de la mèche. Les Russes avaient placé en avant de leurs embuscades un pannion, sorte de mât surmonté d'un drapeau, afin de s'en servir comme de point de mire pour rectifier leur feu qui devenait ainsi d'une justesse très-meurtrière. L'officier de service en cet endroit demande, pour aller arracher ce pannion, un homme de bonne volonté. Il s'en présente dix. L'un d'eux, choisi au hasard, s'avance en s'abritant comme il peut derrière les pierres, sous une grêle de mitraille, arrache le pannion, et, à travers mille morts, accourt se jeter avec son trophée entre les bras de son officier.

Du reste, les boulets russes n'empêchent pas les trouves de se livrer à de fréquentes distractions. Les Anglais ont organisé des courses élégantes comme à Epsom et à New-Market. Le 2e régiment de zouaves a établi un théâtre. La salle est une vaste tente décorée de la façon la plus ingénieuse et la plus pittoresque. Les décorations sont peintes avec de l'ocre jaune et rouge que fournit le sol, du cirage, du blanc de buffleterie, de la poudre délayée. Le reste est à l'avenant. On a tiré de tout un très-bon parti. L'orchestre est composé de l'excellente musique du régiment. Les acteurs sont bons. Seulement, les rôles de femmes, remplis par de jeunes troupiers imberbes, laissent quelquefois à désirer. Dernièrement on a donné, au bénéfice des soldats français prisonniers à Sébastopol, une représentation composée des Anglaises pour rire, d'un autre vaudeville et d'une pièce intitulée le Retour de Crimée, due à la collaboration de deux officiers qui, sous le feu des canons, aiguisaient les pointes de leurs couplets ; le tout entremêlé d'intermèdes comiques. Pas n'est besoin de dire qu'on riait aux éclats. Seulement de temps à autre un ordre arrivait et l'on voyait sortir des spectateurs. C'étaient des soldats de telle ou telle compagnie commandés oour aller au feu.

On s'amuse beaucoup des singularités des soldats turcs avec lesquels du reste on se trouve dans les termes de la plus parfaite cordialité. Ils ont, entre autres, une étrange ^manière de présenter le compte des chevaux morts : c'est oriental, mais satisfaisant. Un des hommes préposés à la garde des chevaux vint rendre ses comptes à l'officier d'administration chargé de cette partie du service. La première chose qu'il fit fut d'exhiber un grand sac, qui fut porté dans l'appartement du fonctionnaire par deux hommes : « Deux cents de vos chevaux sont morts, dit le Turc ; regardez, en voici la preuve. » Et, sur un signe de sa main, les hommes répandirent sur le plancher le contenu du sac, et quatre cents oreilles de cheval, de toutes formes et de toutes grandeurs, se trouvèrent entassées sous les yeux de l'officier étonné.

Dans les moments de trêve les soldats alliés et russes qui se trouvent rapprochés fraternisent et échangent de bons procédés. Il y a entre eux une sorte de joute pour la justesse du tir. Tout le monde connaît les petits moulins que l'on met au bout des arbres fruitiers pour effrayer les oiseaux ; un soldat du 46e, qui s'était amusé à en, fabriquer un, s'avisa de le camper au bout d'une perche et de le planter au haut du revêtement de la 4e parallèle, en face la ligne des tirailleurs russes. Le lendemain, ces derniers arborent un moulin semblable, et des deux côtés on s'amuse à tirer sur le moulin* Le matin du premier jour, celui des Russes est descendu. Toute la journée et celle du lendemain, ils ont vainement tiré sur celui du 46% sans pouvoir l'atteindre; maintenant, il y en a une quinzaine dans les ouvrages du 46e et du 98e, et les Russes de leur côté n'en ont pas remis. De temps à autre des soldats se mettent à leurs créneaux, préparés à faire feu, un autre prend une casquette, la place au bout d'une baïonnette et la promène de manière à ce qu'elle paraisse au-dessus du remblai : aussitôt les Russes de tirer dessus : alors les hommes à l'affût envoient immédiatement leurs balles dans les créneaux qui ont fait feu.

Voici un trait d'un autre genre : un officier russe est bléssé et fait prisonnier par un soldat auquel il avait enlevé trois doigts d'un coup de sabre. Le soldat se met tranquillement à conduire son officier, qui avait un coup de baïonnette dans le ventre, à l'ambulance la plus voisine : — « Eh! là-dedans, dit-il en entrant, y a-t-il mo] en de se faire panser? — Qu'avez-vous? mon garçon, dit un chirurgien. — Pardon, major, c'est pas moi qu'est le plus pressé; c'est le vieux barbu qu'est là que j'ai un peu pincé par le bas. * On les panse tous les deux ; ils se couchent à côté l'un de l'autre; se soignant mutuellement. Tout cela est historique.

Un officier français* blessé à l'attaque des embuscades, a fait

preuve d'une grande présence d'esprit. Renversé par un coup de baïonnette au moment où il se précipitait seul à la gorge d'une des embuscades, plusieurs soldats russes le piquent avec leurs baïonnettes pour voir s'il est mort, l'un d'eux même le retourne avec sa baïonnette ; dans ce moment, ses soldats arrivent, attaquent vivement, distraient les Russes qui l'abandonnent ; il se traîne, reçoit encore une balle à la nuque et finit par rejoindre ses hommes.

Le 20, le cri : Au bœuf! se fait entendre sur toute la ligne des tranchées , en face de la brèche du mur de gauche du bastion Central ; tout le monde regarde, voire même les Russes, qui hasardent le nez en dehors de leurs embuscades. C'est un bœuf qui vient de filer de Sébastopol par la brèche et exécute à lui tout seul une charge à fond de train sur un bataillon du 5e léger. On le laisse approcher, on le tue, et pendant la nuit on est allé le dépecer, à la grande satisfaction des troupiers enchantés démanger des beefteaks russes. Narguant le danger, les soldats jouent dans les tranchées aux cartes, au bouchon, au cochonnet avec des biscaïens, aux billes avec des balles. Parfois un projectile dérange le jeu, mais on n'y fait pas attention, et après avoir réparé le désordre, on recommence la partie.

La question de la salubrité des camps occupés depuis plus de huit mois par les troupes de l'armée de Crimée, a constamment éveillé îa sollicitude du ministre de la guerre et du général commandant en chef. L'hiver n'était pas terminé que déjà, d'après les instructions ministérielles, l'intendance militaire et le service de santé avisaient de concert aux moyens de conjurer les dangers que faisaient redouter, pour l'état sanitaire des troupes, le changement de saison et l'occupation prolongée des mêmes emplacements.

Indépendamment de l'alimentation et de l'hygiène, qui ont été l'objet de soins tout particuliers, des mesures ont été prescrites à l'effet d'assurer l'abandon des habitations souterraines, le déplacement et l'aération des tentes, la propreté des camps et de leurs abords, et partout ces mesures ont été rigoureusement appliquées, Des quantités considérables de sulfate jde fer, de chlorure de chaux, sont journellement employées, et toutes les précautions sont prises pour en renouveler l'approvisionnement en temps utile. Le service du génie a fait construire des fours à chaux qui satisfont dans les plus larges proportions à tous les besoins.

