LE GENERAL SIMPSON
tence. On arrive enfin au village abandonné par les Cireassiens. On met immédiatement le feu à leurs auls déserts, puis le détachement revient sur ses pas, l'expédition est terminée après avoir eu pour résultat la destruction d'une soixantaine d'auls de Cireassiens et la prise de quelques troupeaux de moutons et de bêtes à cornes. Le retour n'est pas moins pénible et dangereux que l'aller. Arrivées sur la ligne du cordon militaire, les troupes se dispersent dans leurs cantonnements où elles font les service de garnison pendant les huit autres mois de l'année. Il en est très-peu auxquelles on n'accorde de passer l'hiver a Tiflis ou à Sébastopol. Ces troupes ont une solde double de celle des autres troupes russes, en partie pour les récompenser de leurs dangers et de leurs fatigues, en partie aussi parce que tous les vivres et les objets divers dont les soldats ont besoin leur reviennent très-cher.
Deux princesses russes, surprises dans leurs châteaux pendant la guerre en 185k, avaient été retenues en otage par Schamyl. L'émir avait toujours refusé de rendre ses prisonnières à la liberté, à moins qu'on ne lui payât une rançon d'un million de roubles argent (4,000,000 de fr.), et qu'on ne lui rendît son fils retenu à St-Pétersbourg, où il remplissait, comme les fils de toutes les grandes familles aristocratiques de Russie, les fonctions de page de la maison impériale. L'empereur consentit à la seconde demande de Schamyl, et celui-ci, de son côté, finit par se contenter d'une rançon de quarante mille roubles. L'échange des deux princesses contre ie jeune Schamyl a donc pu avoir lieu ; il s'est fait avec une certaine solennité. Une rivière séparait les troupes ennemies : d'un côté se trouvait le général baron Nicolaï, entouré de son état-major ; de l'autre, Schamyl, à la tête d'un nombreux détachement de cavalerie. Les deux princesses russes et le fils de Schamyl franchirent la rivière en même temps. La rançon avait été apportée dans des sacs; l'or qu'ils contenaient fut compté devant Schamyl qui, lorsque l'opération fut terminée, s'écria : « Désormais, il m'est permis d'avoir complètement foi en la parole des Russes !»
Le mouvement militaire dans lequel s'agite sans cesse la Russie n'a d'autre but que de persuader qu'à chaque heure de sa vie elle £st prête à envahir et que si le monde conserve quelque paix, il en doit l'hommage à sa grandeur d'âme et à sa générosité. Les mêmes motifs qui, jadis précipitèrent sur l'Europe le fléau des hommes polaires, travaillent aujourd'hui les peuples de la Moscovie. C'est l'irrésistible nécessité de donner enfin l'essor à une force trop longtemps comprimée par le despotisme; c'est l'envie d'aller jouer aussi le maître au dehors, puisque la maison n'offre que les chaînes et la honte de la servitude ; c'est le désir de mener bonn^ vie au milieu
de possessions et de jouissances étrangères à îa barbarie indigène ;
c'est le dédain, la haine curieuse d'une civilisation qu'on ne peut ni comprendre ni atteindre et que Ton voudrait détruire pour faire disparaître un contraste humiliant, tôt ou tard le choc devait avoir lieu, et la guerre actuelle n'a fait que prévenir un nouveau déluge de barbares.
Revenons maintenant aussi sur quelques faits que nous avait fait négliger la nécessité de ne pas surcharger noire récit des événements.
Vers les premiers jours de mai, le vice-amiral Bruat, commandant en chef de l'escadre de la Méditerranée, fit réunir dans le Bosphore , sous les ordres du contre-amiral Gharner^ une division navale composée du vaisseau à hélice le Napoléon, portant pavillon du contre-amiral; des vaisseaux à voiles le Turenns, le Donawerth, l'Ièna, le Jupiter et le Trident; des frégates à vapeur VAsmodée, \Ulloa, le Christophe-Colomb , VOrènoque, le Darien, le Labrador, ^ï des corvettes à vapeur le Chaptal et le Laplace. Ces navires de guerre avaient pour mission de prendre l'armée de réserve, placée sous le commandement du général Regnault de Saint- Jean-d'Àngely, et de la transporter en Crimée. Quelques jours après, l'amiral commandant en chef envoya de Kamiesch, pour rallier cette division et opérer dans le même sens, le vaisseau mixte le Jean-Bar t, les frégates à vapeur le Mogador, le Sanè, le Caffarelli, le Descartes, le Cacique et la corvette à vapeur le Berthollet. Ces moyens, organisés avec soin, étaient suffisants pour le but qu'on se proposait. Tous les bâtiments arrivèrent exactement au point de rendez-vous, et prirent dans le plus grand ordre le poste qui leur avait été assigné. Sans une conférence qui se tint à Péra le 8, à laquelle prirent part les autorités militaires et maritimes, ainsi que le colonel de Bé ville, aide de camp de l'Empereur, chargé d'une mission spéciale, il fut décidé qu'une des divisions du corps d'armée embarquerait le samedi, l'autre division le jour suivant, et que leur départ serait suivi de près par celui de la garde impériale et de la cavalerie. En outre, afin de diminuer la fatigue qu'auraient eue à supporter les troupes pour se rendre du camp de Maslak à la mer, on arrêta que rembarquement aurait lieu sur des points choisis, de telle sorte que les groupes stationnées à la gauche du camp s'embarqueraient sur les points du. Bosphore correspondant à cette gauche, le centre et la droite sur les points les plus convenables et les plus rapprochés du lieu du départ. Toutes ces dispositions, parfaitement conçues, aidèrent puissamment au bon résultat de l'opération.
On avait, en outre, cru devoir adopter une autre mesure trèsingénieuse. Les corps pour la traversée avaient été groupés de telle
sorte que chaque vaisseau à voiles et son remorqueur portaient,
avec les troupes qui leur étaient affectées, les chevaux, le matériel de guerre et le campement qui en dépendaient. Ce contingent présentait ainsi un tout complet et homogène , capable en quelque sorte d'opérer sur un seul point donné, si le cas l'exigeait. Dans cette manière de procéder, il y avait en germe une idée nouvelle dont la guerre actuelle démontre pour l'avenir l'avantage et Futilité : c'est l'organisation, si l'on peut s'exprimer ainsi, des armées à vapeur. Un jour viendra peut-être où nos escadres, entièrement à vapeur, se composeront de vaisseaux de guerre et de grands bâtiments de transport disposés pour contenir de l'infanterie, de la cavalerie et du matériel, avec les moyens nécessaires pour les embarquer et les débarquer. Les différents corps de troupes installés sur les escadres pourront ainsi être mobilisés et transportés en quelques heures de l'extrémité à l'autre de la côte ennemie, et donner à la guerre un caractère entièrement nouveau. A la fois puissance maritime et militaire , la France trouvera de grands avantages personnels à cette transformation de la stratégie ; ses soldats courageux, actifs, intelligents, alertes, sont très-propres à cette guerre, qui exige l'emploi de toutes ces qualités militaires qu'eux seuls possèdent à un si haut degré. Le camp où se trouvaient les troupes françaises près de Constantinople prend son nom du village de Maslak auquel sa gauche s'appuyait. 11 couronnait les hauteurs situées parallèlement au Bosphore, dans une direction à peu près nord et sud, et présentait un front d'environ 5 kilomètres. La distance moyenne du camp aux rives du Bosphore variait de 2 à k kilomètres. Les bâtiments de la division avaient fait leur charbon, leur eau et leurs vivres pendant le temps qui leur avait été assigné, et, ainsi qu'on l'avait prévu, le 13 mai au matin, les vaisseaux Vlèna, le Jupiter, le Donawerth, remorqués par les frégates % vapeur VUlloa, le Christophe-Colomb et VOrénoque, portant la 2e di-; vision de l'armée de réserve, firent leur entrée dans la mer Noire. La corvette à vapeur le Berthollet était partie la veille. Afin de donner plus de rapidité à l'expédition, les navires de guerre et les transports affectés au même service firent route pour le point de rendez-vous au fur et à mesure qu'ils étaient complètement prêts. Les troupes restèrent ainsi moins de temps à bord , et cette circonstance donna en outre beaucoup de facilité pour le débarquement.
Le premier convoi fut suivi par un second, composé du vaisseau à hélice le Napoléon, des vaisseaux le Trident, remorqué par le Labrador, et le Turenne, remorqué par l'Asmodée ; de la frégate à vapeur le Mogador, remorquant un navire de commerce chargé de
chevaux, et de la frégate à vapeur le Jûarien, marchant seule. Ces bâtiments avaient à leur bord la première division, ses chevaux et son matériel. Le 16, un troisième convoi, composé du vaisseau mixte le Jean-Bart, des frégates à vapeur le Sanè, le Caffarelli, le Vescartes et le Cacique, entra en mer Noire. Il était chargé de transporter la garde impériale et de remorquer les navires de commerce sur lesquels on avait embarqué la cavalerie. Il arriva au mouillage le 18 au matin. Tous les bâtiments de la division Gharner opérèrent leur traversée en moins de quarante-huit heures, et naviguèrent parfaitement. Les deux premiers convois rencontrèrent en mer de fortes brises de la partie S.-E., et firent, comme le troisième, une heureuse traversée. L'opération réussit complètement. Il est impossible de trouver dans la marine et dans Farmée plus d'entente et un plus admirable esprit. Le débarquement s'effectua avec un ordre et une promptitude incroyables. Toutes les dispositions avaient été parfaitement prises par l'amiral commandant en chef, secondé par le chef du service maritime de Kamiesch. Les troupes, en foulant pour la première fois le sol de la Crimée, par un temps superbe et un soleil magnifique, faisaient entendre des acclamations enthousiastes, pendant que les musiques des régiments jouaient, avec leur verve et leur entrain ordinaires, ces airs charmants et populaires qui rappellent à tous la France absente et bien-aimée.
Le siège, à proprement parler, marche avec une grande activité, surtout depuis l'attaque de l'extrême gauche, où le général Pélissier a donné une impulsion nouvelle aux opérations de l'armée française.
Nous avons omis précédemment de faire connaître la proclamation annonçant à l'armée la promotion du général Pélissier au commandement en chef. Voici ce document :
« Soldats !
« Le général Pélissier, commandant le premier corps, prend, à dater de ce jour, le commandement en chef de l'armée d'Orient.
«L'Empereur, en mettant à votre tête un général habitué aux grands commandements, vieilli dans la guerre et dans les camps, a voulu vous donner une nouvelle preuve de sa sollicitude et préparer encore davantage les succès qui attendent sous peu, croyez-le bien, votre énergique persévérance.
« En descendant de la position élevée où les circonstances et la volonté du souverain m'avaient placé et où vous m'avez soutenu, tu milieu des plus rudes épreuves, par vos vertus guerrières et ce dévouement confiant dont vous n'avez cessé dem'honorer, je ne me sépare pas de ous Le bonheur de partager de plus près vos glo*
rieuses fatigues, vos nobles travaux, m'a été accordé, et c'est encore ensemble que, sous l'habile et ferme direction du nouveau générai m chef, nous continuerons à combattre pour la France et pour [Empereur.
« Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 1855.
« Le général en chef, Canrobert. »
A l'attaque faite dans la nuit du 2 mai, on avait enlevé une por< tion des ouvrages extérieurs des Russes ; mais il restait un retranchement considérable entre le bastion Central et le fort de la Quarantaine. Ce retranchement fut pris, comme on Fa vu plus haut, dans la nuit du 22 au 23. Le prince Gortschakoff annonçait à ce sujet que l'armée russe avait perdu 2,500 hommes « en repoussant l'ennemi ;» mais, en réalité, les Russes n'ont pas repoussé les Français, et leurs pertes s'élèvent au double de ce nombre. Le général Pélissier déclare expressément que ses troupes se sont définitivement établies dans l'ouvrage ; on en peut conclure que la ligne de contre- approche russe a été tournée contre la place et forme une partie de la quatrième parallèle de l'attaque. Les Français construisent aussi et ils arment de nouvelles batteries à 110 mètres de la place. Au lieu de sorties dirigées par les Russes contre les lignes des assiégeants, on s'est avancé dans les positions de l'ennemi, et sur tous les points s'est accompli un véritable progrès. Le 25 mai, le général Pélissier annonce l'occupation de la vallée de la Tchernaïa. Durant tout l'hiver, les alliés ont été retranchés sur la rive méridionale de cette petite rivière et défendus contre toute attaque par les rochers qui ferment la vallée. Les Russes ont tenu et fortifié le la même manière la rive septentrionale, où se trouvent les ruines du vieil Inkermann. Leurs canons en position commandaient la vallée, et parfois atteignaient de l'autre côté le campement anglais. Aussi longtemps qu'ils ont occupé ces hauteurs en force, il a été impossible aux alliés de descendre la rivière, et comme il paraît certain que la Tchernaïa est maintenant dans les lignes d'attaque, on peut en inférer que les forces qui les commandaient de l'autre côté ont été retirées.
Le général Pélissier dit expressément que « l'ennemi, n'étant pas en force, a fait peu de résistance et s'est retiré dans les montagnes.» Mais si nous comprenons bien l'expression dont il s'est servi, il en résulterait qu'une partie peu considérable de l'armée russe reste entre la Tchernaïa et l'embouchure de la Belbec, et que les alliés peuvent conséquemment s'emparer avant peu des hauteurs au nord de cette rivière et compléter l'investissement de la ville. L'occupation de la vallée de la Tchernaïa semblerait impliquer aussi l'occu-
pation des deux côtés de la vallée, sans quoi l'occupation temporaire de la partie la plus basse ne serait d'aucune utilité,
Depuis le milieu de mai, les Turcs sont en plein Ramadan. C'est pour eux une époque de jeûne et, par conséquent, de repos. A Constantinople, il y a chômage général. Le caractère oriental se trouve fort bien de cette cessation complète d'activité ; mais les affaires s'en trouvent fort mal. Tous les bureaux sont fermés, toutes les admi-' nistrations chôment, et le public attend, le public européen bien entendu, car, pour l'autre, il serait désolé de porter atteinte à une coutume religieuse consacrée par le temps. Nous avons dit déjà qu<3 les troupes du camp de Maslak étaient dirigées sur Sébastopoi. Il ne reste à Constantinople que les dépôts et la gendarmerie. Il y a néan* moins un grand mouvement de soldats qui arrivent de tous côtés,, mais ne font que passer. On forme à Unkiar-Skelessi un camp de 25,000 hommes sous les ordres du général Nivian. Depuis le 27 avril fonctionne le télégraphe russe de Sébastopoi à Kiew. On s'occupe de le rattacher aux lignes de Berlin à Vienne, afin que l'ambassadeur du tzar dans cette dernière ville reçoive jour par jour des nouvelles du théâtre de la guerre. #
Un grand conseil militaire, auquel ont pris part tous les chefs de corps, a été tenu devant Sébastopoi par le général Pélissier. On y a exposé un nouveau plan de campagne dans lequel doit jouer un grand rôle l'isthme de Pérécop qui joint au continent la presqu'île de Crimée. Cet isthme, nommé par les Tartares Or ou Orkapu, c'està-dire Porte d'Or, est situé entre la mer Noire et la mer Putride; il a 10 verstes de long et 6 de large. A l'ouest s'étend le golfe de Pérécop, fermé du côté du continent par le cap Seilgasch, et du côté de la Crimée par un promontoire du nom de l'isthme. Pérécop est la capitale du cercle de ce nom, qui touche aux cercles d'Aleschki, de Simphéropol, d'Eupatoria et de Théodosa. A l'est, le pays est découpé par un grand nombre de baies ; il y a des steppes et quelques mouvements de terrain; plusieurs rivières peu importantes, parmi lesquelles le Salghir, l'arrosent; on y voit quelques lacs, Kerlent, Krabnoje, etc. Le climat est généralement insalubre. La ville et la forteresse de Pérécop se trouvent dans l'isthme entre le golfe de Siwasch dans la mer d'x\zof , non loin de la Porte de pierre qui ouvre sur le fossé, et les remparts se prolongeant de l'est à l'ouest. Le fossé, muni d'un pont-levis et entièrement garni de pierres de taille, a 8 mètres de profondeur. La ville est mai située; son apparence est misérable ; ce ne sont que maisons couvertes de chaume, boutiques en bois, rues malpropres ; on y fait surtout le commerce de sel, que des caravanes entières viennent chercher en été ; les marchés sont assez fréquentés. Les habitants, au nombre de 3,300
(ti'autres prétendent qu'il n'y en a que \ ,000), se composent de Russes, de Tartares, d'Arméniens et de Juifs. La ville est protégée par une citadelle et un petit château fort. Autrefois , la forteresse avait une certaine importance qu'elle perdit ensuite : les murailles tombaient en ruine; mais, dans ces derniers temps, on y a fait d'assez grands travaux de fortification. A trois verstes de Pérécop, on remarque le faubourg d'Armenskoï, habité par des Juifs, des Grecs et des Arméniens qui se livrent au commerce du bétail, surtout des agneaux.
C'est en 1736 que les Russes se montrèrent pour la première fois en Crimée, sous la conduite du général Mûnnich, qui commandait une armée de 100,000 hommes. Ils trouvèrent l'isthme barré par un fossé de 24 mètres de largeur et de 14- de profondeur, et couvert par une muraille de 23 mètres de haut. Tous ces ouvrages étaient flanqués de tours et protégés en outre par le fort d'Orkapu. Les retranchements furent emportés, et, deux jours après, la forteresse se rendit. Mais ce ne fut pas la victoire du général Mûnnich qui ouvrit aux Russes les portes de la Crimée ; il faut en accuser la trahison des Tartares et l'incurie des ouvriers chargés de réparer les ouvrages de défense. Mûnnich put alors dévaster à son aise îa péninsule. L'année suivante, autre invasion des Russes ; mais, cette ois, les murailles avaient été relevées, et le khan commandait en personne. En 1751, ce courageux guerrier reçut du Sultan, pour la valeur qu'il déploya dans la défense de Pérécop, une bourse de 1,000 ducats et un vêtement d'honneur. En 1770, les Russes vinrent encore échouer contre la forteresse; mais, l'année suivante, 90,000 hommes envahirent l'isthme de Pérécop et s'en emparèrent. Quand l'impératrice Catherine II parcourut triomphalement la Crimée, le premier ministre Potemkin avait fait élever le long de la route une sorte de décoration d'opéra sur laquelle on lisait : « C'est ici le chemin de Constantinople.»
A Constantinople, tout se prépare du reste pour frapper un grand coup. Les troupes sont averties de se tenir prêtes; 100,000 hommes entreront en campagne et formeront une double expédition. On agira du côté de l'est pour intercepter les convois ennemis qui viennent par la mer d'Azof, et on attaquera d'autre part le camp russe fortement retranché derrière la Tchernaïa. Cette seconde opération présente de grandes difficultés; mais on espère les surmonter. Les officiers assurent que ce sera une seconde édition de la bataille de l'Aima; en effet, la disposition des lieux est à peu près la même; peut-être le terrain est-il un peu moins escarpé, et il faudra moins d'efforts pour avoir raison de l'ennemi.
L'armée est dans la plus grande joie : elle est ravie cre sortir du
calme plat où elle se trouvait depuis le commencement du mois, ïl règne ici dans le service des vivres une activité extraordinaire. Outre l'approvisionnement ordinaire, on vient de préparer un approvisionnement spécial de réserve de 2 millions de rations de vivres prêtes à mettre en sac, savoir : 2 millions de rations de viande divisées en 500,000 rations de viande en poudre et 1 million 500,000 rations de saucissons de Lyon, d'Arles, de Bologne, à la composition de 100 grammes; 2 millions de rations de saindoux, à la composition de 25 grammes; 2 millions de rations de juliennes en tablettes, à 25 grammes ; 2 millions de rations de biscuit, à 735 grammes, fait avec du blé dur; 2 millions de rations de riz, à 60 grammes; 2 millions de rations de sel blanc, à 66 grammes; 2 millions de rations de sucre très-bien cristallisé, à 21 grammes; 2 millions de rations de café torréfié, à 16 grammes ; 2 millions de rations de vin, à 25 centilitres, pour les ambulances; 2 millions de rations de rhum et eau-de-vie, à 6 centilitres, pour la troupe ; 110,000 assortiments de récipients composés chacun d'un sac pour la viande en poudre ou saucisson ; une boîte cylindrique pour le saindoux ; un sac pour le riz ; un sac pour le sel ; Un sac pour le sucre ; un sac pour le café torréfié ; une musette en toile blanche pour loger quatre rations de biscuit à l'intérieur du havre-sac ; une musette en toile rayée imperméable pour porter quatre autres rations en dehors du havre-sac. Au moyen des deux musettes, chaque homme pourra porter huit rations de biscuit. Une besace à deux fins, pour contenir vides ou pleins les récipients ci-dessus. On logera dans cette besace les effets de premier équipement retirés du havre-sac quand on y placera des vivres. Devant Sébastopol, les armées alliées reçoivent des renforts continuels. Les Russes reçoivent aussi des renforts dans d'énormes proportions. Des baraques sont élevées au camp deMaslakpour lesquartiers d'hiver, en remplacement des tentes turques. On dit que la Porte confiera à des généraux anglais le commandement d'un corps de 14,000 rayas; mais il paraît que les ministres ne sont pas d'accord sur ce point. Après s'être concerté avec les généraux en chef, Omer-Pacha est reparti pour Eupatoria, où il continuera à diriger les mouvements. Ce fait est des plus importants? il indique clairement que les opérations qui vont s'ouvrir , après l'arrivée totale des renforts, ne se limiteront pas seulement aux environs de Sébastopol, mais sur une surface beaucoup plus étendue, et que l'on doit s'attendre à enregistrer prochainement de grands faits militaires. Les troupes françaises arrivent en tel nombre qu'il est impossible, au simple coup d'reil, de les évaluer. Le débarquement se fait avec une incroyable rapidité. Les vaisseaux de transport amènent à la fois des troupes parties de Constantinople et de Mar-
seille. Les Russes font des sorties presque continuelles, mais sans aucune importance. Les Français s'occupent à compléter leurs batteries avancées et les Russes à remonter les leurs. L'armée de siège élève deux fortes redoutes de réserve à l'extrême gauche du côté de la baie de Stréleska. L'activité de part et d'autre est extraordinaire."
L'escadre a repris en partie ses exercices, on espère qu'elle fera aussi sa partie; on habitue surtout les hommes au tir à la cible, et les résultats obtenus sont déjà très -bons. Les chevaux de la cavalerie se sont remis avec le beau temps. On a remplacé ceux que rhiver a fait périr, et l'on aura sous peu une cavalerie sérieuse, qui, jointe à celle des Anglais, formera un effectif considérable. De nouvelles tentes ont été données à l'armée ; elles sont excellentes et s'ouvrent sur les quatre côtés, ce qui permet ainsi d'aérer l'intérieur et d'y établir constamment un courant d'air.
Voici maintenant les nouvelles maritimes les plus récentes : Le Polnesian, journal des îles Sandwich, rapporte que l'escadre combinée anglaise et française était attendue dans les îles pour le mois de mai, et le bruit court qu'une nouvelle attaque doit être dirigée contre Petropolowski aussitôt qu'on pourra s'approcher de cette place, après la fonte des glaces. L'escadre doit être renforcée de 1? part des Anglais par un vaisseau de ligne, une frégate à vapeur e^ un ou deux plus petits bâtiments, et de la part des Français par uf égal nombre de navires sur lesquels on n'a pas de renseignements détaillés. Honolulu est un lieu de rendez-vous convenable pour se rendre ensuite dans le Nord, et c'est pour cette raison qu'il a été désigné par le commandant en chef. Aucun navire de la flotte de l'amiral Dundas ni aucun de ses croiseurs ne se sont montrés sur les côtes de Suède du côté de Stockholm, et, d'après les renseignements reçus, la principale partie de cette flotte se trouve dans la portion du golfe de Finlande comprise entre Helsingfors et Revel, dans le voisinage immédiat de l'île de Nargen. Plusieurs navires et quelques petites barques ont échappé à la vigilance de l'amiral Dundas, et sont arrivés à Stockholm venant de ports russes. Une partie de la flotte française a passé le Belt ; elle doit en ce moment avoir rallié la flotte anglaise. Les amiraux, réunis près de Revel, gardent la plus stricte réserve et ne laissent rien pressentir de leurs opérations futures. On s'est attaché à rendre plus efficace l'action des vaisseaux, et si des renforts n'étaient pas attendus, on ne resterait pas inactif; toutes les forces dont on dispose seraient employées contre l'ennemi, sous une forme ou sous une autre. Les canonnières seraient d'ailleurs d'un grand secours pour faciliter à la flotte ses opérations sur la côte. L'année dernière, il existait entre Helsingfors et Aï>o d'une part, et Gronstadt de l'autre, un mouvement
continuel. On ne pouvait cette année laisser subsister un pareil état de choses. Les habitants de l'île de Nargen paraissent s'être bien trouvés de l'argent qu'ils ont reçu des Anglais il y a un an. Ils ont construit de nouvelles cabanes. Les enfants paraissent mieux nourris ; ils sont incontestablement mieux habillés, et tout semble indiquer que ces insulaires revoient avec plaisir leurs vieux amis les Anglais. Le 29 mai, cinq navires russes, chargés de blé, étaient entrés dans le port de Kertch, ignorant que la place était au pouvoir des troupes alliées. Ils ont été capturés et déclarés de bonne prise. Le nombre des canons russes pris par les alliés s'élève à plus de 100. — On a lancé au port de Lorient l'une des batteries flottantes dont nous avons donnl' plus haut la description. Cette batterie, construite dans les chantiers de Candeau, s'appelle la Lave, Elle a 51 mètres de longueur et plus de 15 mètres de largeur. Son armement consistera en 16 canons du calibre de 50, tirant à boulets pleins et servis par des canonniers d'élite. Elle aura 200 hommes d'équipage et 200 hommes d'infanterie de marine. Elle sera mâtée en trois mâts qui devront se démonter pour le combat. Enfin, elle sera pourvue d'une machine à hélice de haute pression d'une force nominale de 220 chevaux. Le poids d'une batterie flottante, armée, sera de 1 ,400 tonneaux environ ; son blindange en fer seul pèse près de 400 tonneaux. Sous quelques jours, une deuxième batterie, la Foudroyante, sera mise à l'eau.
Le Vultur, frégate à vapeur de guerre anglaise, est entrée récemment dans le port de Dantzig avec des dépêches de l'amiral Dondas pour son gouvernement. On pourra s'imaginer combien est active la correspondance de la flotte avec l'Angleterre et vice versâ quand on saura que le Vultur a remis à la direction de la poste deux valises contenant chacune plus de onze cents lettres adressées par les soldats, équipages et officiers de la flotte à leurs familles et amis en Angleterre. Ce bâtiment chargeait à Dantzig des approvisionnements et des viandes fraîches pour la flotte. Au dire du capitaine, l'amiral se trouvait toujours avec le gros de l'escadre à l'île Nargen, çomme nous l'avons mentionné plus haut. Quatre bâtiments observaient constamment Port-Baltic, en avant de Revel; il était question d'occuper aussi l'île de Dago, comme l'a fait l'an dernier l'amiral Napier. Pour exécuter cette opération on n'attendait que l'arrivée de l'escadre française. Toutes les fortifications des villes et ports prussiens sur la Baltique ont été mis, depuis l'an dernier, dans un respectable état de défense. Un grand nombre d'ouvriers y ont été occupés pendant huit mois, et, par les chemins de fer, on a fait venir de l'arsenal de Spandau toute l'artillerie nécessaire pour garnir les citadelles et les batteries, dont les ouvrages en terre et eu
maçonnerie ont tous été également renouvelés. Le prince Adalbert? amiral de la nouvelle marine militaire de Prusse, inspecte les six navires en ce moment sur la rade de Dantzig. De son côté, le prince Charles, chef de l'artillerie prussienne, est en tournée d'inspection dans toutes les places de l'est du royaume. La corvette anglaise le Basilisk, expédiée de Nargen un jour après le départ de l'amiral Dundas, est arrivée à Memel pour faire adresser, par l'intermédiaire du vice-consul, les nouvelles dépêches à l'amirauté de Londres. Nous avons parlé déjà des expéditions de marchandises s'effectuant en toute liberté par la frontière de Prusse vers la Courlande et la Pologne, d'où elles sont dirigées par la voie de terre dans l'intérieur de l'empire russe. Quoique ces expéditions aient réellement eu lien pendant le blocus des ports russes par les flottes occidentales, il paraît qu'elles ne se font plus sur une si grande échelle. Le commerce a appris par expérience et à son détriment que beaucoup d'articles envoyés en Russie ont subi des pertes considérables : les frais de voiture, de chargement et déchargement auxquels ils sont assujettis dépassent toute croyance, et quoique certaines denrées, principalement celles des colonies, aient, par suite du blocus, renchéri de cent pour cent à Sai&t-Pétersbourg, les frais pour les y faire parvenir par la voie de terre sont si coûteux que le commerce des frontières de Prusse a dû renoncer en grande partie à faire pour son compte ces expéditions, la plupart de ces denrées ayant presque toujours laissé sur les prix en Prusse des pertes de 20 à 25 pour cent.
Alors que se préparent de gigantesques opérations auxquelles peut-être prendra part l'Europe entière, il importe de connaître l'effectif des armées et des flottes des divers États. Voici, d'après les statistiques les plus récentes et les plus impartiales , un aperçu de cet effectif :
La France compte 382,000 hommes d'infanterie, 86,000 hommes de cavalerie, 8,200 hommes du génie et 33,800 hommes d'autres troupes, y compris 25,000 de gendarmerie; le tout formant un effectif de 566,000 hommes, avec 1,182 bouches à feu. Les forces maritimes de laFrance consistent en 60 vaisseaux de ligne, 78 frégates et 273 bâtiments légers, total 411 navires , et 11,773 bouches à feu, non compris 113 bateaux à vapeur, présentant une force de 40,270 chevaux. — V Angleterre a 119,000 hommes d'infanterie, 13,600 de cavalerie, 15,122 hommes d'artillerie, 2,460 du génie, 80,000 hommes de milice, formant un total de 230,200 hommes. L'armée des Indes orientales compte 348,000 hommes, y compris 31,000 hommes de troupes royales. La marine anglaise consiste en 94 vaisseaux de ligne, 92 frégates^ 185 petits bâtiments; en tout, 371 navires, portant
15,235 bouches à feu. Sa marine à vapeur a une force de 54,354 chevaux. — La Turquie a 100,800 hommes d'infanterie, 17,280 de cavalerie, 1,700 de troupes du génie et un corps de réserve de 325,000 hommes; en tout, 457,680 hommes et 360 bouches à feu. — La marine turque consiste en 10 vaisseaux de ligne, 7 frégates et 60 petits bâtiments; en tout, 77 bâtiments et 3,000 pièces de canon. — La Russie a 540,000 hommes d'infanterie, 80,000 hommes de cavalerie, 44,000 hommes d'artillerie, 12,000 du génie; en outre, une réserve de 478,000 hommes de troupes irrégulières et autres, formant un total de 1,154,000 hommes et de 2,250 bouches à feu. — La force maritime de la Russie se compose de 52 vaisseaux de ligne, 48 frégates et 84 petits bâtiments, formant ensemble 186 bâ timents, armés de 9,000 pièces d'artillerie.
Selon la dernière organisation militaire de l'Autriche, l'armée autrichienne consiste en : Infanterie : 62 régiments de ligne de 6,869 hommes chacun, total, 425,878; 14 régiments des frontières, 55, 200; 1 régiment de chasseurs, 6,864; division de dépôt de chasseurs, 32,534. Cavalerie: 16 régiments de ligne, 20,145; 2 régiments de cavalerie légère, etc., 46,851. Artillerie : Ingénieurs et corps d'état-major, l ,140 canons ; total d'hommes, 11,116; corps de pionniers, 5,682; gendarmerie, 20,000. La force de l'armée mobile autrichienne, sous le commandement du baron Hess, est de 220,000 hommes et SOOpièGesde campagne. Le corps du maréchal Wimpffen en Bohême, fort de 30,000 hommes, peut être élevé par des renforts d'Italie et du Midi à 120,000 hommes avec 200 canons. — La Prusse a 372,000 hommes d'infanterie, 67,600 cavaliers, 6,000 artilleurs, 7,740 soldats du génie et 72,700 hommes d'autres troupes ; en tout, 580,800 hommes.
Les autres États de la Confédération germanique ont 166,000 hommes d'infanterie, 25,000 hommes de cavalerie, 14,500 hommes d'artillerie, 2,027 hommes du génie et 17,000 hommes d'autres troupes, présentant un effectif de 224,900 hommes et 500 bouches à feu.; Ainsi, toute l'Allemagne peut mettre en campagne 995,600 homme, d'infanterie, 159.600 hommes de cavalerie,*! 21 ,600 hommes d'artillerie, 26,000 hommes du génie et 94,000 hommes d'autres troupes ; effectif général, 1,398,500 hommes et 2,572 bouches à feu. Le poids seul du matériel de siège employé devant Sébastopol
s'élève à 4,521,234 kil.
qui se divisent ainsi :
Bouches à feu 265,580
Affûts, voitures, attirail. . e . 587,478
Projectiles 2,510,442
Poudre. . 648,000
Le reste se compose d'une multitude d'objets dont la nomenclature serait trop longue, et dans ce nombre, bien entendu, ne sont pas comprises les pièces de la marine, du poids de 3,520 kilog. et 3,035 kilog., suivant qu'elles sont de 36 ou de 30. Bien que Sébastopol, du côté de la terre, soit loin d'être régulièrement fortifié, les ouvrages sont nombreux, les canons de gros calibre de la flotte russe défendent les remparts, et près de 1,500 pièces répondent au feu des armées alliées, ce qui dépasse tous les armements habituels. Valenciennes , en 1793, soutint 45 jours de tranchée avec 175 pièces; Dantzick, en 1813, avait 500 canons, et se rendit par famine au bout de 108 jours ; Giudad-Rodrigo , avec 86 pièces, ne fut emporté qu'après 21 jours de tranchée.
A Saint-Pétersbourg, le bruit s'étant répandu récemment que la flotte anglaise commandée par l'amiral Dundas se trouvait dans le golfe en face de Revel, et qu'une forte division s'était même avancée jusqu'en vue de Cronstadt, une foule de monde se transporta sur cette route à Oranienbaun, d'où Ton pensait, comme l'année dernière à l'apparition des flottes alliées, pouvoir distinguer de nouveau les bâtiments anglais. La curiosité publique fut mise en défaut, et tout ce monde, passablement fatigué de la course, rentra le soir dans la capitale. Nous avons déjà parlé des nouveaux uniformes, absolument semblables aux uniformes prussiens, que vont recevoir les troupes russes, et pour lesquels le ministre de la guerre a prescrit la livraison, à bref délai , de près d'un million d'archines de drap. Tous les fonctionnaires et employés dans les diverses administrations civiles ont été prévenus par leurs chefs que , d'après une récente disposition impériale, ils eussent à se pourvoir, chacun selon le rang qu'il occupe dans la hiérarchie civile, d'un nouvel uniforme, dont le modèle est déposé au ministère de l'intérieur et qui est identique à celui de l'armée. Au lieu du chapeau, tous les employés porteront un casque avec plumet à la prussienne. La Rus sie, qui était un grand État militaire, paraît devoir le devenir encore davantage sous le règne de l'empereur actuel.
Depuis que la flotte anglaise a pénétré dans le golfe et que la guerre s'est rapprochée de la capitale, la police militaire a redoublé de précautions et de vigilance envers les étrangers établis à Saint- Pétersbourg; le nombre de ses agents a été augmenté de 112 en peu de jours; ils circulent continuellement de la capitale à Cronstadt , où Ton a établi pour le temps de la guerre un bureau spécial en communication permanente, par le télégraphe, avec le grandmaître de la police, le général Galaskoff. Il arrive journellement des troupes de milices qui descendent la Néwa, et que l'on place comme on peut dans les environs de la capitale, principalement du
côté de la rivière qui coule vers Cronstadt; si ces arrivées continuent encore quelque temps, le nombre de ces miliciens rassemblés autour de Saint-Pétersbourg s'élèvera à un chiffre très-considérable. On charge continuellement sur des petits bateaux à vapeur des vivres de toute espèce qui s'expédient à Cronstadt, où l'agglomération militaire est aussi très-grande. A Saint-Pétersbourg même, on remarque peu de cavalerie ; hors les dépôts de la garde et quelques escadrons de réserve, tout ce qui était disponible de cette arme a été envoyé en Finlande et sur les côtes du golfe, vers Revel et Riga, et du côté opposé, vers Wyborg et Friedrichsham.
Sur la proposition du prince Dolgorouki, ministre de la guerre, l'empereur avait ordonné par un ukase la décentralisation de l'armée du Sud, qui avait continué d'être virtuellement placée sous le commandement en chef du maréchal Paskiewitsch. Par le même ukase, il fut ordonné aussi que les différents corps de troupes russes stationnés dans la Pologne proprement dite, seraient réunis sous le maréchal, en une seule armée, qui prendrait la dénomination d'armée centrale de l'Ouest. Un comité composé des généraux commandant en Pologne avait été réuni à Varsovie pour émettre son avis sur la composition de cette armée, par rapport aux troupes qui resteraient dans le royaume, et à celles qui pourraient, sans inconvénient, être incorporées dans l'armée de la Baltique. Ce travail est terminé depuis quelques jours, et on remarque que les généraux qui faisaient partie du comité quittent successivement Varsovie pour retourner au siège de leurs quartiers généraux.
Les trois armées russes, séparées et indépendantes les unes des autres, ont ainsi pour commandants supérieurs savoir: celle en Pologne, le maréchal Paskiewitsch, celle dans les provinces de la Baltique, le général de Sievers, et celle en Bessarabie l'aide decamjr général de Luders. On sait que la plupart des généraux russes sont déjà fort avancés en âge et qu'ils résistent assez difficilement aux fatigues de la guerre et à la vie incommode des camps. C'est sans doute pour ce motif que de grands changements viennent d'avoir lieu dans les commandements des corps d'armée et des divisions de troupes. Le général Paniutine, commandant du deuxième corps d'armée en Pologne, a été remplacé par le général Owander. Le commandement de la première division vient d'être confié au général baron Salza ; celui de la troisième division de ce corps, au général baron Korff. Le lieutenant général de Moller a été placé comme aide de camp auprès du général Hartung, chef du corps d'infanterie détaché dans l'intérieur du pays. Plusieurs autres généraux ont^reçu de nouveaux commandements.
On attend journellement à Varsovie l'arrivée deWilna de deux
régiments de la garde à cheval; ils viennent remplacer ceux de carabiniers qui ont quitté, à la fin d'avril, la capitale de la Pologne- Leur commandant, le général Sumarokoff, qui avait pris les devants et qui était depuis quelques jours arrivé à Varsovie, en est reparti pour se rendre à Moscou, et le général commandant de la 7e division de cavalerie légère stationnée dans le royaume, le prince Wiazemski, appelé par îe maréchal à Varsovie, est parti aussi pour le quartier général à Lublin. Contrairement à ce qui a lieu k Saint- Pétersbourg, la censure est très -sévère contre tous les journaux et écrits étrangers, n'importe le pays d'où ils' arrivent en Pologne ; les journaux gouvernementaux de Prusse, même ceux imprimés à Saint-Pétersbourg, sont soumis au visa de la police, et il n'est pas rare de voir appliquées sur ces derniers des bandes noires qui empêchent de lire des articles qui avaient été plusieurs jours auparavant imprimés et lus librement à Saint-Pétersbourg. Bien que la police militaire exerce, contre les étrangers établis à Varsovie, une surveillance extrêmement sévère, le mouvement et- la vie dans la capitale n'ont pas changé depuis le commencement de la guerre ; il est vrai que le gouvernement, en laissant toute liberté aux distractions populaires, fait ce qu'il peut pour cacher au public les dangers dont on est menacé. La maladie épizootique qui règne parmi le bétail dans plusieurs provinces, fait de tels progrès, que le gouvernement a cru devoir y envoyer tous les médecins vétérinaires disponibles dans la ville et ceux qui sont attachés aux corps de cavalerie de l'armée.
Au moment où la cessation du long hiver des régions voisines du Caucase et du mont Ararat va permettre aux troupes échelonnées de part et d'autre des confins de la Russie et de la Turquie en Asie-Mineure de reprendre leurs opérations, il n'est pas sans àpropos d'examiner les points principaux que les forces ottomanes peuvent être appelées à défendre dans le cas probable d'une invasion analogue à la campagne du prince Paskiewitsch en 1828.
Nous avons fait connaître les opérations de l'armée turque d' Anale-! ie dans le courant de 1854. Cette armée était originairement composée des deux corps de Sélim-Pachaetd'Abdi-Pacha, généraux qui depuis furent remplacés ainsi que nous l'avons dit. Le premier corps, alors cantonné près de Batoum, se composait, d'après les états turcs, de 36,000 hommes avec 90 bouches à feu. Dans cet effectif étaient compris 24,000 soldats du service actif (nizam), 8,000 hommes de la réserve (rédifs) et 4,000 soldats irréguliers (bachi-bouzoucks). Le second, stationné dans les environs d'Erzeroum et de Kars, comptait 55,000 hommes, dont 28,000 nizam, Î2;9QQ rédifs et 15,000 bachi-housouclss avec 125 canons. Comme
on Ta va précédemment, les bachi-bouzoucks, troupe turbulente et indisciplinée, ont été définitivement dissous et remplacés par des soldats réguliers. Avant d'occuper les positions qu'on vient d'indiquer, ces forces étaient distribuées en six camps , ayant pour principal point de concentration Erzeroum , tandis que le reste était réparti dans ce qu'on pouvait appeler autant de postes d'observation, à Eassan-Kaleb, à Bajazid, à Kars, à Ardachkan et à Batoum. Cette énumération nous conduit à parler des localités près desquelles ces camps étaient établis, et qu'on peut regarder comme les points stratégiques les plus nptables de la frontière de l'Arménie turque*
Le système généralement adopté par les Génois et les Vénitiens dans la fortification des villes qu'ils possédaient au moyen âge dans ces contrées, et qui avait pour but à la fois de défendre les habitants contre les attaques des ennemis extérieurs et de les contenir en cas d'insurrection , consistait dans la construction d'une double enceinte enveloppant la citadelle intérieure, et renfermant les bâtiments administratifs, les logements des troupes, les édifices religieux et les marchés. Ce mode de défense, qui offrait de grands avantages, même après l'invention des armes à feu et aussi longtemps que l'artillerie ne put être employée à de grandes distances, se retrouve à Erzeroum mieux que dans aucune autre des villes arméniennes. La citadelle (itch-kalch) forme un parallélogramme de 250 mètres de long sur 400 de large,, dont les murailles, bâties en pierre de taille, ont A à 5 pieds d'épaisseur et s'élèvent à 10 ou 12 mètres au-dessus de la plate-tome intérieure, tandis qu'elles dominent la ville d'environ 25 à 30 mètres. Une tour d'observation très-haute, en briques rouges, recouverte d'un toit circulaire en bois, au centre duquel se dresse le mât de pavillon, occupe un des angles, dont les trois autres sont garnie de très-petits bastions. Une poterne conduit du bastion occidental sur une courtine sans parapet, placée au-dessous de la face septentrionale du parallélogramme : cette courtine, qui commande une grande partie de la ville, est armée d'une douzaine de pièces de bronze de gros calibre, mais qui, comme les vingt canons des remparts, sont presque toutes trop détériorées pour faire un autre service que celui des saluts.
Les murs eux-mêmes de la citadelle sont dans un tel délabrement, que, pour ne pas s'exposer à les faire s'écrouler, on ne met dans les pièces que la moitié des charges ordinairement employées pour les saluts. Plusieurs de ces canons avaient été enlevés par les Russes lorsqu'ils évacuèrent Erzeroum en 1830; mais le mauvais état des chemins les obligea à les abandonner à quelque distance, d'où elles furent rapportées par les Turcs. Ceux-ci retrouvèrent en
même temps près de 30,000 boulets de divers calibres que les Russes avaient enterrés avant leur départ, et qu'on a réunis dans un magasin placé à l'intérieur d'un bastion voisin de l'entrée de la forteresse, près de laquelle on voit un énorme mortier de bronze destiné à lancer des bombes de 130 à 140 livres. La double enceinte d'Erzeroum est aussi dégradée que la citadelle; la large brèche pratiquée par les Russes en 1829 dans sa partie septentrionale existe encore, bien qu'il fût possible de la réparer avec les matériaux qui se trouvent sur les lieux. Cette enceinte, en forme de parallélo-^ gramme aux angles arrondis, se compose d'une première muraille crénelée haute de 6 à 7 mètres, et tombant partout en ruine. Un. fossé sec et peu profond, séparé de la muraille par un chemin de ronde, est comblé sur presque tous les points. Un second mur crénelé, d'une élévation de 12 à 15 mètres, flanqué de distance en distance de petits bastions, entoure la ville proprement dite, à laquelle donnent accès des portes bardées de fer que, depuis plusieurs années, on a cessé de fermer le soir. Ainsi qu'il a été dit plus haut, c'est dans l'espace compris entre ces deux murailles que se trouvent compris les principaux édifices, tels que le sérail ou palais du gouverneur général, les bureaux de l'administration provinciale et du cadi, ainsi que le mskemet ou tribunal, l'atelier de charronnage de l'artillerie, la caserne du bataillon de garnison, dans la cour de laquelle on remarque une vieille tour en briques vernissées bleu et rouge portant le mât de pavillon, le bureau de poste et plusieurs bazars. Une ancienne église chrétienne est aujourd'hui convertie en dépôt d'équipements et en poudrière. D'autres marchés, la douane et le tribunal de commerce, plusieurs khans ou magasins, dont deux servent d'hôpitaux militaires; les consulats de France, d'Angleterre, d'Autriche, plusieurs mosquées, les églises ou chapelles , et les écoles des Arméniens schismatiques, des capucins et des missionnaires protestants, sont disséminés dans les faubourgs qui s'étendent au dehors de la ville à de grandes distances, particulièrement vers l'est. Le consulat de Russie a été transformé en caserne. Ces faubourgs, dont font partie les quartiers habités par les chrétiens, Européens, Grecs et Arméniens, se terminent presque tous par de nombreux cimetières appartenant aux diverses communautés, et qui, par l'absence d'arbres et de végétation quelconque, donnent à Erzeroum l'aspect triste et morne d'une vaste nécropole.
En 1828, les Turcs imaginèrent de défendre les approches de la place au moyen d'un large fossé,» creusé à une profondeur de 5 à 10 mètres au devant des faubourgs : comme on le pense, ce fossé ne fut d'aucune utilité contre les batteries de l'armée russe, qui
foudroyèrent la garnison de la citadelle des hauteurs de Top-Dagk, Afin d'éviter le retour d'un pareil échec, on s'occupe maintenant de fortifier cette éminence, ainsi que celle de Keramidlick, qui domine la ville du côté de l'ouest. Ces travaux et d'autres, qu'indiquent les lieux, suffiront pour faire d'Erzeroum la position militaire la plus importante de cette partie de l'Arménie. La vieille citadelle génoise de ffassan-Kaleh, située sur un rocher qui domina la fertile plaine de Passim, au pied du mont Taurus, est regardée par des observateurs compétents comme la clef d'Erzeroum, qu'eil® couvre vers la frontière. Elle n'est guère accessible que d'un seul1 côté, fermé par un bastion et des murailles crénelées. L'entrée* tournée vers la campagne, consiste en un chemin creux qui s'élèvn en colimaçon entre deux murs jusqu'au sommet du rocher, et qu'il serait facile de défendre. Au reste, depuis la levée du camp de cavalerie qui se trouvait posté avant l'hiver dans la plaine, à 200 mètres d'une source thermale sulfureuse, cette forteresse est dans un état d'abandon complet, et n'est habitée que par des oiseaux de proie.
En décembre dernier, la ligne d'opérations de l'armée ottomane se déployait du S.-E. au N.-0., en passant par Bajazid, Kogisman, Kars, Ani, Ardachkan, Tcherouksou et Batoum. Bajazid, formant l'extrémité méridionale de cette ligne, est situé à 30 kilomètres du point d'intersection des mines de la Turquie, de la Perse et de la Russie. La citadelle dont la tradition attribue la fondation au sultan Bajazet Ier et les ouvrages qui couronnent les hauteurs voisines pourraient, avec de bons approvisionnements, offrir une retraite inaccessible et un point d'attaque formidable au moment d'une guerre de montagne, pour laquelle les tribus du Kurdistan ont une aptitude toute particulière. Aussi les autorités turques avaient-elle jugé nécessaire d'augmenter la faible garnison de Bajazid d'un corps de troupes irrégulières, qui.versla fin de l'année 1854, s'élevait à 12,000 hommes. On ne peut mentionner que pour mémoire la petite bourgade de Kagis* man, perdue dans un pays sauvage, presque désert et dénué de toute ressource. Vient ensuite Kars, quartier général actuel de l'armée d'Anatolieetle point le plus susceptible dedéfense de toute la frontière turque. Cette ancienne résidence des rois d'Arménie, dont les armes (un lion et un tigre) décorent encore une des portes, et qui renfermait plusieurs vastes églises, aujourd'hui détruites ou converties en mosquées, ne compte plus que 4 ou 500 Arméniens schismatiques sur un chiffre total de 12,000 habitants. Comme toutes les villes d< ce pays, elle a une apparence de désolation difficile à décrire, et qui fait contraste avec sa situation pittoresque. Des maisons délabrées, couvertes en terre et dépourvues pour ai»** 4fre de toute ouvertutf
extérieure ; des rues tortueuses, sales, infectes, dont le vent balaie le sol en tourbillons de poussière; une population clair-semée, aux traits amaigris, aux vêtements e& haillons, tel est le spectacle qu'elle offre aux voyageurs. La citadelle, bâtie par Amurat III, occupe un rocher dont les flancs escarpés dominent, à une hauteur d'une centaine de mètres, le lit encaissé du Kars-Chai, torrent rapide qui l'entoure de deux côtés. Elle forme un polygone allongé et très-irrégulier; mais, à raison des circonstances dans lesquelles elle fut construite , sa force est du côté de la ville, tandis que du côté des plateaux, où les Russes établirent en 1828 leurs batteries, elle ne peut opposer qu'une faible résistance. Ses murs ont, du reste, été soigneusement réparés après la retraite des Russes, à la suite du traité d'Andrinople,
La ville elle-même est enveloppée à l'est et au sud d'une double enceinte formée d'une simple muraille extérieure et d'une seconde muraille crénelée, beaucoup plus forte et plus haute, flanquée de tours alternativement rondes et carrées. Tous ces ouvrages extérieurs portent encore les traces de l'assaut qui leur fut livré, le 20 juin 1828, par le général Paskewitsch, et n'ayant pas été remis en état comme la forteresse elle-même, seraient presque inutiles à la défense dans le cas d'une seconde attaque. On peut de même reconnaître, au sommet d'un des plateaux qui forment la rive opposée du torrent, les épauiements des batteries à l'aide desquelles le général russe prit à revers la citadelle de la ville, et l'enleva à ia suite d'un vigoureux assaut, au moment où un corps de 15,000 Turcs accourait pour porter secours à ses défenseurs. Les avantages et les dangers que présente la situation de Kars au point de vue de la guerre moderne se retrouvent à Ani, autre capitale des rois d'Arménie, dont les voyageurs ont souvent décrit les curieuses ruines. Bâtie sur une espèce de presqu'île entourée par deux ravins très-profonds, cette ville était défendue du côté du nord par un double rempart très-élevé, construit en pierres de taille et flanqué de tours rondes. Une colline formant l'extrémité méridionale de la péninsule offrait l'emplacement naturel d'une citadelle dont les fondations sont encore faciles à distinguer. Un pont en pierres, jeté sur le torrent de YÀrpatchai, au-dessous de la grande église, et aujourd'hui détruit, établissait une communication entre la ville et le plateau sur lequel s'élève actuellement un corps ae garde cosaque. L'Arpatchai sert, en effet, de limite entre les deuxempiressur ce point : comme son lit est presque à sec en été, il arrrve souvent que les cavaliers kurdes le franchissent de parc et d'autre, et se livrent à des escarmouches terminées par des coups de fusil.
La route qui conduit d'Erzeroum à Kars, de Kars à Ani, et de
cette dernière ville à Ardachkan, quoique tracée seulement par les bêtes de somme, est presque toujours carrossable dans la bonne saison : elle traverse une belle forêt de pins et de sapins, adossée au revers septentrional des contre-forts de la chaîne du Saghanlou- Bagh. Tout le pays compris dans le triangle dont Kars, Ani, Ardachkan seraien* les sommets, n'offre, du reste, que quelques misérables villages séparés par des intervalles considérables où l'on ne rencontre ni habitations ni traces de culture. Ardachkan, situé à trois journées de marche d'Ani, sur les bords de YArdachkantchai, rivière dans une île de laquelle les Turcs avaient posé un camp de 6,700 hommes, est une petite ville de 3,500 habitants. Elle occupe le penchant d'une colline dont la partie méridionale est bordée par des rochers inaccessibles; une citadelle en ruine se développe sur les bas-côtés de cette éminence, qu'il est question en ce moment de fortifier pour empêcher l'ennemi de s'y loger.
ïl reste à parler de Batoum et de Tchérouksou, autre village à l'embouchure de la rivière du même nom, à quatre ou cinq lieues du premier, sur les confins mêmes du territoire turc et des provinces transcaucasiennes russes. C'est sur ce point qu'était concentré le corps de Sélim-Pacha, destiné à agir contre FAbasie et l'Imérétie, et spécialement à opérer sa jonction avec l'aile gauche des Circassiens de Schamyl-Bey. Quoique les difficultés de ce terrain, trèsaccidenté, coupé de bois et de marécages, et privé de toute voie de communication, rendent à peu près inexécutable un projet de cette nature, Batoum n'en a pas moins une grande importance, à raison des facilités qu'il offrirait à un débarquement. Ce village occupe pour ainsi dire le sommet d'un angle presque droit formé par la côte de la mer Noire, qui, après avoir suivi la direction de l'est à l'ouest, s'infléchit brusquement dans le sens du sud au nord sur la longueur d'un demi-mille marin. Le mouillage présente un fond de vase ferme qui retient bien les ancres, et peut être considéré comme sûr par tous les vents, hormis ceux du nord et du nordouest, qui soufflent pendant l'hiver avec une force inouïe dans les parages de la mer Noire. La côte étant accore sur presque tous les points, et la profondeur de l'eau devant le village variant de 10 et 15 jusqu'à 40 brasses, des bâtiments d'un fort tonnage peuvent s'approcher à une très-petite distance de la terre, et y déposer des troupes avec autant de facilité que de promptitude. Seulement, comme les environs de Batoum sont presque inhabités et privés de toute culture, le corps qui serait expédié sur ce point dépendrait, pour son ravitaillement, des convois qui arriveraient par mer de Constantinople, et par terre d'Erzeroum. Ces derniers pourraient descendre par eau depuis Artwin. au moyen de petits bateaux qui
naviguent jusqu'à Batoum, sur la rivière qui passe par Baibourfc, Spireh et Artwin.
Nous avons cité tout à l'heure les tribus du Kurdistan. Ces montagnards, que la Russie a réussi il y a peu de temps à soulever et contre lesquels la Porte a eu à soutenir quelques rudes combats, terminés à son avantage, méritent une attention spéciale. Le Kurdistan, même en le circonscrivant dans les limites que lui donnent toutes nos cartes géographiques, n'est pas soumis aux lois d'un seul souverain. 11 est divisé en deux parties, dont Tune, la plus étendue, est comprise dans la Turquie d'Asie, et dont l'autre forme une province de l'empire persan. Le Kurdistan turc, tel que nous le définissons, renferme huit sandjaks ou provinces, dont les gouverneur! prennent ou s'arrogent le titre de pacha. Cependant, à l'exception du pachalik de Van, auquel il nomme, le sultan n'est guère que de nom souverain de cette grande contrée. Les Kurdes qui l'habitent se considèrent même si peu comme sujets de la Porte Ottomane, que la plupart d'entre eux n'ont pas voulu prendre l'habit ottoman -, ils proposent au gouvernement la nomination de leurs pachas et de leurs beys; mais quoiqu'ils les choisissent toujours dans la même famille, il est rare que l'élection n'occasionne pas beaucoup de troubles et même des combats sanglants. Les Kurdes se subdivisent en un grand nombre de hordes ou de tribus, dont les chefs reçoivent l'investiture du pacha ou du bey. — Le monarque persan n'exerce également que l'autorité de suzerain dans la partie du Kurdistan qui est comprise dans son empire. Le chef-lieu des Kurdes persans est Sinéh.
Ces peuples, soit qu'ils mènent une vie sédentaire ou qu'ils errent dans les campagnes, se prétendent issus des Mongols et des Surbeks, dont les irruptions ont si souvent troublé l'Asie. Mais la grandeur et la beauté de leurs yeux, leur nez aquiiin, la blancheur de leur teint, et l'élévation de leur taille, démentent cette origine tartare. Ils professent l'islamisme, et tous, sans même excepter ceux qui reconnaissent les lois du schah de Perse, sont de la secte d'Omar. Leur manière de se vêtir diffère de celle des Turcs, en ce que leurs habits sont plus légers, quoique à peu près de la même forme, qu'ils les recouvrent d'un grand manteau de poil de chèvre noir, et qu'au lieu d'un turban ou d'un fez ils portent un long bonnet de drap rouge, entouré d'un châle de soie rayé de couleurs tranchantes. Une infinité de glands en soie sont attachés à l'une des extrémités du bonnet et retombent fort bas sur les épaules. Cette coifîure leur sied bien. Ils se rasent la tête et portent des moustaches; les vieillards seuls laissent croître leur barbe. Les Kurdes excellent à manier la lance et à monter à cheval. La principale oc-
cupation des nomades consiste à élever des bœufs, des chèvres, des moutons et des abeilies. Aussi, dans la langue kurde, formée de l'arabe et du persan, et divisée en plusieurs dialectes, le mot moîl qui signifie biens, fortunes, richesses, sert-il plus spécialement à dé* signer des troupeaux.
Les exercices militaires sont pour les Kurdes le principal amusement. Ils aiment beaucoup les contes et ils composent des chansons qui ont pour sujet ou des amours, ou des combats, ou des événements mémorables et tragiques. Quoique simple, la musique des Kurdes n'est pas entièrement dépourvue d'art. Elle est expressive et mélancolique. Le chanteur prolonge, en les modulant, des sons monotones; il articule quelques mots qu'il entrecoupe de soupirs, de sanglots; il verse des pleurs et finit par pousser des cris lamentables. On estime la justesse et la douceur de la voix beaucoup moins que son étendue, et, pour faire l'éloge d'un chanteur, les Kurdes disent qu'on l'entend d'un parasange (quatre lieues 1/2). A la vérité le chant est pour eux, lorsqu'ils errent dans les montagnes*, un moyen de faire reconnaître le point où ils se trouvent placés. Ils sont très-enclins au vol. Peut-être ce penchant est-il une des causes qui les portent à errer sans cesse. Les autres motifs de leur goût pour la vie vagabonde sont ou le voisinage d'un horde ennemie, ou le manque de pâturages, ou la rigueur de la saison. L'hiver ils vont chercher un asile sous le toit du laboureur, à qui pendant l'été ils ont enlevé uûe partie de ses récoltes. Pressés par le besoin, d'indépendants et de farouches qu'ils étaient, ils vivent souples et soumis, et vivent d'assez bon accord avec leurs hôtes. A l'approche du printemps, les Kurdes reprennent le genre de vie qui leur est propre.
Ordinairement les lieux qu'ils choisissent pour asseoir leur camp sont des prairies agréables situées au bord de quelque ruisseau. Leurs tentes, qu'ils préfèrent aux habitations les plus fastueuses des villes, sont composées d'un tissu de laine noire et grossière, et ont très-peu d'élévation. Ils les entourent d'une claie de roseaux, en dedans de laquelle ils placent leurs bagages et souvent ce qu'ils ont pris aux caravanes. Cette sorte de clôture est très-légère et trèsfacile à transporter. On l'emploie aussi à séparer l'habitation des hommes de celle des femmes, et à faire des parcs pour les troupeaux. Un trou de quelques pieds de diamètre et de profondeur, servant de four et de cuisine, est creusé au milieu de chaque tente, qui, au moindre vent, est remplie de fumée, inconvénient assez grave, mais auquel les hommes, les femmes et les enfants sont habitués. Les chevaux sont attachés à des piquets plantés hors de l'enceinte et on les tient presque toujours sellés ; en général tout est disposé
pour qu'on puisse plier bagage en un instant. Tout l'établissement coûte cà peine un jour de travail.
Les peuples qui se livrent le plus au vol et au brigandage, sont souvent aussi ceux qui remplissent le plus rigoureusement les devoirs de l'hospitalité, et c'est ce qui fait qu'un voyageur expérimenté redoute surtout, en Orient, les contrées où cette vertu est le plus en honneur. Les Kurdes chez eux sont très-hospitaliers. Un étranger arrive-t-il dans la tribu, des cavaliers s'empressent d'aller à sa rencontre : « Sois le bienvenu, lui disent-ils, c'est chez toimême que nous allons te recevoir. Cette heure nous est douce ; puisse-t-elle t'être propice ! » On le conduit à la tente du vieillard le plus riche et le plus considéré : « Enfants, dit le vieillard, ayez soin de notre hôte ; l'étranger est un présent de Dieu. Que rien ne lui manque ni à ses gens. Songez aussi aux montures, ce sont les vaisseaux du désert ; et toi, voyageur, sois le bienvenu; tu es ici parmi les tiens ; que le contentement que tu éprouveras soit pour nous le gage des bénédictions du ciel. Si tu passes avec nous quelques heures agréables, nous serons plus heureux que toi-même. » Les femmes s'empressent de préparer son repas. Tandis que les unes pétrissent à la hâte une farine grossière, les autres vont chercher du miel et du laitage, elles étendent sur la terre des tapis, ouvrage de leurs mains.
Le teint animé, l'air enjoué et gracieux des femmes kurdes dans leur jeunesse, pourraient les faire passer pour des nymphes de montagnes ; mais bientôt elles deviennent des amazones, suivent leurs maris dans toutes leurs courses, et leur figure est promptement fanée par les fatigues d'une vie errante. Leurs attraits brillent de toute leur fraîcheur de 15 à 20 ans, et sont déjà sur leur déclin à 25. Constamment à cheval, elles défient leurs maris pour la hardiesse et la rapidité de leur course ; peu de chevaux ainsi montés pourraient le disputer à ceux du Kurdistan 7 pour Ja vitesse avec laquelle ils montent et descendent les collines les plus escarpées. Les Kurdes croient qu'il n'y a que les Russes qui soient en état de conquérir leur pays, et ils prétendent que cette conquête a été prédite à leurs pères depuis longtemps. Les Russes, les Français et Vs Anglais sont les seules nations de l'Europe dont ils aient appris l'existence; encore avant la guerre d'Orient les Anglais ne leur îtaient-ils connus que par quelques personnes de cette nation qui Dnt été à Bagdad. Quant aux Français, ils sont en grand renom dans le pays, depuis l'expédition d'Egypte.
Les tribus circassiennes, kabardanes, tchetchènes, lesghiennes et ossetiennes occupent les versants nord du Caucase, depuis les arêtes les plus élevées de cette chaîne de montagnes jusqu'aux rives du
Kouban et du Terek. Autrefois, les grandes familles des Tcherkesses, des Abases, confondues avec celles des Tatares-Nogals, s'étendaient plus au nord ; elles peuplaient même une grande partie de la Crimée et du pays occupé aujourd'hui par les Cosaques de la mer Noire. Ce ne fut qu'après le carnage fait, au nom de Catherine H, par les deux Potemkin, qu'elles passèrent le Kouban, gagnèrent les montagnes, où elles se sont maintenues jusqu'ici hors des atteintes des Russes. Et ceux-ci, pour se garantir de leurs incursions et de leur implacable haine,' établirent en 1786, le long du Kouban et du Terek, une ligne de forteresses, de fortins, de redoutes, de casernes fortifiées et de postes d'observation sur le parcours sinueux des deux fleuves, d'une étendue de plus de 2100 lieues. Ces postes sont reliés entre eux par un chemin carrossable et assez mal entretenu, et pour rendre impossible, ou tout au moins fort difficile, le passage de ces fleuves, les Russes ont fait sauter les ponts et n'en ont conservé que trois, regardés comme stratégiques. La construction de tous ces postes est invariablement la même : un carré entouré d'un fossé profond de trois ou quatre mètres, large de six à huit, une double haie faite avec des perches enlacées de roseaux ou de branchages et comblées de terre ; la porte est en bois très-solide. Cela suffit pour se défendre contre des gens qui n'ont pas d'artillerie. Au milieu du carré sont des cabanes en clayonnages où couchent pêle-mêle les hommes, les chevaux et les bestiaux. Chaque redoute, si petite qu'elle soit, est toujours armée d'un vieux canon en fer. Indépendamment de ces postes les Russes ont établi, ainsi que nous le disions tout à l'heure à propos des Circassiens, de distance en distance, et très-r approchées les unes des autres, des huttes en feuillage et en joncs sur des perchoirs faits comme ceux des douaniers napolitains et des pêcheurs du Bosphore ; ils les placent de préférence sur le sommet des tumulus. De là il est difficile de ne pas voir passer les Tcherkesses. Puis, entre ces sentinelles perchées si haut, on a encore posé des poteaux surmontés d'un brandon de paille ou de fanes de roseaux secs, enduits de goudron ou de graisse, que l'on allume dès que les Circassiens ont forcé quelques points. Ce signal est répété de proche en proche avec une rapidité télégraphique, et les postes les plus voisins accourent au secours de celui qui est menacé ; une rencontre a lieu, et il est rare que les Cosaques ne soient pas battus et obligés de se retrancher dans leurs fortins et de recourir au canon.
Cette ligne ne comprend pas moins de quatre cents et quelques postes. Quelques-uns sont devenus par la suite des villes importantes. Stavropol, Alexandroff, Giorghiefsk, E hâter inogr ad, Mozdoc et quelques autres forment le centre et sont elles-mêmes garanties
par plusieurs rayons d'autres redoutes et postes fortifiés, dont la nomenclature exigerait un volume. La défense en est confiée à plusieurs divisions de Cosaques que le gouvernement russe fait relever tous les trois ans. Ces divisions sont réparties par vingt, trente, quarante, cent, deux cents hommes> plus ou moins, selon l'importance des lieux à surveiller. L'état-major seul est payé; les hommes ne reçoivent que du gruau et doivent se livrer à des travaux d'agriculture, élever des bestiaux, etc. Les stations désignées pour le service de la poste doivent renfermer un certain nombre de chevaux et d'hommes toujours armés et prêts à escorter les voyageurs. Chaque escorte se compose ordinairement de cinq ou six hommes et plus, selon l'imminence du danger ou l'importance du personnage qui passe. Le chef du poste est toujours le seul juge de l'opportunité du passage. Le postillon est tantôt un Cosaque à large face bourgeonneuse, à longue barbe, la tête hérissée d'une chevelure plantureuse et inextricable, tantôt un Kalmouk efflanqué, sans barbe ni cheveux, et n'ayant pour toute coiffure qu'une calotte en coton bariolé. Ces postillons portent tous à la main un knout dont ils ne se servent jamais et une queue de vache pour chasser les cousins. Ces insectes sont en si grand nombre aux approches des marais et dans les roselières, que, vers la tombée du jour, ils s'élèvent en épais nuages, d'où le voyageur ne sort que la figure et les mains couvertes de piqûres. L'endroit le plus dangereux de la ligne à passer est entre le fort de Kurck, à la naissance du delta du Kouban? et Ekaterinodar, capitale des Cosaques de la mer Noire. La route passe sur des bas-fonds inondés par le fleuve, et couverts, sur une étendue de plus de vingt lieues, de roselières dont les tiges dépassent souvent vingt-cinq pieds de hauteur. Les Tcherkesses s'y cachent le jour, passent par des sentiers presque impraticables, traversent les gués connus d'eux seuls, traversent le Kouban, et vont piller les stanitza des Cosaques et surprendre les stations des postes. Les Russes ont vainement essayé de prévenir ces incursions en éle vant ces hauts perchoirs dont nous venons de parler, et d'où i dominent assez bien les roselières pendant le jour; mais ils doivent les abandonner la nuit, ou dans les temps de brouillard, de crainte d'être enlevés. Ekaterinodar est bâtie à la sortie de cette forêt de roseaux et dans un enfoncement marécageux ; trois ou quatre cents huttes composent la ville ; elles sont toutes séparées les unes des autres par des jardins et des prairies : les bestiaux paissent dans les rues et sur les places. Une église orthodoxe et une caserne sont bâties en pierre grisâtre. Les faubourgs donnent sur le steppe, dont la mince couche de terre végétale est assez fertile. Les Tcherkesses viennent échanger à Ehaterinodar des boi§ de construction, du
miel, de la cire, contre du sel et des fers, du plomb et de la poudre, que les Cosaques leur donnent en contrebande.
Suite de l'expédition dans la mer d'Azof. — Importance des événements accomplis. — Mouvements des flottes alliées dans les mers du Nord. — Prises de navire» ennemis. — Les défenses de Cronstadt. — Machines infernales des Russes - — ■ Violation du drapeau parlementaire des alliés. — - Combat du 7 juin; assaut, infructueux du 18.
Apres la prise de Kertch et d'ïénikalé, les commandants en chef des flottes alliées avaient fait entrer dans la mer d'Azof une escadrille de canonnières et d'avisos à vapeur, avec ordre de donner la chasse aux navires en grand nombre qui s'y trouvaient encore. Cette première croisière eut un succès complet : plus de cent navires de commerce furent détruits ou capturés, tandis que les Russes brûlèrent, sans essayer aucune défense, leurs derniers navires de guerre à vapeur. Ces résultats atteints, on jugea indispensable d'entrer dans le golfe d'Azof, situé à l'extrémité N. E. de la mer de ce nom, et de s'avancer jusqu'à l'embouchure du Don, contrée importante et riche, dans laquelle l'ennemi espérait que jamais les alliés ne pourraient pénétrer. Le peu de profondeur de l'eau, dans toute cette région, ne permettait pas aux canonnières elles-mêmes s'avancer assez loin :les amiraux décidèrentd'y envoyer les grandes embarcations des vaisseaux armées en guerre. Le 1er juin, dans la matinée, l'escadrille française composée des six bâtiments à vapeur suivants : le Lucifer, commandant Béral de Sédaiges; la Mégère, commandant Devoulx ; le Brandon, cammandant Cloué ; le Fulton, commandant Le Bris ; le Dauphin, commandant de Robillard, et la Mouette, corn* mandant Lallement, partie d'ïénikalé remorquant les chaloupes et les grands canots de la flotte frnçaise, placés, pour cette expédition, sous le commandement particulier du capitaine de frégate Lej eu ne, sous-chef d'état-major de l'amiral Bruat. Le commandement supérieur de l'expédition française fut donné à M. Béral de Sédaiges, le plus ancien des capitaines de frégate. Quatre vapeurs anglais partirent en même temps pour conduire les embarcations des vaisseaux de la même nation à l'escadrille anglaise qui, sous les ordres du capitaine de vaisseau Lyons , commandant de la Miranda, continuait
de croiser à l'entrée du golfe d'Azof. Dans la nuit, la brise fraîchit du N.-E. et retarda un peu la marche de la division. Le 2, à la naissance du jour, elle était en vue des terres qui s'étendent de Petroskoi à Zéléna. Elle longea la côte, et bientôt elle entra dans le golfe. A une heure elle passa devant Mariapol et à huit heures du soir elle ralliait la flottille anglaise à son mouillage, à 12 milles environ avant d'arriver à Taganrog. Fondée par Pierre-le-Grand en 1706, cette ville fut détruite en 1711 en vertu du traité du Pruth, et reconstruite en 1769. Elle a, depuis cette époque, toujours progressé et acquis une importance considérable. Elle est située à environ 20 milles de l'embouchure du Don, et reçoit tout le cabotage de ce fleuve immense, une des grandes artères de la Russie.
Le 3 juin, à la pointe du jour, les vapeurs français et anglais du plus faible tirant d'eau quittèrent le mouillage et s'avancèrent sur Taganrog . L'eau diminuant d'une manière sensible à mesure qu'on approchait de la ville, et ne présentant plus, après une heure de marche, qu'un fond de 11 à 12 pieds , plusieurs navires furent obligés de rester en arrière. Cinq vapeurs purent seuls continuer en naviguant à travers la vase et mouillèrent à bonne portée de canon devant la partie ouest de la ville. Ce sont dans l'escadre française , le Dauphin et la Mouette , et, dans l'escadre anglaise , la magnifique canonnière Recruit qui, malgré son formidable armement de quatre pièces de 68 et dj deux pièces de 32 , ne cale que 7 pieds d'eau , la Mina et le Danube.
A huit heures, le Dauphin, portant le commandant supérieur français M. Béral de Sédaiges, et le Recruit, monté par le commandant supérieur anglais, arborèrent le pavillon parlementaire. En même temps, deux embarcations légères se détachant de ces navires se dirigèrent côte à côte vers la terre. Elles accostèrent à l'extrémité du magnifique môle de Taganrog. La population entière accourut sur les hauteurs qui couronnent la ville, tandis que quelques Cosaques à cheval vinrent reconnaître le pavillon parlementaire. Bientôt un attelage amena un aide de camp du gouverneur, auquel les officiers parlementaires posèrent les conditions suivantes: 1° La ville sera livrée aux mains des armées alliées, pour que tout ce qui appariient au gouvernement, et surtout tout ce qui est munition ou denrée de guerre, soit détruit; 2° la troupe se retirera à deux lieues de la ville, et les habitants devront, à leur gré, ou se renfermer €hez eux, ou sortir de la ville ; mais personne ne pourra circuler dans les rues pendant toute la durée de l'occupation ; 3° quelques «officiers supérieurs accompagneront les officiers des nations alliées <cliargés de l'exécution des conditions précédentes, et répondront, sur leur tête, de toute marque ou tenlative de trahison ; 4° à ce prix
les alliés s'engagent à épargner la ville, à protéger les habitants et leurs propriétés particulières; 5° une heure est donnée pour répondre par oui ou par non. Au bout de cinquante-cinq minutes, l'aide de camp du gouverneur revint, portant cette réponse: « 11 y a des troupes dans la ville; elles ne peuvent pas se retirer sans combattre. » Les officiers parlementaires se retirèrent pour aller porter cette réponse à leurs chefs respectifs. Aussitôt, la longue ligne des embarcations armées en guerre s:ébranla et défila en colonne à portée de pistolet devant les magnifiques quais s'étendant sur une longueur de plus d'un mille du môle à l'arsenal. Les chaloupes de tête arrivèrent sur ce dernier point, et toute la ligne, venant à la fois sur la gauche, se présenta de front devant la ville. Le feu s'ouvrit, et la longue et double rangée des magasins de l'entrepôt fut, en quelques instants, inondée d'une pluie d'obus et de fusées à la Congrève. Le tir remarquable des alliés ne tarda pas à produire son effet : des colonnes de fumée partant des différents points attaqués indiquaient que l'incendie commençait à s'allumer. Peu d'instants après les vastes constructions de la douane sont en flammes et l'arsenal n'est plus qu'un immense bûcher. A ce moment, l'ennemi donne signe de vie. Deux bataillons défilent sur les falaises où sont bâtis les plus beaux hôtels de la ville, et se répandent en tirailleurs dans les maisons et dans les jardins, au risque d'attirer sur ces propriétés privées, qu'ils ne peuvent garantir, les malheurs de la guerre. Le feu des alliés se dirige alors sur ce point; leurs obus et leur mousqueterie fouillent incessamment tous les lieux où apparaissent quelques soldats bientôt mis en fuite. En même temps, les ordres les plus formels sont donnés pour qu'on épargne dix ou douze grands bâtiments situés sur la pointe qui domine le môle ; ils ont tous arboré le pavillon noir, qui indique la présence des hôpitaux ou des établissements de bienfaisance. Les églises sont aussi très-scrupuleusement respectées.
L'incendie mis aux magasins et aux établissements du gouvernement russe par les obus paraissant incomplet , les commandants se décidèrent à jeter à terre deux pelotons d'attaque protégés par les chaloupes, qui se rapprochèrent du quai avec leurs pièces chargées à mitraille; en un instant, tout fut terminé, et les chaloupes s'éloignèrent, laissant l'arsenal et tous les bâtiments qui en dépendent convertis en un monceau de cendres. Les magasins publics qu'on venait de détruire contenaient principalement du blé, du vin, de l'huile, des effets d'habillement pour les troupes. A quatre heures, les embarcations se retirèrent et rejoignirent les canonnières, qui les prirent à la remorque pour se rendre au mouillage de la matinée.
L'attaque de Taganrog a été une mesure de guerre indispensable; Les alliés ont épargné volontairement et dans un but d'humanité les propriétés particulières; ils n'ont tiré que sur celles où les soldats ennemis s'étaient embusqués pour combattre. Taganrog est une ville d'environ 20 à 25,000 âmes. L'aspect en est très -gracieux, surtout du côté de l'est, où s'étendent de magnifiques quais dominés par une falaise continue sur laquelle s'élèvent de charmantes habitations entourées de jardins. Elle possède de nombreuses églises, dont les clochers monumentaux, surmontés d'une coupole verte, s'élèvent au-dessus de la ville, et de nombreux hôpitaux habités en ce moment par des blessés de Sébastopol, dont les moindres villages de tout le pays sont aujourd'hui remplis.
Le A juin au matin, l'escadrille partit pour se rendre à Mariapol, où elle arriva à six heures du soir. Mariapol, bien moins considérable que Taganrog, ne compte pas plus de 8 à 40,000 âmes. Elle fait un grand commerce de blé. On y voit deux rues larges et bordées de grandes maisons. Elle est construite sur les coteaux qui dominent la mer; une rivière la tourne du côté de l'est et l'environne de marécages. Une belle jetée conduit de la mer au bas de la ville. C'est là qu'on embarque les grains. La ville entière n'est qu'un grenier. Outre les grands bâtiments destinés à recevoir le blé, chaque maison est elle-même, en partie, pleine de grains. Le 5 au matin, les officiers parlementaires s'étant rendus à terre, les habitants hissèrent le drapeau blanc, et affirmèrent que, depuis la veille, toutes les autorités civiles et militaires avaient fui, et que 5 à 600 Cosaques avaient évacué la ville pour aller camper à 10 verstes dans l'intérieur. Le consul d'Autriche se présenta et demanda que la ville fût épargnée. On ne brûla que les édifices et les magasins appartenant au gouvernement russe. On se retira à midi. Une partie des bâtiments revint à Kertch; l'autre attaqua Gheisk et Temriouk sur la côte sud-est. Les gouverneurs de ces deux places se rendirent sans résistance, et sur ce point encore furent détruites toutes les ressources du pays.
Pour terminer le récit des opérations de la mer d'Azof, nous allons résumer les rapports du capitaine Edmund Lyons, commandant l'escadrille anglaise à vapeur. « Le 26 mai, dit le capitaine, nous mouillâmes en vue du phare situé sur la pointe de terre, à Berdianks, dans une position qui commandait le port, la plage et un grand nombre de navires marchands. J'envoyai ensuite les bateaux des escadres qui sont sous les ordres du commandant Sherard Osborn, accompagnés des chaloupes des vaisseaux français pour détruire ces navires, et d'autres qui étaient à quatre milles environ en vue, ainsi qu'un dépôt. Tout cela fut accompli de nuit.