Une incessante surveillance s'exerce sur l'enfouissement des issues et des cadavres d'animaux, et, par une récente circulaire, le général en chef a rappelé les officiers généraux, les chefs de corps et de service à l'exécution des ordres précédemement donnés à cet égard.

Aujourd'hui toutes les troupes habitent de grandes tentes; dit* que corps a une infirmerie sous baraque, destinée à recevoir les hommes atteints d'affections légères, et à éviter l'encombremenl des ambulances. Dans ces dernières, des baraques bien aérées, convenablement placées ont partout remplacé les tentes. Les résultats obtenus prouvent que ces diverses précautions n'ont pas été prises inutilement.

L'état sanitaire est .aussi bon qu'il était possible de l'espérer. Le nombre des hommes entrés aux ambulances, qui avait été de 7,585 pendant le mois de mars, s'est réduit en avril à 5,600, tandis que celui des sorties après guérison s'est élevé de 4,064 à 1,399. Et cependant, par suite des opérations du siège, les ambulances ont reçu, pendant le mois d'avril, un nombre d'hommes blessés par le feu de l'ennemi plus considérable que celui du mois précédent. L'amélioration s'est accrue encore dans le mois de mai. L'armée de Crimée se trouve donc dans de bonnes dispositions pour accomplir la mission qui lui est confiée. L'histoire, du reste, nous offre plus d'une exemple de situations analogues, et dans lesquelles des troupes françaises ont , comme aujourd'hui , supporté courageusement et avec la même discipline des épreuves encore plus rudes et plus prolongées.

En 1704, le siège de Verrue, commencé le 14 octobre par le duc de Vendôme, se prolongea jusqu'au 10 juin 1705. Voici ce que dit Musset-Pathay, dans son Dictionnaire des sièges, sur les souffrances éprouvées par les assiégants pendant cet hiver rigoureux :

« Il fallut braver un ennemi bien plus terrible encore : l'hiver avec tous ses frimas! Le froid tuait les soldats; les neiges les engloutissaient, les étouffaient. La terre, glacée jusqu'au fond de ses entrailles, se refusait aux coups des travailleurs. Il fallait employer la flamme pour creuser des tranchées nouvelles. Pendant près de deux mois que durèrent les rigueurs de cette triste saison, on n'entendit pas une seule plainte, on ne vit pas un seul trait d'impatience. »

Pendant le rude hiver de 1794-1795, deux armées françaises devant les places de Luxembourg et de Mayence ne furent pas soumises à de moindres épreuves. La première armée, commandée par le général Moreau, arriva sous les murs de Luxembourg le 21 novembre 1794; la place ne capitula que le 7 juin 1795. Voici ce qu'on trouve à ce sujet dans les Victoires et Conquêtes :

« Tout manquait à l'armée française, et, pendant cet hiver rigoureux, elle avait également à souffrir du froid et de la faimi L'administration des vivres n'avait que des moyens très-bornés : les farines ne pouvaient arriver au camp, faute de moyens de transport et par

la difficulté des chemins... Les jours où les convois n'arrivaient pas^ les malheureux soldats, pressés parla faim, se répandaient dans les villages voisins, de telle sorte que souvent il ne se trouvait au camp que la moitié des troupes du siège... Pour les officiers, à cette pénurie se joignait encore la difficulté de se procurer les objets de première nécessité avec un papier-monnaie dont la dépréciation devenait chaque jour plus considérable. »

Enfin, à Mayence , le blocus, commencé le 25 octobre 1794, ne fut levé que le 29 octobre 1795. L'armée française, forte de 30.000 hommes, sucessivement sous les ordres des généraux Kléber et Shaal, construisit cette grande ligne de contrevallation qui n'avait pas moins de quatre lieues d'étendue. Voici ce que rapporte le maréchal Gouvion Saint-Cyr dans ses Mémoires :

« Kléber forma son armée de siège en trois attaques ; mais il lui fut impossible de la pourvoir des vivres et des fourrages nécessaires pour la subsistance des hommes et des chevaux. La disette occasionna bientôt des maladies graves, et l'armée s'affaiblit tous les jours avec une progression effrayante. Ces maladies provenaient des racines de toute espèce que les soldats étaient obligés de substituer aux plantes légumineuses qui étaient consommées ; racines qu'ils déterraient avec leurs baïonnettes, et parmi lesquelles il s'en trouvait de vénéneuses qui causaient aux uns la mort et aux autres le délire. La plaine qui environne Mayence était devenue impraticable à cheval pendant la nuit, à cause de la quantité de trous que les soldats avaient creusés pour trouver ces racines. La manutention pour l'attaque du centre se trouvait établie à Alzey, distant de cinq lieues seulement de nos camps ; eh bien ! les caissons de pain mettaient de six à sept jours pour faire le trajet, et ils étaient attelés de douze, seize et vingt chevaux. On finit par être obligé d'employer à ces transports ceux de l'artillerie, qui ne tardèrent pas à succomber. Alors tous les services furent entièrement désorganisés. Survint un hiver terrible, le plus rigoureux du siècle I Le froid excessif gelait les membres de nos soldats qui ne pouvaient se procurer du bois.

« Dans le courant d'une si longue guerre, ajoute Gouvion Saint- Cyr, j'ai eu souvent occasion de voir nos troupes souffrir de grandes privations; mais, si elles ont été pénibles, elles n'ont jamais eu la même durée; je n'en excepte pas même ia campagne de Russie. Devant Mayence le froid fut plus vif et plus prolongé que celui qu'on éprouva jusqu'au passage de la Bérésina. L'armée devant Mayence fut réduite, mais ce qui en restait se trouvait sous tous les rapports dans l'ordre et en état de continuer la guerre. Elle a souffert sans murmurer, avec une constance héroïque tous les genres de priva-

lions pendant huit mois consécutifs. Sa discipline est restée intacte. » .

Malgré toutes ces difficultés, Vendôme prit Verrue, les armées de la République s'emparèrent de Luxembourg, et les troupes françaises ont tenu pendant vingt ans garnison à Mayence.