Pendant ce temps, les vapeurs des deux escadres poursuivaient et détruisaient des bâtiments dans d'autres directions. Le 27, au point du jour, j'appareillai avec les vaisseaux sous mes ordres, accompagné des quatre vapeurs français, et je fis mouiller en vue de la Tille de Berdianks la Miranda eï les canonnières dans une position qui commandait complètement la ville et la plage. Là, nous trouvâmes échoués, brûlés à fleur d'eau et abandonnés, les quatre vapeurs de guerre qui s'étaient échappés de Kertch, sous le commandement du contre-amiral Wolff. Je fis débarquer les troupes légères et les soldats de marine de l'escadre sous les ordres du commandant Lambert, du Curlew, en compagnie des troupes des navires français, avec ordre de détruire toute la marine et les approvisionnements du gouvernement, mais de respecter les propriétés privées. Tout fut exécuté sans obstacle, bien que nous eussions appris que 800 Cosaques, avec des canons, occupaient Petroskoi, à 5 milles de distance. Plusieurs navires furent détruits ainsi que des approvisionnements de blé, qu'on estime à 50,000 livres. On sauva aussi, après la destruction d'un des bateaux à vapeur russes, un canon de 8 pouces, du poids de 62 quintaux. Les embarcations rejoignirent , aussitôt la flottille, qui avait appareillé pour se rendre à Arabat; je détachai en même temps le Swallow et le Wrangler pour Genitschi, afin de garder l'entrée de la mer Putride, et le Curlew, avec ordre de croiser entre le ban de Krivaïa et l'île de Sable, afin d'empêcher que les navires ne pussent nous échapper et remonter le Don. Le 28 au matin, nous arrivâmes devant Arabat, et nous attaquâmes le fort (armé de 30 canons) ; le feu durait depuis une heure et demie, quand une bombe tomba sur le magasin à poudre ennemi ; les navires, ayant reçu l'ordre de se tenir à portée de bombe et étant bien manœuvres, n'ont éprouvé qu'un seul accident, la blessure légère du premier mécanicien de la Medina par un éclat de bois. L'ennemi doit avoir perdu beaucoup de monde, à en juger parla précision avec laquelle les bombes éclataient dans ses ouvrages, indépendamment des ravages causés par l'explosion. Je suis arrivé devant Genitschi hier au soir, à la nuit, avec les bâtiments de Sa Majesté sous mes ordres, et j'ai rallié le Swalow et le Wrangler, qui avaient déjà détruit ou capturé tous les navires en dehors du détroit de Genitschi ; mais un très-grand nombre avaient dépassé le détroit, qui n'a que 50 yards de longueur, et qui est commandé par les basses falaises sur lesquelles la ville est bâtie; ils étaient à l'encre sous les falaises. A six heures du matin, j'ai envoyé le commandant Crawford, avec un drapeau parlementaire, afin de demander que l'on me livrât tous ces navires et les immenses approvisionnements de blé pour fournitures à l'armée de Crimée,
ainsi que tout ce qui appartenait au gouverneur. Je déclarai que 9 Ton souscrivait à ces conditions, j'épargnerais la ville et je respec terais les propriétés particulières. Dans le cas contraire, il fallait que les habitants évacuassent immédiatement la ville. Le commandant Crawfort a rencontré un officier qui paraissait être d'un liaut grade et qui a refusé d'accéder à ces conditions, déclarant que toute tentative pour dqjparquer ou pour détruire les navires rencontrerait de la résistance. L'ennemi, à ce moment, avait 6 pièces de campagne en position et 200 hommes environ, et, du haut des mâts, l'on apercevait derrière la ville un bataillon d'infanterie, ©utre les Cosaques. J'accordai jusqu'à neuf heures de réflexion, et, lie recevant pas de réponse, je fis abaisser le pavillon parlementaire et je fis approcher le plus possible les bateaux à vapeur de la ville et du passage dans la mer Putride, autant que la profondeur de l'eau le pouvait permettre. Il ne fut possible d'approcher qu'à une très-grande portée. Voyant que, si l'ennemi, qui avait retiré ses canons, les replaçait de manière à commander le passage, et s'il disposait de la même manière son infanterie, il serait impossible à nos embarcations de détruire les navires marchands, j'ordonnai le bombardement de la ville, qui se fît si bien, que les embarcations passèrent et incendièrent 73 navires et les magasins de blé. Le lieutenant Mackensie fit cette opération avec habileté.
«Le vent ayant changé deux heures après le retour de nos embarcations , quelques approvisionnements de blé ne prirent pas feu : comme il était de la plus haute importance d'achever l'œuvre com mencée pour couper les vivres aux armées russes en Crimée , j'envoyai de nouveau les embarcations ou chaloupes. Les bâtiments rouvrirent le feu contre la place et les chaloupes partirent. Le lieutenant Cécil Buckley , de la Miranda , le lieutenant Hugh Burgoynes de la Wallow , et M. John Roberts , canonnier de Y Ardent , offrant de débarquer pour mettre le feu aux magasins de blé, j'acceptai leur offre : ils accomplirent cette périlleuse opération , échappant avec peine aux Cosaques qui avaient coupé la retraite à leurs chaloupes. Le lieutenant Mackenzie, pendant ce temps, brûlait le reste des navires marchands malgré le feu des quatre pièces et de la mousqueterie. Toutes les embarcations étaient revenues , touchées par quelques boulets; un seul homme avait été légèrement blessé. Le lieutenant Mackenzie parle avec éloge delà bravoure et du sang-froid des hommes qu'il avait sous ses ordres. Depuis que l'escadre est entrée dans la mer d'Azof (il y a quatre jours), l'ennemi a perdu 4 bateaux à vapeur de guerre , 246 bâtiments marchands et des magasins de blé et de farine de la valeur d'au moins 150,000 liv. st.» Le bourg de Yenitschi est situé sur le détroit de ce nom, sur la pointe de Berut-
ehi , formée par le dernier plateau du steppe de Tauride, à l'embouchure de la Touka. Le détroit de Yenitschi sépare la Tauride de la pointe septentrionale de l'étroite langue de terre appelée la flèche d'Arabat ; c'est par lui que le Sivach ou mer Putride (le Palus Mœtidesdes anciens ) communique avec la mer d'Azof. Il est large d'environ 420 mètres , et assez profond , quoique encombré sur certains points par les atterrissements que produit , à quelques époques de l'année , le ralentissement des courants du Sivach. La rade de Yenitschi est très-bonne , et présente en moyenne 18 à 20 pieds d'eau sur un fond de vase ; on y mouille d'ordinaire à l'entrée d'un golfe profondément avancé dans la côte. Il passait pour impraticable; du moins le Guide maritime de M. J. Corréard,, si exact et si minutieux , le désigne comme tel ; les cartes russes de la mer d'Azof du lieutenant Boudischef et du capitaine Mangonari n'en indiquent pas les sondages ; la destruction de Yenitschi est donc pour la flottille alliée un succès scientifique autant qu'un fait d'armes glorieux. On doit le considérer en même temps comme un sinistre pour l'armée russe , dont les ressources alimentaires sont complètement anéanties, et ne peuvent être remplacées que parla voie très-longue et rarement praticable de Pérécop.
On se disposait à attaquer Anapa, lorsqu'on apprit que cette ville importante avait été subitement évacuée par les Russes et occupée par les Gircassiens. Yoici la dépêche adressée à ce sujet au ministre de la marine par l'amiral Bruat: « J'ai déjà eu l'honneur d'informer Votre Excellence qu'aussitôt après avoir reçu la nouvelle de l'évacuation d'Anapa par les Russes , j'avais envoyé sur les lieux le contre-amiral Charner avec le Napoléon et le Primauguet , pendant que l'amiral Lyons expédiait le contre-amiral Stewart avec ÏEannibal . le Highflyer et le Spitfire. M. l'amiral Lyons m'a proposé de nous rendre ensemble avec nos autres vaisseaux devant Anapa , et il a été convenu que nous partirions le 13 juin pour jeter l'ancre sur cette rade et rentrer ensuite à Kamiesch. La santé du général Brown , légèrement altérée par les fatigues de ces derniers jours, a obligé l'amiral Lyons à différer son départ; mais il m'a suivi le lendemain , et j'ai vu ses vaisseaux arriver à Anapa au moment où j'appareillais moi-même pour Kamiesch. Nous avons laissé à lénikaîé une forte garnison turque, à laquelle il a été décidé qu'on adjoindrait un régiment français et un régiment anglais , afin de hâter l'achèvement des travaux entrepris au camp de Saint-Paul. Ces forces soutenues par les navires à vapeur qui stationneront constamment dans le détroit, sont en état de repousser les Russes s'ils tendaient, sur cette extrémité de la presqu'île, un retour offensif. Depuis que j'ai visité Anapa , je m'explique la nécessité où s'a**
trouvée la garnison russe d'évacuer cette place. Ànapa était sans doute à l'abri d'un coup de main, et ses fortifications présentaient un fossé profond 3 une escarpe élevée et en bon état , des parapets très-bien entretenus et maintenus par un excellent clayonnage , 94 pièces de canon et ik mortiers; mais il n'existe dans la place que des puits d'eau saumâtre, et la garnison, une fois investie , eût été incapable, par ce seul fait, de prolonger sa résistance. Le succès d'une attaque dirigée contre cette forteresse était donc certain, du moment qu'on y pouvait faire concourir l'armée et la marine. Les Russes rfont laissé entre nos mains que des ruines. Bien que leur évacuation ait été accomplie à la hâte > ils ont brisé la plupart de leurs affûts, cassé les tourillons de 79 bouches à feu, fait sauter la majeure partie de leurs magasins à poudre, incendié leurs casernes, et pratiqué dans la muraille , à laide de la mine, cinq brèches considérables. Je pense qu'ils ont voulu se ménager les moyens de rentrer facilement en possession d'Anapa quand les circonstances deviendraient plus favorables. En ce moment , la place est occupée par des soldats turcs et des cavaliers tunisiens. Sefer-Pacha, envoyé par le général en chef de l'armée d'Asie, Mustapha-Pacha, a vu son autorité immédiatement reconnue par les chefs circassiens. L'empressement de cette soumission s'explique aisément : Sefer-Pacha est lui-même un chef circassien ; il s'est fait autrefois remarquer par l'énergie de la résistance qu'il a opposée au progrès des Russes. Lorsqu'en 1829 le traité d'Andrinople céda difinitivement aux Russes les forteresses d'Anapa et de Soudjak-Kalé, Sefer-Pacha se retira à Constantinople. Des réclamations de l'ambassadeur russe le firent exiler à Andrinople , d'où il ne fut rappelé qu'à l'occasion de la guerre actuelle. Son souvenir était resté vivant dans les montagnes des Tcherkesses , et la déférence que nous lui avons vu témoigner par les chefs circassiens ne laisse aucun doute sur la haute . influence qu'il peut exercer au profit de la politique ottomane... »
11 n'entrait pas dans le plan des alliés de conserver Kertch ; les fortifications de cette ville ont été détruites et ses canons jetés à la mer; elle a été ensuite évacuée par les habitants et un incendie l'a réduite en cendres ; il en a été de même d'Arabat. On a démoli les fortifications d'Anapa et l'on en a emporté 200 canons ainsi que les munitions avec lesquelles les Russes eussent pu soutenir le siège pendant deux ans. Les Circassiens ont pillé la ville; mais les habitants, en suivant les troupes russes dans leur retraite , en avaient emporté les objets les plus précieux. Toutes les autres places dont la destruction s'est trouvée nécessaire pour le succès des opérations des troupes alliées ont été rasées. c< Prenez une carte du théâtre de la guerre, dit un correspondant, et vous comprendrez la position ;
tous reconnaîtrez alors aisément que par la possession des batteries de Saint-Paul et d'Ak-Bouroun , d'une part , d'Iénikalé et delà pointe de Cheska, qui se trouve sur la côte d'Asie , de l'autre, nous avons conquis une nouvelle mer jusqu'ici hermétiquement fermée pour nous.
Or, cette mer, elle est aujourd'hui à nous seuls, et, aux yeux ébahis des riverains, le pavillon russe a disparu pour faire place aux pavillons de la France et de l'Angleterre. Il y avait ici cinq ou six cents navires moscovites; il n'en reste plus que quelques-uns à peine, et chaque jour nos canonnières, nos embarcations armées en guerre, les traquent, les dénichent dans les coins et recoins de ce grand lac, où nous naviguons comme dans la Méditerranée. Ainsi, toutes les richesses, toutes les ressources de cette mer, à laquelle est attaché le sort et la subsistance de la Crimée, sont désormais aux alliés. Encore les pertes matérielles que nous avons fait subir ici aux Russes ne sont-elles rien si on les compare au préjudice immense qui résulte pour eux de l'interruption de leurs communications avec la Crimée. Tous les points de la péninsule, baignés par les eaux de l'Azof, sont accessibles à nos bâtiments; ils sont incessamment visités par eux. Les Russes n'ont donc plus que Pérékop pour faire parvenir à Sébastopol leurs renforts et leurs ravitaillements. Tels ont été les résultats considérables de notre heureuse prise de possession de la mer d'Azof ; et ces résultats l'Angleterre et la France lès doivent surtout à leurs marines.
Ce n'est pas seulement dans la mer Noire que les Russes ont aujourd'hui à se défendre, c'est aussi dans la mer Blanche et dans la Baltique. Le télégraphe de Copenhague signale, en effet, à la date du 25 juin qu'une escadre alliée, composée de quatre navires , est entrée dans la mer Blanche, se dirigeant sur Archangel. Puis, on écrit de Hambourg, qu'une quatrième division de bâtiments de guerre anglais va arriver incessamment dans la Baltique, et rejoindre les escadres alliées; elle se composera principalement de chaloupes canonnières et de navires auxquels leur faible tirant d'eau permettra d'aborder de plus près les fortifications ennemies. Alors seulement commenceront les grandes opérations danc les golfes de Bothnie et de Finlande. A la même date, douze nouvelles prises faites par l'escadre de l'amiral Dundas jettent l'ancre devant Elseneur, accompagnées de la corvette Geyser, qui les conduit en Angleterre. Parmi ces prises, sept naviguaient sous pavillon mecklembourgeois, quatre sous pavillon danois, et une sous pavillon du Holstein. En voici les noms : Navires mecklembourgeois : Betty et Paul-Frederik, avec un chargement de seigle et de chanvre ; MecMembourg. Balance, Johanne, Emilia, Avion. Navires danois :
Dania, Otto-et-Oluf, Anna- Christine, Freden, avec des chargements de grains et chanvre. Navire holsteinois : Benedict, avec un chargement de grains, lin et chanvre. Deux de ces bâtiments restent, sous caution, à Elseneur. Les autres partent avec le Geyser pour l'Angleterre. Les escadres se portèrent ensuite devant Cronstadt et une reconnaissance fut faite par l'amiral Dundas, accompagné de l'amiral Seymour, à bord du vapeur d'exploration le Merlin. Pout se garantir d'une surprise, ils s'étaient fait accompagner dans leur expédition par le Dragon, capitaine H. Stewart, et le Bulldog, commandant Gordon. Quoiqu'ils se fussent approchés tout près des batteries et y fussent restés près de trois heures, les Russes les ont, pendant tout ce temps, regardés tranquillement et semblaient parfaitement indifférent?^ Comme tous les vaisseaux dans le port étaient pavoisés, il se peut qu'ils fussent alors occupés à célébrer quelque grande fête, ou que peut-être même ils rendissent les honneurs à un visiteur impérial.
Cette expédition a permis de connaître d'nne manière positive la nature de la défense de Cronstadt. Voici les importants détails qui ont été recueillis à ce sujet :
La force ou l'imprenabilité (suivant le cas) de la position de ce boulevard de Saint-Pétersbourg sera facilement comprise, en faisant attention aux considérations suivantes. L'île de Kosline est un triangle aigu irrégulier, long de sept milles, posé dans le golfe de Finlande dans une direction oblique : sa base vers Saint-Pétersbourg et son sommet du côté de la mer. L'extrémité est, et la plus large, est couverte par la tour de Cronstadt; la pointe aiguë, et nord-est, est marquée par le phare de Tollbocken.
Si donc un bâtiment, se dirigeant vers l'embouchure de laNéva, met le cap sur Tollbocken, on dirait qu'il peut continuer sa course, soit en contournant Cronstadt par le nord, et conséquemment gouvernant entre L'île et la côte de Finlande, soit en gouvernant au nord de Cronstadt, alors entre l'île et le rivage YIngrie.
Mais ce canal du Nord n'est pas navigable. Le gouvernement russe a barré ce passage en entassant une double ou triple rangée de pieux sur une longueur de cinq ou six milles, qui, avec des blocs de* pierre et autres matériaux obstruants, forment entre Cronstadt et Lisi-Noss une barrière infranchissable, excepté pour de très-petits bâtiments. Comme on s'est borné à appliquer ici à la mer le principe établi en beaucoup d'autres endroits aux rivières, il est permis de croire que l'ouvrage a été bien et efficacement accompli. La destruction de l'embouchure de la Sulina, l'une des bouches du Danube, est une garantie matérielle que les ingénieurs de la Baltique n'ont pas travaillé en vain.
Il reste à examiner l'approche du canal de l'ile et à montrer les nombreuses difficultés que rencontrerait une force ennemie tentant de forcer ce passage.
Le canal, qui a d'abord une profondeur moyenne de cinq fulhans seulement, puis de sept, prend la forme d'un triangle dont la base repose entre
deux grands forts (Alexandre et Risbouck), et le sommet dans l'étroite ouverture de 300 yards qui est entre Cronstadt et l'extrémité du banc de sable appelé Branienbaum Spit.
Si donc nous voulons entrer à Cronstadt, il faut passer entre les deux forts extérieurs, et encore en les rangeant de très-près.
A notre gauche, et à 800 yards de distance, est le fort Alexandre. Ce fort est de forme elliptique, et consiste en un front avec quatre étages d'embrasures et deux ailes ; chacun des trois étages a un mur à pic et est armé avec des canons placés en batterie en barbette. Il est construit en bloc de granit sur une fondation de pieux enfoncés dans dix-huit pieds d'eau. L'apparence du fort Alexandre est très-imposante ; en contournant ce fort, on se trouve sous le feu de 116 pièces de 8 pouces et de 10 pouces, toutes casematées.
A droite, et également à 800 yards, vient le fort Risbouck, qui a été pendant bien des années en construction ; il était encore, il y a deux ans, caché par des échafaudages. Il est placé par seize pieds d'eau, et est construit en granit sur le plan du fort Alexandre, excepté qu'il est de forme oblongue ; il était à moitié armé l'année dernière, et il avait deux étages de canons en casemates, un à fleur d'eau et un au-dessus; en tout, plus de 60 canons du plus puissant calibre.
En regardant encore à gauche et en avançant toujours, nous nous trouvons nous-mêmes sous les canons du bastion du centre du fort Pierre. Il a trois bastions réunis par deux courtines : le premier commande l'approche de l'arrière du fort Alexandre; le second et le troisième balayent le principal chenal; les bastions contiennent 28 canons en casemates et 28 canons au-dessus en barbette ; les courtines n'ont pas de casemates, mais sont armées de 20 canons en barbette. Le nombre total des pièces d'artillerie du fort est de 76 pièces, sans compter quelques-unes de plus petit calibre sur le mur de bandière.
A la gauche est Cronstadt, qui, quoiqu'il mérite le respect pour avoir été construit par Pierre le Grand, a une apparence tout à fait au-dessous de celle des autres forts.
De la mer, il présente simplement une ligne basse de casemates en bois formant une batterie de 40 canons placés à fleur d'eau, et disposés dans la j^mière partie de chacun des deux bastions avec une courtine qui les
unit.
Cronstadt n'est en fait qu'une sorte de môle ou de chaussée supportée par des pieux. Il est en forme de pentagone irrégulier. L'an dernier, il y avait 20 canons sur la courtine de face, et 55 de plus en trois bastions, tous casematés, avec 30 en barbette aussi sur les bastions.
Cronslott est le dernier des ouvrages détachés qui défendent le passage de la grande rade (l'espace entre les quatre batteries ci-dessus décrites) à la petite rade (le mouillage voisin au delà de Cronslott); mais il y a encore des batteries à noter, et l'une d'elles, dans notre opinion, est le réel boulevard de Cronstadt. , « a
La première dans l'ordre est celle du Môle dont la ligne forme le flanc du côté de la mer, du port marchand, et, courant dans une direction presque
perpendiculaire à l'approche, va joindre les fortifications de terre, qui traversent ici nie dans sa largeur. Les trois bassins (celui qui est affecté aux navires de commerce est à l'extrémité la plus ouest) ne sont pas des excavations; ils ont été faits en enfonçant des pilotis de manière à prendre sur l'eau l'espace nécessaire. Les pilotis supportent une construction supérieure, en bois dans quelques endroits, dans d'autres en granit, et parfois en granit et en bois combinés; la plateforme du rempart ainsi formé donne place à des canons de fort calibre ; les canons en place, au nombre de 70, outre 10 ou 12 mortiers^ sont en barbette, et, pour empêcher que la plateforme ne prenne feu, on Ta renforcée d'espace en espace par des feuilles de fer.
L'année dernière, ces pièces étaient seulement, croyons-nous (à l'exception de 5 paixhans de 8 pouces placés à l'extrémité du môle près de Cronslott), des pièces de 18 et de 24; il y a peu ou point d'abri pour les artilleurs, et si un navire pouvait passer sain et sauf toutes les autres batteries, et ne faire aucune attention au fort Mentschikoff dont nous allons bientôt parler, il pourrait mouiller à la tête du môle et mettre ces canons hors de combat par un feu d'enfilade dirigé de son gaillard d'arrière. La première moitié de celte batterie, ajoutons-le, coopérerait avec les forts cidessus indiqués pour empêcher les bâtiments d'entrer dans la petite rade; l'autre moitié protégerait le rivage et le dos du fort Pierre de l'attaque des embarcations.
Mais supposons qu'un vaisseau de ligne à hélice s'est avancé jusqu'à l'entrée de l'étroit canal entre Cronslott et la tête du môle ; car il est impossible de supposer que plus d'un bâtiment à la fois puisse essayer, au milieu de la fumée et de la confusion d'une bataille, de passer par une ouverture de 227 mètres de large, où il y a toujours le danger de toucher. S'il réussit, il arrive au bout de la grande rade devant le fort Mentschikoff.
Le fort Mentschikoff, construit en cubes de granit sur un bastion placé en saillie du port marchand, est armé de 44 pièces de 10 pouces et de 8 pouces sur quatre étages de casemates ; le flanc tourné vers Cronstadt est percé de meurtrières pour la mousqueterie, cinq à chacun des trois étages inférieurs. Le derrière n'est pas susceptible de défense contre un coup de main ; mais cela est de peu d'importance, puisque ce coup de main ne pourrait être fait avant la chute de Cronstadt elle-même. La ventilation est assurée par six ouvertures longitudinales en biais, dont le tirage avec un vent d'est chasserait la fumée des casemates. Que la bordée d'un vaisseau de ligne dirigée sur le fort Mentschikoff produirait sur sa façade unie un effet très-sensible, ce n'est pas douteux; mais ce vaisseau à hélice pourrait-il se placer de manière à faire agir sa batterie ? Le danger pour lui serait d'être obligé de présenter l'avant au fort Mentschikoff, et de ne pouvoir lui répondre qu'avec ses canons de l'avant et son canon de 68 à pivot, de sorte que le mal qu'il pourrait faire avant cFêtre en position serait insignifiant.
L'opinion publique à Saint-Pétersbourg n'est pas sans inquiétude sur Cronstadt, car l'empereur a fait l'an dernier tracer une batterie de mortiers
pour la défense du palais de Péterhof, qui cependant ne pourrait être attaqué que par un ennemi qui aurait pris Cronstadt. Plus récemment encore! il a été élevé une batterie de canons à Kulugeff, une des îles à l'embouchure de la Néva. Du reste, l'activité de notre ennemi, soit à élever de nouvelles batteries, soit à abandonner et à faire sauter celles qui sont intenables, mérite d'être constatée.
Nous venons de décrire les batteries de nécessité, celles qui défenden les approches de la mer, comme celles de Cherbourg et de Portsmouth. Les autres ouvrages qui nous restent à décrire sont destinés à établir une canonnade de loin et sans nécessité pour les navires venant de Saint-Pétersbourg.
Nous avons déjà mentionné le môle qui enferme les trois bassins, du port du milieu et des batteries de guerre. En face de Cronslott, ce môle prend une nouvelle direction et court près d'un mille presque parallèlement au côté nord de l'île, séparant le port marchand et celui du milieu de la petite rade. Il a trois bastions à son extrémité, sur le premier desquels est le fort Mentschikoff. A l'extrémité du port du milieu est le port de guerre, de forme rectangulaire, et d'environ 820 mètres de long sur 520 de large; il y a deux bastions à l'extrémité et deux sur chaque flanc, et ceux sur le côté de la petite rade ont les angles saillants tronqués, et une ouverture est laissée pour le passage des bâtiments.
Le môle des deux premiers bassins, à l'exception de quelque 240 mètres au-dessous et près du fort Mentschikoff, est en bois, ainsi que la partie ouest du port de guerre. Dans des circonstances ordinaires, il est armé à un ou deux points de pièces de petit calibre. Au delà de l'extrémité du dernier bassin, les vaisseaux de ligne ne peuvent pas avancer, mais il y a assez d'eau pour des frégates à vapeur. Au dos et au-dessus de la digue artificielle qui court le long de l'extrémité de l'île, il n'y a que les bateaux de petit tirant d'eau qui peuvent approcher. La digue rencontre un haut mur de briques d'environ 180 mètres de long, et dans laquelle est une porte d'entrée conduisant à un embarcadère en bois, où débarquent les passagers amenés à terre par les petits bateaux à vapeur qui font le va-etvient entre Cronstadt et le continent, pour entrer dans la ville.
On arrive à cette porte par un pont-levis, et en dedans est un corps de garde de construction régulière, avec les accessoires de défense ordinaires. Il est flanqué de 16 canons, dirigés de Saint-Pétersbourg, par des embrasures taillées dans le mur, à l'Haxo. Puis vient un mur orbe, une baraque avec des meurtrières et le grand hôpital de Cronstadt, après lequel vient une batterie en plate-forme à la pointe nord-est de l'île. A côté est une double ligne d'ouvrages consistant en remparts et fausse haie et s'élevant immédiatement du bord de l'eau; elle court de la plate-forme è l'extrémité nord-ouest de Cronstadt ; là, elle se tourne et court le long des fortifications déjà indiquées comme joignant le môle : ces ouvrages consistent en un rempart régulier, traversant la largeur de l'île, en avant duquel est un fossé, un canal et un chemin couvert. La courtine intérieure a une longueur de parapet d'environ 2,730 mètres.
Outre ces fortifications, il y a un certain nombre de petites redoutes et
batteries sur le côté sud de l'île, commandant les eaux peu profondes entre le fort Pierre, le fort Alexandre et le fort Constantin (50 canons, 2 étages et le rivage) ; ils sont peu importants, et il suffit d'avoir un plan sous les yeux pour s'en rendre compte.
Il n'y a pas de cales à Cronstadt; les bâtiments de la marine impériale sont construits à Saint-Pétersbourg et à Archangel. La factorerie à vapeur (une copie de celle de Woolwich) n'est pas encore complétée, et même, s'il n'était pas question de la guerre, il faudrait encore deux ou trois ans.
Les forteresses que possède la Russie dans la Baltique, sans être reliées par un système continu de défenses, comme cela se voit dans la Pologne et dans le Caucase, présentent, sur certains points, un aspect vraiment formidable. A l'angle formé par les golfes de Bothnie et de Finlande, du côté de Hango, on trouve le fort Gustavsberg, à deux étages, la batterie Gustave- Adolphe et le fort Skarsholm. Plus près de Saint-Pétersbourg, sur la côte nord du golfe de Finlande, s'élève la forteresse de Sweaborg sur des rochers de granit, le port militaire le plus fort de l'empire. Il est entouré de sept forts taillés dans le roc de sept petites îles, et réunis par des digues fortitifiées. Sweaborg est relié, par une digue longue d'un kilomètre, à Helsingfors, la capitale de la Finlande, actuellement fortifiée. Ces deux ports, formant un seul tout, sont la station d'une division de la flotte de la Baltique, et de plus de la moitié des 400 chaloupes canonnières que la Russie y possède, et qui lui rendent de grands services dans ces eaux peu profondes. Ce port militaire est protégé par deux citadelles. Sweaborg est plus fort, et Cronstadt est plus vaste. A Sweaborg, on a amoncelé les munitions de guerre. Mentionnons encore Lowisa , derrière Helsingfors, Rotschen-Saîm , Friedrichsham et Wiborg, à la fois places fortes et ports militaires. Enfin, sur la pointe orientale de l'île de Kosline, se trouve Cronstadt que nous venons de décrire. Schlusselbourg forme la route au nord. Par le sud-ouest, une armée peut s'avancer de la Dùna contre Saint-Pétersbourg, qui n'est couvert de ce côté que par les petites forteresses de Narv&et de Jamborg. Revel, Port-Baltique, Riga, sont défendus par des ouvrages plus ou moins importants. Dans ce moment, les Russes, dit le Czas, à qui nous empruntons, en les résumant, ces détails, ont établi sur les côtes de la Baltique plusieurs camps fortifiés où ils ont concentré des corps de troupes considérables.
On a fait beaucoup de bruit, il y a dix-huit mois environ, de machines infernales sous-marines, d'une merveilleuse puissance, et qui, semées à profusion au fond des eaux, dans un certain rayon de défense de Cronstadt et de Sweaborg, devaient être d'un secours efficace contre les flottes alliées, dont elles devaient déjouer les ten-
tatives en entrouvrant les flancs des bâtiments par leurs soudaines et énergiques explosions. On connaît aujourd'hui la vérité, toute la vérité sur cette invention, qu'on s'accorde à attribuer au célèbre Jacobi, de Saint-Pétersbourg, et que, pour cette raison, les marins des deux escadres ont appelée Jacobi, Jacobines ou Jacobites. Les amiraux Dundas et Seymour faisaient à bord du Merlin, comme nous l'avons dit tout à l'heure, une reconnaissance des approches de Cronstadt, lorsque tout à coup une explosion se fit, entendre sous l'avant et fut presque immédiatement suivie d'une explosion beaucoup plus forte sous l'arrière.
Lorsqu'on eut regagné le mouillage, on put reconnaître que quelques feuilles de cuivre du doublage seulement avaient été détachées et légèrement offensées. Somme toute, le mal était heureusement fort mince : beaucoup de bruit, peu de dommage ; il pouvait en être bien autrement. A quelques jours de là, un autre vapeur anglais éprouva le choc d'une explosion semblable ; et cette fois encore l'unique résultat fut de briser deux ou trois pales de ses roues. Tel était, en définitive, l'effet de ces fameuses machines infernales; mais personne ne les avait trouvées. Elles existaient cependant réellement!... Et tout aussitôt officiers et marins des deux escadres, piqués d'une curiosité ardente, se mirent à la recherche, ou plutôt à la pêche, de ces terribles JacoUs. Au bout de trois jours cette pêche avait rapporté, dans un rayon très-circonscrit autour des lignes de mouillage, et pour ainsi dire sur place, une cinquantaine de Jacobis. Les premières machines trouvées furent avidement observées sous toutes leurs faces, fouillées dans tous leurs coins et recoins.
L'amiral Seymour était en train d'en examiner une; il frappa sans faire attention un petit morceau de fer qui faisait saillie sur le côté de la machine , en disant : « Voici probablement par quel moyen elles font explosion. » Au même instant la machine sauta, et tout le monde sur le pont fut dispersé. L'amiral fut si gravement atteint aux yeux qu'on pensa pendant quelque temps qu'il les perdrait tous les deux. Heureusement, il put être guéri au bout de quelques jours. Le lieutenant Lewis fut gravement atteint au genou et a eu les bras et les mains brûlés. C'est un miracle que tout l'équipage ait échappé. Plusieurs marins reçurent également des blessures plus ou moins graves; mais on apprit aux matelots pêcheurs de Jacobis à ne pas les saisir dans l'eau par leur partie sensible, et à \es désarmer avec la plus grande sécurité. Pour se faire une idée de cette machine, qu'on se figure une sorte de gros pain de sucre ou de cône ayant 50 ou 60 centimètres de hauteur sur 45 centimètres environ de diamètre à la base, formé d'une forte feuille de tôle
galvanisée et divisé intérieurement en deux principaux compartiments par une cloison parallèle à la base. Le compartiment situé près du sommet du cône est rempli de poudre; l'autre compartiment est vide, et traversé, suivant l'axe du cône, par un tube de fer-blanc, dans lequel se loge un mécanisme à fusée destiné à produire le feu et à le transmettre à la charge de poudre aussitôt que le choc ou la simple rencontre d'un corps étranger vient produire une légère pression sur une tige très-sensible maintenue contre la surface extérieure de la base du cône. Si l'on attache une corde à un piston fixé au sommet du cône, que l'on arrête l'autre extrémité de la corde à une pierre ou à un corps suffisamment pesant, repo sant sur le fond de l'eau; et si la corde a moins de longueur que l'eau n'est profonde en ce point, le cône flottera entre deux eaux, la pointe en bas, la tige sensible en dessus. Et si la longueur de la corde est telle que le cône flotte à une profondeur au-dessous du niveau de la mer, le plus faible tirant d'eau des bâtiments de guerre qui tenteraient de forcer les approches, le moindre choc de leur carène contre cette sorte de bouée infernale, déplacera la tige sensible ; le mécanisme du compartiment supérieur du cône louera tout aussitôt, et une étincelle de feu produite instantanément déterminera l'explosion de la charge de poudre. Quant au mécanisme lui-même, quelques mots suffiront pour en donner une idée. La tige sensible maintenue sur la surface extérieure de la base du cône, dans le sens du rayon, et qu'un très-léger ressort tend sans cesse à écarter du centre, est repoussée vers ce centre par la pression de tout corps quelque peu résistant qui vient heurter la machine flottante. Elle choque alors l'extrémité libre d'une autre tige, établie suivant l'axe même du cône, et seulement maintenue par son extrémité inférieure, encastrée dans une petite boîte que porte la cloison séparatrice des deux compartiments du cône. La partie de cette tige qui pénètre dans la boîte est terminée par un petit tube de verre rempli d'acide sulfurique. Le choc imprimé à la tige a pour effet de briser ce tube fragile : l'acide se répand sur du coton impreigné d'une matière chimique qui s'enflamme immédiatement; le feu se communique à une petite quantité de poudre qui remplit le reste de la boîte, et dont l'explosion chassant vers le but avec force une* rondelle de fer-blanc maintenue par une légère soudure, produit l'inflammation de . a charge détonante, enfermée dans le comoartiment inférieur du cône.
Nous achèverons de résumer tout ce qui concerne les opérations maritimes accomplies jusqu'à ce jour en rapportant un événement qui a été présenté sous un point de vue différent par les Anglais et par les Russes. D'après les premiers,
le Cossack, vaisseau anglais, avait pris et détruit en vue de Hango; sur les côtes de Finlande, plusieurs bâtiments de cabotage russes et avait emmené comme prisonniers trois hommes : le capitaine de l'un des navires, son fils et un autre marin finlandais. Ne voulant pas exercer sur le commerce du pays des rigueurs inutiles tant que les communications et les approvisionnements entre le golfe de Fin lande et Saint-Pétersbourg étaient interceptés, l'amiral Dundas ordonna que le Cossack retournât à Hango et qu'il rendît à la liberté les personnes qui avaient été prises ainsi que quatre autres prisonniers qui avaient demandé à être mis à terre au même endroit. En conséquence, le Cossack se dirigea vers Hango èt, mouillant à une petite distance, y envoya son canot, sous le commandement du lieutenant Gineste, avec les sept prisonniers russes et un équipage ordinaire de bateau. Une demi-heure au moins avant qu'on ne fût parvenu à la jetée un drapeau parlementaire se déploya. On ne vit; au reste, qu'un seul homme qui prit la fuite. Les officiers et les prisonniers débarquèrent, le bagage de ces derniers fut déposé sur la jetée et les hommes restèrent dans le bateau. En ce moment s'avança un corps de soldats russes paraissant se composer de 400 à 500 hommes, armés de carabines, de sabres et de baïonnettes» L'officier fit aussitôt flotter son pavillon parlementaire et expliqua pourquoi lui et ses hommes étaient venus à terre. Le capitaine finlandais prisonnier prit le pavillon des mains du lieutenant et donna les mêmes explications en anglais et en finlandais. Non-seulement l'officier qui commandait les Russes comprenait cette dernière langue, mais encore il la parlait. « Que nous importe votre pavillon, s'écria-t-il, nous allons vous montrer comment les Russes combattent et se vengent ! » Là-dessus quelques centaines de soldats russes font feu sur l'officier et les prisonniers finlandais qui se trouvaient sur la jetée et les tuent tous. Puis ils tirent sur le bateau jusqu'à ce que chaque homme tombe. Ils se précipitent ensuite dans le canot, jettent par-dessus le bord quelques cadavres, en tirent un blessé, Henry Gliddon, et l'achèvent sur le quai à coups de baïonnette. Enfin ils se retirent, laissant cinq hommes pour morts dans le canot. Comme l'embarcation ne revenait pas au vaisseau, on envoya dans la journée le Gig ou cabriolet qui ne put s'apercevoir que de loin que le bateau était amarré à la jetée et qu'il s'y trouvait quelques cadavres. Un matelot, homme de couleur, nommé John Brown, blessé de deux balles, l'une au bras, l'autre à l'épaule, s'était couché au fond du canot et avait feint d'être mort. On l'avait traîné d'un bout à l'autre du canot, mais on ne l'avait pas jeté à la mer. Ce fut le seul survivant. Dans la nuit il s'efforça de couper les attaches du bateau et de le pousser hors de la jetée. Le Cossack, qui
était resté pour connaître le sort de l'équipage et pour réclamer les hommes qu'il supposait avoir été faits prisonniers, recueillit John Brown et apprit de lui les détails qui viennent d'être racontés. Presque tous les officiers et marins anglais assassinés dans cette circonstance étaient des jeunes gens de vingt à trente ans.
11 convient de dire que d'après les rapports circonstanciés des officiers de marine russes, cet événement n'aurait été qu'un combat livré selon les lois ordinaires de la guerre. On sut plus tard qu'il n'était pas vrai que tout l'équipage du bateau eût été massacré et qu'au contraire la plus grande partie des hommes avaient été faits prisonniers.
Revenons maintenant aux opérations de l'armée de terre.
Depuis l'enlèvement de leurs embuscades retranchées en avant de la muraille crénelée, les Russes s'étaient mis à en établir de nouvelles parallèlement aux premières, à peine à la distance de 18 à 20 mètres, avec une rapidité surprenante; ils avaient réussi à construire un fort retranchement relié avec les ouvrages et les batteries avancées entre le bastion Central et la Quarantaine. Ils y avaient formé une vaste place d'armes d'où il leur était facile de pénétrer ou du moins de tenter de pénétrer dans les lignes alliées. ïl était nécessaire de les déloger de ces ouvrages et de les détruire, s'il était impossible de les utiliser en s'y établissant. En conséquence, dans la soirée du mardi 22 mai, 12,000 hommes environ furent réunis» Ces troupes appartenaient aux 1er et 2e de la légion étrangère, aux régiments de voltigeurs de la garde et aux 14e, 18e, 28e, 46e et 80e de ligne, plus deux bataillons de chasseurs à pied. Le général de Salles avait la haute direction de cette importante attaque. Il était secondé par le général de division Paté; à neuf heures un quart, l'ordre d'attaque fut donné. Les 28e et 80e de ligne, et le 1er de la légion étrangère, avec les compagnies d'élite du second, s'élancèrent au pas de course par-dessus les parapets et se jetèrent d'un bond dans les retranchements russes. En un instant, à la droite, au centre et à la gauche, l'ennemi fut culbuté, chassé de ses ouvrages; mais il se rallia promptement et revint à la charge avec tant d'énergie, qu'à son tour il obligea les Français à abandonner les redoutes et à regagner leurs parallèles. Les voltigeurs de ta garde accoururent alors au secours des bataillons engagés, et tous, redoublant d'ardeur, se précipitèrent en avant, pénétrèrent dans les retranchements, et s'en rendirent maîtres après une rude mêlée, une lutte acharnée corps à corps. Refoulés pour la seconde fois, les Russes se replièrent sur leurs réserves, et revinrent immédiatement à la charge si résolument, si vigoureusement que, malgré leur solidité, les troupes rançaises durent regagner les tranchées. Là, elles se reformèrent
sous une grêle de mitraille et de projectiles creux, malgré l'encombrement des hommes qui remplissaient l'étroit espace des tranchées et la confusion provenant du mélange des régiments pendant l'obscurité. D'un autre côté, le manque de connaissance des localités, et l'ardeur même des soldats occasionnèrent un désordre qui empêcha d'agir avec toute la promptitude et l'entente désirables, et, conséquemment, exposa des masses agglomérées au feu meurtrier de l'ennemi. Cependant, officiers et soldats, avec cette intelligence et cette intrépidité qui caractérisent le militaire français, s'élancèrent d'eux-mêmes une troisième fois contre les retranchements russes. Ce n'était plus seulement de l'élan, c'était de la fureur, de la rage. Ni mitraille, ni fusillade ne purent les arrêter un seul instant; ils sautèrent dans les redoutes : une mêlée épouvantable s'en suivit, et, malgré la ténacité extraordinaire de l'ennemi, les retranchements furent décidément enlevés. Tous les Russes qui ne furent pas tués en furent rejetés. Aussitôt on se mit à l'œuvre pour bouleverser le retranchement gabionné, et se faire du côté de la place un abri contre la mitraille. Mais la position des ouvrages conquis était trop rapprochée et trop dominée pour qu'on pût s'y maintenir* Ils étaient enfilés à droite et à gauche, sur toute leur étendue, par les batteries des bastions Central et de la Quarantaine. Il fallut donc battre en retraite à la hâte. Ce résultat incomplet coûta beaucoffp de monde à l'armée française. Le chiffre total des hommes mis hors de combat s'éleva à environ 1,400, dont environ 600 morts. Les voltigeurs de la garde, qui débutaient glorieusement en Crimée, eurent à eux seuls, tant tués que blessés, près de 700 hommes, sur trois bataillons seulement engagés. Les trois chefs de bataillon furent blessés, deux d'entre eux subirent l'amputation; l'un de ces derniers succomba. La légion étrangère eut 400 hommes hors de combat. Les 28e et 80° de ligne eurent beaucoup à souffrir ; le dernier eut à lui seul six officiers tués ou amputés. La perte des Russes fut énorme. La nuit suivante, il fallait achever ce qui avait été commencé avec tant de vigueur. Le général de division Levaillant fut chargé d'accomplir cette tâche avec dix bataillons dont deux de voltigeurs de la garde comme réserve. Quatre de ces bataillons, aux ordres du général Couston, étaient chargés de couvrir la conquête de la veille à l'extrême gauche. Les six autres, commandés par le général Duval, devaient, sur la droite, reprendre la gabionnade parallèle au grand mur du Cimetière, battre l'ennemi et permettre au génie d'assurer l'établissement définitif des troupes françaises. L'action s'engagea à la même heure que la veille. L'élan de ces braves bataillons, appartenant au 46e, au 98e, au 14e, au 80e, fut irrésistible. Les embuscades furent tournées et enlevées; l'ennemi, partout
enfoncé, se retira en entretenant une fusillade, qui s'apaisa cependant peu à peu et qui finit par s'éteindre. Le génie put aussitôt commencer les travaux et les pousser, malgré la mitraille et les projectiles de toute nature lancés par la place. Le colonel Guérin et le commandant Durand de Villers conduisirent les travaux avec autant d'intelligence que de vigueur. « Notre succès, dit dans son rapport le général Pélissier, a été complet. L'ouvrage considérable sur lequel l'ennemi comptait pour arrêter nos attaques est entre nos mains; ses gabions nous couvrent, ses embuscades sont dirigées contre lui. Celles qui n'ont pu entrer dans notre système ont été rasées. Ces actions de vigueur n'ont pas été accomplies sans pertes sensibles, et nous avons payé notre victoire d'un sang généreux. J'attends sur ce point le rapport du général de Salles. Hier, à la demande itérative du général Osten-Sacken, le drapeau parlementaire a été arboré et un armistice a été conclu pour enterrer les morts. Nous avons remis plus de 1,200 cadavres entre les mains de l'ennemi. Ce champ de carnage rappelait à notre souvenir nos vieilles luttes contre les Russes, et, comme à ces époques mémorables, l'honneur des armes dans ces combats à la baïonnette est resté tout entier à notre infanterie. D'après le nombre des morts remis à l'ennemi et les résultats connus des affaires dernières, nous sommes assurés que les pertes des Russes sont au moins le quadruple des nôtres; elles donnent à ces engagements les proportions d'une bataille. »
Cette affaire terminée, un grand mouvement eut lieu sur la Tchernaïa. Une heure avant le jour, deux divisions du second corps, les lre et 5e, sous les ordres du général Canrobert, descendirent silencieusement dans la vallée, en même temps que la cavalerie commandée par le général Morris. Elles se massèrent en avant des redoutes de Balaclava. Peu d'instants après arriva le général Pélissier; il lança immédiatement les zouaves et les chasseurs à pied déployés en tirailleurs, pour marcher sur la Tchernaïa et la traverser vers le point où elle se bifurque en sortant de la gorge des montagnes Vornoutca. En même temps il dirigeait une colonne pour tourner l'ennemi par la droite. En arrière, les Piémontais et une division anglaise arrivaient de Balaclava avec toute la cavalerie et l'artillerie. Omar°Pacha, à la tête de plus de vingt mille hommes, les suivait de près : il se massa en première réserve et envoya une forte colonne en avant du village de Camara, pour appuyer la droite française. Enfin, sur le plateau que traverse la route de Kamiesch à Balaclava près Karanie, venait comme seconde réserve la garde composée des zouaves, des grenadiers, de l'artillerie et du bataillon de chasseurs à pied. Le mouvement commencé, les troupes se porté-
rent vivement en avant; à trois heures, les zouaves et les chasseurs à.pied, auxquels s'étaient joints plusieurs bataillons piémontais, surprirent les avant-postes russes et entrèrent dans la Tchernaïa, où ils enfonçaient jusqu'au-dessus du genou dans la vase. Si le jour eût permis aux Russes de les apercevoir, les tirailleurs, à demi-embourbés, auraient été exposés d'autant plus qu'il y avait en face une batterie assez forte. Heureusement elle n'ouvrit son feu que lorsque les intrépides soldats eurent gagné la rive opposée. Enlever la batte rie et tuer les artilleurs fut l'affaire d'un instant. L'ennemi se hâta de battre en retraite, enlevant tout ce qu'il pouvait de son artillerie. La colonne lancée par la droite débouchait sur la, rivière au même moment et la traversait. Bientôt les collines furent couvertes de ti railleurs, poursuivant vivement l'ennemi, qui ne cessait de se replier vers ses formidables positions, sans même s'arrêter pour profiter des accidents du terrain. Dans leur ardeur, les soldats français s'avancèrent juscfu'à petite distance des grandes batteries russes* Ni les obus ni les boulets n'arrêtaient leur fougue. En vain la fameuse batterie de Gringalet balayait les sentiers et les chemins sur les collines; dans la vallée, les tirailleurs marchaient toujours, fouillant tous les ravins, jusqu'à ce que vers neuf heures on sonna la retraite. Les troupes, dans le plus grand ordre, revinrent sur leurs pas vers la Tchernaïa, tout en conservant des positions sur la rive droite. Un officier de dragons, qui a pris part aux combats dont les bords de la Tchernaïa ont été le théâtre, donne dans une lettre de curieux détails sur ces engagements. Douze escadrons de cavalerie, sans compter l'infanterie, avaient pénétré ce jour-là dans la vallée de Baïdar, éblouissante de verdure. Les Tartares se montraient bienveillants ; les femmes secachaient bien unpeu, mais pas assez pour ne pas * laisser entrevoir de temps en temps un bel œil noir et une jolie tète.
Un escadron du 6e dragons reçut un soir l'ordre d'aller enlever une embuscade protégée par la batterie russe dite Gringalet. Les dragons, sans casques pour être moins vus, partent en trois pelotons vers minuit. Au lieu d'une embuscade, on en trouve plusieurs; l'infanterie russe, formée subitement en carré en avant de ses ouvrages, accueillit le premier peloton par une décharge de mousqueterie à bout portant. Les dragons s'élancent par une chargs à fond et leur passent littéralement sur le ventre. Les Russes se forment, font feu une seconde fois; mais les cavaliers, revenus sur leurs pas, évitent dans leur demi-tour cette nouvelle décharge maladroitement dirigée, les écrasent de nouveau, et alors ce fut un combat à l'arme blanche; la baïonnette frappe au poitrail les chevaux, mais les dragons font feu de leur pistolet à brûle-pourpoint, et à coup de latte achèvent le reste. Il n'en resta pas un seul. Ce combat, vraiment
fantastique, engagé au milieu de l'obscurité dont les ténèbres n'étaient dissipées que par les lueurs du canon et de la fusillade, fait le plus grand honneur à la cavalerie de France, qui donnait pour la première fois sérieusement. Il y eut, sur 80 combattants, car trois ♦ pelotons seuls en vinrent aux mains^ une vingtaine de chevaux blessés, trois tués sur le coup, un homme tué et 11 plus ou moins atteints. La première charge avait été menée avec une telle impétuosité, que les chevaux s'emportant avaient dépassé les embuscades qu'on avait enlevées.
Le siège continua sans incident remarquable jusqu'au 7 juin, jour où s'effectua une sanglante et mémorable affaire dont le Journal de Constantinople donne, d'après sa correspondance, la relation suivante :
« La véritable résistance des Russes avait porté jusqu'à ce jour sur leurs ouvrages avancés, qui nous tenaient constamment en échec ; la distance énorme à laquelle nous avions dû établir notre première parallèle, en procédant au siège de Séhastopol, leur avait permis de fortifier les positions qui sont en quelque sorte la clef de la ville. J'entends parler des hauteurs qui dominent le fond du port et que couronne la tour MalakofL Ils étaient d'autant plus forts derrière ces retranchements improvisés, qu'ils les avaient construits en terrassements et sur tous les points dont il ne nous était permis, sans témérité, d'approcher qu'avec d'extrêmes ménagements. La véritable question de vie ou de mort pour la garnison de Séhastopol était de défendre l'approche des murs d'enceinte et nous empêcher de dominer la ville par le feu de nos batteries. Sans les retranchements élevés en avant de la tour Malakoff, le point stratégique le plus important à conquérir sur la rive gauche de la Tchernaïa, l'accès de la ville eût été trop facile. Le génie ennemi avait donc admirablement compris la situation en élevant les batteries du Mamelon- Vert, où il avait établi un couronnement formidable et devenu fameux par les obstacles que son feu apportait à nos entreprises. Les batteries intermédiaires du Mamelon- Vert, en défendant la hauteur qui commande le fond de la baie, présentaient sur toute la ligne un front d'attaque en quelque sorte inexpugnable. Le bombardement, qui s'était considérablement ralenti, a repris le 6, et destiné à faire diversion pendant nos attaques en occupant les Russes dans leurs batteries, il a été poussé avec vigueur pendant tout le temps qui a suivi. Les journées des 3, 4 et 5 avaient été trop calmes pour ne pas présager un très-prochain orage. En effet, le 5 au soir, le serdar Ekrem Orner-Pacha se présente dans notre camp avec une simple escorte, et un dernier conseil a lieu entre les chefs des armées alliées, et se prolonge fort avant dans la soirée. Le lendemain, à trois heures trente minutes, au moment où on s'y attendait le moins, le feu recommence sur toute la ligne avec une rapidité et une violence à désespérer les plus forts et les mieux retranchés. Toute l'extrême droite est en feu, et nos projectiles s'abattent autour du Mamelon-Vert et de la tour Malakoff. Tout l'aile gauche, depuis la Quarantaine jusqu'au bastion du Sud, reste silencieuse. Les. Russes> qui croyaient san$
doute êire attaqués de ce côté, pris à l'improviste, laissent passer plusieurs minutes sans nous répondre. Mais enfin leurs embrasures s'enflamment et leurs batteries nous répondent avec énergie. Le feu cesse en ce moment pendant une demi-heure, puis il reprend avec une nouvelle énergie et se prolonge toute la nuit et toute la journée du lendemain presque sans interruption. Le 7, à midi, une bombe fait sauter un caisson d'une batterie anglaise ; mais nos alliés prennent, le lendemain dans la nuit, une éclatante revanche de ce léger dommage. Le fort Constantin, qui a cinq embrasures donnant sur la ville, se mêle lui-même à la partie, et tire quelques coups de canon sur la batterie Génoise; ses boulets labourent la terre, dépassent le but et vont tomber au-delà de la batterie menacée. Cependant le général Pélissier et lord Raglan se sont portés, dans l'après-midi du 6, à la batterie Victoria, qui s'élève sur les hauteurs d'Inkermann. De là, ils dominent toutes les opérations du bombardement qu'ils dirigent en personne. C'est de ce point élevé qu'ils vont commander l'attaque projetée dans le conseil de guerre et dont les derniers préparatifs s'achèvent.
«En effet, on s'aperçoit que les batteries de la tour MalakofF, du Mamelon-Vert, et les batteries Blanches ont assez souffert pour que l'on puisse songer à les attaquer avec succès.
« Une heure avant le coucher du soleil, trois colonnes s'ébranlent en bon ordre et se portent en avant. La gauche est formée de la 2e division anglaise et de la lre brigade de la lre division; la droite se compose des 2e et 3° divisions, avec un bataillon des grenadiers de la garde , un bataillon de gendarmerie de la garde, les 2e et 3e zouaves, un bataillon de chasseurs de Vincennes, le 50e, le 95e et le 97e de ligne et un bataillon de tirailleurs indigènes , sous les ordres du général Camou. La réserve, formant la troisième colonne , compte une division anglaise, une brigade française, et un bataillon ottoman. Pendant que ces troupes se mettent en marche , Orner* Pacha quitte Kamara et se tient prêt à les soutenir avec 10,000 hommes en cas de besoin. Nos braves soldats s'élancent à l'attaque avec leur intrépidité accoutumée ; mais ils ont affaire à forte partie» Le mamelon Vert et les ouvrages Blancs qu'ils ont mission de conquérir sont défendus par 27 bataillons russes et protégés par les batteries du Redan. Aussi pendant que les Français luttent avec héroïsme pour s'emparer de ces positions, le 88e anglais attaque les premières batteries du Redan , dites des Carrières, et s'en empare en moins de vingt minutes. La lutte se poursuit avec acharnement et avec des chances diverses jusqu'à dix heures et demie du soir, Le mamelon Vert et les ouvrages qui l'entourent , sont quatre fois conquis par nos braves soldats; mais chaque fois qu'ils y pénètrent ils sont fou droyés par les bordées du Redan, qui les repoussent et les forcent à battre en retraite. En ce moment deux bataillons d'élite anglais sont lancés en avant et vont de nouveau attaquer ce redan dont le feu nousest si funeste Ils s'y précipitent en désespérés ; mais trop peu nombreux pour s'y maintenir, ils doivent cédera des foi ces de beaucoup supérieures. Cependant ils ne veulent pas se retirer avant avoir rempli leur mission , et ils enclouent outes les pièces de ces batteries qui se trouvent ainsi réduites à l'impuissance. Aussi vers dix heures et demie du soir,, les Français qui n'ont plus
à redouter l'artillerie si meurtrière du Redan, et électrisés par quelques chaleureuses paroles du général Bosquet qui marche à leur tête, montent à l'assaut avec un élan irrésistible. Les Russes sont culbutés, forcée; de fuir et poursuivis la baïonnette aux reins. Une soixantaine de grenadiers, diton, mettent tant d'ardeur à cette poursuite que deux cents Russes , ne sachant comment se dérober à leurs coups , vont se précipiter dans l'eau du petit Karabelnaïa. Emportés par cette ardeur , nos soldats, qui n'ont eu dans la prise du mamelon Vert que 13 hommes tués et71 blessés, se portent jusqu'à la contrescarpe de la tour de Malakoff, où le feu de l'ennemi leur cause de nombreuses pertes. En effet , le lendemain, lorsqu'on enlève les morts, on trouve des cadavres français gisant à quatre ou cinq mètres de la tour. î&ms devons le dire, l'ennemi a lutté avec courage ; plusieurs fois il a tenté des efforts désespérés pour reprendre ses positions ; mais ses efforts se sont brisés contre nos baïonnettes, et les Russes n'ont pu s'avancer à plus de 12 mètres de leurs travaux. Enfin, après toutes les péripéties de cette lutte sanglante, l'une des plus fortes de ce siège, le mamelon Vert, les ouvrages Blancs et les Carrières tombent définitivement en notre pouvoir, et nos troupes s'y établissent. Mais ce succès si glorieux nous a coûté cher. Nous comptons entre tués et blessés, du côté des Français, plus de deux mille hommes , dont deux colonels , MM. de Brancion et Hardy , tpii sont tombés glorieusement à la tête de leurs régiments. L'artillerie , le 2e zouaves et le 50e ont été particulièrement éprouvés. Pour les Anglais, ce sont le 88e et le 62e qui se sont le plus exposés et qui ont le plus souffert.. D'après un relevé officiel , le premier a perdu quatre officiers et le second trois, plus trois autres officiers appartenant à divers détachements. Vingthuil'autres officiers ont été blessés plus ou moins grièvement Cinq cent soixante-deux soldats ont été mis hors de combat , dont an tiers environ tué. Le bataillon ottoman de réserve a eu quatre hommes blessés,
« Quant aux Russes, on évalue leurs pertes à cinq ou six mille hommes; De plus nous leur avons pris soixante-deux pièces d'artillerie, dont neuf, qui n'ont pas été enclouées, ont été immédiatement tournées contre eux, ainsi que six mortiers à la Cohorn. Nous leur avons fait aussi plus de 400 prisonniers qui ont été immédiatement conduits au quartier générai. Dans le nombre se trouvaient 13 officiers et un colonel, qui a, dit-on 0 fait ses études à Paris avec l'un des colonels de notre armée, et qui s'adres* sait ainsi à lui en entrant au carflp : « Avec vos pantalons bleus et vos capotes noires (les gendarmes) et vos pantalons rouges larges (les zouaves), vous prendrez Sébastopol, quoiqu'il vous en coûtera. Vos soldats ne sont pas des hommes, ce sont des lions ! » Le mamelon Vert est situé à 1770 mètres de la place et à 550 mètres environ de la tour Malakoff, qui ne pourra, être attaquée que lorsque nous aurons comblé cet espace par de nombreux zigzags. C'est l'affaire de quelques jours ; lorsque ces travaux préparantes seront terminés, alors nous nous prendrons corps à corps avec cette tour, qui est défendue par deux cents bouches à feu. Toutes les positions conquises ont été mises en excellent état de défense, armées de batteries, et confiées à Orner-Pacha et à ses troupes qui ont sollicité l'honneur de les défendre. Le 8, il y a eu un armistice pour l'enlèvement des cadavres. J'as-
sistais à cette triste cérémonie, et je dois diré que tout s'est passé très-froidement de part et d'autre et sans ces gracieuses politesses que Ton échan* geait dans les précédentes entrevues. Dans la nuit du 8 au 9, les Russes ont commencé à évacuer leurs travaux à l'extrême droite. Toutes les commua nications sont rompues avec le côté nord. Nos batteries commandent main tenant la baie dans toute sa profondeur. Aussi les Russes ne peuvent-ils se hasarder que dans les nuits obscures à transporter des troupes d'une rive à l'autre. Leur flotte a été se mettre à couvert sous les murailles de la forteresse qui s'élève tout près de la seconde estacade. Dès les premiers éclats du bombardement, ils avaient fait immédiatement évacuer les femmes, les enfants et les prisonniers logés dans la ville sur l'autre côté où ils campent actuellement près d'un village, au-delà de la citadelle ftvernaya. Toute la nuit du 8, le feu a été excessivement vif; même du côté de la Quarantaine il s'est soutenu toute la journée et toute la nuit suivante, mais peut-être avec moins de vivacité que pendant le jour. A l'heure où je vous écris il continue toujours. Les batteries font un bruit d'enfer ; les bombes, les boulets, les obus, les fusées à la Congrève se croisent sur la ville et épouvantent les airs de leurs sifflements. Dans la matinée de ce jour, le général Pecqueult de Lavarande, ancien colonel du 1er zouave, a eu la têteemportée par un boulet. C'est là une grande perte pour l'armée française. Hier, le vent du nord a soufflé depuis le matin avec une telle violence, que tout l'horizon était couvert de poussière comme d'un voile épais, et cependant le feu ne s'est pas ralenti un instant. Ces jours derniers, les Russes s'étaient permis de planter au bout de leurs baïonnettes les bonnets des braves voltigeurs de la garde tombés si glorieusement dans la nuit du %t au 23 ; mais à l'insulte grossière ils joignaient la lâcheté, car ils n'osaient montrer leur tête au-dessus des parapets. Ils ont payé cher cette outrageante manifestation. »
Le 18 juin eut lieu une affaire très-meurtrière pour l'armée française. Tous les détails en sont contenus dans le rapport du général Pélissier, que nous reproduisons :
« Depuis la conquête des ouvrages extérieurs, le 7 juin, dit ie général, j'avais tout rapidement disposé pour en faire la base de notre attaque contre l'enceinte même de Karabelnaïa. Nous les avions armés d'une puissante artillerie ; les communications et les places d'armes russes avaient été transformées à notre usage; le terrain et les dispositions de comba étudiés en détail , les armées alliées s'étaient partagé leur tâche. Les Anglais devaient forcer le grand Redan, et nous devions emporter Malakofï, le redan du Carénage et les retranchements qui couvrent cette extrémité du faubourg. Il est surabondant, monsieur le maréchal, de faire ressortir aux yeux de Votre Excellence les conséquences qu'aurait eues la réussite d'une pareille opération. Depuis nos derniers succès, l'attitude de l'ennemi et l'enthousiasme de nos troupes promettaient la victoire. Il n'y avait pas à différer. D'accord avec lord Raglan, le 17, nous accablâmes d'un feu écrasant la place de Sébastopol, et surtout les ouvrages que nous avions résolu d'enlever. L'ennemi cessa de bonne heure de répondre de Malakoff
et du grand Redan. Il est probable qu'il chercha à ménager ses batisries et à réserver ses feux, et qu'il ne subit pas, autant que nous étions en droit de le supposer, les effets de notre artillerie. Quoi qu'il en soit, la supériorité de notre canon nous confirma dans notre projet d'attaquer le 18 juin ; et, dans la nuit précédente, nous fîmes toutes les dispositions nécessaires pour prononcer notre mouvement général au point du jour. Trois divisions devaient prendre part au combat : les divisions Mayran et Brunet, du 2e corps ; la division d'Autemarre, du 1er. La division de la garde impériale formait la réserve. La division Mayran avait la droite des attaques et devait emporter les retranchements qui s'étendent de la batterie de la pointe au redan du Carénage. La division Brunet devait tourner Malakofï par la droite. La division d'Autemarre devait manœuvrer par la gauche pour enlever cet ouvrage important. La mission du général Mayran était difficile. Sa lre brigade, commandée par le colonel Saurin, du 3e de zouaves, devait sortir du ravin du Carénage, au point où se trouve l'aqueduc, longer la berge gauche du ravin en se défilant autant que possible des feux des lignes ennemies, et tourner par la gorge la batterie de la pointe. La 2e brigade, aux ordres du général de Failly, devait faire effort sur la droite du redan du Carénage. Elle était pourvue de tous les moyens d*'escalade. La réserve spéciale de cette division comptait deux bataillons du 1er régiment des voltigeurs de la garde. Toutes ces troupes étaient disposées de bonne heure à leur poste. La division Brunet avait une de ses brigades en avant et à droite de la redoute Brancion (mamelon Vert) ; l'autre, dans la parallèle en arrière et à droite de cette redoute. Une disposition analogue avait été prise pour la division d'Autemarre : la brigade Niol, en avant et à gauche de la redoute Brancion ; la brigade Breton, dans la parallèle en arrière. Deux batteries d'artillerie, pouvant se manœuvrer à la bricole, étaient placées en arrière de la redoute Brancion, pour être portées sur les positions de l'ennemi, si nous parvenions à nous en emparer. La division de la garde impériale, formant réserve générale des trois attaques, était massée en arrière de la redoute Victoria. J'avais choisi pour poste la batterie Lancastre, et c'est de là que je devais donner le signal par des fusées à étoiles pour le mouvement général. Malgré les grandes difficultés de terrain, malgré les obstacles accumulés par l'ennemi, et quoique les Russes, certainement instruits de nos projets, fussent sur leurs gardes et prêts à repousser l'assaut, il est permis de croire que, si l'attaque eût pu être générale et instantanée sur toute l'étendue de la ligne, s'il y avait eu de la soudaineté et de l'ensemble dans les efforts de nos braves troupes, le but eût été atteint. Malheureusement il n'en fut pas ainsi, et une fatalité inconcevable nous fit échouer,
«J'étais encore à plus de 1,000 mètres du point d'où je devais donner le signal, quand une mousqueterie ardente, entrecoupée de coups de mitraille, m'avertit que l'affaire était violemment engagée vers la droite. En effet, un peu avant trois heures, le général Mayran avait cru voir mon feu de signal dans une bombe à trace fusante, lancée de la redoute Brancion., Vainement il fut averti de son erreur.
Ce brave et malheureux général donne l'ordre de commencer l'attaque*
— âis —
Les colonnes Saurin et de Failly s'élancèrent aussitôt : le premier élan fut magnifique ; mais à peine ces têtes de colonne furent-elles en marohe, qu'une pluie de balles et de mitraille vint les assaillir. Cette mitraille accablante partait non seulement des ouvrages que nous voulions enlever, mais aussi de^ steamers ennemis, qui accoururent à toute vapeur et manœuvrèrent avec autant de bonheur que d'adresse. Nous dûmes cependant leur faira éprouver quelques avaries. Ce feu prodigieux arrêta l'effort de nos troupes, Jl devint impossible à nos soldats de marcher en avant, mais pas un ne recula d'un pas ; c'est alors que le général Mayran, déjà atteint deux fois» fut abattu par un coup de mitraille et dut quitter le commandement de sa division. Tout cela avait été l'œuvre d'un moment, et le général Mayran était déjà emporté du champ de bataille, lorsque du terre-plein de la batterie Lancastre je donnai le signal- Les autres troupes s'engagent alors pour appuyer le mouvement prématuré de la division de droite. Cette vaillante division, un instant désunie par la perte de son général, se rallie promptement à la voix du général de Failly. Les troupes engagées, soutenues par le 2e bataillon du 95e de ligne et un des bataillons de voltigeurs de la garde, aux ordres du brave colonel Boudeville. tiennent ferme dans un pli de terrain où le général les établit et s'y maintiennent avec intrépidité. Cependant, informé de cette situation qui pouvait devenir critique, je donnai l'ordre au général Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'envoyer quatre bataillons des voltigeurs de la garde, pris à la réserve générale, au secours de cette division. Les généraux Mellinet et Ulrich marchèrent avec cette belle troupe, rallièrent ce qui était épars dans le ravin du Carénage, et vinrent donner un solide appui au général de Failly, en occupant le fond du ravin. Le général Mellinet se porta de sa personne à la droite du général de Failly avec un bataillon de grenadiers préposé depuis la veille à la garde du ravin, et lui fut fort utile en assurant sa droite. L'attaque du centre n'avait pas eu un meilleur sort. Le général Brunet n'avait pu encore compléter toutes ses dispositions lorsque la gerbe de fusées qui devait servir de signal brilla dans les airs. Déjà, et depuis vingt à vingt-cinq minutes, toute la droite était prématurément engagée. Toutefois, ses troupes marchèrent avec résolution ; mais leur valeur vint échouer contre le feu nourri des Russes et contre des obstacles imprévus. Dès le début, le général Brunet fut mortellement frappé d'une balle en pleine poitrine. Le drapeau du 91e fut brisé par un boulet, mais il est inutile d'ajouter que ses glorieux débris furent rapportés par ce brave régiment. Le général Lafont de Villers prit le commandement de la division et confia celui des troupes engagées au colonel Lorencez. Celles-ci tinrent ferme pendant que le reste de la division occupait les tranchées pour parer aux éventualités du combat. A la gaudie, le général d'Autemarre n'avait pu s'engager avant la divison Brunet; il ne pouvait d'ailleurs se rendre compte de la fusillade hâtive qu'il entendait dans la direction du Carénage. Mais , au signal convenu pour l'assaut, il lança avec impétuosité le 5e chasseurs à pied et le 1er bataillon du 19e de ligne, qui, en suivant la crête du ravin de Karabelnaïa, parvinrent jusqu'au retranchement qui le relie à la tour Malakoff, franchirent ce retranchement et entrèrent ainsi dans l'enceinte même, Déjà les sapeurs du génie dispo-
saient les échelles pour le surplus du 19e et pour le 26e régiment, dont le général d'Autemarre précipitait le mouvement à la suite de sa valeureuse tête de colonne. Un instant, nous pûmes croire au succès. Nos aigles avaient été arborées sur les ouvrages russes. Malheureusement, cet espoir dutpromptement disparaître. Nos alliés avaient rencontré de tels obstacles dans leur attaque du grand Redan et ils avaient essuyé de tels feux de mitraille, que, malgré leur ténacité bien connue, ils avaient déjà été obligé: de prononcer leur mouvement de retraite. Tel était l'élan de nos troupes que, nonobstant cette circonstance, elles auraient poussé en avant et continué à charger à fond- l'ennemi ; mais le manque de simultanéité dans 'attaque de nos divisions laissa les Russes libres de nous accabler avec les réserves et l'artillerie du grand Redan, et l'ennemi ne perdit pas un instant pour diriger sur nos braves chasseurs à pied toutes les autres réserves de Karabelnaïa.
«Devant des forces aussi imposantes, le commandant Garnier, du 5e bataillon, déjà frappé de cinq coups de feu, chercha, mais en vain, à conserver le terrain conquis. Obligé de plier sous le nombre, il repassa le retranchement. Le général Niol rallia sa brigade, renforcée du 39e de ligne ; on voulut tenter un nouveau mouvement offensif pour assurer le succès de ce nouvel effort, et, sur l'avis du général d'Autemarre, que sa réserve se réduisait au 74e de ligne, je lui envoyai le régiment des zouaves de la garde; mais, à l'arrivée de ces vétérans de nos guerres d'Afrique, le mouvement n'ayant plus l'ensemble désirable pour un coup de cette vigueur, avec une seule division sans appui, soit sur la droite, soit sur la gauche, et labourée par l'artillerie du Redan sur lequel nos alliés suspendaient leur attaque, je ne tardai pas à reconnaître que toute chance favorable était épuisée. Un nouvel effort n'eût conduit qu'à une effusion de sang inutile. Il était huit heures et demie, je donnai l'ordre partout de rentrer dans les tranchées. Cette opération s'effectua fièrement, avec beaucoup d'ordre et de sangfroid, et sans nulle poursuite de l'ennemi sur aucun point. Une portion des tranchées russes est restée même occupée par quelques-uns de nos gens, qui s'écoulèrent successivement et sans que l'ennemi osât profiter contre eux d'aucun de ses avantages. Nos pertes ont été grandes. Nous avons eu soin, dès l'origine de l'action, d'emporter la plupart des hommes atteints par l'ennemi ; mais un certain nombre de ces morts glorieux restèrent couchés sur les glacis ou dans les fossés de la place. Les derniers devoirs leur ont été rendus le lendemain. Outre le général Brunet et le général Meyran (celui-ci a succombé cette nuit), nous avons à regretter ur officier aimé et apprécié de toute l'armée, le jeune et brave lieutenant-colonel d'artillerie de Laboussinière,tué en montant sur le revers d'une tranchée obstruée de troupes et en se rendant d'une de ses batteries à la redoute Rrancion. C'est une grande perte ; il y avait en lui beaucoup d'avenir. Nombre de braves officiers ont été atteints en donnant le plus noble exemple : officiers d'état-major, officiers de troupes ont rempli dignement leur devoir, et partout le soldat a été admirable. Nous avons eu 57 officiers tués et 17 prisonniers, 1,544 sous-officiers et soldats tués ou disparus, 96 officiers et 1,644 hommes entrés aux ambulances le 18 au soir. Beaucoup
de blessures jugées très-graves sont loin d'être aussi dangereuses qu'on l'avait craint d'abord. Les porteurs de ces honorables cicatrices reparaîtront dans quelque temps sous le drapeau. Ces pertes n'osit ébranlé ni l'ardeur ni la confiance de ces vaillantes divisions-, elles ne demandent qu'à faire payer cher à l'ennemi cette journée. L'espoir et la volonté de vaincre sont dans tous les cœurs, et tous comptent qu'à la prochaine lutte la fortune ne fera pas défaut à la valeur. »
Le rapport du général Pélissier met en lumière les causes regrettables d'un échec que nos armes n'auraient pas éprouvé si des plans sagement conçus avaient été exécutés avec l'ensemble indispensable à leur succès. Par une déplorable fatalité, dont le général Meyran a été la première victime, cet officier général, d'une bravoure si chevaleresque, se trompa en prenant pour le signal convenu un projectile lumineux, et cette fatale er-
' reur, précipitant son attaque, entraîna tous les malheurs qui devaient être la conséquence d'un défaut d'harmonie dans la marche des différentes colonnes. Chacune d'elles, en effet, arrivant isolément, eut à subir toute la somme des efforts de l'ennemi, et c'est grâce à la vive impulsion de nos braves soldais que nos pertes n'ont point été aussi considérables qu'elles • auraient pu l'être. Nous voyons dans le rapport adressé au ministre de la marine par l'amiral Bruat, ainsi que dans celui de l'amiral Lyons à l'amirauté, inséré dans les journaux anglais, que des mesures avaient été concertées entre les amiraux pour que les deux flottes intervinssent, en forçant l'entrée du port, si l'attaque de terre avait présenté des chances de réussite. Il est donc à présumer que cette attaque de guerre glorieuse, malgré sa malheureuse issue, aurait pu avoir des résultats décisifs sans la fâcheuse méprise qui l'a fait échouer. L'armée anglaise avait rencontré, de son côté, des obstacles inattendus, et le rapport adressé à lord Panmure en développe les tristes conséquences. Quoi qu'il en soit, et malgré la retraite de nos troupes, effectuée en bon ordre, en faisant face à l'ennemi, qui n'osa pas les poursuivre, celte tentative n'aura pas été complètement inutile. Elle servira à mieux préparer le succès d'une seconde attaque, à laquelle l'armée se dispose par les cheminements qui s'exécutent avec ardeur au moment où nous écrivons. L'état sanitaire, qui s'était altéré à
cause de la réapparition du choléra, s'est amélioré.
Le 1er juillet une dépêche insérée au Moniteur a officiellement annoncé la mort du commandant en chef de l'armée britannique, dont la santé était depuis quelque temps ébranlée par les fatigues et la préoccupation de tous genres. Le Md-maréchal Fitz-Roy- Janies-Henri-Somerset, premier baron Raglan, neuvième fils du cinquième duc de Beaufort, était né en 1788. Il avait épousé, en 4814;, la deuxième fille du troisième comte de Mornington, nièce du duc de Wellington ; il était entré dans l'armée comme cornette du 4e dragons, le 9 juin 1804; lieutenant en 1805, capitaine en Î808, major en 1811, lieutenant-colonel en 1812, colonel en 1815, major-général en 1825, lieutenant-général en 1838, général le
20 juin 1854, il avait été nommé feld-maréchal le 5 novembre 1854. La France et l'Angleterre honoreront de leurs regrets la mémoire de ce vétéran de l'armée anglaise, qui avait fait apprécier universellement son caractère loyal et cette bravoure antique que signalait dans un immortel rapport le premier commandant en chef de l'armée française en Orient, tombé, lui aussi, victime de sa lutte héroïque contre la maladie et contre les fatigues de son immense commandement. Lord Raglan a été remplacé par le général Simpson qui, comme chef d'état-major, était au fait de tout ce qui concernait l'expédition. Parmi les autres officiers dont les alliés ont à regretter la perte, il faut citer le capitaine Edmund Lyons, fils de Famiral de même nom et qui avait pris une part active à l'expédition de la mer d'Azof, ainsi qu'on a pu le voir par ses rapports reproduits plus haut. Le général Brown est arrivé à Gonstantinople dans un état de maladie qui fait craindre pour ses jours. Enfin, on a annoncé la mort de Schamyl, nouvelle que semble confirmer le passage suivant d'un lettre écrite de Trébizonde le 24 juin : « Les Russes se sont portés sur Kars, le 5 ou 6 juin, au nombre de 30,000 hommes, tandis qu'un autre corps se dirigeait sur Ardahan. La garnison turque de cette dernière ville'n'était composée que d'un escadron de cavalerie qui, sur l'avis de l'approche de l'armée ennemie, a quitté immédiatement la place pour opérer sa jonction avec le corps principal de l'armée d'Anatolie, qui se trouvait à Kars. Le 17 juin, les Russes ont attaqué Kars, mais ils ont été complètement repoussés et ont dû se retirer à huit lieues de la ville. La nouvelle de la mort de Schamyl paraît certaine. »
Nouvelles sorties des Russes. — Incendie à Constantinople. — Second bombardement à Sweaborg. — Description de cette ville. — Bataille de ïraktir. — Lettre de l'Empereur au général Pélissier. — Nouvelles mesures prises en faveur de» soldats de l'armée de Crimée. — Découragement de l'armée russe.
Depuis longtemps les défenseurs de Sébastopol n'étaient sortis de leur enceinte que pour s'éclairer et faire reconnaître , autant que possible, par quelques hommes les travaux. Dans la nuit du 14 au 45 juillet Us essayèrent un coup de vigueur contre la gauche des travaux avancés sur Malakoff. On avait couronné d'une forte gabionnade les carrières situées entre la redoute Brancion (Mamelon Vert) et la tour Malakoff , formant ainsi une ligne continue dont la droite est assurée du côté du ravin du Carénage par une grande place d'armes, et dont la gauche est bien défendue par de bonnes
embuscades près du ravin de Karabelnaïa. Une embuscade volante^ occupée seulement par quelques éclaireurs logés dans des trous, avait été façonnée à l'extrême gaucbe pour y attirer les feux de l'ennemi. Cette ligne, dont le point central de défense est la redoute Brandon, était occupée à droite par le lieutenant-colonel Granchette, du 49e de ligne, avec trois bataillons de son régiment, ayant pour réserve le 4e de chasseurs à pied. Le lieutenant-colonel de Chabron, du 86e, commandait la gauche, formée d'un bataillon de «Km régiment et du 91e de ligne. Quarante voltigeurs, qui avaient oc- ^pé l'embuscade de gauche, reçurent pour soutien à la nuit deux èénts hommes d'élite du 91% sous les ordres du commandant Tellier. Le 1er bataillon du 100e, placé dans la parallèle , devait agir selon les circonstances en se portant soit à gauche , soit à droite. Enfin, le ravin de Karabelnaïa était fortement occupé en arrière par un bataillon de chacun des deux régiments de grenadiers de la garde impériale et par deux cents travailleurs du 100e de ligne. Le commencement de la nuit, qu'un ciel nuageux et l'absence de lune rendaient obscure, n'avait présenté rien de particulier, lorsque, vers une heure du matin, une sortie considérable eut lieu contre les lignes anglaises, mais sans résultat. «Une demi-heure après, dit dans son rapport le général Pélissier, une colonne russe de cinq à six bataillons s'avança par le fond du ravin de Karabelnaïa, et déboucha sur notre gauche. Nos éclaireurs , placés sous la gabionnade volante, se replièrent, ainsi qu'ils en avaient l'ordre , et vinrent donner réveil. A peine nos éclaireurs étaient-iis rentrés, que les Russes attaquaient en poussant des hourrahs et en ouvrant un feu de mousqueterie bien nourri. Ils furent reçus à bonne portée par un feu non moins énergique , et ne purent , malgré leurs efforts , s'avancer sur nos ouvrages.. Pendant une demi-heure, ils renouvelèrent leurs attaques sans plus de succès; enfin, écrasés par notre fusillade et par le tir habilement dirigé de deux de nos batteries , ils se décidèrent à la retraite, emportant leurs tués et leurs blessés, et abandonnant, en avant de notre gabionnade, des fusils, des effets d'équipement et cinq morts , parmi lesquels se trouve un officier. Les pertes de l'ennemi doivent avoir été fortes; les nôtres, heureusement sont minimes ; car, dans son service de vingt-quatre heures, et en y comprenant ce combat , la division de La Motterouge, qui était de service, n'a eu que 20 hommes tués et 94 blessés. Ces excellents résultats sont dus à la bravoure et à la fermeté des troupes, aux bonnes dispositions prises par le général de brigade Uhrich, général de tranchée, ainsi qu'à la vigueur du lieutenant-colonel de Chabron et du commandant Teillier, du 91e, excellents officiers tous deux. »
Une nouvelle sortie fut tentée par les Russes dans la nuit du 16 au 17. Ayant vainement essayé, comme on vient de le voir, d'arrêter par la gauche les cheminements devant Malakoff, ils essayèrent de faire reculer l'assiégeant sur la droite. Ils furent très-brillamment repoussés par la division Canrobert, de service cette nuit aux attaques Victoria, ainsi que par une partie des bataillons de service de la garde. «A la chute du jour, dit le général Pélissier, le général Vinoy , qui était de tranchée , avait cru apercevoir quelques mouvements de l'ennemi vers Malakoff. En effet, les Russes avaient préparé deux sorties : l'une contre notre gauche (déjà assaillie dans la nuit du 14 au 15), qui était une fausse attaque; l'autre à notre droite, qui était l'attaque véritable. Vers le milieu de la nuit, l'assiégé s'est avancé en poussant de grands hourrahs. Ses efforts sur notre gauche ont été de courte durée; mais la sortie contre notre droite, partie du petit Redan, avait une valeur réelle, et par trois fois l'ennemi a chargé sur nos embuscades de droite. Ces embuscades étaient occupées par une compagnie de grenadiers du 20e de ligne , à laquelle avaient été adjoints des zouaves de la garde. A la première attaque, ces troupes, aidées par les travailleurs du 52e de ligne et des sapeurs du génie, ont vaillamment résisté sans reculer, et ont forcé les Russes à rentrer dans la place sous le feu de leur mousqueterie et le tir à balles de nos deux canons de campagne de la batterie 30. En prévision d'une attaque nouvelle, le général Vinoy avait disposé ses réserves soutenues par un détachement de zouaves de la garde, envoyé par le général Espinasse. Cette attaque ne s'est pas fait attendre; les Russes sont arrivés très-près, mais ils ont été si vigoureusement reçus qu'ils ont dû reculer encore en abandonnant plusieurs des leurs sur le terrain. Une troisième fois enfin, l'ennemi est revenu à la charge sans plus de succès , et nous a définitivement cédé ce petit mais précieux champ de bataille. Le commandant Cardojme, récemment promu au 27e, le capitaine de grenadiers du 20e, Dufau, le lieutenant Chazotte, des zouaves de la garde, ont donné, dans cette série d'engagements, des preuves d'une brillante valeur, ainsi que le capitaine du génie Segrétain, aide de camp du général Frossard, qui était sur ce point, et qui a puissamment aidé, avec les travailleurs du 52e et ses braves sapeurs, à soutenir le choc de la première attaque. Comme dans la nuit du 14 au 15, celles de nos batteries qui 'ont des vues favorables ont contribué au succès par l'intelligence et la bonté de leur tir. L'artillerie des batteries anglaises voisines de nos attaques n'a pas manqué, ainsi qu'elle le fait toujours, de nous soutenir en envoyant, par un tir très-étudié et très-vigoureux, un grand nombre de projectiles dans Malakoff. A mesure que l'ennemi cédait et se repliait, le feu
d'artillerie de la place et celui des batteries de l'autre côté de la rade( se développaient, et il est arrivé sur la fin à une intensité extrême. Malgré cette rude canonnade et une mousqueterie très serrée, nos pertes ne sont point considérables, et selon ce que Ton peut estimer, celles de l'ennemi doivent s'élever à plusieurs centaines d'hommes hors de combat. Quant à nous , nous avons eu dans les vingt-quatre heures, 23 tués et 77 blessés. Parmi ces derniers, nous avons le regret de compter le colonel Adam (balle à l'épaule gauche ) et le commandant du génie Boissonnet (balle au-dessus du genou).»