Nous avons mentionné le beau fait d'armes qui, dans la nuit du 4er au 2 mai, a eu pour résultat la prise d'un ouvrage important élevé par les Russes, entre la dernière tranchée française et le bastion Central. Parmi les traits de courage signalés pendant cette nuit et la journée du lendemain, en voici un dont l'auteur est un de jeunes sous-lieutenants des voltigeurs de la garde dont cette affaire était le début au siège. Le 2 mai, à huit heures du matin, arrivent au clocheton, pour prendre le service de tranchée, deux compagnies de voltigeurs de la garde, sous les ordres du capitaine Genty ; à dix heures, elles se rendent dans la troisième parallèle, entre les batteries 39 et 40, à 200 mètres environs de la place d'armes enlevée à l'ennemi; ce jour-là, les Russes, furieux de lejyg: . perte de la veille, ouvrent un feu plus terrible que jamais ; leurs" boulets enlèvent à chaque instant des morceaux de l'épaulement, et leurs bombes se succèdent avec une rapidité extrême et une justesse étonnante. Sur ces entrefaites, le colonel Martineau Deschesnez réunit les officiers de cette réserve ; il leur fait voir, à travers un petit créneau en sacs à terre, la position de l'ouvrage occupé par les troupes françaises, et leur explique ce qu'ils auront à faire dans le cas, habilement prévu, d'une sortie de l'ennemi. Dès cet instant, les officiers étudient de leur mieux le terrain qu'ils auront à franchir sous les feux des bastions du Centre, du Mât et de la Quarantaine ; calmes, ils attendent le signal du combat. A quatre heures de l'après-midi, au moment où l'on apporte le repas du soir aux hommes de garde, le factionnaire a l'avancée signale une longue colonne russe, et presque aussitôt une vive fusillade et le bruit du canon disent assez haut aux compagnies de la garde que l'heure d'entrer en action est arrivée. Les yeux du jeune sous-lieutenant de Moncets se portent sur ceux du capitaine Genty, qui crie immédiatement : « Aux armes ! et en avant les voltigeurs ! » A cet appel énergique, le sous-lieutenant de Moncets s'élance hors de la tranchée, suivi de ses braves soldats auxquels il trace le chemin qui conduit à l'ennemi ; et voilà cette intrépide colonne, lancée à travers champs avec une audace inouïe au milieu des projectiles de fer et de plomb qui sillonnent la terre dans tous les sens; elle arrive ainsi au premier parapet, où elle trouve des compagnies du 28e de ligne ; mais le bruit de la mousqueterie, qui se fait entendre à cent pas, lui fait comprendre qu'il faut encore pousser en avant, et, de nouveau à découvert, elle court, sou*s 1$

conduite de son chef, jusqu au deuxième et dernier parapet, où s® passe toute Faction.

En chemin, le sous-lieutenant de Moncets rencontre le lieutenant Cambot qui, blessé de trois coups de mitraille, s'est appuyé derrière un petit gabion isolé ; il lui crie en passant : « Courage, mon ami, Wis allons vous venger ! » Cette promesse, il allait bientôt la tenir; Set, quelques secondes après, ces dignes soldats de la garde se trou- ?ent mêlés aux braves défenseurs de l'ouvrage (légion étrangère, §8e, 28e et 5e bataillon de chasseurs à pied). Les Russes étaient massés derrière le parapet, séparés des troupes par un masque en terre ûe 2 mètres de largeur, sur 3 et demi de hauteur; on ne voyait que la pointe de leurs baïonnettes. Malheur à celui qui voulait gravir la pente ! Il était frappé, soit par les balles qui venaient du bastion, soit par celles des forcenés qui hurlaient à deux pas des soldats, toutefois, ne pouvant se servir de leurs fusils d'une manière effi-s lace, les Russes se mettent à lancer d'énormes pierres de dix à juinze livres ; les Français, de leur côté, en font autant ; mais, tout en continuant ce combat d'un nouveau genre, l'ennemi démolissait l'épaulement peu à peu, et ses baïonnettes montaient sensiblement; le sous-lieutenant de Moncets s'en aperçoit, il regarde le capitaine Genty, qui, la figure couverte de sang, excite les soldats à monter sur le parapet. Le jeune officier comprend aussitôt le rôle qui lui est destiné, et il s'apprête à donner l'exemple du plus beau dévoument lorsqu'il reçoit une pierre sur le coude gauche, une autre sur la jambe et une troisième à l'épaule, mais rien ne l'arrête ; beau d'énergie, il s'élance sur la pente. A peine est-il à découvert, qu'il reçoit un éclat d'obus qui lance son képi à dix pas de lui, et le fait fléchir sous l'impression d'une vive douleur à la tête. Instantané» ment cependant il se relève comme un ressort, et, saisissant son sabre à deux mains, il franchit le parapet et tombe au milieu des ennemis ; mais il n'est pas seul, les voltigeurs, témoins de sa belle action, sont à côté de lui; quelques soldats des autres corps sont entraînés et marchent à sa suite. Les Russes, étonnés de tant d'audace, cèdent le terrain, et, sur bien des points à la fois, s'engage alors une lutte terrible corps à corps. Le sous-lieutenant de Moncets? dont le bras s'est fait rudement sentir dans cette affreuse mêlée^ aperçoit sur sa gauche un voltigeur aux prises avec deux Russes; il court le dégager; d'un coup de sabre vigoureusement appliqué sur le crâne, il met un des deux adversaires hors de combat ; le voltigeur abat le second d'un coup de baïonnette. Ce fait accompli , i! charge de nouveau le gros de la colonne ennemie, à la tête de tous les braves qui l'ont suivi; dans cette poursuite sans relâche jusque sous le bastion Central, il voit encore, en avant de hii3 un soldat dix

98e entraîné par les Russes et menacé de coups de baïonnette ; plus grand que le péril auquel il va s'exposer, il vole à son secours, a le bonheur de le dégager, et le ramène au milieu des siens. Dès ce moment^ la fuite de l'ennemi était rapide et complète. M. deMoncets juge la position avec sang-froid et intelligence ; il rallie tout son monde et rentre dans Fouvrage où il reçoit les félicitations des nombreux témoins de son héroïque conduite.

Le général s'empressa de placer sur la poitrine de ce brave officier le signe de l'honneur mérité d'une manière si éclatante. Depuis îa dernière opération dont nous avons précédemment donné les détails, il ne s'est rien passé de bien important devant Sébastopol. Les Russes ont complètement renoncé à reprendre les travaux de contre-approche qui leur ont été enlevés et dans lesquels on s'est fortifié. Ils se bornent à tirer, surtout pendant la nuit, sur les tranchées. Leur ardeur pour réparer les dégâts que leur a causés le dernier bombardement est infatigable. Ils ont augmenté la batterie placée en avant du saillant du bastion Central, et ont établi sur le haut des ruines de la tour une forte embuscade en pierre et en sacs à terre crénelée, et de laquelle ils font un feu constant sur les travailleurs des entonnoirs et de la quatrième parallèle. Ils ont renouvelé leur palissade en plusieurs endroits ; mais, malgré tous ces travaux, tout leur front d'attaque paraît singulièrement endommagé. Tous les faubourgs en arrière du bastion Central et du bastion du Mât sont détruits, et quelques maisons de la ville proprement dite ainsi que le théâtre qui occupait le versant sud du mamelon de Sébastopol sont brûlés. Les vaisseaux sont toujours à la même place, c'està-dire près de l'Amirauté. Les prisonniers faits dans les combats de la nuit du 13 au 14 mai présentaient l'aspect le plus sordide; leurs vêtements tombaient en lambeaux et leurs armes étaient mal soignées. Quelques-uns cependant portaient des capotes françaises enlevées à des cadavres ; aux contre-épaulettes françaises ils avaient substitué la contre-épaulette russe avec le numéro de leur régiment. Pour qu'ils se servent d'uniformes qui les exposent à se faire tuer par leurs camarades, il faut bien qu'il y ait manque absolu de vêtements. On conçoit que ces privations, jointes aux fatigues du siège, soient de nature à décourager les soldats russes. Cependant ils ont aussi leur genre de gaîté. Ils avaient exposé, comme une enseigne de foire, dans le fond de la baie de l'Arsenal, un tableau monstre représentant un zouave passé à la baïonnette par deux Russes. A ce tableau a succédé un autre divertissement. Ils fabriquent des cerfs-volants aux couleurs de la France et de l'Angleterre et les enlèvent dans la ville. Une bombe française a dernîèmT»ent atteint iuo de ces cerfs-volants.

Si l'ennemi montre beaucoup "d'activité pour réparer ses ouvrages, le génie français déploie une ardeur admirable. De nouvelles batteries s'élèvent, chaque jour, comme par magie, et sont approvisionnées à un chiffre fabuleux. Kamiesch offre l'aspect le plus animé ; deux nouvelles divisions d'infanterie sont arrivées au camp de Maslak. Une brigade de la cavalerie el une de la garde ont récemment débarqué. Les Anglais reçoivent toujours des renforts ; leur cavalerie commence à devenir nombreuse ; elle a un magnifique aspect, surtout les beaux régiments qui viennent de l'Inde. Balaclava présente la même animation par suite du débarquement du corps piémontais. Ce sont de superbes soldats, d'une excellente constitution, conduits par des officiers très-instruits. Leur matériel est tout neuf et très-beau; leur artillerie est remarquable. Ce seront de très-utiles auxiliaires.

Les vedettes russes sont toujours en avant de Balaclava, échelonnées sur la ligne des anciennes redoutes turques, depuis le village de Gamara jusqu'au mamelon plus élevé où la cavalerie anglaise a ses grand'-gardes. Ces vedettes, généralement de Cosaques, aussitôt qu'elles aperçoivent un mouvement de leur côté, se replient en toute hâte sur des postes intermédiaires. Le bétail et les chevaux anglais paissent paisiblement dans la plaine, et les hommes vont faire du bois jusque sur le flanc des montagnes de Camara. Les Anglais sont occupés à combler le fond du port, qui n'était qu'un marais infect, et dont l'emplacement leur sera d'une grande utilité pour l'établissement de magasins. Malheureusement, dans l'hiver, ils ont enterré, à l'extrémité de ce marais, beaucoup de leurs morts, qui exhalent une odeur putride. Ils seront obligés d'exhausser le terrain et d'y répandre de la chaux en grande quantité. La ville commerçante anglaise et les bazars sont loin de valoir ceux de Kamiesch ; les prix y sont doubles, et il est difficile d'y trouver le nécessaire. Il arrive tous les jours à l'armée une grande quantité de buffles et d'arabas avec leurs conducteurs tartares ou bulgares. Quoique ces immenses convois marchent très-lentement et que le poids porté par chacun des arabas soit peu de chose, ils ne rendent pas moins d'immenses services et diminuent beaucoup les fatigues du train. Ce genre de transport est surtout très- économique dans ce sens que le conducteur fait lui-même à son arabas et en peu de temps les réparations que peut nécessiter la rupture ou l'usure; il n'entre dans ces voitures aucun morceau de fer, tout est bois, même les essieux.

Toutes les troupes de la garde sont campées à côté de Fétat-major général. Elles occupent un vaste plateau un peu en arrière de la ligne qui irait du quartier général français à celui de lord Raglan.

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La garde fait le service des tranchées comme les autres troupes, ainsi que les corvées de toute nature, il y a en ce moment dans la baie de Karatch plusieurs jolis yachts anglais, dont les propriétaires sont ou des officiers dans l'armée anglaise ou des amateurs venant visiter le siège. Les Anglais ont déjà une certaine quantité de canonjiières à hélice. Tous ces petits navires marchent en général trèsbien et font un service des plus actifs sur les côtes de Crimée qu'elles bloquent rigoureusement.

Après ces détails sur l'armée des alliés et sur les sentiments qui animent les soldats des diverses nations dont elle est composée, il ne sera pas moins intéressant de jeter un coup d'œil sur les ennemis que l'on combat, et de connaître ce qui se passe, en ce moment critique, au cœur de la sainte Russie.

Le gouvernement moscovite affecte depuis quelque temps une tolérance exceptionnelle. Tous les journaux français, même le Charivari avec ses caricatures représentant sous la figure et les costumes les plus grotesques l'armée russe et ses officiers, sont reçus à Saint-Pétersbourg dans tous les cafés. Cependant la censure ne dort que d'un œil. De temps à autre les feuilles politiques arrivent avec un grattage au doigt mouillé, suffisant pour rendre illisible le passage redouté, mais ne trouant pas le papier. Les gazettes locales racontent les faits à leur mode. C'est toujours pour accomplir un mouvement stratégique que les Russes se retirent, bien entendu après avoir battu les ennemis. Malgré la guerre, la physionomie de la capitale est restée à peu près la même. Le train de vie ordinaire se continue. Comme autrefois, les négociants français et allemands font leur voyage de Paris, en rapportant des marchandises, des modes et une foule d'objets que l'on vend plus cher que jamais. Le petit commerce ne souffre pas d'une manière grave de l'état de guerre, et pour faire sa cour à l'Empereur, la noblesse n'a cessé pendant tout l'hiver de donner des fêtes, des bals, des soirées, des raouts, et d'assister aux spectacles et aux concerts. La mort presque subite de l'empereur Nicolas est venue seule interrompre ces fêtes qu'elle a remplacées par un deuil public décrété pour six mois.

L'aristocratie paraît être animée d'un bon esprit pour Alexandre II. Elle semble avoir oublié ses rancunes conlre la famille des Romanoff qui l'a si longtemps et si rudement châtiée, et contre laquelle elle conspirait depuis 1816. Elle s'impose des sacrifices énormes en hommes et en argent, On cite parmi les plus puissants et les plus généreux le prince Cheremetieff, qui a donné deux millions et demi de roubles assignats (2,750,000 fr.) et vingt mille serfs habillés, équipés, armes et nourris jusqu'à leur arrivée aux

bords du Danube. Ce seigneur possède, outre des salines, des fabriques d'étoffes précieuses, des raffineries de sucre, des mines d'or, d'argent, de fer, de cuivre, etc., environ cent vingt-cinq mille esclaves mâles, ce qui, en comptant les serves, représente la population d'un des plus populeux départements français. Après lui, viennent les princes Yousoupoff et Strogonoff, qui ont aussi donné plusieurs millions de roubles et fourni plusieurs milliers de soldats équipés €t armés. M. Demidoff a fait verser par son comptoir deux millions «t demi de roubles dans les caisses du trésor ; M. Yakowloff a fait remettre au ministère des finances un bon de dix millions. M. Yakowleff n'a pas d'esclaves, mais il est propriétaire des plus riches mines de fer, de cuivre et d'or de la Russie. Sa fortune est, dit-on, de plus de cent cinquante millions, et la Banque refuse de recevoir de lui, en dépôt, plus de quarante millions. Mais ces sacrifices ne suffiront pas, et le trésor, malgré les efforts du gouvernement, est à sec. Si la guerre se prolonge un an ou deux encore, la noblesse sera ruinée, et la Russie succombera sous le poids de la plus horrible misère. Toutes les villes de l'empire sont veuves de leurs garnisons. Les colonies militaiies du Volkoff sont désertes, les soixante-dix mille grenadiers qu'elles contenaient sont partis, soit pour la Pologne, soit pour la Crimée, soit pour la Baltique.