Enfin, dans la nuit du 24 au 25, après un îeu d'artillerie très- vif, l'ennemi fit vers minuit une sortie par la gauche du petit Redan. A raison de l'extrême proximité des lignes, il ne lui fallut qu'un instant pour se précipiter sur la gabionnade française ; mais vigoureusement reçus par les chasseurs a pied de la garde impériale et par quelques compagnies du 10e régiment d'infanterie de ligne, les Russes rentrèrent à la hâte en laissant entre les embuscades et le fossé de la place un grand nombre de blessés et de morts.
Pendant ce temps, le 17 juillet, de midi et demi à cinq heures, un violent incendie éclatait à Constantinople, dans le quartier français, près du parc de construction des équipages militaires. Cet établissement, fortement menacé par les flammes, fut sauvé grâce au dévouement du capitaine Poteau et de ses sapeurs-pompiers. Au début de l'incendie, ils coururent avec leur matériel sur le lieu du sinistre. « Presque assitôt, dit le général Larchey, j'arrivais avec mon état-major, la gendarmerie, commandée par le capitaine Bouttier, le chef du génie et ses capitaines adjoints, les officiers, sous-officiers et soldats français disponibles des établissements des environs. Des détachements de marins de la Proserpine, de Y Eldorado et autres navires, portant des pompes et conduits par leurs officiers, sont venus nous prêter secours. M. le capitaine de vaisseau Chaigneau, commandant supérieur de la marine, les a accompagnés et mis à ma disposition. Les pompiers turcs, portant leur matériel, sont arrivés à leur tour; ils ont été affectés de préférence au sauvetage des maisons. Les Français protégeaient le parc de construction des équipages militaires, dont la direction est confiée au capitaine Pujeau. Le séraskier, suivi d'un état-major très-nombreux, et beaucoup de fonctionnaires ottomans se sont également rendus sur le théâtre de L'incendie. Le feu, favorisé par l'ardeur du soleil et par un vent assez impétueux qui souvent tourbillonnait et changeait de direction, a dévoré 150 maisons. Il en eût brûlé bien davantage sans nos pompiers qui ont excité au plus haut point l'admiration des indigènes par la manière dont ils ont maîtrisé les flammes. Les ateliers et magasins du parc de construction, entièrement en planches et bor-
d:uit une rue incendiée de 10 mètres de largeur au plus, devaient être infailliblement la proie de l'incendie si, pendant quatre heures consécutives, on ne les eût arrosés en dedans et en dehors. Les pompiers français seuls, le long des façades en planches, enveloppés de couvertures de laine mouillées, résistaient à l'ardeur du feu que développaient les maisons en combustion de l'autre côté de la rue, dirigeaient avec intelligence l'eau des pompes que manœuvraient et approvionnaient à l'envi toutes les personnes accourues au secours. Bourgeois, fonctionnaires > officiers et soldats mettaient la main à l'œuvre ; tous, sans distinction, se tenaient aux longues chaînes et faisaient passer les eaux. J'y ai remarqué des officiers de toutes armes, beaucoup d'Européens, un drogman de l'ambassade, un jeune Français, marchand à Péra, nommé Beauvais, qui se faisait reconnaître par son énergique activité. En somme, tous les travailleurs ont rivalisé de zèle. Il s'agissait de ne pas perdre un seul instant, sans quoi notre parc de construction était perdu et c'eût été pour l'armée un véritable désastre. Dès que la conservation de l'établissement a été assurée, j'ai autorisé le capitaine des sapeurspompiers Poteau à diriger ses efforts sur les maisons en péril. Par des travaux habilement et énergiquement entrepris, nos pompiers sont bientôt parvenus à limiter l'incendie et à sauver le reste de la rue et du quartier. Nous touchions au terme de l'œuvre quand je rencontrai sur le terrain S. Exc. le séraskier ; je lui présentai le capitaine Poteau, ruisselant d'eau et de sueur, descendant des toits, ayant la figure et les mains brûlées. Le séraskier complimenta vivement ce brave officier sur son énergique intrépidité, qu'il avait lui-même remarquée au milieu de l'incendie. »
Le 8 août eut lieu le bombardement de Sweaborg dont les détails ci-dessous feront comprendre l'importance. Voici d'abord le rapport du contre-amiral Penaud, adressé le 11 août, à bord du vaisseau le Tourville, au mini sire de la marine : «Monsieur le ministre, ainsi que j'ai eu l'honneur d'en informer Votre Excellence par ma lettre du 7 de ce mois, lundi dernier, M. le contre-amiral Dundas et moi nous nous sommes présentés devant Sweaborg, avec l'escadre combinée, dans f intention de bombarder cette place. Le 8, à 7 heures et demie du matin, seize bombardes anglaises portant chacune un mortier ; cinq bombardes françaises, portant deux de ces pièces, et une batterie de siège dé quatre mortiers de 27 centimètres que, pendant les six heures d'obscurité des deux nuits précédentes, j'avais fait établir sur l'îlot Abraham, à 2,200 mètres de la place, ont ouvert le feu contre Sweaborg. Je suis heureux de vous annoncer que cette opération a parfaitement réussi ; ce n'est point seulement une simple canonnade que les escadres ont faites contre.
Sweaborg, c'est un véritable bombardement, dont les sérieux résultats ont dépassé tout ce que j'espérais. Moins de trois heures après que nous eûmes commencé à lancer des bombes, nous pouvions constater les dégâts considérables qu'elles occasionnaient dans la forteresse. De nombreux incendies se déclarèrent rapidement sur plusieurs points à la fois, et bientôt nous vîmes les flammes s'élever au-dessus de la coupole de l'église, située dans la partie nord de l'île Est-Swarto. C'est pour ainsi dire le seul monument qui, sur les îles Vargon et Swarto, paraisse avoir été complètement respecté par nos projectiles. Des explosions terribles ne tardèrent pas à se faire entendre à quatre reprises différentes ; le feu avait atteint des magasins remplis de poudre et de munitions de guerre. Les deux dernières explosions surtout ont été formidables ; elles ont dû causer à l'ennemi des pertes énormes, tant en personnel qu'en matériel. Pendant plusieurs minutes on entendait les détonations des bombes et des obus qui couvraient le bord de la mer de débris de toute espèce. Le bombardement a cessé ce matin à quatre heures et demie ; il a duré par conséquent deux jours et deux nuits, pendant lesquels Sweaborg ne présentait qu'un vaste foyer d'incendie. Le feu, qui continue encore d'exercer ses ravages, a dévoré à peu près toute la place et consumé des ateliers, des magasins, des casernes, divers établissements appartenant au gouvernement, et une grande quantité des approvisionnements de l'arsenal. Le tir de nos mortiers et de nos obusiers était tellement juste, que l'ennemi, dans la crainte de voir brûler entièrement le vaisseau à trois ponts mouillé en travers de la passe entre Sweaborg et l'île Back-Olmen, a rentré ce bâtiment dans le port pendant la nuit. Les Russes ont éprouvé un échec considérable et des pertes d'autant plus sensibles que, du côté de l'escadre alliée, elles se bornent à la mort d'un seul matelot anglais et à quelques légères blessures. Les forts ennemis ont cependant répondu vigoureusement à notre attaque ; leur feu ne se ralentit qu'au moment des explosions que j'ai mentionnées ; mais la précision de nos pièces à long tir nous a valu une supériorité incontestable sur celui des Russes. Chacun, dans la division a rempli son devoir avec dévouement, ardeur et courage; les équipages ont été admirables d'élan, ils ont ftrien mérité de la France. Je suis on ne peut plus satisfait drs moyens d'action mis à ma disposition. Les bombardes et les canonnières ont rendu d'immenses services ; elle répondent parfaitement à tout ce que l'on attendait de ces bâtiments. La batterie de siège a produit de très-beaux résultats, et on peut dire que c'est d'un îlot ennemi, sur lequel nous avons arboré le drapeau français, que sont partis les meilleurs coups. « Dans cette circonstance, ainsi que cela a toujours eu lieu depuis
que nos pavillons sont réunis, M. le contre-amiral Dundas et moi avons marché d'un commun accord. L'exemple de l'entente parfaite qui existe entre les chefs a été du meilleur effet sur l'esprit des équipages des deux escadres, qui n'en formaient réellement plus qu'une au moment de l'action. Chacun n'avait qu'un but : rivaliser de zèle pour causer à l'ennemi le plus de mal possible , et les succès d'un bâtiment de l'une des deux nations étaient applaudis par l'autre avec les mêmes cris d'enthousiasme que s'ils avaient été remportés par son propre pavillon. Nul doute que le bombardement de Sweaborg exercera une grande influence sur les populations russes, pour lesquelles il est acquis, aujourd'hui, que leurs places et leurs arsenaux ne sont pas complètement à l'abri des atteintes des marines alliées, qui peuvent et doivent espérer désormais arriver à porter la destruction sur le littoral ennemi, sans recevoir elles-mêmes des dommages sensibles. »
La dépêche suivante, adressée par l'amiral Dundas au lord de l'amirauté, fait connaître la part que la flotte anglaise a prise à cette affaire : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous annoncer, ainsi qu'aux lords commissaires de l'amirauté, qu'après être arrivé ici le 8 courant avec l'escadre sous mes ordres, j'y fus rejoint, le soir même, par le contre-amiral Penaud à bord du Tourville, et, le lendemain, par le reste de l'escadre française, composée, indépendamment des vaisseaux de ligne, de cinq bombardes et cinq chaloupes canonnières, de bâtiments chargés d'approvisionnements et de bateaux à vapeur. Le 7 courant, YAmphion vint compléter l'escadre anglaise. L'intention du contre-amiral Penaud et la mienne étant de commencer les opérations contre la forteresse et l'arsenal de Sweaborg, on ne perdit pas de temps pour faire les préparatifs nécessaires. Mes précédents rapports auront appris à Leurs Seigneuries que, pendant l'année dernière et durant les cinq derniers mois, l'ennemi s'était occupé très-activement à augmenter les moyens de défense de la place, en élevant des batteries sur des points favorables et qui menaçaient tous les points par lesquels on pouvait approcher de la rade, au milieu de ces passes inextricables. Il n'entrait donc nullement dans mes intentions de tenter une attaque générale par des vaisseaux contre les fortifications ; ce que nous nous proposions, le contre-amiral Penaud et moi, c'était de nous borner à détruire de la forteresse et de l'arsenal ce qui pourrait en être détruit par les bombes. La nature embarrassée du terrain, formé de rochers, de marais et de récifs submergés, rendait difficile le choix des points où l'on pouvait disposer les bombardes armées de mortiers ayant une portée suffisante. Pour terminer ces dispositions, le talent du capitaine Sullivan, commandant du Merz
lin, m'a été d'un puissant secours ; les dispositions auxquelles nous nous étions définitivement arrêtés formaient une ligne courbe des deux côtés de la petite île d'Oterhall, l'espace du centre étant réservé pour les bombardes de l'escadre française, ainsi que nous en étions convenus avec le contre- amirel Penaud. Les points extrêmes de la ligne furent déterminés par l'étendue de la portée des batteries armées de gros calibre, de Bak-Kolmen à l'est,*et de Stora-Rantau à l'ouest de Sweaborg ; et l'une des additions les plus efficaces à la puissance des escadres alliées, consistait en une batterie de quatre mortiers légers, établis par l'amiral Penaud sur une petite île en avant d'Oterhall. Afin de mettre à exécution les dispositions arrêtées, je chargeai le capitaine Kamsay, commandant YEuryalus, le capitaine Glasse, du Vulture, le capitaine Vausittart, de la Magicienne, et le capitaine Stewart, du Dragon, d'aller mouiller dans le sud d'Oterhall, et les bombardes, sous la direction du lieutenant Àugustus G. Habart, du vaisseau le Duc de Wellington, étant sous les ordres de ces officiers, furent toutes mouillées, le 7 au soir, dans la position qui leur était assignée et prêtes à faire feu. Les officiers des chaloupes canonnières nous ont puissamment aidés pour les remorques à faire, et on leur doit les plus grands éloges pour la part qu'ils ont prise à l'action. Pendant cette même nuit le contreamiral Penaud avait commencé à établir sa batterie, avec des sacs de terre, sur les rochers d'Oterhall , mais les dernières dispositions ne purent être terminées avant le matin du 6 courant. Durant tout le jour précédent, l'étendard impérial de Russie flottait sur la citadelle de Gustafs^ard, mais depuis on ne l'a plus aperçu. Le succès de nos opérations étant entièrement subordonné à l'état du temps et à la rapidité avec laquelle nos bombes pouvaient être lancées, on se hâta d'essayer la portée des mortiers, qui fut reconnue convenable, et le feu général commença bientôt après, à 7 heures.
«La direction de ce service était confiée au capitaine T.-M. Wemys de l'artillerie de la marine royale, aidé des capitaines Lawrens et Schomberg. Ces officiers prirent leurs mesures pour donner aux mortiers la plus forte portée dont ils fussent susceptibles. Les chaloupes canonnières, après avoir été armées extraordinairement de canons de gros calibre empruntés, pour la circonstance, aux vaisseaux de ligne; les canonnières Stork et Snapper étant pourvues de canons à la Lancaster, je mis à profit l'expérience du capitaine Hewlett pour diriger le feu de ces deux navires ; son attention fut spécialement dirigée sur un vaisseau de ligne à trois ponts, amarré de manière à fermer le passage entre Gustasfsvard et Back-Hoîmen, Le commandant Preedy, du vaisseau à bord duquel est mon pavillon, fut désigné pour prendre le commandement du Starling et
de quatre autres chaloupes canonnières, et pour manœuvrer de manière à attaquer les batteries faisant face aux bombardes vers l'extrémité ouest de la ligne. Les autres furent distribuées de la même manière sur les points qui leur avaient été assignés, sous la direction générale du capitaine Ramsay, ayant sous ses ordres les capitaines Glasse, Vausittard et Stewart, avec ordre d'attaquer les batteries et de protéger les bombardes. Ce soir du 8 courant, j'expédiai le capitaine Key, du bâtiment de S. M. YAmphion, avec ordre de se rendre devant Stora-Niolo, et de se mettre sous les ordres dit capitaine Welesley, commandant le vaisseau de S. M. le Cornwalis; je donnai pour instruction à ce dernier officier de saisir l'occasion favorable pour attaquer l'ennemi à la pointe est de l'île de Sandhamm. Le capitaine Yelverton, du bâtiment de S. M. Y Arrogant, fut détaché vers l'ouest, avec le Cossack et le Cruiter, sous ses ordres, pour appeler l'attention des troupes qu'on avait aperçues postées sur l'île de Drumsio, et pour surveiller les mouvements des petits navires qu'on avait parfois aperçus dans les petites baies qui se trouvent de ce côté. Dans la journée, je vis bientôt que les escadres détachées dans les deux directions avaient ouvert leur feu sur l'ennemi, et que l'action était générale sur tous les points. Pendant les premières heures, un feu rapide de boulets et de bombes fut entretenu par la forteresse contre les chaloupes canonnières, et la portée des batteries fortement armées dépassait complètement les bombardes ; mais le mouvement continuel des chaloupes canonnières et l'habileté avec laquelle elles étaient dirigées par les officiers qui les commandaient leur permettaient de riposter avec beaucoup de succès et presque sans qu'elles aient pu être atteintes pendant toute la journée. Vers dix heures du matin, on commença à voir l'incendie des divers bâtiments et une forte explosion eut lieu dans l'île de Dargon. Une heure après, elle était suivie d'une seconde explosion. Vers midi, une troisième et plus forte explosion avait lieu dans l'île de Gustafsvard, causant de grands dommages aux défenses de l'ennemi, et contribuant beaucoup à ralentir le feu des canons dans cette direction. L'avantage de la rapidité avec laquelle avait été dirigé le feu des mortiers a été démontré par les nouvelles conflagrations qui ne cessaient d'avoir lieu, et s'étendaient à l'île de Nargen. La multiplicité des écueils qu'il arrivait quelquefois aux canonnières de toucher me força aussi de les rappeler avant le coucher du soleil. Le feu de l'ennemi était ralenti, les embarcations des escadres reçurent l'ordre de se réunir, avec des fusées, avant la nuit et sous les ordres du capitaine Caldwell, qui commande le vaisseau sous mon pavillon. Ces embarcations firent un feu continuel pendant plus de trois heures ; ce feu eut un plein succès : il
alluma de nouveaux incendies et ajouta beaucoup à la conflagration générale. Le 10, à la pointe du jour, les positions de la plupart des bombardes avaient été avancées, et les canonnières reçurent l'ordre de recommencer. Le vaisseau à trois ponts qui avait été mis à l'ancre par l'ennemi afin de fermer et défendre le canal , entre Gustafsvard et BakrHamen, avait été augmenté, et l'action recommença vivement de part et d'autre. L'incendie continuait à se développer dans la forteresse, et vers midi une colonne de fumée plus épaisse qu'aucune de celles qui avaient précédé, colonne suivie de flammes éclatantes, annonça que les bombes avaient atteint des matières combustibles dans la direction de l'arsenal. Sa situation exacte nous avait d'abord échappé; mais les flammes continuant à s'étendre, il devint bientôt évident qu'elles gagnaient au delà de l'île de Vargon, et que beaucoup de bâtiments de l'île dë Warto étaient déjà en voie de destruction. Les bateaux portant des fusées furent réunis de nouveau dans la soirée; les canonnières furent rappelées, et elles se rangèrent en divisions séparées. La première, sous la conduite du Pembroke, tira bien à la distance d'environ 2,000 yards de la forteresse ; la deuxième, sous les ordres du capitaine Cardwell, plus tard réussit à augmenter l'incendie. Mais la clarté des flammes exposant les canonnières à la vue de l'ennemi, celui-ci tint bon, avec beaucoup de bravoure, sous le feu le plus vif des bombes qui éclataient. Considérant les dommages déjà infligés à l'ennemi, et réfléchissant qu'il n'existait plus que quelques bâtiments sans importance à détruire dans l'île de Vargon, et que ceux encore debout sur Svarto étaient à l'extrémité de notre portée et dans des positions où les bombes ne les avaient pas encore atteints, je pensai que nous ne gagnerions pas en avantage proportionnel en continuant le feu encore un jour. #
« En conséquence, j'envoyai le capitaine Seymour du Femùroke auprès du contre-amiral Penaud, et avec la cordialité et le bienveillant empressement que j'ai invariablement rencontré de la part de cet officier, des arrangements furent immédiatement concertés et l'ordre fut donné de cesser le feu au point du jour. Sur la liste des pertes éprouvées dans l'exécution du service que j'ai eu l'honneur de vous détailler, je suis heureux de dire qu'elles ont été moindres qu'on aurait pu s'y attendre sous le feu auquel ont été exposés les bâtiments engagés. Quelques-unes des blessures les plus sérieuses ont été celles dues malheureusement aux explosions des fusées sur les embarcations du Hassings et du Vulture. Vos seigneuries remarqueront que je m'abstiens de tous détails sur les opérations de l'escadre commandée par le contre-amiral Penaud ; ces détails seront, sans aucun doute, complètement et habilement donnés par
lui à son gouvernement. Mais on me permettra d'exprimer ici ma profonde gratitude pour la précieuse coopération que cette escadre m'a donnée, ainsi que la brave conduite des hommes sous ses ordres, et de consigner ici mes plus vives actions de grâce pour le cordial appui que j'ai reçu. Le bombardement de Sweaborg a duré 45 heures. 11 a été lancé 12 à 13,000 bombes et boulets; 25 Anglais ont été blessés. »
Les officiers du vaisseau le Pélican rapportent ce qui suit au sujet de la batterie de l'île Abraham : ce Le jeudi 9 août, à huit heures du matin, la flotte alliée déposa une batterie française de mortiers et d'obusiers sur l'île d'Abraham, située à portée de Sweaborg. La batterie canonna de ce point la ville du côté de la mer et de l'arsenal. Le feu dura 48 heures sans interruption. Dès le premier jour, à dix heures du matin, une bombe atteignit un magasin à poudre qui sauta et mit le feu à une grande partie de la ville. Vers midi un second magasin fit explosion en même temps qu'un bâtiment renfermant des munitions d'artillerie. Dès le soir toute la ville était en flammes. Au départ du Pélican, il ne restait debout que quelques maisons et une partie des fortifications. Tout l'arsenal était détruit. Les bombes des batteries de terre n'atteignaient pas les vaisseaux, qui iront ni perdu un seul homme ni subi d'avarie. On calcule que pendant ces 48 heures 20,000 projectiles ont été lancés dans la ville. »
D'après une correspondance de Y Express, la perte des Russes pendant le bombardement de Sweaborg peut être évaluée à 4 ,500 hommes ; les bâtiments et autres propriétés brûlés à 25 millions de francs, a Cette fois, écrit un correspondant du Moniteur de la flotte, on peut, sans forfanterie, dire que nous avons fait quelque chose : Sweaborg a été vraiment incendié, non pas sur le papier, mais avec des flammes qui ont duré deux jours et s'élevaient à plus de cent pieds de hauteur. C'était un horrible spectacle, je vous assure, et parfois le cœur se serrait en pensant que ces volcans engloutissaient, en outre des approvisionnements russes, de pauvres gens bien étrangers peut-être à la question qui se débat en ce moment. La France était représentée par cinq bombardes, et nos alliés en avaient seize en bataille; les nôtres étaient armées chacune de deux mortiers, les bombardes anglaises en avaient un. Chacun a fait son devoir, je vous assure. Notre matériel d'artillerie a soutenu sa réputation et n'a pas bronché. Après l'affaire, les Anglais n'avaient plus que cinq bombardes en état de continuer quelque temps leur tir; les nôtres poursuivaient leurs lourds vomissements comme avant l'action. Nos canonnières ont aussi parfaitement réussi. L'amiral Penaud avait fait établir, sur une des îles en face Sweaborg, une
batterie qui, confiée à la direction du brave capitaine Sapia, a joué m rôle bien important dans cette affaire, et a valu à notre chef des éloges d'autant plus mérités, que l'on pensait que cette batterie nous entraînerait à de grands sacrifices sans aucun résultat. C'est le contraire qui a eu lieu. »
Le bombardement de Sweaborh a été bientôt suivi d'une brillante affaire, qui, dans les relations historiques de cette mémorable campagne, prendra le nom de bataille de Traktir,et que nous allons raconter avec les détails que mérite son importance.
B raille de la Tchernaïa ou de Traktir. — Aperçu du théâtre de l'affaire, — Documents officiels. — Rapport du général Pélissier. — Ordre de bataille trouvé sur le général russe Read,tué dans le combat. — Rapport de M. Blanchot, intendant général de l'armée. — Rapport du vice amiral Bruat. — Extrait du rapport du général GortschakofL — Appréciation de ce document — Ordres du jour des généraux Pélissier, La Marmora, Simpson, Gortscbakoff. — Lettre de l'empereur Napoléon au général Péiissier. —Correspondance relative à l'enlèvement des blessés. — Episodes — Les blessés russes — Un héros à quatre pattes. — Un tambour russe. — Un ex-calembour de l'empereur Nicolas. — Réclamation. Il faut rendre , justice même à un ennemi.
La Tchernaïa. rivière torrentueuse et guéable en été, prend sa source sur le mont Yaïia, coule, à découvert pendant l'espace d'un kilomètre, rentre sous terre, et reparaît auprès de la bourgade tartare de Skélia, pour arroser la vallée fertile et riante qui doit son nom au village de Baïdar. On peut passer la Tchernaïa sur deux ponts; l'un est en aval de Tchorgoun ; l'autre, le pont de Traktir ou 4e l'Auberge, solidement construit en pierre, sert aux communications entre Balakiava et Simphéropol. Depuis le 25 mai, une partie des forces alliées occupait sur les rives de la Tchernaïa des positions excellentes, couvertes dans tout leur développement par la rivière même , et par un canal de dérivation qui formait un second obstacle. A la naissance de la vallée de Baïdar bivouaquait k division àe cavalerie du général d'Allonville. Près de là , une division turque campait sur ie mamelon d'Alson. L'armée piémop taise se tenait sur la montagne de Hasfort et dans les gorges voisines de la crête qui sépare la vallée de Baïdar du plateau de Sébastopol. Elle avait en face d'elle les hauteurs du Chouliou, qui? après s'être développées en plateaux ondulés, s'abaissent brusquefmmi au-dessous de Tchorgoun. Les divisions françaises étaient
établies sur deux mamelons appelés monts Fediouchine, et le long des escarpements du plateau de Sébastopol. C'étaient la division Faucheux, composée de la brigade Manèque (19e bataillon de chasseurs, 2e zouaves, 4e infanterie de marine), et de la brigade de Failly (95e et 97e de ligne); la division Herbillon, composée de la brigade Marguenat ( 14e bataillon de chasseurs, -47e et 52e de ligne), et de la brigade Clerc (63e et 73e de ligne ); la division Camou, composée de la brigade Wimpfen (tirailleurs algériens, 3e de zouaves, 50e de ligne) , et de la brigade Vergé (3e bataillon de chasseurs, 6e et 82e de ligne). Les versants les plus rapprochés du pont de Traktir étaient défendus par les zouaves et les chasseurs. En arrière des mamelons se groupaient l'artilJerie.le génie et les équipages des divisions. Vis-à-vis des positions françaises, entre les hauteurs de Chouliou et les flancs rocheux des plateaux de Mackensie, s'étend une plaine de trois kilomètres de large , à travers laquelle la route de Mackensie vient passer au pont de Traktir pour déboucher dans la plaine de Balaklava.
En quittant la vallée de Baïdar, la Tchernaïa coule de l'est à l'ouest pour aller se jeter à l'extrémité de la rade de Sébastopol. Son cours très-sinueux est approprié aux innombrables accidents de terrain qui constituent la nature du pays. Tantôt elle baigne le pied des plus hautes montagnes, traverse les gorges les plus étroites, les passages les plus resserrés, abandonnant son cours à la seule condition de la pente du terrain^ tantôt elle sillonne des prairies et des vallées où elle entretient des vestiges de verdure et de fertilité. C'est dans une de ces dernières, connue pour des aspects d'une grandeur magnifique, qu'a eu lieu le combat du 16 août. Lorsqu'on est placé dans les lignes françaises , on voit à gauche de cette vallée un petit pont en pierre d'une construction assez gracieuse; sa longueur est de 22 mètres, sa largeur de 4. Il n'a que deux arches et il est assez élevé au-dessus du niveau du soi. On y arrive par deux chaussées en pente et en pierre, situées à ses deux extrémités et qui s'avancent sur la route; elles sont plus longues que le pont lui-même et contiennent chacune trente-six petites bornes carrées, placées symétriquement en forme de parapet. Autrefois, il y avait en cet endroit un pont de bois établi plus bas; mais comme la rivière, peu importante en été, déborde à l'époque des pluies et de la fonte des neiges, il était continuellement inondé ; on l'a remplacé, il y a quelques années, par le pont actuel, dont l'empereur de Russie, dans le dernier voyage qu'il a fait en Crimée en 1850, a posé la première pierre. On l'a appelé pont de Traktir, du nom d'une hôtellerie célèbre et d'un petit hameau tatare qui se trouvaient à quelques pas de là, de temps immémorial. La Tchernaïa . sous le pont
même, est étroite et peu profonde ; elle n'engage qu'une des deux arches, l'autre est à sec. En la traversant à gué, les chevaux n'ont de Peau que jusqu'à la moitié du genou. Plus à gauche et parallèlement au pont, s'étend, dans la direction générale de la rivière, le canal ou aqueduc de la Tchernaïa, qui est encaissé et assez profond, et qui, dans les temps ordinaires, apporte ses eaux à Sébastopol, jusqu'à la baie du Carénage. Il a été coupé par les alliés, depuis l'occupation de leurs dernières positions. Parallèlement au pont et au canal, s'élève un grand mamelon qui forme un des côtés de la vallée et sur lequel se trouvent campées les troupes françaises. Il est accidenté dans sa partie supérieure. Il s'étend très-loin du côté des positions intérieures, et un de ses versants forme, avec un autre mamelon situé plus à l'est, un vaste et long défilé par où, du côté de ] 'armée alliée, on débouche de la vallée et on se rend au pont de Traktir. A l'angle de ce défilé est une petite maison en pierre qui servait de logement au gardien de l'aqueduc; à quelques pas de cette maison, se trouve un autre petit pont en pierre d'une seule arche construit sur le canal même, et qui fait corps avec la route. A Pavant du pont de Traktir, où sont les avant-postes, se trouvent des redoutes en terre élevées par les Français pour leur défense. Lorsqu'on se place sur le milieu du pont, on voit à peu près devant soi, et à environ 15 ou 1,800 mètres, une série de pics et de mamelons formant une ligne assez symétrique derrière laquelle s'étendent les hauteurs d'inkermann. Les Russes ont établi, au milieu de ces positions, deux ouvrages que, dans leur caractère toujours gai et heuimx, les Français ont appelés, l'un, la batterie Gringalet, et l'autre iâ batterie Bilboquet, Lorsque, du même point, on regarde vers sa droite, on découvre, à une égale distance, la partie longitudinale de de la vallée occupée encore par les positions russes. Les montagnes sont d'une teinte moitié blanche et moitié noire, qui produit un effet très- original. A un des angles du terrain, dans la partie la plus éloignée des lignes françaises, on découvre la sortie d'un défilé par où l'armée russe, en sortant de Mackensie, a débouché. L'ennemi, sur cette position, avait établi deux batteries. On voit donc que la vallée de Traktir est occupée, d'un côté, par les lignes russes, et de l'autre par celles de l'armée alliée. Elle est assez resserrée et entourée, dans tous les sens, par de hautes montagnes. La grande route la traverse, mais on n'y pénètre que par des défilés. Le milieu de la vallée, à droite du pont, est un terrain inégal; on y voit des prairies inondées dans les grandes eaux, desséchées l'été, mais dans lesquelles la verdure n'a pas disparu. On y voit aussi quelques petits bois et des parties cultivées. La Tchernaïa, depuis le pont de Traktir, y décrit de nombreuses sinuosités. Au mois de juillet, les Russes avaient
couronné les hauteurs de Mackensie; mais leur armée était restée inactive, et les alliés, dans leurs reconnaissances, n'avaient rencontré que des escouades de Cosaques qui fuyaient après de courtes escarmouches. Français et Sardes pouvaient se reposer en paix sous leurs tentes, ou mieux encore sous les gourbis, que, suivant la méthode africaine, ils fabriquaient avec de vertes branches d'arbres, pour se garantir des rayons ardents du soleil. Seulement les batteries Gringalet et Bilboquet envoyaient des boulets, peu dangereux à cause de la distance , aux groupes d'hommes ou de chevaux qui s'approchaient trop de la rivière. Les Russes ne se décidèrent à sortir de leur torpeur qu'en apprenant que l'assiégeant allait canonner et bombarder avec un redoublement de vigueur la tour Malakoff et les ouvrages du faubourg de Karabelnaïa.
Dans un conseil de guerre tenu le 47 août par les généraux russes sur les hauteurs d'ïnkermann, il fut décidé qu'on tenterait de forcer les positions ennemies entre la Tchernaïa et le Sapoun, et de couper les travaux de siège du corps principal. Plusieurs généraux, notamment le général Osten-Sacken, s'étaient opposés à ce plan ; mais le chef de l'état-major général, le général Kotzebue, développa les avantages de cette opération, qui avait pour résultat, si elle réussissait, de faire lever le siège de Sébastopol, et dont l'insuccès ne pouvait entraîner de graves inconvénients. Le conseil de guerre adopta son avis presque à l'unanimité, et le jour de l'attaque fut fixé au 45. Des obstacles imprévus obligèrent de la remettre au 46. Le commandement fut donné au général Read, commandant du 3e corps d'armée. Ce jour-là, vers quatre heures du matin, le cri : Aux armes ! retentit à l'improviste dans les camps de la Tchernaïa. Aucun récit de la bataille ne pouvant égaler en intérêt les rapports rédigés immédiatement après l'action par les officiers généraux, nous allons donner place aux documents officiels. Voici d'abord le rapport du général Pélissier au ministre de la guerre :
« Monsieur le Maréchal, « Vous avez appris par mes dépêches télégraphiques d'hier et d'avant-hier les résultats généraux de la bataille de la Tchernaïa 5 je m'empresse aujourd'hui de faire parvenir à Votre Excellence mon rapport circonstancié sur cette journée glorieuse pour nos armes. | Depuis quelques jours , bien que l'ennemi s'abstînt de tout mouve- 1 ment apparent, certains indices nous faisaient penser qu'il viendrait nous attaquer sur la ligne de la Tchernaïa. Vous connaissez ces positions, qui sont excellentes et couvertes dans tout leur développement par la Tchernaïa même et par un canal de dérivation formant un second obstacle. L'armée sarde occupe toute la droite,
vis-à-vis de Tchorgoun; les troupes françaises gardent le centre et la gauche qui se relie, après une dépression, avec nos plateaux d'Inkermann. Indépendamment de quelques gués peu nombreux et assez mauvais, deux ponts permettent de passer la Tchernaïa et le petit canal : l'un un peu en avant de Tchorgoun, sous le canon des Piémontais; l'autre, appelé pont de Traktir, est au-dessous et presque au centre des positions françaises. Si, de ces positions, on regarde devant soi, de l'autre côté de la Tchernaïa, on voit vers la droi e les hauteurs de Chouliou, qui, après s'être développées en plateaux ondulés, tombent assez brusquement sur la Tchernaïa, au-dessous de Tchorgoun, en face des Piémontais. Ces hauteurs s'abaissent vis-à-vis de notre centre, et, à partir de ce point jusqu'aux flancs rocheux des plateaux de Mackensie, s'étend une plaine de trois à quatre kilomètres de largeur. C'est par cette plaine que la route de Mackensie vient passer la Tchernaïa au pont de Traktir, et déboucher, après avoir traversé nos positions, dans la plaine de Balaklava. On faisait bonne garde sur toute notre ligne. Les Turcs, qui occupent le pâté montueux de Balaklava, étaient en éveil et observaient Alsou ; et le général d'Allonville, prévenu également, redoublait de vigilance dans la haute vallée de Baïdar. J'étais tranquille, du reste, pour toute cette extrême droite; c'est une de ces régions montagneuses où il est impossible de faire manœuvrer des masses : l'ennemi ne pouvait y faire que de fausses démonstrations. C'est, en effet, ce qui est arrivé. Dans la nuit du 15 au 16, le général d'Allonville envoya prévenir qu'il avait du monde devant lui : mais il sut par sa contenance imposer à l'ennemi, qui ne tenta rien de ce côté et n'osa pas l'aborder. Pendant ce temps, le gros des troupes russes, descendu des hauteurs de Mackensie ou débouchant par Aï- Todor, s'avarçait, à la faveur de la nuit, sur la Tchernaïa : à droite, les 7e, 5e et 12e divisions traversaient la plaine, et à gauche, la 17e division, une partie de la 6e et de la 4e suivaient les plateaux du Chouliou. Une cavalerie fort nombreuse et 160 pièces de canon soutenaient toute cette infanterie. Un peu avant le jour, les postes avancés de l'armée sarde, placés en éclaireurs jusque sur les hauteurs de Chouliou, se replièrent et vinrent annoncer que l'ennemi s'avançait par masses considérables. Peu de temps après, en effet, les Russes garnissaient de leurs pièces de position les hauteurs de la rive droite de la Tchernaïa et ouvraient le feu contre nous. Le général Herbillon, qui commandait les troupes françaises sur ce point, avait pris ses dispositions de combat : à droite de la route de Traktir, la division Faucheux, avec la troisième batterie du 12e d'artillerie; au centre, sa propre division avec la 6e batterie du 13* j à gauche, la division Camou avec la 4« batterie du 13e. De son
côté, le général de La Marmora avait fait placer les troupes de son armée sur leurs positions de combat. En même temps, la belle division de chasseurs d'Afrique du général Morris, rapidement ralliée parla nombreuse et vaillante cavalerie angiaise du général Scarlett, se plaçait en arrière des mamelons de Kamara et de Traktir. Cette cavalerie était destinée à tomber sur le flanc de l'ennemi dans le cas où il parviendrait à faire une trouée par l'un des trois débouchés de Tchorgoun, de Traktir, ou de la dépression existant à la gauche du général Camou. Le colonel Forgeot, commandant l'artillerie de la ligne de la Tchernaïa, tenait prête à agir une réserve de six batteries à cheval, dont deux de la garde impériale. Six bataillons turcs de l'armée d'Osman-Pacha , amenés par Sefer-Pacha, venaient nous prêter leur concours. Enfin, je faisais marcher la division Levaillant, du 1er corps, la division Duîac, du 2e corps, et la garde impériale , réserves imposantes, capables de parer aux accidents les plus contraires.
La brume épaisse qui couvrait les fonds de la Tchernaïa et la fumée de lacannonade qui commençait à s'engager empêchaient de distinguer le point contre lequel l'ennemi comptait faire effort, lors, que, à notre extrême gauche, la 7e division russe vint donner contr la division Camou. Reçues par le 39e de ligne, le 3e de zouaves^ qui les abordent à la baïonnette, et par le 82e , qui les attaque de flanc, les colonnes ennemies sont forcées de faire demi-tour , de repasser le canal, et ne peuvent échapper aux coups de notre artillerie qu'en allant se rallier fort loin; cette division ne reparut plus de la journée. Au centre, la lutte est plus longue et plus acharnée. L'ennemi avait lancé deux divisions (la 12e soutenue par la 5e) contre le pont de Traktir. Plusieurs de ses colonnes se ruent à la fois et sur le pontet sur des passages improvisés à l'aide d'échelles, de ponts volants et de madriers; elles dépassent la Tchernaïa, puis le fossé de dérivation, et enfin s'avancent très-bravement sur nos positions. Mais, assaillies par un mouvement offensif que dirigent le géné al Faucheux et le général de Failly, ces colonnes sont culbutées, forcées de repasser le pont qu'occupe le 95e, et sont poursuivies au-dt:là par le 2° de zouaves, le 97e de ligne et une partie du 19e bataillon de chasseurs à pied. Cependant, tandis que le canon continuait de tonner de part et d'autre, les Russes reformaient leurs colonnes d'attaque. La brume s'était dissipée et il était facile 3e voir leur mouvements. Leurs 5e division renforçait la 42e, qui venait de donner, et la 17e s'apprêtait à descendre des hauteurs du Chouliou pour appuyer ces deux premières divisions. Le général Herbillon fît alors renforcer le général Faucheux par la brigade Clerc, et donna le 73e comme réserve an général de Failly. En outre, le
colonel Forgeot disposait quatre batteries à cheval en position, ce quï lui donnait sur ce front un ensemble de sept batteries, dont il pouvait user contre les masses assaillantes. Aussi le second effort des Russes, quelque énergique qu'il ait été, vint-il se briser devant nous, et ils durent se retirer, essuyant des" pertes considérables. La 17e division russe, qui était descendue en répandant des tirailleurs en grandes bandes en avant d'elle, n'eut pas plus de succès. Accueillie très-résolument par la brigade du général Clerc et par une demi-batterie de la garde impériale, inquiétée sur sa gauche par les troupes de la division Trotti, qui la serrait de près, cette division fut obligée de repasser la Tchernaïa et de se replier derrière les batteries de position qui garnissaient les hauteurs d'où elle était partie. A partir de ce moment, neuf heures du matin, le mouvement de retraite de l'ennemi s'est complètement dessiné: ses longues colonnes se sont écoulées le plus rapidement possible, sous la protection des masses considérables de cavalerie et d'une nombreuse artillerie. J'ai eu pendant un instant l'intention de faire charger une portion de la cavalerie, pour rabattre du pont de Chouliou sur celui de Traktir les restes de la 17e division russe; j'avais fait disposer dans ce but plusieurs escadrons de chasseurs d'Afrique, auxquels s'étaient joints des escadrons sardes et l'un des régiments du général Scarlett, le 12e lanciers ( de l'Inde ). Mais la retraite des Russes a été si prompte que nous n'aurions pu faire qu'un petit nombre de prisonniers, et cette belle cavalerie aurait pu être atteinte par quelques batteries ennemies encore en position. Je jugeai préférable de ne pas l'y exposer pour un si faible résultat. Le général de La Marmora n'eut pas besoin, du reste, de cet appui pour faire reprendre très-hardiment les positions avancées que ses petits postes occupaient sur les hauteurs de Chouliou. A trois heures, toute l'armée ennemie avait disparu. La division de la garde et la division Dulac relevèrent dans leurs positions les divisions engagées, auxquelles il convenait de donner quelque repos. Je renvoyai au 1er corps la division Le vaillant, et la cavalerie rentra dans ses bivouacs habituels.
« Cette belle affaire fait le plus grand honneur à l'infanterie, à l'artillerie à cheval de la garde, à celle de la réserve et a l'artillerie divisionnaire. Je prierai bientôt Votre Excellence de placer sous les yeux de l'Empereur les noms de ceux qui ont mérité des récompenses, et de soumettre à la sanction de Sa Majesté celles que j'aurai pu décerner en son nom. Nos pertes sont regrettables , sans doute, mais ne sont pas en rapport avec l'importance des résultats obtenus et avec celles que nous avons fait éprouver à l'ennemi. Nous avons 8 officiers supérieurs blessés, 9 officiers subalternes
tués et 53 blessés, 172 sous-offlciers et soldats tués, 146 disparus, et 1,465 blessés. Les Russes ont laissé entre nos mains 4-00 prisonniers ; le nombre de leurs tués peut être évalué à plus de 3,000, et celui de leurs blessés à plus de 5,000, dont 1,626 soldats et 38 officiers ont été recueillis clans nos ambulances. Parmi les morts relevés par nous, se trouvent les corps de deux généraux dont je n'ai pu encore découvrir les noms. L'armée sarde, qui a si vaillamment combattu à nos côtés, a eu environ 250 hommes hors de combat. Elle a fait éprouver des pertes bien plus considérables à l'armée ennemie; une centaine de prisonniers et environ 150 blessés sont restés en son pouvoir. J'ai le regret d'annoncer à Votre Excellence que M. le général de La Marmora m'a informé que le général comte Montevecchio, dont il appréciait beaucoup le caractère et les talents, avait été tué glorieusement à la tête de sa brigade. Je dois signaler à Votre Excellence la rapidité avec laquelle la cavalerie du général Scarlett, que M. le général en chef Simpson avait bien voulu mettre à ma disposition, est arrivé sur le lieu du combat. L'attitude martiale de ces magnifiques escadrons trahissait une impatience que le dénoûment heureux et prompt de la journée ne devait pas permettre de satisfaire. Les batteries de position anglaises et sardes et la batterie turque que le général Osman-Pacha a envoyée près d'Alsou, ont tiré avec beaucoup d'habileté et de succès. J'ai remercié Osman-Pacha de l'empressement avec lequel il avait envoyé près de moi, par Sefer-Pacha (général Koscielzki), six bataillons turcs, dont quatre ont occupé, dans la journée, les passages voisins de Tchorgoun. Rien de remarquable ne s'est passé pendant toute cette journée du côté de SébastopoL MM. les généraux de Salles et Bosquet étaient prêts, du reste, à repousser énergiquement toute tentative de l'assiégé. J'envoie à Votre Excellence, avec ce rapport, la copie d'un dispositif pour la bataille du 16, trouvé sur le corps d'un général russe, que l'on croit être le général Read, qui commandait la droite ennemie et était particulièrement chargé de l'attaque du pont de Traktir. »
Voici le document dont parle le général Pélissier : a Dispositions pour le corps d'armée du flanc droit. Général aide di camp Read.
1° Composition des troupes.
Ie division d'infanterie
\ Batterie de position n° 3. . .
12 bataillons,
12 pièces.
8e brigade ^ — légère à? 3 d'artillerie ) — — r^£0 4.
3 régiments de la 12e division d'infanterie. . 12 bataillons.
44* brigade d'artillerie.
Batterie de position n° 3.. . . 12 pièces.
— légère n° 3 6 —
2e bataillon de tirailleurs . 1 bataillon.
lre compagnie du 2e bataillon de sapeurs. . . 1/4 —
1 régiment de lanciers. 8 escadrons»
La batterie à cheval n° 26 4 pièces.
1 régiment de Cosaques du Donn0 37. . . . 6 sotnias.
En tout : 25 1/4 bataillons, 8 escadrons, 6 sotnias, 62 pièces.
« 2° Le 3 août (15) à la tombée de la nuit, le général aide de camp Read descendra avec toutes ses troupes des hauteurs de Mackensie, dans les traces du lieutenant général Liprandi, et formera ses deux divisions en colonne sur la hauteur de la nouvelle redoute, près la grande route, ayant à sa gauche la 17e division commandée par le général Liprandi. — 3° Il laissera tous les bagages au camp et formera des vagenbourgs (parcs de voitures) dans lesquels l'infanterie déposera ses sacs. Dans ces vagenbourgs, le 4 août (16), on aura dû réunir les grandes marmites et l' eau-de-vie. Les hommes auront rigoureusement avec eux pour quatre jours de vivres, une livre de viande, les bidons pleins d'eau et les ustensiles de campement. Chaque régiment aura un caisson de munitions et deux voitures d'ambulance. Les autres voitures d'ambulance resteront sous les ordres du général de brigade Zouroff, qui est chargé du transport des blessés. La cavalerie et l'artillerie prendront autant de fourrage qu'elles le pourront. Cet approvisionnement sera déposé ensuite dans un emplacement jugé convenable. — 4° Le quartier général pour la journée du 3 (15) août sera sur la hauteur de Mackensie. Le général Read, après avoir concentré ses troupes sur la hauteur de Menckensie, enverra immédiatement un officier au général en chef pour lui annoncer son arrivée et ses dispositions. Le 4 (16) pendant l'attaque, le général en chef se portera sur la pente de la hauteur de Mackensie, près la nouvelle redoute. — 5° À quatre heures du matin, en même temps que se dessinera le mouvement de la 17e division sur la hauteur du télégraphe, le général aide de camp Read se portera en avant, formera les 7e et 12e divisions d'infanterie en bataille, en dehors de la portée de l'ennemi, et placera en réserve en arrière le régiment de lanciers, qu'il fera soutenir par ses Cosaques. 11 combinera son mouvement avec celui du général Liprandi , et s'avancera vers la Tchernaïa de manière à pouvoir canonner l'ennemi sur les hauteurs de Fediouchine, préparer le passage de la rivière et s'emparer enfin de ces hauteurs de Fediouchine quand il en recevra l'ordre. Dans ce but, près des 7e et
12e divisions d'infanterie, il doit y avoir des détachements des sa* peurs et des détachements des régiments exercés à l'avance pouf manœuvrer les ponts volants, les jeter promptement sur le canal, afin d'offrir un passage à l'infanterie et à l'artillerie. — 6° Quand l'ordre du général en chef pour se porter en avant sur les monts d« Fediouchine sera reçu, les troupes passeront la Tchernaïa, à droite et à gauche du pont, sur les passages préparés; les dommages causés par l'artillerie seront immédiatement réparés par les sapeurs; les ponts seront jetés sous les ordres des officiers supérieurs commandant ces détachements adjoints. — 7° Après s'être emparé des montagnes de gauche et du centre, le général Read s'y formera en bataille, ayant son front tourné en partie vers le mont Sapoun, en partie vers l'ennemi, en se couvrant de son artillerie de position dans les deux directions. Quant aux mamelons de droite , après en avoir repoussé l'ennemi, il les occupera avec des troupes de la première ligne.— 8° Un des principaux soins du général Read sera de veiller à ce que les irrigations de la Tchernaïa soient saignées par les sapeurs et que les ponts soient jetés au plus vite pour pouvoir porter l'artillerie et la cavalerie le plus tôt possible de l'autre côté de la rivière. — 9° Après la prise des hauteurs de Fediouchine, le général Read y restera et attendra les ordres particuliers du général en chef dans le cas où une attaque sur la partie sud du mont Gasforte serait absolument nécessaire. — 10° Une fois le combat fini, le général Read prendra des dispositions pour fortifier les hauteur? de Fediouchine.
« Pour copie conforme, etc. »
En même temps que le rapport du général Pélissier on recevait celui de l'intendant général de l'armée d'Orient, ainsi conçu :
« Grand quartier général, le 18 août 1855.
« Monsieur le Maréchal, « L'armée russe a attaqué le 16 au matin les positions occupées sur la Tchernaïa par quelques-unes de nos divisions. Le succès ne pouvait être douteux. Il a été complet. Cette victoire a fourni aux fonctionnaires de l'intendance, au personnel hospitalier et au corps du train des équipages une nouvelle occasion de déployer ce zèle infatigable, ce dévouement à toute épreuve dont ils se sont montrés constamment animés depuis le commencement de cette guerre. Indépendamment de leurs ambulances sédentaires, qui continuent à fonctionner sur les positions qu'elles occupaient précédemment, les divisions de la Tchernaïa ont chacune une ambulance volante et cles transports suffisants pour les besoins journaliers. Ces moyeni ont été augmentés, dès le commencement de l'action, par des ren*
forts envoyés du grand quartier général et de la réserve du 2e corps. Plus tard, M. l'intendant Pâris de Bollardière, qui s'est rendu sur les lieux avec îa division de la garde impériale, a aussi fait concourir à l'enlèvement des blessés ét au service hospitalier les ressources disponibles dans cette division. Grâce à ces mesures, il ne restait plus un seul blessé français sur le champ de bataille deux heures après le combat, et longtemps avant la fin de la journée, tous avaient été dirigés des ambulances volantes sur les établissements sédentaires du 2e corps et du grand quartier général, et y avaient été pansés. L'enlèvement des blessés russes a été plus long et plus difficile, non-seulement parce que le nombre en est beaucoup plus considérable, mais encore parce qu'il a fallu aller les chercher en partie sur la rive droite de la Tchernaïa et sous le feu de l'ennemi qui, par un sentiment difficile à comprendre, n'a pas cessé de lancer des obus sur le terrain jonché de ses morts et de ses blessés, pendant que nos soldats du train procédaient à l'enlèvement de ces derniers. Cette opération n'a été terminée que hier matin. Le nombre des blessés entrés dans les ambulances, à la suite du combat de la Tchernaïa, a été de 810 Français, dont 46 officiers, et 1,664 Russes, dont 38 officiers. C'est donc un total de 2.471 hommes qui sont venus augmenter le nombre déjà fort considérable des hôtes de nos ambulances. J'ai déjà dit que les blessés français ont été répartis entre les ambulances du 2e corps et celles du grand quartier général. Quel que fût notre désir de traiter les Russes de la même manière que nos soldats, l'encombrement de nos ambulances en rendait l'exécution impossible. Les officiers ont été envoyés au grand quartier général, et 458 sous-officiers e,t soldats ont été répartis dans diverses ambulances. Pour le reste, j'ai dû créer une ambulance provisoire à Kamiech. et en utilisant l'ancien camp baraqué établi là pendant l'hiver pour les troupes nouvellement débarquées. Des infirmiers ont été fournis par la brigade chargée des travaux de fortification de Kamiech. Le personnel médical de l'ambulance était très-insuffisant pour une aussi lourde tâche; mais M. l'amiral Bruaî. ayant bien voulu mettre à ma disposition douze : médecins de l'escadre, tous les pansements ont été faits rapidement, , et hier, à dix heures du soir, il ne restait plus un seul blessé à pan- \ ser. Le service administratif et celui de la pharmacie sont d'ailleurs assurés par l'ambulance permanente de Kamiech. Prévenu par le télégraphe en temps opportun, le sous-intendant de Préval a pu faire préparer à l'avance cet asile provisoire, et lorsque les blessés sont arrivés à Kamiech , ils ont trouvé le couchage, de la tisane et du bouillon.
«Je suis heureux, Mj le Maréchal, d'avoir une nouvelle occasion
de vous dire combien je suis satisfait du service hospitalier de l'armée. Il y a tant de bon vouloir, d'intelligence inventive de la part de tous, fonctionnaires de l'intendance, médecins, comptables et infirmiers , qu'on arrive toujours et promptement à sortir convenablement des circonstances les plus difficiles. Mais je ne saurais mettre trop souvent sous les yeux de . Votre Excellence les noms des deux principaux chefs de service , ceux à qui sont dus surtout ces heureux résultats, MM. de Séganville , sous-intendant militaire, et Scrive, médecin en chef de l'armée. Aujourd'hui, des vaisseaux et frégates de Fescadre et des bateaux à vapeur de l'administration vont emporter à Constantinople environ 2,000 malades et blessés. L'effectif de nos ambulances se trouvera ramené à peu près à ce qu'il était avant la bataille. Je suis avec respect, etc.
L'intendant général Blanchot. »
Le rapport du vice-amiral Bruat, qui contient moins des faits que des impressions, est encore intéressant à lire après les deux qui précèdent, et fait connaître l'effet moral produit par le succès de la journée.
À bord du Montebello, le 18 août.
Monsieur le Ministre , Je me suis rendu hier matin au quartier général d'où le général en chef a bien voulu me conduire jusque sur le champ de bataille de la Tchernaïa. On n'avait pu constater encore exactement le chiffre des pertes de l'ennemi; mais l'on savait déjà, au moment de notre retour au quartier général, que 1,700 blessés russes avaient été recueillis et que 400 prisonniers étaient tombés en notre pouvoir. Pour dégager nos ambulances, le général en chef m'a prié de faire évacuer sur le Bosphore tous les blessés russes dont l'état permettait le transport jusqu'à Kamiesch. Outre le Montezuma, qui emporte 250 malades de notre armée, j'expédie aujourd'hui à Constantinople les vaisseaux le Wagram et le Charlemagne , et la frégate à vapeur le Labrador, qui recevront à bord 1 ,200 blessés , 400 prisonniers et 600 gendarmes de la garde. A leur retour du Bosphore , ces bâtiments rapporteront à Kamiesch la brigade Sol, composée d'environ 3,200 hommes. Je puis aujourd'hui faire connaître à Votre Excellence l'impression générale que la victoire de la Tchernaïa me paraît avoir produite dans notre armée. Aucun engagement n'avait encore consacré d'une façon aussi éclatante la supériorité et l'ascendant moral de nos troupes sur celles de l'ennemi. Les dispositions prises par l'armée russe indiquaient un plan bien conçu et bien étudié. Aucune erreur semblable à celle du général Soïmonof à la bataille d'Inkermann n'a été commise dans cette journée. Les divisions russes ont attaqué nos positions à l'heure et avec une connaissance.
parfaite du terrain : elles ont enlevé le pont de Traktir et forcé les avant-postes sardes à se replier. Lorsque la brigade de Failly a repris l'offensive, 1,500 ou 2,000 Français ont rejeté 8,000 Russes au delà delà Tchernaïa. Une heure plus tard, 45,000 Russes battaient en retraite devant 40 ou 42,000 hommes de troupes alliées. La journée du 46 août a été moins bien une bataille qu'une immense sortie repoussée avec une incroyable vigueur. L'ennemi ne s'est point avancé hors de la portée de ses batteries de position ; il s'est retiré sous la protection des ouvrages qui couronnent le plateau de Maekensie dès qu'il s'est aperçu que nos troupes n'étaient point intimidées par les masses considérables qu'il avait déployées dans la plaine. Peut-être avait-il l'espoir de nous attirer sous le feu de ses batteries de position et de nous engager entre les hauteurs d'où son artillerie aurait pu nous foudroyer. Le général en chef ne s'est point laissé entraîner à cette poursuite imprudente. En faisant donner sa cavalerie, il eût pu ramasser quelques fuyards; mais il eût fallu faire défiler nos escadrons par le pont de Traktir, que les projectiles des ouvrages ennemis dépassaient ; il eût fallu les lancer dans la plaine sous un feu croisé d'artillerie et de mousqueterie , ayant à dos une rivière guéable, mais dont les berges sont très- escarpées. Grâce à la sagesse du général en chef , notre succès reste intact et complet : l'ennemi est rentré dans ses lignes , et l'armée de secours demeure paralysée; le siège peut se poursuivre en toute sécurité, Les difficultés qu'il présente sont peu diminuées sans doute par notre victoire, c'est toujours une œuvre de persévérance et de méthode à accomplir ; mais l'issue ne peut plus en être douteuse. La- Russie n'aura point à se féliciter de la résistance prolongée de Scbastopol ; ses finances et ses armées s'épuisent à soutenir à l'extrémité de l'empire une lutte dont les conditions sont foutes à notre avantage. Si Sébaëtopol était tombé après la bataille de l'Aima , ce n'eût été qu'une surprise ; la Russie aurait perdu une flotte et un arsenal maritime , mais le prestige de sa puissance n'en eût point été sérieusement affaibli. Aujourd'hui , au contraire , ses forces se sont usées dans de longs et inutiles efforts; ses vieux soldats ont disparu; sur le champ de bataille, elle présente plus de recrues que de bataillons éprouvés; les blessés que nous recueillons, les prisonniers qui tombent en notre pouvoir paraissent affaiblis par les fatigues et par une nourriture insuffisante. Le gouvernement russe , privé des transports qui s'effectuaient par la mer d'Azof, ne peut plus remplir ses magasins; ses soldats ne reçoivent pour toute ration que du pain, du sel et de l'eau ; l'eau-de-vie ne se distribue que les jours de bataille ; la viande , presque jamais. Quand les pluies de l'automne viendront défoncer les routes, je ne sais com-
ment l'ennemi pourra pourvoir au ravitaillement de cette nombreuse année. Sa situation me paraît des plus critiques , et je vois dans l'attaque du 16 août, si mollement poursuivie , un symptôme de découragement bien plus que d'audace. Les perspectives de l'avenir commandaient aux Russes un effort vigoureux; elles nous conseillent, au contraire , la prudence. Le général en chef a fait ouvrir, hier matin, la feu de nos batteries de siège. Si nous parvenons à éteindre le feu de l'ennemi, nos cheminements seront poussés avec activité; s'il faut attendre l'arrivée des mortiers pour obtenir ce résultat , le retard, dont on appréhendait les conséquences, aura moins d'inconvénients aujourd'hui que jamais. Nous savons parles aveux mêmes des généraux russes quelles pertes notre feu leur l'ait subir : ces pertes ne peuvent qu'augmenter, et les moyens de i'onuemi pour les réparer diminueront chaque jour. Notre armée, pendant ce temps , reçoit des renforts et vit dans l'abondance. Malgré les sacrifice^ journaliers qu'elle subit, son héroïsme se soutient, et la facilité avec laquelle le nouvel emprunt vient d'être couvert suffirait pour lui apprendre que la France ne l'abandonnera pas. La victoire de la Tchernaïa me paraît donc faite pour rassurer les esprits les moins confiants; c'est une grande et belle journée dont le premier effet sera de rendre la confiance à tous ceux que l'échec du 1S juin avait ébranlés. Je reçois d'excellentes nauv elles de la mer d'Azof. Les flottilles alliées continuent à en parcourir le littoral et à répandre partout l'alarme et la terreur. Le Descartes est parti hier pour ie détroit de Kertch, où il porte un renfort de 4-00 soldats d'infanterie de marine. Les Anglais y envoient 800 hommes. Le général en chef a prescrit , sur ma demande, au colonel Os mont, de se concerter avec le commandant Bouët, de la Pomone, pour occuper Taman et Fanagoria pendant le temps qu'exigerait la destruction complète des édifices que les Russes ont conservés dans ces deux établissements. Les matériaux seront utilisés pour élever des baraquements sur le cap Saint-Paul. Avec des précautions, prises en temps opportun , les garnisons du détroit de Kertch passeront l'hiver sans souffrance. »
Nous croyons inutile de reproduire le rapport du. général La Marinera qui ne contient aucun fait nouveau, ni celui du général Simpson, qui se borne à transmettre à son gouvernement un récit sommaire et à rendre hommage aux troupes françaises et sardes, lesquelles ont presque exclusivement supporté l'effort delà journée, une seule batterie anglaise ayant concouru à la bataille.
Dans son rapport , le général prince Gortsehakoff, tout en cherchant à atténuer l'importance de la journée, reconnaît qu'elle a été des plus sanglantes et que ses pertes ont été supérieures à celles
des Français et des Sardes. Il attribue son échec au général Read chargé de l'attaque de droite et qui aurait commencé cette attaque sans attendre les derniers ordres ; car dans le système du rapport, le prince Gortschakoff se réservait de décider, d'après les premiers incidents de la journée, si l'affaire deviendrait une bataille ou se bornerait à une simple reconnaissance. Il est possible que le général Read ait contribué à l'insuccès par une initiative précipitée, mais on peut observer qu'il n'était plus là pour répliquer lorsqu'on l'accusait ainsi; et que les vivants ont toujours beau jeu contre les morts. Quoi qu'il en soit, voici un extrait du rapport du prince Gortschakoff : « Le 4 (16) août, à quatre heures du matin, nos troupes se divisèrent en deux colonnes : celle de droite, sous le commandement de l'aide de camp général de Read, fut dirigée de front contre les hauteurs nommées montagnes Fédukhine, et celle de gauche, commandée par le lieutenant général Liprandi, se porta sur Tchorgoun. Les deux colonnes chassèrent en un instant l'ennemi de la rive droite de la Tchernaïa ; le lieutenant générai occupa les hauteurs de Tchorgoun ; de son côté, la colonne de droite se précipita vers la rivière avec une rapidité extraordinaire, la passa sous le feu violent des batteries ennemies, traversa ensuite un long canal d'aqueduc, et, entraînée par la chaleur du combat, s'élança directement sur les hauteurs de Fédukhine. Dans l'intervalle , l'ennemi avait déjà eu le temps d'attirer des forces très-considérables sur le point menacé de sa position fortifiée. Les troupes de la colonne de droite, qui escaladaient l'escarpement, y rencontrèrent une résistance désespérée. Tous les efforts de notre brave infanterie demeurèrent sans succès. Nous éprouvâmes à cette occasion des pertes sensibles. Le général de Read et son chef d'état-major le général de Weimarn furent des premiers à succomber. Le commandant en chef étant accouru en toute hâte à la colonne de droite, et voyant que nos troupes épuisaient vainement sur ce point leurs hétoïques efforts, ordonna de commencer la retraite au-delà de la Tchernaïa. S'étant éloigné à mi-portée de canon, le prince Gortschakoff fit faire une halte à ses lignes de bataille, dans l'espoir que l'ennemi nous poursuivrait et nous offrirait l'occasion de le combattre en rase campagne. Toutefois, les alliés ne bougèrent point de leurs positions. Après être restées pendant quatre heures en vue de nos adversaires, nos troupes regagnèrent paisiblement la montagne Mackensie. En annonçant avec douleur les pertes que nous avons éprouvées, l'aide de camp général prince Gortschakoff rend témoignage en même temps du courage sans exemple que nos troupes ont déployé dans le sanglant combat du -4, et attribue ces pertes elles-mêmes à l'excès d'ardeur de la colonne de droite. L'ennemi, après avoir re~
poussé notre attaque, n'osa point passer à l'offensive, malgré sa supériorité numérique.
Les documents, dont nous avons fait précéder ce rapport, prouvent que cette affaire fut autre chose qu'une simple reconnaissance des lignes occupées par les armées alliées. Une reconnaissance effectuée à la tête de 60,000 hommes d'infanterie, de 6,000 chevaux et de 160 bouches à feu, c'est-à-dire de toutes les forces composant l'armée de secours, c'est réellement chose dérisoire ! La narration moscovite suffirait donc seule à son propre démenti , sur ce point comme sur beaucoup d'autres, si les instructions trouvées sur le général Read, qui conduisait le premier corps de l'armée russe et qui resta sur le champ de bataille, ne faisaient connaître de la manière la plus évidente le but de cette grande opération militaire, qu'on dit avoir été entreprise sur un ordre formel venu de Saint-Pétersbourg. Il est même probable que la garnison de Sébastopol y aurait concouru par une attaque générale de nos tranchées et de nos batteries, si le général Pélissier avait commis la faute de les dégarnir, ou bien si le général Herbillon n'avait pas aussi énergiquement repoussé l'ennemi, avec la seule assistance effective d'un petit nombre de braves Piémontais. Une affaire assez sérieuse pour que le prince Gortschakoff soit forcé d'avouer la mort de 3 généraux, les blessures de 8 autres, où il cite 15 officiers généraux et 20 officiers supérieurs comme s'étant particulièrement distingués, est bien une véritable bataille, et non pas une simple reconnaissance. Eflfin, une retraite si précipitée qu'il fut forcé d'abandonner sur le champ de bataille 4,700 de ses blessés et 3 de ses officiers généraux dont 2 vivaient encore, a tous les caractères d'une véritable déroute. Tout concourt d'ailleurs à démontrer que si le général français ne fit pas suivre l'ennemi par sa cavalerie, c'est qu'en effet la poursuite eût été sans résultats assez importants, vu la vivacité de la retraite, pour exposer au feu destructeur d'une nombreuse artillerie de position les braves régiments de cuirassiers, de dragons et de chasseurs d'Afrique, dont on aurait plus tard regretté les utiles services. Voici les ordres du jour publiés après la victoire par les généraux français, sarde et anglais :
« Soldats ! Dans la journée du 46 août, vous avez vaillamment combattu, et vous avez puni l'armée russe de son aventureuse tentative contre nos positions de la Tchernaïa. Pour avoir été remportée le lendemain de la Saint-Napoléon , votre victoire n'en célèbre pas moins dignement la fête de votre empereur. Rien ne pouvait être plus agréable à son grand cœur que le laurier dont vous avez de nouveau décoré vos aigles. Cinq divisions d'infanterie russe, soutenues par une artillerie nombreuse et des masses considérables de
cavalerie, et présentant un effectif de 60,000 hommes, ont fait effort contre nos lignes. L'ennemi comptait vous en chasser et vous refouler sur le plateau de Chersonèse. Vous avez confondu ses présomptueuses espérances; il a échoué sur tout son front d'attaque, et les Sardes, à votre droite, se sont montrés vos dignes émules. Le pont de Traktir a été le théâtre d'une lutte héroïque qui couvre de gloire les braves régiments qui Font soutenue.
« Soldats! cette affaire, où les Russes ont perdu plus de 6,000 hommes, plusieurs généraux, et laissé entre nos mains plus de 2,200 blessés ou prisonniers, et leur matériel, préparé de longue main pour le passage de la rivière, fait le plus grand honneur au général Herbillon, qui commandait les lignes de la Tchernaïa, et à sa division. Les divisions Camou et Faucheux ont été à la hauteur de leur vieille réputation. Les généraux de brigade, de Failly surtout, Clerc et Wimpffen, les colonels Douay, Polhès, Danner et Castagny, ont droit à la reconnaissance de l'armée. Je ne puis nommer ici tous les émules de leur valeur; mais je dois signaler particulièrement l'habile direction que le colonel Forgeot a imprimée à nos énergiques canonniers, la brillante conduite de la garde impériale et des divisions. Une batterie de position anglaise, du sommet qui domine Tchorgoun , nous a puissamment aidés à décider le mouvement de retraite de l'ennemi, sans engager les réserves. Les Turcs , débarrassés d'une fausse attaque, nous ont apporté l'appui de six bataillons et d'une batterie. La cavalerie anglaise était prête, avec des escadrons sardes, à seconder les braves chasseurs d'Afrique du général Morris, si la poursuite de l'ennemi eût pu ajouter utilement au succès. Mais je n'ai pas perdu de vue notre grande entreprise, et j'ai voulu ménager notre sang, après avoir obtenu un résultat qui consacre une fois de plus notre supériorité sur cette infanterie russe si vantée, qui vous présage de nouvelles victoires, et augmente vos droits à la reconnaissance du pays.
Au grand quartier général devant Sébastopol, le 17 août 1855. Le général en chef, A Pélissier. »
« Soldats! hier, pour la première fois, vous avez rencontré l'ennemi que nous sommes venus combattre dans ces régions lointainés; votre attitude a été telle que je l'espérais, et de nature à mériter les éloges de nos braves alliés. Le télégraphe a annoncé à l'Europe que vous avez contribué à la victoire de la Tchernaïa. Le roi sera satisfait et la nation remplie de joie. Je vous remercie de votre belle conduite dans cette glorieuse journée.
« Le général en chef, Alphonse La Mârhora. »
« Le commandant en chef félicite Tarniée sur le brillant succès
que les troupes françaises et sardes ont remporté hier sur l'ennemi. Les efforts des Russes pour franchir la Tchernaïa, quoique tentés avec des forces très-supérieures, ont été très-vigoureusement repoussés. Nos courageux alliés, par leur intrépidité et leur audace, ont ajouté un nouveau lustre à nos armes, et dans cette occasion la première où l'armée sarde ait rencontré l'ennemi, elle s'est montrée digne de combattre à côté de la plus grande nation militaire de l'Europe. L'armée, après la lecture de cet ordre, trouvera un motif de plus d'unir fraternellement ses efforts à ceux de nos braves alliés dans la grande entreprise dont nous poursuivons l'accomplissement. — Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 17 août 1855.
« Le général en chef. James Simpson. »
En regard des ordres du jour des vainqueurs, voilà celui du vaincu : « Quartier général, hauteur d'Inkermann, 17 août. — « Sol dats ! quelque désastreuse qu'ait été pour nous la journée d'hier d'après les décrets de la Providence, l'armée a donné une nouvelle preuve de son courage traditionnel et de sa constance. Votre impétueuse valeur a brisé tous les obstacles, et vous avez montré à vos ennemis qu'aucune fortification sur terre ne peut les protéger contre vos baïonnettes! Soldats, vous avez dignement maintenu hier laréputation de nos armes, et c'est pour moi une dette sacrée d'en informer l'empereur, notre souverain. L'autorité placée en mes mains me permet déjà de donner à quelques-uns d'entre vous les récompenses que mérite votre valeur invincible. La conduite que vous avez tenue hier, quoique la Providence n'ait pas couronné vos efforts de succès, recevra, soyez-en certains, les félicitations de votre empereur. Gortschakoff. »
Le 20 août, l'Empereur adressa au général Pélissier la lettre suivante :
«Général, la nouvelle victoire remportée sur la Tchernaïa prouve, pour la troisième fois depuis le début de la guerre, la supériorité des armées alliéessur l'ennemi lorsqu'il est en rase campagne; mais si elle fait honneur au courage des troupes, elle ne témoigne pas moins des bonnes dispositions que vous aviez prises. Adressez mes félicitations à l'armée, et recevez-les aussi pour votre part. Dites à ces braves soldats qui, depuis plus d'un an, ont sunporté des fatigues inouïes, que le terme de leurs épreuves n'est pas éloigné. Sébastopol, je l'espère, tombera bientôt sous leurs coups, et l'événement fût-il retardé, l'armée russe, je le sais par des renseignements qui paraissent positifs, ne pourrait plus pendant l'hiver soutenir la lutte dans la Crimée. Cette gloire acquise en Orient a ému vos compagnons d'armes en France, ils brûlent tous de partager vos dangers.
Aussi, dans le double but de répondre à leur désir et de procurer du repos à ceux qui ont déjà tant fait, j'ai donné des ordres au ministre de la guerre afin que tous les régiments restés en France aillent, au fur et à mesure, remplacer en Orient ceux qui rentreraient. Vous savez, Général, combien j'ai gémi d'être retenu loin de cette armée qui ajoutait encore à l'éclat de nos aigles; mais aujourd'hui mes regrets diminuent, puisque vous me faites entrevoir le succès prochain et décisif qui doit couronner tant d'héroïques efforts. »
Pour ne rien omettre de ce qui peut donner l'idée la plus complète de la bataille de la Tchernaïa, nous allons reproduire les lettre! suivantes extraites de. la correspondance du ministère de la guerre* La première est reiature aux témoignages de satisfaction que S. M. la reine de la Grande-Bretagne a fait parvenir à l'armée française dès le lendemain de la bataille de la Tchernaïa : les autres concernant les difficultés que le service de nos ambulances a rencontrées lorsqu'il a voulu s'occuper des blessés russes, et leur donner, sur le champ de bataille même, les soins que réclamait leur position.
Le général en chef de V armée anglaise au général en chef de V armée française.
— « Je m'empresse de porter à votre connaissance une dépêche télégraphique que je viens de lecevoir de lord Panmure, notre ministre de la guerre. Son Excellence me mande que l'annonce de la victoire du 16 août est arrivée à Londres le 17, et que la reine en a été immédiatement informée. Il ajoute : « Sa Majesté me charge de féliciter, en son nom, les « braves alliés du résultat de cet en- « gagement, dans lequel ils ont su maintenir la haute réputation « militaire de leurs nations respectives. » Je suis heureux d'être, dans cetteconstance, l'interprète des sentiments de notre souveraine. »
Le général commandant en chef V armée française au ministre de la guerre.
« J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint copie de la correspondance que j'ai échangée ces jours derniers avec le prince Gortschakon", au sujet de l'enlèvement des blessés et de l'ensevelissement des morts russes , à la suite de l'affaire du 16 août. Les batteries russes de Mackensie ont eu l'inexplicable tort de tirer sur nos ambulances volantes, lorsqu'elles venaient recueillir ceux de nos adversaires qui gisaient encore sur le champ de bataille bien après que nos tirailleurs avaient cessé leur feu. Les commandants de ces batteries ont donné, par conséquent, une explication inadmissible à leur général; auquel j'ai signalé leur triste conduite. Cette conduite n'est pas honorable pour l'artillerie ennemie. En essayant de pallier les torts de ses subordonnés, le prince Gortschakoff a cru# toutefois, de-
voir rendre un complet hommage à l'humanité dont nos soldats ont donné, dans cette occasion, de nouvelles et de touchantes preuves. Ils ont été, en effet, aussi généreux après la victoire que courageux dans le combat, et je suis fier de commander à de tels hommes. »
N° 91. — Le général en chef de V armée française au prince Gortsthakoff, commandant en chef V armée en Crimée. « Je m'empresse ie faire remettre à Votre Excellence un portefeuille renfermant des valeurs et une lettre qui, après vérification, appartiennent au général de division Read, commandant un corps d'armée russe. J'ai lieu de supposer que le corps de cet officier général est resté sur le champ de bataille, et des ordres ont été donnés pour qu'il soit activement recherché. Agréez , etc. Pélissier. »
Le prince Gortschakoff au général commandant en chef Vannée française en Crimée. « J'ai eu l'honneur de recevoir la communication que Votre Excellence a bien voulu me faire le 16 août courant, n. st.; ainsi que le portefeuille renfermant des valeurs et une lettre appartenant au général Read. Je reconnais hautement, monsieur le commandant en chef , toute la valeur d'une démarche aussi pleine de courtoisie, ainsi que la sollicitude généreuse qui a porté Votre Excellence à faire rechercher le corps de cet officier général. Agréezen l'expression bien sentie , et recevez l'assurance renouvelée .de ma haute considération. Michel Gortschakoff.»
N° 92. — Le général commandant en chef Vannée française en Crimée à S. Exc. le prince Gortschakoff, commandant en chef Varfiée russe. « Nous avons relevé tous les blessés à la portée de la Tchernaïa, en deçà et au-delà de cette rivière; les batteries de Mackensie s'obstinent à tirer sur les emplacements avancés, et nous ne pouvons poursuivre cette opération envers ceux des vôtres qui jonchent le champ de bataille. Je dénonce cette circonstance à Votre Excellence, afin de ne donner à qui que ce soit le droit de dire que nous avons laissé des blessés sans soins ou des morts sans sépulture. Agréez, etc. A. Pélissier. »
iN^93. — Le général commandant en chef V armée française à S. $xc. le prince Gortschakoff, commandant en chef Vannée russe en Crimée. « Je m'empresse de porter à votre connaissance que votre dépêche en date d'hier vient de me parvenir presque à l'instant. Sans perdre un moment, j'ai donné par le télégraphe l'ordre au général commandant sur la Tchernaïa que le pavillon parlementaire fût immédiatement arboré et maintenu jusqu'à huit heures du soir, s'il était nécessaire , pour l'accomplissement de vos intentions. Leur réalisation sera peut-être un peu tardive, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le faire pressentir par ma lettre;
ii° 92, nous avons fait, malgré le feu impitoyable de quelques-uns de vos canons, tous nos efforts pour secourir vos blessés et donner la sépulture à bonne partie de vos morts. Je n'ai point encore le chiffre de ceux de ces derniers relevés par nos soins ; mais, jusqu'à ce moment, 88 officiers et 1,620 sous-officiers et soldats ont pu être réunis et soignés dans les ambulances de l'armée française. Agréez, etc. A. Pélissier. »
Le prince Gortschakoff au général commandant en chef Varmèi française en Crimée, «J'ai l'honneur d'accuser réception des communications successives que Votre Excellence a bien voulu m'adresser en date des 17 et 18 août courant, n. st. sub nos 92 et 93. Je prie Votre Excellence de recevoir tous mes remercîments pour les soins que vous faites donner à nos blessés; mais je dois vous informer, en même temps, que les chefs de batteries de Mackensie m'ont déclaré n'avoir tiré sur vos postes avancés de la Tchernaïa qu'à la suite du feu que les tirailleurs français ont, en dépit des efforts énergiques et soutenus de leurs officiers, dirigé contre ceux de nos hommes qui s'étaient rendus, après le combat, sur les bords de la rivière pour enlever leurs blessés et leurs morts sur le champ de l'action. 11 est impossible de préciser de quelle part sont partis les premiers coups. Les chefs de poste avancés ne peuvent pas s'écarter de leur consigne générale (de faire feu sur Fennemi) sans recevoir à cet égard des ordres spéciaux. C'est seulement aux chefs supérieurs qu'il appartient d'alléger, par des mesures exceptionnelles, les souffrances inutiles qu'entraîne la guerre , et je me plais à rendre cette justice à Votre Excellence qu'elle met tous ses soins à les adoucir. Agréez, etc. Michel Gortschakoff. »
Quelques actes répréhensibles d'individus appartenant à l'armée anglaise provoquèrent de la part du général Simpson l'ordre du jour suivant :
« Quartier général, devant Sébastopol, 20 août.
« L'extrême mépris qu'ont montré des officiers et d'autres personnes attachées à cette armée pour ce qui réclame le respect, en visitant le théâtre d'un récent combat, en dépouillant les morts ou en achetant les objets pillés, a motivé de la part de nos alliés une plainte grave. Tout ce qui se trouve sur le champ de bataille appartient à la nation victorieuse. S'approprier quoi que ce soit est un acte déshonnête ; l'acheter à ceux qui ont agi de cette sorte, c'est encourager leur irai probité et se rendre leur complice. Le général en chef espère qu'il suffira de cet avis pour empêcher ceux auxquels il est adressé de tenir de nouveau une con-
duite aussi irréfléchie. On rappelle à ceux qui suivent l'armée qu'ils relèvent de ses règlements et de sa discipline. La police et les prévôts recevront à l'avenir l'ordre de punir en ces occasions les coupables de la manière la plus exemplaire. »
Racontons maintenant quelques-uns des épisodes dont les pièces ci-dessus ne font pas mention.' Voici d'abord un curieux passage d'une lettre d'un chef de bataillon engagé dans l'affaire. Elle est adressée par cet officier à son frère :
« Tu serais surpris si tu voyais dans quel état on envoie au combat un soldat russe. Mon médecin-major a pansé plus de cinquante de leurs blessés, et j'en ai vu beaucoup de nus. Leurs vêtements consistent en une capote uniforme d'une étoffe plus mauvaise que la couverture des chevaux. Une chemise en toile trèsgrossière et un pantalon de même toile que la chemise, le tout bien souvent en guenilles; une mauvaise casquette ronde sans visière; mais, par exemple, des gibernes énormes, bien garnies de cartouches, et des fusils assez médiocres. Ils portent des bottes d'une épaisseur et d'une longueur singulières. On les fait sur une seule forme, chausse tous les pieds du régiment. Ils ne peuvent pas courir avec cela; nous les attrapons bien facilement à la course. Us avaient des espèces de bissacs en toile qui renfermaient du pain, si on peut donner le nom de pain à cet objet. J'en avais déjà vu à !éni-Kalé. Cela a à peu près la couleur et la consistance du pain d'épice : c'est un mélange de farine non blutée avec des graines de colza. J'ai fait ouvrir quelques-uns de ces bissacs, et j'ai trouvé dedans le pain dont je parle, un morceau de suif brut tel qu'on l'arrache du ventre de l'animal mort, et un petit sachet de sel. C'est un triste menu. Pauvres soldats! y
Une autre lettre, écrite du camp, contient ce qui suit :
« J'ai à vous faire l'éloge d'un soldat d'une nouvelle espèce, qui s'est couvert de gloire à la bataille de la Tchernaïa. C'est un chien qui a sauvé la vie à un sergent, à un soldat, et a fait trois prisoa- Hiers. Il appartient au colonel Melmann, du 73e de ligne. Le 16, au matin, au moment de marcher à l'ennemi, son maître l'avait fait attacher; mais le chien, je regrette de ne pas savoir son nom, voyant courir les troupes et entendant le bruit de la mousqueterie, rompit sa chaîne, et le voilà au milieu de son régiment, aux prises avec l'ennemi, mordant les uns, renversant les autres, bataillant avec un entrain héroïque. Il voit un grenadier russe allongeant un coup éd baïonnette dans les reins d'un sergent qui tenait un officier ennemi par le collet : d'un bond, il le saisit par la capote et le fait tomber à la renverse; mais, trop généreux pour mordre un ennemi vaincu, il se contente de lui mettre les pattes sur la poitrine et <fe
lui montrer les dents jusqu'à ce qu'on l'ait fait prisonnier. Un peu plus loin, un soldat russe lève le sabre sur un zouave blessé ; le chien le saisit par le poignet, l'arme tombe, et le soldat désarmé est obligé de se rendre.
« A ce moment, le vaillant quadrupède reçoit une balle qui lui casse une patte ; sa blessure ne fait que redoubler son ardeur, il se précipite dans les rangs ennemis, renverse un officier et, le traînant par la capote du côté de nos troupes, le fait prisonnier. Un de nos médecins lui la mis des attefles à la patte cassée, et il est en voie de guérison. »
Le détail suivant est pris dans une correspondance du Courrier de Marseille : « Nous avons vu ce matin un tambour russe pris sur le champ debataiile de la Tchernaïa. Ce bruyant trophée, qu'un de nos amis a mission de faire parvenir à Mme la comtesse Ferray-d'ïsly, dame d'honneur de l'impératrice, est un envoi du général Ferrayd'Isly à son jeune enfant. Un tambour russe, pris à l'ennemi, était en effet un jouet digne du petit-fils du maréchal Bugeaud. Nous avons été curieux de comparer cet instrument à un des nôtres. La confection de ce tambour ne donne pas une haute idée des facteurs russes; la caisse et les accessoires constituent un grossier assemblage qui offre le plus complet contraste avec l'élégance militaire et la bonne tenue de nos tambours de régiment. Le cuivre de la caisse est mal laminé, les cercles dénoncent une main d'œuvretoutà fait rustique; les cordes épaisses, grossièrement filées et lourdement adaptées, font peu d'honneur à leur origine ; il en est de même des lanières, tristes échantillons du fameux cuir de Russie. En somme ce tambour ne se distingue que par sa construction négligée et grossière; la seule chose qu'on y remarque, c'est l'aigle à deux têtes de, l'empire des czars estampée sur le cuivre. »
Une correspondance adressée, de Saint-Pétersbourg, au journal la Presse, contenait le passage suivant : « Aujourd'hui que nous connaissons ici tous les détails de la désastreuse affaire de la Tchernaïa par le rapport du général en chef prince Gortschakoff, nous comprenons toute la portée de l'échec que nos troupes ont subi. L'empereur Alexandre lui-même est fortement frappé par ce triste résultat, et il a ordonné une enquête sévère sur les faits qui se sont accomplis dans cette journée. En effet, on sait que le général en chef aurait formellement accusé le général Read, qui a succombé dans ce sanglant combat, d'avoir été la cause principale de la perte de cette journée en n'ayant pas suivi exactement les ordres qu'il avait reçus. Que l'enquête se suive ou qu'elle soit abandonnée , on ne saura jamais la vérité à cet égard. En effet, dans ce pays-ci, le résultat de ces sortes d'instructions n'est jamais rendu public, et
il ne sert absolument qu'à éclairer le gouvernement qui ne laisse rien transpirer. Le général Read, qui était fils d'un ingénieur écossais appelé, par l'empereur Nicolas, en Russie, a pour successeur, dans le commandement du 3e corps d'infanterie, le général d'artiJlerie Souhazonett, qui a été pendant longtemps directeur général des écoles militaires. Le général Souhazonett, qui, dans la guerre de 1812, a eu une jambe emportée par un boulet, est connu à l'étranger par une anecdote que nous croyons devoir reproduire ici. M. Souhazonett est joueur, gros joueur, et il profite de tous ses congés pour aller prendre les eaux d'Allemagne dans les endroits connus pour leurs salons de conversation , tels que Hombourg, Bade, Spa. Le bruit se répandit et fut répété par plusieurs journaux de différentes nations que M. Souhazonett avait fait sauter la banque ; mais les feuilles étrangères ne se bornèrent pas à cette simple annonce, et elles ajoutèrent que M. Souhazonett était l'homme à qui était confiée la direction générale des écoles militaires de Russie, et elles demandèrent s'il était bien moral de voir la jeunesse ainsi placée sous la main d'un joueur effréné. Un de ces journaux tomba sous les yeux de l'empereur Nicolas qui rappela sur-le-champ M. le général Souhazonett en Russie, et lui ôta la direction des écoles militaires. L'année suivante, le général ayant obtenu un nouveau congé , vint présenter ses hommages à l'empereur avant son départ, et cette entrevue est devenue célèbre par un calembour que commit l'empereur, et qui devint populaire et désormais inséparable du nom du général. Adieu, lui dit en français l'empereur Nicolas; adieu, Souhazonett (sois honnête). Depuis, cette méchanceté est restée attachée au nom du général , et on ne le prononce plus sans se rappeler la plaisanterie impériale. D'ailleurs, le général Souhazonnet jouit universellement de la réputation d'un général d'artillerie très-distingué ; mais c'est la première fois qu'il va commander un corps d'infanterie, poste qui demande des connaissances stratégiques. M. Souhazonett est remplacé dans son poste de chef d'artillerie de l'armée active par le général Stakhow itch , qui n'a ni les qualités ni les connaissances de son prédécesseur pour cette arme spéciale. »
Le lendemain de cette publication, la Presse reçut la lettre sui* vante qu'elle s'empressa d'insérer :
« Permettez à un de vos abonné sde venir vous dire, à l'occasion d'une lettre de votre correspondant de Pétersbourg, dans votre journal de mardi dernier, que j'ai vu avec peine que, pour le plaisir de faire ou de répéter un mauvais calembour, fût-il du czar Nicolas, il ne se contente pas d'estropier le nom, mais encore de porter atteinte à la considération d'un homme aussi distingué qu'honorable.
ïl s'agit, comme vous voyez, du général d'artillerie russe qui vient de recevoir un commandement en Crimée, en remplacement du général Read. La personne ainsi attaquée est certainement une des plus généreuses qu'il soit possible de trouver, ainsi que toute sa famille, comme vous allez en juger vous-même. ïl y a environ deux mois, j'écrivis au général en faveur d'un pauvre prisonnier français, amputé à l'hôpital de Sébastopol, et immédiatement le général me fit répondre : « Tout ce qui sera possible en faveur du prisonce nier sera fait, et ce qui est impossible sera encore fait. » Et le général, qui a une jambe de bois, comme on vous le dit, et qui dès lors est fort peu ingambe, d'aller, de venir, et de s'efforcer d'être utile à un inconnu. Dans le même temps, j'écrivais également au gendre du général, qui habite Rome, et par le retour du courrier, celui-ci de me répondre qu'immédiatement il a écrit à Sébastopol et à Péter sbourg, pour que parents et amis donnent aide et protection au malheureux blessé et mettent leur bourse à sa disposition. Depuis, le pauvre jeune homme a succombé à ses blessures; mais dites-moi s'il est ordinaire de rencontrer, de la part de ses ennemis, plus d'initiative et de bienveillance. Pardonnez-moi tous ces détails, monsieur le rédacteur, mais cette lettre ne sera peut-être pas inutile pour rassurer plusieurs familles sur le sort de leurs chers enfants, et de plus, sans être russophile, la reconnaissance envers une honorable personne me faisait un devoir de protester contre la lettre de votre correspondant.
« Recevez, etc. Desrivières, rue Gaillon, 10. »
Cette lettre, jointe aux faits nombreux dont nous avons rapporté quelques-uns, prouve que si la guerre, ce reste de la barbarie, est encore nécessaire, elle est du moins adoucie à notre époque par les manifestations des sentiments généreux. Après la bataille de Traktir, lorsque les voitures d'ambulance ne suffisaient pas à entever les blessés russes, on vit des soldats français charger sur- leurs épa ules ces malheureux et les emporter pour les faire secourir loin du champ de bataille,
Les Russes s'efforcent de s'emparer du commerce de la Chine — La Russie et l'Amour. — Nouvelle expédition contre Petropaulowski. — Abandon de cette place par les Russes. — Les chiens du Kamtchatka. — Température de la presqu'île Sibérienne. — Dépêche de l'amiral Bruce. — Destruction de Petropaulowski. — Les îles Aleoutiennes. - Incendie de Nishni. — Novgorod. — Description de la foire de c0tte ville.
Si, depuis deux ans, l'attention générale n'était pas concentrée sur la Turquie et sur la Crimée, elle se fût assurément portée vers la Chine, où s'accomplissent des événements d'une grande importance. Jusqu'à présent, l'Angleterre et les États-Unis sont les deux puissances qui ont établi avec le Céleste Empire les relations commerciales les plus étendues. Un autre État, la Russie , s'efforce de conquérir, dans ces contrées, une grande position, qui, plus tard, pourrait lui assurer une influence prépondérante. Puissance limitrophe de la Chine , la Russie doit à cette situation des avantages particuliers. Elle est en possession du traité le plus ancien avec la Chine et d'un commerce étendu. Seule parmi toutes les autres nations, elle entretient à Pékin même une mission, dont le caractère est à la fois politique et religieux. De ce côté de l'Asie, comme du côté de l'Europe, c'est à Pierre le Grand qu'appartient la conception des plans dont les Russes se bornent aujourd'hui à poursuivre l'exécution. Pierre le Grand , voulant relier la Russie d'Europe à l'océan Glacial età l'océan Pacifique, fonda des établissements placés de manière à commander le cours des fleuves, et entre autres, Albazian, sur le fleuve Amoor ou Amour. L'empereur de la Chine s'empara par surprise de cet établissement qui menaçait ses possessions de famille de la Mantchourie et emmena tous les Russes à Pékin. A la suite de ces événements fut conclu, en septembre 1689, à Nipchu, le premier traité entre la Chine et la Russie. Un second traité fut signé, sous Catherine, le 14 juin 1728. D'après ces conventions, la Russie abandonna à la Chine le cours du fleuve Amour. Le commerce entre les deux pays se trouva restreint, pour les Russes à Kiakhta, pour les Chinois à MaiMai-Tchen. Au temps de la foire, les commissaires des deux pays fixent la valeur respective des marchandises, et le commerce se fait par échanges. Les Russes importent des draps, des foururres, des peaux tannées, des objets en fer et en acier, des miroirs, des camelots, des velours de coton et de l'opium de Turquie. Les Chinois leur donnent en échange , du thé en boîtes, de la porcelaine, du musc, de la rhubarbe, des soieries, des co^ tonnades et des soies grèges.
Sous le prétexte de donner des guides aux descendants spirituels des Cosaques amenés à Pékin, en 1685, après la prise d'Albazian, les Russes obtinrent par ces traités l'autorisation d'établir une mission dans la capitale de l'empire chinois. Cette mission, composée d'un archimandrite, qui en est le chef, de trois autres prêtres, de deux diacres et de quatre jeunes gens chargés d'étudier le chinois et le mantchou, n'est changée que tous les dix ans. L'époque arrivée, le gouverneur général de la Sibérie orientale nomme un commandant qui, avec un inspecteur des bagages, deux interprètes et trente Cosaques, conduit une nouvelle mission à Pékin et en ramène l'ancienne. La mission de Pékin coûte à la Russie la somme annuelle de 65,000 fr., plus d'autres frais occasionnés par les envois de courriers et l'entretien du couvent de Candelemas et de l'église de l'Assomption. Elle est logée aux frais de l'Empereur de la Chine, qui lui consacre, chaque année, environ 5,000 fr. et 9,000 livres de riz. Le gouvernement russe, si aitier quand il se croit arrivé à ses fins, n'hésite point, pour y parvenir, à se soumettre à la plus modeste attitude. C'est ainsi qu'il a consenti à traiter avec la cour de Pékin, par l'intermédiaire d'un bureau qui, sous le nom de cour des affaires étrangères, n'est qu'un ministère des colonies ayant dans ses attributions tout ce qui regarde les les pays tributaires de la Chine, et elle est inscrite en cette qualité au livre de l'empire. Mais tandis que le gouvernement russe accepte officiellement cette humble position, il entretient, parmi les.descendants des Cosaques, des agents bien payés que leur qualité de Chinois met à l'abri de l'espionnage des autorités de Pékin et que leur communauté d'origine et de religion avec les Russes rend très-propres à servir les intérêts de leur ancienne patrie. Ces agents sont les véritables intermédiaires entre les deux gouvernements.
Après la guerre des Anglais contre la Chine, la position commerciale de la Russie se trouva compromise, par suite de l'ouverture des ports d'Amoy et surtout de Shang-Haï aux échanges maritimes. Les Russes sont obligés de vendre au-dessous du prix de revient les trois quarts des marchandises d'importation, sans compter les sommes énormes qu'ils dépensent en cadeaux distribués aux dignitaires de Pékin, qui ont conservé la haute main sur tout le commerce de Kiakhta. Pour compenser ces pertes, on fait payer le thé au consommateur russe trois fois plus cher qu'il ne coûte au consommateur anglais. Des négociations furent entamées à Pékin pour arriver à la conclusion d'un nouveau traité. En même temps le gouverneur de la Nouvelle-Archangel expédiait le Shélikoff, commandé par un capitaine de la marine impériale, pour ouvrir le commerce direct avec la Chine centrale à Shang-Haï même. Mais, ar-
rivé à la station d'opium de Shang-Haï, le Shèlikoff dut s'arrêter. L'intendant refusa au capitaine l'autorisation de remonter la rivière et de faire des ventes ou des achats, motivant ce refus sur ce que l'article huit du traité supplémentaire avec l'Angleterre, par lequel les privilèges accordés aux Anglais sont étendus à d'autres nations, dont le commerce était autrefois restreint à Canton, ne concerne point les Russes, qui n'ont jamais eu de relations avec cette place. Le capitaine du Shèlikoff 'fut obligé de se borner à faire secrètement des achats considérables de thé, et il repartit pour Sitka. Depuis 1848, il revient tous les ans, à la même époque, s'arrêtant toujours à la station d'opium, et faisant toujours des achats secrets de thé, comme si c'était une marchandise de contrebande. 11 paraîtrait que le gouvernement russe serait parvenu, en 1852, à obtenir de Fempereur de la Chine l'ouverture d'un nouveau marché pour le commerce par terre des deux empires. Ce marché désigné sous le nom de marché occidental, en opposition à Khiakhta, qui resterait marché oriental, serait situé sur l'Irtysch, au point où cette rivière entre dans les possessions chinoises ; il se trouverait en communication directe et facile avec Tobolsk, chef-lieu de la Sibérie occidentale. Cet établissement serait pour la Russie d'une grande importance commerciale et politique. 11 deviendrait un lieu d'entrepôt pour la Sibérie occidentale et Yarkand ainsi que Bouekara. Il permettrait aux agents russes de surveiller Bouekara, KhiVa,Koundour et Khokhand, aussi activement du côté du nord-est que ces pays le sont, à l'ouest, par les agents établis sur la mer Caspienne. De ce point, le regard des Russes s'étendrait encore plus aisément jusqu'à Lahore et Caboul. Le gouvernement chinois se serait, diton, montré, à cette époque, plus difficile au sujet de la libre navigation du fleuve Amour. Il n'aurait pas encore voulu faire à la Russie cette concession qui eût ouvert à cette puissance les trois provinces de la Mantchourie. Si la Russie, disait-on, obtenait de naviguer librement sur le fleuve Amour, le Kamtchatka et ses possessions américaines se trouveraient rapprochés de plus des deux tiers de Nertchink et de ïrkutsk ; Sitka acquerrait une grande importance commerciale et stratégique, par rapport surtout à la Californie et à tout l'océan Pacifique; les Russes enfin, partant de Nertchink, arriveraient, après avoir parcouru la voie intérieure fluviale de l'empire chinois, jusqu'à Shang-Haï.
Il nous a semblé intéressant de publier ces documents, qui prouvent avec quelle persistance la Russie, sur tous les points où elle se montre, poursuit l'exécution des plans qu'elle doit au génie du fondateur de l'empire. Nous avons vu Pierre le Grand occupé à s'assurer la libre navigation du fleuve Amour. Nous retrouvons son
successeur cherchant à profiter des circonstances pour arracher cette concession à la cour de Pékin. Mais, de puis Pierre le Grand, quel chemin les Russes n'ont-ils pas fait, aussi bien dans l'extrême Orient que dans l'Occident! On les voit diviser la Sibérie en deux gouvernements généraux ; créer la compagnie d'Amérique, qui a son siège principal à Sitka, et un grand nombre de comptoirs ; fonder des postes sur les îles Aleou tien nés, la Nouvelle- Archangel, à File Sitka,, et entretenir, dans ces parages, une flottille de guerre ; agrandir continuellement Tolbosk, Tomsk, lrkutsk,Selenghinsk, à dix lieues de Kiakhta,avec 5,000 hommes de troupe; s'efforcer enfin, à toutes les époques, d'ouvrir des relations avec le Japon ; prendre possesde toute la partie nord des îles Kuriles, et, dans ce moment même,, envoyer sous l'apparence d'une mission scientifique, une expédition suivre et observer, dans les mers du Japon, celle des États-Unis.
La Russie est parvenue depuis à faire pacifiquement l'acquisition de l'embouchure de l'Amour. Les Russes avaient pris possession de ce territoire il y a deux cents ans déjà; mais ils y avaient renoncé quarante ans après, et, comme le gouvernement russe n'appréciait pas alors la valeur de cette possession , les habitants de cette contrée se soumirent à l'autorité du gouvernement chinois. L'empereur Nicolas reconnut le premier l'importance d'établissements sur la côte nord-est de l'Asie. Ce fut sous son règne que la population du Kamtchatka s'éleva à 8,000 habitants et que la capitale de cette province devint une place forte de 4,200 habitants. La première place de quelque importance qui venait ensuite était Ochotsk, cheflieu de district du territoire de Jakutsk, comptant 1,000 habitants et éloigné de 9,550 verstes de Saint-Pétersbourg. Celte ville se trouvait cependant encore à 3,500 verstes de l'embouchure de l'Amour; c'est pour cela que l'empereur ordonna non seulement que ion opérât une reconnaissance exacte de la partie de la Sibérie orientale située à l'est d'Ochotsk, mais fit construire aussi quelques forts à l'embouchure de l'Amour et étudier le fleuve par des bateaux à vapeur. Ce fut en 1851 que les plans conçus à ce sujet commencèrent à être mis à exécution ; on transporta, en effet, un grand nombre de paysans de la couronne, des contrées situées au-delà du Baikal, notamment de Nertschinsk, sur la frontière chinoise, en qualité de colons militaires. Trois ans après on put en réunir 5,000 dans une revue, au grand étonnement de leurs voisins les Chinois. Lorsqu'en 1854 toute la Sibérie fut dégarnie de troupes régulières et que même on remplaça à Irkutsk les Cosaques de la ligne par des Buriates, on laissa cependant une force suffisante dans la capitale du Kamtchatka et sur l'Amour. Les fortifications furent augmentées, les établissements reçurent plus d'extension, et enfin le gouvernement russe
profita des embarras de l'empereur de Chine pour obtenir un terrain de 300 milles carrés par un traité de rectification des frontières. Uue ville russe bien fortifiée se fonde actuellement à l'embouchure de l'Amour. Quand elle sera assez forte pour résister aux attaques des puissances occidentales, elle deviendra le point de départ de relations qui pourront prendre une très-grande extension. La Gazette nationale de Prusse a publié quelques détails sur l'acquisition des embouchures de l'Amour et l'importance qu'elle présente pour le commerce russe. « Le Kamtschatka et les colonies russes de l'Amérique, dit ce journal, ne produisent pas de blé, et il fallait le faire venir par terre d'une distance de 6,000 verstes. Un courrier expédié d'Irkoutsk à la station mongoliquela plus rapprochée, avait porté au Céleste-Empire la nouvelle de l'avènement de l'empereur Alexandre, qui avait été envoyée ensuite par le chef de cette fron<tière, Van, à Pékin. Par suite, le ministre d'État de Chine accorda aux Russes la navigation de l'Amour, et leur céda tout le territoire des embouchures de ce fleuve et tout à fait volontairement, les Chinois voyant que ce fleuve n'est d'aucun usage pour eux Le distric de Kamtchatka deviendra par suite le district de l'Amour, et on construira à 300 verstes de l'embouchure de ce fleuve un chef-lieu de district fortifié. On voit passer sans interruption, à Irkoutsk, des transports d'artillerie de forts, des bombes, des balles, de la poudre, des ancres, des machines à vapeur, etc., qui traversent le Bokel* Des journaux ont prétendu que la Russie pourrait transporter du thé par le fleuve Amour. Mais ceci ne sera possible que lorsqu'on aura obtenu la permission d'en acheter à Fu-Usjan et Schancha. Plusieurs familles de cultivateurs du gouvernement d'Irkoutsk ont déjà été dirigées sur l'Amour pour y former un noyau de colonie. Il serait désirable que des pêcheurs de Haratow, de l'Oural et d'Grenbourg, s'établissent sur ce fleuve qui est très -poissonneux. Le gouverneur générai s'est rendu sur l'Amour et y restera jusqu'en oclobre. 11 espère s'entendre avec le chargé de pouvoirs chinois sur la délimitation de la frontière de Fest. La libre exportation d'objets fabriqués en argent, qui n'est pas permise sur cette frontière, a eu pour résultat une accumulation considérable de cette marchandise à Kiachta. »
Le fleuve Amour, dont on s'occupe beaucoup aujourd'hui, est un grand fleuve de l'Asie septentrionale. Dans son cours de 3,460 kilomètres, profond et tranquille, il ne présente aucun obstacle à la navigation. 11 porte différents noms, et s'appelle, suivant les pays qu'il traverse, Saghallen, Helong-Kiang, Kerlon et Argoun. 11 est formé par la jonction de deux riAières, dont l'une prend sa source en Mongolie, aux monts Kinhan ou Kentaï, et l'autre dans le gou-
vernement sibérien d'Irkoutsk, à une petite distance du lac Baïkaî. Ce lac, aux eaux douces et d'une grande transparence, dont la largeur varie entre 40 et 100 kilomètres, et qui en a 660 de longueur, verse ses eaux dans l'océan Arctique, en passant par l'ïéniseï. Parmi les tributaires de FAmoor, il faut citer comme le plus important le Songari ou Soungari, rivière profonde, navigable, poissonneuse, d'environ 1,000 kilomètres de longueur, qui prend sa source dans les montagnes au nord de la Mantcbourie de Corée, et ne le cède en importance qu'à FAmoor lui-même. Ce dernier se jette, en formant un grand golfe, dans la mer d'Okhotsk, vis-à-vis de l'île de Tchoka. [Avant peu, FAmoor deviendra une des plus grandes artères du commerce asiatico-européen, car, à l'exception de quelques milles, la communication par eau est complète entre la mer Baltique et la mer Caspienne, et, suivant Cottrell, il suffirait de creuser un nouveau canal de 400 verstes (780 kilomètres à peu près) pour joindre l'océan Pacifique à la mer Caspienne. Au sujet du nom de ce fleuve que nous écrivons tantôt Amoor, tantôt Amour, nous ferons une observation qui s'applique aussi bien au passé qu'à l'avenir. C'est que dans les documents d'origines si diverses où nous puisons, et qui, avant de nous arriver, passent souvent, au moyen de la traduction, par trois ou quatre langues, il n'est pas étonnant que les noms propres d'hommes, de fleuves ou de localités se trouvent ©rtographiés d'une manière différente. Il ne nous a pas toujours été possible, attendu la rapidité de notre travail, de les rectifier d'une manière uniforme et nous avons pensé qu'il pouvait ne pas être inutile au lecteur de se trouver au fait des variations orthographiques de ces noms qu'il peut rencontrer chaque jour sous une forme ou sous une autre dans les documents publiés.
On a vu qu'en 1854 une expédition avait été tentée contre Peiropaulowski, mais qu'elle avait échoué par suite de faux renseignements donnés. On se disposa depuis à faire une nouvelle tentative avec plus de chances de succès. Des préparatifs s'effectuèrent en conséquence, et le 15 mai 1855, l'escadre alliée, composée de huit bâtiments de guerre et pyroscaphes , arriva en vue de Petropaulowski; mais déjà la garnison avait quitté cette place en s'embarquant à bord de la frégate russe YAurora, de la corvette la Dwina et de deux navires marchands. Cette fuite fut un coup de maître de la part des Russes, qui profitèrent d'un épais brouillard pour s'éloigner dans la nuit du 17 avril et éviter les vapeurs anglais YEncounter, navire à hélices portant Î4 canons, et le Baracounta, steamer à aubes, lesquels croisaient depuis cinquante jours en vue de la place. Les ordres d'évacuation étaient venus des quartiers généraux russes en Sibérie. Après avoir jeté l'ancre dans
la rade , un détachement de marins fut envoyé à terre par ordre des commandants de la flotte , le contre -amiral Bruce pour les Anglais, et le contre-amiral Fourrichon pour les Français. Ce dernier est un officier récemment nommé, très-énergique et âgé seulement de 45 ans. Ce détachement ayant débarqué, trouva la ville déserte, sauf un individu d'origine française, naturalisé Américain, et deux autres citoyens des États-Unis, qui hissèrent leur pavillon national sur leurs habitations, et se dirent les légitimes propriétaires du sol, les Russes leur ayant abandonné ces lieux. Ces étrangers y étaient établis comme, négociants, et l'on ajoute qu'ils y faisaient d'assez belles affaires. Une centaine de chiens de la grande race des mâtins, du Kamtchatka, décharnés et dans le plus pitoyable état, parcouraient les rues de la ville, suivant partout les marins , afin d'obtenir quelques morceaux de biscuit pour assouvir leur faim. Les alliés , après s'être partagés en escouades, se mirent en devoir d'incendier et de faire sauter les arsenaux , les magasins et tous les édifices publics. Aucune construction ne fut épargnée, sauf l'hôpital , l'église et les demeures des classes pauvres. Les habitants avaient commencé à quitter la ville peu après le départ de la garnison. Accompagnés de leurs autorités, ils s'étaient retirés vers Tchinski; mais la femme du gouverneur russe étant enceinte , la fuite avait dû s'arrêter au petit village d'Avache , à une vingtaine de milles dans l'intérieur des terres. Le lendemain de l'arrivée des alliés, l'œuvre de la destruction des fortifications commença. Les murs, construits en fascines, poutres et terres , avaient seize pieds d'épaisseur. Leur force était telle que pendant longtemps ils résistèrent aux plus énergiques attaques; ils ne purent être renversés sur le sol qu'à l'aide d'explosions souterraines. Le gouvernement russe paraît avoir pris très-soudainement la résolution d'abandonner sa colonie. L'année dernière, après la première attaque, ses ordres portaient de renforcer la position et notamment d'établir dans les batteries de doubles rangées de canons. Les alliés trouvèrent des embrasures pour cinquante et une pièces d'artillerie de gros calibre. On ne comprend pas les motifs qui ont pu engager les Russes à se départir de leurs premières résolutions; ils étaient en mesure d'opposer aux efforts de l'ennemi une résistance plus énergique qu'il y a un an. Après avoir achevé la démolition de tous les travaux, la flotte reprit la haute mer, ne laissant devant Petropaulowski que le Trincomalee avec deux prisonniers destinés à être échangés contre un matelot français tombé au pouvoir des Russes, lors de la première attaque, et qui a subi l'amputation des deux bras. Les résidents américains affirmèrent que les prisonniers français et anglais n'a*
valent eu, qu'à . se, louer, de l'humanité, avec laquelle on. les avait traite.
"VoicHe contenu, des dépêches du contre-amiral Bruce, commandant, en chef des forces, anglaises de l'océan Pacifique, adressées au, lord .commissaire, ded'amiimité. :
«A bord du< Président, àPétropaulowski (1), 15 juin 1855.
cc:Monsiieur; j'ai l'honneur; de vous informer, pour que vous en * dennkEcconnaissance aux lords commissaires del'amirauté, qu'à mon , arrivée es: vue de ce port; le, 30 mai> j'ai trouvé la place compléte- H3>enifc évacuée ; pas un vaisseau> pas. un canon, pas une personne à voir; rien que des embrasures vides et des maisons abandonTnées. J'entrai le jour suivait dans le port intérieur, à bord du Bar ^ raeoutm, accompagné du capitaine Penauros, delà frégate française: l'Alcestâ. Nous trouvâmes trois Américains, les seuls résidents qui, fussent restés, et nous apprîmes d'eux que les vaisseaux russes Awrora, 44 canons ; Dwina,W< Olivutza, 20, et les transports le, B mitai et YIrtisch, étaient pârtis le 1-7 (5 avril) avec tous les canons, , toutes les minutions de guerre , ainsi qu'avec tous les soldats et tous: les employés du gouvernement, qui étaient au nombre de 800, mais, noius î-ne pûmes obtenir aucune donnée sur leur destination. Je, parons le 44 mai au rendezrvous, par 50 degrés latitude nord, iBO degrés latitude est, à bord de mon vaisseau amiral : le Dido et le; Pique arrivèrent le même jour. M Encounter et le Barracouta avaient été là depuis le< 14 avril. Les plus grands éloges sont dus au. captaine O'Gallaghan et au commandant Stirlîng pour le zèle et; l'activité- qu'ils ont mis à atteindre ce but, et leurs seigneuries rer
salueront la: promptitude avec laquelle ils ont été envoyés par le,
m, Petropaulasvski ou Petropaviossk s'appelait autrefois Avatcha et comptait à peine 5G0 habitants. Il a un bon port d'où partent les barques des baleiniers. Non ioin est Botcheleresk, qui n'a d'Hutre célébrité que sa poste aux chiens. On se figure' à tort 'le Eàmbchatka comme l'empire des neiges et des glaces, le séjour habituel dw ffcoidi le plu& intense; et le plus insupportable. Il n'en est rien. De magnifiques pâtusagas^ oùs l'herbe ondoie à longs flots comme dans les savanes de la Louisiane, et dans lesquels il ne manque pas de bétail, couvrent le sol volcanique de la presqu'île sibérienne. Non que la température soit aussi élevée à Petropaulowski qu'à Calcutta^ ni mêine à Pékin; elle est froide' sans doute, mais le thermomètre ne descend guère pfcs-bas que dans -nos hivers les plus rigoureux. Seulement la durée de cette saison y;est, beaucoup plus longue que daas lea climats plus méridionaux^ Les vents de l?Oues4 qui soufflent assez souvent dans ces, contrées contribuent encore à prolonger cette période d'arrêt dans la végétation. Le manque de bétail est une des causes qui ont dû retarder le plus les progrès de l'agriculture dans ce pays. Le commerce des fourrures fait' en grande partie sa richesse. Là' l'ours, le renard, la zibeline fournissent ) un poil chaud et épais. La: pêche pourrait devenir une des sources de prospé- •ïité'dans la scontEéeysi e% était? lai te par. des.-h®mmes industrieux, et si des lois rér :gMei:.t réchange des produits.
contre-amiral sir James Stirling. La frégate française- l'A keste et le*', Btiskse trouvaient en même temps dans le- voisinage du rendezvous; mais il me fut impossible; à cause des épais brouillards et du mauvais temps, de découvrir la toaie d'Acooteka avant le 2 du mois dernier. J'avais six vaisseaux réunis, et je comptais sur la prompter, apparition du septième. Je me rendis, en conséquence , au port, remorqué par le Barracouta et suivi par VAlceste à la remorque du Brisk. Le Dido, le Pique et YEncounter arrivèrent le même soir. Le commandant Stirling, du sloop à vapeur de Sa Majesté, le Barraconta, ayant, tandis qu'il était séparé de l'escadre, et à travers une éelaircie de brouillard, examiné le mouillage pour voir si ellery était, saisit très-judicieusement cette occasion de reconnaître le;; port; il me fit savoir que les vaisseaux n'y étaient plus. UAmphitrite, arrivée d'Honolulu, m'ayant rencontré le 11 du courant pendant que je poursuivais les bâtiments russes dans la mer d'Okhotsk, et m'ayant donné des renseignements de nature à me convaincre qu'une force navale combinée anglaise et française y était déjà, j'envoyai, au lieu de continuer ma route, les vaisseaux de Sa Majesté le Pique et le Barracouta le 13, et YAmphilrite le 14 , pour renforcer l'escadre de sir James Stirling, à l'embouchure de l'Amour. VEncounter partit le 12 pour le rendez-vous de sir James Stirling à Haksdadi, dans la passe de Maksmai, pour informer Son Excellence des mouvements des autres vaisseaux , au cas où il ne serait point parti. UAmphitrite ralliera mon pavillon en vue de Sitka, dès que le capitaine Frédéric ne jugera plus ses services nécessaires dans la mer d'Okhotsk. Pour en revenir à Pétropaulowski, je ferai observer? que l'ennemi doit avoir travaillé avec une ardeur infatigable, après le départ de l'escadre alliée, l'année dernière, car nous avons vu que neuf batteries de 54 canons avaient été construites avec une extrême habileté et à force de travail, à l'aide de fascines fortement liées ensemble, de 25 pieds d?épaisseur ; elles étaient palissadées et remplies de terre, et quelques-unes d'elles étaient entourées de fossés, avec des chemins couverts conduisant de l'une à l'autre, et derrière avaient été plantés des arbres. Tous les préparatifs possibles » avaient été faits pour nous recevoir avant que l'ordre d'évacuer la place fût arrivé de Saint-Pétersbourg. Je fis détruire les batteries; mais n'ayant, à notre approche de Pétropaulowski , rencontré aucune résistance, je regardai comme un point d'honneur de> res* pecter la ville. Je trouvai, caché dans le port Rakowia, un beau baleinier russe de 400 tonneaux, appelé YAian, construit à Abo, en 1853. Il serait parti d'ici, il y a trois semaines^ pour Aiany avec'lar famille- du gouverneur de la placent, entre autres articles de la cargaison, une machine destinée à un petit steamer , qm/on disait*
être à Aian ; mais l'arrivée opportune de quelques bâtiments de l'escadre en vue du port empêcha son départ. Comme je l'ai vu abandonné, et qu'on ne peut retrouver ses voiles, sa chaloupe et ses ancres, il sera détruit. Contre mon attente, je n'ai pas réussi à ouvrir une communication avec les habitants, qui se sont sauvés de la ville; car j'espérais obtenir la mise en liberté de deux prisonniers anglais qu'ils ont au milieu d'eux. J'apprends toutefois par les Américains qu'ils sont bien traités. Pour conclure, je désire ajouter que, bien que le désappointement ait été extrême , pour l'escadre qui est sous mes ordres, de trouver qu'à son arrivée à cette place^ située à plus de 2,000 milles de sa station, l'ennemi s'était échappé et que les batteries étaient abandonnées, leurs seigneuries ne manqueront cependant pas de remarquer qu'il n'en faut pas moins rendre hommage à l'ardeur qu'a déployée chacun des vaisseaux pour avancer vivement, dans l'espoir d'arriver à temps pour prendre part aux opérations qu'il prévoyait devoir s'accomplir dans ce port.
La plus parfaite intelligence a existé entre le capitaine Penauros de VAlceste et moi, et je ne saurais trop faire l'éloge du zèle et de l'activité dont il a fait preuve pour répondre à tous mes désirs et être fidèle au rendez-vous. A l'égard du contre-amiral Fourrichon, c'est toujours le même accord.
Je suis, etc. »
« A bord du Président, en vue de Sitka, 17 juillet 1855. — Monsieur, je vous prie d'informer les lords commissaires de l'amirauté qu'avant de quitter Pétropaulowski j'ai réussi à entrer en communication avec le capitaine Martinhoff, gouverneur provisoire de la place, qui s'était retiré dans l'intérieur. Cette communication avait pour but de mettre en liberté deux prisonniers anglais pris l'année dernière, ainsi que je l'ai dit dans ma lettre du 15 du mois précédent. Après que j'eus fait transmettre, par les soins obligeants d'un Américain résidant à Pétropaulowski, un sauf-conduit au capitaine Martinhoff, cet officier les envoya chercher à 150 verstes, à l'intérieur, et quand ils furent arrivés, le 25 du mois dernier, il les remit au capitaine Houston, du vaisseau de Sa Majesté le Trincomalee, et l'on donna en échange trois Russes qui avaient été retenus à bord du brick français VObligado, depuis Tannée dernière. Les deux hommes ont été reconnus pour être William Garlandj simple matelot du bâtiment de Sa Majesté le Pique, et Pierre Langlois, de la frégate française la Forte. Ce dernier sera conduit à la Forte, à mon arrivée à San-Francisco, et le premier, sur sa propre demande, Sera dirigé sur le Brisk, attendu que son bâtiment est parti pour la station de la Chine. L'un et l'autre paraissent avoir été parfaitement traités tout le temps qu'ils se sont trouvés au pouvoir de l'ennemi. »
Après avoir détruit les fortifications de Pétropaulowski, les escadres alliées se dirigèrent sur Sitka en longeant les îles Aleutiennes. Arrivés devant cette ville, les amiraux Fourricbon et Bruce, portés par un bateau à hélices, le Brisk, entrèrent dans la passe. Un vapeur appartenant à la Compagnie russo-américaine vint aussitôt au-devant d'eux, et le secrétaire du gouverneur, qui se trouvait à son bord, annonça aux deux amiraux que la place était hors d'état de se défendre et qu'elle se rendrait à la première sommation. 11 rappela en même temps qu'en vertu d'un arrangement conclu entre la Compagnie russo-américaine et celle de la baie d'Hudson, arrangement sanctionné pur leurs gouvernements respectifs, 'rétablissement de Sitka se trouvait placé, pour l'Angleterre du moins, en dehors de la sphère des hostilités. S'étant assurés qu'il n'y avait dans le port de Sitka aucun bâtiment russe, les amiraux retournèrent à leur bord et s'éloignèrent sans retard. L'escadre de l'amiral Bruce se dirigea sur l'île Vancouver, puis sur San-Francisco, où elle arriva peu de jours après l'entrée de la division française. Le retour des escadres alliées à Pétropaulowski, la ruine de ce port et la croisière qu'elles ont organisée ensuite le long des îles Aleutiennes ont suffi pç^r désorganiser le commerce russe dans ces parages. Ce commèr e, qui consiste en pelleteries, en ivoire et en pierres précieuses, empiôie une centaine de navires qui se réunissent tous les ans à Pétropaulowski, après avoir reçu les produits du comptoir de Sitka et des îles Aleutiennes, pour se diriger sur le fleuve Amour. On peut évaluer à* 10 millions de francs par an l'importance du mouvement commercial qui s'opère sous les auspices de la Compagnie russo-américaine.
La Russie en Perse. — Théâtre de la guerre en Asie-Mineure- — Un prince avisé. — L'armée de Mourawieff. — Tentatives infructueuses contre Kars. — Intrigues russes à Rome, à Naples, en Grèce et en Amérique.
Pour contrecarrer l'influence de la Russie en Perse, la France et l'Angleterre avaient envoyé pour les représenter à la cour du schah, l'une M. Bourée, l'autre M. Murray.
Depuis longtemps la Russie cherchait à s'emparer du commercede la Perse avec l'Europe, ou, pour mieux dire, elle voulait exclurede la Perse les produits européens et faire de ce pays un marché ouvert seulement aux produits russes. Or, il s'agit ici, dit la Feuille hebdomadaire prussienne, non seulement d'intérêts anglais, mais aussi
d'intérêts allemands. Le débouché des marchandises européennes Perse grandit tous les jours. Les seuls produits de fabrication
^persane qui puissent lutter contre les objets de fabrique européenne, dans la Perse même et dans les provinces transcaucasiennes de là Russie, sont les tapis et les tissus de soie. Autrefois le commerce des
(provinces du sud et du centre de la Perse se faisait par Bagdad et Alep, celui du Nord par Tiflis. Tout cela s'est modifié depuis qui!
"existe des bateaux à vapeur entre Constantinople et Trébizonde. De cette dernière ville, les marchandises ont trouvé un chemin plus
* commode en se rendant parErzeroum à Tebris, qui est devenu l'en-
'trepôt principal du commerce avec la Perse. Les Russes eux-mêmes ont contribué à ce résultat. Ils avaient mis beaucoup d'obstacles au transit ées marchandises allemandes, anglaises et, en général, européennes pour la Perse. Ils voulaient substituer la foire de Nischni- Nowgorod à celle de Leipzig, et mettre la Perse en communication directe avec la Russie en s'emparant de Kars et d'Erzeroum; mais le traité de commerce et d'amitié que les puissances occidentales vienennt de conclure avec la Perse, enlève à la Russie toute influence sur cet empire.
Bloqué par les Russes, Kars n'avait, depuis le 26 juin, de communications d'aucune espèce avec Erzeroum. Ce jour-là la garnison : avait été pour ainsi dire provoquée à une sortie par les assiégeants. Les Russes s'étaient approchés de la forteresse à la distance d'un ' quart de lieue environ, et avaient lancé quelques boulets sur les murs de la place, mais étaient revenus ensuite dans leur camp. Une division russe de 14,000 hommes se trouvait à Kilpakli, sur la route d'Erzeroum > son avant-garde était à Jenikoi et avait intercepté des convois considérables de vivres et de munitions destinés à Kars. A Tetschli-Klisse, près de Bayazid, un détachement de six cents hommes composé de cavalerie et d'infanterie fut mis en déroute par les Russes qui firent 100 prisonniers. Les Russes, qui s'avançaient sur le territoire de Bayazid et qui, par conséquent, opéraient contre la vallée de Murad-Tchay, étaient arrivés, d'après les dernières nouvelles, à Mollah-Suleiman, à vingt- sept lieues à l'est d'Erzeroum et se trouvaient par. suite en possession de la vaste et fertile plaine fd'Alaschgerd, habitée principalement par des Arméniens schismaiiques.
Non loin de Mollah-Suleiman des défilés conduisent à Erzeroum, et ce sont les seuls obstacles qui puissent être opposés aux Russes 'pour les empêcher d'arriver dans cette ville. A la nouvelle de là marche des Russes, le gouverneur de Trébizonde fit appel au patriotisme des habitants et courut au secours des villes menacées à la tête de 1 5,000 bachi-bouzoucks et avec 20 pièces de canon. Les
Tinsses tentèrent à deux reprises de donner l'assaut à la ville de Kars; mais ils furent repoussés avec perte et, jusqu'au moment oïl nous écrivons, leurs succès en xVsie-Mineure se sont bornés à enlever aux Turcs des convois de vivres et de munitions.
'Cependant la Russie ne discontinuait pas le cours de ses intrigues. ,M. de ljissele'ff, son nouvel ambassadeur à Rome, avait été charge de faire savoir au saint Père que la cour de Russie, désireuse â'àïler au-devant des désirs du Saint-Siège, abandonnait à l'avenir au gouvernement pontifical le choix et la nomination des évêques et préïà&s aux sièges épiscopaux du royaume de Pologne. La pierre d'achoppement qui^ de tout temps, a nui aux bonnes relations des coursée Home et de Saint-Pétersbourg, se trouvant ainsi supprimée,, on comprend facilement le rôle actif que le gouvernement russe a pu jouer à Rome dans le dissentiment entre le Vatican et le cabinet de Turin. C'est une première revanche que la Russie a prise de l'alliance du Piémont avec les puissances occidentales. Dans son voyage à Rome, l'empereur Nicolas avait eu un entretien avec îGrëgoirelXVL Les catholiques de Pologne furent l'objet de la conversation. Le pape < demanda la prérogative de leur envoyer des pasteurs épiscopaux (de son choix. Le czar ne refusa pas positivement; mais il était trop ja- "loux'de son pouvoir; il continuai nommer les évoques, notifiant ail pape les choix qu'il avait faits, s'embarrassantfort peu au fend qnil les approuvât ou qu'il ne les approuvât pas. Alexandre II met les nominations tout à fait à la disposition du souverain pontife, et même, dit-on, renonce aux droits de l'exéquatur. Quant au gouvernement napolitain, il était travaillé par la Russie d'une manière plus ostensible ; les pourparlers continuels dont les journaux ont souyen t parlé entre le prince Gortschakoff, ambassadeur de Russie à Vienne, et le prince Petrubla, ambassadeur de Naples en Autriche, n'étaient que les conséquences des conférences presque journalières qui avaient lieu à Saint-Pétersbourg entre le chevalier Gaiiota, ambassadeur des Deux-Siciles, et le courte 'de Nesselrode. En ce qui concerne la cour de Naples, comme dans ses actes avec la cour de Rome, la Russie cherchait à semer !la mésintelligence entre le gouvernement des Deux-Siciles et des puissances occidentales, et, fusant de l'influence que rempereurl\icolas avait si longtemps exercée sur le roi de1 Nazies, elle excitait constamment le roi Ferdinand II à s'opposer aux demandes même les plus justes de la France et lie l'Angleterre; le baron d'Uxkull/secrétaire de la légation russe à tapies, partit en courrier porteur d'instructions précises à cet égard pour M. Ozeroff, ministre de Russie près le roi des Deux-Siciles.
C'est à l'instigation de la Russie que fut instituée, à Naples/ cette ïameuse commission des iïastonnaëes sévissant contre tous les Mi-
vidus suspectés de faire des vœux pour îe triomphe des puissances occidentales, et faisant périr sous le knout du roi Bomba des négociants inculpés d'avoir confectionné pour les armées alliées des conserves alimentaires. Pour prix des petits services que la Russie attendait du gouvernementnapolitain et de l'intervention plus énergique à laquelle elle eût voulu le décider, elle lui promettait un appui matériel après la fin de la guerre d'Orient, et lui laissait entrevoir la possibilité d'un agrandissement de ses possessions. En mêmetemps que le baron d'Uxkull partait de Saint-Pétersbourg pour Naples, un autre courrier, M. Basile Nekludoff, quittait également la Russie pour porter des dépêches à M. Persiani, conseiller d'État et chargé d'affaires de Russie à Athènes. M. Zographos, ministre plénipotentiaire de Grèce à Saint-Pétersbourg, se plaignit officiellement, au nom du roi Othon, de la conduite des puissances occidentales qui encourageaient ostensiblement l'opposition que certains ministres faisaient au roi, forts qu'ils étaient de l'appui qu'ils trouvaient dans l'armée d'occupation. M. Persiani reçut l'ordre de s'entendre avec ses collègues de Prusse et d'Autriche pour neutraliser l'influence anglo-française, et, au besoin même, il fut autorisé à invoquer, comme argument, l'anarchie dans laquelle tomberait la Grèce si le roi Othon et la reine venaient à quitter le pays, qui se trouverait ainsi livré à tous les factieux; on dit même que M. Persiani eut dans ses instructions mission d'engager le roi à cette retraite. C'est là, d'ailleurs, dans l'esprit de la Russie, un moyen de créer de nouvelles difficultés et de susciter de nouveaux embarras aux puissances jccidentales. Enfin, il n'était pas jusqu'aux États-Unis qui ne fussent travaillés par les intrigues russes. Le New- York Herald publiait récemment une lettre de son correspondant de Washi ngton, datée du 20 juillet, et qui énonce que le président des États-Unis a reçu de l'empereur de Russie une lettre autographe en réponse à celle de félicitations à lui adressée à l'occasion de son avènement au . trône. La lettre impériale parle en termes très-flatteurs de la grandeur croissante des États-Unis, et renferme un passage où il est dit que les conseils donnés à ses derniers moments par l'empereur Ni colas à l'empereur actuel lui prescrivaient de bien étudier les pièce privées qu'il trouverait dans le cabinet impérial, et que lui, l'em pereur Nicolas, avait reçues des hommes éminents des États-Un is^ parmi lesquels son fils trouverait les noms de Jackson, de Clay, de Webster et autres. Alexandre II reconnaît dans sa lettre toute l'importance de ces documents et se montre profondément reconnaissant de l'intérêt national qu'a manifesté le peuple américain en faveur du succès de la guerre que son illustre père avait entreprise. Il proclame, en finissant, 1a plus inaltérable amitié entre la Russie et les États-Unis.
Préparatifs du dernier bombardement et de l'assaut de Sébastopol. — Arrivée du nouvel ambassadeur de la Porte à Paris. — Nouvelles de la croisière de la mer Blanche. — Destruction d'embarcations russes dans la mer d'Azof. — Situation critique du prince Gorlschakoff.— Construction et inauguration d'un pont en travers du grand port de Sébastopol. — Arrivée de nouveaux renforts à la garnison. — Allocution du général en chef. — Les médecins allemands en Russie. — Phases diverses du bombardement. — Scène touchante entre deux ennemis. — Avantage remporté à Kars par les Russes. — Imminence d'un événement décisif. — Portrait des quatre armées alliées. — Dernières anecdotes sur le siège. — Les jumeaux de la tranchée. — Une bonne Marseillaise. — L'enfant des batailles.
Tandis qu'un nouvel ambassadeur français, M. Thouvenel, était reçu à Constantinople par le sultan, Méhémet-Bey, nouvel ambassadeur de la Porte-Ottomane à Paris, remettait à l'Empereur ses lettres de créance en prononçant les paroles suivantes :
« Sire, chargé par S. M. I. le sultan, mon auguste maître, de la mission de resserrer de plus en plus les relations d'amitié qui lient si étroitement les deux empires depuis si longtemps , je viens exprimer d'abord à Votre Majesté Impériale la profonde gratitude de mon souverain et de mon pays pour les nobles efforts que Votre Majesté fait pour le triomphe du droit, de la justice et de la civilisation.
« En considérant la haute mission qui m'a été confiée par mon auguste souverain, je ne me promets d'atteindre le but que par la bienveillance toute particulière dont Votre Majesté Impériale nous a donné tant d'éclatantes preuves. »
L'Empereur répondit :
« Vous savez, monsieur l'ambassadeur, l'intérêt que je porte au Sultan et les efforts que je fais avec l'Angleterre pour défendre l'indépendance de son empire. Je veux que la Turquie soit non-seulement indépendante, mais encore forte et puissante. Quant au choix qui a été fait pour représenter le Sultan, je suis heureux que cp soit le fils d'un grand homme qui en maintes circonstances a rendu tant de services à son pays. »
A ce moment les escadres alliées croisaient dans les différentes mers et se faisaient voir jusqu'en Laponie, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante :
c< Depuis notre arrivée dans la mer Blanche, il ne s'est présenté qu'une seule occasion d'écrire en France, c'est celle dont je profite pour vous donner de mes nouvelles. La frégate la Cléopâtre, partie de Brest, le 12 mai, a mouillé, le 2 juin, devant Hammerfest : cette ville, la plus septentrionale de l'Europe, bâtie en grande partie sur
pilotis, ne renferme pas 2,000 âmes. Dès que l'on descend à terre, un assez grand nombre d'individus à la taille bien au-dessous de la moyenne, à Tair craintif et malheureux, au costumé particulier, remarquable de . malpropreté, rappellent au voyageur qu'il est; en Laponie et lui nexpMqîUtënt l'exiguité de beaucoup de maisons de chétive apparence, 'qui forment à chaque pas un contraste pénible avec les autres habitations norvégiennes. Les environs de la rade présentent l'aspect d'une nature désolée : pas la moindre trace d'arbre ou de végétation *,i la nejge <qui a * disparu dans iplu sieurs endroits, 'mais qui est 'restée amoncelée dans fies ravins étales gorges des montagnes, donne naissance à une multitude de petits torrents; xdans les vallées et les anfractuosités des rochers, une couche«peu profonde de terre végétale laisse pousser à peine un chétif gazon que viennent brouter quelques rennes demi-sauvages. La pêche constitue la seule ressource des habitants et Tunique aliment de leur commerce. Les abords du pays sont garnis de séchoirs à morues; la multitude et le rapprochement des poissons qui y sont suspendus forment audessu s de la tête des passants un plafond, grotesque qui n'a rien de bien agréable pour l'odorat. Le temple luthérien, dont le docher domine le village, forme une croix latine parfaite; son intérieur est d'une propreté charmante ; une .tribune réservée aux femmes règne autour de l'édifice; un petit orgue orne le dessus de la principale porte; sur l'autel on remarque deux tableaux assez bons pour le pays : une Cène de Léonard de Vinci et un Christ d'après le Poussin. Une chose qui a fixé mon attention d'une manière toute particulière, dans ces lointains parages, c'est la présence continuelle du soleil sur l'horizon pendant les vingt-quatre heures de la journée,, Partis d'Hammerfest le 9 juin, une traversée heureuse nous .a fait doubler le cap Nord et arriver le 15 devant Archangel : là nous avons trouvé les Anglais dont les forces se composent d'une frégate et de deux vapeurs. Nous avons de notre côté une frégate et deux .autres vapeurs, le Cocyte et le Pétrel., Jusqu'à présent on s'est borné à croiser dans le golfe d'Onéga et à bloquer l'embouchure de là Dwina. La mer Blanche, très-étroite, ne présente aucun refuge en cas de mauvais temps. Il est impossible de s'y procurer des vivres frais, et elle n'offre, pas même, en compensation de ses ennuis, l'arrivée régulière d'un courrier apportant des nouvelles de France. »
En même temps le vice-amiral Bruat transmettait au ministre de la marine cette dépêche télégraphique :
« Le capitaine de frégate Huchet de Cintré, commandant le Miîan, m'annonce que le Milan. et le Caton ont détruit dans la mer d'Azof, de Temriank à Dolga, 43 pêcheries, 127 bateaux, plusieurs milliers de filets, du goudron, du sel et des barriques en immense quantité»
— mi —
A pêcheries seulement ont échappé.à la destruction, le peu de profondeur de l'eau n'ayant pas permis à nos bâtiments d'en approcher. Le dommage fait à l'ennemi peut être estimé à plusieurs millions. '.La pêche dans la mer d'Azof donne lieu à une exportation considérable qui s'étend jusqu'en Pologne. . La destruction opérée la rendra impossible cette année. Le commandant Cloué, du Brandon, s'est joint de son côté au commandant Osborne, du Vesuvius , pour remonter avec des embarcations le golfe d'Oukliouk, et brûler les fourrages qui étaient amassés sur la côte. Les commandants* de /nos bâtiments se louent tous de leurs excellentes relations avec <4e capitaine Osborne. »
Mais l'attention se concentrait surtout sur le siège de Sébastepol qui semblaitentrer dans une phase nouvelle et décisive. Avant môme la fin de juillet, le prince Gortschakoff avait fait savoir au gouvernement russe que sa position à Sébastopol devenait de plus en puits intenable, et qu'un grand effort devait être fait à tout; prix pour le secourir, ou qu'il serait forcé de l'abandonner. Il est facile de concevoir que l'épuisement de la garnison qui s'affaiblissait chaque jour davantage; que la prodigieuse et incessante consommation des munitions de guerre, la difficulté de se procurer de l'eau et tme nourriture saine, surtout depuis la destruction des approvisionnements venant de la mer d'Azof; le mécontentement et le découragement des troupes, et la vigoureuse approche des ouvrages des assiégeants, on conçoit très-bien, disons-nous, que tout ait contribué à convaincre le général russe que sa position était désespérée. En cet état de choses, un conseil de guerre fut tenu à Saint-Pétersbourg? et l'empereur consulta les plus hautes autorités militaires.
Après de longues discussions, dans lesquelles se produisirent quelques dissidences, car il paraît que le prince Paskéwitsch et Je général Osten-Sacken combattirent la mesure adoptée par la majorité de leurs collègues, il fut décidé qu'on attaquerait les armées alliées sur la ligne de la Tchernaïa. On avait la parfaite confiance que le succès de cette journée réparerait les désastres de l'Aima .et d'Inkermann et contraindrait l'armée d'invasion à lever le siège.» Jua bataille du 16 août, que décida la valeur de trois divisions de l'armée française, avait été l'objet de la plus vive anxiété à S&hat- Pétersbourg et sur beaucoup d'autres points de l'empire. JJne.défaite désastreuse pour les Russes en fut l'issue. La hataille de la Tctenaïa fut en effet un coup de désespouyet il paraît . que dès lors.iîe prince Gortschakoff avait résolu de renoncer à une lutte si fatale et si désespérée aussitôt qu'une attaque victorieuse de l'ennemi lui fournirait le prétexte de se retirer. Il fit préparer un pont en tiravers du grand port, ouvrage qui fait honneur à l'énergie et à l'ha-
Meté des ouvriers russes. C'est une bien remarquable preuve des ressources de l'arsenal que l'établissement d'un immense pont de radeaux assez solide pour procurer à une armée battue un moyen sûr de retraite. C'est à ce pont seul que le prince Gortschakoff dut plus tard le salut de son armée. Si par accident une bombe l'avait détruit , il eût été probablement réduit à capituler, car les alliés eussent pu couper ses communications avec le Belbeck. Ce pont fut inauguré en présence du prince Gortscbakoff, du général Osten- Sackernet de toutes les autorités militaires. Ses deux points d'appui sur les deux côtés de la rade étaient couverts par d'énormes batteries, celle de Nicolaïeff et celle de Michaeleff, qui non- seulement se protégeaient mutuellement, mais dont le feu couvrait aussi la Karabelnaïa et la baie du Carénage. 35,000 hommes travaillèrent sans interruption à la fortification de ce point important, qui devait devenir le point central de toutes les opérations dans le cas où on serait forcé d'abandonner la Karabelnaïa à l'ennemi. Le général Todtleben, complètement rétabli de ses contusions, s'occupait constamment à l'achèvement de son système de fortification. De nouvelles troupes étaient venues renforcer îa garnison. Leur consécration eut lieu avec pompe dans l'église principale, et le prince Gortschakoff leur adressa les paroles suivantes :
« Salut à vous , braves compatriotes ! salut , au nom de toute Farmée ! Vous n'avez pas hésité, au premier mot de feu notre empereur, à quitter femmes, enfants, maisons et patrimoines, pourvenir nous rejoindre, nous qui combattons ici, sur les frontières extrêmes de notre' grande patrie, depuis près de douze mois, un ennemi impie. Votre résolution seule garantit que, dans ces luttes meurtrières, vous vous conduirez comme il convient à de vrais Russes, pour la gloire et l'orgueil de la patrie et de notre bien-aimé empereur, et pour la terreur de cet ennemi sacrilège. Frères ! par votre arrivée, ma mission se trouve infiniment facilitée, et le sacrifice que vous avez offert sur l'autel de la patrie me garantit que j'atteindrai mon but, qui est de rejeter honteusement cet ennemi outrecuidant dans les eaux qui ont porté ses cohortes sur nos côtes. Vous le verrez bientôt, cet ennemi rempli d'orgueil, vous vous trouverez bientôt en face de lui ! Alors, amis, il s'agira d'opposer des poitrines courageuses à son élan sauvage, et de ne pas laisser ternir l'honneur et la gloire de la Russie. Jusque-là, compagnons d'armes, un hurrah à notre empereur orthodoxe, à notre mère la Russie, hurrah à ses fils généreux qui lui ont de tout temps donné une gloire immortelle ! »
Toutes les lettres arrivant de l'intérieur de la Crimée étaient unanimes sur ce point, que la presqu'île était menacée d'une véritable
disette. Dans la capitale de cette province, àSimphéropol, où étaient concentrées toutes les ressources, les vivres se mesuraient déjà depuis louglemps aux habitants, comme si la place eût été assiégée ; mais en août les rations furent encore diminuées, à la suite de l'arrivée dans ses murs d'un grand nombre d'habitants de Kertch et de Yéni-Kaleh , qui avaient émigré et qui étaient venus chercher un refuge en Crimée. Les correspondances des médecins allemands au service de la Russie présentaient comme affreuse la situation dans laquelle ils se trouvaient : sur cinquante jeunes étudiants qui avaient accepté les offres du gouvernement russe , et dont la plus grande partie étaient allés servir en Crimée, dix avaient succombé aux maladies, trente avaient été plus ou moins vivement éprouvés par des épidémies, et dix seulement avaient échappé aux souffrances qui avaient décimé leurs compagnons. On mandait, le 28 août, du camp devant Sébastopol : a Depuis le 17, le bombardement se poursuit avec une extrême vivacité, mais dans des conditions toutes différentes que les précédentes. Toutes les pièces de siège ont été remplacées par des mortiers à la Cohorn , qui vomissent sur la place un déluge de projectiles meurtriers. Les Russes n'osent plus se montrer au-dessus de leurs fortifications, et ils ont pris le parti d'élever, surtout près de la tourMalakoff, des casemates d'où ils ne bougent pas. A ces décharges de nos innombrables mortiers joignez la continuelle mousqueteriede nos tirailleurs, qui abattent tout ce qui se montre à leur portée, et vous comprendrez la position critique de l'ennemi, qui se trouve réellement pris dans une ratière. Et l'on dit que ce bombardement doit encore durer quatre ou cinq semaines ! Dans quel état verrons-nous alors Sébastopol? La ville est déjà fort endommagée, et toutes les parties que nous pouvions en apercevoir jadis, maisons coquettes, édifices blancs et frais, quartiers luxueux, ne présentent plus que des squelettes de maisons, des édifices éventrés, des amas informes de pierres, une vraie désolation enfin. Les Russes perdent beaucoup de monde, cela va sans dire: une moyenne de neuf cents hommes par jour,, dit-on. Quant à nous, nous comptons une très-faible moyenne, car l'ennemi ne peut plus nous rendre tout le mal que nous lui faisons, et ses ripostes sont très- faibles. Il y a quelques jours, nous vîmes sortir de la place une vingtaine de Russes, qui se mirent à réparer quelques dégâts faits extérieurement à leurs fortifications. Le moment était mai choisi, car le feu était en ce moment fort vif, et l'on a supposé que ces pauvres diables, ainsi envoyés à une mort certaine, subissaient là une sorte de punition. En effet, sept de ces travailleurs ont pu s'en tirer sains et saufs; les autres sont restés sur le terrain. Nous avons reçu des pri-
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soimiers français et anglais qui avaient été conduits par les Russes» jusqu'à Voronitz. Ces prisonniers font le plus grand éloge de la façon dont ils ont été traités en Russie. A leur retour, les soldats ont. faix le voyage en liberté ; mais les officiers n'ont pu passer que de, nadt à Nicolaïeff et dans les principales villes qui se trouvent sur, leur chemin. L'atmosphère est- depuis quelques jours considéra*? blêment rafraîchie. On va creuser des canaux d'écoulement pour les eaux ; car ce pays est tellement accidenté et si bien entouré de hautes collines, que- la moindre pluie y crée surde-champ des torrents dont les eaux envahissent toutes les parties plates et les changent en marais. Le chemin de< fer a plusieurs fois couru le risque d'être subr mexgé dans la plaine. »
Une scène assez touchante se rapporte aux prisonniers dont il vient d'être question :
« Huit cents prisonniers russes, venus de Toulon le 11 août, à Odessa, y étaient échangés contre soixante-dix-huit prisonniers français, et il ne restait plus dans 1 avilie moscovite que huit officiers an^ glais prisonniers. Lors de l'attaque de la batterie Servère , dans la journée du 18 juin, il s'engagea entre le capitaine français M... et le capitaine russe S... un combat au sabre; le Russe reçut un coup terrible dans l'omoplate et fut entraîné par ses soldats; il resta depuis à l'hôpital de Nicolaïefi et fut transporté enfin à Odessa. poun prendre des bains de mer; Le capitaine M... avait été fait prisonnier; il avait été guéri de ses blessures à Gherson et était venu à Odessa pour être échangé. Il rencontra par hasard dans la rue le capitaine S..., appuyé sur ses béquilles, le reconnut et se jeta dans ses bras. Depuis, l'amitié, la plus intime a subsisté entre , eux , et c'est en pleurant qu'ils se quittèrent quand le capitaine M... partit sur le vapeur français. »
«Nos travaux sur Malakof , dit un autre corresppndant* vont bientôt arriver à leur fin. Nous touchons presque aux fossés de la tour; notre feu sur la. tour est toujours très-vif; nuit et jour nos batteries envoient une quantité prodigieuse de bombes, d'obus et de boulets* Les Anglais tirent sur le Redan sans discontinuer. Nous m pouvons plus rester longtemps en expectative; une fois que nous secons dans le fossé* de la tour il fauda bien attaquer. Je puis vous assurer que nous ne tarderons pas beaucoup. Il y a eu, le 31 août?, dans nos travaux de siège , un accident qui pouvait avoir des suir tes beaucoupi plus funestes. Au moment où on déposait des munitk«îs dans la poudrière du mamelon Vert, une bombe russe qui a éclaté à la porte y amis le feu. La poudrière a sauté, et nous avons eu à peu près une centaine d'hommes tant tuésque blessés. On s'ogcnfamaintenantyavee la plus grande activité, à réparer les dégâts
que cet accident nous a causés. On s'attend toujours à une attaque sur la Tchernaïaj la batterie Raglan et la batterie Bizot sont maintenant terminées. L'état sanitaire de l'armée continue à être satisfaisant. %
Dans un supplément à son numéro du 3 septembre, la Presse d'Orient disait : « Le courrier de Crimée est arrivé avec des nouvelles du 1er. Les travaux des Français touchent presque le fossé de la tour Malakoff ; à l'heure où nous écrivons ces lignes, on est peutêtre dans le fossé même. Le, mamelon Vert et les batteries anglaises font un feu très-vif. Malakoff et le Redan sont jour et nuit sous une pluie de bombes, d'obus et de boulets. Quelques régiments de cavalerie ont quitté Baïdar. L'artillerie de la garde a quitté la Tchernaïa pour revenir tout près de son ancien campement. Les Russes, qui ont perdu le 8, à. l'attaque de Kars, un général, un colonel, cinq capitaines et deux cents hommes, viennent d'obtenir devant cette ville un léger succès, rapporté en ces termes dans un rapport du général Murawief, qu'il ne faut accepter, bien entendu, que sous toutes réserves. m
«Le commandant en chef du corps au Caucase annonce une heureuse affaire que nos troupes ont eue devant Kars, dans la nuit du 22 au 23 août ( du 3 au 4 septembre). En attendant les rapports détaillés des différents chefs, l'aide de camp du général MurawietF se borne à un rapide récit de ce succès. Le général anglais Williams, qui commande à Kars , éprouvant de jour en jour plus de difficultés pour nourrir la garnison , et particulièrement les chevaux , résolut de renvoyer de la forteresse la majeure partie de sa cavalerie. Le 22 août (3 septembre), à la tombée de la nuit, une colonne de 1,200 cavaliers réguliers, sans compter les bachi-bouzouks , avec trois pachas et une grande quantité de bêtes de somme sortit de Kars et se mit en marche avec régularité des hauteurs de Tchakmak vers le village de Djavri. Là , elle fut aperçue par l'âvant-garde du colonel baron d'Ungern-Sternberg. Le lieutenantcolonel Loschakoff, qui commandait le régiment n° 3 de cavalerie musulmane, se précisa de flanc sur le centre de la colonne et pénétra dans ses masses épaisses. La queue de la colonne se porta immédiatement sur la droite, où elle fut cernée et défaite. Quant à ka tête de la colonne, elle se hâta de gagner les montagnes, mais le lieutenant-colonel Loschakoff la poursuivit opiniâtrément; il fut renforcé par le colonel d'Ungern-Sternberg lui-même, et le lieutenant-colonel Kischinsky ne tarda pas à les rejoindre aveçdeux escadrons du régiment de dragons de S. A. R. le prince royal de Wurtemberg. La poursuite se prolongea jusqu'à la pointe dû jour; à plusieurs reprises les Turcs essayèrent de se défendre , en s'ém-
busquant dans les maisons et les défilés. La tête de la colonne, qui avait franchi au galop la crête des montagnes, fut reçue près du village d'Aklikom par la milice du colonel de Schultz et une compagnie du régiment de chasseurs de Béleff accourue à son aide; cette partie de la cavalerie turque finit par être cernée et faite prisonnière. Toute l'affaire , qui eut lieu pendant une nuit obscure et sur un terrain montagneux , fut conduite avec une adresse et une sagacité remarquables par les chefs de nos divers détachements; l'aide de camp général Murawieff rend spécialement témoignage des excellentes dispositions du général-major Baklanoff, des colonels prince Dondoukoff-Korsakoff, baron d'Ungern-Sternberg et de Schultz. Les Turcs , à ce que Ton suppose, ont perdu 500 hommes tant tués que blessés dans cette rencontre : leurs cadavres étaient semés sur la route de la poursuite jusqu'au village de Kizil- Ghiadouk, des deux côtés et dans les défilés; nous leur avons fait prisonniers 2 officiers supérieurs, 19 officiers subalternes et 185 cavaliers; le reste s'est débandé. Plus de 400 chevaux, 2 guidons, des trompettes, une grande quantité d'armes et d'objets divers sont restés entre nos mains. Cette défaite si décisive infligée à l'ennemi ne nous a coûté que des pertes insignifiantes : nous avons eu 1 soldat et 2 miliciens tués, 1 officier, 5 soldats et 2 miliciens blessés. Le lendemain 23, au soir, le reste de la cavalerie turque voulut tenter de se frayer, par la plaine de Kars, un passage vers l'Araxe, mais, apercevant les mesures de précaution prises par nous, elle rentra dans la forteresse. »
A la même époque, le général Simpson adressait à lord Panmure la dépêche suivante :
« Les travaux du siège ont marché lentement pendant la dernière semaine; les nuits claires rendent très- difficile l'exécution des travaux. La tête de sape est maintenant à 150 yards environ de la saillie du Redan et l'ennemi interrompt le travail par tous les moyens qui sont à sa disposition. Dans la nuit du 28, une bombe de 13 pouces est tombée dans un magasin , au côté gauche du mamelon. Le magasin a sauté et il y a eu quelques morts et blessés, mais il n'en est résulté aucune interruption. Dans la nuit du 30 les piquets russes ont fait irruption dans nos tranchées avancées, ont renversé quelques gabions, et, dans la résistance que nous avons opposée, le lieutenant Preston du 97e régiment a été tué. Dans cette affaire, le capitaine Pecheli au 77e régiment, qui commandait la garde avancée, et le lieutenant-colonel Bunbury du 23e régiment, qui commandait le détachement chargé de protéger ies travail-, leurs, se sont conduits avec beaucoup de bravoure. La garnison déploie une grande activité, en se servant du nouveau pont en radeaux
qui traverse la rade et qui est destiné à permettre le transport des approvisionnements de toutes sortes du côté nord. De grandes quantités de travailleurs sont employés à élever des ouvrages sur le côté nord, mais jusqu'à présent ils sont trop peu prononcés pour qu'on puisse juger avec quelque exactitude en quoi ils consistent. D'après les renseignements que nous continuons de recevoir, il paraît que l'ennemi concentre ses forces entre les hauteurs de Mackensie et le fort Constantin ; et quoique plusieurs changements de position moins importants aient eu lieu, aucun mouvement considérable n'est survenu qui puisse indiquer positivement qu'il y ait intention d'attaquer.
Tout ce que nous apprenons vient confirmer les rapports qui annoncent de grandes pertes faites journellement par l'ennemi dans Sébastopol et quelque mécontentement parmi les troupes. « Les batteries de la tour Malakoff, écrit un officier, sont maintenant impuissantes et se taisent ; mais plusieurs autres batteries, du côté opposé de la baie, prennent à revers nos travaux. Comme les ennemis s'attendent à être attaqués d'un moment à l'autre, ils ont assemblé de très-fortes réserves autour de Malakoff, et ces réserves sont littéralement écharpées par nos bombes et par celles des Anglais. Les déserteurs nous assurent que l'ennemi compte mille hommes par jour hors de combat. Le feu des trois dernières nuits a été d'une véhémence incroyable. Nous avons pris aux Russes quelques embuscades qu'on a reliées à la tranchée sous d'innombrables décharges de mitraille. Depuis quelques jours, l'ennemi s'est avisé d'un stratagème : il simule une sortie et nous oblige à nous mettre sur les parapets j à ce moment , il fait un feu d'enfer qui surprend nos soldats debout et nous met un certain nombre d'hommes hors de combat. Quant à nous, nous visons à des succès plus sérieux, et nous sommes en fort bon chemin pour les obtenir. Les assiégés commencent à être fort mal à l'aise ; il est facile de s'en apercevoir au mouvement qui règne dans la place et aux efforts désespérés qu'ils semblent faire pour se dégager de nos étreintes. » Le journal qui reproduit cette correspondance, ajoute: «Nous avons reçu d'autres lettres qui nous entretiennent des préparatifs de la future attaque, et que nous ne pouvons pas reproduire dans les circonstances actuelles. Nous nous contenterons dédire que ces correspondances nous font pressentir l'approche de grands événements , annoncés par la lettre de l'Empereur au général Pélissier. » Enfin, les nouvelles apportées à Marseille le lundi 2 septembre à deux heures par le vaisseau le Jourdain , étaient ainsi conçues : « Les bombes lancées par les alliés commencent à ravager Sébastopol, dont l'aspect intérieur est changé, les réserves russes ayant construit partout des
casemates afin de s'abriter. Les tranchées françaises étaient si voisines de Malakoff, que les Russes lançaient des grappins afin de renverser les gabions. Les troupes alliées demandaient l'assaut à grands cris. »
Tout se réunissait pour présager un événement prochain et décisif. Avant de commencer le récit des faits importants qui marquent une nouvelle période de la guerre, arrêtons-nous un instant dans le camp dont nous n'aurons plus occasion, de parler, et racontons quelques curieuses anecdotes qui; n'ont pu jusqu'à présent trouver place dans notre rapide narration. Voici d'abord un portrait en croquis des quatre armées alliées, adressé par un officier au journal YOpinione de Turin :
« L'armée française est bien ce que nous nous étions figuré qu'elle était , c'est-à-dire véritablement admirable- Ces figures bronzées par le soleil d'Afrique, de la Bulgarie et de la Crimée, ce regard franc et résolu,, ces mouvements rapides et cette désinvolture toute spéciale et caractéristique du soldat français, concilient à ce dernier toutes les sympathies. Si les soldais français ont un entrain et un élan que rien n'égale, les soldats anglais sont, de leur côté, d'une extrême solidité. L'armée anglaise est peu nombreuse, mais elle est d'un bel aspect : les hommes sont magnifiques et les uniformes riches; le comfort est partout. L'armée turque est modeste et rérservée ; une certaine timidité, mêlée de fierté, caractérise le soldat turc, qui est d'une extrême sobriété. Les Turcs sont très-religieux : ils se réunissent pour prier trois fois par jour et une fois la nuit ; ils ont des physionomies intelligentes ; ils sont agiles dans les manœuvres. Les Piémontais ont le talent de se faire aimer de tous les alliés, et surtout des Turcs, qu'ils traitent avec plus de familiarité et moins de hauteur que ne le font les autres alliés. Un officier français, après la bataille de la Tchernaïa, disait à un Piémontais : « Vous avez grandi du double. » L'esprit des armées alliées est excellent. »
Trop souvent on parle de morts arrivées dans les tranchées ; il est plus rare d'apprendre que des naissances y ont eu lieu : le fait s'est pourtant présenté. Pendant une nuit du mois d'août, unecantinière, dans un état avancé de grossesse, avait accompagné son. bataillon dans la tranchée pour fournir aux soldats le petit verre réconfortant; la courageuse femme bravait héroïquement bombes, biscaïens et boulets : à Paube du jour elle fut prise des douleurs de l'enfantement et donna naissance à deux jumeaux. La délivrance fut heureuse, et la mère ainsi que les enfants ont continué à se bien porter. Cette cantinière avait déjà laissé à Marseille un premier enfant; elle l'aimait avec tendresse, et l'avait amené au port auxiliaire, d'où elle devait s'embarquer pour la Crimée : elle était parvenue à le dérober
à toutes les investigations , pour ne pas enfreindre les règlements militaires, qui ne permettent pas, comme on sait, d'emmener en campagne des enfants en bas âge. Dire tout ce que cette brave et digne femme avait inventé de ruses, maternelles et de stratagèmes innocents pour ne pas abandonner son fils, serait chose impossible. Encore un pas, et probablement ses efforts allaient être couronnés d'un plein succès... Mais, hélas! tout cet échafaudage de soins, de sollicitudes et de précautions, devait venir se briser contre une consigne vigilante et sévère. Il fallait prendre un parti pourtant. Renoncer au voyage de Crimée et rester à Marseille n'était plus possible à la cantinière ; d'un autre côté, pouvait-elle laisser son enfant sans protection et sans appui dans une ville inconnue pour elle? Or, la pauvre mère en était là de ses angoisses, lorsqu'une femme du peuple, une vendeuse d'oranges, venue sur le quai pour débiter, sa marchandise, et dont la sensibilité s'était émue* en face d'une si grande douleur, s'approche de la cantinière, et saisissant affectueusement sa main, lui dit en langue provençale : Vaï, ploure pas, ma boueno! laisso-mi toun enfant. Serevenès, ti lou rendrai, sérevenés pas, lou gardaraï émé leï mioti : n'ai déjà, quatre, maï es égaou, far a lou cinquième, et Diou nous ajudara. Une autre naissance extraordinaire était, à la même époque, l'objet des conversations des Anglais. Il y avait dans leur camp un soldat qui augmentait, de jour en jour d'embonpoint, tandis que ses: camarades maigrissaient à vue d'oeil. Ce soldat semblait être une preuve vivante des paroles de son compatriote sir John Falstaff: «Le besoin et la misère enflent l'homme comme une outre. » Il se faisait en outre remarquer par sa modestie, son zèle pour le service et sa; grande bravoure. Il avait prouvé sa valeur à la bataille d'Alma, et en avait donné des preuves encore plus brillantes à la bataille d'Inkermann en délivrant un camarade entouré de soldats russes. Une telle conduite devait lui valoir de l'avancement; mais il refusa modestement cette marque de distinction. L'étonnement fut à son comble lorsqu'il disparut un beau jour, et tout fit croire qu'il avait déserté. Toutefois, il revint au bout de quinze jours; mais dans quel état! souffrant, pâle, maigre; tout son embonpoint s'était évanoui. L'enquête à laquelle il fut soumis prouva que ce soldat, depuis sa disparition, était accouché d'un petit garçon dans une cabane tartare. Personne n'avait eu connaissance de son secret, excepté ce camarade qu'il avait sauvé à la bataille d'Inkermann, et qui n'était autre que son mari légitime depuis deux ans, . car le; déserteur était une femme. Pour suivre son mari, la fidèle Ecossaise s'était enrôlée. Le nouveau-né fut tiré de la cabane tartare, et servit à prouver l'authenticité de ce récit. Le fils du camp fut nommé, au, milieu, des- crfc (^enthousiasme.