Il n'y a plus à Saint-Pétersbourg ni bateliers ni cochers ; les uns ont été enrôlés dans la marine, les autres ont été faits soldats sans plus d'explications. Les seigneurs et les bourgeois ont dû même se dessaisir de leurs cochers et de leurs hommes de peine. Il ne reste plus que des éclopés et des sourds : les borgnes ont déjà été enlevés. Faute de bras, il a été très-difficile pendant l'hiver aux habitants de faire leurs provisions de bois et de glace. Les courses dans la ville sont devenues fort pénibles et fort coûteuses. Ce qui se faisait avant la guerre pour quelques kopeks, se paie aujourd'hui un rouble et demi et deux roubles, et encore ne trouve pas qui veut un véhicule convenable. La Néwa, autrefois si coquettement animée et parée de ses deux ou trois mille navires portant les couleurs de leur nation, est aujourd'hui déserte. Elle passe au milieu de la capitale comme à travers une ville assiégée. On ne rencontre plus que des barques descendant ou remontant le fleuve et portant des projectiles de guerre sur différents points de la côte du golfe. En un mot, Pétersbourg est, en apparence, aussi désert qu'en été, alors que tout le monde est retiré dans les îles. La circulation dans les rues, sur les marchés et sur les places publiques est silencieuse ; on dirait un pays peuplé de sourds-muets ; tout a un aspect sombre et lugubre; on sent que ce peuple n'est pas libre, qu'il est gêné dans ses allures. A voir le silence et l'air inauiet de cette multitude, on pourrait se

figurer qu'elle revient d'une exécution ou qu'elle se rend à un enterrement. La Néwa elle-même coule avec une grande rapidité et sans bruit ; ses eaux sont profondes, d'une couleur sinistre, miroitante comme l'œil d'un serpent. On croirait qu'elle se hâte de traverser une ville maudite et de passer devant cette forteresse qui suinte le sang humain. Il est difficile de surprendre deux ou pluplusieurs Russes marchant ensemble et se livrant à une causerie amicale. On se regarde et on se tait. Il semble que le knout, agent invisible, circule dans l'air et que chacun craigne pour ses épaules. Vous n'entendez même pas, comme partout ailleurs, les cris des marchands ambulants annonçant leur passage. La discipline se fait sentir à chaque pas. On n'entend que les cochers criant : Gare! avec la monotonie du croassement des corneilles. Cet isolement et ce silence au milieu d'une ville peuplée de 400,000 âmes donnent froid au cœur et jettent dans l'esprit une terreur indéfinissable.*

On a fait une presse de matelots dans toutes les localités maritimes. On a mis tout en œuvre pour arracher de leurs foyers les pêcheurs et les marins finlandais, que leur constitution semblait garantir contre la violence d'un procédé aussi sauvage. Les anciens marins • congédiés ont été rappelés. Et comme il était impossible à l'État de les habiller et de les équiper, on leur a donné pour uniforme une jaquette en drap de la forme d'un paletot-sac, et on les a coiffés d'un chapeau- tromblon, bas de forme, à rebords larges et relevés, et portant par devant une énorme croix blanche, la croix du croisé contre le païen. Tous les abords de Saint-Pétersbourg sont défendus par des ouvrages formidables ; l'extrémité de la pointe du Vasiliostroff et les rives du fleuve à son entrée dans le golfe sont couvertes de fortifications et de batteries. La fonderie Clark a presque disparu derrière des remparts de terre élevés à la hâte. Tous les points du golfe de Kronstadt susceptibles de permettre et de faciliter un débarquement, ont été fortifiés et armés. En un mot, ce golfe de Kronstadt n'est plus, des deux côtés, qu'une colossale et fabuleuse enceinte hérissée de canons, gardée par quarante mille homme des meilleures troupes, et protégée d'ailleurs par quarante mille marins montés sur des chaloupes canonnières échelonnées le long du rivage. Ces chaloupes canonnières sont de grandes barques à fond presque plat, empruntées à la navigation fluviale, et sur lesquelles on a placé à chaque bout une pièce de canon à pivot, d'un calibre énorme. La défense est faite sur un pied formidable. La flotte est désarmée et dégrée entièrement, et l'on est prêt à répéter devant Kronstadt le même sacrifice que devant Sébastopol, en coulant tous les navires non-seulement dans les passes balisées, mais encore dans tous les endroits où une chaloupe canonnière pourrai*

passer. L'ordre est d'encombrer tous les passages dès que les flottes aJIiées se présenteront. Les mêmes préparatifs se font à Revel et à Swéaborg. Des navires chargés de pierres sont prêts à être coulés.

Bien qu'on ait dit que Kronstadt était imprenable, et que l'empereur défunt Fait cru, on est néanmoins si peu rassuré qu'on est disposé à anéantir les flottes russes, à perdre en un jour, en une heure, le fruit d'un siècle et demi de travaux incessants. A Saint- Pétersbourg, on a une peur horrible de ces chaloupes canonnières et de ces batteries flottantes monstrueuses qui achèvent en ce moment de se construire dans les chantiers français ainsi que dans ceux de la Grande-Bretagne, et dont nous avons donné plus haut la description. On les redoute comme étant les seuls bâtiments qui puissent s'approcher de Kronstadt, brûler la ville et les arsenaux, prendre les batteries à revers , et même arriver jusque sous Péter sbour g.

On s'occupe très-activement de poser une ligne de postes télégraphiques tout le long de la côte, entre Saint-Pétersbourg, Riga et Abo. Ces postes sont faits en forme de pigeonnier et élevés sur quatre poutres. Ils serviront à signaler d'un point à un autre les mouvements des flottes alliées, et à renseigner le gouvernement sur leur marche et leurs dispositions. Les principaux fiords (canaux à travers les îles) de la rive finlandaise sont déjà encombrés. Par mesure de précaution, le gouvernement a défendu aux Français de se rendre aux îles : à Kaminiostroff, à Christowsky, à Strogonoff-Sadou, à Nowodereveny, en un mot partout où il y a des postes de soldats. On répond de leur vie à Pétersbourg, mais on ne pourrait efficacement veiller sur eux hors de la ville, et on veut prévenir tout accident. Aux yeux du soldat russe, le Français ou l'Anglais, n'est pas seulement un ennemi, c'est encore un païen, et c'est un acte méritoire de le tuer. On a eu à déplorer quelques accidents de ce genre. Cependant les ordres les plus sévères ont été donnés pour que les Français fussent respectés. Les Anglais ont dû quitter la ville et les fabriques de l'empire ; il ne reste plus en Russie un seul contre-maître anglais. Ils ont tous été conduits à la frontière et remplacés par des Américains. Le chemin de fer de Pétersbourg à Moscou a été dirigé et conduit par ces derniers, que l'on entoure de mille prévenances.