Almus-Inkermann, en souvenir des batailles auxquelles il avait pris part, malgré son extrême jeunesse. Cette intéressante famille avait obtenu un congé, et se trouvait en dernier lieu à Péra pour donner à Alrïius-ïnkermann le temps de se reposer de ses services, bien longs pour son âge.
Premières dépêches annonçant la prise de Sébastopol. — Effets de cette nouvelle à Paris, dans les départements, à Londres, à Constantinople, à Turin, à Stockholm, à Athènes, à Saint-Pétersbourg. — Le général Pélissier est nommé maréchal de France. — Le vice-amiral Bruat est élevé à la dignité d'amiral. — Documents officiels. — Rapp©rls du maréchal Pélissier, du général Niel, de l'intendant général Blanchot, du général Simpson.
Le 11 septembre, comme un coup de foudre, éclata dans Paris la nouvelle de la prise de Sébastopol annoncée par des dépêches successives. A l'aide de ces dépêches nous allons" présenter les événements, en quelque sorte heure par heure et à mesure qu'ils se produisaient. Après un feu terrible de toutes les batteries assiégeantes, qui avait duré plusieurs jours et avait semé la destruction et l'incendie tant dans la place que sur la flotte ennemie, le samedi 8 septembre, à midi, le signal de l'assaut fut donné, et cinq points des fortifications furent attaqués à la fois, savoir: en commençant à l'extrémité droite des attaques françaises, le redan du Carénage, placé à l'entrée de la baie de ce nom, la tour Malakoff, le grand Redan, le petit Redan et le Bastion central. De ces cinq attaques, une seule réussit complètement ; mais c'était la principale, celle de la tour Malakoff, qui , une fois occupée, devait faciliter la prise des autres positions ou les rendre inutiles. Les dépêches suivantes des généraux Pélissier, Simpson et La Marmora rendent compte de cette période des opérations. La première dépêche du général Pélissier n'est pas datée de Crimée ; elle a été envoyée de « Varna, le 9 septembre, 3 heures 35 minutes du matin, » et est ainsi conçue :
« L'assaut a été donné à midi à Malakoff. Ses réduits et le redan <du Carénage ont été enlevés par nos braves soldats avec un enthousiasme admirable, au cri de : Vive l'Empereur ! Nous nous sommes occupés de suite de nous y loger, et nous y avons réussi à Malakoff. Le redan du Carénage n'a pu être conservé devant la puissante artillerie qui frappait les premiers occupants de cet ouvrage, que notre solide installation à Malakoff ne tardera pas à faire tomber, ainsi que le Redan? dont nos braves alliés ont enlevé le saillant avec leur
vigueur habituelle. Mais, comme au redan du Carénage, ils ont dû céder devant l'artillerie ennemie et de puissantes réserves. A la vue de nos aigles flottant sur Malakoff, le général de Sallesa fait deux attaques sur le bastion Central. Elles n'ont pas réussi. Nos troupes sont rentrées dans leurs tranchées. Nos pertes sont sérieuses, et je ne puis encore les préciser. Elles sont amplement compensées, car la prise de Malakoff est un succès dont les conséquences sont immenses. »
La dépêche du général Simpson est datée du samedi 8 septembre, 11 heures 35 minutes du soir; elle est ainsi conçue :
« Les forces alliées ont attaqué les défenses de Sébastopol aujourd'hui à midi. L'assaut de Malakoff a été couronné de succès, et cet ouvrage est entre les mains des Français. L'attaque des Anglais sur le Redan n'a pas réussi, »
Voici maintenant , sur les résultats de cette journée du 8, les dépêches du prince Gortschakoff adressées à son gouvernement. La première est datée du 8 septembre à midi ; elle ne contient que ces mots:
« L'ennemi reçoit constamment de nouveaux renforts. Le bombardement contre la place est très-violent. »
Une autre dépêche du prince Gortschakoff, datée du 8, 10 heures du soir, porte :
« La garnison de Sébastopol, après avoir soutenu un feu d'en fer , a repoussé aujourd'hui six assauts, mais il lui a été impossible de chasser l'ennemi du bastion Korniloff. Nos braves troupes, qui ont résisté jusqu'à la dernière extrémité, passent dans la partie septentrionale de Sébastopol. L'ennemi n'a trouvé dans la partie méridionale que des ruines ensanglantées. »
Pour ne pas scinder les informations russes, nous donnons tout de suite une troisième dépêche du prince Gortschakoff, poi tant la date du 9 septembre, et qui confirme l'abandon définitif de la ville de Sébastopol par les troupes russes. Voici comment s'exprime ce général :
« Le passage de la garnison dans la partie septentrionale de la place s'est opéré avec un succès extraordinaire : nous n'avons perdu en cette occasion que près de 100 hommes. Nous avons seulement laissé dans la partie méridionale 500 hommes grièvement blessés. »
Nous arrivons à la journée du dimanche 9 septembre. Voici, pour débuter, une deuxième dépêche du général Pélissier, datée du 9 septembre, 3 heures du matin, redoute Brancion. (Cette dépêche n'arriva à Paris qu'après la troisième qui lui est postérieure en date.)
« Karabelnaïa et la partie sud de Sébastopol n'existent plus. L'en nemi, voyant notre solide occupation à Malakoff, s'est décidé à évu-
euer la place, après avoir ruiné et fait sauter par la mine presque toutes les défenses. Passant la nuit au milieu de mes troupes, je puis vous assurer que tout a sauté dans Karabelnaïa, et, d'après ce que j'ai pu voir, il doit en être de même devant nos attaques de gauche. Cet immense succès fait le plus grand honneur à nos troupes. Je vous donnerai le détail de nos pertes delà journée, qui, après tant de combats opiniâtres, ne peuvent être que sérieuses. ^Demain, je pourrai préciser les résultats de cette grande journée, dont les généraux Bosquet et Mae-Mahon ont en grande partie les honneurs. Tout est paisible sur la Tchernaïa, et nous y veillons.»
De son côté, le vice-amiral Bruat qui, de la flotte, observait ce qui se passait dans le port de Sébastopol pour agir selon les circonstances, écrivait au ministre de la marine le dimanche à 10 heures 15 minutes du matin :
« L'assaut a été donné hier à midi à la i;our Malakofl, et plus tard au grand Redan et au bastion Central. Un coup de vent du nord a retenu les vaisseaux* au ^mouillage. Les bombardes, pour pouvoir tirer, ont dû entrer dans la baie de Streleska; elles ont lancé sur le bastion de la Quarantaine et le fort Alexandre tôOO bombes. Les six bombardes anglaises , également mouillées dans la baie de Streleska, ont tiré à peu près le même nombre de bombes. Cette nuit, de violentes explosions, de vastes incendies, ;nous ont fait supposer que les Russes évacuaient la ville. Aujourd'hui, nous avons reconnu que les vaisseaux * russes étaient coulés. Le pont était couvert de troupes qui se rëtiraierit dans le nord \; à partir de huit heures, il était coupé. Il ne reste plus dans le port, amarrés près du fort Catherine, que quelques navires à vapeur. Je imetsuis approché ce matin, sur le Brandon, des batteries de lai^uarantaine, et je me suis assuré qu'elles étaient évacuées. En ce moment elles viennent de sauter. Nos soldats sont sortis des tranchées et se répandent en groupes isolés sur les remparts de là ville, qui paraissent complètement abandonnés. »
Dans la journée du dimanche 9, le général La Marmora, qui avait pris position à Kadi-Koï, mandait à son gouvernement :
« L'assaut général donné à Sébastopol, dans la journée d'hiei;, ia été couronné par un succès .éclatant. La tour de Malakoff a été prise par le corps d'armée du général ^Bosquet. $os soldats, bien qu'ils n'aient pas pris part à l'assaut, ont eu 40 hommes hors de combat, pendant qu'ils étaient dans les tranchées. Les français et les Anglais ont donné l'assaut avec un véritable héroïsme. Pendant la nuit, les Russes se sont retirés, après avoir brûlé la ville, fait sauter les ouvrages de défense, les édifices et avoir coulé leurs derniers vaisseaux. »
Par une seconde dépêche, datée de dimanche soir, le général Simpson marque ce qui suit :
« Sébastopol est au pouvoir des alliés. Pendant la nuit et dans la matinée d'aujourd'hui les Russes ont évacué la partie sud de la ville, après avoir fait sauter les magasins et les défenses, et en mettant le feu à la ville. Le pont qui communique avec la partie nord ■de la ville est rompu. Tous les navires de guerre ont été brûlés, à l'exception de trois vapeurs qui restent dans le port. L'amiral Lyons annonce, de son côté, que les Russes ont coulé tous leurs vaisseaux de ligne. »
Sur les pertes des Anglais, une dépêche, non datée, du général Simpson, dit qu'elles sont graves, mais qu'il n'y a pas eu d'officiers généraux tués. Une troisième dépêche du générai Pélissier, datée du 0 septembre, 8 heures du soir, clôt la série des premières informations : elle s'exprime ainsi :
a Aujourd'hui j'ai constaté que l'ennemi avait coulé ses vapeurs Son œuvre de destruction a continué sou s le feu de nos bombes. Des mines sautant successivement et sur plusieurs points m'ont fait un devoir de différer d'entrer dans la place, qui ne présente plus qu'un vaste foyer d'incendie. Toutefois, serré d'un peu près par notre feu, le prince Gortschakoff demande un armistice pour enlever ses blessés près du fort Saint-Paul , le pont par prudence ayant été rompu par ses ordres. Je rassemble les états des pertes et vous en aurez le chiffre dès qu'il me sera bien connu. Tout va bien; nous veillons à la Tchernaïa.»
Nous ajoutons comme épilogue l'extrait suivant de la Correspondance autrichienne :
« lie consul anglais à Bucharest a expédié la dépêche suivante : Malakoff et la partie sud de Sébastopol ont été évacués par les Russes dans la journée du 9 septembre. Les Russes ont brûlé tous leurs vaisseaux, lialalkoff et la partie sud de Sébastopol sont occupés par les alliés. »
Enfin , le bulletin de la Bourse de Tienne contenait la mention suivante sous la date du lundi 10 septembre :
« Auj ourd'hui la nouvelle de la prise de la tour Malakoff était confirmée. »
Aiinsi c'était bien la [prise de Sébastopol qui se trouvait de toirtes parts annoncée. Le 11, .la voix solennelle du canon tonna au sein de la capitale.. Le soir les édifices publics et un ^grand nombre de maisons particulières furent illuminés. fLe lendemain, 12, une nouvelle dépêche du général iPélissier tétablissait en ?ces termes la grandeur du résultat,;
« Crimée, 10 septembre 1855, 11 heures du soir.
ff J'ai parcouru aujourd'hui Sébastopol et ses lignes de défense. La pensée ne peut se faire un tableau exact de notre victoire dont l'inspection des lieux peut seule donner toute l'étendue.
« La multiplicité des travaux de défense et les moyens matériels qui y ont été appliqués dépassent beaucoup ce qui s'était vu dans l'histoire des guerres. La prise de MalakofF, qui a contraint l'ennemi de fuir devant nos aigles déjà trois fois victorieuses, a mis entre les mains des alliés un matériel et des établissements immenses, dont il est impossible encore de préciser l'importance. Demain les troupes occuperont Karabelnaïa et la ville, et, sous leur protection, une commission anglo française s'occupera de faire le recensement du matériel que l'ennemi nous a abandonné. La joie de nos soldats est bien grande, et c'est aux cris de Vive l'Empereur! que dans leur camp ils célèbrent leur victoire. »
Le soir, il y eut encore des illuminations. Le 13 un Te Deum fut chanté en grande pompe à Notre-Dame en présence de l'Empereur, des hauts fonctionnaires et des corps constitués. À la cérémonie assistait Abd-el-Kader. Chose merveilleuse et qui n'est pas une des moindres preuves des irrésistibles progrès de la civilisation, de voir un musulman, l'ancien ennemi de la France, grave et recueilli dans une basilique chrétienne! Le même jour des représentations gratuites eurent lieu dans les principaux théâtres de Paris. On chanta des cantates; on lut des pièces de vers qui célébraient la victoire et qui furent accueillies avec un enthousiasme indicible. La ville était pavoisée des drapeaux , fraternellement unis , des puissances alliées. Le soir, elle resplendissait d'illuminations. La nouvelle fut reçue avec le même transport dans les départements. À Rennes, à Bordeaux, à Limoges, au Havre, à Strasbourg, à Valenciennes, à Angers, à Evreux , à Elbeuf, etc., comme à Lille, à Laon, à Nantes, à Rouen, à Amiens, l'émotion était indescriptible. A Lyon, le premier acte des Mousquetaires de la Reine venait de commencer au Grand-Théâtre, lorsqu'on vit tout à coup le commissaire de police, auquel un pli venait d'être remis, ceindre son écharpe, quitter précipitamment sa loge, s'avancer sur le devant des premières, et réclamer du geste le silence de la scène et l'attention des spectateurs ; puis il donna connaissance de la dépêche. Sa lecture était à peine terminée qu'une formidable acclamation retentit dans toute la salle. . Deux mille spectateurs se levèrent dans une agitation et un enthousiasme inexprimables. Peu à peu la salle se vida; les endroits publics se remplirent comme par enchantement; des groupes se formèrent partout, et la grande nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. Dans les cafés, dans les cercles, l'émotion, les conversations
animées, l'air d'allégresse empreint sur toutes les figures , disaient assez quelle part prenait la population lyonnaise à cet événement, dont la portée immense était comprise de tous, succès décisif , avant-coureur d'un triomphe complet et de la ruine définitive de l'ennemi. A Versailles, les monuments publics étaient illuminés. Les maisons particulières avaient, à tous les étages, des lanternes aux mille couleurs. Les rues de la Paroisse , Duplessis , de l'Orangerie, les boulevards offraient un aspect qui rappelait les plus grandes fêtes. Des fenêtres et d'un grand nombre de jardins partaient des feux d'artifice. Dans toutes les rues retentissaient de joyeuses acclamations. Les voyageurs, arrivés le soir par les chemins de fer, rapportaient qu'à la tombée de la nuit, toutes les villes et tous les villages de leur parcours s'illuminaient et se pavoisaient de drapeaux tricolores.
A Londres, lorsque la nouvelle fut connue, la population témoigna l'enthousiasme le plus véhément. Le 10, à onze heures du soir, les journaux avaient peine à satisfaire à toutes les demandes du public qui se pressait dans leurs bureaux. A huit heures du soir, une fouie immense était agglomérée devant Mansion-House et la Bourse, dans la pensée que le lord-maire, en grande tenue, proclamerait officiellement la victoire, comme cela avait été fait lors de la victoire de l'Aima. La proclamation n'eut pas lieu, parce qu'à Mansion-House il n'était parvenu encore aucune dépêche officielle de lord Panmure. La foule, après avoir attendu un peu, se dispersa. Vers neuf heures, les canons du parc Saint- James et ceux de la Tour de Londres proclamèrent la victoire; les cloches des principales églises sonnaient à toute volée. La dépêche fut lue dans les théâtres, aux applaudissements du public; on jouait le Godsave the Queen et Partant pour la Syrie. A Birmingham, on sut la nouvelle par le télégraphe, à six heures, et aussitôt la ville entière fut en proie à la plus vive allégresse. L'illumination fut générale et spontanée. Il en fut de même à Greenwich, à Woolwich, à Depsford , partout. Constantinople s'illumina pendant trois jours. Turin se mit en fête. La France, la Grande-Bretagne , la Turquie, la Sardaigne resplendissaient d'allégresse. A Stockholm , la joie publique fut immense» Aussitôt que la chute de Sébastopol fut mise hors de doute, un comité choisi parmi les habilants les plus notables décida que toute la ville et les jardins seraient illuminés, ce qui eut lieu, sans qu'il en coûtât rien à la commune. La même manifestation se produisit dans la plupart des villes de Suède. A Athènes, tous les ministres se rendirent auprès de M. Mercier, ministre de France , et de M. Wyse, ministre d'Angleterre, pour les complimenter sur la victoire des alliés.
Au contraire, la nouvelle de la prise de Sébastopol plongea Sairit- Pétersbourg dans une consternation générale. La population trompée sur la situation des choses en Crimée, se croyait à la veille d'un succès. Ce revers fut un coup de foudre. La Cour seule était informée des progrès des assiégeants et pouvait s'attendre à une catastrophe. Le czar avait reçu du prince Gortschakdff l'avis du profond découragement de ses troupes, et c'est pour relever leur moral que l'empereur Alexandre s'était décidé à aller en Crimée.
En France, immédiatement après avoir reçu la nouvelle de la prise de Sébastopol, l'Empereur ordonna administre de la guerre de transmettre au général Pélissier la dépêche suivantes «^Honneur à vous ! honneur à notre l)rave armée ! Faites à tous mes sincères félicitations. » En même temps, le ministre de la guerre écrivait au général Pélissier : « L'Empereur vous charge de féliciter en son nom l'armée anglaise pour la constante bravoure «t la force morale dont elle a fait preuve pendant cette longue et pénible campagne. »
Le général Pélissier, à qui on devait ce triomphe, fut nommé maréchal de France, tandis que le vice-amiral Bruat était élevé à la dignité d'amiral. On savait que ce grand succès n'avait pas été Obtenu sans des pertes douloureuses, et l'on attendait avec impatience les rapports détaillés de cette mémorable affaire. Le1î5 septembre, le Moniteur publia un premier rapport du général Pélissier, qui n'offrait en quelque sorte qu'un tableau d'ensemble esquissé à grands traits. Le rapport détaillé et définitif, dorit la rédaction ne pouvait se faire qu'après la réception de tous les rapports particuliers, qu'il devait .résumer, arrrv a presque en même temps, et parut au Moniteur du 26 septembre. Nous croyons devoir le reproduire in extenso :
«Grand quartier général, à Sébastopol, le 14 septembre 1888. c< Monsieur le Maréchal, «fai l'honneur d'adresser à Votre Excellence, ainsi que je le lui avais annoncé par ma dépêche du M, mon rapport sur la prise de- Sébastopdl. Le moment de cët assaut semMait être arrivé. A la gauche, les travaux du génie étaient parvenus depuis quelque temps à 30 ét iO mètres du hastion du Mât (n° 4 des Russes) et du bastion Central (n°1> des dusses). A lla droite, nos cheminements, poussés très-activement sous la protection du feu soutenu de l'artillerie, ouvert depuis le Î7, n'étaient plus qu'à 25 mètres du saiftant de Maiakoff et du petit redan du Carénage, l'artillerie avait achevé près de cent batteries en parfait état, parfaitement approvisionnées et présentant un ensenible de 350 bouches à feu auxattaques de gauche et de 250 aux attaques de droite, fte leur côte, les Anglais, bien qu'arrêtés par les difficultés du terrain, étaient arrivés à environ
200 mètres du grand Redan (bastion n° 3 des Russes), sur lequel ils se dirigeaient, et ils avaient environ 200 bouches à feu en batterie^ Les Russes ., mettant le temps à profit, élevaient du côté de Malakoff une seconde enceinte qu'il importait de ne pas laisser terminer. Enfin, -l'armée de secours venait >d'têtre battue complètement, Je 16, sur la Tchernaïa ; elle y avait fait . des pertes considérables, et il n'était pas /probable ï qu'elle vînt de nouveau, (pour dégager la (place, .se jeter sur ces positions, que nous avions rendues plus fortes, et où nous étions en 'mesure de repousser tous les efforts de l'ennemi. Il fut donc contenu entre le général .Simpson *et <moi que nous livrerions une attaque décisive. Les généraux commandant l'artillerie et le génie des deux armées se rangèrent unanimement , à cette opinion. Le 8 septembre ifutle jour fixé pour cette;attaque. Ainsi que j'ai déjà eu Khonneur de l'exposer à Afatre lExcellence, l'ennemi devait être abordé sur les points principaux. de sa vaste enceinte^afin de l'empêcher de diriger toutes ses réserves icontre une même attaque et i de lui donner des Inquiétudes -sur la ville où aboutit le pont par lequel ibpouvaitîfaire sa retraite. Le général? de Salles, avec le 1er corps renforcé d'une brigade sarde, dont le général de, La Marmora m'avait offert le concours, devait, à gauche, attaquer la ville ; au centre, les Anglais devaient. s'emparer du grand Redan ; enfin, à notre droite, le général iRosquet devait attaquer Malakoff et le petit redan du Carénage (bastion n° 2«des .Russes), points .tsaillants de l'enceinte de Karabelnaïa.
« Les dispositions suivantes avaient été prises sur Chacune de *ces attaques. A la gauche, la division ^Levaillant (,2e du .1er eoçps, brigade Couston::9e (bataillon de ehasseursà pied, commandant Rogié; 21e de ligne, lieutenant-colonel Yilleret,; 42e de ligne, lieutenantsolonebdeiMalM ; ibïîigade Œroehu : M* de ligne, lieutenant+colonel Le Banneur ; 80e de ligne, colonel Laterarade), chargée de l'attaque du bastion Central et ide ses lunettes, était placée dans les parallèles les plus avancées. A sa droite était la division d'Autemarre (brigade Niol : 5e bataillon de chasseurs à pied, com mandant; ?Gar nier,- 19e de ligne, colonel Guignard; 26e de ligne,* colonel de Sorbiers; brigade Breton : 39e de ligne, colonel <Gonrignan; -7^e de ligne, colonel Guyot de Lespart), qui devait pénétrer f sur les iraces>deda division Levékillant et s'emparer de la gorge du 'bastion duiMalset des batteries qui y ont été «élevées. La -brigade tsarde du général Ciaildini^ placée à côté de là division d'Aute marre, 'devait attaquer le flanc droit du même bastion. Enfin, la division >^ouat (^e:du îler corps, général Lefèvre : 10e chasseurs à pied, commandant Guiomard;^ 18e de ligne, colonel Dantin.; 79e de ligne, cotanel Grenier ; 2e brigade,générai de^la Roquette ; Ue de ligne, colonel de Négrier ; 43*<de
ligne, colonel Broutta), et la division Paté (3e du 1er corps; brigade Beuret : 6e bataillon de chasseurs à pied, commandant Fermier de la Prévotais; 28e de ligne, colonel Lartigues ; 98e de ligne, colonel Conseil-Dumesnil; brigade Bazaine : 1er régiment de la légion étrangère,, lieutenant-colonel Martenot de Cordoue; 2e régiment delà légion étrangère, colonel de Chabrières), servaient de réserve à la division Levaillant ; de plus, et pour parer de ce côté aux éventualités qui pouvaient se produire, j'avais fait venir de Kamiescb et mis sous les ordres du général de Salles les 30e et 35e de ligne, qui avaient été placés à l'extrême gauche et assuraient fortement de ce côté la possession de nos lignes.
«Devant Karabelnaïa, ainsi que je l'ai déjà dit, notre attaque devait se faire sur trois directions; à gauche, sur Malakoff et son réduit; à droite, sur le petit redan du Carénage; et au centre, sur la courtine qui unit ces deux ouvrages. Le système de Malakoff était évidemment le point le plus important de l'enceinte ; sa prise devait entraîner forcément la ruine successive des défenses de la place, et j'avais ajouté aux troupes dont disposait déjà le général Bosquet toute l'infanterie de la garde impériale. L'attaque de gauche sur Malakoff était confiée au général de Mac-Mahon (lre division du 2e corps), lre brigade, colonel Decaen; 1er zouaves, colonel Golineau, et 7e de ligne t colonel Decaen; 28 brigade, général Vinoy; 1er bataillon de chasseurs à pied, commandant Gambier; 20e de ligne, colonel Orianne; 27e de ligne, colonel Adam, qui avait en réserve la brigade Wimpfen (3e de zouaves, colonel Polhès; 50e de ligne, lieutenant-colonel Nicolas, et tirailleurs algériens, colonel Rose), tirée de la division Camou, et les deux bataillons de zouaves de la garde (colonel Jannin).
« L'attaque de droite sur le Redan était confiée au général Dulac (brigade Saint-Pol : 17e chasseurs à pied, commandant de Férussac; 57e de ligne, colonel Dupuis; 85e de ligne, colonel Javel; 2e brigade, général Bisson; 10e de ligne, commandant de Lacontrie; 61e de ligne, colonel de Taxis), ayant en réserve la brigade Marolles (15e de ligne, colonel Guérin; 96e de ligne , colonel Malherbe), de la division d'Aurelles, et le bataillon de chasseurs à pied de la garde (commandant Gornulierde Lucinière). Enfin, le général de La Motterouge (brigade du général Bourbaki: ¥ chasseurs à pied, commandant Clinchant; 86e de ligne, colonel de Berthier; 100e de ligne, colonel Mathieu; 2e brigade, colonel Picard; 91e de ligne, colonel Picard; 49e de ligne, colonel Kerguern) commandait l'attaque du centre par le milieu de la courtine, ayant en réserve les voltigeurs (colonels Montéra et Douay) et les grenadiers (colonels Blanchard et Dalton) de la garde, sous les ordres directs du général de
division de la garde Mellinet, ayant sous lui les généraux de brigade de Pontevès et de Failly.
« Pour le placement de ces troupes, nos tranchées avaient été décomposées en trois quartiers, dont chacun devait contenir dans sa partie avancée la presque totalité de la division d'attaque, et les réserves devaient trouver place tant dans les anciennes tranchées bien calculées pour les contenir, que dans les ravins de Karabelnaïa et du Carénage. Il était essentiel pour mieux tromper l'ennemi que le rassemblement de toutes ces troupes pût se faire sans être éventé ; aussi toutes les lignes de communication conduisant à nos places d'armes avancées avaient-elles été suivies avec grand soin, et, partout où Ton pouvait être vu, les crêtes couvrantes avaient été assez relevées pour donner un défilement suffisant. Aux attaques de gauche comme à celles de droite, des détachements du génie et de l'artillerie munis d'outils étaient désignés pour être placés en iête de chaque colonne d'attaque. Les sapeurs du génie devaient, avec les auxiliaires d'avant-garde de chaque attaque, être prêts à jeter des ponts, dont ils avaient appris la manœuvre et dont les matériaux étaient disposés à l'avance en première ligne. Lescanonniers devaient être munis de tout ce qui est nécessaire, marteaux, égorgeoirs, étoupilles, etc., pour être prêts à enclouer ou désenclouer les pièces, selon le cas, et à retourner, si cela était possible, contre l'ennemi celles que nous aurions conquises. De plus, dans les premiers bataillons de chaque attaque, un certain nombre d'hommes devaient être munis d'outils à manche court pouvant se porter au ceinturon de cartouchière, pour ouvrir des passages, combler des fossés, retourner les traverses, accomplir, en un mot, les travaux urgents et si importants du premier moment. En outre, des réserves de batteries de campagne avaient été préparées de manière à pouvoir rapidement venir prendre part à l'action. Aux attaques de gauche, une batterie de campagne devait être placée dans une carrière voisine de l'enceinte, avec ses chevaux à portée, ses canonniers pourvus de bricoles pour endéboucher au besoin; deux autres batteries (de la lrc division) devaient se tenir au Clocheton; enfin une quatrième devait se porter à l'extrême gauche du Lazaret. Aux attaques de droite, une réserve de 24 bouches à feu de campagne devait être placée, savoir : 12 bouches à feu divisionnaires à l'ancienne batterie de Lancastre, et 12 bouches à feu de la garde à la redoute Victoria. Des travailleurs postés sur des points désignés devaient, au moment opportun, préparer les voies à cette artillerie. Afin d'être prêt à tout événement, la lre brigade de la division d'Aurelles était postée de manière à repousser, avec l'aide des batteries et des re«
doutes existant dans cette direction, toute entreprise de l'ennemi sur les contreforts d'Inkermann.
«Du côté de nos lignes, le général' Herbillon avait Tordre de faire garnir les positions.de la Tchernaïa en faisant prendre les armes à son. infanterie, monter à cheval sa cavalerie, et atteler son artillerie à l'heure fixée pour l'attaque. J'avais, en outre, fait descendre près de lui la brigade de cuirassiers du général de Forton. Le général de La Marmora était prévenu de ces dispositions. Quant au général d'Ail on ville, il devait, dans la nuit du 7 au 8, se replier de la vallée de Baïdar pour venir prendre, près du pont de Kreutzen, une position de concentration avantageuse pour le cas où l'armée de secours aurait voulu nous menacer à l'extérieur. D'un commun accord, nous nous étions arrêtés, le général Simpson et moi, à l'heure de midi pour donner l'assaut. L'heure choisie avait plusieurs avantages : elle nous donnait des chances favorables pour espérer de surprendre brusquement l'ennemi, et, dans le cas où Farmée russe de secours aurait voulu faire une tentative désespérée pour dégager la place, il lui eût été impossible de prononcer, avant la fin du jour, un mouvement vigoureux contre nos lignes; quel que fût le résultat de notre attaque, nous avions jusqu'au lendemain matin pour aviser.
« Dans la matinée du. 8, l'artillerie de nos attaques de gauche, qui, depuis le 5 au point du jour, avait entretenu un feu violent, continua d'écraser l'ennemi de ses projectiles; aux attaques de droite, nos batteries tirèrent vivement aussi, mais en continuant soigneusement les allures qu'elles avaient prises quelques jours auparavant, en vue de ce qui devait se passer.
« Vers huit heures, le génie avait lancé sur le bastion Central deux , mines de projection chargées chacune de 100 kilogrammes de poudre, et à la même heure, il avait fait jouer en avant de nos cheminements, sur le front de Malakoff, trois fourneaux chargés ensemble de 1,500 kilogrammes de poudre, afin de rompre les galeries inférieures du mineur russe. La possession du système Malakoff devant décider du gain de la journée, les autres attaques lui avaient été subordonnées, et il était entendu avec le général Simpson que les Anglais ne se porteraient sur le*grand Redan qu'au signal que je lui ferais que nous étions assurés de Malakoff. De même le général dé Salles ne devait lancer ses troupes qu'au moment que je lui indiquerais par un autre signal.
« Un peu avant midi, toutes les troupes étaient parfaitement en ordre sur les points indiqués, et les autres dispositions étaient ponctuellement exécutées. Le général de Salles était prêt; le général Bosquet était au poste qu'il avait choisi dans la 6e parallèle, et moi-
même j'étais arrivé, avec les généraux Thiry, de l'artillerie, Niel7 du génie, et de Martimprey,- mon; chef d'état-major général, à la redoute Brandon, que j'avais prise pour quartier général. Les montres avaient été réglées. A midi juste, toutes nos batteries cessèrent de tonner pour reprendre un tir plus allongé sur les réserves de l'ennemi. A la voix, de Leurs chefs, les divisions, de Mac-Mahon, Dulac et de La Motterouge sortent des tranchées. Les tambours et les clairons battent et sonnent la charge, et, au cri de Vive l'Empereur! nos intrépides soldats se précipitent sur les défenses de l'ennemi. Ce fut un moment solennel. La lre brigade de la division Mac.-Mahon, le 1er de zouaves eu tête, suivi du 7e de ligne, ayant à sa gauche le 4e chasseurs à pied, s'élance contre la face gauche et le saillant de l'ouvrage Malakoff. La largeur et la profondeur du fossé, la hauteur et l'escarpement des talus rendent l'ascension extrêmement difficile pour nos hommes; mais enfin ils parviennent sur le parapet, garni de Russes qui se fout tuer sur place et qui, à défaut de fusil, se font arme de pioches, de pierres, d'écouvillons, de tout ce qu'ils trou- Tent sous leur main. Il y eut là une lutte corps à corps, un de ces combats émouvants dans lequel l'intrépidité de nos soldats et de leurs chefs pouvait seule leur donner le dessus. Ils sautent .aussitôt dans l'ouvrage, refoulent les Russes qui continuent de résister, et, peu d'instants après, le drapeau de la France était planté sur Malakoff pour ne plus en être arraché.
« A droite et au centre, avec ce même élau qui avait renversé tous les obstacles et refoulé au loin l'ennemi, les divisions Dulac et de La Motterouge, entraînées par leurs chefs, s'étaient emparées du petit redau du Carénage et de la courtine, en poussant même jusque sur la seconde enceinte eu construction. Partout nous étions en possession des ouvrages attaqués. Mais ce premier et éclatant succès avait failli nous coûter bien cher. Frappé d'un gros éclat de bombe au côté droit, le général Bosquet avait dû quitter le champ de bataille. J'avais confié le commandement au général Dulac qui a été parfaitement secondé par le général de Cissey, chef d'état -major au 2e corps. Le génie, qui avait marché avec les colonnes d'assaut, était déjà à l'œuvre, comblait les fossés, ouvrait des passages, jetait des ponts. La seconde brigade du général de Mac-Mahon s'avançait rapidement pour le renforcer dans Malakoff. Je fis le signal convenu avec le général Simpson pour l'attaque du grand Redan, et un peu plus tard pour Fattaque de la ville. Les Anglais avaient 200 mètres à franchir sous un terrible feu de mitraille. Cet espace fut bientôt jonché de morts; néanmoins, ces pertes n'arrêtaient pas la marche de la colonne d'attaque qui arrivait en se dirigeant sur la capitale de l'ouvrage. Elle descendit dans le fossé, qui a près de cinq mètres
de profondeur, et, malgré tous les efforts des Russes, elle escalada l'escarpe et enleva le saillant du Redan. Là, après un premier engagement qui coûta cher aux Russes, les soldats anglais ne trouvaient devant eux qu'un vaste espace libre criblé par les balles de l'ennemi, qui se tenait abrité derrière des traverses éloignées. Ceux qui arrivaient remplaçaient à peine ceux qui étaient mis hors d combat. Ce n'est qu'après avoir soutenu pendant près de deux heure ce combat inégal que les Anglais se décidèrent à évacuer le Redan ils le firent en si ferme contenance que l'ennemi n'osa s'avancer sur leurs pas.
« Cependant à la gauche, au signal convenu, les colonnes de la division Levaillant, commandées parles généraux Coustou et Trochu, se précipitaient tête baissée sur le flanc* gauche du bastion Central et la lunette de gauche. Malgré une grêle de balles et de projectiles et après une lutte très-vive, l'élan et la vigueur de ces braves troupes triomphèrent d'abord de la résistance de l'ennemi, et, malgré les difficultés accumulées devant elles, elles pénétrèrent dans les deux ouvrages. Mais l'ennemi, replié derrière des traverses successives, tenait ferme partout. Une fusillade meurtrière partait de toutes les crêtes ; des pièces démasquées au moment même et des canons de campagne amenés sur plusieurs points vomissaient la mitraille et décimaient les nôtres. Les généraux Coustou etTrochu, qui venaient d'être blessés, avaient dû remettre leur commandement; les généraux Breton et Rivet étaient tués ; plusieurs fougasses que l'ennemi fit jouer, produisirent un moment d'hésitation ; enfin, un retour offensif, fait par de nombreuses colonnes russes, força nos troupes à abandonner les ouvrages qu'elles avaient enlevés et à se retirer dans nos places d'armes avancées. Nos batteries de cette partie des attaques , habilement dirigées par le général Lebœuf , auquel le contre-amiral Rigault de Genouilly prêtait comme toujours son concours si dévoué et si éclairé, modifièrent leur tir en l'activant et forcèrent l'ennemi à s'abriter derrière ses parapets. Le général de Salles, faisant avancer la division d'Auternarre , préparait pendant ce temps une seconde et redoutable attaque; mais nous étions assurés de la possession de Malakoff, et je lui fis dire de ne pas la lancer. La possession de cet ouvrage nous était cependant énergiquement disputée. Au moyen des batteries de la Maison-en-Croix, de l'artillerie de ses vapeurs, de canons de campagne amenés sur des points favorables, et des batteries du nord de la rade, Fennemi nous inondait de mitraille, de projectiles de toute nature, et portait ,. ravage dans nos rangs. Le magasin à poudre de la batterie russe
explosion
ficiers supérieurs et autres étaient ou blessés ou tués : les généraux de Saint-Pol et de Marolles étaient morts glorieusement, et les généraux Mellinet, de Pontevès, Bourbaki, avaient été blessés à la tête de leur troupe. Trois fois les divisions Dulac et de La Motterouge s'emparent du Redan et de la courtine, et trois fois elles sont obligées de se replier devant le feu terrible d'artillerie et devant les masses profondes qu'elles trouvent devant elles. Cependant les deux batteries de campagne en réserve au Lancastre descendent au trot, franchissent les tranchées, s'établissent audacieusement à demiportée de canon , et parviennent à éloigner les colonnes ennemies et les vapeurs. Une partie de ces deux divisions, soutenues dans cette lutte héroïque par les troupes de la garde, qui s'est couverte de gloire dans cette journée , s'établissent alors sur toute la gauche de la courtine, d'où l'ennemi ne les chassera plus. Durant ces. combats renouvelés de la droite et du centre, les Russes redoublaient d'efforts pour reconquérir Malakoff. Cet ouvrage, qui est une sorte de citadelle en terre de 450 mètres de longueur sur 150 mètres de largeur, armé de 62 pièces de divers calibres , couronne un mamelon qui domine tout l'intérieur du faubourg de Karabelnaïa, prend de revers le Redan attaqué par les Anglais, n'est qu'à 1/200 mètres du port sud , et menace non-seulement le seul mouillage resté aux vaisseaux , mais encore la seule voie de retraite des Russes , le pont jeté par eux d'une rive à l'autre de ia rade. Aussi, pendant les premières heures de cette lutte des deux armées , les Russes renouvelèrent-ils constamment leurs tentatives. Mais le générai Mac-Mahon avait reçu successivement pour résister à ces combats incessants la brigade Vinoy,de sa division, les zouaves de la garde, la réserve du général Wimpffen et une partie des voltigeurs de la garde; partout il fit tête à l'ennemi , qui fut toujours repoussé. Les Russes voulurent faire cependant une tentative dernière et désespérée : formés en colonnes profondes, ils assaillirent par trois fois la gorge de l'ouvrage , et trois fois ils furent obligés de se retirer, avec des • pertes énormes, devant ia solidité de nos troupes.
« Après cette dernière lutte, qui se termina vers cinq heures du soir, l'ennemi parut décidé à abandonner la partie, et ses batteries seules continuèrent jusqu'à la nuit à nous envoyer quelques projectiles qui ne nous firent plus beaucoup de mai. Les détachements du. génie et de l'artillerie qui, pendant le combat, s'étaient ou bravement battus ou activement employés à leur mission spéciale, se mirent aussitôt à l'œuvre, sous la direction de leurs officiers, pour exécuter les travaux urgents dans l'intérieur de l'ouvrage. D'après mes ordres, les généraux Thiry et Nie! faisaient prendre, par les généraux Beuret et Frossard, commandant l'artillerie et le génie du
2e corps, toutes les dispositions propres à nous consolider définitivement dans Malakoff et sur la partie de la courtine restée en notre pouvoir, de manière à résister, au besoin, à une attaque nocturne del'ennemi , et à être en mesure de lui faire évacuer le lendemain le petit redan du Carénage, la Maison-en-Croixel toute cette portion de ses défenses. Ces dispositions devinrent inutiles. L'ennemi, désespérant de reprendre Malakoff, venait de s'arrêter à un grand parti : il évacuait la ville. Vers la fin du jour, j'en avais eu le pressentiment ; j'avais vu de longues files de troupes et de bagages défiler sur le pont, en se rendant sur la rive nord; bientôt des incendies se manifestant
ur tous les points levèrent tous nos doutes. J'aurais voulu pousser 3n avant, gagner le pont et fermer la retraite à l'ennemi; mais l'assiégé faisait à tout moment sauter ses défenses, ses magasins à poudre, ses édifices, ses établissements; ces explosions nous auraient détruits en détail et rendaient cette pensée inexécutable : nous restâmes en position, attendant que le jour se fit sur cette scène de désolation. Le soleil, en se levant, éclaira cette œuvre de destruction, qui était bien plus grande encore que nous ne pouvions le penser; les derniers vaisseaux russes mouillés la veille dans la rade étaient coulés ; le pont était replié ; l'ennemi n'avait conservé que ses vapeurs, qui enlevaient les derniers fugitifs et quelques Russes exaltés qui cherchaient encore à promener l'incendie dans cette malheureuse ville. Mais bientôt ces quelques hommes ainsi que les vapeurs furent contraints de s'éloigner et de chercher un refuge dans les anses de la rive nord de la rade. Sébastopol était à nous !
c Ainsi s'est terminé ce siège mémorable, pendant lequel l'armée de secours a été battue deux fois en bataille rangée, et dont les moyens de défense et d'attaque ont atteint des proportions colossales. L'armée assiégeante avait en batterie, dans les diverses attaques, environ 800 bouches à feu, qui ont tiré plus de 1,600,000 coups, et nos cheminements creusés pendant 336 jours de tranchée ouverte, en terrain de roc, et présentant un développement de plus de 80 kilomètres (20 lieues), avaient été exécutés sous le feu constant de la place et par des combats incessants de jour et de nuit. La journée du S septembre, dans laquelle les armées alliées ont eu raison d'une armée presque égale en nombre, non investie, retranchée derrière des défenses formidables pourvues de plus de 1,100 bouches à feu,
Lotégéepar les canons de la flotte et des batteries du nord de la rade, disposant encore de ressources immenses, restera comme un exemple de ce que l'on peut attendre d'une armée brave, disciplinée et aguerrie.
« Nos pertes, dans cette journée , sont de 5 généraux tués, 4 blesses et 6 contusionnés; '24 officiers supérieurs tués, 20 blessés et
2 disparus ; 116 officiers subalternes tués, 224 blessés, 8 disparus, et 1,489 sous-officiers et soldats tués, 4,259 blessés, et 1,400 disparus: total, 7,531. Comme vous le voyez, monsieur le maréchal, ces pertes sont nombreuses; beaucoup d'entre elles sont bien regrettables; mais elles sont moins grandes encore que je ne pouvais le craindre. Tout le monde, depuis le général jusqu'au soldat, a fait glorieusement son devoir, et l'armée a bien mérité de la patrie. J'aurai bien des récompenses à demander, bien des noms à faire connaître à Votre Excellence : ce sera l'objet d'un travail qui ne peut trouver place ici. Les flottes des amiraux Lyons et Bruat devaient venir s'embosser devant l'entrée de la rade de Sébastopol et opérer une diversion puissante. Mais il faisait un vent violent du nord-est, qui, déjà très-gênant pour nous à terre, rendait la mer furieuse et empêchait de songer à quitter le mouillage. Les bombardes anglaises et françaises purent néanmoins agir et tirèrent avec grand succès sur la rade, la ville et les différents forts maritimes. Gomme toujours, les marins débarqués et les artilleurs de marine furent les dignes émules des canonniers de l'armée de terre, et se firent remarquer par la vigueur et la précision de leur tir. L'armée anglaise s'est conduite avec son intrépidité habituelle. Elle préparait une seconde attaque qui aurait sans doute triomphé des obstacles inattendus qu'avait rencontrés la première. Mais la position de Malakoff, qui était assurée, devait décider avec raison à contremander cette seconde attaque. La brigade sarde du général Cialdini , que • le général de La Marmora avait bien voulu mettre à ma disposition pour renforcer le 1er corps, a supporté, avec l'aplomb de vieilles troupes, le feu terrible qui se croisait dans nos tranchées. Les Piémontais brûlaient du désir d'en venir aux mains ; l'attaque sur le bastion du Mât n'ayant pas dû avoir lieu , il n'a pas été possible de satisfaire l'ardeur de ces braves troupes. Comme toujours, nos blessés, et même ceux de l'ennemi, ont reçu les soins les plus em-* pressés, les plus intelligents et les plus complets. Nous devons à la bonne organisation de tous nos services hospitaliers, et au dévoue-ment du personnel qui en est chargé, la satisfaction d'en sauver/ un grand nombre. Je ne veux pas terminer ce rapport sans dire combien dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, j'ai eu à me louer de M. le major général Hugh Rose et de M. le lieutenant-colonel George Foley, commissaires de Sa Majesté Britannique auprès du commandant en chef de l'armée française, pour les nombreuses relations que j'ai eues à entretenir durant l'action avec M. le général en chef James Simpson. Veuillez agréer, etc. »
Voici maintenant le rapport du général Niel. On y remarquera une lucidité, une netteté parfaites, en même temps qu'une rare
modestie, car, encore bien que le commandant du génie de l'armée d'Orient puisse à bon droit s'attribuer une notable part du succès des laborieux et pénibles travaux imposés aux valeureux officiers de tous grades, aux sous-officiers et soldats de cette armée d'élite, on ne trouvera dans ce rapport qu'un hommage continuel rendu au dévouement, à l'abnégation de ces instruments intelligents d'une pensée qui s'oublie elle-même :
« Sébastopol, le 11 septembre.
« Monsieur le maréchal, l'assaut a été donné à la place de Sébastopol le 8 septembre. Il nous a rendus maîtres de l'ouvrage de Malakoff, dont l'occupation rend la défense du faubourg à peu près impossible , et permet de couper la communication de la ville avec le nord de la rade. L'ennemi a reconnu que cette conquête était décisive. Après avoir fait plusieurs retours offensifs avec un courage auquel nous devons rendre hommage, voyant que ses efforts restaient sans résultat, il a commencé, dans la soirée, à évacuer la ville; dans la nuit, il l'a incendiée, et il a employé ses poudres à détruire lui-même ses travaux de défense et les grand s établissements que depuis tant d'années la Russie accumulait dans cette forteresse. Il a coulé tous ses vaisseaux, frégates et autres bâtiments à voiles, ne conservant que ses bateaux à vapeur ; enfin, il a replié le pont de radeaux par lequel il communiquait avec le fort du Nord, nous abandonnant ainsi la ville, le faubourg et tout ce qui se trouve au sud de la rade. La défense a été énergique; sur plusieurs points nos attaques ont été repoussées; mais la principale, celle qui nous assurait le succès, n'est jamais restée douteuse, La lre division du der corps, commandée aujourd'hui par le général de Mac -Mahon, a enlevé de prime abord l'ouvrage de Malakoff et s'y est maintenue héroïquement , comprenant qu elle avait dans les mains les clefs de la place. Je vais vous rendre compte des dispositions qui avaient été prises pour diminuer le plus possible les nombreuses difficultés que présentait ce terrible assaut, donné , non à une place investie^ une garnison limitée, mais aune vaste forteresse défendue par une armée aussi nombreuse peut-être que celle qui l'attaquait. Aux attaques de la ville, nos cheminements étaient arrivés à 40 mètres du bastion Central (bastion no 5 des Russes), et à 30 mètres du bastion du Mât (bastion n° 4). Aux attaques du faubourg de Karabelnaïa, les Anglais, arrêtés par les difficultés du terrain et par îe feu de l'artillerie ennemie, n'avaient pu arriver qu'à environ 200 mètres du saillant du grand Redan ( bastion n° 3), sur lequel se dirigeaient leurs cheminements.
« Devant le front de Malakoff, nous étions arrivés jusqu'à 25 mètres de l'enceinte qui entoure la tour Malakoff, et nos chemi-
nements nous portaient à Ja même distance du petit redan du Carénage (bastion n° 2). Ce beau résultat était dû à l'incontestable supériorité que notre artillerie avait prise sur celle de l'ennemi. Les généraux en chef des armées alliées avaient arrêté les dispositions suivantes : L'attaque générale de la place était fixée au 8 septembre à midi. Le 5 au matin, l'artillerie des attaques de la ville et celle des attaques anglaises, qui jusque-là avaient ménagé leur feu, devaient le reprendre avec une grande vivacité. Jamais canonnade semblable n'avait été entendue : nous avions en batterie , dans les deux attaques, plus de 500 bouches à feu, les Anglais en avaient environ 200, et les Russes plus que nous. Le feu de l'ennemi endommageait nos tranchées, mais il nous faisait peu de mal. Le nôtre , malgré la grande étendue de la place , convergeait sur elle, et il a dû faire éprouver de très-grandes pertes à l'armée russe. Pendant les derniers jours qui ont précédé l'assaut, les travailleurs d'infanterie étaient principalement employés à agrandir les places d'armes les plus 'avancées, à élargir les défilés et à transporter sur place les moyens de passer les fossés. Le but de tous nos efforts, c'était la prise de l'ouvrage construit en arrière de la tour Malakoff. Cet ouvrage (redoute Korniloff des Russes), qui est une immense redoute, une sorte de citadelle en terre, occupe un mamelon qui domine tout l'intérieur du faubourg Karabelnaïa. Il prend de revers le Redan, attaqué par les Anglais, et n'est qu'à 1,200 mètres du port du sud, sur lequel les Russes avaient construit un pont de radeaux devenu leur unique communication entre le faubourg et la ville. Le fort de Malakoff a 450 mètres de longueur et 150 mètres de largeur; ses parapets ont plus de 6 mètres de relief au-dessus du sol, et en avant d'eux se trouve un fossé qui , devant nos attaques, a 6 mètres de profondeur et 7 de largeur. Il est armé de 62 pièces de divers calibres. Dans la partie antérieure se trouve , enveloppée par le parapet , la tour Malakoff, dont les Russes n'ont conservé que le rez-de-chaussée , qui est crénelé. A l'intérieur de l'ouvrage, les Russes ont élevé une multitude de traverses sous lesquelles sont d'excellents blindages , où la garnison trouvait des abris et des couchettes disposées de chaque côté sur deux rangs de hauteur. Un officier du génie russe , qui a été fait prisonnier, porte à 2,500 hommes la garnison du fort de Malakoff, dont j'ai cru devoir vous donner la description pour vous faire juger des difficultés que nos soldats avaient à surmonter.
«Le front de Malakoff, qui a 1,000 mètres de longueur,, est limité à notre gauche par le fort Malakoff, à notre droite par le redan du Carénage. Ce dernier ouvrage, qui n'était au commencement du siège qu'un simple redan, s'était transformé peu à peu en redoute
fermée à la gorge et fortement armée. Les fronts extérieurs des deux redoutes de Malakoff et du Carénage étaient reliés par une courtine armée de 16 pièces, et, en arrière de cette enceinte , les Russes en élevaient une seconde qui réunissait les fronts de gorge des deux redoutes. Cette seconde enceinte , déjà en partie armée, n'avait pas encore de fossé présentant un obstacle sérieux. Quant au fossé de la première courtine et du redandu Carénage, îa nature rochëuse du sol avait empêché l'ennemi de le creuser partout également, et sur plusieurs points on pouvait le passer sans trop de difficulté . Pour franchir les fossés, qui avaient une grande profondeur, nous avions imaginé un système de ponts se jetant en moins d'une minute par une manœuvre ingénieuse à laquelle nos sapeurs et des soldats d'élite avaient été exercés ; ces ponts nous ont été fort utiles. L'artillerie française avait pris sur celle des Russes une si grande supériorité, qu'elle avait éteint presque tous les feux qui voyaient directement nos attaques; les embrasures comblées ne laissaient plus la crainte que nos colonnes fussent assaillies par la mitraille à la sortie des tranchées; les parapets étaient déformés et une partie des terres avait roulé dans les fossés; enfin, le fort Malakoff avait reçu une si grande quantité de bombes , envoyées par nos batteries et par celles des Anglais , que les pièces qui n'étaient pas vues directement avaient aussi leurs embrasures comblées, et que partout les terrassements avaient perdu leur forme primitive. Mais, en arrière des défenses situées en première ligne, les Russes avaient conservé beaucoup de pièces qu'on ne pouvait contre-battre qu'imparfaitement, et les colonnes de l'attaque Malakoff étaient exposées au feu de nombreuses batteries que les Russes avaient élevées au nord de la rade et dont les coups , quoique tirés à grande distance, ne laissaient pas que d'être dangereux.
«Vous savez, monsieur le Maréchal, que dès mon arrivée devant Sébastopol je n'ai pas hésité à penser que le véritable point d'attaque était la tour ou le mamelon de Malakoff, et que , cette opinion ayant été adoptée par le général Canrobert , on entreprit les attaques de droite qui ont été exécutées par le 2e corps. Du côté de la ville , on s'est contenté d'étendre vers leur gauche les cheminements exécutés par le 1er corps. Prenant les choses au point où elles se trouvaient lorsque l'assaut a été résolu , il n'était pas douteux que la possession du fort Malakoff amènerait un résultat décisif, et , d'un autre côté , il était à présumer que si l'on échouait sur ce point, le succès obtenu ailleurs serait sans grandes conséquences. Cependant on ne pouvait pas attaquer une place si étendue par un seul point; il fallait nécessairement maintenir dans les forces de l'ennemi la division qui résultait du grand développement de
l'enceinte qu'il avait à défendre, et surtout lui donner de Finrquîétude sur la ville , où aboutit le pont par lequel il pouvait faire sa retraite. C'est pour satisfaire a ces diverses considérations, c'est pour assurer le succès, tout en économisant le plus possible le sang de nos soldats dans la terrible lutte qui se préparait, que îe général en chef décida qu'on donnerait d'abord l'assaut au front de Malakoff; que si cette attaque, qui se ferait sous ses yeux, réussissait, à son signal les Anglais attaqueraient le Redan et le Ier corps la ville, afin d'empêcher l'ennemi de venir concentrer tous ses efforts sur les troupes qui auraient pris possession du fort de Malakoff. Le front de Malakoff devait être attaqué par trois colonnes : celle de gauche, commandée par le général de Mac-Mahon, se portant directement sur le fort Malakoff par le front qui nous fait face et en le tournant un peu par la droite , avait pour mission de s'en emparer et d'y tenir à tout prix; celle de droite,- division Dulac, devait marcher sur le redan du Carénage, l'occuper et détacher une brigade sur sa gauche pour tourner la seconde enceinte ; enfin, celle du centre, division La Motterouge, partant de la sixième parallèle, ayant plus de chemin à parcourir, et arrivant un peu plus tard , devait enlever la courtine , se porter ensuite sur la seconde enceinte , et envoyer une de ses brigades à l'aide de la première colonne, si celle-ci ne s'était pas encore emparée du fort Malakoff. L'importance de ces positions était telle qu'on ne pouvait pas mettre en doute que l'ennemi , s'il les perdait , ferait de grands efforts pour les reprendre. En conséquence, les troupes de la garde impériale étaient données pour réserve au 2e corps. Le chef de bataillon du génie Ragon, âyant sous ses ordres plusieurs brigades de sapeurs, marchant avec la première colonne, devait faire jeter des ponts sur les fossés , rechercher les mines , ouvrir partout le passage aux colonnes , et, dès qu'on serait maître du fort, le fermer à la gorge, et, pour s'opposer aux retours offensifs, ouvrir en arrière de grands passages pour l'arrivée des troupes et de Fartillerie.
« Le chef de bataillon du génie Renoux, attaché à la colonne de droite , et le capitaine Schœnnagel, attaché à celle du centre, ayant aussi des brigades de sapeurs sous leurs ordres, avaient à remplir une mission analogue. Toutes les dispsitions concernant le service du génie aux attaques de Malakoff avaient été prises par les soins du général Frossard, commandant le génie du 2e corps. À l'attaque de la ville, afin d'éviter les obstacles accumulés par l'ennemi au saillant du bastion du Mât, il avait été décidé que l'assaut principal serait donné au bastion Central entre son saillant et la lunette de gauche ; que la colonne d'assaut, dès qu'elle serait établie dans le
bastion Central, porterait une partie de ses [forces vers la gorge du bastion du Mât, dont la face droite serait alors assaillie par une brigade sarde qui était venue prendre part aux opérations du 1 er corps. Le général de division Dalesme, commandant le génie du 1er corps, avait pris pour les attaques de la ville des dispositions analogues à celles que je viens d'indiquer pour les attaques du faubourg de Ka~ rabeînaïa. Le 8 septembre, à huit heures du matin, on lança sur le bastion Central deux mines de projection chargées chacune de 100 kilogrammes de poudre. L'explosion se fit vers le milieu du bastion et parut y causer un grand désordre. A la même heure, nous fîmes jouer en avant de nos cheminements sur le fort de Malakoff trois fourneaux chargés ensemble de 1,500 kilogrammes de poudre, afin de rompre les galeries inférieures des mineurs russes et de rassurer nos soldats, qui venaient se masser dans les tranchées sous lesquelles les déserteurs annonçaient que le sol était miné. A midi précis, nos soldats s'élancèrent des places d'armes avancées du front de Malakoff. Ils franchirent les fossés avec une agilité surprenante, et, montant sur les parapets, ils abordèrent l'ennemi au cri de Vive l'Empereur! Au fort de Malakoff, les talus intérieurs ayant une grande hauteur, les premiers arrivés s'arrêtèrent un instant pour se former, puis ils montèrent sur le parapet et sautèrent dans l'ouvrage. La lutte qui avait commencé par des coups de feu, se continuait à la baïonnette, à coups de pierre et à coups de crosse; Fécouvillon était une arme entre les mains des canonniers russes ; mais partout les Russes étaient tués, pris ou chassés, et il n'y avait pas un quart d'heure que l'attaque avait eu lieu, que déjà le drapeau français flottait sur la redoute conquise» Le redan du Carénage avait aussi été enlevé, après une lutte très-vive; la colonne du centre était arrivée j usqu'à la seconde enceinte. Par tout nous avions pris possession des ouvrages attaqués. Le général en chef fit le signal convenu pour l'attaque du grand Redan, et un peu plus tard pour l'attaque de la ville.
« Les Anglais avaient 200 mètres à franchir sous un terrible feu de mitraille. Cet espace fut bientôt jonché de morts; mais ces pertes n'arrêtaient pas la marche de la colonne d'attaque, qui arrivait en se dirigeant sur la capitale de l'ouvrage; elle descendit dans le fossé, qui a environ 5 mètres de profondeur, et, malgré tous les efforts des Russes, elle escalada l'escarpe et leur enleva le saillant du Redan. Mais après une première lutte qui coûta cher aux Russes, les soldats anglais ne trouvaient devant eux qu'un vaste espace entièrement découvert, criblé par les balles de l'ennemi qui se tenait abrité derrière des traverses éloignées. Ceux qui arrivaient remplaçaient à peine ceux qui étaient hors de combat. Ce n'est qu'a-
près avoir soutenu pendant près de deux heures ce combat inégal que les Anglais se décidèrent à évacuer le Redan. L'attaque du bastion Central présenta le même résultat. Nos soldats du 1er corps franchirent tous les obstacles et abordèrent franchement l'ennemi auquel ils firent éprouver de grandes pertes dans le premier moment; mais bientôt, criblés de feux et ne trouvant pas d'abri contre les coups qui les frappaient dans plusieurs directions, ils renoncèrent à une attaque dans laquelle le général en chef avait prescrit de ne pas s'obstiner.
« Au front de Malakoff, les Russes firent de grands efforts pour reconquérir les ouvrages qui leur avaient été enlevés. Revenant sur le Redan avec des colonnes nombreuses soutenues par l'artillerie de campagne, ils parvinrent à le reprendre et à nous faire abandonner la seconde enceinte; mais les premières colonnes d'attaque, soutenues par la garde impériale, restèrent inébranlables derrière le talus extérieur de la première enceinte.
«Plusieurs retours offensifs furent aussi tentés, mais inutilement, contre l'ouvrage de Malakoff ; les cadavres de l'ennemi s'entassaient devant le front de gorge , mais la première division restait inébranlable , et à la chute du jour nous étions maîtres de cette citadelle, sans laquelle les Russes ne pouvaient plus continuer leur défense que pendant peu de jours, et encore en sacrifiant une partie de leur armée", qui, après la rupture du grand pont de radeaux, serait restée sans communication avec le nord de la rade. Aussi ont-ils pris un grand parti. Ils avaient tout préparé pour détruire la place de leurs propres mains, dans le cas où ils seraient forcés de l'abandonner. Pendant la huit du 8 au 9, de fortes explosions nous ont annoncé que cette grande lutte était arrivée à son terme. L'ennemi abandonnait Sébastopol, mais il ne voulut nous laisser que des ruines.
« Nos pertes sont grandes ; mais l'armée , dont l'Empereur peut être lier, a bien mérité du pays. Les travaux si longs et si pénibles du siège n'ont jamais lassé sa patience. Toutes les fois qu'ils ont abordé l'ennemi , nos soldats ont fait preuve d'une grande bravoure, et l'assaut du 8 septembre est un fait d'armes dont la France peut s'enorgueillir. Dans cette dernière épreuve, le corps du génie a encore éprouvé des pertes, mais moins nombreuses que je pouvais le craindre. Le capitaine Schcennagel (Jean- Alfred), excellent officier, a été tué; le chef de bataillon Fournier, le capitaine Ansous, aide de camp du général Dalesme, le capitaine Lamelle et les lieutenants Joyeux et Pradelle ont été blessés. Parmi les sous-officiers et soldats, il y a eu 24 tués et 122 blessés. Les chefs de bataillon Renoux et Ragon, qui ont donné l'exemple d'une grande bravoure , ont été
parfaitement secondés par les officiers et les sapeurs placés sous leurs ordres. Dans ce dernier assaut, comme pendant toute la durée du siège, chacun a fait noblement son devoir. Je ne puis vous citer ici les noms de tous ceux qui ont mérité de vous être signalés et pour lesquels j'aurai à demander des récompenses : ce sera l'objet d'un travail particulier dont je vais m'occuper. Ainsi s'est terminé ce siège mémorable dans lequel les moyens de la défense et ceux de l'attaque ont atteint des proportions colossales. Les Russes avaient plus de 800 bouches à feu en batterie et une garnison dont ils faisaient varier à volonté la force et la composition. Après l'immense quantité de projectiles qu'ils nous ont envoyés, on est surprisse voir qu'ils en étaient encore largement approvisionnés, et j'ai lieu de croire qu'ils ont laissé plus de 1,500 pièces dans la place.
« L'armée assiégeante avait en batterie , dans les diverses attaques, environ 700 bouches à feu qui ont tiré plus de 1 ,600,000 coups. Nos cheminements, exécutés en grande partie dans le roc au moyen de la poudre , présentent un développement de plus de 80 kilomètres (20 lieues). On a employé 80,000 gabions, 60,000 fascines et près d'un million de sacs à terre. Jamais le corps du génie n'avait eu à exécuter des travaux aussi difficiles et aussi multipliés , et dans aucun siège il n'avait éprouvé d'aussi grandes pertes. 31 officiers ont été tués, 33 ont été blessés. Parmi les tués, on compte le général Bizot, dont le nom ne saurait être passé sous silence au jour du triomphe; le digne lieutenant-colonel Guérin, 6 chefs de bataillon, 20 capitaines et 3 lieutenants. Cette rude épreuve n'a jamais ébranlé . la constance de nos officiers, et les troupes du génie ont suivi ce noble exemple. Deux compagnies de sapeurs en sont à leur quatrième capitaine, les trois premiers ayant été tués à leur tête, et elles n'en ont pas moins d'ardeur. Dans les travaux de sape et de mine > les sous-officiers et les soldats sont toujours restés inébranlables, et dans les actions de vigueur ils ont fait preuve de la plus grande intrépidité.
« En terminant ce rapport, je dois vous dire, monsieur le Maréchal, que la plus grande harmonie n'a jamais cessé d'exister entre l'artillerie et le génie. Chaque fois qu'un des deux services pouvait " venir en aide à l'autre, il le faisait avec empressement, et cette communauté de vues et d'action nous a donné le moyen de vaincre bien des difficultés. J'ai eu aussi à me louer en toute circonstance de mes rapports avec le général Harry Jones commandant le génie de l'armée anglaise. Notre but était le même et nous n'avons jamaisdifféré d'opinion sur les moyens à employer pour l'atteindre. Déjà, au siège de Bomarsund, j'avais pu apprécier la loyauté et le noble caractère de cet officier général. J'ai été heureux de me retrouver avec lui au siège de Sébastopol. »
Ces rapports sont complétés par celui de l'intendant général de l'armée ainsi conçu :
« La glorieuse journée du 8 a fait entrer dans nos ambulances 4,472 blessés français , dont 212 officiers; elle y a fait entrer aussi 554 blessés russes. Il a fallu l'activité, l'expérience et le dévouement du personnel placé sous mes ordres pour que le service ait pu être convenablement fait dans cette circonstance tout exceptionnelle. L'enlèvement des blessés a été effectué avec toute la promptitude qu'il était possible d'y mettre dans un dédale de tranchées labourées par une grêle de projectiles. 3,000 hommes environ avaient été rapportés dès le 8. Aux attaques de gauche, où le terrain permettait d'envoyer les mulets de cacolets presque jusqu'au lieu du combat, ^'enlèvement a été très-rapide; il était beaucoup plus difficile à droite, dans des ravins profonds et presque inaccessibles; là, les blessés devaient être forcément transportés sur des brancards à une énorme distance, et les bras manquaient; la nuit venue, le combat durait encore, et les derniers soldats tombés sont arrivés à Fambulance le 9 dans la matinée. Le soir, tous, malgré leur grand nombre, avaient reçu un premier pansement, les opérations les plus urgentes avaient été faites. Nos médecins se sont multipliés; cinq d'entre eux ont été blessés; ce sont MM. Didiot, Daga, Huard, Darcy et Goinard»
« Nous avons aujourd'hui dans nos ambulances de Crimée 10,520 hommes dont 372 officiers. Le service y est assuré d'une manière complète, et nous effectuerons nos évacuations sans précipitation et avec le plus de régularité possible. Dans la prévision dès événements qui se sont produits, j'avais fait augmenter considérablement les moyens de l'ambulance de Eamiech, qui avait reçu à l'avance le trop-plein des ambulances divisionnaires, et sur laquelle il a été possible de diriger encore 1,000 blessés après le combat : le chiffre de ses malades s'élève aujourd'hui à 1,500, Irès-convenablement installés sous des baraques, et le service s'y trouve parfaitement assuré grâce au concours de M. le vice-amiral commandant l'escadre, qui, sur ma demande, avait bien voulu faire débarquer à l'avance et mettre à ma disposition 12 chirurgiens de la marine.
MM. Bondurand et Le Cauchois -Feraud, intendants des 1er et 2e corps d'armée, m'ont admirablement secondé. Ils avaient pris les dispositions les meilleures. Officiers de santé, fonctionnaires de Fintendance, officiers d'administration, officiers et soldats du train des équipages, infirmiers, tous ont fait leur devoir avec le dévouement le plus louable et le plus complet; et dans cette journée si glorieuse pour nos armes, le service hospitalier et le service administratif ont dignement rempli la tâche qui leur était confiée. Je suis avec respect, etc., Blanchot. »
Aux documents officiels français nous ajouterons, pour terminer ce chapitre, le rapport du général en chef de l'armée anglaise.
« Devant Sébastopol, 9 septembre.
« Milord, j'ai eu l'honneur défaire savoir à Votre Seigneurie, par une dépêche du 4 courant, que les officiers du génie et de l'artillerie des armées alliées nous avaient soumis, au général Pélissier et à moi, un rapport concluant à ce que l'assaut fût livré le 8 courant, après un feu violent de trois jours. Ce projet a reçu mon agrément, et j'ai maintenant à féliciter Votre Seigneurie des glorieux résultats de l'attaque d'hier, qui s'est terminée par la prise de la ville, des docks et des édifices publics, et par la destruction des derniers vaisseaux de îa flotte russe de la mer Noire. Il ne reste plus que trois vapeurs qui ne tarderont pas à être pris, si on ne les coule également. Il avait été convenu que les colonnes françaises d'assaut quitteraient leurs tranchées à midi et prendraient possession de Malakoff et des ouvrages adjacents. Après le succès des Français et leur établissement dans les ouvrages, le Redan devait être attaqué par les Anglais en même temps que les Français devaient assaillir à gauche le bastion Central et le fort de la Quarantaine. A l'heure indiquée, nos alliés ont quitté leurs tranchées, ont envahi et pris les défenses en apparence imprenables de Malakotf, avec cette valeur impétueuse qui caractérise l'attaque française, et, une fois installés, ils n'ont jamais pu être délogés.
«Le drapeau tricolore, planté sur le parapet, fut pour nos troupes le signal d'avancer. J'avais confié les dispositions de l'attaque au lieutenant-général sir William Codrington, qui en a concerté les détails avec le lieutenant-général Markham. J'avais résolu de donner à la deuxième division et à la division légère l'honneur de l'assaut, parce que ces deux divisions avaient, depuis tant de mois, défendu les batteries et les approches contre le Redan, et qu'elles avaient une connaissance approfondie du terrain. Le feu de notre artillerie ayant, autant qu'il était possible, fait brèche dans le saillant du Redan, j'ordonnai que les colonnes d'assaut fussent dirigées de ce côté, où elles devaient être moins exposées aux redoutables feux de flanc qui protégeaient cet ouvrage.
« Il était convenu en tre sir W. Codrington et le lieutenant-général Markham qu'une colonne d'assaut de 1,000 hommes serait formée d'un nombre égal d'hommes des deux divisions, îa colonne de la division légère pour ouvrir la marche et celle de la seconde division devant suivre. Elles sortirent des tranchées au signal convenu et traversèrent le terrain, étant précédées d'un détachement de 200 tirailleurs et d'un autre dét achement de 230 hommes portant des
échelles. En arrivant au couronnement du fossé et après avoir placé les échelles, les hommes escaladèrent immédiatement le parapet du Redan et pénétrèrent dans l'angle saillant. Une lutte sanglante et acharnée fut soutenue pendant près d'une heure, et bien que les troupes eussent déployé le plus grand courage, il leur fut impossible de conserver la position. Votre Seigneurie pourra voir, par la triste et longue liste des morts et des blessés, avec quel courage et quel dévouement les officiers ont vaillamment marché à la tête de leurs soldats pendant cette sanglante lutte. Les termes me manquent pour exprimer comme je le voudrais le sentiment que me font éprouver le courage et la conduite des troupes en cette circonstance , bien qu'un succès mérité n'ait pas couronné leurs efforts.
« Je ne dois à personne plus qu'au colonel Windham de justes louanges pour le courage avec lequel il a dirigé la colonne d'attaque, et pour le bonheur avec lequel il a pénétré et est resté avec ses troupes dans le Redan , pendant tout le temps qu'a duré cette sanglante lutte. Après cette attaque, les tranchées se trouvaient tellement encombrées qu'il m'a été impossible d'organiser un second assaut, que je me proposais d'exécuter avec les highlanders, sous les Ordres du lieutenant-général sir Colin Campbell, qui avait jusqu'à ce moment formé la réserve ; il devait être appuyé par la 3e division , commandée par le major-général sir William Eyre. J'avais donc fait appeler ces officiers et pris avec eux des dispositions pour renouveler l'attaque le lendemain au matin. La brigade des highlanders occupa les tranchées avancées pendant la nuit. Vers onze heures , l'ennemi commença à faire sauter ses magasins, et sir Colin Campbell ayant donné ordre à un petit détachement de s'avancer, avec précaution, pour examiner le Redan, on trouva que l'ouvrage était abandonné; il jugea cependant qu'il n'était pas nécessaire de l'occuper avant que le jour fût venu. L'évacuation de la ville par l'ennemi devint manifeste pendant la nuit. On vit de toutes parts d'immenses incendies accompagnés* de fortes explosions, à la faveur desquels l'ennemi réussit à faire retirer ses troupes sur la partie du nord, au moyen d'un pont formé de radeaux récemment construits , qu'il rompit ensuite et transporta de l'autre côté. Ses vaisseaux de guerre furent tous coulés pendant la nuit. Le temps, qui était fort- mauvais , ne permit pas aux amiraux de faire, comme ils en avaient l'intention, porter les bordées des flottes alliées sur les batteries de la Quarantaine ; mais un excellent effet fut produit par le îeu vigoureusement soutenu et parfaitement dirigé de leurs bombardes; celles de S. M. étaient sous la direction du capitaine Wilcox, de YOdin, et du capitaine Digby, de l'artillerie royale de marine.
« Je suis heureux, Milord, d'avoir à exprimer ici le profond sentiment d'admiration que m'inspire la conduite de cette armée depuis que j'ai l'honneur de la commander. Les fatigues et les privations qu'ont endurées beaucoup de régiments pendant une longue campagne d'hiver sont trop connues pour que je m'étende %ur ce sujet. Officiers et soldats les ont supportées sans murmurer, avec une patience digne des plus grands éloges, qui leur a mérité les justes applaudissements et la sympathie de leur pays. La brigale navale , sous les ordres de l'honorable capitaine Henry Keppel ; avec le concours du capitaine Moorsan, ainsi que de plusieurs braves officiers et marins qui ont servi les pièces depuis le commencement du siège , mérite mes plus chaleureux remercîments. La coopération prompte, énergique et efficace de la marine de S. M. , commandée par le contre-amiral sir Edmund Lyons -, et habilement secondée par sir Hornston Stewart, a puissamment contribué au succès de notre entreprise. Il me sera peut-être ici permis de dire que ; s'il avait plu à Dieu que mon prédécesseur, à jamais regrettable, dans le commandement de cette armée, eût fait le rapport de l'heureux résultat de ce siège mémorable, je suis sûr qu'il ' eût éprouvé le plus vif plaisir à exprimer combien il appréciait, et je sais que tel était son sentiment, les excellents conseils et le précieux concours qu'en toute occasion il a reçus de sir Edmund Lyons. Quand les affaires quelquefois prenaient une triste apparence, et que le succès paraissait douteux, il était là pour encourager et ranimer les esprits, et toute espèce d'assistance qui pouvait tendre à faire avancer les opérations du siège était donnée avec ce cordial empressement qui caractérise le marin anglais. Rien n'a plus contribué au succès de la présente entreprise que la franche coopération qui, depuis le commencement, a si heureusement existé entre la marine et l'armée. Je ne puis assez hautement approuver la conduite des ingénieurs royaux , sous les ordres du lieutenahtgénéral sir Harry Jones, qui, depuis le commencement de cette année , a dirigé les opérations du siège. Pendant quelque temps } il a été retenu au lit grièvement malade ; mais l'heure mémorable de l'assaut ne lui a pas permis de rester absent; il a été transporté sur une litière pour assister à l'accomplissement de sa difficile tâche. Je dois mes plus sincères compliments aux officiers et aux soldats de l'artillerie royale , commandée par le major général sir R. Daves, et qui, durant les pénibles opérations de ce siège prolongé, a si puissamment contribué à son succès définitif. Je dois en * outre payer un tribut de reconnaissance à la coopération cordiale et à l'assistance empressée que, dans l'exécution des détails du service, j'ai reçues du chef de l'état-major, de l'adjudant et des quar-
tiers-maîtres généraux et de L'état-majQr général, ainsi que des généraux commandant les divisions et les brigades de cette armée.
g Je me réserve, dans une dépêche ultérieure , de mentionner à Votre Seigneurie les officiers des divers services de l'armée que je prendrai la liberté de recommander à votre bienveillante attention. Je confie cette dépêche aux soins du major à brevet , l'honorable Leicester Curzon , qui a été secrétaire militaire adjoint de mon noble prédécesseur et le mien, depuis le commencement de cette guerre, et qui pourra donner à Votre Seigneurie des détails plus circonstanciés que ne le permettent les limites d'une dépêche. J'ai, etc. James SIMPSON, général en chef.
Ordre d'attaque donné par le général Simpson. — Ordres du jour des généraux Mae- Mahon, de Salles et Bosquet. — Ordre du jour du maréchal Pélissier.— Lettre de la reine d'Angleterre. — Dépêche du général Gortschakoff. — Correspondances particulières. — Épisodes de l'assaut. — DesU-uction de la flotte russe. — Traits d'héroïsme. — Aspect de Sébastopol après l'assaut. — Bravo 1 la garde. — Entrez sans frapper. — La chasse aux matous. — Honneur aux zouaves! — Ordre du jour de l'amiral Bruat. — Etat des vaisseaux coulés parles Russes ou détruits par les bombes -alliées.