Depuis le commencement de la guerre, des prières publiques ont té ordonnées dans toutes les églises. On ne saurait se faire une idée de l'esprit de dépendance et de servilité du prêtre russe. Habitué à mêler dans ses instructions comme dans ses prières le nom de l'empereur et le nom de Dieu, il finit par les confondre aussi dans son culte. Il tremble devant Fun comme devant l'autre, et

plus encore devant l'empereur que devant Dieu. Toujours, mais surtout depuis l'époque où le patriarcat s'est vu briser par Pierre le Grand , le clergé russe a été sous les pieds des tzars. Ceux-ci ont beau le flatter de temps en temps, ils ne l'écrasent pas moins. Tout au contraire de ce qui se pratique dans l'Église latine, où le sacrement de l'ordre exclut nécessairement celui du mariage, l'Église grecque fait de l'un le corollaire obligé, l'élément inséparable de l'autre. Ainsi nul individu ne peut être ordonné prêtre en Russie si, préalablement, il n'est marié, et, comme pour mieux indiquer que le mariage est la base essentielle du sacerdoce, le prêtre ne conserve ses fonctions, et, par suite, son caractère sacré, que tant que sa femme existe. Celle-ci morte, il ne peut convoler à de secondes noces; l'Église russe n'admet pas le prêtre mari de deux femmes : il ne reste alors au malheureux veuf d'autre ressource que de se faire moine ou de rentrer dans la vie civile. Jusqu'à la guerre, les temples restaient fermés la plus grande partie de la journée, et le soir personne n'y pouvait plus entrer; aujourd'hui, ils sont ouverts de six heures du matin à minuit; ils ne désemplissent pas de fidèles de toutes les classes, qui y accourent brûler des cierges. La consommation des cierges est tellement considérable que, dans l'église deNotre-Dame-de-Kasan seulement, on en a consommé trente-quatre caisses pendant la première semaine du carême. Chaque caisse en contient environ de huit à neuf cents. Indépendamment des églises, les chapelles des hôpitaux, des ministères et des établissements de la couronne ont été, par ordre, mises à la disposition du public. Un prêtre y passe la journée à réciter des prières, à bénir des bougies et à recueillir les offrandes. Le jeûne le plus sévère est ordonné par le clergé, et il est rigoureusement observé. L'Église russe impose deux jours maigres par semaine, le mercredi et le vendredi, et cinq carêmes dans l'année, à l'occasion des solennités de Pâques, de Noël, de la Pentecôte, de l'Assomption et de la Saint- Pierre. Tout cela forme un total de plus de six mois, pendant lesquels les Russes orthodoxes sont astreints à la plus sévère abstinence. Ils ne peuvent manger ni viande, ni œufs, ni beurre, ni lait. Le peuple vit alors de poisson sec, d'huile de chènevis, de gruau et de choux aigres. C'est là, du reste, à peu près sa nourriture habituelle pendant toute Farinée. Quant aux seigneurs, ils se dispensent généralement du jeûne hebdomadaire et bornent celui du carême à la dernière semaine. Mais la police veille sévèrement à la stricte exécution du jeûne pour la guerre. Cependant on peut racheter ce jeûne par de grosses offrandes à la patrie : c'est une contribution nouvelle. La guerre a pris tous les caractères d'une guerre de religion. Si les armées alliées eussent été battues k

i'Aîma, la Russie débordait sur l'Europe; la Russie s'y était préparée de longue main. Mais la position formidable qu'occupent les Français et les Anglais en Grimée a un peu modifié l'esprit belliqueux de la noblesse et a présenté le monde de la domination des Cosaques. Néanmoins le fanatisme est toujours poussé à son point extrême parmi la population orthodoxe. Tous les habitants des villages voisins des grandes routes et des chemins que suivent les recrues et les régiments dirigés sur le théâtre de la guerre accourent sur leur passage avec des chariots chargés de vivres, de provisions, d'eau-de-vie, de tabac, etc., qu'ils distribuent aux soldats en les excitant contre les mécréants, les infidèles, qui ont commis l'odieux sacrilège d'envahir le sol de la sainte Russie.

Le gouvernement ne paie plus ni soldats ni marins. Il les nourrit, et leur donne chaque jour une ration d'eau-de-vie, de tabac et de thé; mais d'argent, point. Le pays regorge de blés. Les propriétaires du gouvernement de Tamboff l'offrent à 1 fr. 50 le double hectolitre, et ne trouvent point d'acheteurs ; le pain est pour ainsi dire pour rien. Des amas considérables de fer, de cuivre, de chanvres, de suifs, se font à Riga et à Mittau, sur la frontière prussienne, d'où ces objets sont expédiés sur Hambourg et jusqu'en Angleterre, où l'on assure que les suifs de Russie sont publiquement vendus.

Depuis que le lac Ladoga se trouve débarrassé de glaces et que la navigation y est devenue libre, on voit à Saint-Pétersbourg arriver presque journellement dans la Néwa des bateaux montés par des troupes de milices formées sur les terres seigneuriales qui aboutissent à ce lac; il en arrive beaucoup aussi du gouvernement de Nowgorod, une de ces anciennes et primitives provinces russes où les mœurs et les usages moscovites sont restés inféodés dans toute leur pureté nationale. Indépendamment des deux camps que l'on établit pour ces milices de serfs dans les environs de la capitale, le prince Dolgorouki, ministre de la guerre, a décidé d'en placer deux bataillons dans les petites îles situées au milieu de la Néwa près de Kronstadt.

Lorsque les étrangers rencontrent dans les rues de Saint-Pétersbourg ces troupes de milices, il leur est impossible de se défendre d'une certaine frayeur. Tous portent, enveloppés dans une espèce de sac en guise de redingote, une large croix sur la poitrine ; la plupart n'ont pour toute armure qu'une lance ou pique; quelques-uns sont armés de pistolets, fort peu jusqu'ici de fusils. Le gouverneur général militaire dans la capitale placée en état de guerre, M. Ignatjeff , a fait récemment publier qu'il est défendu, comme l'année dernière, à toute personne, sous quelque prétetexte que ce puisse être, de se rendre de Saint-Pétersbourg à Kronstadt; les personnes

lont lâ présence y serait indispensable pour des intérêts de navigation on de commerce doivent être, au préalable, munies d'une permission spéciale que le gouverneur seul est autorisé à délivrer.