Les -documents officiels que nous venons de reproduire ont exposé dans son ensemble le grand fait d'armes de la prise de Sébastopol. II nous reste maintenant à faire connaître, à l'aide des correspondances particulières, les épisodes et les détails intimes de l'action. Avant de commencer cette partie de notre récit nous allons ajouter quelques pièces importantes à celles contenues dans notre précédent chapitre. L'ordre du jour suivant, publié par le commandant en chef anglais avant l'attaque de Sébastopol, pourra donner une idée des dispositions qui sont prises en pareil cas :
« N° 1. — On donnera l'assaut à Sébastopol, après que les Français auront attaqué la tour Malakoff. La division légère et la 2e division se partageront cette importante opération. La 2e brigade de la division légère avec un nombre ég^ d'hommes de la 2e division formera le premier corps d'attaque, chaque division fournissant,
1° un détachement de cent hommes sous les ordres d'un officier d'état-major, et pour couvrir l'opération ; 2°Nune colonne d'assaut de 160 hommes portant des échelles sous les ordres d'un officier d'étatmajor : les hommes choisis pour cette importante fonction devront donner l'assaut les premiers après qu'ils auront placé les échelles; 3° une autre colonne d'assaut de 500 hommes sous les ordres de deux officiers d'état-major; 4° un détachement de travailleurs de 100 hommes avec un officier d'état-major. Les troupes de soutien se composeront du reste de la brigade, qui devra être placée immédiatement en arrière. N° 2. — Le détachement destiné à couvrir l'opération se composera de 100 hommes du 2e bataillon de la brigade des tirailleurs sous le commandement du capitaine Fyers, et sera formé sous l'extrême gauche de la 5e parallèle prêt à se porter rapidement en ordre étendu vers le Redan. Leur fonction consistera à couvrir la marche du détachement portant des échelles et à entretenir le feu du parapet. N° 3. — La première colonne d'assaut de la division légère se composera de 160 hommes du 97e régiment sous les ordres du majorWelsford. Ce détachement portera les échelles et donnera l'assaut le premier. Il sera formé dans le nouveau boyau qui court du centre de la 5e parallèle; il suivra immédiatement en queue du détachement couvrant l'opération. Les hommes doivent être solides et aptes à remplir leur difficile mission, qui doit s'exécuter dans le fossé du Redan. Ils y appliqueront leurs échelles, en placeront vingt du côté de l'ouvrage et laisseront les vingt autres pour ceux de leurs camarades qui devront descendre après eux. N° 4. — La seconde colonne d'assaut se composera de 200 hommes du 97e régiment sous les ordres du lieutenant-colonel, l'honorable H.-B.ïïandeock, et de 300 du 90e régiment sous le commandement du capitaine R. Grave. Ce détachement sera placé dans la 5e parallèle et s'assemblera en colonne de divisions en un seul endroit. La division légère conduira toute la colonne d'attaque qui sera formée de divisions de 20 files. N° 5. — Les troupes de soutien, composés de 750 hommes des 19e et 88e régiments (avec une partie de la seconde division) sur la gauche, seront placées comme elles se trouvent en brigade dans la 4e parallèle, d'où elles se rendront dans la 3e et de là dans la 5e, aussitôt que l'assaut sera livré par les troupes qui en occupent le front. N° 6. — Le détachement de travailleurs de 100 hommes sera fourni par le 90e régiment, sous le capitaine Perrin, et sera placé dans les boyaux de gauche nos 2 et 3. 11 recevra ensuite des instructions d'un officier du génie. N° 7. — Le reste de la division légère et de la seconde formera une réserve. Là division* légère dans le boyau droit entre la 3e et la 4e parallèle. N° 8. — La division des highlanders sera formée
dans cette partie de la 3e parallèle qui communique avec l'attaque de droite des Français et le ravin du milieu. »
Au moment de l'assaut , les généraux spécialement chargés de .l'attaque électrisèrent leurs troupes par des ordres du jour énergiques. Voici celui du général Mac-Mahon : « Soldats de la ire division et zouaves de la garde ! Vous allez enfin quitter nos parallèles pour attaquer l'ennemi corps à corps. Dans cette journée décisive, le général vous a confié le plus important , l'enlèvement du redan de Malakoff, clef de Sébastopol. Soldats! toute l'armée a les yeux sur vous, et vos drapeaux, plantés sur les remparts de cette citadelle^ doivent répondre au signal donné pour l'assaut général. 20,000 Anglais et 20,000 Français à gauche vous prêteront leur appui en se jetant sur ce côté de la place. Zouaves, chasseurs à pied , soldats des 7e , 20e et 27e de ligne , votre bravoure répond du succès qui doit immortaliser les numéros de vos régiments. Dans quelques heures l'Empereur apprendra à la France ce que peuvent faire les soldats de l'Aima et d'Inkermann. Je vous donnerai le signal parle cri de Vive l'Empereur! Notre mot de ralliement sera : Honneur et patrie. Le général de division commandant V attaque de la tour Malakoff, m Mac-Mahon. » L'ordre du jour du général de Salles n'était ni moins énergique ni moins entraînant : « Soldats du premier corps ! Le jour si impatiemment demandé par vous est arrivé. Dans quelques heures vous franchirez les remparts au pied desquels vous avez acquis tant de gloire. Dans quelques heures vous aborderez ces Russes qui ont toujours fui devant vos baïonnettes. Animés par le souvenir de vos ancêtres , inspirés par la grande âme de notre général en chef, marchez donc avec confiance; élevez les aigles immortelles que notre glorieux Empereur vous a rendues; que le Paisse tremble en nous entendant crier : Vive l'Empereur ! Que ce soir la France , reconnaissante , inscrive avec orgueil sur l'arc de ses victoires le nom d'une nouvelle et héroïque bataille à côté des noms mémorables d'Ausierlitz , d'Iéna et de la Moskowa ! Vive l'Empereur ! » Voici enfin celui du général Bosquet : « Soldats du deuxième corps et de la réserve! Le 7 juin, vous avez eu l'honneur de porter fièrement les premiers coups droit au cœur de l'armée russe. Le 46 août , vous infligiez , sur la Tchernaïa, la plus honteuse humiliation à ses troupes de secours. Aujourd'hui, c'est le coup de grâce, le coup mortel que vous allez frapper de cette main ferme , si connue de l'ennemi , en lui enlevant sa ligne de défense de Malakoff, pendant que nos camarades de l'armée anglaise et du 1er corps commenceront l'assaut au grand Redan et au bastion Central. C'est un assaut général, armée contre armée; c'est une immense et mémorable victoire dont il s'agit de
couronner les jeunes aigles de la France. En avant donc , enfants ! A nous Malakoff et Sébastopol! et Vive l'Empereur! Au quartier général, le 8 septembre 1855» Le général commandant le deuxième corps : Bosquet* »
Après la réussite de l'assaut, le commandant en chef fit connaître sa satisfaction par un ordre général ainsi conçu : « Soldats! Sébastopol est tombé ; la prise de Malakoff en a déterminé la chute. De sa propre main, l'ennemi a fait sauter ses formidables défenses, a incendié la ville, ses magasins, ses établissements militaires et coulé dans le port le reste de ses vaisseaux. Le boulevard de la puissance russe dans la mer Noire n'existe plus. Ces résultats vous les devez non-seulement à votre brillant courage mais encore à votre indomptable énergie et à votre persévérance pendant un long siège de onze mois. Jamais l'artillerie de terre et de mer, jamais le génie , jamais l'infanterie n'avaient eu à triompher de pareils obstacles ; jamais aussi ces trois armes n'ont déployé plus de valeur, plus de science, plus de résolution. La prise de Sébastopol sera votre éternel honneur. Ce succès immense grandit et dégage notre position en Crimée. Il va permettre de rendre à leurs foyers, à leurs familles les libérables qui sont restés dans nos rangs. Je les remercie, au nom de l'Empereur, du dévouement dont ils n'ont cessé de donner des preuves , et je ferai en sorte que leur retour dans la patrie puisse bientôt s'effectuer. — Soldats ! la journée du 8 septembre , dans laquelle ont flotté ensemble les drapeaux des armées anglaise, piémontaise et française, restera une journée à jamais mémorable. Vous y avez illustré vos aigles d'une gloire nouvelle et impérissable. Soldats! vous avez bien mérité de la France et de l'Empereur. — Au grand quartier général, à la redoute Malakoff, le 9 septembre 1855. Le général en chef : Pélissier. » De son côté, le général Simpson publia la dépêche suivante qu'il avait reçue de lord Panmure , ministre de la guerre en Angleterre : « La reine a reçu avec une profonde émotion l'heureuse nouvelle de la prise de Sébastopol. Pénétrée d'une profonde gratitude envers le Tout-Puissant qui a donné ce triomphe à l'armée alliée, Sa Majesté m'a ordonné de vous exprimer à vous-même, et par votre intermédiaire à l'armée , l'orgueil avec lequel elle contemple ce nouvel exemple d'héroïsme. La reine félicite ses troupes de l'issue triomphante de ce long siège, et les remercie de l'ardeur et du courage avec lesquels elles ont supporté leurs fatigues et de la valeur qui en a amené la fin. La reine déplore profondément que ce succès soit chèrement acheté par les pertes que nous avons éprouvées , et , tandis qu'elle se réjouit de la victoire, Sa Majesté sympathise vivement avec les nobles cœurs qui souffrent pour leur pays. Vous voudrez bien compîî-
ntenter le général Pélissier, au nom de Sa Majesté , du brillant résultat de l'assaut de la tour Malakoff, qui prouve la force irrésistible aussi bien que l'indomptable courage de nos braves alliés. Panmure. »
Use dépêche du général Gortschakoff , en date du 11 septembre au sôir, s'exprime en ces termes : « Nous avons fait sauter une grande partie des fortifications de la partie sud de Sébastopol. Les ennemis commencent à paraître par groupes peu nombreux sur les ruines de la ville. Nous avons transporté dans la partie nord de la place tous les blessés qui étaient restés dans la partie sud lors de l'assaut du 8. Les alliés ont laissé entre nos mains, comme prisonniers, 1 officier supérieur, 17 officiers subalternes et 160 soldats. »
Arrivons maintenant aux correspondances particulières. Voici celles qui ont été publiées par le journal la Presse: « Dans Sébastopol, dimanche 9 septembre. Dans Sébastopol,, entendez -vous bien, dans Sébastopol! après un an moins cinq jours de travaux inouïs, de fatigues, de labeurs indicibles, après un an de luttes acharnées, de sanglants combats de nuit, de glorieuses victoires rudement achetées, après mille actions d'éclat, de courage, d'intrépidité et d'héroïsme! Que vais -je vous raconter? Par où commencerai-je * mon récit ? Qui pourrait, au milieu de cette épouvantable confusion, en face de cette catastrophe inouïe , avec la fièvre , le sang en ébullition , se rappeler exactement ce qu'il a vu , classer les faits et les relier ensemble? Et puis, songez à l'immense étendue de ce champ de bataille, de la Quarantaine au Carénage, près de trois lieues, à la ville brûlant depuis le jeudi et couverte d'un épais nuage de fumée qu'un vent violent chassait et renouvelait, à la ligne de défense cachée sous la fumée de l'artillerie. Personne n'a pu savoir autre chose que ce qu'il a vu, que ce qu'il a fait peut-être. Je suis allé ce matin au quartier général , et je puis vous affirmer que l'entourage du général en chef n'a pu se rendre encore un compte exact de la situation. Je vais donc vous raconter ce que j'ai vu à Malakoff et ce que j'ai entendu raconter sur les autres points d'attaque. Personne n'ignorait, depuis quelques jours, que nous touchions au terme du siège. La lettre de l'Empereur n'a rien appris à l'armée. Depuis le 25 août, les conseils de guerre avaient été très-fréquents. Enfin , le 4 septembre \ a eu lieu le dernier; les amiraux français et anglais y assistaient. Dans ce conseil, toutes les dispositions suprêmes ont été réglées ; le général Péîissier a minutieusement indiqué à chacun des généraux présents la part dans l'attaque et leur a donné les instructions les plus détaillées. Les renseignements que le général possédait sur l'état de la garnison n'ont laissé à aucun des généraux présents le moindre doute sur le succès. II
ne restait plus qu'à fixer le jour de l'attaque. Le lendemain, le feu a commencé. Mais c'est le 7 surtout qu'un bombardement sans précédents a commencé. Le même jour, vers 8 heures, des incendies ont éclaté sur plusieurs points, et ils durent encore. L'un d'eux projetait une lueur éclatante derrière l'un des forts ; évidemment c'était un des vaisseaux qui brûlait; ce feu a duré cinq heures. Le 8, le même cas s'est représenté , mais l'incendie n'a pas duré longtemps. Dès le 7, le vent avait soufflé fortement ; et avait favorisé l'action de notre artillerie , et surtout de nos fusées. Le soir, le vent devint violent, et donna des proportions effrayantes à un nouvel incendie. A neuf heures, une explosion terrible ébranla l'atmosphère; quelque poudrière de l'ennemi avait pris feu. Le 8, lèvent avait un peu faibli. Le matin, vers onze heures , l'ordre d'attaquer fut donné, et tous les corps, déjà préparés la veille, prirent la direction du poste qui leur avait été assigné à chacun. Ce fut un instant d'émotion solennel. On se serrait la main, on s'embrassait, on se transmettait des commissions suprêmes. Ce premier moment accordé aux affections de famille ou de cœur, chacun ne pensa plus qu'au but, au devoir envers le pays , à l'honneur du drapeau. Les troupes se glissèrent par les chemins couverts dans les tranchées , tandis que notre artillerie continuait vigoureusement le feu. Enfin, après une heure d'attente , à midi , le général Pélissier, après s'être assuré de la complète exécution de ses ordres , donne le signal de l'attaque. Aussitôt notre artillerie cesse son feu , et, au même moment, un bruit sourd et un cliquetis d'armes qui s'entre-choquaient dans les étroits sentiers des tranchées, annonça que l'armée s'ébranlait. Le feu des Russes redoubla de violence; eux aussi comprirent que le moment était venu.
g J'étais, je vous l'ai dit, devant Malakoff; je ne parle donc que de Malakofî et un peu du redan du Carénage. Le 2e corps, général Bosquet, était particulièrement chargé de l'attaque de ces ouvrages. Il n'y a pas d'expression humaine pour rendre l'impétuosité de ce premier mouvement. Nos troupes sont arrivées sur la position sans que l'ennemi ait pu se reconnaître, à travers un feu de mitraille épais comme la grêle, sous une pluie de bombes lancées à toute volée des vaisseaux et une fusillade très-intense. C'a été un coup vraiment magique ; grimpés sur des gabions dans un des logements pratiqués à quelque distance, nous ne pouvions en croire nos yeux. C'était cependant la vérité, et, comme pour lever tous les doutes, nous vîmes, quelques instants après, notre glorieux drapeau flotter sur plusieurs points deMalakoff. Un formidable cri de : Vive l' Empereur! salua son apparition. Ce n'était pas tout d'emporter Malakoff, il fallait s'y maintenir; ce but à atteindre a étéîe plus terrible incident,
je crois, de la journée : je laisse les explosions de côté. Le génie se mit à l'œuvre. On se couvrit comme on put, avec des gabions, avec des affûts brisés, par des ouvrages sommaires, tandis que les premiers arrivés tombaient à la baïonnette sur les Russes. L'ennemi présentait une masse très-compacte. On faisait quelques pas, on tuait quelques artilleurs sur leurs pièces ; chaque canon a coûté une lutte acharnée. Puis les Russes revenaient à la charge avec une fermeté non moins admirable que celle de nos soldats. Acculés à un fort qui s'élève derrière le mamelon, les Russes ont combattu en désespérés, sous la protection d'une seconde ligne de batteries qui nous faisaient beaucoup de mal. Plus d'une fois, leurs troupes ont été renouvelées, et chaque fois c'était un nouveau combat ; nos intrépides soldats n'ont pas bronché d'une semelle. Vous dire les péripéties de ce combat serait impossible; les pertes des Russes, les nôtres ont été considérables. Enfin on a pu terminer quelques travaux de défense qui, joints aux monceaux de morts et de blessés, nous ont tant bien que mal couverts contre le feu de l'ennemi. A cinq heures, nous avions un avantage marqué, quoique nos troupes fussent exténuées. A sept heures seulement nous étions absolument maîtres de la position ; les Russes se retiraient en désordre, foudroyés par le feu de leurs propres canons et de quelques pièces amenées sur les lieux. Dès qu'il avait été possible de se couvrir, nos artilleurs avaient dirigé très -habilement le feu sur trois bâtiments, deux vaisseaux et une frégate, qui se trouvaient en vue ; bientôt le feu se déclara à leur bord, et leurs pièces restèrent muettes, tandis que le reste des bâtiments abrités à l'entrée du port ne cessaient pas de nous envoyer des feux courbes. A la gauche de la tour, une explosion épouvantable a eu lieu pendant le combat; le sol a tremblé sous nos pas pendant quelques instants, à une certaine distance de Malakoff. Un peu plus tard, d'un de ces terribles réduits qui ont été si rudes à enlever, sont partis quelques coups de fusil. On s'est avancé prudemment. On n'apercevait qu'une troupe peu nombreuse qu'encourageaient deux officiers; avaient-ils d'autres forces près d'eux? On cherchait à les tourner par une des gorges de l'ouvrage, quand une explosion terrible se fit jour ; officiers et soldats, moins deux, furent mis en pièces. On sut de l'un des deux survivants qu'il n'y avait sur ce point qu'une soixantaine d'hommes et deux officiers déterminés qui s'étaient chargés de faire jouer les mines. Heureusement, une partie seulement a pris feu.
«Au Redan, la position a été emportée aussi avec un élan prodigieux, soit par la rampe escarpée qui. borde le ravin du Carénage, soit par la pente adoucie qui descend au pied de Malakoff. Mais sur ce point rétréci , relativement à Malakoff, on ne pouvait engager
un grand nombre de troupes à la fois. Les batteries de la gauche en arrière de Malakoff , celles de la pointe du Carénage , les bâtiments, les batteries du nord écrasaient nos soldats ; les maintenir dans cette position eût été folie. Après avoir saccagé l'ouvrage , encloué une partie des pièces , il fallut se retirer. D'ailleurs, l'ennemi avait des forces en réserve ; la lutte était absolument disproportionnée.
« Pendant ce temps, Malakoff avait été conquis , et nous y étions assez solidement logés, comme je vous l'ai dit, pour défier tous les efforts de l'ennemi. Bientôt l'artillerie se mit à l'œuvre, et des hauteurs de Malakofî foudroya à gauche le petit Redan , à droite le grand Redan , en arrière les batteries des Casernes et des Docks. La ruine du faubourg de la Karabelnaïa a été complète. Le soir , toutes les troupes russes s'étaient retirées dans le faubourg, dans le quartier qui contient les bassins de radoubage, et déjà on les voyait défiler sur le pont qui traverse le port de l'Artillerie. Le général en chef, qui s'était tenu pendant toute l'affaire sur le sommet du Mamelon-Vert, s'avança le soir et put pénétrer dans la place : une ruine de la Karabelnaïa a servi de quartier général. A notre gauche, les Anglais ont en partie échoué par les mêmes raisons à peu près qui nous ontempêchés de réussir au redan du Carénage. Le grand Redan, qui leur était fixé comme objectif , est un très-puissant ouvrage, d'un développement considérable , et appuyé sur ses deux flancs par deux ravins escarpés. La langue de terre sur laquelle il est établi s'avançait par pentes successive vers les tranchées anglaises; c'est dans ce chemin étroit , balayé par une artillerie formidable , qu'il fallait s'avancer ; les côtés abrupts des deux flancs n'ont cependant pas été négligés , mais ils offraient un désavantage marqué aux assaillants. En avant de l'ouvrage principal , un saillant avait été poussé par l'ennemi. De plus , la gauche de Malakoff balayait le front du grand Redan , tandis que les deux ravins étaient foudroyés dans le sens de leur longueur par les batteries des casernes et autres. Les Anglais ont attaqué les positions avec cet aplomb, ce sang-froid dont ils ont donné tant de preuves depuis le commencement de la guerre. Placés dans les conditions que je viens de vous décrire, ils ont eu à surmonter des obstacles énormes. Malgré ces difficultés , ils ont été en avant. Ils ont abordé la position de front et de flanc tout à la fois. Des feux croisés d'artillerie, très-nourris, qui labouraient cruellement les colonnes des assaillants , n'ont pu suspendre un instant leur marche. Tandis qu'une colonne s'avançait sur la langue , entre les deux ravins , une autre s'engageait dans le ravin entre Malakoff et le Redan et arrivait au pied de Tou~ vrage. A ce moment, des réserves russes très-nombreuses s'enga* gèrent dans la même route et les attaquèrent très-vivement^
Quoique inférieurs en nombre , les Anglais ne voulurent pas reculer et soutinrent énergiquement la lutte; mais l'arrivée de nouvelles réserves ne leur permit pas de la prolonger, et ils furent contraints de regagner leurs tranchées ; les pertes étaient déjà considérables des deux côtés. Cet échec ne fit qu'irriter nos alliés , et une seconde attaque, conduite avec un élan irrésistible, les porta dans le saillant du grand Redan. Ils cherchèrent à s'y maintenir, malgré le feu qui les décimait , mais force leur fut de se retirer. On accomplit des prodiges de valeur.
« Une colonne de 3,000 volontaires sardes a contribué, dit-on, à cette attaque; je suis d'autant moins disposé à vous l'affirmer, qu'avant-hier au soir j'ai vu cette colonne se diriger vers la gauche. On assure ici que nos camarades du 1er corps ont échoué deux fois contre le bastion Central. Toute la soirée, l'armée est restée sous les armes. On craignait un retour de l'ennemi ; il pouvait, à la faveur de la nuit, tenter de réoccuper Malakoff, et profiter de sa parfaite connaissance du terrain pour réparer sa défaite du jour. Rien de plus effrayant que l'aspect de la ville à ce moment. Ce n'était qu'un immense foyer, activé par des coups de vent fréquents, qui consumait tout le centre de la ville. L'église, toujours debout, surgissait seule de cet immense brasier. Nos hardis soldats s'avancèrent sans bruit, de ruine en ruine, et ils arrivèrent ainsi jusque sur les quais, où ils saisirentquelques Russes, qu'on réunit à ceux qui avaient été pris dans Malakoff. Des points culminants qui portent Malakoff, on distinguait à la lunette un mouvement confus sur le quai occidental du port de l'Artillerie. Des soldats armés de torches étaient répandus dans les rues, et on les a vus incendier les maisons qu'avait épargnées le feu de notre artillerie. La nuit venue, on redoubla de vigilance. Chacun croyait l'affaire en bon chemin, mais personne ne s'imaginait qu'elle fût terminée. Aussi l'étonnément fut grand quand on entendit d'épouvantable détonations sur plusieurs points des défenses de la ville et de la rade. Ce n'étaient plus ces explosions de quelque dépôt de poudre ou de munitions que l'incendie atteignait comme cela arrivait à chaque instant depuis la veille. La violence du choc qui stupéfia tout le monde et la direction de l'explosion indiquaient nettement qu'il s'agissait de quelque grand ouvrage. Ces explosions se renouvelèrent plusieurs' fois dans tous les sens, et nous pouvions au jour considérer, non sans étonnement, des monceaux de ruines à la place de plusieurs desf magnifiques ouvrages qui couvraient Sébastopol. L'ennemi a détruit ainsi une grande partie de ses défenses. Des soldats envoyés en éclaireurs affirment que les vaisseaux sont disparus et qu'ils en ont vu couler plusieurs, au point du jour, à l'extrémité N.-E. de La baie
de l'Artillerie. Est-ce exact? Nous ne pouvons tarder à le savoir. On n'annonce rien de la Tchernaïa. J'oubliais de vous dire que, depuis qu'on y voit, nous apercevons les Russes passant par leur grand pont sur la rive droite. Un moment des voitures s'y sont engagées; mais le pont a faibli et s'enfonçait peu à peu. Les voitures ont immédiatement rétrogradé. Je n'ai que quelques minutes pour profiter du départ d'un courrier, et j'achève; aussi bien suis-je debout depuis trente-six heures et voudrais-je reposer, si je le puis; car personne ne ressent ni faim ni sommeil. Tout le monde est nourri par la fièvre. »
« Du camp du Clocheton, 10 septembre. A midi l'attaque devait commencer par Malakoff et le Redan ; à deux heures, et aussitôt que le succès de la première opération serait assuré, les colonnes d'attaque devaient s'élancer dans le bastion Central, et enfin, à quatre heures, ce devait être le tour des bastions du Mât et de la Quarantaine. Le 8, dès neuf heures du matin, les troupes se mettaient sans bruit et en bon ordre dans les tranchées les plus rapprochées de leur point d'attaque. Tous les corps sans exception devaient marcher, du moins au corps du siège, car je ne sais que très-imparfaitement ce qui s'est fait à la droite. De fortes réserves étaient placées un peu en arrière des colonnes désignées pour l'assaut. Toutes les tranchées regorgeaient de monde. Il est à remarquer que, depuis la veille au soir, le feu des Russes s'était considérablement ralenti, etqu'àpeine, de loin en loin, ils répondaient un coup à nos batteries, qui ripostaient aussitôt par une vingtaine. Mon régiment était en réserve, ce qui ne veut pas dire qu'il fût absolument à l'abri des éclaboussures ; bien loin de là. De neuf heures à midi, notre attente fut longue; mais l'espérance, la ferme confiance, la presque certitude du succès, donnaient à nos soldats une animation qui n'avait nul besoin d'être excitée et que l'on ne pouvait craindre de voir refroidir. Et pendant ce temps notre artillerie continuait à tirer avec fureur, celle des Russes à se taire ou fort à peu près.
« A midi précis, une effroyable canonnade, et surtout une fusillade des plus serrées, nous apprirent que l'attaque était commencée contre Malakoff. Les Français s'étaient réservé cette tâche ; les Anglais étaient tout spécialement chargés d'attaquer au même instant le grand Redan. La lutte fut terrible. Nos troupes, lancées avec une intrépidité irrésistible, s'établirent comme d'un seul bond dans tous les ouvrages. Mais la mitraille, et surtout des masses formidables, qui sortirent comme par enchantement de tous les ouvrages attaqués, firent un instant reculer nos braves soldats. Deux fois nos colonnes furent obligées de reculer; deux fois elles reprirent l'offensive avec la même ardeur qu'à leur premier élan. Enfin elles
parvinrent à s'établir dans ces positions, et tous les efforts des Russes pour les en déloger devinrent infructueux. Pour accomplir cet admirable fait d'armes, qui nous a coûté un peu cher, il n'a fallu que trois quarts d'heure. A midi trois quarts, un glorieux drapeau, tout déchiré par la mitraille (celui du 20e léger, je crois), flottait sur le réduit du bastion. La fusillade continuait cependant avec activité, mais l'avantage nousétait désormais incontestablement acquis. Pendant ce temps, les Anglais attaquaient le Redan. Ils y furent reçus par un feu de mitraille et de mousqueterie terrible. Leurs pertes furent dès l'abord très-considérables. Ils s'emparèrent de la position, furent repoussés, revinrent deux ou trois fois à la charge, et, moins heureux que les nôtres, ne purent parvenir à s'y maintenir. Le Redan resta donc au pouvoir des Russes. Des attaques de gauche, nous écoutions, avec plus de confiance que d'anxiété, le fracas de cette bataille. Tout à coup un seul mot vint surexciter l'enthousiasme général et se propagea avec une rapidité électrique : Le drapeau français flotte sur Malakoff! Malakoff est à nous!... A deux heures précises, le signal fut donné à la colonne d'attaque du bastion Central. Comme à Malakoff, l'élan fut irrésistible; en quelques minutes, nos braves soldats eurenttout enlevé. Lamitraille,lafusillade etdes masses russes très-considérables essayèrent en vain de les arrêter : l'ennemi fut bientôt repoussé. Mais peut-être cette retraite n'était-elle qu'une ruse de guerre. Une mine éclate sous nos colonnes; une seconde, une troisième les suivent de près : le désordre se met dans nos rangs, on bat en Retraite. Un second effort est suivi du même résultat. Un troisième est également repoussé. Nos soldats, trois fois décimés, reviennent aux tranchées; les Russes les suivent de près. Mais ces tranchées abritaient des troupes de réserve qui reçoivent l'ennemi par un feu terrible ; il paraît qu'à ce moment ses pertes furent considérables, et que les Russes, ne pouvant y tenir, rentraient également dans leurs positions. Pendant tout le temps de la lutte, la mitraille russe passait incessamment, et par nappes, sur nos tranchées gorgées de monde, notre artillerie cherchait à éteindre le feu des Russes par un feu désespéré; l'acharnement était égal de part et d'autre. Cependant le soir approchait; il ne fallait plus songer à attaquer les bastions du Mât et de la Quarantaine; recommencer l'attaque contre le bastion Central était également une grande imprudence. Malakoff était pris, mais l'insuccès était évident de notre côté. ïl était trop tard pour recommencer. On ne disait plus que ce mot : A demain ! Vers huit heures du soir, les troupes reçurent l'ordre de rentrer à leur'camp. La journée avait été sanglante et surtout extrême- , ment fatigante; si la lutte devait recommencer au jour, il était bon de donner aux hommes un peu de repos. Cependant la fusillade con-
tinuait toujours à MalakofF, et même, à la tombée de la nuit, sa vivacité allait toujours en augmentant. Les Russes tentaient évidemment des efforts désespérés pour le reprendre. Hier matin 9, à 5 heures i/2 environ, je fus réveillé par une explosion épouvantable qui fit tressaillir ma tente et ma couchette, comme un véritable tremblement de terre. Ma première pensée fut que Malakofï et ses héroïques vainqueurs venaient de sauter. J'appelai mon ordonnance pour savoir ce qui se passait. Or, vous pouvez m'en croire, je restai un instant comme fou, idiot, sans parole, quand je l'entendis me raconter en deux mots ce qu'il avait à réapprendre. « Vers deux heures du matin, me dit-il, une grande lueur s'est élevée dans Sébastopol. Une heure après, on eût pu lire son journal dans le camp, à la lueur de l'incendie. Ce que vous venez d'entendre, c'est un bastion que les Russes ont fait sauter. Mais à trois heures, c'était deux fois plus fort, et plusieurs mines ont également sauté.
«Les Russes ont mis le feu partout, ils font tout sauter, et en ce moment la ville est à peu près évacuée et abandonnée par eux. D'un bond, je sors de ma tente; quatre ou cinq explosions successives font tressaillir le sol et monter vers les cieux , au milieu de l'immense rideau de fumée blanche, leurs épaisses colonnes noires chargées de terre, de matériaux et de salpêtre. Jê me dirigeai en courant vers un monticule d'où l'on découvre Sébastopol , sa rade et ses environs. J'y avais été précédé par des centaines, des milliers de soldats et d'officiers. C'étaient partout des explosions de joie frénétiques , des manifestations folles , des réflexions , des commentaires incohérents échangés sans aucune réserve du soldat à l'officier, du fantassin à l'artilleur. — C'était une véritable ivresse ! — Qu'il y avait loin de là aux funèbres impressions de la veille au soir ! Les tranchées étaient donc finies , plus de pertes en détail , pas même la bataille à laquelle on s'attendait ce jour-là. Sur les pentes opposées, du côté du nord, une fourmilière d'hommes se mouvait par masses compactes et se retirait vers les plateaux. La ville ne formait qu'un vaste incendie , et par intervalles assez rapprochés , des explosions terribles enlevaient sous les yeux un bastion, un fort, un magasin, un bâtiment. Yers midi , nombre de soldats se ruèrent sur la ville. Figurez-vous une de nos foires de France où affluent , à un jour donné , toutes les populations des environs. L'accès de la ville était pourtant fort dangereux, à cause des mines. On a trouvé dans Sébastopol des richesses que l'on n'aurait pas osé y soupçonner, après un siège aussi long et aussi rigoureux. 11 y en a eu un peu pour tout le monde. Les officiers sont aussi allés en grand nombre dans la ville, dans l'après-midi , pour voir de près ces fameux ouvrages improvisés en quelques mois par les Russes. 11 paraît que c'est un
chef-d'œuvre , et que si les Russes n'avaient craint de manquer; cet hiver, de ravitaillement et de moyens d'opérer leur retraite, ils étaient en mesure de soutenir la lutte avec avantage et peut-être avec succès; car, dans tous les ouvrages, il y a de véritables casernes souterraines, recouvertes d'un blindage tellement fort que nos plus fortes bombes n'y ont fait absolument aucun mal. »
« Devant Sébastopol , 15. J'ai commis beaucoup d'erreurs involontaires dans ma dernière lettre. Placé à la réserve près d'ïnkermann (brigade de la division d'Aurelles de Paiadines), j'ai vu mal, et j'ai dû m'en rapporter aux rapports confus du premier moment. Aujourd'hui , après une journée passée à l'état-major des deux corps, je puis vous renseigner plus exactement. Voici , à en juger par ce qui s'est passé , quel était le plan : Attaquer simultanément Malakoff et le petit redan du Carénage , puis le grand Redan (par les Anglais ) et le bastion Central , dès que le drapeau français flotterait sur Malakoff. Le bastion Central enlevé , on devait tourner le bastion du Mât par la gorge en même temps qu'on l'aurait attaqué de front. La seule attaque qui ait réussi est celle contre Malakoff. A ' midi précis , des fusées parties du camp des Anglais donnèrent le signal de l'attaque. Une partie du 2e corps s'ébranla aussitôt. La 4re division, Mac-Manon, franchit en un clin d'œil les 30 mètres qui la séparaient du fossé. Revenus d'un premier mouvement de surprise , les Russes ouvrent un feu terrible de mitraille sur le front de l'ouvrage. C'est précisément par le front que la position est attaquée. Malakoff est un ouvrage dont le front est étroit et garni tout au plus de 10 pièces de canon ; puis de la base d'une sorte de triangle s'élargissent de vastes parcs crénélés, garnis d'une forte artillerie, qui balaie les abords du grand Redan , à droite , et du petit Redan , à gauche. Maintenant que nous possédons la position, il nous est facile de nous assurer que Malakoff, travail colossal, n'était pas capable de se défendre soi-même. Malakoff n'existait que pour couvrir les travaux voisins, en vivant un peu sur son crédit. Les deux faces étaient singulièrement construites à leur couronnement ; les créneaux étaient formés par d'énormes pièces de bois de vaisseaux de 70 à 80 centimètres d'équarrissage, à angles droits ; leur position de profil , par rapport à nos feux , leur avait permis de rester intacts , sauf le premier de chaque file.- Ces créneaux jouent un rôle curieux dans l'assaut.
« La brigade Vinoy, composée des 20e et 27e de ligne, et la lre brigade de la même division (1er bataillon de chasseurs à pied, 1er de zouaves et 7e de ligne) s'élancèrent résolument .dans le fossé, destinées à agir sur les deux flancs. 11 se trouva que le fossé, que l'on croyait très-profond, ne l'était pas dans toute son étendue ; sur plu-
sieurs points les Russes avaient trouvé le roc et n'avaient pu travailler assez librement pour le faire sauter; ces rocs représentaient des pointes, des aspérités que nos braves soldats utilisèrent bientôt, et ils arrivèrent ainsi, presque sans échelles, au niveau des embrasures. Là, à force d'adresse, ils parvinrent à se glisser, les uns en saisissant les baïonnettes qu'on leur opposait, les autres saisissant la gueule du canon même. Expliquer comment cela se fit, ce n'est pas facile, et l'un de ces héros m'affirmait, hier, qu'il ne se rappelait guère par où il était entré. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont pris le taureau par les cornes: c'est par le front qu'ils ont pénétré dans Malakoff. Les Russes ne s'attendaient pas à cette attaque furieuse ; leurs officiers Font avoué depuis. Les soldats venaient de prendre leur repas; les gamelles, le pain, les cuillers de bois couvraient le sol. Les artilleurs du front furent culbutés du premier abord, et ne tinrent pas; ils reculèrent sur le centre de l'ouvrage, et disparurent derrière les traverses. Sur les flancs, au contraire, les canonniers essayèrent de lutter, opposèrent une vigoureuse résistance, et se firent bravement tuer à leurs pièces. Le lendemain, je les ai vus tombés à leur poste, trois servants à droite, trois servants à gauche, tués à la baïonnette. Ce premier pas fait, nos soldats se trouvèrent en face de traverses en terre assez élevées, s'emboîtant et , ne permettant de s'avancer que pas à pas en suivant un méandre sous le feu de l'ennemi. Cette voie parut trop longue et trop dangereuse à nos soldats. Avec cet instinct merveilleux qui les caractérise, ils eurent bientôt trouvé un chemin auquel les Russes n'avaient pas songé. Au lieu d'attaquer ces défenses compliquées, ils les tournèrent en courant sur les créneaux, en bondissant comme des chevreuils d'une dent sur l'autre, au risque de se précipiter d'une hauteur effrayante. Ils arrivèrent ainsi, à la grande stupéfaction des Russes, au centre de la position, et tombèrent sur eux à la baïonnette. Le coup réussit à merveille. Les Russes ne purent tenir contre cette avalanche, et,, malgré les efforts des officiers, ils furent culbutés et chassés par la gorge de la redoute. Ce succès éclatant avait été obtenu presque sans pertes. Le génie, qui avait pénétré dans la position, renversait les traverses et établissait à la hâte des abris et des défenses pour résister au retour probable des Russes. Cependant une vive fusillade partait des traverses, à l'endroit où se trouvaient les restes de maçonnerie de la tour. Une centaine de Russes et deux officiers solidement couverts faisaient un feu de mousqueterie très-vif; on les aborde, ils tiennent à merveille. On leur crie que Malakoff est pris : « Pas encore ! » répond un officier. Devant cet acte de courage, nos soldats hésitent; ils ne veulent pas écraser cette poignée d'hommes, ils les engagent à se rendre] les Russes répondent à coups de fusih
Nos officiers recommandent à nos soldats de les laisser épuiser leurs munitions, et en effet, au bout de trois heures, ils avaient à peu près usé leurs cartouches. On recommence les sommations; nos officiers leur jurent que toute défense est inutile ; une balle frappe en réponse un des assaillants. On veut cependant sauver ces hommes; pour les forcer d'évacuer ce fortin qu'ils se sont construit, on y jette des fascines enflammées; ils se rendent enfin. Deux officiers russes et 100 hommes environ déposent leurs armes; nos officiers tendirent spontanément la main à leurs collègues. L'un de ces deux officiers parle français; il est légèrement blessé. Ils avaient espéré, en prolongeant leur résistance, donner le temps aux réserves russes d'avancer.
« En chassant les Russes, nos soldats, ceux du 20e, je crois, avaient planté le drapeau français sur Malakoff au milieu d'une immense acclamation. Notre glorieux drapeau flottait sur une butte élevée; c'était la principale poudrière. Déjà creusée à plusieurs mètres sous terre, elle avait été recouverte d'un blindage trèssolide et de 3 mètres au moins d'un terrain tassé et gazonné. En y pénétrant, on trouva des fils électriques qui, probablement, se rendaient à quelque batterie éloignée et devaient faire sauter Malakoff; on s'empressa de les couper. On a trouvé de ces fils dans beaucoup d'endroits, et on les a détruits. Les officiers russes assurent qu'ils n'étaient pas dangereux, et qu'il leur aurait fallu quarante-huit heures pour terminer ces préparatifs de destruction.
« A trois heures, le général Mac-Mahon transmettait au général Pélissier, qui se trouvait au Mamelon-Vert, à 500 mètres de Malakoff, derrière un abri de sacs à terre, un billet ainsi conçu : « Je suis dans Malakoff, et je « suis sûr de m'y maintenir. » ïl venait, en effet, de briser la dernière résistance des Russes. A peine chassés de la redoute par la gorge qui conduit à de vastes casernes auxquelles Malakoff est adossé, et que nous avons prises longtemps pour un fort, les Russes s'étaient reformés, avaient fait avancer des réserves et s'étaient précipités sur les remparts avec une fureur qui ne leur était pas habituelle. Nos soldats les refoulèrent une seconde fois au dehors. Les Russes n'étaient pas encore abattus ; ils firent une autre tentative désespérée ; leurs efforts prodigieux se brisèrent contre la froide intrépidité de nos soldats. Jamais, au dire des acteurs de cette lutte terrible dans laquelle se jouait le sort de Sébastopol, jamais les Russes n'ont déployé plus de bravoure, d'élan et d'audace. Cette fois, ils ne se retirèrent qu'écrasés, laissant un monceau de morts et de blessés à la gorge de la redoute. C'est après cette double attaque que le général Mac-Mahon avait écrit au général Pélissier. On s'attendait à de nouvelles tentatives et à voir paraître
ces énormes réserves que les Russes ont toujours sous main; il n'en fut rien. Des officiers russes affirment que nous n'avons pas eu plus de 8,000 hommes devant nous à Malakoff. Un mouvement de la brigade sarde, qui, le matin, avait été dirigée de la droite sur la gauche, et le mouvement de deux régiments français, avaient fait croire à l'ennemi que l'attaque la plus sérieuse aurait lieu vers le bastion delà Quarantaine, et la plus grande partie des troupes avaii été dirigée sur ce point. Est-ce exact? Outre les i 00 prisonniers dont je parlais tout à l'heure, on a trouvé plus de 500 hommes terrifiés dans les réduits souterrains de la redoute : au total, 6-22 prisonniers, dont 30 officiers. Les Russes comprirent que tout était perdu. À trois heures, le général de Martimprey , chef d'état-major général, qui se trouvait auprès du général Pélissier avec les généraux Thiry, Niel, le colonel Frossard, le colonel Jarras , M. Blanchot , intendant général, et qui suivait avec sa lunette les mouvements de la rade, s'écria que les Russes évacuaient et qu'ils passaient le pont en foule. La lunette du chef d'état-major valait-elle mieux que les autres ? Mais ses voisins ne voulurent , n'osèrent pas y croire. Quelques coups de canon étaient tirés par les batteries de la seconde ligne , et semblaient démentir la vue du général ; mais ces" coups de canon n'avaient d'autre but que de cacher le mouvement des Russes, et véritablement c'était un mouvement de retraite. Le général de Martimprey avait vu juste. À trois heures, l'évacuation avait commencé. A droite de Malakoff, vue de nos tranchées, s'étend une courtine qui relie la tour du petit redan du Carénage. L'attaque du petit Piedan était confiée à la 4e division du 2e corps, général Dulac, commandant les brigades Saint -Pol (17e bataillon de chasseurs à pied, 57e et 8oe de ligne) et la brigade Brisson (10e et 61e de ligne); celle delà courtine, coupée par une potence, au général Bourbaki, qui avait sous ses ordres, si je ne fais confusion, la 2e brigade, 2e division du corps de réserve, 15e et 96e de ligne, plus des zouaves. Plus la brigade Pontevès, division Mellinot , de la garde, composée des chasseurs et du 2e grenadiers de la garde. Les voltigeurs de la garde de Pandémie brigade Ulrie obéissaient au général Marolles.
« C'est là que le combat a été le plus acharné et qu e nous avons fait es trois quarts de nos pertes en généraux et soldats. Et cependant le Délit Redan n'avait plus sa protection naturelle de Malakoff ; mais il lui restait les batteries Noires, la batterie de la Pointe du Carénage et surtout une batterie placée au centre de la Courtine, et qui a fait d'affreux ravages dans les rangs de nos soldats. Devant le petit Redan comme devant Malakoff, nos soldats s'élancèrent avec impétuosité sur les ouvrages. Le feu qui les reçut , dirigé de quatre points à la
fois, était effrayant; la mitraille labourait les rangs, sans cependant arrêter la marche des colonnes. Arrivés au pied de l'ouvrage, ils se trouvèrent en face d'un talus à pic, qu'on ne put franchir sur le front que par de longues échelles, tandis que d'autres profitaient d'une déclivité du terrain pour s'élancer à gauche sur le chemin du Redan. De ce côté, le bastion de la Courtine foudroyait les assaillants. Le général Marolles était au premier rang de ses grenadiers, et tomba dans leurs rangs; on ne l'a retrouvé que le soir sous un monceau de cadavres. Le 15e de ligne, d<Jnt les soldats en partie voyaient pour la première fois le feu, a marché avec un aplomb de vieux troupiers. Tous les régiments ont lutté d'ardeur et d'héroïsme; 01? a pénétré enfin dans le petit Redan. Là a commencé un combat acharné de mousqueterie; les Russes, logés dans des sortes d'abris préparés, dominés par une batterie qui tirait par-dessus leurs têtes, recevaient à bout portant nos pauvres soldats. En même temps, une pluie de bombes et d'obus tombait au milieu des rangs. 11 fallut se retirer, l'ennemi reprit l'offensive, et on quitta le petit Redan. A la Courtine, le général Bourbaki n'avait pas été plus heureux. Il était blessé d'une contusion reçue par une balle en pleine poitrine et crachait le sang; au Redan, le général Pontevès et le général Bisson étaient blessés. Nos soldats étaient furieux; une seconde attaque est résolue. Les chefs irrités montrent le Redan à leurs troupes, et tous s'élancent de nouveau comme un torrent. Quelques-uns ne s'avancent qu'en se couvrant de gabions, de fascines; les boulets les emportent. Dans ce retour offensif, le général Saint- Pol tombe frappé d'une balle au cœur. Presqu'au même instant, le général Pontevès, déjà frappé d'un biscaïen qui lui a fracassé l'épaule, reçoit une balle qui lui brise la colonne vertébrale. Les généraux Bisson et Coustou tombent, et le général Bosquet lui-même, placé dans la 6e parallèle, à 200 mètres de la courtine, à l'épaule brisée par un biscaïen. N'est-ce pas ici encore que le générai Mellinet est frappé d'un éclai de pierre qui le blesse grièvement à la face? A la vue de tous ces généraux blessés ou tués, de tous ces officiers qui jonchent le terrain, les soldats deviennent fous de rage et rentrent dans le Redan. Mais cet acte d'héroïsme fut encore inutile; il fut impossible de se maintenir dans l'ouvrage. Le général Pélissier avait cherché à alléger la position des troupes engagées en attaquant la batterie de latlourtine. Deux batteries à cheval, commandant Souty, vinrent audacieusement s'établir sur le versant de la croupe qui porte la Courtine et contre-battirent immédiatement la batterie. En moins d'un quart d'heure les deux batteries étaient hachées ; les canonmers ont fait preuve d'un sang-froid et d'un courage à toute épreuve; il était humainement impossible de faire plus dans la
position qu'ils occupaient. Le commandant, arrivé quatre jours avant en Crimée, est amputé; AO chevaux, une quinzaine d'hommes étaient tués ou blessés, les affûts broyés. Le général Dulac, chargé, depuis la blessure du général Bosquet, du commandement du corps, donne enfin le signal de rentrer dans la tranchée, et on laisse le champ de bataille couvert de morts. Les troupes, de ce côté, ont beaucoup souffert. Le 85e, par excemple, a eu son colonel, M. Javel, tué, le lieutenant-colonel, les chefs de bataillon, plus ou moins blessés. Un capitaine a ramené le régiment. Le 17e bataillon de chasseurs à pied a fait des prodiges. Son commandant, M. de Férussac, malade, s'est fait porter à la tranchée, et, guéri par la fièvre, n'a pas quitté un seul moment la tête de son bataillon. Ces troupes avaient un certain nombre de recrues, ce qui explique le grand nombre de sous-officiers restés sur le terrain. »
« La garde de Napoléon III, écrit un correspondant du Moniteur de r armée, a couché cette nuit à Malakoff , comme jadis la garde de Napoléon Ier avait couché au Kremlin, la première nuit de l'occupation de Moscou. La nouvelle garde impériale a été magnifique de sang-froid , de discipline et d'élan ; elle s'est montrée la digne émule de son aînée. Quels officiers ! quels soldats ! Elle avait au feu 5,700 combattants ; elle compte environ 500 tués et 2,000 blessés. Aussi, à la fin de la journée, tous les régiments de la ligne la saluaient-ils du cri de « Bravo la garde l » Une autre correspondance ajoute : « Dans la matinée du jour où devait se livrer l'assaut , nos soldats avaient reçu un demi-litre de vin , mais coupé par un autre demi-litre d'eau dans leur petit bidon, en les priant de le ménager, qu'il y en aurait peut-être pour trente-six heures. Ils emportaient également pour trois repas de viande coite et de biscuit, puis 80 cartouches. Avec cela et leur fusil, ils étaient alertes et dispos. Nous sommes dans JVlalakoff. Je vous écris sur du papier russe que j'ai trouvé à Sébastopol. Vous tâcherez de déchiffrer cette tête de lettre. C'est du russe pur. Nous avons exploré toutes les positions russes. MM. les officiers avaient un comfort dont nous ne nous doutions pas : d'abord des abris à l'épreuve de la bombe, puis une recherche d'ameublement toute parisienne. Au bout d'une heure, notre tranchée avait plutôt l'air d'un bazar que d'une position militaire. Des sapeurs se prélassaient dans les fauteuils ou se miraient dans les glaces. On dansait. ^ous savez la gaieté ingénieuse du soldat français en ces moments-là. Tout ce brave monde-là avait oublié un an de fatigue, les privations de toute espèce, les blessures, les amputations, les misères de la guerre. Je vous écris sur un très-joli petit tabouret à piano, tapissé à la main. Au nombre des régiments qui se sont signalés dans l'attaque de Ma-
lakoff, on a remarqué le 15e de ligne, composé en grande partie de soldats qui voyaient le feu pour la première fois : ils ont marché avec l'aplomb des plus vieux troupiers. »
Une dépêche du contre-amiral Edmond Lyons, adressée en date du 15 septembre au secrétaire de l'amirauté anglaise était ainsi conçue : « Les lords commissaires de l'amirauté auront été déjà informés, par mes lettres de Kertch, de juin dernier, et mes récents messages télégraphiques, que les Russes ont annihilé leur flotte dans cette partie du monde, laissant les alliés maîtres de la mer d'Azof, aussi bien que delà mer Noire; qu'ils avaient fait sauter, en les abandonnant, leurs derniers forts de la côte deCircassie, et qu'après une vaillante défense dans un siège incomparable, ils avaient été battus et obligés d'évacuer le côté sud du port de Sébastopol, sur lequel sont situés les arsenaux maritimes et militaires, les édifices publics et la ville. J'ai maintenant à vous prier d'apprendre à Leurs Seigneuries que l'ennemi n'a pas réussi dans ses efforts de détruire tous les forts du côté du sud. Le fort Paul , il est vrai , est littéralement réduit en poussière, et le fort Alexandre est fort endommagé ; mais le fort de la Quarantaine n'a pas considérablement souffert de l'explosion de la poudrière; la face qui regarde la mer est restée intacte, et la plupart des canons sont propres au service; quelquesuns seulement ont été encloués. Quant au fort de Saint-Nicolas, les Russes n'ont pu compléter leurs préparatifs pour le faire sauter, et, bien que les flammes aient fait beaucoup de ravages à Tintérieur, les ouvrages en pierre ne paraissent pas avoir souffert, et les ouvrages en terre du côté de la mer sont dans un état parfait. Les cinq docks et les bassins sont magnifiques, et ils se trouvent, avec la machine à vapeur qui les alimente, dans une situation excellente, et les ressources de toutes sortes qui restent encore après l'énorme consommation du siège montrent clairement l'importance que les Russes attachaient à avoir un dépôt considérable au seuil du Bosphore. Les profondeurs du port, qui est magnifique, sont maintenant encombrées de plus de 50 navires coulés, parmi lesquels 18 vaisseaux de ligne , plusieurs frégates et vapeurs dont l'attitude menaçante, il y a peu de temps encore, a matériellement contribué à la guerre dans laquelle nous nous sommes engagés. »
Voici maintenant le récit de M. A. Launoy, correspondant du Moniteur : .a La prise si prompte de Malakoff et notre établissement: au centre de l'ouvrage avaient produit, malgré la lutte terrible qui se prolongeait dans d'autres points, une heureuse et profonde impression sur l'armée entière. A chaque instant on voyait passer des soldats atteints de blessures graves, mais qui ne les empêchaient pas de se tenir debout , d'aller seuls, malgré la distance, en marchant
jusqu'à l'ambulance, pour s'y faire panser; et lorsqu'on leur offrait; de.leur venir en aide, « Non , répondaient-ils , nous aimons mieux laisser les camarades se battre que nous porter. » Un de ces braves soldats, en passant devant nous à la redoute, demanda s'il nous serait possible de lui donner quelque chose à boire. On s'empressa autour de lui et on fut heureux d'avoir à lui offrir une gourde remplie de bonne eau-de -vie. «Messieurs, dit-il aux officiers qui l'entouraient, il faut que vous ayez la complaisance de me faire boire, car, voyezvous, j'ai le bras gauche cassé par un éclats d'obus; l'os ne tient presque plus et je suis obligé de le soutenir avec la main droite, » ei, en effet, il maintenait avec sa main droite son bras gauche sang}ant et mutilé. Lorsqu'il eut fini de boire, on chercha, par de bonnes paroles, à le rassurer sur son état «Oh! répondit-il, je connais mon affaire : un bras de moins; c'est égal, nous avons la vic< toire. » Puis il remercia et continua son chemin sans vouloir être accompagné. Nous avons vu revenir vers sa tente, donnant le bras à un soldat, le général Bourbaki^ blessé d'une balle à la poitrine. Plus tard, nous avons vu le général de La Motterouge, blessé à la tête par la terrible explosion de la courtine qui relie Maiakoff au petit Redan, arriver à la redoute Lancastre le visage ensanglanté , accompagné d'un colonel et d'un capitaine de la garde impériale, également blessés. Ils étaient à pied, et, malgré leurs souffrances, ils n'avaient pas voulu se faire porter. Nous avons visité les deux ambulances de tranchée de la droite , celle de Karabelnaïa et celle du Carénage. Il est impossible d'être témoin de plus d'abnégation, de courage, de résignation. Pas une plainte ne sortait de la bouche des blessés, qui surmontaient leurs souffrances avec une énergie admirable. Les seuls mots qu'ils prononçaient étaient des paroles de remercîment et de reconnaissance pour les médecins et les ctn> rargiens de l'armée qui leur prodiguaient leurs soins avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge, il s'est passé au Carénage un fait digne d'être mentionné : l'ambulance est située dans la partie la plus profonde et la plus abrupte du ravin de ce nom ; d'énormes rochers l'entourent et la dominent; dans leurs cavités, on aménagé des habitations pour les chirurgiens et les officiers attachés à l'ambulance , au colonel de tranchée et aux postes sédentaires d'observation; des sentiers escarpés qui conduisent à ces habitations se ramifient à un chemin plus large dont la direction très-accentuée va du plateau supérieur qui domine le ravin jusque dans ses dernières profondeurs. Ce chemin était très-fréquenté, et on voyait beaucoup de soldais blessés descendre lentement sa pente rapide, portant ceux de leurs camarades blessés quittant plus grièvement atteints qu'eux, ne pouvaient marcher. Lorsque, dans la nuit, la
première détonation se fit entendre et retentit à travers les échos du ravin comme le bruit de la foudre , tous les blessés s'arrêtèrent en passant sur le sommet du plateau pour contempler la vue de Sébastopol en feu. Ils y restèrent jusqu'au jour, oubliant leurs souffrances : au milieu du groupe se trouvait un sergent d'infanterie que deux soldats portaient sur un brancard en toile. Il était mortellement frappé et il connaissait sa position. De prompts secours peut-être auraient pu prolonger sa vie de deux ou trois jours. Il donna aux soldats qui le portaient Tordre de s'arrêter, leur dit qu'il n'irait pas plus loin et qu'il voulait mourir en cet endroit; puis il se fit mettre sur son séant, le haut du corps appuyé contre une grosse pierre, la figure dirigée contre la ville en flammes. Il contempla ce spectacle avec joie, et bientôt, sentant la vie s'en aller, il rassembla ses forces, ôta son képi, leva en l'air son bras défaillant et s'écria : «Adieu, mes amis; Sebastopol est à nous! Vive la France/ et vive l'Empereur f » Quelques minutes après, il rendit le dernier soupir!
« Nos soldats ont montré dans cette journée autant d'humanité que de courage, et on les a vus secourir les blessés ennemis avec beaucoup d'empressement et de zèle. On voyait sans cesse passer des cacolets sur lesquels étaient, d'un côté, un soldat français, et de l'autre un soldat russe, objet des mêmes soins.
« Nousavonsété témoin d'un fait qui montre le bon cœur autant que le bon sens de nos troupes. Le matin de l'incendie, un zouave passait, se dirigeant vers l'ambulance. Il avait un coup de feu à la jambe gauche et ii marchait appuyé sur un fusil. Il accompagnait deux Russes plus grièvement blessés que lui, et il s'occupait (feux avec une grande sollicitude. Tantôt il s'arrêtait pour arranger un petit pansement provisoire qu'il leur avait fait, tantôt il commandait halte et leur donnait à boire dans une gourde qu'il avait sur lui. Il accompagnait tout cela de bonnes paroles, dont les soldats russes ne comprenaient pas le sens littéral, mais dont, au son de sa voix, ils appréciaient la portée bienveillante. Lorsque nous passâmes, il faisait boire le plus jeune des deux Russes, qui paraissait aussi le plus souffrant, et il lui dit, en lui; soutenant le bras,, cette phrase militaire que nous avons retenue et qui montre tant de bon sens : « Rois, bois, mon vieux. Ce n'est pas de votre faute, à vous/ ce qui est arrivé. Vous avez fait votre devoir de soldats. Vous êtes de braves gens comme nous! » Voilà nos soldats : terribles pendant le combat, bons et humains après la victoire. Le général en chef, qui connaît l'armée française et qui sait que les combats de nuit ne sont pas favorables aux troupes d'élite, avait décidé avec raison que l'attaque aurait lieu en plein jour, à la face de Dieu et du soleil, parce que nos soldats pourraient voir leur ennemi et
combattre poitrine contre poitrine. Ils se sont élancés avec une bravoure surnaturelle, sous la conduite de leurs officiers, qui marchaient en avant pleins de courage et d'ardeur. Le lendemain, à la naissance du jour, lorsqu'on parcourait le champ de bataille, à la courtine, au petit Redan , au saillant et au fossé de Malakoff, aux batteries Noires, partout aux endroits les plus avancés, les plus dangereux, les plus difficiles, on trouvait le corps d'un officier qui précédait le corps de ses soldats, morts comme lui glorieusement en suivant ses traces et groupés à ses côtés. Il est impossible de rendre l'expression énergique et sereine de tous ces nobles hommes ; leur main pressait encore avec énergie l'arme précieuse et amie qui était la compagne fidèle de leurs rudes et laborieux travaux y leur visage respirait l'épanouissement de la victoire.
« Le 9 septembre au matin, malgré l'incendie, nos soldats se sont répandus dans la ville. A l'inspection des maisons, principalement de celles habitées par les officiers généraux et les officiers supérieurs de l'armée et de la marine russe dans lesquelles, on trouvait des armes précieuses, de riches uniformes et des papiers qu'on n'avait pas eu le temps de brûler, il était facile de voir que l'évacuation de Sébastopol avait été aussi prompte qu'inopinée, et que l'ennemi avait ignoré le jour et l'heure de notre attaque. Aujourd'hui, le feu a entièrement cessé. Il a dévoré principalement les forts, les casernes et les établissements publics. Beaucoup de maisons restent debout et pourront un jour servir, si on le juge convenable. La ville de Sébastopol est construite sur une colline assez élevée, entre la baie de l'Artillerie et celle du Port. Elle a environ un kilomètre de longueur et renferme dans sa partie haute quelques belles habitations situées le long d'un grand boulevard planté d'arbres. La partie basse de la ville est sillonnée par de petits ravins et habitée par la population militaire. Toutes les familles aisées résident dans ia ville haute. La population maritime se tient au faubourg de Karabeinaïa.
« Sébastopol renferme quelques monuments dignes d'intérêt , de beaux hôtels, au nombre desquels se trouve la maison Verte, qu'habite le général Bazaine, nommé gouverneur; des églises, des hôpitaux* une bibliothèque, un théâtre assez beau à l'extérieur et dont à l'intérieur les dimensions sont à peu près celles du théâtre du Palais-Royal de Paris; néanmoins la ville, quoique assez étendue , n'est ni belle ni agréable, et toute son importance vient de son magnifique port, de son arsenal et de ses établissements militaires et maritimes , qui peuvent prendre rang parmi ce qu'il y a de plus beau au monde dans ce genre. Depuis le 11, les Russes, qui avaient déjà coulé leurs vaisseaux, ont également coulé les huit derniers
navires de guerre à vapeur qui leur restaient , et parmi lesquels se trouvaient le Wladimir, très-belle frégate, excellente comme marche et comme artillerie , et YEtoile-du-Nord, charmante corvette qui, en 1831, avait amené d'Odessa à Sébastopol l'empereur Nicolas et ses fils, lors du dernier voyage que ce prince fit en Crimée. Le pont qui reliait le sud de la grande rade avec le nord a complètement disparu, et il ne reste plus de la passerelle établie sur le port ou la baie des Vaisseaux que des tronçons épars. Néanmoins, dans leur précipitation , les Russes n'ont pas pu détruire tout leur matériel de guerre et tout leur matériel maritime , et il est resté en la possession de l'armée alliée un grand nombre de canons ~ de projectiles et d'objets utiles à la flotte. Les alliés, depuis qu'ils sont dans la ville, s'occupent d'y mettre de l'ordre. Leur premier soin a été d'arracher aux décombres des forts les blessés russes qui ont péri dans les explosions, de leur donner la sépulture, et de prendre toutesles mesures nécessaires d'assainissement. Depuis quatre jours la ville a entièrement changé d'aspect. 11 a été trouvé dans une église un document en apparence peu important et qui mérite d'être mentionné comme étude de mœurs. On sait que le plus hau^ personnage religieux d'Odessa t Innocent , évêque de Kerson et de Tauride, après avoir reçu le mot d'ordre du gouvernement russe; fait, depuis la guerre, des mandements et des prédications continuelles dans le but d'enflammer le zèle et surtout le fanatisme des populations. Ses écrits et ses discours sont tellement exagérés, qu'ils seraient odieux , s'ils n'étaient ridicules. Cependant il s'est fait ainsi un nom dans la Russie méridionale, et son exemple a été suivi par les généraux russes, qui, dans leurs proclamations, ont tenté de faire un appel suprême au fanatisme de leurs soldats. Dans un des derniers mandements adressés à la garnison de Sébastopol , l'évêque Innocent , au milieu de détails d'une prolixité insupportable , met des phrases comme celle-ci : « Combattez pour le soutien des autels et de la foi orthodoxe contre deux nations alliées aux infidèles, qui veulent renverser vos temples , faire périr vos prêtres , et persécuter de la manière la plus cruelle tous ceux qui pratiquent notre religion sainte et respectée ! » Le gouvernement de Saint-Pétersbourg peut laisser débiter à ses soldats de pareilles stu-= pidités- à en juger par la tenue des prisonniers et des blessés russes,; ces malheureux, sur ce point, ne paraissent pas sa dupe, et l'Europe entière , qui sait que la France et l'Angleterre ne font pas une guerre de religion, mais une guerre de civilisation, prend en pitié l'emploi de semblables moyens. L'influence de l'équinoxe , qui se fait sentir de bonne heure dans la mer Noir, a complètement cessé- Depuis deux jours le temps est magnifique, la température
douce et modérée, et la situation sanitaire de l'armée et de la flotte est très-bonne. »
Nous empruntons à une autre narration les détails suivants: « Aussitôt que la nuit eut couvert le champ de bataille, lés généraux envoyèrent un sergent mineur accompagné de trois hommes, en reconnaissance vers le Redan. Ce courageux sous-officier s'avança jusqu'aux chevaux de frise sans qu'on eût tiré sur lui ; il s'approcha encore, écouta pendant quelques instants et n'entendit qu'un bruit de pas qui s'éloignaient du Redan; pas le moindre mouvement dans les batteries, pas le moindre indice de défenseurs. Il monta le long d'une échelle abandonnée, enjamba le parapet et s'avança au milieu d'un profond silence; quelques hommes seulement, quelques retardaires sans doute, quittaient le fort à mesure qu'il s'y engageait. Les Russes évacuaient leurs ouvrages. Le sergent revint au camp pour annoncer cette nouvelle. Les Anglais s'avancèrent alors et occupèrent le grand Redan. Un sapeur mineur qui explorait les batteries rencontra, chemin faisant, un câble assez fort qu'il coupa d'un coup de hache, après avoir donné l'éveil aux officiers sur cet engin inusité. On accourut, et, vérification faite, on constata que ce câble n'était autre chose qu'un large fil métallique couvert d'une couche épaisse de gutta-percha. Ce fil aboutissait à une poudrière énorme pratiquée sous le Redan et dont la découverte seule fit pâlir les plus hardis lorsqu'ils songèrent à l'effroyable explosion à laquelle ils venaient d'échapper. Le fil se prolongeait de l'autre côté à travers la ville, jusqu'à la mer, où il plongeait pour aller rejoindre l'autre rive d'où devait partir l'étincelle électrique destinée à embraser le volcan. Il n'était pas trop tôt! Les derniers oldats n'avaient pas encore évacué la ville que les forts sautèrent les uns après les autres, semant les tranchées de leurs débris; le Carénage, le bastion du Mât, le bastion Central, les arsenaux, les forts de la baie, les docks, les principaux édifices s'écroulaient sous l'action combinée des bombes, de l'incendie et des mines. Seuls, le Redan et Malakoff restaient debout, le Redan sauvé par le sapeur mineur, Malakoff sauvé par une bombe qui , conduite par la Providence, avait coupé en deux le principal fil électrique. Sébastopol était la proie des flammes !... Jamais spectacle de désolation ne fut plus imposant. Casernes, édifices, maisons privées, s'embrasaient tour à tour comme pour entretenir la fournaise. Deux grandes brèches avaient été pratiquées dans l'enceinte ménagée par les explosions mêmes de l'ennemi; l'une entre Malakoff et le grand Redan, l'autre au bastion Central. Français, Anglais et Piémontais firent alors irruption dans la ville au milieu des flammes. Le jour qui se levait trouva le général Pélissier et son état-major dans le fau-
bourg de Karabelnaïa. Sébastopol était à nous. La retraite déçusses avait été effectuée avec une telle rapidité que les Anglais trouvèrent au delà du grand Redan, au-dessous des derniers travaux, une petite chapelle dans laquelle les lumières brûlaient encore devant les images des saints. Le Redan occupait àdui seul l'emplacement d'un petit village ; le développement donné aux travaux de défense était des plus -vastes; le sol, qui n'avait pu être atteint que par des projectiles à direction courbe, était labouré comme si <m y avait passé la charrue. Sous le Redan même était sis le logement d'un officier général qu'on suppose être celui de l'amirai Pamphiloff; on y trouva en effet des boussoles et des instruments de marine d'une exécution irréprochable. A quelque distance plus bas, s'élevaient la caserne d'artillerie dont les murs seuls étaient debout, et l'ambulance des défenses de droite, remplie de blessés russes abandonnés; plus loin les docks et les arsenaux, également dévorés par l'incendie ou déchirés par les explosions. La flotte russe tout entière était coulée à fond dans le port même d'où l'ennemi Savait pu la dégager; quant au pont qui avait servi à l'évacuation, il n'en était plus question ; ceux-là seuls qui l'avaient vu pouvaient affirmer son existence de courte durée. Les pompiers français étaient accourus sur le théâtre de l'incendie pour en arrêter les développements. Ils s'attachèrent avant tout aux casernes et aux grands édifices dont on pouvait avoir besoin pour y établir des ambulances ou y loger des troupes. Leurs efforts ne furent pas sans résultats ; ils parvinrent à sauver plusieurs bâtiments. Le butin, qu'on dit avoir été expertisé par un capitaine de vaisseau de la marine royale anglaise (le capitaine Drummond), s'élève à 7 millions de francs, ,1a perte des Russes à 80 millions de francs. Cette évaluation ne comprend que les pertes du moment. La Russie a vu s'engloutir plus •de deux milliards et plus de deux cent mille hommes dans le gouffre béant de-Sébastopol. J'ai voulu m'assurer par moi-même des effets du dernier bombardement et de l'état de la ville ; j'y suis entré le 42 par la brèche du bastion Central. Cette brèche donne sur un faubourg assez long dont la voie principale débouche sur la rue Catherine, une des plus larges et des plus belles de Sébastopol.
«La première chose qui m'ait frappé, c'est la perfection apportée dans les travaux russes. Il m'a été difficile de comprendre comment, avec ce fini d'exécution, leurs batteries avaient été plus abîmées que les nôtres, car la différence était saisissante. Le spectacle qui . s'offrit à mes yeux au delà des ouvrages fut celui de la plus profonde destruction. Le sol était pavé de projectiles, boulets, obus, têtes de mort, biscaïens ; j'ai vu même plusieurs homhes qui n'avaient pas éclaté. Le long de la rue Catherine, les soldats fençais, canv»
pés au pied des maisons , sous leurs tentes, jouaient au bouchon ; autour d'eux, dans la rue, étaient éparpillés des meubles surchargés de dépouilles de toute nature, et pour la plupart, à moitié brûlés par les flammes. Les principales pièces de ce bric-à-brac étaient des pianos; on les avait encombrés de médailles, d'images de saints, de gravures passablement lestes, de casques de soldats, de chapeaux de femmes, de vieux vêtements. Cette friperie était dans le plus pitoyable état. Il faut dire que les maisons d'où toutes ces choses sans nom étaient sorties n'étaient guère en meilleures conditions : sur dix, sept étaient écroulées ou brûlées, deux menaçaient ruine; la dernière, plus privilégiée que les autres, ne comptait qu'une bombe et une demi-douzaine de trouées faites par les boulets. La solitude des quartiers occupés par les troupes était effrayante. Je passai devant la maison où s'était établi le général Bazaine : c'est un petit cottage assez respecté des boulets et des bombes, et d'un aspect fort riant. Le général Bazaine avait d'abord voulu s'établir dans un grand bâtiment appelé la Maison-Verte, et qui n'était autre qu'une maison d'éducation pour les jeunes filles; mais ce bâtiment avait été si cruellement éprouvé, qu'on pouvait craindre au moindre choc de le voir s'écrouler au milieu des décombres. L'église principale et le fronton du théâtre étaient encore debout. J'avais hâte d'arriver aux quais. Là, le spectacle était grandiose. J'avais en face de moi la partie nord, sorte de montagne aux flancs arides, escarpée sur plusieurs étages et venant mourir sur une berge élevée un peu au-dessus de la surface de la mer; à ma gauche était le fort de la Quarantaine, complètement détruit par la mine; à ma droite, des fortifications qui n'offraient plus qu'un monceau de ruines. Plus loin, le port où tous les bâtiments russes, coulés à fond, ne laissaient apercevoir que l'extrémité de leurs mâts. Le vaisseau les Douze-Apôtres seul avait un gaillard au-dessus de l'eau, mais dans quel état!... Au fond du port, un petit vapeur échoué ne montrait aux regaids que sa roue de bâbord. Au delà du port s'étendaient les faubourgs militaires, les arsenaux, les docks, un petit amas de maisons, qui me paraît avoir été soustrait au canon et à l'incendie, enfin Malakoff, dominant toute la ville et suspendu au faîte d'une colline dont le versant occidental descendait presque à pic sur la ville. Ce simple coup d'œil m'a révélé le secret de la retraite des Russes : la position de Malakoff gouverne toute la partie sud de Sébastopol. Comme je vous l'ai dit, les rues, à mesure qu'elles se rapprochaient de la mer, étaient hérissées de barricades faites avec des pavés empilés avec soin, au milieu desquels on avait pratiqué des créneaux et lplacé des pièces de campagne restées entièrement intactes; partou a ville attestait la résistance désespérée à laquelle l'ennemi s'était
préparé et que la violence de notre attaque l'avait empêché de mettre à exécution. »
Nous extrayons d'une autre correspondance le passage qui suit : « Les Russes ont été tout à fait surpris. Des officiers nous ont dit qu'on ne nous attendait plus ce jour-là; ils croyaient que l'assaut serait donné de grand matin. Les troupes ennemies venaient de dîner quand elles ont été assaillies par les nôtres : triste dessert! J'ai vu, le lendemain, dans Malakofl, les gamelles, les cuillers en bois , les miches de pain semées à côté de ces malheureux, qui n'avaient pas même achevé leur dernier repas : chaque pain était découpé en petits carrés de la grosseur d'un dé. Quoique surpris, les Russes se sont bravement défendus. Les artilleurs du front de Malakoff ont été si violemment assaillis, qu'ils se sont retirés dans les traverses; mais ceux des deux grandes faces de l'ouvrage n'ont pas quitté leurs pièces. »
Le correspondant du Sémaphore de Marseille, qui avait fait le voyage de Constantinople en Grimée pour visiter Sébastopol, écrivait à la date du 17 septembre : « J'arrive de Sébastopol où j'ai passé une journée. Quel affreux spectacle! Je vais refaire, avec vous, si vous le permettez, la tournée que j'ai faite. Après avoir franchi le cimetière où s'élève encore une chapelle criblée de balles et de boulets, j'ai pénétré dans Sébastopol par une énorme brèche faite au bastion Central. Un grand mur de fortification protège tout ce côlé de la ville; j'avoue qu'en le dépassant, moi et mes compagnons, nous avons éprouvé un profond sentiment d'orgueil, en nous disant : « Nous sommes donc à Sébaslopol! » Une fois ce mur passé , on se trouve dans un faubourg composé de petites maisonnettes, occupées sans doute par des ouvriers, bouchers, cordonniers, épiciers, etc. Ce faubourg tombe en pente; quatre rues vont aboutir sur une plateforme, à un petit pont qui doit servir de passage lorsque les eaux pluviales changent ces rues en torrents ; dans ce petit espace, j'ai compté soixante-huit boulets et bombes qui n'avaient pas éclaté. De là, nous sommes arrivés à la rue et au boulevard Catherine ; c'est le quartier élégant de la ville; foutes les maisons, qui n'ont qu'un étage, sont fort gracieuses et entourées de jardins. Mais aujourd'hui il n'en est pas une qui n'ait reçu au moins un boulet; elles sont complètement dévastées; tous les meubles, lits fort larges, commodes, secrétaires, etc., en acajou, sont dans la rue ; j'ai remarqué un nombre considérable de pianos, beaucoup de gravures, surtout licencieuses, et, chose à remarquer, une foule de portraitsde l'empereur Napoléon et de Timpératrice Eugénie. Tout ce quartier s'élève en amphithéâtre juste en face du fort Constantin. Le théâtre est intact; c'est un joli bâtiment tout blanc; quand j'ai passé par là , les décors en étaient
adossés à la muraille extérieure. L'église Catherine, temple dorique avec un fronton tout doré, a également peu souffert. Dans ce quartier, on ne voit personne; les rues sont désertes, les maisons compl-tement abandonnées, et le cœur se serre en parcourant ces vastes solitudes. Toute la ville n'est peuplée que par deux mille soldats français environ, qui campent dans les rues; le général Bazaine. nommé gouverneur de la place, occupe une jolie maison, percée, comme les autres, de deux ou trois boulets. Dans la rue Catherine s'en élève une qui devait être un restaurant; les portes ont été brisées , et sur une planche qui est seule restée au seuil , des soldats du 5* léger, qui campent à côté, ont écrit à la craie : Entrez sans frapper. Les soldats passent leur temps à jouer au bouchon ou à tirer des coups de fusil sur les chats, seuls habitants de la v ille. La plupart des maisons ont un étage souterrain où des artisans avaient leur atelier et leur magasin de débit. De ce quartier, on descend sur les quais. A mesure qu'on se rapproche du port , on rencontre un plus grand nombre de barricades. Les Russes avaient l'intention de défendre rue par rue Sébastopol, car à chaque tête de rue s'élève un mur en grosses pierres scellées de deux mètres de haut, derrière lequel étaient installées de petites, pièces d'artillerie. Sur le quai, fort large et planté d'arbres, la promenade devient plus difficile; les Russes occupent toujours le fort Constantin, qui lui fait face, et de trois minutes en trois minutes ils lancent soit un boulet, soit une bombe , sur les groupes de promeneurs : un Anglais a été tué ainsi à dix pas de moi. C'est près de ce quai jusqu'aux docks, situés au-dessous de la tour Malakoff, que l'on distingue l'extrémité des mâts de la flotte russe ; tout a été brûlé et coulé à fond, à l'exception d'un petit bateau à vapeur couché sur le flanc contre la pointe du port militaire. C'est un spectacle navrant. Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai rencontré sur mon chemin de bombes , de biscaïens, de boîtes à mitraille , de balles, de projectiles de toutes sortes. Je passe aux docks; les batteries de Maîakoff les ont complètement rasés; ils étaient construits en magnifique granit, et c'était vraiment une œuvre remarquable; il n'en reste plus que des monceaux de pierres: autour de ces docks s'élevait un quartier moins beau que celui dont je vous ai parlé plus haut; c'était là qu'habitaient sans doute les ouvriers des chantiers et les invalides; ce n'est plus qu'une masse informe de ruines. Nous n'avons rien détruit dans la ville; nos projectiles n'ont fait que l'œuvre indispensable de destruction; ce sont les Russes qui , en se retirant , ont incendié laville et fait sauter une énorme quantité de mines ; on en découvre encore chaque jour, et il y a imprudence à s'aventurer dans certaines parties de la ville; lundi et mardi, les explosions
avaient lieu à chaque instant , et plusieurs curieux en ont clé victimes. Lors de l'évacuation, les Russes, tout en fuyant et en courant, mettaient le feu à ces mines, et l'on m'a raconté qu'un colonel russe a été tué au moment où il se baissait, une mèche à la main. Depuis, nos pompiers ont inondé d'eau presque toutes les parties suspectes et éteint tous les incendies. Je vous ai à peu près dit tout ce qui peut se voir dans une course aussi rapide que la -mienne ; il faudrait troisjours au moins pour tout examiner en détail. Mais l'aspect de Sébastopol est navrant; ce ne sont que débris, murailles noircies, maisons éventrées, fracassées; sur le sol, des entassements de projectiles, des meubles brisés ou souillés. Dans les rues, on ne voit que de rares groupes de visiteurs; pas un^ cri , pas un bruit qui indique une cité vivante; tout est morne et silencieux. Une brigade occupe seule la place ; toutes les autres troupes sont consignées au camp, en dehors de la ville, ce qui indique de nouvelles et très-prochaines opérations. Pour compléter ces détails, j'ajouterai que j'ai visité quelques batteries russes. Elles sont admirablement construites et pourraient servir d'ouvrages de défense. Dans l'une j'ai trouvé des problèmes de géométrie écrits en russe , quelques livres, de vieux habits, un pilon à écraser des grains de café, un casque russe au sommet duquel se trouvait plantée une chandelle, facétie d'un de nos soldats, sans aucun doute. Avant de quitter Sébastopol, le gérai Gortschakoff avait demandé à prendre avec lui «es blessés. Le général Pélissier a refusé, par raison d'humanité. En effet, vous ne pouvez vous faire une idée de l'état où l'on a trouvé les blessés russes; ils étaient entassés les uns contre les .autres, au pied des maisons, dans la rue, exposés à l'incendie et aux explosions de mines, à moitié pansés, sanglants, asphyxiés par l'odeur des cadavres de leurs camarades qui mouraient au milieu d'eux. Lorsque, rebutés, écœurés par ces puanteurs, ils se levaient pour aller respirer plus loin un air moins corrompu , ils laissaient sur leur route une trace sanglante que j'ai pu remarquer en plusieurs endroits, et allaient expirer dans un coin, épuisés par l'hémorrhagie. »
Une autre lettre, écrite par M. Félix Sicard le 13 septembre au Courrier du Havre, contient des détails qui intéresseront également nos lecteurs. Nous les reproduisons en substance : « Toute la côte méridionale du grand golfe de Sébastopol est au pouvoir de nos armées. Cette côte, qui comprend les faubourgs, l'arsenal et la ville ellemême, offre aujourd'hui le tableau le plus complet, le plus désolant des désastres delà guerre. Les ruines couvrent un espace immense; et quelles ruines !... De toutes les maisons et habitations élégantes qui remplissaient les faubourgs et la ville, pas une n'est restée intacte. La plupart sont devenues des monceaux de décombres; d'autres
n'ont plus que les quatre murs; les larges routes non pavées qui forment les rues de Sébastopol sont jonchées de débris de maisons, de meubles brisés, de ruines de toute sorte. Je ne vous parlerai pas des centaines de cadavres qui jonchaient les rues, les coins, les jardins, et que nos soldats s'occupent de tous côtés à enterrer; à côté des cadavres sont des milliers de boulets et de bombes. Ce n'est que de près qu'on juge du véritable état des choses. Ainsi, de loin, une partie de Sébastopol, le grand faubourg des casernes, paraît encore debout. C'est au point que nos soldats s'y sont mépris eux-mêmes le jour de l'assaut. Mais quand on approche, quand on circule au milieu de ces maisons, qui n'ont tout au plus que leurs quatre murailles, quand on voit ces grandes casernes, l'ornement de Sébastopol, dévorées par l'incendie, les planchers écroulés, les décombres remplis de cadavres, de vêtements, de meubles, de papiers, etc., alors on se rend compte de la destruction complète de cette ville, qui fut un des plus beaux fleurons de l'orgueilleux empire russe, mais qui n'existe plus que de nom. Les endroits de défense des Russes semblent brûlés par un volcan. Les mamelons qu'on appelle Bastion du Mât, Bastion Central, Grand-Redan, Petit-Redan, et surtout le mamelon, plus important et plus élevé, appelé Malakoff, sont labourés, sillonnés, creusés en tous sens parles milliers de projectiles qu'ont lancés nos batteries. C'est en effet d'une horreur sublime. Sur la côte nord, encore occupée par les Russes, nous voyons les forts du rivage et les forts du nord lancer de temps à autre quelques boulets aux visiteurs imprudents ou à nos sentinelles. Les Russes montent la colline, envoyant du rivage au sommet une foule de convois. Nous les voyons travaillant à se retrancher sur les hauteurs pour rendre le séjour du port et des ruines de Sébastopol à peu près inhabitable; mais voilà que des batteries françaises se démasquent et les gênent considérablement dans leur travail. Pendant que nous tournons au nord, le long du rivage, la colline où fut Sébastopol, un boulet russe, parti du fort Constantin en face, vient renverser de son cheval un officier anglais qui était à côté de nous. Pour éviter un second couplet de cette chanson, nous entrons dans les ruines du jardin du gouvernement; et à peine avons-nous dépassé un groupe de trois maisons qu'une mine les fait sauter et lance une pluie de débris. Quelques minutes après, nous nous arrêtons dans une allée d'acacias que le versant de la colline a garantis. L'idée nous vient de déjeuner dans cette allée, où ont dû se promener les personnes les plus élégantes de Sébastopol, et surtout Menschikofîet sa famille. Sur deux meubles sortis de la cave d'une maison en ruine, nous installons nos petites provisions. Les créneaux du fort Constantin nous apparaissaient encore à travers les branches
d'acacias. Une fumée parut, un boulet siffla à travers les brandies et nous fit dresser les oreilles. Un second boulet vint nous faire avaler de travers, et au troisième nous jugeâmes prudent de nous mettre à l'abri derrière une batterie russe située dans l'intérieur de la ville. »
La correspondance du Times renfermait le passage suivant qui nous a paru intéressant à reproduire : « Ce matin, au moment où les restes des régiments français engagés sur la gauche entre la tour Malakoff et le petit Redan se rendaient vers leurs tentes, notre seconde division était rangée sur le lieu de la parade sur le front du camp,etles Français avaient à passer devant leurs lignes. En apercevant le régiment de zouaves qui marchait en tête, nos hommes poussèrent spontanémeut des hourrahs qui ébranlèrent les airs. Les officiers français tirèrent leurs épées, leurs hommes défilèrent comme à une revue, tandis que tous les régiments de la seconde division l'un après l'autre faisaient entendre d'énergiques applaudissements et présentaient leurs armes à leurs héroïques camarades de France. Des deux côtés, les officiers saluaient de leurs épées. Au milieu des pillards, on rencontrait une foule de blessés. Les ambulances étaient sans cesse en mouvement, tantôt marchant lentement avec leurs fardeaux, tantôt courant au trot pour aller chercher d'autres blessés qui les attendaient. Tout le terrain entre les tranchées et le camp était encombré de cacolets. L'hôpital de Sébastopol présentait le plus horrible spectacle. En entrant dans une des salles, je vis ce qu'il a été donné à peu d'hommes de contempler. Cette salle était Longue et basse, soutenue par des piliers carrés et faiblement éclairée par des fenêtres dont les carreaux étaient brisés. C'est là que gisaient les blessés russes abandonnés à notre pitié par leurs généraux. Les blessés, ai-je dit, non, mais les morts, les cadavres à demi-pourris de ces malheureux soldats qu'on avait laissés mourir là de leurs blessures dans les douleurs de l'agonie. Les uns étaient couchés sur le carreau, les autres sur de misérables lits ou sur une paille souillée de sang, dans une atmosphère empestée. Les moindres soins eussent pu en conserver un grand nombre à la vie. Mais la vermine s'est mise dans leurs blessures, ce n'est qu'un amas de bras et de jambes brisés. On entendait ces malheureux appeler à leur aide, demander un peu d'eau et de nourriture. Qnelques-uns avaient des attitudes tout à fait fantastiques et hideuses. Les corps étaient démesurément enflés, les traits n'avaient plus déforme, les yeux sortaient des orbites, la langue noirâtre pendait hors de la bouche, les dents étaient coliées sur la langue. Dans une de ces chambres d'horreur, il y avait quelques Anglais morts ou vivants, entre autres le pauvre capitaine Vangham, du 90% qui a
depuis succombé à ses blessures. Pour moi, j'avoue que je n'ai pu supporter ce spectacle hideux qui a fait reculer nos chirurgiens les plus aguerris. Le Vladimir s'est admirablement conduit dimanche. Iîva pris position à portée des batteries françaises à Inkermann. On tira sur lui, mais fatigué devoir qu'on le manquait toujours, je m'en allai. »
Après ce qu'on vient de lire , voici quelques fragments de la correspondance du Moniteur de la Flotle : « Je vous écris en plein air et en échangeant de temps à autre un mot avec un passant. Je suis venu voir ici un aide de camp du gouverneur de Sébastopol; je l'ai trouvé faisant sa correspondance devant ce qui reste des docks; il était entouré d'un vrai bazar de déménagement amoncelé là par des soldats. Il s'était adjugé un fauteuil-Voltaire, et écrivait sur un pupitre de musique amputé de sa tige, peut-être par un biscaïen. Il m'a offert le verso du susdit pupitre, et nous voici écrivant fièrement notre épître, datée, non plus devant, mais dans Sébastopol. Nous nous installons dans la ville, et les ruines seront bien vite réparées, assez, du moins, pour nous loger; on parle déjà de créer un service de port et un chef du service de la marine, de faire emploi d'appareils à plongeur pour débarrasser la passe. Bref, les administrations maritime et militaire prennent leurs quartiers d'hiver ; ce seraletour des Russes de droguer en plein air. Du reste, ces gens-là remuent assez lestement la terre pour trouver aisément à se faire un gîte en rase campagne. Je ne vous ai rien dit des Anglais; ils se sont couverts de gloire à l'attaque du Redan. Quand ils abordaient les Russes à la baïonnette, il y avait chez le Moscovite un mouvement de recul comme celui d'une pièce qui a reçu double charge. Puis des masses de troupes fraîches survenaient et assaillaient indéfiniment ces héroïques Anglais. Un des officiers de la brigade qui a attaqué le Redan faisait à ce sujet une observation qui pourrait expliquer les pertes sensibles que nos alliés ont faites à cette dernière affaire. Il remarquait qu'à peine nos soldats arrivés dans Malakoff, notre génie et notre artillerie, parés d'avance à cette intention, avaient immédiatement commencé à retourner les pièces de l'ouvrage contre les Russes, à fermer les brèches, à placer des rangs de sacs à terre, en un mot, à approprier à la défense les ouvrages que nous occupions. Cela a été fait effectivement avec une prestesse toute française, et nous avons ainsi épargné bien du monde. Les Russes ontclairement vu qu'ils ne reprendraient jamais Malakoff, car à chaque instant ils étaient abîmés, et quand ils revenaient, notre position intérieure était de plus en plus forte. Il paraîtrait, d'après nos officiers, qu'il n'en a pas été de même au Redan, ce qui a obligé nos alliés de l'évacuer; mais je vous ré-
ponds que le mouvement qu'ils ont opéré à ce moment était celui d'une troupe de lions , et que les Russes n'ont pas> eu l'idée de les suivre. Les Sardes ont été ce qu'ils sont toujours, de beaux et bons soldats. Ils n'ont pas pu donner comme ils l'avaient désiré. Quant aux Turcs,, ils sont superbes dans Malakoff et dans Sébastopol. Quand ils aperçoivent un officier français ou anglais, ils touchent du doigt un canon russe ou un débris quelconque dess ex-défenses de la ville et disent, avec un enthousiasme comique : Bono ! ah bono ! Voici deux ordres du jour qui ont été accueillis avec chaleur par nos hommes :
« A l'escadre, le 9 septembre « Le vice-amiral commandant en chef adresse ses félicitations aux commandants, officiers et équipages du Cassini, du Séso&tris, du Palinur.e et du Ténare, pour l'activité que ces bombardes ont déployée depuis leur arrivée dans l'escadre et pour la remarquable précision de leur tir; dans la journée du 8 septembre, ces bombardes ont maintenu un feu très-vif et très-bien dirigé sur le bastion de la Quarantaine. Elles ont justifié la confiance du général en chef qui avait pensé avec raison que leur feu produirait un effet trèsutile. Le vice-amiral commandant en chef a vu, avec une véritable satisfaction, la manière hardie avec laquelle ces bombardes, malgré une mer très-grosse, ont passé dans la baie de Streleska, le Cassini au milieu de la nuit, le Ténare et le Sésostris au point du jour, sous le feu de la batterie de la Quarantaine. Le Palinure, déjà mouillé à l'entrée de la baie, a continué son feu avec une précision d'autant plus remarquable que le poste qu'il occupait le soumettait à un ressac très-gênant. Un procès-verbal d'avancement seradressé à bord de chacune des bombardes, pour trois mois de campagne,
a Le vice-amiral commandant en chef, Bmîat. »
« À- l'eseadre, 10; ^septembre
a Le vice-amiral commanandt en chef félicite les batteries de la marine de la part glorieuse qu'elles ont prise à la vigoureuse canonnade qui, pendant les trois jours, a préparé l'assaut des ouvrages ennemis. Il s'empresse de porter à la connaissance de l'escadre les détails qu'il reçoit à l'instant de M; le contre-amiral Rigault de Genouilly. Du 5 au 7 septembre les batteries de siège de la marine ont eu 145 hommes hors de combat et trois officiers blessés. Comme toujours, dans cette bataille qui vient d'avoir lieu, nos marins ont été admirables d'énergie, de- dévouement et d'habileté pour les mouvements de leurs pièces-. Jamais leur tir n'avait été plus
précis et plus rapide. Il a dû infliger à l'ennemi des pertes considérables. Les officiers et aspirants ont soutenu la glorieuse réputation de la marine, et ils ont admirablement secondé les excellentes dispositions prises par le brave officier qui les commandait.