Les nouveaux- uniformes de l'infanterie russe sont absolument semblables* à ceux de l'infanterie prussienne. Désormais, il sera difficile de distinguer, autrement que par la cocarde, ies régiments d'infanterie de ces deux nations. L'uniforme des officiers supérieurs, ceux de l'état-major et des généraux commandants, seront sous peu aussi changés et ressembleront , dit-on, à ceux des officiers de l'armée prussienne. L'ancien commandant en chef dans la Crimée, le prince Menschikoff, à qui Fétat de sa mauvaise santé n'avait permis de voyager que par petites journées, est arrivé à la fin de mai i Saint-Pétersbourg dans un grand état de souffrance. Son fils était ïllé au-devant de lui jusqu'à Moscou; le prince Menschikoff habite le vaste hôtel de l'état-major général de la marine, dont l'empereur actuel lui a accordé la propriété. Ceux qui ont vu l'ancien commandant de Sébastopol partir fort et vigoureux en 1853, pour son ambassade à Constantmople, et qui l'ont revu aujourd'hui, assurent qu'il est devenu méconnaissable, par les souffrances et les fatigues de la guerre. Les routes qui conduisent de Saint-Pétersbourg en Finlande sont toujours encombrées de marchandises; mais les moyens de transport, indépendamment, de leur prix exorbitant, manquent souvent complètement. Malgré le blocus exercé sur les côtes, le commerce espère toujours recevoir de ce côté les objets de nécessité qui manquent en Russie et que l'on tire annuellement de l'étranger

Le chemin de fer entre Saint-Pétersbourg et Moscou vient d'être terminé, et en moins de 20 heures on peut franchir la distance qui sépare les deux capitales. Cette magnifique voie, qui n'a pas moins de 760 kilomètres d'étendue, doit être continuée jusqu'à Odessa dès que la paix sera venue rendre au pays son activité industrielle et commerciale. Moscou est resté en quelque sorte le cœur de l'empire russe et le centre de l'esprit russe. C'est là que, sous le règne précédent, se sont retirés les orthodoxes, les mécontents, les boudeurs ; c'est là qu'il faut aller étudier le génie de cette nation et la puissance de l'orthodoxie. Après l'empereur, le métropolitain est le ghef de la religion et le personnage le plus important de l'empire. C'est un homme très-intelligent, et surtout énergique. Depuis que la guerre est allumée, ce représentant du tzar ne s'occupe que de trois dioses : attirer les bénédictions du ciel sur la sainte Russie par JSs prières et des jeûnes; amener le plus possible de dons en numéraire et en nature dans les magasins de la couronne , et fanatiser la population. A.Moscou le sentiment religieux est plus exalté

qu'à Saint-Pétersbourg. Les églises ne désemplissent pas. Bien que le carême soit passé, les prières publiques continuent. Toutes les images des saints, dans les églises, sont illuminées, et les plus célèbres, celles qui ont opéré des miracles, ont été promenées par les rues en grande pompe. Contrairement aux habitudes du clergé, les prêtres, après les offices, font des allocutions chaleureuses aux assistants (cela ne s'était jamais vu), et la populace, excitée, fanatisée, sort des églises transportée de fureur et de haine contre les ennemis de la Russie, et donne son dernier kopeck pour le tzar.

Parmi les barbres, serfs marchands, qui, avec l'autorisation de leur maître, se livrent au commerce et à l'industrie, il en est un très-grand nombre de fort riches, et c'est en partie sur eux que retombent toutes les charges et les taxes de guerre. Quelques-uns sont libres ; la majeure partie au contraire est encore esclave et appartient à divers seigneurs de Moscou, parmi lesquels on cite les Goudovitsch, les Zakrensky, lesCheremetieff, les Bobrinsky. La plupart de ces serfs ont demandé à se racheter pour quelques millions. Tous les boyards ont refusé ; aucune loi ne les oblige à affranchir leurs esclaves. Parles temps calamiteux qui courent, ces moujicks millionnaires sont d'une grande ressource pour leurs maîtres. En regard des riches boyards que l'on vient de citer, beaucoup de nobles, ruinés par le jeu, vivent de privations de* toute nature, se nourrissent de choux aigres, de concombres, de champignons, de poissons salés ou marinés, de laitages; mais ils usent tous de leur droit d'aller à quatre chevaux. Ils ont des valets, des domestiques, qu'ils ne paient pas, qu'ils n'habillent pas, qu'ils ne nourrissent pas, et qui se font voleurs, la nuit, pour vivre.

Quelque agitée que soit la ville, les Français sont respectés comme à St-Pétersbourg, et continuent à exercer comme auparavant leur industrie, leur commerce et leur profession; ils sont même l'objet d'une bienveillance toute particulière, à laquelle ils n'étaient pas accoutumés, Les seigneurs qui visitent leurs magasins se plaisent à causer avec eux de l'armée française, des zouaves et des chasseurs de Vincennes, dont les gazettes russes rapportent quelquefois les traits de bravoure, d'esprit industrieux et de bonne humeur.

Tout en soutenant le pouvoir, la noblesse devient de jour en j ou mécontente ; elle commence à souffrir du blocus rigoureux qui en* veloppe la Russie, et redoute la prohibition complète dont vont être frappés tous ses produits naturels, même en Allemagne, si la guern devient générale. Ainsi que nous en avons fait la remarque, en parlant de St-Pétersbourg, les blés sont pour rien; jamais le pain ne s'est vendu à un aussi bas prix. Les magasins de la ville sont encombrés de suifs, de chanvre* de lin, de goudron et de cuirs qui af«

fluent de toutes parts. Les routes sont littéralement couvertes de convois, de chariots ou de traîneaux, se dirigeant sur Moscou, ou quittant cette ville pour poursuivre le voyage vers la Baltique. Bien que la distance qui sépare Moscou de Riga et de Varsovie soit énorme et rende les transports très-coûteux, on aime mieux se débarrasser à vil prix de ces matières encombrantes que de les voir s'avarier dans les entrepôts. Le commerce s'est tout récemment ouvert une voie nouvelle par la Vistule et le Niémen, d'où les marchandises passent en Prusse et gagnent Lubeck pour pénétrer ensuite à Hambourg.

- Tous les élèves des écoles de cadets, près de finir leurs études^ ont été mis en activité de service. Les plus robustes sont entrés dans l'armée; les autres resteront dans les dépôts pour instruire les recrues et leur donner les premiers éléments d'instruction militaire» La mort de l'empereur Nicolas a été un coup de foudre. On îe redoutait peut-être plus à Moscou qu'on ne l'aimait : cependant, on le regrette très- vivement. Depuis le boyard jusqu'au plus petit marchand, tous les habitants ont pris le deuil, ce qui ne contribue pas peu à donner à la ville une physionomie étrange. Il a été pour un moment question du couronnement du nouvel empereur. Il est d'usage que les tzars se fassent oindre dans l'église du Kremlin. Cette cérémonie n'aura lieu qu'après la guerre. On attend cependant à Moscou Alexandre II qui doit, avec sa famille, recevoir îe serment de fidélité et les hommages de la ville.

Pour exalter davantage les passions populaires, quelques seigneurs avaient demandé l'autorisation d'élever au milieu du Kremlin une pyramide monstre avec les pièces de canon prises sur les ennemis en 1812 et 1813; le monument était déjà commencé, mais le gouvernement n'a pas jugé prudent de donner suite à ce projet. Cette pyramide devait être bâtie d'abord en pierre de Sibérie d'un très^ beau vert et susceptible de prendre un poli de porphyre, et les canons placés debout tout autour les uns à côté des autres de manière à former quinze ou vingt étages de colonnades. Le nombre des pièces rangées dans les cours du Kremlin est d'environ huit cents; elles portent toutes une étiquette indiquant la nationalité, la date et l'endroit où chacune d'elles fut ramassée. Il y en a de prussiennes^ d'autrichiennes, de bavaroises, de saxonnes, etc.

Les rues de Moscou sont veuves de leurs cochers. On a enlevé et enrôlé tout ce qu'on a trouvé bon pour le service militaire. Toutes les recrues de l'est et du sud de l'empire viennent converger dans cette ville ainsi que les régiments et les garnisons, qui sont dirigés vers les frontières de l'ouest. On attend plusieurs régiments de Kir- $his Kosaks, espèces de pillards des steppes de l'Emba et de la nier

d'Azof. On a fait anssi appel aux Kalmoucks des steppes d'Astracan. Enfin deux régiments de Baschkirs sont apparus subitement à Moscou, ont pris le chemin de fer et ont fait leur entrée à Saint-Pétersbourg au grand ébahissement des habitants et peut-être du tzar luimême. Ces Baschkirs font partie de la grande famille tartare qui peuple aujourd'hui la Russie méridionale et occidentale et qui s'étend même jusqu'aux frontières des hauts plateaux de l'Asie d'où elle est originaire. Ces Tartares se divisent en un grand nombre de branches. « Les Baschkirs, dit un écrivain russe, sont plus vigoureux et plus solidement bâtis que les Tartares de Kasan. La nature les a doués d'une grande pénétration ; mais ils sont ignorants, grossiers, voleurs, hardis, soupçonneux, opiniâtres, durs, cruels et par conséquent dangereux. Si on ne les veillait de près, ils ne cesseraient de commettre des brigandages. Leur culte est à peu près le même que celui des Tartares de Kasan, mais ils y mêlent des coutumes et des cérémonies païennes. Ils ont des écoles où on ne leur apprend uniquement que le Koran; ils ne savent pas écrire. Ils se nourrissent comme des bêtes sauvages, de la chair de cheval, de bêtes et d'animaux morts. Les deux sexes sont assez blancs de visage et ont presque tous les cheveux châtains ou roux; les hommes ont la barbe rousse et peu fournie; leurs traits sont anguleux, leurs yeux petits, le front déprimé, en un mot ils ont le type kalmouck. Les Bachkirs comptent leurs richesses comme tous les peuples barbares, par le nombre de leurs troupeaux; le plus pauvre possède au moins cinquante à soixante chevaux, le double de bêtes à cornes et cent cinquante à deux cents brebis. Les plus riches en possèdent dix, quinze et vingt fois plus. Il y en a parmi eux qui ont jusqu'à deux et trois mille chevaux. Leurs coutumes sont à peu près les mêmes que celles des autres Tartares ; mais ils ont l'abord plus rude, plus farouche que ces derniers ; ils sont aussi beaucoup plus malpropres^ plus paresseux.» L'écrivain russe ajoute : « Malgré cela, ils sont hospitaliers et très-gais, surtout en été. Ce qui laisse à supposer qu'en hiver ils sont inabordables et qu'ils changent de caractère selon les saisons, comme le serpent change de peau ; leur costume est le même que celui des Tchouvackes et des Tcheremisses, leurs voisins; il se compose d'un pantalon, d'un long cafetan de grosse toile et quelquefois de cuir, cousus à points de poignet autour du col et des manches, de bottes, d'une ceinture en cuir et d'un bonnet dont la description est impossible. Les femmes portent également un pantalon sous la chemise, à la manière russe , une casaque, une jupe ornée de galons de coton ou de laine de couleur vive, et des bottes comme les hommes; elles se coiffent d'un bonnet presque cylindrique qui enveloppe la figure sur les deux côtés s'attache sous leet

menton avec un bouton. Ces bonnets sont garnis de grelots et de piécettes d'étain ou de vieux kopecks d'argent amincis par l'usage; les bords du devant sont ornés de plusieurs grains de corail ou de petits coquillages. Leurs cheveux sont toujours tressés en deux nattes dont les extrémités sont attachées par des cordons de couleur et des rubans. » Outre les capitations que les Baschkirs doivent à la couronne et les extorsions dont ils sont victimes, le gouvernement les contraint encore à prendre dans ses gabelles le sel qui leur est nécessaire et qui leur est vendu par ses agents le double du prix fixé. Ils sont de plus, de même que les Cosaques, obligés de fournir des contingents montés, armés, équipés, pour garder les lignes du fleuve Oural, de l'Irtiche, etc., contre les incursions des Khirgiz. II paraît que le tzar était d'abord plus embarrassé que ravi de la présence de cette étrange milice et qu'il se voyait obligé, pour sauver sa propre capitale d'un pillage, de faire surveiller ces hôtes inquiétants. Depuis il s'est rassuré, et l'on s'est convaincu que ces barbares étaient plus effrayants par leur horrible figure et leur nom baroque que redoutables par leur courage et leur férocité.

La lutte que soutient la Russie contre les peuplades du Caucase., et qui lui a coûté, depuis 1790, environ un million de solcfcits et deux milliards de roubles d'argent, forme Fécole de l'armée russe, et c'est là que la plupart des généraux russes qui ont acquis de la renommée dans ce siècle ont fait leurs premières armes. La guerre, dans ce pays, est des plus difficiles et des plus fatigantes. C'est avec le mois de juillet que commencent les opérations militaires. De grandes masses de troupes gravissent les pentes du Daghestan ; la hache doit tracer la route à travers des forêts vierges, puis le sentier mène par d'affreux précipices, des torrents rapides et des cimes couvertes de neiges éternelles, vers quelques-uns de ces repaires suspendus dans les rochers et tellement inaccessibles qu'il n'est guère possible de les prendre que par la famine. Mais c'est ordinairement la trahison qui vient en aide dans ce cas. Sur toute la route, la population des montagnes suit les troupes par des sentiers cachés et envoie la mort dans ses rangs sans que l'on puisse savoir d'où le coup est parti. L'avant-garde de l'expédition russe est formée ordinairement par des Cosaques qui s'avancent les yeux fixés sur les oreilles de leurs chevaux. Après eux viennent des tirailleurs, pui l'artillerie, mèches allumées, avec des troupes d'infanterie. Ce sont encore les Cosaques qui forment l'arrière-garde. Subitement on entend dans les ravins le cri du faucon et des coups de feu qui, ne manquant jamais leur but, abattent des deux côtés des lignes entières de Russes. On place les blessés sur le dos de chameaux qui sont tout prêts, et le détachement continue de s'avancer en si-

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