« Le vice-amiral commandant en chef, Bruat. »
Voici quel était, avant l'invasion de la Crimée par les alliés, l'état de la flotte russe renfermée dans le port de Sébastopol: Vaisseauxde ligne. Douze-Apôtres, 120 canons ; Paris, 120 ; Trois-Saints, 120; Grand-Duc-Constantin. 120; Wladimir, 120; Swiotoslaw, 84; Rostulaw, 84; Selaphoel, 84 ; Trois-Hiérarchies, 84; Tro-Sviatitalia, 84; Varna, 84; Gabriel, 84; Impératrice-Marie, 84; Tschesme,80. Frégates. — Gagul, 60 canons; Kavarna, 60; Konlefgi, 60; Medea, 60. Corvettes et bricks. — Calypso, 18 canons; Thésée, 20; Pylade,18; Enée,20; Ptolémée, 20. Petits vaisseaux. — Nearch, Streilla,, (Manda, Drolik, Zabiaca, Lastorga, Smaglala, 11 transports et 64 chaloupes canonnières. Douze steamers, dont 6 grands et 6 petits. En tout 108 voiles et 2,200 canons. C'est cette flotte qui a été ou coulée par les Russes ou détruite par les bombes alliées.
Nouveaux croquis de Sébastopol. — Canons pris sur l'ennemi. — Obsèques des officiers tués. —-Notice nécrologique sur les généraux Rivet, de Pontevès, de Saint- Pol, Breton et de Marolles. — Similitude de l'affaire du 8 septembre avec la bataille de la Moskowa. — Esquisse de cette bataille. — Beau trait d'Omer-Pacha. — Fouilles à Kertch. — Dates mémorables de l'expédition de Grimée. — Monument commémoratif. — Justice rendue à l'Angleterre. — Bombardement des forts du Nord et départ des flottes alliées. — Pertes de l'ennemi. Ordre du jour et rescrit d'Alexandre II.
Nous allons terminer brièvement la reproduction des extraits d#. correspondance particulière qui se rattachent à l'état intérieur de Sébastopol lors de l'entrée des alliés dans la ville. Une lettre écrite par un capitaine des zouaves de la garde nous fournit les détails suivants :
« Dans Sébastopol, samedi 15 septembre.
« Hier, après déjeuner, je suis monté à cheval avec l'intention de visiter Sébastopol des pieds à la tête. Je suis entré par le ravin
LE G F, NE R AL BOSÇHJ E'i
des Anglais, et laissant sur ma droite les docks, les casernes , l'arsenal, la ville militaire en un mot, qui s'étend sous le grand Redan et sous Malakoff , je me suis dirigé vers la ville elle-même. On y yoit un grand nombre de monuments publics dépourvus d'élégance et des maisons bourgeoises d'assez belle apparence à côté d'horribles masures. Quelques rues sont larges et bordées de trottoirs , mais elles sont toutes très-mal macadamisées. L'éclairage au gaz est encore inconnu à Sébastopol; on y cultive le réverbère, c'est-àdire d'affreuses lanternes supportées par des poutres arrondies, sur lesquelles le noir et le blanc forment des bandes perpendiculaires d'un aspect peu réjouissant. Le théâtre est un assez beau monument, remarquable par son péristyle et par une colonnade qui en fait but le tour. Près du théâtre se trouve la bibliothèque; un peu plus bas et se dirigeant vers la mer, près du beau fort Sainte-Catherine qui commande la rade • s'étendent de vastes catacombes. On arrive à la partie supérieure de la ville, surmontée par une belle promenade plantée d'arbres et formant terrasse, parmi double escalier en pierre d'un style grandiose. Au centre de la promenade s'élève un monument composé d'un vaisseau de bronze monté sur un socle de marbre blanc, aux quatre coins duquel sont des ailes de bronze. Ce monument est sans doute l'emblème de la ville, et les ailes représentent peut-être la rapidité avec laquelle cette flotte , aujourd'hui anéantie, espérait débarquer un jour sur les rivages de "'antique Byzance... Je laisse à de plus savants le soin de relever cette appréciation toute personnelle pour laquelle je ne de mande aucun brevet d'invention. Ce monument sera sans doute transportéen France et placé sur une promenade de Paris pour éterniser le souvenir de notre grande victoire dont il formera un curieux trophée. Une fort jolie église se trouve à l'extrémité de cette promenade et domine la ville entière. N'allez pas croire que tous ces édifices soient intacts ; tout est brûlé ou brisé, à l'exception de ce navire que les Russes regardaient sans doutecomme le palladium cle Sébastopol.
« Toutes les églises de la ville ont été incendiées ; il n'en reste plus que les quatre murs et les dômes peints en vert. La partie sud de Sébastopol a étéentièrement détruite par nos projectiles. J'ai visité les lignes de défense des Russes, qui consistent de ce côté dans le fort de la Quarantaine, le bastion Central et le bastion du Mât. Rien n'étonne comme de voir tous ces travaux gigantesques, et je maintiens qu'on ne serait jamais venu à bout de la ville, si l'on avait voulu prendre toutes o?s positions d'assaut. Sébastopol présente en ce moment un spectacle des plus curieux à cause de l'immense àffluence des visiteurs. J'ai rencontré dans ma visite plusieurs jolies miss, vêtues d'élégantes amazones, qui parcouraient les rues pleines
de décombres et ne cessaient de pousser des exclamations de surprise et d'horreur à la vue de tant de désastres. La ville est trèsgrande et coupée çà et là de ravins profonds qui en rendent le parcours très-difficile. Je vous écris à la hâte ces quelques lignes, me réservant, dans une prochaine lettre, de vous donner une idée plus complète de notre nouvelle conquête. »
A la même date, un officier anglais mandait au journal le Sun : « Quelque idée qu'on se soit formée de l'aspect de Sébastopol du haut de Catcart's hill et des tranchées, et tout le monde a entendu parler de son importance comme ville, je dois déclarer que je ne m'attendais pas à voir d'aussi beaux restes. En parcourant ce qui a dû être la grand'rue , en voyant les candélabres et les trottoirs 7 on se rappelle qu'il existe de pareilles choses dans le monde. Ce qu'il y a de surprenant, ce sont les maisons ou plutôt les hôtels qui sont dans un état d'affreuse dévastation. Beaucoup ont été sans doute des édifices publics. Presque toutes affectent des proportions monumentales. Ce sont partout piliers et colonnades, et ces débris me font juger que Sébastopol doit avoir été une des plus jolies villes du monde. La propreté, j'allais dire l'ordre, était vraiment étonnante: ce que j'entends par Tordre, c'était la propreté des rues dans lesquelles même les barricades avaient été construites. Les façades de quelques maisons semblent si parfaites qu'avec le secours de l'imagination vous pouviez presque vous imaginer que vous marchiez dans une charmante ville où il ne s'était passé rien d'extraordinaire. Mais, hélas! partout où Ton allait, c'était la même scène de désolation, c'était un incendie qui menaçait de tout engloutir. Non, jamais destruction ne fut plus complète ! jamais l'homme n'a mis plus d'ardeur à détruire son ouvrage et n'a mieux réussi. Ce qui excitait surtout le plus vif intérêt, c'était un monument qui se trouvait au dedans du fort Nicolas et tout à fait à fleur d'eau. Je ne me souviens pas d'avoi-r rien vu d'aussi enchanteur. Ç'a été sans doute la promenade favorite de Sébastopol. Ce monument, qui est entouré par un fort et porte la date de 1834, est environné d'un jardin délicieux d'où vous pouvez, de tous côtés, avoir une vue des forts Constantin et Nicolas, du port et d'une gran départie de la ville. »
Par une dépêche du 19 septembre, le maréchal Pélissier annonce qu'outre quatre mille bouches à feu, dont cinquante en bronze, prises dans Sébastopol, il en fait rechercher d'autres que les Russes, au moment de leur fuite, ont jetées dans la rade. Ce détail, trèsintçressant par lui-même, a quelque chose d'assez significatif quant à la situation respective des armées belligérantes, car il en résulte que l'ennemi ne cherche pas à disputer aux alliés la possession de la rade, et que par conséquent les forts du Nord lui sont d'une bien
médiocre utilité. La quantité de poudre abandonnée par les Russes n'est pas moindre de 200,000 kilogrammes; le nombre des projectiles capturés s'élève à environ 100,000. D'après les calculs de quelques journaux, on peut évaluer la quantité de fer que les alliés ont lancée verticalement sur Sébastopol , dans la dernière période du siège, à 9 millions de livres. Quant au feu horizontal, on peut admettre que les 200 canons dirigés sur la ville y lançaient à peu prcs un demi-million de livres de fer par jour, c'est-à-dire qu'ils y ont jeté 18 millions de livres.
Un officier aux grenadiers de la garde impériale écrit de Sébastopol à un de ses amis : « Hier notre colonel nous a conduits, dix environ, à cheval, pour visiter Sébastopol. Nous avons tout parcouru. C'était une jolie ville, admirablement située, et où il y avait beaucoup de luxe et de richesses. Les rues sont larges, avec trottoirs et réverbères, et chaque maison a son petit jardin. Les meubles annoncentdes habitudes de comfort extraordinaires: beaucoup de pianos superbes. Au lieu de coucher par terre, j'ai à présent un excellent fauteuil à la Voltaire. Nous mangeons sur une superbe table en acajou, à un seul pied, et nous avons de belles glaces sous nos tentes, auparavant si tristes; des tapis riches en recouvrent tout le soi. On ne peut pas, du reste, se faire une idée de l'état dans lequel est la ville: beaucoup de maisons ont à peine encore quelques murs encore fumants. Quant aux canons que l'on trouve, le nombre erï est incroyable, et il y a de quoi élever des colonnes de fer dans toutes les villes de France. On comprend à présent comment ils ont pu nous tenir si longtemps en échec. J'ai bien examiné l'intérieur de la position de Malakoff, et je suis resté convaincu qu'une fois cette forteresse prise, il n'y avait plus de salut pour les Russes.»
Les obsèques de plusieurs officiers ayant eu lieu au camp, le général Bosquet prononça sur la tombe de ces nobles victimes les paroles suivantes : « Messieurs, quelque grand que soit un triomphe, quelque beau que soit un succès, ils sont toujours bien douloureux quand il faut qu'ils soient achetés par de si grands sacrifices. Le corps d'état- major, auquel je m'enorgueillirai toujours d'avoir appartenu, vient de faire des pertes bien cruelles et que nous ne saurions trop déplorer : le capitaine Laboissière, le capitaine La Hitte, le commandant Lefebvre et le brave colonel Cassaigne, tous les quatre officiers pleins de jeunesse et d'avenir, tombés en face de l'ennemi, victimes de leur dévouement au devoir. Nous les regrettons tous, messieurs, mais permettez-moi de regretter davantage le colonel Cassaigne, qui fut mon aide de camp: Cassaigne qui m'a toujours accompagné dans ma carrière d'officier-général et qui devait continuer à me suivre dans mon existence militaire; Cassai-
gne que j'aimais comme un fils, et qui devait un jour me fermer les yeux, c'est moi qui viens l'ensevelir aujourd'hui. La mort du colonel Cassaigne est non-seulement un grand deuil pour mon cœur, c'est une grande perte pour le pays, un grand malheur pour l'armée, où ses éminentes qualités l'appelaient à exercer un jour le commandement et à rendre les plus grands services. » Le général, suffoqué par la douleur, ne put ajouter que quelques mots : « Pleurons-les tous, messieurs, séparons-nous.» Le service des généraux Breton et Rivet eut lieu au quartier général du 1er corps, où le général de Salles prononça un discours qui impressionna vivement les assistants. A son tour le commandant en chef Pélissier adressa au général Rivet, qui avait été son chef d'état-major et son ami, quelques mots d'adieu qui firent verser des larmes à l'assistance.
Nous allons donner, d'après le Moniteur de V Armée, une courte notice biographique sur chacun des cinq généraux Rivet, de Pontevès, de Saint-Pol, Breton et de Marolles, qui ont glorieusement succombé dans l'assaut du 8 septembre :
Rîvet [Marie- Constant- Alphonse) était né à Coblentz (Prusse), le d5 janvier 1810, de parents français» Admis à l'Ecole polytechnique le 1er novembre 1829, passé le 6 août 1831 à l'école d'application de Metz, comme sous-lieutenant élève d'artillerie, il en sortit le 5 avril 1833 pour être placé au 3e régiment de cette arme. Lieutenant en second au 1er janvier 1831, avec rang du 6 août précédent, il s'embarqua pour l'Afrique le 26 juin suivant. Dès son arrivée en Afrique, le jeune Rivet se fit remarquer par une intrépidité et un sang-froid hors ligne; il en fit preuve pour la première fois, le 5 janvier 1835, au passage du défilé de TOued-Lalleg, où il remplit avec succès les fonctions de pointeur sous le feu de l'ennemi. Passé au 7e d'artillerie le 8 août 1835, nommé lieutenant en 1er le 1er janvier 1836, il se signala le 28 mars au combat sur la Griffa, puis à la première expédition de Constantine, le 1 3 octobre de la même année. Lieutenant au 11e régiment d'artillerie le 2i janvier 1838, chevalier de la Légion d'honneur le 14 août 1839, il fut promu au grade de capitaine en second le 22 janvier 1840. Passé au 12e régiment d'artillerie le 16 février 1840 et nommé adjoint à la direction de Toulon, M. Rivet fut placé au 1er de même arme le 17 avril, et passa au 7e le 15 janvier 1842. Cité au rapport du gouverneur-général de l'Algérie, le 28 décembre 1842, pour sa belle conduite dans l'expédition de l'Ouarensenis, il devint officier d'ordonna.nce du général Bugeaud le 13 janvier 1843. Le 29 avril 1843, il fut cité pour la part qu'il prit au combat livré près de Tenès; il se signala de nouveau à ceux des 11 et 12 mai et à celui du 11 juillet, dans la tribu des Sendjess. Capitaine au 10e régiment d'artillerie le 22 décembre 1843,
capitaine en 1er au 9e de même arme , le 26 janvier 1814, passé à l'état-major particulier de l'artillerie le 3 mai, il se signala le 12 du même mois au combat de Taourza, livré contre les Kabyles, puis à ceux des 18 mai et 16 juin sur la frontière du Maroc. A l'organisation de la cavalerie indigène d'Afrique, le capitaine Rivet quitta l'arme de l'artillerie pour passer dans ce corps, et y fut promu au grade de chef d'escadron le 23 juin 1844. Il se couvrit de gloire à ^a bataille d'Isly, le 14 août, et fut nommé officier de la Légion d'Honneur le 29 du même mois. Il se distingua de nouveau aux combats du 27 octobre, livrés contre les Kabyles à l'est de Dellys. Classé au 1er de spahis à l'organisation du 21 juillet 1845, il se distingua au combat de Temda, livré le 24 décembre contre les troupes d'Abdel-Kader, et fut cité à l'ordre de l'armée ; il l'avait été quatorze fois dans la période de 1834 à 1845. Lieutenant-colonel du 2e de chasseurs d'Afrique le 27 avril 48i6, passé au 4e le 8 mai, il fut appelé, le 10 juillet 1847, aux fonctions provisoires de directeur central des affaires arabes, en l'absence du colonel Daumas, et fut nommé titulaire de cet emploi le 15 décembre suivant. Dans cette nouvelle et importante position, il sut encore se faire remarquer par la bonne organisation qu'il imprima aux services placés sous ses ordres. Colonel du 8e régiment de hussards le 19 décembre 1848, il fut maintenu dans les fonctions de directeur central des affaires arabes. Général de brigade le 10 mai 1852, il fut placé à la tête delà subdivision de la Charente le 12 ; mais l'activité du général Rivet ne trouvait pas un aliment suffisant dans l'exercice de fonctions sédentaires. Il sollicita son retour en Afrique, et fut mis à la disposition du gouverneur-général le 4 août 1852. Chargé de l'inspection générale du 3e régim ent de spahis le 9 septembre, il fut appelé au poste important de chef d'état- major général de l'armée d'Afrique le 28 octobre. En 1853, il se distingua dans les expéditions des Babors et de la Kabylie orientale, et fut, en récompense, nommé au grade de commandeur de l'ordre de la Légion d'Honneur le 19 juillet la de même année. Dès la déclaration de guerre à la Russie , le général Rivet sollicita un commandement à l'armée d'Orient ; les circonstances ne permirent pas alors de l'employer, mais lorsque cette armée fut organisée en deux corps, le 10 janvier dernier, il fut appelé aux fonctions de chef d'état-major du 1er corps. Le 1er mai, il fut cité pour son intrépidité à l'attaque qui eut lieu sous les murs de Sébastopol, en avant du bastion du Mât. Les brillantes qualités militaires du général Rivet devaient le conduire aux plus hautes dignités de l'armée. Sa mort héroïque est venue mettre un terme à une existence toute d'honneur et de bravoure. De Pontevès [Louis -Jean- Baptiste- Edmond) naquit à Marseille le
24 juin 1805. Admis à l'Ecole militaire de Saint-Cyr le 1er novembre 1822, il fut nommé sous-lieutenant au 20e régiment d'infanterie de ligne le 1er octobre 1824 , et fit avec ce corps les campagnes de 1826 à 1828 en Espagne. Passé avec son grade au 1er régiment d'infanterie de la garde royale le 28 octobre 1829, il fut breveté lieutenant le 11 août 1830 , et licencié le 23 du même mois. Rappelé au service comme lieutenant au 4e régiment d'infanterie de ligne le 18 décembre 1830, il fit les campagnes de 1831 à 1834 en Afrique. Cité à l'ordre de l'armée pour s'être distingué à l'affaire du 12 octobre •1833 , livrée contre les Arabes devant Bougie , il reçut la croix de chevalier de la Légion d'Honneur le 5 janvier 1834. Capitaine le 26 avril 1837. chef de bataillon au 23e léger le 14 avril 18V4, il passa le 18 du même mois au 13e léger ; à l'armée d'Afrique , où il fit les campagnes de Î8i4 à 1847. Il fut nommé au grade d'officier de la Légion d'Honneur le 2ô avril 1846. Pendant son séjour en Afrique, M. de Pontevès commandait avec distinction , de 1844 à 1847 , le poste de Tiaret : son caractère honorable \ son éducation parfaite, la connaissance qu'il avait des langues espagnole et arabe , le rendirent précieux dans ces importantes fonctions. Lieu tenant -colonel le 22 septembre 1847 . M. de Pontevès passa à l'armée d'Italie en 1849 , et y fut nommé colonel au 75e de ligne le 26 juillet de cette année. Rentré peu de temps après en France , il reçut la croix de commandeur de la Légion d'Honneur le 10 mai 1852 , lors de la revue passée au Champ-de->!ars pour la distribution des aigles à l'armée. Général de brigade le 1er janvier 1854, il fut appelé le 2 mars suivant au commandement de !a lre brigade d'infanterie de la division d'occupation en Italie. Au mois d'avril 1855 , il fut nommé commandant de la brigade de la garde impériale restée en France. Enfin , au mois de juin 1855 il partit pour l'armée d'Orient à la tête d'une brigade de même arme.
De Saint-Pol (Jules) était né le 14 décembre 1810, àReims (Marne). Elève à l'Ecole militaire de Saint-Cyr le 14 novembre 1827, il quitta cette école le lei octobre 1829, pour entrer, en qualité de sous-lieutenant , au 7e régiment d'infanterie de ligne. Il fit la campagne de 1831 en Belgique, où il fut envoyé en mission le 3 octobre. Nommé , le 6 , lieutenant au 1er régiment d'infanterie de ligne de farinée belge, le jeune de Saint-Pol fut promu au même grade le 14 août 1834 dans le 7e régiment d'infanterie de ligne français, dont il était détaché avec rang du 4 décembre 1832. Passé au 3e bataillon de chasseurs belges le 29 janvier 1835, capitaine au 3e régiment de ligne le Ier juillet suivant, quitta le service de l'armée belge le 30 ocebre 1839 et reprit sa place comme lieutenant au 7e d'infanterie de ligne. En témoignage de sa satisfaction, le roi Léo-
pold lui accorda la croix de chevalier de son ordre le 26 novembre 1839. Capitaine le 6 décembre 1840 , il passa le 4 janvier 1842 au régiment de zouaves. M. de Saint-Pol se distingua dans tous les combats livrés contre les Arabes , notamment à celai du 13 octobre 1845 chez les Traras, dans la province de Tlemcen, où son sang-froid et son intrépidité lui valurent une citation à l'ordre de l'armée. Chef de bataillon au 9e d'infanterie de ligne le 8 novembre 1847 , commandant du 7e bataillon de chasseurs à pied le 4 octobre 1848, il rentra en France à la fin du même mois ; la croix de chevalier de la Légion d'Honneur lui fut accordée le îi avril 1850. Embarqué pour l'Italie le 13 juillet 1851, lieutenant- colonel du 52e régiment de ligne le 15 novembre de la même année, il passa le 5 avril 1852 au 2e régiment de la légion étrangère, dans les rangs duquel il fit l'expédition de Kabylie. Au combat du 21 mai, il se distingua par une bravoure et par un sang-froid au-dessus de tout éloge et fut atteint d'un coup de feu à la tète. A celui du 31 , chez les Bem-Aouat , il eut son cheval tué sous lui, en sauvant un homme tombé au pouvoir de l'ennemi. Cité pour sa brillante valeur dans cette expédition, il fut nommé officier de la Légion d'Honneur le 6 août 1852. Colonel du 25e d'infanterie de ligne le 30 décembre 1852, il s'embarqua en 1854 pour l'armée d'Italie; mais son activité réclamait un horizon plus vaste. Il sollicita et obtint son passage au 50e de ligne , et s'embarqua pour l'armée d'Orient au mois de septembre 1854. Passé au 3e de zouaves le 18 octobre suivant, il eut, le 27 du même mois, le commandement provisoire de la lre brigade de la 2e division d'infanterie de l'armée d'Orient. Promu au grade de général de brigade le 17 mars 1855 et placé le 23 du même mois à la tête de la 2e brigade de la 2e division du 1er corps d'armée, il passa au mois d'avril au commandement de la lre brigade de la 4e division du 2e corps. Le général de Saint-Pol , qui s'était fait remarquer dans les divers engagements livrés sous les murs de Sébastopol , se couvrit de gloire à l'enlèvement du mamelon Yert, le 7 juin, et trouva une mort hé roïque à l'assaut du 8 septembre.
Breton {Alexandre-Hippolyte-Félicité) était né à Melun (Seine-ei ■> Marne), le 4 novembre 1805. Admis à l'Ecole spéciale militaire do Saint-Cyr le 26 octobre 1822, il en sortit le 1er octobre 1824 en qualité de sous-lieutenant au 42e régiment d'infanterie de ligne, dans les rangs duquel il fit les campagnes de 1828 et de 1829 en Morée. Lieutenant le 12 février 1831, il fut nommé en 1833 directeur du gymnase de La Flèche, emploi qu'il exerça jusqu'en 1839. Capitaine le 10 juillet 1838, adjudant-major le28 septembre 1839, il fut appelé aux fonctions de capitaine instructeur à l'École militaire de Saint-Cyr le 8 avril 1841 . Breton, qui déjà s'était fait remarquer
. jomnie directeur du gymnase de La Flèche, se distingua de nouveau dans les fonctions d'instructeur par ses connaissances variées, son zèle et sa manière de servir. Chevalier de la Légion d'Honneur le 21 mai 1843 , major au 12e régiment d'infanterie légère le 9 novembre 1845, il devint lieutenant-colonel du 15e d'infanterie de ligne le 2 janvier 1851, et fut promu au grade de colonel du 74e de même arme le 29 octobre 1853. Embarqué en 1854 pour l'armée d'Orient, le colonel Breton se distingua dans les divers engagements livrés sous les murs de Sébastopol, et notamment le 10 octobre dernier, où il fut blessé dans la tranchée par un éclat d'obus à la hanche droite, puis le 5 novembre suivant, à la bataille d'Inkermann. Sa brillante conduite lui valut la croix d'officier de la Légion d'Honneur, qui lui fut décernée le 27 janvier 1855. Général de brigade le 21 mars 1855, le général Breton fut appelé le 23 du même mois au commandement de la ire brigade de la 3e division d'infanterie du 2e corps de l'armée d'Orient, et passa peu de temps après à celui de la 2e brigade de la lre division du 1er corps.
De Marolles {Louis-Roger) était né le 18 janvier 1808, à Batavia (île de Java), de parents français. Admis à l'École de Saint-Cyr le 25 novembre 1824, il en sortit le 1er octobre 1826 en qualité de sous-lieutenant au 9e régiment d'infanterie de ligne, avec lequel il fit les campagnes de 1826 à 1828 en Espagne. Lieutenant le 2 février 1831, il fut nommé, le 11 septembre 1834, officier d'ordonnance du générai comte Ordener , dont il épousa la fille en 1835. Capitaine le 10 juillet 1838, il fut, lors de la formation des bataillons de chasseurs à pied, admis au 9e de cette arme le 21 octobre 1840. Embarqué pour l'Afrique le 17 avril 1843, il fut cité à l'ordre de l'armée pour sa brillante conduite au combat de Sidi-Bel-Aziz, le 30 mai 1844, où il fut atteint d'un coup de feu à la tête. Nommé chevalier de la Légion d'Honneur le 14 juillet 1844, il se distingua de nouveau à l'affaire du 18 octobre 1845, et mérita une seconde citation à l'ordre de l'armée. Chef de bataillon au 12e léger le 28 août 1846, passé au commandement du 1er bataillon de chasseurs à pied le 22 avril 1847, M. de Marolles s'embarqua pour l'armée d'Italie le 20 avril 1849 et prit part au siège de Rome. Lieutenant colonel du 33e régiment d'infanterie de ligne le 19 juillet 1849, chevalier de l'ordre napolitain de Saint-Georges de la Réunion le 30 septembre suivant, il rentra en France le 21 mars 1850. Commandeur de Saint -Grégoire-le-Grand le 4 juin 1850, il reçut la croix d'officier de la Légion d'Honneur le 16 août suivant. Colonel du 3e d'infanterie légère le 7 janvier 1852, M. de Marolles fut, à la formation de la garde impériale, appelé le Vr mai 1854 au commandement du 2e régiment de voltigeurs. Em-
barqué le i6 janvier 1855 pour l'armée d'Orient, le colonel de Marolles se couvrit de gloire dans les sanglants combats de nuit livrés sous les murs de Sébastopol les 22, 23 et 24. Un décret impérial du 11 août 1855 l'avait promu au grade de général de brigade. Le brave général ne devait pas jouir longtemps de cette haute récompense; moins d'un mois après sa nomination, il tombait mortellement blessé sous les murs de Sébastopol.
La mort de ces braves généraux et celle de plusieurs milliers de soldats mêla une ombre de deuil à l'éclat de la victoire. Mais ces pertes résultant d'un assaut en plein midi, l'un des plus admirables qu'on puisse trouver dans l'histoire des guerres, sont bien minimes, tout affligeantes qu'elles soient, si on les compare à celles de beaucoup d'autres affaires du même genre. La bataille de la Moskowa, entre autres, offre plus d'une analogie avec les sanglantes actions qui ont amené la chute de Sébastopol. Elle fut livrée le sept septembre 1812, c'est-à-dire, à un jour près, quarante-trois ans avant celle qui nous occupe. Aux deux époques, les forces en présence sur toute la ligne étaient à peu près les mêmes, puisque Napoléon n'avait que 140,000 hommes à opposer à 160,000 Russes. Enfin, à la Moskowa, l'attaque fut dirigée contre de formidables positions derrière lesquelles l'armée moscovite s'était retranchée, après une retraite continuelle de Smolensk, et qu'elle avait hérissées d'une nombreuse et redoutable artillerie. La principale redoute fut enlevée de vive force après un combat acharné qui décida la victoire. Le chiffre total des pertes éprouvées par l'armée française s'éleva à plus de 28,000 hommes mis hors de combat, dont 9 généraux tués et 39 blessés. Les Russes perdirent 50,000 hommes, d'après le colonel Boutourlin, et ainsi que Napoléon l'avait estimélui-même en visitant le lendemain le champ de bataille. Voici, au reste, un curieux récit de cette sanglante affaire, extrait de l'Itinéraire de l 'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, publié en 1842 par M. le baron Denniée, intendant militaire, qui fit la campagne de Russie comme inspecteur en chef aux revues, attaché au cabinet du prince de Neuchâtel, major-général de la Grande Armée ; il était par conséquent à même d'être bien informé de tous ces grands événements :
« Le 7, l'Empereur monte à cheval avant le jour, c'est-à-dire
avant l'heure fixée pour l'attaque (il était environ six heures du matin), et se porte en avant de la redoute enlevée le 5 par le 57e régiment. 11 souffrait d'une horrible migraine. Toutefois, la canonnade ne commença qu'à sept heures du matin, afin de laisser au prince Poniatowski le temps d'exécuter son mouvement. Le temps était voilé, le vent soufflait à l'ennemi, et des tourbillons de poussière^ mêlés à la fumée, obscurcissaient l'horizon. L'Empereur resta une
heure à la redoute, et descendit ensuite vers une espèce ce ravîn où il passa te plus grande partie de la journée (jusqu'à deux heures). De ce point il ne pouvait découvrir qu'une partie du champ de bataille; cependant quelques obus et quelques boulets passaient pardessus sa tête.
La ligne de l'ennemi était protégée par des positions formidables et par des redoutes et des redans qui croisaient leurs feux. Déjà l'action était engagée sur tous les points. La garde impériale, vieille et jeune, était en arrière en bataille. A peine le 2e corps de réserve de cavalerie s'était-il déployé dans la plaine, que son chef (le général Montbrun) avait été renversé. Aussitôt l'Empereur envoie le général Auguste Caulaincourt prendre son commandement : — « Allons, dit Caulaincourt en partant, allons venger sa mort. » Son
heure, hélas! allait bientôt sonner Quelques instants après,
on annonce à l'Empereur que le prince d'Eckmùhl est grièvement blessé , que son chef d'état-major (le général Romeuf) est tué. Aucune altération , aucune marque d'inquiétude ne trahit son émotion. L'Empereur reste impassible ; cependant on lui annonce au même moment (il était huit heures) que le corps polonais revient sans avoir pu exécuter son mouvement. La défense de l'ennemi est opiniâtre; mais c'est au centre qu'il oppose la plus énergique résistance; la fatale redoute décime nos rangs; elle est prise, reprise et disputée de nouveau. Impatient de faire cesser le carnage, l'Empereur donne l'ordre de s'emparer de cette gigantesque batterie à épaulement et fossés. A cet ordre, le général Caulaincourt, jugeant que l'infanterie a besoin d'être excitée , dispose sa troupe , tourne la batterie, s'élance à la tête du 5e régiment de cuirassiers et tombe frappé mortellement en pénétrant dans son enceinte. L'infanterie soutient ce mouvement.
« La rage anime tous les cœurs, on oublie ses affections pour arracher la victoire des mains de l'ennemi; les Russes se défendent comme des lions: les Fiançais combattent comme des héros. Une grêle de fer couvre la plaine. Les batteries de droite détruisent les 3e et 8e corps; mais bientôt le 1er corps s'en empare; la cavalerie exécute des charges heureuses; le roi de Naples est à sa tête; il est invulnérable. Dans ce moment important de la journée (il était environ deux heures), le maréchal Ney fait dire à l'Empereur que le secours de la cavalerie de la garde déterminerait la déroute de l'ennemi. L'Empereur n'avait pas encore quitté la position qu'il occupait depuis le commencement de la bataille. On sonne à cheval. Ces escadrons sacrés s'avancent lentement, les destinées du monde semblent leur être confiées; le respect, la crainte, l'espérance passent dans tous les cœurs. Cependant cette troupe s'arrête:
l'Empereur en a autrement ordonné-!... Le prince Poniatowski est m ligne avec ses Polonais; il n'y a plus de manœuvre; ce sont des masses que l'on oppose à des masses. L'acharnement, le désespoir et la nécessité dirigent le soldat; il n'y a plus de souvenirs, il n'y aura bientôt plus de patrie: il faut vaincre ou mourir.
« La nuit, la tardive nuit! vient cacher tant d'horreur; la fatigue arrête le carnage. Les feux des bivouacs s'élèvent lentement, et le silence de la nuit n'est troublé que par les gémissements des blessés et des mourants. Cependant la lassitude amène le sommeil; on dort près de l'ami qu'on a perdu. Cruel réveil! la faim le provoque. Rien ! rien! Le soldat se tait... il brûle encore du désir de la vengeance! Le jour a paru : il éclaire un champ de bàtaiile jonché de cinquante mille tués ou blessés , de douze mille chevaux étendus ou se traînant à peine, et de deux cents voitures, affûts ou canons renversés. Les états que j'ai dressés, d'après ceux remis au majorgénéral par les chefs d'état-major des différents corps d'armée , et dont le prince de Neuchâtel me défendit de révéler le chiffre, présentaient : 48 officiers généraux tués ou blessés (9 tués); 37 colonels (10 tués); 6,547 officiers, sous-officiers et soldats tués ; 21,435 blessés. (Les originaux de ces états, de ma main, sont au dépôt de la guerre.) La perte des Russes a été de 50,000 hommes. Quant à l'énorme consommation de poudre, les états remis par M. le général comte Lariboisière , premier inspecteur général de l'artillerie , attestent qu'il a été tiré 60,000 coups de canon brûlé et 1,400,000 cartouches dans la journée du 7 septembre. Or , la bataille ayant duré environ dix heures , c'est par minute 100 coups de canon et 2,300 coups de fusil! sans parler du feu des Russes... Le colonel Boutourlin est tout à fait dans l'erreur dans l'évaluation de nos pertes; mais ce qui est digne de. remarque, c'est que celles qu'il accuse du côté des Russes présentent exactement le chiffre de 50,000 hommes auquel l'Empereur avait évalué, le lendemain môme de la bataille, la perte des Russes. Yoici l'état nominatif des généraux tués ou blessés. Cet état, de ma main, a été mis sous les yeux de l'Empereur, et se trouve aujourd'hui au dépôt de laguerre :
Officiers généraux mis hors de combat.
généraux de division. — Tués. — Montbrun et Cauiaincourt.
Blessés. — Morand, Friant, Dessaix, Compans, Scheler, Tharreau, Rapp, Belliard, Nansouty, Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defrance Grouchy et Chastel.
généraux de brigade. — Tués. — Romcuf , Lanabert « Marion, Compère, Huard, Plauzonne et Damas.
Blessés. — Gratien , Bonnami , Boyer , Dupelin , Teste, GengouU, Mourier , Aimeras , Boyeldieu , Guyon , Guilleminot, Krasinski , Borstill, Quenot. Roussel, Subervic, Burthe, Dommanget, Chonard, Lacroix, Thery, Bordesoulles, Leppel et Bessières. »
Le Journal de Constantinople annonçait à la date du 20 septembre le départ d'Orner- Pacha pour l'armée d'Anatolie. A propos de ce général, voici un fait récent qui l'honore. Son ancien précepteur, le major Graf , étant mort à Gospich , à l'âge de 74 ans , on a trouvé dans ses papiers une lettre ainsi conçue :
« Roustschoulî, le 18 décembre 1854.
« Très-honoré monsieur Graf. J'apprends à l'instant, par une lettre d'un de mes amis d'enfance, Kekik, capitaine en retraite, que nous passez tranquillement vos vieux jours, comme officier retraité, à Gospich, et ne puis, recevant cette agréable nouvelle, résister au plaisir de vous adresser quelques lignes. Vous me pardonnerez de ne pas me conformer à certain cérémonial et de vous parler dans les termes d'un élève reconnaissant à son ancien maître !11 me serait bien agréable de vous retracer une esquisse de ma vie si pleine d'événements, mais le défaut de temps ne me le permet pas aujourd'hui. Je suis, actuellement, généralissime de toutes les troupes qui se trouvent dans la Turquie d'Europe ; ces jours-ci, je vais me rendre avec une partie de ces troupes en Grimée, et j'espère que, là aussi, le Dieu de la victoire me sera favorable, comme toujours. Depuis quatorze ans, je fais continuellement la guerre et, néanmoins, je suis toujours robuste et en bonne santé. Je n'ai pas cessé, également, de me livrer à l'étude des sciences militaires et, au milieu de toutes mes entreprises, j'ai atteint le plus grand bonheur auquel un homme puisse aspirer. Ma poitrine est ornée de sept décorations turques et de quatre décorations étrangères, savoir : la croix d'Honneur, l'ordre anglais du Bain, l'ordre russe de Sainte- Anne et l'ordre espagnol d'Isabelle, tous les quatre de première classe. En outre, je me suis rendu digne, devant l'ennemi, de trois sabres d'honneur enrichis de diamants. Tout cela, monsieur Graf, c'est à vous que je le dois. Vous m'avez donné les premières notions militaires et je vous en exprime, avec bonheur, ma reconnaissance la plus vive. J'ai le plus grand désir de vous envoyer un .léger souvenir en témoignage de ma gratitude, mais je suis en voyage et par conséquent dans l'impossibilité de réaliser ce vœu. Je prends donc la liberté de vous adresser 200 ducats en or, en vous priant de ne pas vous en blesser et de consacrer cette somme à l'achat d'un souvenir de moi. J'ai remis cet argent à M. de Rowîer, consuj autrichien enBulgarie; il aura la bonté de vous le remettre, ainsi
que mon portrait. Agréez, monsieur Graf, l'expressior. de la considération distinguée avec laquelle je suis votre reconnaissant
« Omer M. P. Michel Lattas. »
Un officier de marine, blessé dans l'expédition de la mer d'Azof et venu à Paris en congé de convalescence, a rapporté de Kertch un document assez curieux. C'est une sorte de procès-verbal , écrit en français, des fouilles qui eurent lieu en 1838 aux environs de ïa ville. En voici le résumé : «Les fouilles commencèrent sur le faîte de la colline désignée sous le nom deMontagne de Mithridate , là où s'élevait, d'après Slrabon, l'antique Panticapée. Le directeur do musée de Kertch , visitant ces travaux , avait remarqué dans le voisinage un certain nombre de grandes pierres posées avec une apparente régularité. Il les fit dégager de la terre qui les cachait en partie. Sous l'une d'elles, à une profondeur d'une archine et demie au-dessous delà surface du sol, on trouva 30 pièces de monnaie de différents rois du Bosphore, toutes parfaitement conservées. Parmi celles de Sauromate II (Tiberius Julius) , on en remarque une dont l'empreinte ne ressemble pas à celle des monnaies du même roi trouvées antérieurement. D'un côté , l'on voit le buste du souverain tourné à gauche et , et non à droite. Sur le revers est une grande porte placée entre deux tours. Au pied de l'œuvre est enchaîné un guerrier en costume scythe. Du même côté ,on voit les branches d'un arbre dont le tronc est caché par la tour , et en bas ces lettres M. H. , que l'on trouve sur la plupart des monnaies des royaumes du Bosphore. Pendant que l'on faisait ces découvertes , les recherches continuaient dans les environs de la ville. Plusieurs kourgares (turnuli) furent fouillés. Quatre de ces tertres artificiels cachaient des tombeaux enrichis d'objets remarquables. L'un de ces tombeaux était celui d'un guerrier. Son armure se composait d'écailles d'airain cousues sur une veste de peau. Là se trouvaient encore son épée et un grand nombre de flèches de formes différentes. Sur l'anse d'une amphore placée à la tête du squelette on lisait en caractères grecs : « Labrodamas. » A côté de ce vase il y avait un de ces petits ustensiles connus sous le nom de capediunculœ , dont on faisait usage dans les sacrifices; une autre amphore en argile était placée aux pieds du guerrier. Sur son anse on lit l'inscription grecque : « Labraiôn. » Malgré leur antiquité , le casque et les cuissards sont bien conservés. D'après leur forme , ils paraissent dater des temps les plus reculés. Le casque est garni de plusieurs pointes en métal , offrant d'autant plus d'intérêt qu'on ne trouve même dans les plus riches musées qu'un nombre extrêmement limité d'armures de ce genre. L'exemplaire découvert se distingue d'ailleurs par une
assez remarquable particularité : d'ordinaire , ces armures en tôle d'airain avaient une doublure en cuir , et les trous qu'on y trouve pratiqués au-dessus du genou donnent lieu de croire qu'elles étaient assujetties à la jambe à l'aide de courroies également en cuir. Celles qu'on a recueillies dans cette tombe sont enrichies , au-dessus du genou , d'ornements en relief. On n'y -voit pas de trous , mais la tôle est tellement flexible, qu'il devait être facile de la plier autour de la jambe. Dans un autre tombeau on trouva un vase funéraire orné d'un dessin de couleur rouge sur fond noir, représentant un génie ailé à cheval qu'une femme paraît appeler en lui faisant signe de la main droite. Les nuages sont indiqués par une teinte blanche. Mais ce vase mérite moins de fixerl'attention qu'une petite statue en argile placée à côté. C'est l'image d'une femme tenant de la main gauche un petit garçon près duquel on voit une corbeille renversée d'où s'échappent des fleurs et des fruits. D'un côté est un chien , de l'autre un coq. On suppose que ce tombeau renferme les cendres d'un enfant. Dans le troisième tombeau gisait le squelette d'une femme reposant sur une couche d'herbes marines. Son front était ceint d'une légère guirlande en feuilles d'or , dont la forme imitait celles du frêne. Le cou était orné d'un collier de perles en cristal. Deux talismans , l'image d'un lion et celle d'un scarabée T étaient placés sur la poitrine. L'index delà main droite gardait encore une bague en or enrichie d'un granit syrien sur lequel était gravée une tête de femme. Autour de ce squelette, sous les fragments de plusieurs vases d'argile brisés, se trouvaient enfouies huit plaques rondes et bombées en or , qui servaient probablement à. garnir le haut de la robe. Elles sont ornées de masques d'homme et de femme en relief. On en a retiré un petit vase en ivoire, dont le couvercle sculpté représente la caricature d'une tête d'homme. Tous ces objets ont une grande analogie avec ceux qu'on a recueillis à diverses époques dans les tombeaux de la Grèce , surtout aux environs d'Agrigente. Le quatrième tombeau contenait un fuseau à, filer en ivoire et deux petits flacons de cristal , dont l'un est orné de couleurs brillantes. Il est en argile et sa forme est celle d'une amphore. De ces objets, quelques-uns ont été brisés par les Tartares,. avant qu'on eût pu arrêter la dévastation du musée de Kertch ; plusieurs ont été envoyés en France sur la Mégère et viendront enrichir les musées du Louvre et de la Bibliothèque. Une partie des monnaies est passée en Angleterre et se trouve en la possession de M. Stebbing, ainsi que de M. Coxwel, solicitor de Soutliampton. x>
Voici les dates les plus mémorables de l'expédition de Crimée : — 4 septembre 185-1. Embarquement de l'armée française (25,000 hommes) et de l'année turque (8,000 hommes) à Varna — 9 septembre.
La flotte portant, l'armée anglaise (23,000 hommes) rallie la flotte turco-française à l'île des Serpents. — 14s septembre. Débarquement des armées alliées à Enpatoria , près le Vieux Fort. Cette opération n'est pas contrariée par les Russes; elle dure six heures. — 20 septembre. Bataille de l'Aima. — 27 septembre. L'armée alliée, après avoir franchi l'Aima, leBelbeck et plusieurs autres cours d'eau, arrive, par une marche de flanc, sur les hauteurs de Balaclava. Les Anglais s'emparent de cette ville et y établissent leurs bases d'opérations. — 29 septembre. Reconnaissance de Sébastopol. — 9 octobre. Ouverture de la tranchée à 700 mètres de la place. — 17 octobre. Ouverture du feu contre la place. Les flottes combinées y prennent part. — 25 octobre. Bataille de Balaclava.— 6 novembre. Bataille d'Inkermann. — 22 mai 1855. Prise du cimetière.— 21 mai. Expédition dans la mer d'Azof. Succès complet. — 25 mai. L'armée alliée occupe la ligne de la Tchernaïa. — 7 juin. Prise du mamelon Vert. — 18 juin. Assaut infructueux donné à Maîakoff. — 16 août. Bataille de la Tchernaïa. — 8 septembre. Prise de Maîakoff.-— 9 septembre. L'ennemi évacue la partie méridionale de la ville et se retire dans la partie nord. La tranchée ayant été ouverte le 9 octobre 1854 , il y a donc eu 330 jours de travaux à exécuter sous le feu de la place et malgré les sorties des assiégés. Sur plusieurs points il a été fait jusqu'à sept parallèles. Le feu ayant été ouvert le 17 octobre 1854, et la ville ayant été prise le 8 septembre 1854 , Sébastopol a été bombardé et canonné pendant 322 jours.
Des monuments commémoratifs de cette grande expédition ne tarderont pas à s'élever en France. Déjà le Journal du Cher faisait mention en ces termes, à la date du 20 septembre, de l'érection prochaine d'un de ces monuments dans le Berri :
aLeBerri va s'enrichir d'un monument dont le nom éveillera chez nos descendants des sentiments d'admiration comme il est pour nous un sujet d'orgueil. Pèlerins et voyageurs ne pourront le voir sans être pénétrés de la grandeur de la France ; non pas que ce monument doive être une de ces pages de pierre dont les nations aiment à illustrer leur histoire, comme l'Arc -de -Triomphe de l'Etoile et la colonne Vendôme, mais parce que son nom rappellera une de ces épopées guerrières qui suffisent pour illustrer une armée, immortaliser un général et porter par-delà les siècles le nom d'une nation. Au centre de la France, à k kilomètres au nord de Saint-Amand- Monrond (Cher), s'élève la montagne du Belvédère, à 314 mètres audessus du niveau de la mer. De ce point, le spectacle est vraiment grandiose. Au midi, l'Auvergne dresse ses monts neigeux et escarpés; à l'est, les montagnes abruptes du Morvan. Celles du Sancerrois laissent voir leurs cimes élevées au nord, et les hauteurs de la
Marche encadrent le paysage à l'orient. C'est un tableau qui n'a de bornes que l'infini, avec des forêts, des plaines et des rivières pour bordures. Sur ce point culminant, le général commandant la 19° division militaire, duc de Mortemar, fait élever une tour à la gloire de l'armée d'Orient, en souvenir de la prise de Malakoff. Éievée sur un tertre de 3 mètres de haut, la tour sera percée, dans ses huit pans, de vingt-quatre croisées en forme de meurtrières, et couronnée par une plate-forme à laquelle on arrivera par un escalier cri limaçon établi dans l'intérieur. Une balustrade, dont chaque angle figurera une pile de boulets, entourera cette plate-forme. Au troisième étage, le général installera un musée militaire dont les principales pièces rappelleront la glorieuse campagne de Crimée. Ce sont des trophées recueillis sur les champs de bataille de la Chersonèse, tels que bombes du plus fort calibre, projectiles de toutes dimensions, armes russes, etc., témoignages d'une terrible éloquence en faveur de la bravoure française. Le monument, d'un syle sévère, aura pour toute sculpture au-dessus de la porte d'entrée un aigle immense aux ailes déployées, tenant dans ses serres une banderole ou un cartouche avec cette inscription : c< Gloire immortelle à V armée d'Orient. » Et plus bas sur une table de marbre : « 8 septembre 1855, Tour Malakoff. »
« La prise de Sébastopol, dit le Moniteur, a excité en Angleterre comme en France la joie la plus vive. 11 était juste, en effet, qu'après avoir partagé les dangers et les sacrifices de cette guerre, les deux peuples prissent également part à la gloire du triomphe. Depuis le commencement de la lutte, la France et l'Angleterre, confondues dans une étroite communauté de vues et d'efforts, ont mis une sorte d'émulation à fournir, chacune selon ses ressources, les moyens d'assurer le succès. Si la France a pu mettre en ligne plus de soldats, l'Angleterre a fourni un plus grand nombre de vaisseaux, et n'en a pas moins envoyé successivement en Crimée 80,000 hommes de troupes réunies de tous les points de son immense empire. Grâce au prodigieux armement naval des puissances alliées, leurs pavillons dominent sur toutes les mers et les interdisent à la Russie. L'ennemi a vu ses vaisseaux bloqués ou brûlés dans ses ports, ses côtes ravagées, son commerce anéanti, ses relations extérieures détruites. Depuis la mer d'Azof jusqu'à la mer Blanche, depuis la Baltique jusqu'au Kamtschatka, la Russie est emprisonnée par nos flottes. Tandis qu'à force de courage nos soldats triomphaient de la résistance désespérée de l'armée russe, les marines combinées détruisaient ses approvisionnements et interceptaient ses communications, en même temps qu'elles entretenaient l'abondance dans les armées alliées et leur amenaient chaque jour de nouveaux renforts. Nos ressources
maritimes eussent, difficilement suffi au transport de nos troupes et de l'énorme quantité de matériel qu'exigeait, une pareille guerre à 800 lieues de la patrie. L'amirauté anglaise a mis à la disposition de la France 50 navires de la marine royale et de sa marine marchande, qui ont transporté en Crimée près de -40,000 hommes de nos troupes, avec 2,000 chevaux et 7,000 tonnes de notre matériel. Chacun sait d'ailleurs que si Bomarsund est tombé sous les coups de nos soldats, c'est principalement la marine anglaise qui les y avait conduits. Dans toutes les phases de cette guerre, à l'Aima et à Inkerniann, comme à Bomarsund et à Sweaborg, l'es armées et les flottes de l'Angleterre et de la France ont mêlé leur sang et lutté de bravoure pour la cause commune. A la Tchernaïa, nos alliés sont accourus pour nous soutenir, comme nous étions accourus près d'eux à Balaclava. Dans les derniers et victorieux efforts contre Sébastopol, Anglais et Français ont également accompli leur tâche héroïque. Si, sur plusieurs points attaqués, un seul a d'abord été conquis, le triomphe n'en est pas moins dû à tous les corps de l'armée alliée, qui; se soutenant les uns les autres et divisant la résistance de l'ennemi, l'ont enfin forcé d'abandonner les murs de cette ville que son désespoir même ne pouvait plus défendre. Aussi le général en chef de l'armée française n'a-t-il été que juste en attribuant à l'armée anglaise une large part de gloire dans le succès de ce grand jour. Quant aux sacrifices pécuniaires que nos alliés se sont imposés, ils égalent les nôtres, s'ils ne les dépassent. Sans parler de l'emprunt turc de 100 millions, garanti, il est vrâi, par la France comme par l'Angleterre, mais contracté tout entier chez nos voisins, ni des 50 millions avancés par eux au gouvernement piémontais pour le mettre à même de nous donner le concours si utile de ses braves soldats, l'Angleterre a dépensé dans cette guerre, l'année dernière, près de 400 millions, et a prévu qu'elle pourrait y dépenser encore cette année plus d'un milliard. Cet énorme fardeau et tous ces sacrifices, le peuple anglais les supporte comme le peuple français, non point avec résignation, mais avec cette énergie qui prouve que rien ne lui coûtera pour arriver au but; et l'on peut dire que, chez nos voisins comme chez nous, la nation ne se contente pas de suivre et d'appuyer son gouvernement, elle va encore au devant de ses voeux. »
Le Times prévient ses lecteurs que désormais ils ne doivent pas s'attendre à recevoir, par l'intermédiaire du ministère de la guerre, sur les opérations des généraux alliés, des renseignements aussi complets qu'autrefois. Autrefois, la publication de ces renseignements avait peu d'inconvénient, parce que les rôles des deux adversaires étaient tracés d'avance et parfaitement connus. L'un avait à atta-
quer, l'autre à défendre Sébastopol. Au jourd'hui , au contraire, que la guerre est portée en plaine et que ia stratégie va entrer en jeu, lord Panmure ne pourrait plus sans danger annoncer que tel jour le général Simpson a effectué tel mouvement, parce qu'aussitôt le prince Gortschakoff .profiterait de cette indication pour combiner ses plans en conséquence. La prudence la plus vulgaire ordonne au gouvernement de s'abstenir de faire au public de pareilles communications, et c'est le devoir du public de se résigner à ne plus savoir que ce que le gouvernement croira devoir lui dire.
Au moment où nous terminons cette partie de notre récit, les opérations qui devaient naturellement suivre la prise de Sébastopol paraissent être en pleine exécution. Les dernières dépêches télégrahiques de Crimée annoncent à la fois le bombardement des forts du Nord et le départ des flottes alliées pour une destination inconnue. Le bombardement a commencé le 29 septembre. Le départ des flottes a eu lieu le même jour. C'est donc une double entreprise combinée pour compléter l'œuvre du 8 septembre et qui ne peut manquer de fournir pournous une nouvelle période de notre publication. D'après des renseignements , extraits des correspondances qu'on peut tenir pour .bien informées , le général d'Allonvilie s'est embarqué à Kamiesch avec trois régiments de sa division de cavalerie pour Eupatoria. Il a trouvé dans cette place environ vingtcinq mille hommes d'infanterie turque, glorieusement éprouvés au siège de Silistrie, et près de six mille hommes de cavalerie , également bons soldats, sous les ordres d'un officier très-distingué, Iskender-Bey. Le général d'Allonvilie a dû prendre le commandement supérieur du corps d'armée composé de ces troupes turques et des trois régiments qui l'ont accompagné. 11 a pu, ainsi, faire de fortes reconnaissances , et obliger les Russes à porter leur attention de ce côté. Les pertes de l'ennemi à la prise de Sébastopol sont plus considérables qu'on ne l'avait dit. Il résulte, dit le Sun, des ren seignements officiels que l'ennemi n'a pas eu moins de 20,000 hommes hors de combat , tant par suite du combat que dans les assauts définitifs; vingt' de ses officiers généraux ont été tués ou blessés. Les pertes des alliés, c'est-à-dire des Français, Anglais, Piémontais et Turcs, ainsi que des forces navales, sont évaluées à 13,000 hommes nors de combat, c'est-à-dire 2,000 hommes de moins qu'on ne l'avait d'abord calculé.
La prise de Sébastopol fut annoncée à l'armée russe par l'empereur Alexandre II, dans un ordre du jour ainsi conçu :
« La défense de Sébastopol, qui s'est prolongée si longtemps et qui est peut-être sans exemple dans les annales militaires, a attiré sur elle l'attention non-seulement de la Russie, mais de toute l'Eu-
rope. Dès son origine, elle a mis ses protecteurs au même rang que les héros qui ont le plus illustré notre patrie. Dans le courant de onze mois, la garnison de Sébastopol a disputé à un ennemi puissant chaque parcelle du territoire de la patrie qui entoure la ville, et chacune de ses entreprises a été distinguée par des actes de la plus brillante bravoure. Le bombardement opiniâtre, renouvelé à quatre fois, dont le feu a été appelé infernal à bon droit, a ébranlé les murs de nos fortifications, mais n'a pu faire chanceler ou diminuer le zèle et la persistance de ses défenseurs. Ils ont combattu l'ennemi ou sont morts avec un courage indomptable, avec une abnégation digne de soldats du Christ, sans penser à se rendre. En regrettant de cœur la perte de tant de généreux guerriers qui ont offert leur vie en sacrifice à la patrie et en me soumettant avec vénération au jugement du Tout-Puissant, auquel il n'a pas plu de couronner leurs actes d'un succès complet, je crois de mon devoir sacré d'exprimer, dans cette circonstance aussi, en mon nom et en celui de toute la Russie, àla brave garnison de Sébastopol, la reconnaissance la plus vive pour ses travaux infatigables, pour le sang qu'elle a répandu dans la défense de près d'une année de ees fortifications qu'elle a élevées en quelques jours. Mais il y a une impossibilité, même pour les héros. Le 8 de ce mois, après que six assauts désespérés eurent été repoussés, l'ennemi parvint à se rendre maître de l'important bastion Korniloff, et le général en chef de l'armée de Crimée, voulant ménager le sang précieux de ses compagnons, qui, dans ces circonstances, n'aurait été répandu qu'inutilement, se décida à passer alors sur le côté nord de la forteresse, ne laissant à l'ennemi assiégeant que des ruines ensanglantées. Ces héros éprouvés, objet de l'estime générale de leurs camarades, offriront sans doute, en rentrant actuellement dans les rangs de l'armée, de nouveaux exemples des mêmes vertus guerrières. Avec eux et comme eux, toutes nos troupes, animées de la même foi illimitée en la Providence, du même amour ardent pour moi et notre patrie, combattent toujours et partout avec courage les ennemis qui touchent à notre arche sainte, à l'honneur, à l'intégrité (zjelost) de la patrie, — et le nom de Sébastopol, qui s'est acquis une gloire immortelle par tant de souffrances, et les noms de ses défenseurs vivront éternellement dans le cœur de tous les Russes, avec les noms des héros qui se sont immortalisés sur les champs de bataille de Pultawa et de Borodino. »
La lutte pour la possession de Sébastopol est terminée. La prise de cette forteresse n'est due à aucun accident heureux; le hasard, l'occasion , les caprices de la fortune n'ont en rien servi la gloire des vainqueurs. Le terrain a été conquis pied à pied, embuscade par embuscade, ouvrage par ouvrage; et l'armée russe a fini par céder la ville, non-seulement sous le choc des colonnes d'assaut , mais aussi sous la certitude morale d'une défaite assurée d'avance par les calculs précis des généraux alliés. Les armées russes ont été battues en rase campagne d'abord : à l'Aima, dans une position défensive; à Inkermann et à la Tchernaïa , dans une position offensive. Ainsi, qu'ils se défendent ou qu'ils attaquent, les Russes sont invariablement battus en rase campagne par les troupes alliées et même sans qu'il soit besoin à ces dernières de tenter un suprême effort. Les armées moscovites ont été battues ensuite derrière de solides murailles et ayant pour elles des conditions de succès dont l'histoire du monde n'offre pas d'autre exemple. Artillerie,, munitions, vivres, elles avaient tout à prof usion ; elles étaient acclimatées et à couvert contre deux adversaires venus des climats les plus opposés et tenus nuit et jour à la tranchée par un hiver exceptionnel. Ce n'est pas même une garnison qu'assiégeaient les alliés, c'est une série d'armées incessamment renouvelées , abritées derrière les remparts les plus formidables de l'Europe , qu'ils avaient à combattre. Ces armées successives et inépuisables, la guerre en â dévoré une partie et le reste s'est retiré devant les victorieux drapeaux de l'Occident.
Plus on réfléchit aux circonstances extraordinaires dans lesquelles s'est opérée la prise de Sébastopol, et plus se fait comprendre la grandeur du triomphe. Ce n'est pas seulement l'irrésistible vaieur de nos soldats qui a déterminé la chute de la forteresse, c'est aussi la persévérance des chefs et l'heureuse combinaison des opérations. Après l'assaut des ouvrages de Malakoff, les Russes pouvaient encore organiser une défense meurtrière et ne livrer Sébastopol que lambeau par lambeau. S'ils ne l'ont pas fait, s'ils ont évacué nuitamment la ville et ses fortifications, c'est évidemment que leur armée, démoralisée, réduite aux plus cruelles privations, n'était plus en état d'opposer une résistance efficace.
Sébastopol était l'arsenal de la Russie en Orient et l'abri de sa flotte. C'est de là que le tzar commandait à l'Euxin et faisait peser sur l'empire ottoman une menace perpétuelle ; c'est de Sébastopol qu'était partie l'escadre chargée de surprendre et incendier là flotte turque à Sinope. En attaquant Sébastopol, on attaquait la Russie par son côté le plus vulnérable. On paralysait ses escadres en attendant qu'on les anéantît, on condamnait le colosse à l'impuissance devant
tout l'Orient attentif et vengé. L'œuvre est accomplie. Avec Sébastopol est tombée la prépondérance russe dans la question orientai^, le prestige de sa force militaire est détruit aux yeux du monde. De ses propres mains elle a coulé les vaisseaux qu'avaient épargnés les bombes françaises et anglaises. La marine russe de la mer Noire comprenait 15 vaisseaux de ligne, 4 frégates, 5 corvettes ou bricks, Jl transports, 64 chaloupes canonnières et (2 bâtiments à vapeur, en tout 108 voiles, armées de 2,200 canons. Créée avec des dépenses énormes et dans un but menaçant pour toute l'Europe, elle est aujourd'hui complètement détruite. Pour se consoler de sa ruine, elle n'a pas même un peu de gloire. Le guet-apens de Sinopefut sa seule victoire. Aux yeux de la conscience publique, son amiral mort, ses équipages tués, ses vaisseaux coulés ne sont que le juste châtiment de ce massacre sans combat. La Russie a déjà reculé dans l'histoire jusqu'au règne de Catherine il. Une campagne heureuse dans la Baltique peut la faire reculer jusqu'à celui de Pierre Ier.
Si les populations des campagnes n'ont pas eu, comme celles des villes, de rues à orner, des balcons à pavoiser, des feux d'artifice à tirer pour donner le plus d'éclat possible à la joie que leur inspire la victoire de nos armées dans laquelle ont combattu et triomphé tant d'enfants de nos villages, leurs démonstrations n'en ont pas été moins vives. L'enthousiasme a éclaté partout , aux champs, sur les routes, dans les plus pauvres maisons. Si la Russie et l'Allemagne eussent été témoins de cette ardente et unanime émotion, elles eus» sent reconnu bien vite le caractère spécial et formidable de cette guerre, c'est-à-dire sa profonde popularité. Les habitants de nos campagnes ne se rendent peut-être pas rigoureusement compte des raisons qui font de cette guerre l'une des plus considérables, parles résultats, que les hommes aient jamais soutenues; mais ils en comprennent instinctivement la grandeur; ils en sont fiers comme si, faite par eux, elle était plus spécialement faite pour eux, et bon nombre parmi eux sentent même, par la grandeur et l'énergie des efforts faits pour défendre la liberté du monde, combien elle était menacée. C'est en effet la cause de la liberté européenne qui vient d'être gagnée à Sébastopol. Avant peu d'années le sang généreux versé par la France et l'Angleterre amènera d'immenses résultats pour la civilisation générale. L'état de l'Europe, et notamment celui de l'Allemagne et de l'Italie, prouve que le monde féodal se dissout pour laisser au monde libre le terrain de l'avenir. Les formes anciennes, tutelle rigoureuse et nécessaire des nations au berceau font place au système plus moral et plus chrétien de la liberté et de la responsabilité individuelle; mais ces formes, consacrées parles institutions, identifiées avec des intérêts immenses et séculaires, ne se retirent pas
sans disputer pied à pied chaque portion de leur vieil empire. La Russie était Pespoir de tous ceux qui sont ou qui se croient intéressés au maintien ou au rétablissement du vieux régime. Les amis du tzar sont encore dans les pays d'où la liberté a été bannie, ou dans ceux où la liberté n'est pas aimée : en Prusse, en Allemagne, dans les Deux-Siciles. Sur ces malheureuses contrées l'autocrate pesait comme s'il en eût été le souverain. Son influence y maintenait les vieux abus, les traditions oppressives, et y menaçait le moindre progrès. Ainsi appuyé sur l'étranger, le pouvoir cherchait dans la force les moyens de gouvernement qu'il eût dû chercher dans une bonne administration. Toutes les familles qui, en Europe, regrettent des privilèges perdus , toutes celles qui placent leur orgueil et leur domination au-dessus du bien public, s'étaient, de leur côté, placées sous le patronage de l'empereur de Russie et fondaient sur lui leurs espérances. La perte du prestige, bien exagéré d'ailleurs, dont était revêtu le tzar aura donc naturellement ce double effet, d'affaiblir la ligue des gouvernements rétrogrades et des familles féodales, et d'imposer aux nations mal gouvernées une confiance digne de leurs droits méconnus. On le voit, c'est entre la civilisation et la barbarie que la lutte était engagée sous les murs de Sébastopol, et la barbarie a été vaincue.
Quels progrès ne fera pas maintenant l'esprit humain, délivré de cette oppression et guidé par les deux grandes nations civilisatrices, la France et l'Angleterre étroitement unies pour le bonheur du monde! Peu de jours avant de mourir, Gay-Lussac, l'illustre physicien récemment enlevé à la science, disait à un de ses amis : « Je meurs au moment où le spectacle va devenir intéressant; d'ici à quelques années, le génie de l'homme aura renouvelé le monde. Que ne puis-je prendre une contre-marque, et, simple spectateur des choses, vivre par curiosité! »
Bapport du prince Gortschakoff sur la prise de Sébastopol. — Comment s'opéra l'évacuation de la ville. — 3,000 amputés. — Différents traits de la vie de l'amiral Nachimoff. — La poésie et la choucroute. — M. Malakoff et sa tour. — Aperçu historique sur Sébastopol. — Panorama de la ville après l'occupation. — Les bibliothèques et le théâtre. — Le cimetière de Cathcarts-Hill. — M. de Ségur et Catherine II. — Naissance de Sébastopol. — Trait de courage et de dévouement. — Récit d'un prisonnier Français. — Le général Anastasietf et sa tille. — Acte d'amour fillial. — Déblaiement de Sébastopol et partage du butin.
Les documents officiels que nous avons publiés sur la prise de Sébastopol seraient incomplets si nous n'y joignions le rapport du prince Gortschakoff. Ce rapport est conçu dans le même esprit de franchise et de résignation triste qui caractérisait l'ordre général du tzar Alexandre ÎI que nous avons publié plus haut. Le général en chef russe rend à la valeur de ses troupes un hommage auquel s'associe l'Europe entière, et il ne dissimule aucune des pertes que lui ont fait subir les armes victorieuses de France et d'Angleterre :
« Le 17 (5) août, dit le rapport, l'ennemi a commencé, du côté de ia Karabelnaïa, un feu très -fort et très -meurtrier, qui a duré vingt jours. Notre perte, dans cette période de temps, a consisté : le premier jour, en 1,500 hommes; les jours suivants en 4,000 hommes, et depuis le 22 (10) août jusqu'au 5 septembre (24 août) de 500 à 600 hommes en vingt-quatre heures
« Le 5 septembre (24 août) l'assaillant a redoublé le bombardement et la canonnade, à ce point incroyable que nos fortifications en étaient ébranlées sur toute la ligne défensive. Ce feu infernal, dirigé surtout contre les embrasures et les nierions, prouvait que l'ennemi s'efforçait de démonter nos canons, de détruire nos remparts pour en venir à prendre la ville d'assaut. Il n'était plus possible de réparer nos remparts, et on se borna à couvrir de terre les magasins à poudre et les blindages. Les parapets s'écroulaient et remplissaient les ravins; les merlons tombaient; il fallait continuellement dégager les embrasures ; le nombre des artilleurs qui périrent était si grand, qu'à peine on pouvait en installer d'autres à leurs places. Notre perte, à cette période du siège, a été extraordinaire : du 5 septembre (24 août) au 8 septembre (27 août) , nous avons eu hors de combat : officiers supérieurs, 4, officiers subalternes, 47, et soldats 3,917, sans compter les artilleurs. Sans cesserie feu dura la nuit du 7 au 8 septembre; l'ennemi a lancé, à huit heures du matin, de ses approches les plus voisines, devant le bas-
tion Kornilow, trois tonneaux bourrés de pierres à l'aide desquels il a entamé le parapet et les nierions de l'angle saillant. En même temps les colonnes ennemies commencèrent à se concentrer dans la deuxième parallèle, dans la direction de la batterie anglaise de 22 canons et de la tranchée derrière la lunette Kamtschatka, et bientôt les troupes de l'ennemi remplirent les approches les plus près de nous. Toute notre ligne de défense se divisait, d'après sa position naturelle, en deux parties : la partie de la ville à gauche de baie du Sud, placée sous le commandement du général Ssemiakin, et la partie de la Karabelnaïa, sous le commandement supérieur du lieutenant-général Chrulew. La partie de la ville, ou le côté droite comprenait la lre et la 2e division; la partie de la Karabelnaïa, ou le côté gauche, les 3e, -4e et 5e divisions. A la nouvelle de la concentration de troupes dans les tranchées ennemies les plus avancées devant le kourgan de Malakoff, la 9e division d'infanterie, postée comme réserve dans le bastion Korniltiw, fut dirigée, par suite des dispositions du général Chrulew, sur la deuxième ligne de défense* Le régiment de Siem prit position derrière l'élévation du terrain située entre le kourgan et l'église de Bialistock. Le régiment d'Olonetzki occupa la ligne du deuxième rempart de défense, derrière la batterie Gervais.
« Le 8 septembre, à onze heures du matin, l'ennemi partit de ses sapes et se jeta simultanément et avec impétuosité sur l'angle saillant des bastions n. 2 et Kornilow. Les fossés comblés et les parapets renversés ne présentèrent pas de grands obstacles à l'ennemi. Il sauta sur le bastion n. 2. en chassa le bataillon d'Olonetzki, encloua une partie des pièces, et avait déjà atteint l'excavation d'Uschakow et la deuxième ligne de défense j mais ici le major Jaroschewitsch, à la tête de son bataillon du régiment de Bieloserski, l'a repoussé à la baïonnette derrière le parapet. Ensuite le major-général Sabaschenski arrive au bastion n. 2, avec trois régiments de la division d'infanterie, et repousse encore trois attaques ennemies sur le même point. Nos vapeurs Wladimir, Cherson et Odessa s'approchèrent de l'embouchure de la baie de Kilenbalka, et pendant tout le temps de l'action ont fait, conjointement avec les batteries du côté nord, un feu terrible sur les colonnes d'assaut. A la première nouvelle de l'assaut, le général Chrulew fit avancer le régiment de chasseurs de Schlusselberg au secours du bastion n. 2 ; mais comme l'ennemi avait déjà été repoussé ici par le général Sabaschenski, le régiment se plaça dans la deuxième ligne de défense, entre le kourgan de Malakoff et le bastion n. 2, et à cette distance, le colonel Maler, avec trois bataillons de son régiment, réussit à repousser encore une fois les Français, qui avaient déjà encloué deux des pièces les plus éloi-
gnées. L'ennemi avait également pénétré aux chevaux de frise, à Côté de la batterie de douze pièces, et avait culbuté le régiment Murow, mais il en fut lui-même expulsé à la baïonnette par le régiment Si cm.
«Sur l'angle saillant du bastion Korniloff se précipita une masse immense, cinq divisions françaises, environ 30,000 hommes. La première colonne pénétra dans le bastion par répaulement de gauche, et chassa le régiment Praga. Le colonel Freund, commandant ce régiment, se précipita à la baïonnette sur les Français avec quelques compagnies, et les culbuta; mais il fut blessé lui-même, et les colonnes assaillantes, qui revenaient avec impétuosité à l'attaque, chassèrent les régiments qui se trouvaient dans le kourgan et en occupèrent toutes les parties supérieures. Le général Chrulew s'avança avec le régiment de chasseurs de Ladoga à la gueule du bastion Kornilow,, mais il fut blessé au même moment. Le général Lisienko, qui prit le commandement après lui, fut grièvement blessé; puis fut tué le général Inferow; puis enfin,, le général Martineau; qui devait conduire les troupes, fut grièvement blessé. La plupart des commandants de régiment ou de bataillon et des officiers furent ou tués, ou blessés; nos troupes tinrent ferme auprès des magasins à poudre les plus rapprochés de la tour. Mais enfin, à deux heures, elles durent céder à la supériorité du nombre des masses ennemies qui arrivaient sans interruption sur le kourgan. Elles se retirèrent derrière la gueule du bastion Kornilow. Le combat, sur cet espace séparé par un fossé profond^ se prolongea longtemps avec une opiniâtreté terrible; les nombreuses colonnes ennemies tentèrent itérativement de culbuter nos troupes, mais elles furent chaque fois repoussées à la baïonnette. En même temps qu'il donnait l'assaut aux bastions n. 2 et Kornilow, l'ennemi attaquait la batterie Gervais et en chassait le régiment de chasseurs du grandduc Michel Nicolaïewitch, qui se retira sur la batterie de quatre pièces qui dominait le bastionn. 3. Sur l'ordre du général Chrulew, le régiment de chasseurs de Kostroma fut envoyé au secours de la batterie de quatre pièces ; il se plaça sur la deuxième ligne-défense, sur les derrières de la batterie attaquée. L'ennemi occupa les fossés comblés de la batterie Gervais, et tira à travers les embrasures, sans avancer.
« A midi, les Anglais, appuyés sur de fortes réserves, se jetèrent de front sur l'angle saillant du bastion n. 3. Le régiment Wladimir, d'abord culbuté, mais secouru à temps par des compagnies des régiments Kamschatka et Jukutsk, se précipita sur l'ennemi à la baïonnette et culbuta ceux des Anglais qui se trouvaient déjà sur le parapet. Le général Pauloff, dans l'attente d'une nouvelle attaque de l'ennemi
sur le. bastion n. 3, le fortifia par le régiment Sselengin, qui se trouvait en réserve. L'ennemi renouvela l'attaque sur l'angle saillant du bastion, mais fut de nouveau repoussé par le régiment Sselengin, sous la conduite de son colonel, Mezenzow, qui resta sur place. La troisième attaque ennemie fut repoussée avec le même succès que les deux premières. Une division de l'ennemi se plaça dans le fossé, d'où elle ouvrit une vive fusillade. Les volontaires du régiment Wladimir, sous la conduite du lieutenant Dubrowin, descendirent dans le fossé et chassèrent les Anglais. Pendant que l'attaque sur le bastion n. 3 était repoussée, l'ennemi attaquait les batteries Baditschew et Janowski. Les régiments d'infanterie Susdal, Jakutsh et la Druschine n. 47, repoussaient l'assaut et culbutaient l'ennemi, qui renonça à de nouvelles tentatives sur ce point. En même temps que l'angle saillant du bastion n. 3, l'ennemi attaquait aussi les batteries d'assaut; l'assaillant fut reçu par des feux de peloton , et n'osa pas descendre dans le fossé, mais se borna à une vive fusillade qui fit essuyer de fortes pertes aux bataillons combinés des régiments de Wolhynie et de Minsk. L'attaque trois fois renouvelée de l'ennemi sur ce point fut repoussée. Sur Tordre clu général Pauloff, le feu de la batterie n. 3 fut alors dirigé sur le kourgan de Malakoff. Au commencement, l'ennemi se borna sur le côté droit de la ligne de défense à une canonnade très-forte. A deux heures et demie de l'après-midi, une chaîne serrée de volontaires sauta de la première tranchée sur la lunette Bielkin. Derrière eux avançaient de fortes colonnes formant à peu près 10,000 hommes, qui descendaient vivement dans le chemin creux : mais, reçues par la mitraille de la lunette Bielkin, de la batterie Busakoff du bastion n. 6, et de la batterie Isemiakin, elles furent rejetées en arrière et se dirigèrent dans la direction des troupes, qui dans ce moment montaient à l'assaut contre le bastion n. 5. Les colonnes qui s'étaient jetées dans le bastion n. 5, arrivaient dans le fossé malgré le feu violent de la mitraille et de la mousqueterie, et commençaient déjà à monter sur le parapet , quand le commandant du régiment des chasseurs podoliens , le colonel Alenikow, jeta ses réserves sur les assaillants, et les rejeta à la baïonnette dans le fossé, sans les laisser arriver sur la crête du parapet. En même temps que l'ennemi, rejeté du bastion n. 5, se retirait dans ses tranchées, des troupes fraîches en sortaient devant la redoute Schwarz, et se jetaient dans le fossé et sur le parapet de la redoute, dont les canons démontés formaient la défense de sa face droite. L'attaque de l'ennemi devant le front et le côté droit fut repoussée par la mitraille et la mousqueterie • mais, sur le côté droit, l'ennemi réussit à atteindre le sommet et à envahir l'intérieur de la redoute. Sur le côté droit, l'on en arriva
aux mains; le 2e bataillon du régiment Schitomir fut repoussé. Le général Chruschtschcw, commandant de l'aile de la première division, remarquant la réussite de l'ennemi sur ce point, envoya au secours des Schitomirs deux bataillons du régiment de Minsk. En même temps le colonel Nerenkin, commandant du régiment Ekaierinenburg, qui occupait le chemin creux entre les bastions n. 4 et 5, se jeta dans la redoute. Les cadavres seuls des Français entrés dans la redoute restèrent dans le fort. Le régiment Osten-Sacken arriva à la première division de la ligne de défense au moment où l'ennemi exécutait son attaque sur les redoutes Bielkin et Schewarz, et fut témoin en personne de la façon dont il était repoussé. Les troupes de l'ennemi, concentrées pour l'attaque de la première division, décimées par la mitraille et la mousqueterie, rentraient dans leurs tranchées et ne renouvelaient plus l'attaque. Le commandant en chef se rendit à la seconde ligne de défense, en face du kourgan Malakoff, et se convainquit qu'il était occupé par une masse importante de Français^ ayant derrière eux des réserves très-fortes. Il se convainquit que la reprise du bastion Kornilow entraînerait des pertes immenses, et comme il avait l'intention d'évacuer la ville, il se décida à tirer profit de la fatigue de l'ennemi et à effectuer cette opération si difficile. Il ordonna donc au général Schegeîew, sans entreprendre une attaque sur le bastion Kornilow, d'empêcher l'ennemi de déboucher par là dans la ville, en défendant jusqu'à la nuit les ouvrages détruits du côté nord du kourgan. Gela eut lieu malgré tous les efforts des Français de déboucher par la gueule. De cette façon, par la valeur et la constance de la garnison et malgré les fortifications très-endommagées, les attaques de l'ennemi, supérieur en nombre, ont été repoussées sur cinq points.
« La prise du Kourgan de Kornilow, le seul point où l'ennemi ait eu du succès, fut le résultat de l'extrême supériorité du nombre (l'ennemi n'avait pas dirigé sur ce point moins de 30,000 hommes) et de la mauvaise disposition locale de la partie postérieure du kourgan, qui en rendait Faccès extrêmement difficile du côté de la ville. Mais la défense de Sébastopol nous a coûté cher. Les lieutenantsgénéraux Chrulew et Martineau et le général-major Lyssenko ont été blessés ; ces deux derniers dangereusement. ( Lyssenko est mort depuis de ses blessures le 13 septembre.) Ont été tués: le chef de la lre brigade de la 8e division d'infanterie, général comte de Basseau ; le chef de la 2e brigade de la 9e division d'infanterie, général-major Joufféroff ; le commandant du régiment d'infanterie Sselengin, colonel Mesenzoff; le commandant du régiment Modline, colonel Arschenelski ; le commandant du régiment d'infanterie comte Diebitch-Sabalkanski, colonel Neidhardt; le capitaine en se-
cond Kotzebue et l'officier d'état- maj or Schtscherbatscheff, détaché à l'artillerie à cheval du Don. Ont été blessés : le commandant de la 2e brigade de la 5e division d'infanterie, général-major Souroff ; le commandant du régiment Muromski , lieutenant-colonel Nitschek ; le chef de la 49e druschine de la milice Kursk, colonel Tschremissinoff ; le commandant du régiment de Podoiie, lieutenant-colonel Alennikoff; le commandant du régiment de Praga, colonel Freund; l'aide-de-camp de l'empereur Woeïkoif, chef d'escadron de la garde ; le capitaine Meïendorff, de l'état-major général (ces deux derniers sont morts depuis). Ont reçu des contusions : le commandant de la 2e brigade de la 9e division d'infanterie , génèral-major Nossoff ; le commandant du régiment de chasseurs Galizki, colonel SwierefL La perte générale de la garnison , le 8 septembre, consiste en tués : A officiers supérieurs, 55 officiers inférieurs, 2,625 soldats; blessés : 26 officiers supérieurs, 206 officiers inférieurs, 5826 soldats; contusionnés : 9 officiers supérieurs, 38 officiers inférieurs, 1,138 soldats; manquants : 24 officiers et 1,739 soldats. Les rapports concernant les pertes de l'artillerie ne sont pas encore connus. »
Nous trouvons dans un autre rapport le récit de la manière dont s'opéra l'évacuation de Sébastopol : Les volontaires et une partie des artilleurs furent laissés sur la ligne de défense et entretinrent un feu rare d'artillerie et de carabines. Les lignes de barricades construites à l'avance dans l'intérieur de la ville furent occupées dans la partie droite par les régiments de Tobolsk, de Volhynie et de Minsk, et dans la partie gauche par ceux d'Azof et d'Odessa. A couvert de ces troupes avancées, les différents corps disposés derrière elles commencèrent à se porter successivement sur la place Nicolas, d'où elles traversèrent la baie par le pont; celles du faubourg de Karabelnaïa s'embarquèrent à bord des vapeurs et des bâtiments préparés par les soins du vice-amiral Novossilsky. Lorsque toutes les troupes eurent évacué la place Nicolas et le cap Pavlovski, et que les blessés qui se trouvaient dans les batteries de Nicolas et de Paul eurent été transportés au côté nord, il fut donné un signal auquel le reste de l'artillerie , les volontaires et les troupes qui garnissaient les barricades commencèrent à se replier vers les points du passage de la baie. A mesure que les dernières troupes se retiraient des divers points de la ligne de défense, les pièces de grosse artillerie qui les garnissaient étaient autant que possible mises hors de service, et les magasins à poudre incendiés ainsi que la ville. Après le passage de toutes les troupes au côté nord , le pont fut démonté. Le 28 août (9 septembre), après l'évacuation de la ville, eutiieu l'explosion des batteries n. 7, 8 et 10; dans la soirée,
a batterie de Paul sauta, et l'on fit également sauter les minimes approvisionnements de poudre qui se trouvaient dans la batterie Nicolas. « Ainsi, ajoute le rapport, après trois cent quarante-neuf jours de défense opiniâtre de la ville entourée à la hâte, en vue de l'ennemi, par des fortifications de campagne, et offrant entre ses diverses parties des obstacles naturels aussi importants que la baie du sud et la rade de Sébastopol, la garnison évacua la ville sans être inquiétée. »
Les paroles du prince Gortschakoff établissent un fait important : la résolution des Russes de continuer les opérations militaires en Crimée. Le général dit que la guerre de campagne est celle qui va à l'esprit du soldat russe. On peut faire remarquer qu'à en juger par les batailles de l'Aima, d'Inkermann et de Traktir la guerre' de campagne va tout aussi bien à l'esprit des soldats français et anglais et qu'elle leur réussit mieux.
On ne connaît qu'imparfaitement les misères que la garnison de Sébastopol a endurées pendant le siège, et l'on a lieu de s'étonner que son moral n'ait pas été plus tôt affaibli par des souffrances dont les médecins préposés à la direction des hôpitaux ont pu sonder la profondeur. I) a fallu que les soldats vissent tomber autour d'eux les chefs qu'ils vénéraient, pour qu'ils sentissent leur courage défaillir. Le professeur Gublenk, médecin en chef de l'hôpital de Sébastopol, fait, dans une lettre particulière, un tableau déchirant des maux de toutes sortes qui décimaient l'armée. Depuis le 13 juin, il y eut 3,000 amputations ; si l'on ajoute à ces mutilations les ravages du choléra et du typhus, on se fera une idée de la situation de la garnison. Ce fut pour le soldat russe un véritable jour de deuil *que celui où l'amiral Nachimoff, sur lequel, dans un précédent chapitre, nous avons donné quelques détails, tomba frappé d'une balle. Son activité était telle que , pendant neuf mois, il n'ôta pas une seule fois son uniforme. S'il avait peu de soin de lui-même, il veillait avec la sollicitude d'un père sur ses subordonnés; il employait à des actes de bienfaisance, non-seulement son traitement, mais les sommes considérables que l'empereur lui avait données à titre de récompense après le premier bombardement, et il était souvent obligé de recourir à la bourse de ses aides-de-camp. Les officiers blessés recevaient de lui les rafraîchissements les plus coûteux, et, chaque matin, il envoyait à Todtleben, qu'il aimait beaucoup, un bouquet de fleurs fraîches. Cette bonté, qui s'étendait à tout ce qui l'entourait, électrisait ses matelots, qui se fussent fait tailler en pièces pour lui. Sa bravoure était sans ostentation ; il répondait à ceux qui voulaient l'empêcher d'aller sur la plate-forme du bastion où plus tard il reçut la mort : Laissez-moi, j'y respire plus librement. Un poète
lui ayant adressé une pièce de vers, il se retourna vers les officiers de sa suite et leur dit : «J'aurais mieux aimé qu'il m'eût envoyé un tonneau de choucroute pour mes matelots. » Ces paroles ne contribuaient pas peu à le rendre populaire; mais on remarquait, et luimême s'en était aperçu, qu'à mesure que le siège se prolongeait , il éprouvait une impression nerveuse qui s'élevait jusqu'à l'exaltation. Après les angoisses du second bombardement, il déclara qu'il n'en supporterait pas un autre; cependant il en vit encore trois. Mais il était arrivé à un état de surexcitation qui touchait à l'aliénation et qu'on attribuait à l'usage immodéré des boissons alcooliques. Quoi qu'il en soit, sa mort fut pour la garnison un coup de foudre, et son moral s'en ressentit. La tache que la déloyale surprise de Sinople a faite au nom de cet officier ne s'effacera jamais; mais pourquoi ne pas rendre justice aux qualités d'un homme sur lequel l'histoire, moins sentimentale que les contemporains, portera un jugement sévère? De toutes les descriptions qui ont été faites de la ville de Sébastopol après l'entrée des troupes alliées, la plus exacte, la plus riche de détails intéressants est sans contredit celle qu'a publiée le Moniteur sous la signature de M. Launoy. Nous avons décrit avec soin l'extérieur de la ville et ses fortifications aujourd'hui détruites. Le tableau suivant de son intérieur achèvera de présenter au lecteur la physionomie de cet arsenal célèbre que quatre générations de souverains avaient laborieusement élevé pour les besoins de leur politique. Après avoir lu ces lignes, on sera frappé de la grandeur de l'échec et de l'immensité de la perte que la chute de Sébastopol a fait subir à la Russie.
Avant la guerre, les Russes donnaient un seul nom à toute la montagne où'se trouve Malakoff. Ils l'appelaient Sapoun-Gora, expression dérivée de deux mots, gora, montagne, et sapoun, respiration, et qui, traduite littéralement, signifie : montagne qui coupe la respiration. Depuis la construction de la tour, la première colline fut appelée Malakoff, et le ravin qui passe par le centre de la montagne et la divise en deux parties distinctes reçut le nom de Mala- Jiowa-Balkaou ravin de Malakoff. Les généraux russes, pour indiquer cet ouvrage important, 1 appellent souvent, dans leurs rapports : bastion Kornilow, en l'honneur d'un de leurs officiers généraux de marine les plus distingués, tué au commencement du siège. A l'époque de leur domination, les Tartares avaient établi, sur ces points élevés, des postes d'observation qui communiquaient avec Bagtché- Séraï, où se trouvait le centre de leur gouvernement, et il existait sur le versant du ravin un petit village militaire dépendant d'Aktiar, habité par un corps de cavaliers chargés d'escorter les courtiers du khan. Pendant les premiers temps de leur conquête, les
Russes y eurent un sémaphore qui correspondait avec les points principaux du littoral et de l'intérieur, et qui a été remplacé depuis longues années parle télégraphe construit dans le nord, et dont la tour s'élève sur l'ancienne maison du général Shaksaroff, 'mort depuis près de trente ans. Une des branches de ce télégraphe suit la direction de Nicolaïeff, avec lequel il peut communiquer en deux heures, par Otchakofî, au moyen de quatorze stationséchelonnéessur la route. Vers la fin du dernier siècle, Pallas, l'illustre savant, y organisa un observatoire météorologique, où il recueillit des matériaux pour son beau travail sur la physique et la topographie de la Tauride. Lorsquele gouvernement russe créa l'établissement de Sébastopol, il fut préoccupé de l'idée dominante d'en faire une base d'opéralions pour envahir un jour Constantinople ; il ne prévoyait alors ni une agression sur son nouveau territoire de la part des grandes puissances, ni surtout une descente audacieuse comme celle de la vapeur et la supériorité de nos troupes et de notre marine nous ont permis de faire soixante-dix ans plus tard; mais il redoutait, du côté de la mer, un bombardement qui aurait incendié sa flotte et son nouvel arsenal. Dans cette pensée, il fît exécuter un ensemble de travaux considérables destinés à défendre l'entrée du port et à battre la mer. Ce ne fut que longtemps après qu'on éleva quelques ouvrages du côté de la terre. La zone intérieure qui s'étend à la droite du port resta sans défenses jusque vers 1845. A cette époque, un industriel russe trèsriche, M. Malakoff, qui avait depuis longtemps l'entreprise des grands travaux de maçonnerie exécutés à Sébastopol par le gouvernement impérial, fit construire à ses frais, d'après les plans du génie russe, sur le plateau de la colline la plus rapprochée de Karabelnaïa, une tour semi-circulaire, à deux étages, armée de 8 canons en fonte de Suède, qui furent établis sur un modèle fourni par l'artillerie russe, et il fit don à l'État de la tour et de son armement, qui comprenait alors une batterie casematée dans l'intérieur et une batterie barbette sur sa plate-forme. L'empereur Nicolas, lors de son vingt-sixième voyage en Crimée, en 1847, assista à des expériences de tir qui furent faites sur ce nouvel ouvrage récemment terminé, et, pour récompenser M. Malakoff de son dévouement à sa personne, il décida que la tour porterait son nom, et il le nomma en outre patchonei-gragdanin, c'est-à-dire bourgeois notable de l'empire, titre le plus rapproché de la noblesse, qui lui donne le droit de faire élever à ses frais ses enfants dans les établissements publics.
Dans une des salles de l'ancienne amirauté qui était autrefois affectée aux séances du conseil, et qui depuis a servi de magasin d'habillement, on lit les deux inscriptions suivantes en langue russe, noircies par la fumée de l'incendie et placées à la partie supérieure
du mur principal : « 8 avril 1783, manifeste de prise de possession de la Crimée. — 5 mai 1785, fondation du port de Sébastopol. » Ces dates sont célèbres. Ce fut en 1736 que les Russes, qui avaient déjà plusieurs fois attaqué des points isolés de la Tauride, envahirent la Crimée sous la conduite du maréchal de Munich et la ravagèrent. Depuis, ils poursuivirent avec une persévérance opiniâtre leurs idées de conquête ; ils employèrent, à différentes époques, pour arriver à leur but, quatre armées ?qui furent complètement détruites, et ils ne durent leur succès définitif qu'à la trahison de Chahyn-Guéraï, khan de Crimée, prince suzerain de la Porte qui, manquant à tous ses devoirs, abdiqua le trône en faveur de Catherine. Ce ne fut que deux ans plus tard, le 10 juin 1783, que la Turquie signa, à Constantinople, le traité de paix par lequel elle ratifia, en faveur de la Russie, le droit de possession de la Crimée.
Le premier acte de Catherine, dès qu'elle eut atteint le but de sa politique et de ses efforts, fut de donner à l'homme qui avait, en dernier lieu, commandé ses armées, à son favori, le prince Potemkin, le titre de gouverneur général des contrées nouvellement conquises, de grand amiral de la mer Noire, et de lui conférer le surnom Tavritcheskoï, ou le Taurique. Potemkin engagea en Europe des ingénieurs et des officiers étrangers, réunit tous les matériaux nécessaires à son entreprise, et fonda, d'après les ordres de sa souveraine, qui elle-même en avait choisi remplacement, à l'endroit où se trouvait un petit village maritime iatar appelé Aktiar, un port de guerre qui devait un jour dominer la mer Noire. Il avait conçu l'idée de lui donner le nom de l'impératrice, mais cette princesse en ordonna autrement, et, en vertu d'une déclaration officielle du mois de juillet 1783, elle décida que le nouvel établissement, qui avait été le but de tous les efforts de son règne, s'appellerait Sébastopol, nom tiré de dèux mots grecs : Sébastos, auguste, impérial, et polis, ville, et qui signifie ville auguste, ville sainte, ville impériale; elle montra ainsi l'importance qu'elle attachait à cette fondation, et l'avenir qui, dans sa pensée, lui était réservé. Les constructions furent poussées avec la plus grande activité; et lorsque, pendant son voyage en Crimée, Catherine vint, dans les premiers jours du mois de juilet 1787, visiter Sébastopol, deux ans après sa création, d'après le rapport de notre ambassadeur, qui l'accompagnait, des travaux importants avaient été exécutés, et l'amirauté, une partie des magasins de la marine, deux hôpitaux, plusieurs ouvrages de défense, un grand nombre de maisons particulières, le lazaret, les quais, un bassin de carénage étaient terminés. Quatre années plus tard, un autre établissement, celui de Nicolaïew, chantier de construction de la flotte russe, indispensable au premier, était créé, et les arme-
ments maritimes de cette partie de l'empire recevaient un développement considérable. Les travaux de Sébastopol furent continué5 avec la plus grande vigueur jusqu'à la mort de Catherine, arrivée le 17 novembre 1796. L'empereur Paul Ier s'occupa peu de la Crimée et négligea la conquête de sa mère. Jusqu'en 1805, Sébastopol fut presque oubliée; à cette époque, l'empereur Alexandre, qui méditait une attaque contre la Perse et contre l'empire ottoman, reprit avec une activité nouvelle les travaux, qui ne furent plus jamais interrompus. Les plus importants -désormais datent des années 1825, 1830, 1836, 1845, 1847 et 1852. L'empereur Nicolas surtout a attaché au développement de Sébastopol son nom et sa puissante volonté. 11 a été secondé par deux hommes d'un grand mérite, le prince Woronzow, nommé en 1823 gouverneur général de la nouvelle Russie, et l'amiral Lazarew, qui a été longtemps chef de îa flotte et de tous les établissements maritimes de la mer Noire.
La ville de Sébastopol a, d'après les indications du cadastre russe? depuis l'extrémité du fort Nicolas jusqu'aux anciennes casernes, 2 verstes de longueur sur 1 verste 80 sagènes dans sa plus grande largeur. La verste russe, qui contient 500 sagènes, correspond à 1,067 mètres français. Elle est située dans l'espace compris entre la baie de l'Artillerie et la baie du Sud, et se trouve construite sur une longue colline coupée elle-même par des ravins, des plis de terrain et des espaces creux qui donnent à toute sa surface une inégalité de plan et un manque d'harmonie dans la distribution des maisons, qu'on ne rencontre nulle autre part. Elle se divise en deux parties distinctes : la ville haute, où demeure la population riche du pays, et qui renferme de belles habitations, dont plusieurs, entourées de jardins, ont reçu le titre, assez prodigué en Russie, de Palais, et la ville basse, où se tiennent les artisans et les journaliers.
La ville est coupée de dix rues dans sa longueur et de quinze dans sa largeur ; on y voit aussi des espaces nombreux qui séparent les maisons et ne sont que des chemins mal entretenus, sans alignement et sans régularité. Parmi les rues de la ville, deux sont véritablement belles et forment les deux grandes artères de cette cité célèbre. Elles sont enpente, et partent l'une et l'autre du boulevard, grande promenade plantée d'arbres appelée Grafskaïa-Pristagne, située sur la partie culminante du plateau, et, après avoir longé la ville dans toute son étendue, elles viennent aboutir au port. La première de ces voies est la rue de la Mer, qui, dans son parcours, décrit une courbe et tombe près du fort Nicolas, sur une place irré- *gulière, mais assez belle, donnant, d'un côté, sur la baie de l'Artillerie, et, de l'autre, sur la baie du Sud ou port des vaisseaux. Cette place forme un vaste triangle, dont un des côtés s'étend le long du
port, dans la partie appelée plage du Comte ou plage Woronzoff, laquelle est bordée d'un magnifique quai en pierre construit depuis quélques années. Sur ce quai s'élève un portique composé de six colonnes cannelées, d'un beau caractère, supportant un fronton orné de profils grecs, que surmonte un trophée sculpté en pierre. Les chapiteaux de plusieurs des colonnes sont anciens et proviennent des fouilles de Kherson. Ce monument, d'un effet heureux, est conçu dans le style des arcs de triomphe, et porte le millésime de 1846; à sa gauche est un bel escalier en pierre avec rampes et balustrades également en pierre, dont la mer baigne les marches inférieures. La seconde des deux voies, plus belle encore que la première et aussi bien entretenue, est la rue Catherine, appelée généralement aujourd'hui rue Nicolas. Elle est bordée de trottoirs, de beaux magasins, de quelques jolies maisons à un étage, et de trois édifices publics dignes d'attention. Le premier est la cathédrale, bâtie autrefois et donnée à la ville par feu l'amiral Guchakoff. Elle est surmontée d'un clocheton russe recouvert de zinc galvanisé, et qui, de loin, a l'apparence du fer poli. -Au sommet de ce clocheton était une énorme croix grecque plantée sur un globe terrestre, Le toit de l'édifice a été ébranlé par les bombes que, depuis quelque temps, les Russes lancent de la partie nord, et, pour éviter leur chute, on a dû descendre la croix et le globe. Le second est une petite chapelle en pierre, placée sur la même ligne et à quelques mètres de la cathédrale, et qui lui sert de succursale. Sa construction est soignée et gracieuse. Entre les deux édifices est une superbe cloche, suspendue à un mètre au-dessus de terre et protégée par un simple toit en bois. Le troisième édifice est une tour ronde et élevée, située du même côté et appartenant à l'amirauté. A son sommet, qui domine le port et la ville, était une vigie chargée spécialement de veiller au feu et de donner l'alarme en cas d'incendie. Aux deux tiers de sa hauteur, on voit deux cadrans tournés l'un au nord et l'autre au sud. et correspondant à deux horloges, l'une réglée sur le temps moyen, et l'autre sur le temps vrai. Cette dernière donnait l'heure à l'arsenal et indiquait le moment exact auquel devait être tiré le coup de canon de midi qui parlait de l'amirauté.
En face du fort Nicolas, dans l'espace compris entre la rue de la Mer et la rue Nicolas, s'élève un véritable îlot en terre, sur lequel a été érigé le célèbre monument de Kazarsky , colonel d'artillerie russe, qui, d'après la légende du pays, s;est distingué d'une manière . particulière dans la guerre de 1828 contre les Turcs. Ce monument, situé sur une plate-forme entourée d'arbres, se compose d'un socle carré en marbre blanc, de 2 mètres de hauteur, surmonté d'une proue de navire sculptée en bronze. Sur une de ses faces on lit
l'inscription suivante, en langue russe, dont les caractères en relief sont de bronze: A Â'azarsky, 1834; et sur la face opposée, on lit cette phrase, écrite dans la même langue : A Kazarsky, pour l 'exemple. À l'extrémité de la plate-forme, qui sert de promenade," est une petite chapelle gothique en pierre, entièrement nue à l'intérieur, et près d'elle un mât de signaux. On monte au monument de Kazarsky par un bel escalier en pierre, garni d'une magnifique rampe^ si lué en face et de l'autre côté du fort Nicolas. Dans la partie élevée de la ville, il y a un autre monument en pierre de taille qui attire tous les regards : c'est l'église Samt-Pierre-et-Saint-Paul, qui est la copie littérale et réduite de l'église de la Madeleine de Paris. Ses dispositions intérieures et extérieures sont les mêmes, mais ses proportions sont celles du temple de Thésée à Athènes. Les deux côtés de la porte d'entrée sont des niches où se trouvaient des statues en marbre blanc de saint Pierre et de saint Paul, d'une bonne exécution. Le fronton du monument est en bronze doré. 11 ne représente pas de figures, mais seulement des attributs religieux, bien groupés, au centre desquels se détache la croix grecque. Cette église étant placée sur une éminence, d'après les principes adoptés par tous les grands artistes de l'antiquité, ses lignes régulières et pures produisent de loin un effet très-heureux.
Indépendamment de plusieurs chapelles, la ville possède sept églises. Les principales sont, en outre de celles dont nous avons déjà parlé, l'église de Saint-Pierre, celle de Saint-Nicolas et celle de Saint-Michel. Le boulevard et le quartier qui l'avoisine renferment de très-belles habitationstoutes à un seul étage, d?après l'obligation qu'imposent aux propriétaires les servitudes militaires, et louteg assurées, ce qui indique qu'on redoute l'incendie. Parmi ces habitations, on distingue le palais Menschikoff, le palais Woronzoff, la maison des princesses Potemkin, qui descendent du célèbre miîriotre de ce nom, et ont de grandes propriétés en Grimée, la maison de la famille Upton, celle de la famille Malakoff, celle de la famille de Witt, celle de la famille Lazaret?, et un grand nombre d'autres appartenant à des autorités maritimes ou militaires en exercice. Deux édifices publics, situés dans le même quartier, sont devenus célèbres : l'un est l'école de district pour les garçons, et l'autre l'école pour les filles des marins de la ville. Cette dernière est une grande construction en pierre, assez élevée, ayant un peu la forme d'une église gothique, et dont le toit est recouvert avec des plaques de zinc peintes en vert. En dehors de la baie de l'Artillerie, à l'intérieur et le long de la batterie de la Quarantaine, du mur crénelé, du bastion Central et jusqu'au bastion du Mât, se trouvait un quartier très-éiendu, assez éloigné du reste de la ville, habité par la popu- *
lation pauvre du pays : toutes les maisons de ce quartier, dont îe nombre est très-considérable, sont hachées par les projectiles, et il n'en reste plus que des décombres informes. Dans la partie intermédiaire de la ville se trouvent deux édifices dout il a été parlé : l'un est la bibliothèque, sur la façade et sur le fronton de laquelle étaient deux bas-reliefs modernes d'un bon travail. L'ennemi paraît avoir emporté une partie des livres et des atlas ; mais, d'après le catalogue et d'après ce qui a été recueilli, on peut juger de l'importance de la collection, qui comprenait des ouvrages sur la marine, sur l'art militaire, sur la géographie, sur l'histoire, sur l'économie politique, sur la littérature.
L'autre édifice est le théâtre, dont la façade? assez belle, se compose d'un fronton supporté par des colonnes en pierre. La salle, à l'intérieur, a les proportions de celle du théâtre du Palais-Royal de Paris. La troupe lyrique d'Odessa y donnait des représentations qui cessèrent lorsque la ville devint dangereuse à habiter. Une des dernières affiches, à demi rongée par l'incendie, était apposée sur le mur au moment de notre entrée ; elle annonçait la représentation du 20 décembre 1854, qui devait se composer de la Lucia, d'un hymne national russe avec chœurs, et de la fameuse cantate intitulée : la Victoire de Sinope.
Sébastopol est une ville essentiellement maritime, dans laquelle l'élément maritime, qui a été le but de sa création, domine exclusivement. La nature y a tout fait, tout préparé pour l'accomplissement des desseins de ses fondateurs. Le port, ou plutôt la rade, qui s'avance dans les terres du côté du sud-est, offre l'aspect d'un véritable bras de mer. ïl a, d'après les travaux de l'amirauté russe, 7 verstes ou 7 kilomètres 469 mètres de longueur, depuis son entrée jusqu'à l'embouchure de la Tchernaïa, qui forme son extrémité, et 1 yerste de largeur dans sa partie la plus rapprochée de la mer. Au sud de la rade sont les cinq baies qui constituent, à proprement parler, le port de Sébastopol, la ville entière, l'arsenal et tous les établissements de la marine que nous possédons. Au nord de la rade se trouvent quelques anses sans importance, et des positions militaires que les Russes occupent et qui sont indépendantes du port» Les cinq baies qui se ramifient sur la partie sud de la rade sont : celle de la Quarantaine, celle de l'Artillerie, autour de laquelle on voit le marché et la partie commerçante de la ville; celle du Sud ou port des vaisseaux, qui peut donner asile aux plus grands navires de guerre; celle de l'Arsenal ou des Docks, et celle du Carénage. Le long de ces baies s'étendent des magasins et des ateliers de tous genres qui portent la date de 1847; entre la baie du Sud et celle des Docks s'élève un vaste îlot sur lequel on a construit les magnifiques
casernes de la marine, bordées d'un quai en pierre d'une grande beauté, et à l'arrière desquelles est la nouvelle amirauté. Dans la baie de l'Arsenal se trouve le beau travail auquel on a donné, improprement, le nom de Docks. C'est un immense bassin de radoub, construit en pierre et en granit, dans lequel on a ménagé six formes de vaisseaux, semblables à celles qui se trouvent dans nos ports. Ces formes sont disposées trois par trois, dans un espace carré assez rétréci. Le bassin, de niveau avec la mer, est entretenu par un canal qui s'alimente à la Tchernaïa, et il est vidé au moyen d'une machine d'épuisement mue par la vapeur. On pourrait, en utilisant complètement cette construction, faire passer au bassin six vaisseaux à la fois. Plus loin que la baie des Docks, et de l'autre côté de la muraille de la ville, s'étend le faubourg de Karabelnaïa, habité par les marins de la flotte. Il y a de belles casernes, des ateliers de confection d'habillements, des magasins, des hôpitaux, et, à son centre, une église consacrée à saint Michel. On a trouvé dans la ville un total de 4< ,200 pièces d'artillerie, dont un certain nombre en bronze. Les constructions innombrables et le développement de la flotte avaient augmenté dans des proportions importantes la population de Sébastopol, qui, d'après les documents russes officiels, était, au moment de la guerre, de 42,969 hommes et de 4,505 femmes.
C'est de la colline de Cathcart's-Hill, le cimetière des Anglais, que l'on a la vue la plus complète de Sébastopol. Dans l'avenir, ce lieu funèbre et glorieux sera pour les Anglo-Saxons le but de plus d'un pèlerinage. « Que le voyageur, dit un correspondant du Times, contemple alors du haut de cette modeste plate-forme la cité impériale rendue à sa- magnificence et entourée de remparts trois fois plus formidables que ceux qui formaient naguère son enceinte, ou bien qu'il n'ait sous les yeux que les ruines de Sébastopol, s'il coule dans ses veines quelques gouttes de sang breton, il ne pourra fouler sans émotion cette terre où repose tout ce qu'il y avait de mortel chez quelques-uns des plus nobles soldats qu'ait jamais produits notre race guerrière. Il retrouvera sur le sol la trace de ces ennuyeuses tranchées où l'homme le plus robuste sentait sa force l'abandonner de jour en jour, où les plus confiants perdaient toute espérance, et où le soldat anglais a eu à lutter, durant un long hiver, contre les privations, le froid, la gelée, la neige, la pluie, fléaux plus terribles et plus mortels que le feu de l'ennemi. Embrassant du regard le Redan, Malakoff, les Carrières, le Mamelon, la redoute Gordon, la batterie Chapman, il pourra, par la magie des souvenirs, faire revivre le passé, et assister en esprit à cette grande lutte, dont les épisodes se présenteront successivement à sa mémoire. Combien cette colline consacrée aux funérailles peut-elle contenir de nos braves
officiers ?) Il est impossible de le dire. Toutes les places sont déjà remplies.
« Le cimetière présente un parallélogramme d'environ quarante yards en longueur sur trente de largeur ; son enceinte est marquée par les restes d'un ancien mur qui doit avoir appartenu autrefois à un fort tartare ou qui marque la place de la première redoute construite par les Russes pour protéger l'enfance de Sébastopol. Quoique souvent la place où repose jusqu'au dernier réveil quelque camarade ne soit indiquée à l'œil de ses amis que par une légère élévation du sol, comme dans nos cimetières, il y a aussi plusieurs tombes en pierre, monuments plus durables, élevés par l'amitié ou par de plus douces affections encore à ceux dont ce coin de la Grimée est devenu la dernière demeure. La première tombe que l'on rencontre à l'ouest, à l'entrée du cimetière, ne se distingue que par une humble motte de terre. Je ne sais quel est celui de nos braves officiers qui est enterré là. Sur la seconde on a placé une simple dalle avec cette inscription : « A la mémoire du lieutenant H. Tryon, de la brigade des carabiniers, tué en combattant, le 20 novembre 1854. » C'était un vrai soldat, brave, de sang-froid, résolu; et dans la terrible journée d'inkermann il se servit de la carabine avec plus de succès qu'aucun de ses hommes. Le 20 novembre , au combat des Carrières, où un petit nombre d'Anglais chassa de cette position un ennemi beaucoup plus nombreux, il se conduisit avec tant de courage, que le général Canrobert lui fit le rare honneur de mettre son nom à l'ordre du jour de l'année française. Tout près de lui repose ûn officier vivement regretté. Une pierre dit son nom aux visiteurs : c< A la mémoire du brigadier-général Thomas Leigh Goldie , corn- « mandant la lre brigade de la 4e division de l'armée anglaise, lieuce tenant-colonel du 57e régiment , qui tomba mortellement frappé « à Inkermann le 5 novembre 1854. » Le numéro 4 a une croix de pierre sans nom ni marque distinetive. Une croix de pierre s'élève aussi sur la tombe suivante, composée de deux dalles, sur l'une desquelles on lit : « A la mémoire du brigadier-général Fox Strangways, « tué en combattant le 5 novembre 1854. » Quelques lignes en russe font appel aux sentiments chrétiens de nos ennemis, et leur demandent de respecter , quand nous serons partis, les ossements de ceux qu'ils auraient admirés et aimés , s'ils les avaient connus. Le numéro 6 se fait remarquer par une pierre tumulaire d'assez grande dimension , surmontée d'une croix et ornée sur les côtés de quelques sculptures. Approchez et lisez : « Ci-gît la dépouille mortelle « du capitaine Edouard Stanley , du 57e régiment , tué à la bataille « dTnkermann le 5 novembre 1854. Cette pierre a été élevée à sa a mémoire par sa compagnie. — Renversé, mais non détruit. (Saint
« Paul, 2e aux Corinthiens, iv ,.9. » Qui ne contemple avec respect les monuments de ces braves soldats, et qui ne songe avec une sorte d'envie au sort de ceux dont la mémoire est ainsi honorée? Il y a , dans le même rang, quatre autres tombes, dont une seule porte une indication. La place où repose sir George Cathcart est marquée par un très-beau monument élevé par une division de l'armée au* général qu'elle aimait , et pour lequel lady Caihard a exprimé ses remercîments aux compagnons d'armes de l'homme dont elle porte le nom. L'épitaphe rappelle les services du général , la part qu'il prit , sous le drapeau des Russes , à une de leurs plus mémorables campagnes , la date de sa mort prématurée et glorieuse. Une autre inscription en langue russe dit également quel fut l'homme qui repose.sous ce, monument.
« Dans la seconde rangée , à l'est , on trouve d'abord deuxv tombes dont les pierres ne portent aucune inscription* La troisième se distingue par une très-belle colonne en pierre de taille , surmontée d'une croix , et placée sur un double piédestal. Sur la colonne audessous de la croix , on lit cette inscription : « Au lieutenant-colonel C.-F. Seymour , des fusiliers écossais de la garde , tué en com- « battant le 5 novembre 1854. » Au-dessous de cette épitaphe se trouve une croix sculptée dans la pierre, avec les lettres I..H. S. De l'autre côté , on a gravé une inscription en russe , destinée à protéger contre toute profanation la tombe de ce brave officier. A la base du monument on voit une pierre taillée en losange, sur laquelle ont été gravées avec soin les armoiries du défunt avec cette devise : foi pour devoir C. F. S. M. 36. Combien d'amis absents auraient pleuré sur cette tombe ! Tout à côté se trouve un beau monument élevé à sir John Campbell. Jamais soldat ne fut plus aimé et plus regretté de ceux qui servirent sous lui; et non loin de là, dans un autre rang, on remarque un magnifique sarcophage en marbre noir du Devonshire , consacré à la mémoire de sir Robert Newman , des grenadiers de la garde, qui mourut aussi à înkermann. Malgré le voisinage de ces monuments de deuil , Cathcart's-ïïili n'a pas cessé d'être , pendant le siège, le rendez-vous favori de tous les curieux et amateurs , diseurs ou raconteurs de ces bons mots etjeuœ d'esprit qui naissent et circulent dans un camp. Ce monticule a maintenant; perdu tout son attrait comme poste d'observation ; il n'offre plus que l'intérêt plus grave, plus triste et plus durable qu'il tire de sa destination pieuse. Je regrette d'avoir à ajouter que chaque jour ajoute encore à la liste de ceux qui y ont trouvé leur dernière demeure. Le lieutenant-colonel Gough , du 33^, qui fut blessé à l'Aima, et qui était venu ici mal portant, est mort des suites des blessureft qu'il avait reçues dans la journée .du. 8 ; le lieutenant Kerr, du 30e *
a également succombé. Les funèbres convois et les sons lugubres de la Marche des morts viennent nous rappeler trop souvent que la guerre n'est pas finie , et que nous nous sommes vus naguère aux prises avec un ennemi dont le désespoir semblait doubler l'énergie. Plusieurs de nos blessés , je suis fâché de le dire , sont dans un état très- précaire ; mais , comme on cite un grand nombre de cas dont les chirurgiens désespéraient complètement, qui sont en voie de guérison , aucun de ceux qui ont à craindre pour un parent ou un ami ne doit perdre toute espérance. Quelquefois , mais rarement , une blessure légère devient fatale , et les coups les plus dangereux, les désordres les plus graves ne sont pas toujours mortels. »
Nous avons vu la fin de Sébastopol. Un Français, M. de Ségur, en avait vu le commencement. La relation du voyage qu'il fit en Crimée à la suite de l'impératrice Catherine , contient des renseignements fort curieux sur cette cité , à laquelle on peut adresser l'apostrophe de l'Ecriture sainte destinée à retentir sur le tombeau de tout enfant de l'orgueil et de l'iniquité : « Comment es-tu tombé, Lucifer ? »
« En sortant de Baktché-Seraï , dit M. de Ségur , nous parcourûmes d'agréables vallées et nous traversâmes la Cabarta, dont les rives sont si pittoresques, qu'on peut comparer toutes les campagnes qu'elle arrose aux jardins les plus délicieux. Nous arrivâmes pour dîner à Inkermann, précédemment nommé Théodora par les Grecs,, et Actiar par les Tartares : là , de hautes montagnes , s'étendant en demi-cercle, forment un golfe large et profond. Ce port et cette rade célèbres de la Chersonèse Taurique , plus tard appelée Héracléotique , avaient reçu de l'impératrice le nom de Sévastopol. Pendant le repas de Leurs Majestés impériales, aux accords d'une musique harmonieuse, on ouvrit tout à coup les fenêtres d'un grand balcon. Alors le plus magnifique spectacle frappa nos regards : à travers une ligne de Tartares à cheval, qui se séparèrent, nous aperçûmes derrière eux une baie profonde de douze werstes, et large de quatre. Au milieu de cette rade , terminée par l'aspect d'une vaste mer ; une flotte formidable , construite , armée, équipée en deux années était rangée en bataille en face de l'appartement où nous dînions avec l'impératrice. Cette armée salua sa souveraine du feu de tous ses canons, dont le bruit éclatant semblait annoncer au Pont-Euxin qu'il avait une dominatrice , et que ses armes pouvaient en trente heures faire briller son pavillon et planter ses drapeaux sur les murs de Constantinople. Nous nous embarquâmes au fond du golfe. Catherine passa en revue les vaisseaux de son armée navale, admirant de larges et profondes anses que la nature semblait avoir creusées dans les deux flancs de cette rade pour en faire le plus beau port du
monde connu. Après avoir parcouru l'espace de deux lieues, nous débarquâmes au pied d'une montagne sur laquelle s'élevait en amphithéâtre la nouvelle Sébastopol \ fondée par Catherine. Déjà plusieurs magasins , une amirauté , des retranchements , quatre cents bâtiments qui s'élevaient, une foule d'ouvriers, une forte garnison, deux hôpitaux, plusieurs ports pour le carénage, pour le commerce et pour la quarantaine, donnaient à cette naissante création l'apparence d'une ville imposante. Il nous semblait inconcevable qu'à huit cents lieues de la capitale , dans une contrée si nouvellement conquise , le prince Potemkin eût trouvé la possibilité de former en deux ans un pareil établissement , bâtir une ville , construire une flotte, élever des forts et réunir un si grand nombre d'habitants. C'était réellement un prodige d'activité. Les trois vaisseaux lancés en notre présence à Kherson et d'autres à Taganrog devaient incessamment arriver. Mais, en les attendant , nous voyions une escadre de vingt-cinq bâtiments de guerre qui garnissaient la rade , complètement armés et équipés, et prêts, dès que Catherine le voudrait, à déployer leurs voiles au premier signal. »
Pour raconter tous les actes de courage et de dévouement qui se sont produits lors de la prise de Sébastopol , il faudrait un volume spécial.
Parmi ceux dont la bravoure a été remarquée, il convient de mentionner aussi M. Legrand, officier aux tirailleurs algériens, fait prisonnier le 7 juin à la prise du Mamelon- Vert et échangé à Odessa. Une lettre adressée par cet officier à sa famille contient les passages suivants :
« J'étais au fond du fossé, blessé. Le premier soldat russe qui
vint à moi m'aida à me lever. Puis , ayant remarqué ma chaîne de montre , il la tira pour se l'approprier. Les autres Russes vinrent à moi et me firent marcher devant eux. Arrivé à l'extrémité du fossé, on me fit entrer dans Malakoff par une embrasure fermée, à califourchon sur un canon. Cela ne m'était pas facile, mais les Russes m'aidaient à coups de crosse. J'arrivai sous une voûte souterraine, et là les blessés reçurent les premiers soins. Une demi-heure après, on nous donna l'ordre de quitter Malakoff et nous fûmes conduits , à travers un faubourg , dans une maison où des officiers d'état-major nous classèrent. J'aperçus là un officier russe que j'avais rencontré le 24 mars à un armistice ; je lui rappelai cette circonstance. Aussitôt il me tendit la main , m'emmena chez lui et m'offrit immédiatement une tasse de thé. C'est la politesse russe. Dans la soirée plusieurs autres officiers arrivèrent et se montrèrent charmants. Il y avait réunion; à dix heures on servit à souper, et ces messieurs m'invitèrent à m'asseoir à table avec eux. Cela ne me fut pas possi-
ble : j'étais malade, mes blessures m'avaient donné la fièvre. On me fit dresser un lit sur un canapé ,,. et je passai la nuit là, Un jeune capitaine de hussards russes voulut à toute force laver ma blessure. Il alla chercher une bouteille de vinaigre de Buliy et s'exécuta avec une bonne grâce infinie. Le. lendemain., à mon réveil , on m'offrit le café au lait. Puis on me conduisit à Tétat-major , et de là au fort Nicolas , où je restai trois jours avec deux autres officiers français , dont un est mort du choléra. Pendant notre séjour , nous eûmes la visite des sœurs de charité. Elles ont été pleines de sollicitude. Le 10, je quittai le fort, on m'embarqua sur la rade , et j'allai au camp du nord , d'où je partis le lendemain à une heure de l'après-midi. Je traversais un pays magnifique. Avant d'arriver à Batchi-Seraï , j'ai vu un village assez grand , transformé tout entier en hôpital. A quatre heures nous arrivâmes à Batchi-Seraï. Je fis halte chez un. officier de la place. Le commandant supérieur , prévenu de mon arrivée, m'envoya un officier d'ordonnance pour me prier d'accepter le thé. J'ai visité à Batchi-Seraï le palais des anciens khans. II y a encore des choses magnifiques et très-bien conservées , notamment une table en mosaïque. II n'y a pas moins de quinze fontaines dans Y intérieur du palais , et l'eau est très-bonne. Le lendemain , je fus dirigé sur Simphéropol. Le gouverneur me reçut parfaitement. On me conduisit dans une grande maison bourgeoise où il y avait un officier français.
«Je suis resté cinq jours à Simphéropol. Le 17, je reçus l'ordre de me tenir prêt à partir , Je partis le soir, à sept heures, accompagné d'un interprète, en compagnie d'un autre officier français. Nous avions, pour voyager, une espèce de chariot à quatre roues traîné par trois chevaux. C'est la poste du pays. On change d'attelage toutes les quatre ou cinq lieues, Notre voyage se fit la nuit, et le lendemain, à dix heures, nous arrivions à Pérécop. Cette ville n'offre rien de remarquable. Nous n'y sommes restés qu'un jour. Le lendemain au soir, nous touchions Aleski. Là, le pays commence à être fertile; l'aspect est plus varié. Aleski est situé sur le bord du Dniéper; les habitants se livrent généralement à la pêche. On pourrait appeler cette petite ville la ville des écrevisses; elles y abondent : je les ai payées deux sous le cent. Nous passâmes le Dniéper, et nous débarquâmes à Kerson, ville assez belle. Au sortir de Kerson, j'allai à Nicolaïeff, une grande ville, mais encore jeune. Toutes les maisons sont construites assez régulièrement, mais elles n'ont qu'un rez-dechaussée. Je fus présenté chez le gouverneur, qui me donna l'ordre de partir immédiatement , parce que Nicolaïeff est un point de ravitaillement très-important, et que les Russes n'aiment pas à laisser voir leurs armements. J'avais rencontré /dans mon voyage en Crimée^
un officier russe qui m'avait prié d'aller voir son beau-pere ei femme. Malgré les ordres du gouverneur, je me fis conduire dans cette famille. C'était chez un général russe (le général Anaslasiefr). Le général me présenta à sa fille, et je passai la journée dans cette maison où l'on me traita comme un ami de la famille. Je priai la dame de vouloir bien me permettre d'offrir un souvenir à sa petite fille, une jolie enfant de quatre ans. Je songeai que j'avais sur moi une petite pièce d'or de cinq francs. Je la donnai à l'enfant, qui reçut cette petite médaille avec une joie inexprimable. Le soir, le général me fit visiter ses appartements. J'entrai dans une chambre qu:il avait convertie en atelier. Il s'amusait à tourner des objets en bois de Russie. Sa fille me fit cadeau d'une jolie petite boîte : « Monsieur, me dit-elle, veuillez accepter ce souvenir; c'est l'ouvrage de mon père. S'il vous rappelle votre captivité, il vous fera au moins penser à nous. » Au moment du départ, le général me pria de lui laisser mon nom, et, lorsque je lui dis adieu, il m'embrassa aussi cordialement que si j'eusse été son fils. Après une nuit de voyage, j'arrivai à Odessa, lieu de notre destination. On nous donna un logement dans une maison garnie. J'ai demeuré là jusqu'au 9 août. Mon séjour à Odessa a été assez agréable. J'avais trois francs par jour et la liberté. Il y a là une colonie, de Français. Tous nous ont fait un accueil charmant. Nous étions ving-deux prisonniers, nous attendions notre échange avec impatience. Lorsque, le 9 août, on nous apprit que nous étions échangés, nous doutions encore. La colonie française nous accompagna jusqu'au port. Plusieurs pleuraient en nous disant adieu. Le 12 août, nous débarquions, et nous n'avons pas perdu de temps, car le 16 nous nous battions à la Tchernaïa, et le 8 septembre nous étions à la prise de Sébastopol. »
Voici un fait qui fait honneur à la fois à la bravoure et aux sentiments filiaux d'un de nos soldats : M. Testulat était établi tonnellier à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, lorsqu'éclatèrent les journées de juin. Les insurgés, ayant envahi son magasin, le contraignirent, suivant lui, à leur servir de munitionnaire, et il délivra, signés de son nom, un certain nombre de bons sur les fournisseurs du voisinage. Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Du bagne de Brest, où il resta deux mois, sa peine fut commuée en celle de la réclusion, et, du Mont- Saint-Michel, où il fut enfermé cinq ans, ou le conduisit à Belle-Isle. Pendant qu'il y subissait sa peine, survint la prise de Sébastopol; son fils, sous-officier d'infanterie, se distingua tellement dans celte journée, qu'il fut proposé pour la croix d'honneur; mais ce jeune homme la refusa en disant qu'il n'était pas digne de la porter, car son nom était celui d'un malheureux qui gémissait sous le poids
d'une condamnation infamante. Comme on insistait, il répondit que, si on voulait absolument le récompenser, on ne pouvait lui causer de plus grand bonheur qu'en obtenant la grâce de son père. Le colonel du jeune Testulat fit connaître cette belle action à l'une de ses parentes, dame d'honneur de l'Impératrice. L'Empereur en fut instruit, et le même jour partaient de Saint-Cloud l'ordre de mettre en liberté le prisonnier de Belle-Isle et celui qui confère la croix d'honneur à son fils.
Cependant, dans la ville conquise, des travaux considérables étaient exécutés tant par les soldats que par des ouvriers engagés pour <fet objet en France et en Angleterre : « Les ruines commencent à se déblayer, écrivait à la date du 11 septembre le correspondant du Moniteur de la Flotte; les maisons dressent de nouveau leurs toits au-dessus des décombres, les rues se débarrassent peu à peu des barricades monstres qui les obstruaient, en formant des zigzags qui auraient peut-être rendu une guerre des rues fort meurtrière aux assaillants; enfin Sébastopol se francise. Dans une se-^ maine d'ici ce sera comme une sons -préfecture d'un de nos départements; les réverbères vont reprendre leur service; les rues seront rebaptisées et présenteront aux touristes, militaires et autres, des noms fertiles en glorieux souvenirs. Déjà nos marins appelle porte Napoléon une immense brèche faite aux ouvrages russes établis jadis en face de notre terrible batterie navale, et qui conduit à la ville. Mais que de métal on ramasse ici! bronze, fer, projectiles de toute espèce ; tout cela jonche le terrain d'une manière inégale, en suivant certaines directions, et, par exemple, du côté du port, on trouve comme des courants de projectiles; c'est absolument la promenade de lalave d'un volcan, tant le sol en est littéralement couvert. Dans d'autres directions plus rares, on n'en rencontre presque pas, cequi prouve avec quelle précision notre tir a été dirigé. On continue la pêche des canons et des débris de bâtiments dans le fond du port et dans les docks, malgré les quelques obus qu'expédient de temps à autre les Russes de leurs batteries du Nord. On a extrait jusqu'à des barils de poudre ; mais la ferraille, comme disent nos soldats, domine ; on trouve plus de matériaux qu'il n'en faudrait pour élever une nouvelle colonne comme celle de la place Vendôme, et qu'on pourrait appeler colonne Malakoff. »
La commission mixte établie à Sébastopol pour le partage et l'évaluation du matériel de guerre et des approvisionnements abandonnés par l'ennemi dans sa retraite de la place, fit un choix des objets qui devaient être détruits et de ceux qu'on pouvait conserver. Voici la composition de cette commission : Français : Mazure, général d'artillerie ; Feldstraffe, capitaine du génie ; Laurent, lieute-
liant de vaisseau; Cscoza, capitaine d'artillerie; Gauthier, adjudant à l'intendance; de Calao, capitaine d'artillerie; Cadunet, chef de bataillon du génie; Genoux de la Cloche, capitaine de frégate; Lacabunière, sous-intendant. Anglais : Capitaine Drummond, de la marine royale; brigadier-général Dupuis,de l'artillerie royale ; major Staunton; commandant F. Martin, de la marine royale; aidecommissaire général Crookshank ; capitaine Shaw, de l'artillerie royale; A. Rumble, de l'état-major; lieutenant Buller, de la marine royale; capitaine Montagu; aide-commissaire général Lundy; capitaine Dickson, de l'artillerie royale; A.-W. Johnson , secrétaire de la commission. Dans les magasins de la ville, on n'avait trouvé que très-peu d'effets d'habillement et pas une seule paire de bottes. 62 prisonniers russes, rencontrés ivres au milieu des ruines par les Anglais, étaient à peine vêtus et chaussés. Les blessés que les Sardes avaient recueillis dans les avant-postes de l'armée russe étaient dans un état vraiment pitoyable. Il paraissait évident que l'armée russe souffrait considérablement. Ses hommes recevaient trois livres de pain ou une livre et demie de biscuit par jour et un peu d'orge ; ils en faisaient de la soupe. Voilà la maigre nourriture des défenseurs de la Russie. La plupart des prisonniers étaient très-doux, et l'on en fit d'excellents domestiques au quartier-général, à la condition qu'on ne les laissât pas toucher au rhum.
La commission collective a promptement terminé son travail. Le rapport fut signé le 1er octobre parles commissaires. On avait trouvé 3,800 canons de gros et petit calibre, 6 machines à vapeur, 18 ou 19,000 boulets, bombes, ancres, chaînes, etc. La commission décida que tout le butin serait partagé entre la France et l'Angleterre ; mais il fut convenu qu'après avoir évalué les divers articles d'après leurs poids, la distribution aurait lieu dans la proportion du chiffre numérique des hommes de chaque armée, et que si, dans ce calcul, l'Angleterre n'avait droit qu'à un quart de la totalité, elle restituerait à la France la valeur du surplus ou de l'excédant qu'elle aurait pu recevoir au taux de 10 centimes par kilogramme du prix du vieux fer. Quant aux Sardes, il est inutile de dire que, figurant dans l'armée anglaise , ils avaient droit à une partie du montant attribué à l'Angleterre. Yoici les arrangements adoptés à l'égard de la ville : La partie de Sébastopol comprise dans la Quarantaine, le fort Nicolas, le port militaire et la batterie du Mât, sera exclusivement la propriété des Français. Les Anglais auront pour leur part le fauî>our de la Karabelnaïa, en même temps que les Français seront libres d'y élever des hôpitaux et de se seryir de la baie du Carénage, des bassins, etc.
A ge remporté par les Russes en Asie. — Leur échec à l'attaque de Kars. — Con- .s-cjuences de cette défaite. — Le soldat d'un sou. — Combat de Koughil. — La cavalerie et l'artillerie russes. — Ordre du jour du maréchal Péllissier. — Combat contre les Cosaques près de Kertch. — Prise de Kinburn. — Les honneurs de la guerre. — Description de Kinburn et d'Otchakoff. — Les Russes font sauter cette dernière ville. — Conséquence de ce fait. — Kherson et Nicolaïef.
Par une faible compensation à tous leurs échecs en Europe , les Russes paraissaient avoir en Asie quelques avantages ; mais la bravoure des Turcs ne tarda pas à changer la fortune et à mettre le succès du côté du bon droit.
Le 16 septembre, jour de la fête de l'empereur Alexandre, les Cosaques , les milices et les dragons russes aux ordres du général Ko y ■ alewski, dispersèrent un corps de troupes turques de 1,500 hommes de cavalerie régulière , à peu près d ,000 bachi-bouzouks et quelques centaines de cavaliers démontés, avec 4 pièces d'artillerie de montagne. Le commandant de cette colonne , Ali-Pacha , vieux et vaillant générai, ayant pris part à toutes les guerres de la Turquie, lut fait' prisonnier. On prit en outre l'officier et 45 soldats , l'enseigne, 2 étendards, 4 pièces d'artillerie de montagne, 68 caisses à gargousses et 55 à cartouches, le camp et beaucoup d'effets, chevaux et armes ; les Turcs eurent 400 hommes de tués. Yoici les détails donnés par le général russe sur cette affaire : « Le général Mouravieff , ayant appris qu'à 01 ta et Peniak on amassait des .provisions considérables de bouche , et qu'à Peniak et à Papchroute se trouvaient des troupes turques , arrivées d'Erzeroum pour s'introduire à Kars par la route d'Ardaghan, dirigea dans la nuit du 10 septembre une colonne d'infanterie et de cavalerie, avec 20 pièces d'artillerie légère et 8 affûts à fusées à la Gongrève, sous le commandement ère, général 'Kowalewski , avec l'ordre de disperser l'ennemi concentré a Penianhk et de frayer le chemin qui conduit de là, par Pap- .chrouie et le Sandschak-Gel à Kars. Après une marche forcée de "70 "wersies (10 milles) , la cavalerie russe atteignit la colonne ennemie, aux ordres de trois pachas , près du village Peniak. Les cavaliers turcs démontés occupaient les saillies des montagnes voisines! les bachi-bouzouks étaient devant le village , et la cavalerie régule eo avec artillerie; en tout quatre petites pièces, à l'arrière- garde. Le il septembre (30 août), vers six heures du soir, dit le rapport russe, un combat s'engagea dans lequel nos troupes valeureuses ,
malgré la mitraille et la fusillade , ont chassé l'ennemi du village et lui ont pris un canon. Saisis de panique, les Turcs ont pris la fuite. En vain Ali-Pacha s'efforçait-il de rétablir le combat; luirmême , cerné par des Cosaques et blessé , a été fait prisonnier par Tcssaoul lserdioukoff , après s'être défendu héroïquement. Les Cosaques se précipitèrent à la poursuite de l'ennemi fuyant par les chemins à Olta et Kotyk, et ne s'arrêtèrent pas pour faire des prisonniers , tâchant seulement d'empêcher les Turcs de se rallier. Cette poursuite acharnée sur les deux chemins se prolongea de 4 5 werstes , ce qui a rendu possible d'enlever aux Turcs tous les canons , dont les derniers furent saisis à 10 werstes du camp turc. Notre perte consiste en tout en 2 Cosaques blessés et 6 hommes de milices blessés. »
Enflés par ce succès et par quelques autres avantages partiels, les Russes se décidèrent , le 29 septembre , à tenter l'assaut de la ville de Kars. Le combat dura plus de huit heures, et de part et d'autre on se battit en désespérés. Les Russes paraissaient décidés à s'emparer de la place , et les Turcs bien décidés à la garder. Un moment les Russes étaient parvenus à s'emparer de deux batteries , mais avant qu'ils eussent le temps de tourner les canons ou de les enclouer , les Turcs se ruèrent sur eux avec une telle vigueur , qu'ils reprirent leurs batteries. Les Russes , dans leur surprise , se replièrent sur leurs camarades , jetant la confusion dans leurs rangs. Les Turcs firent une sortie et massacrèrent un nombre considérable de Russes , avant que ceux-ci eussent le temps de reformer leurs rangs et de revenir de leur surprise. La dépêche (de source russe) dit que, bien qu'un grand nombre de tués et de blessés aient été emportés pendant le combat , plus de 4,000 hommes sont restés morts sous les murs de la forteresse ; 200 Russes ont été faits prisonniers ; et quelques pièces d'artillerie sont tombées au pouvoir des Turcs. Ceux-ci perdirent environ 800 hommes , parmi lesquels plusieurs officiers supérieurs. Les Russes s'étaient vus forcés de lever îe siège \ mais depuis ils rétablirent le blocus.
Non-seulement cette tentative, combinée depuis plus de six mois, ne réussit pas, mais l'ennemi subit un de ces échecs qui démoralisent une armée et terminent une campagne. Ainsi, cette puissance si formidable, qui devait tout envahir comme un torrent, aussi bien en Asie qu'en Europe, a rencontré partout dans le patriotisme national un obstacle infranchissable. En Yalachie, elle s'est heurtée pendant une année entière contre l'armée d'Orner- Pacha, battue à Oltenitza, battue à Cetate. sans pouvoir jamais passer le Danube, sans pouvoir surtout prendre Silistrie. "En Asie, elle devait d'un seul bond arriver jusqu'à Erzeroum, et menacer encore Constantin ople par Trébizonde, et. malgré les vices d'organisation de l'armée otto-
mane, elle a trouvé devant une place de sixième ordre, défendue par une ceinture de fossés et par quelques canons, le terme de ses projets ultérieurs et une honte nouvelle pour son drapeau. On ignorait jusqu'à quel point la présence d'Omer-Pacha sur le territoire asiatique avait contribué à ce résultat; mais on conjectura que cette présence mettrait fin à la fois au désordre intérieur des troupes turques et à toutes les espérances des Russes sur ce point. C'est le caractère particulier de la longue carrière du généralissime ottoman, que partout où il s'est montré, il a apporté avec lui l'ordre, l'organisation, la confiance, une impulsion unique et vigoureuse, et une véritable invincibilité. Omer-Pacha n'a pas encore subi un seul échec militaire. Dans le Liban comme dans l'Albanie, dans le Kurdistan comme dans l'Herzegowine , il a toujours rétabli sans coup férir l'autorité du Sultan, au milieu même des situations les plus désespérées. A plus forte raison doit-il constituer en Asie, au milieu des populations indisciplinées, mais guerrières, qu'il est appelé à commander, nonseulement une barrière pour la Russie, mais encore une menace pour la Géorgie et l'Imérétie.
Cette sanglante bataille sous les murs de Kars n'est pas l'un des événements les moins importants de la guerre actuelle. La campagne de 1855 est riche en enseignements; le monde a pu voir avec une espèce de surprise les échecs multipliés et les pertes terribles qu'a subis l'armée russe. En Asie, disaient les organes russophiles, les Turcs auront à se repentir dès que les Russes prendront l'offensive. L'offensive a eu lieu, et personne n'a eu à se repentir, si ce n'est la Russie elle-même. C'est une véritable malédiction que celle qui poursuit le drapeau russe. Voilà la troisième année que dure la guerre, et la Russie n'a pas une seule victoire importante à enregistrer. Quelle singulière page dans les annales de l'histoire ! Sinope est le dernier fait d'armes où la Russie soit restée maîtresse du champ de bataille. D'Oltenitza jusqu'à Kars, quelle longue suite de défaites, quel fleuve de sang, quelles hécatombes de victimes humaines, quelle destruction de bien-être, et quelle perte de prestige ! La Russie perdit tout d'abord, dans la Moldavie et la Valachie, la foi que l'on avait dans sa toute-puissance, puis en Serbie et dans le Monténégro ; vint la Grèce, ensuite le Caucase, et même sur les frontières de la Perse elle vit pâlir son étoile. D'un bout de la Russie à l'autre, la force morale fondée sur l'omnipotence moscovite est anéantie.
La bataille de Kars eut pour principal effet de mettre Erzeroum à l'abri d'un coup de main et de dissiper les inquiétudes dont devenait l'objet cette campagne d'Asie, qui s'était ouverte sous de sinistres auspices. Dans notre premier volume, nous avons donné, en parlant des villes de l' Asie-Mineure, la description de Kars, cette ancienne résidence des rois d'Arménie.
Revenons en Crimée, où les Russes vont essuyer de nouveaux échecs au contact d'une armée électrisée par sa récente victoire et qui marche au comhat aux bruits des chansons. Ces chants populaires sur la prise de Sébastopol se sont en effet multipliés dans l'armée, et pour en donner une idée , nous citerons trois couplets d'une chanson de M. Astier, intitulée : Le Soldat d'un sou :
Héros de la guêtre et du sac, Sébastopol n'est qu'une étape !
Debout ! et, de peur qu'il n'échappe, Par monts, par vaux, sus au Kosak!
Du steppe, au bruit de vos tambours, Vont tressaillir les mornes routes, Et devant vous, comme toujours, L'ennemi fuit vers ses redoutes !...
Car c'est le piou-piou,
Le soldat d'un sou,
Qui renverse tout
Et fait trou partout!...
De leurs bataillons effarés
La plaine, ce matin couverte,
Sur son immensité déserte
Laisse errer les yeux égarés !
Tapis derrière leur prison,
Ils disent entre eux, dans leurs bouges,
En interrogeant l'horizon :
Viennent-ils les pantalons rouges?
Car c'est le piou-piou,
Le soldat d'un sou,
Qui renverse tout
Et fait trou partout! ...
Ces soldats qui, d'un pas si fier Marchant le mousquet à l'épaule, Font trembler les géants du pôle, Sont des conscrits partis d'hier!...
La poudre a bronzé leurs couleurs, Mais je vois encor sur leurs bouches Le baiser de leur mère en pleurs Sous les noirs baisers des cartouches !
Car c'est le piou-piou,
Le soldat d'un sou,
Qui renverse tout
Et fait trou partout!...
Les opérations nouvelles , qui devaient avoir pour pivot Eupatoria; furent inaugurées d'une manière brillante le 29 septembre par
une affaire de cavalerie dont les détails sont contenus dans le rapport suivant du maréchal Pélissier au ministre de la guerre :
« Monsieur le maréchal, en rendant compte à Votre Excellence, dans ma dépêche du 29 septembre, de l'envoi du général d'Allonville à Eupatoria avec trois régiments de sa division de cavalerie (4e hussards, 6e et 7e dragons, et une batterie à cheval), j'exprimais l'espoir que l'habile activité de ce général, secondé avec empressement par le muchir Ahmet-Pacha, parviendrait à rejeter au loin les troupes que les Russes entretiennent autour d'Eupatoria, et à menacer ensuite la grande ligne de communication de l'ennemi de Simphéropol à Pérécop. Un brillant combat de cavalerie livré le 29 septembre à Koughil (5 lieues nord-est d'Eupatoria), et dans lequel la cavalerie russe du général Korf a été complètement défaite par la nôtre, vient d'inaugurer très-heureusement cette série d'opérations dont Eupatoria doit être le pivot. D'après ce qui avait été convenu entre Ahmet-Muchir-Pacha et le général d'Allonville, trois colonnes quittèrent Eupatoria le 29, à trois heures du matin, pour marcher à l'ennemi. La première, dirigée au sud-est , alla prendre position k l'extrémité de l'isthme, vers Saki. Elle n'avait devant elle que quelques escadrons, qu'elle a facilement contenus, avec l'aide de deux canonnières qui l'ont appuyée de leur feu. La seconde, commandée par le muchir en personne, et passant par Oraz, Atchin et Teiech, s'est avancée sur Djollchak, en ruinant sur son passage tous les approvisionnements de l'ennemi. La troisième, à la tête de laquelle s'était mis le général d'Allonville, se composait de 12 escadrons de sa division, de la batterie Armand (artillerie à cheval), avec 200 cavaliers irréguliers et 6 bataillons égyptiens. Elle traversa l'un des bras du lac Sasik et marcha par Chiban sur Djollchack, rendez-vous commun où les deux dernières colonnes furent réunies vers dix heures du matin. Ces deux dernières colonnes avaient poussé devant elles des escadrons russes qui s'étaient successivement repliés sur leurs réserves. Pendant que le général d'Allonville faisait rafraîchir ses chevaux, il observait les mouvements de l'ennemi qui avec 48 escadrons, plusieurs sotnias de Cosaques et de l'artillerie, cherchait à tourner sa droite en s'avançant entre le lac et lui. Le général d'Allonville, que le muchir fit soutenir en arrière par 2 régiments de cavalerie turque et les 6 bataillons égyptiens, se dirigea aussitôt sur la pointe du lac pour envelopper l'ennemi lui-même. La promptitude de ce mouvement permit au 4e de hussards , conduit en première ligne par le général Walsin-Esterhazy, d'aborder l'ennemi à l'arme blanche , pendant que le général Champeron , avec Les 6e et 7e de dragons, en deuxième et troisième ligne, débordait les uhlans russes et les forçait h une retraite précipitée
durant laquelle ils furent harcelés pendant plus de deux lieues. L'ennemi ne tenant plus sur aucun point et s'enfuyant dans toutes les directions, le général d'Allonville arrêta ses escadrons et recueillit, avant de se retirer, tout ce qui restait sur le champ de bataille.
« Cette journée nous a valu 6 bouches à feu (dont 3 canons et 3 obusiers), 12 caissons et une forge de campagne, avec leurs attelages, 169 prisonniers, dont un officier, le lieutenant Procopwitch du 18e uhlans, et 250 chevaux. L'ennemi a laissé sur le terrain une cinquantaine de tués, parmis lesquels a été reconnu le colonel Andreouski, du 18e uhlans, de la division du général Korf, qui commandait devant nous ce jour-là , et qui passe, dans l'armée russe, pour un officier de grand mérite. Nos pertes sont, en comparaison, très-minimes. Nous avons eu 6 tués et 29 blessés. MM. Pujade, aidede-camp du général Walsin, et de Sibert de Cornillon, officier d'ordonnance du même général, sont au nombre de ces derniers. Cette belle affaire fait grand honneur aux régiments qui ont donné, ainsi qu'aux généraux Walsin et deChampéron, et au général d'Allonville, qui a eu beaucoup à se louer du concours d'Ahmet-Muchir Pacha et du corps ottoman qu'il commande. »
A la suite de l'affaire de Koughil , le maréchal Pélissier adressa aux troupes un ordre du jour ainsi conçu : « Soldats! l'avenir a un succès de plus à enregistrer. Un corps de cavalerie russe vient d'être complètement défait dans les plaines d'Eupatoria. Les hussards et les dragons du général d'Allonville ont pu enfin, le 29 septembre joindre l'ennemi près du village Koughil. Soutenu parle corps ottoman d'Ahmet-Muchir-Pacha, le général d'Allonville a lancé le 4e régiment de hussards, les 6e et 7e régiments de dragons sur la division des uhlans du général Korf^ qui a été abordée à l'arme blanche, avec la plus grande valeur. Sabrés jusque dans leurs rangs, harcelés dans leur retraite pendant plus de deux heures, les escadrons ennemis se sont enfuis dans toutes les directions, laissant entre nos mains 6 pièces de canon, 12 caissons d'artillerie, 169 prisonniers et 250 chevaux. Ce brillant combat, dont je félicite le général d'Allonville, fait grand honneur au 4e régiment de hussards, au 6e et au 7e régiments de dragons, à la batterie Armand de l'artillerie à cheval, ainsi qu'aux généraux Walsin-Estherhazy et de Champéron. C'est un beau fait d'armes dont je suis heureux d'avoir à rendre compte à l'Empereur et qui inaugure dignement une nouvelle série d'opérations. » De son côté , le général d'Allonville reçut en particulier du général Camou, commandant le 2e corps, la lettre suivante dont lecture fut faite à la tête de tous les escadrons : « Mon cher général, vous avez fait débuter delà manière la plus brillante la jeune cavalerie du 2e corps. Je vous en adresse à vous surtout, et ensuite
à tous, mes cordiales et sincères félicitations. Le général Bosquet, toujours très- souffrant de ses blessures, me charge d'être son interprète auprès de vous et de votre brave division. Il est heureux et fier de penser que le 2e corps montre partout la même valeur et obtient partout le même succès. Vous avez eu l'heureuse chance et le talent d'être le premier à enlever à l'ennemi son artillerie en rase campagne. »
Le combat de Koughil ouvrit aux alliés toute la plaine comprise entre Eupatoria et Pérékop ; il produisit en outre un grand effet moral, car jusqu'alors la cavalerie russe avait joui d'une réputation de supériorité sur les autres cavaleries de l'Europe. L'empereur Alexandre ressentit de cette défaite une grande irritation et destitua le général Korf.
La flotte n'avait pu, comme elle l'eût désiré, entrer à pleines voiles dans le port de Sébastopol; elle se dédommageait par d'heureuses expéditions. Les marins qui avaient pris part aux travaux du siège devant se rembarquer, le maréchal Pélissier leur rendit, dans un ordre général que nous reproduisons, un hommage mérité : a Soldats ! les braves marins de l'escadre de l'amiral Bruat, descendus à terre pour partager nos dangers et nos travaux, vont nous quitter. Les marins russes de la mer Noire, qui n'avaient pas osé se mesurer avec eux sur leur propre élément, ont appris à les connaître devant les murs de Sébastopol. Pour vous, vous savez combien, pendant toute la durée de ce siège long et difficile, ils ont donné des preuves de courage, de constance et de résolution dans le service de leurs nombreuses et puissantes batteries. C'est avec plaisir et confiance que nous les avons reçus parmi nous ; c'est avec regret que nous voyons arriver le moment de la séparation. Une union et une estime réciproques, formées sur le champ de bataille, nous lient étroitement à ces braves marins, à leurs vaillants officiers,pi leur digne chef, le contre-amiral Rigaud de Genouilly. Nous le retrouverons, ayons-en l'espérance, et alors, comme aujourd'hui, la flotte et l'armée, le marin et le soldat, n'auront qu'une même pensée, la gloire et la patrie, qu'un même sentiment, le dévouement à l'Empereur. »
De son côté, l'amiral Lyons transmit à l'amiral Bruat l'expression des sentiments des lords de l'amirauté sur le bon accord qui n'avait cessé de régner, depuis le commencement des opérations, entre les amiraux alliés. ■<
Le 20 octobre, le ministre de la marine recevait de l'amiral Bruat a dépêche et le rapport qui suivent :
« Kinburn, 17 octobre.— Le fort de Kinburn et les nouveaux ou
vrages élevés sur cette presqu'île sont en notre pouvoir. Nos pertes sont sans importance. »
« Kinburn, le 17 octobre.— Le 14 octobre au matin, les escadres ont quitté la rade d'Odessa dès que les gros vents d'ouest, qui contrariaient leurs opérations depuis le 8 octobre, ont cessé. Le soir même, elles ont mouillé devant Kinburn. Dans la nuit, quatre chaloupes canonnières françaises, la Tirailleuse, la Stridente, la Meurtrière et la Mutine, expédiées par le contre-amiral Pellion, sous lès ordres du lieutenant de vaisseau Allemand, du Cacique, ont franchi, avec cinq canonnières anglaises, la passe d'Otchakoff, et sont entrées dans le Dniéper. Le lendemain 15 octobre, dès le point du jour, les troupes ont été débarquées à 4,r>00 mètres environ dans le sud delà place. Dans l'après-midi, les bombardes ont ouvert leur feu; mais elles ont été obligées de l'interrompre quand la nuit s'est faite, à cause de la houle qui rendait leur tir incertain. La journée du 16 a été à peu près perdue pour nous, les vents étant retombés au sudouest. Les troupes se sont occupées de se retrancher et de pousser des reconnaissances vers le sud. Les canonnières qui étaient dans le Dniéper ont pu seules inquiéter la place. Le vent ayant passé au nord dans la nuit, nous nous sommes occupés dès ce matin, l'amiral Lyons et moi, de faire mettre à exécution le plan de combat que nous avions arrêté depuis la veille, d'après les sondages du capitaine Spratt, du Spitfire, et du lieutenant de vaisseau Cloué, du Brandon, assistés de MM. Ploix et Manein, ingénieurs hydrographes. A neuf heures vingt minutes, les trois batteries flottantes, la Dévastation, la Lave et la Tonnante, ont ouvert leur feu ; le succès qu'elles ont obtenu dans cette journée a répondu à toutes les espérances de l'Empereur. Le rempart qu'elles battaient présenta très-promptement et sur plusieurs points des brèches praticables. Les bombardes françaises et anglaises ont ouvert leur feu à neuf heures quarante-cinq minutes; leur tir, rectifié par les signaux des avisos, a été admirablement bien dirigé. Je leur attribue une grande part dans la prompte reddition de la place. Les cinq canonnières françaises, la Grenade, la Flèche, la Mitraille, la Flamme et Y Alarme, soutenues par six canonnières anglaises, ont pris leur poste à peu près en même temps que les bombardes. Leur tir ricochait très-avantageusement les batteries à barbette, que combattaient les batteries flottantes. Dès que le feu de la place a diminué de vivacité, nos canonnières se sont por tées, sur le signal du capitaine de la Grenade, M. Jauréguiberry, à la hauteur des batteries flottantes. Elles ont été accompagnées dans ce mouvement par des canonnières anglaises.
A midi précis , les vaisseaux , suivis par les frégates , les corvettes et les avisos, ont mis sous vapeur. Les vaisseaux se sont formés
sur une ligne de front ; ils ont jeté l'ancre et se sont embossés à 4/600 mètres des forts par 26 pieds et demi d'eau. Au même moment, six frégates anglaises, conduites par le contre-amiral Stewart, et trois frégates françaises, sous les ordres du contre-amiral Pellion, YAsmodée, le Cacique et le Sané , ont donné dans la passe d'Otchakoff pour prendre les forts de Kinburn à revers. Le vaisseau anglais Hannibal s'est avancé jusqu'au milieu de cette passe. Les généraux Bazaine et Spencer ont porté leurs tirailleurs et leurs pièces de campagne à 400 mètres environ de la place. Ces manœuvres hardies et le front imposant que présentaient les neuf vaisseaux français et anglais embossés beaupré sur poupe , et tonnant de toute leur artillerie , ont eu un effet décisif. A une heure trente-cinq minutes , remarquant que le fort de Kinburn ne tirait plus, bien que les ouvrages du nord continuassent à se servir de leurs mortiers, l'amiral Lyons et moi nous avons pensé qu'il convenait de respecter le courage des braves gens que nous combattions : nous avons, en conséquence, fait le signe de cesser le feu, et nous avons arboré le pavillon parlementaire, en envoyant à terre une embarcation française et une embarcation anglaise. Les forts ont accepté la capitulation offerte. La garnison est sortie de la place avec les honneurs de la guerre et s'est rendue prisonnière. Nos troupes occupent tous les ouvrages russes. La capitulation stipulait que la place nous serait remise dans l'état où elle se trouvait. Nous entrons donc en possession des approvisionnements et des munitions de l'ennemi. L'amiral Lyons et moi envoyons les chirurgiens des deux escadres pour soigner les blessés russes, au nombre de 80 environ. Le chiffre des prisonniers est de douze à quinze cents. Nous allons nous occuper de constituer ici un solide établissement. »
Dans la phrase de ce rapport ainsi conçue : « La garnison est sortie de la place avec les honneurs de la guerre et s'est rendue prisonnière , » les personnes peu initiées aux coutumes militaires pourraient voir une contradiction. Cette contradiction n'existe pas. La législation militaire a dû sanctionner cet évident et salutaire principe que la défaite , quand on a épuisé dans la lutte les dernières ressources de la science et de la bravoure, n'est point un déshonneur. Bien plus, autant un gouverneur de place serait répréhensible et punissable pour avoir posé les armes pouvant tenir encore, autant encourrait-il le reproche d'obstination cruelle si , ne pouvant plus résister , il rejetait néanmoins , au péril de la vie de ses soldats et des biens des habitants , les propositions acceptables de l'assiégeant.
Au rapport de l'amiral Bruat était annexée dans le Moniteur la note suivante : « Les eaux du Buget et du Dniéper aboutissent à la
mer par une seule branche. Après avoir formé un lac où ils se co fondent , les deux fleuves s'écoulent ensemble , entre Otchakoff au nord et Kinburn au sud, par un chenal étroit d'une profondeur variable (16 pieds minimum) , beaucoup plus rapproché de Kinburn que d'Otchakoff. Otchakoff, sur la rive droite , est bâtie au sommet d'une falaise d'une élévation moyenne, s'avançant en angle aigu droit au sud , et projetant une pointe basse sur laquelle s'élève un vieux fort d'origine génoise , en assez mauvais état. Une batterie de neuf pièces d'artillerie de gros calibre , récemment construite sur la falaise en dehors du chenal , le prenant d'enfilade , mais à grande portée , complète la défense de ce côté sans présenter d'obstacles sérieux. C'est sur la rive gauche , sur la langue de sable formée des alluvions des deux fleuves, qu'est bâtie la citadelle de Kinburn , dominant le passage de plus près , battant en dehors et en dedans, constituant , en un mot, la seule défense de l'embouchure de Dniéper. La citadelle de Kinburn est un ouvrage à cornes , en maçonnerie, avec parapets enterre, entouré d'un fossé là où il n'est pas baigné par la mer , contenant des casernes et autres édifices dont les toitures et cheminées apparaissent au-dessus du rempart. Elle est armée sur toutes faces , offrant un étage de feux couverts casematés, surmonté d'une batterie à barbette, le tout pouvant présenter environ soixante bouches à feu, dont la moitié battant en dehors sur la mer, du sud-ouest au nord-nord-ouest. Kinburn porte le pavillon de guerre toujours arboré, indice d'armement, et contient une garnison de 2,000 hommes , sans compter les colons militaires établis en dehors dans un village régulièrement bâti, au sud et à portée du canon de la place. Deux nouvelles batteries ont été élevés dernièrement au nord-ouest de la forteresse. »
Une dépêche ultérieure, à la date du 21 octobre, fit connaître que les résultats de la prise de Kinburn étaient encore plus importants qu'on ne l'avait cru d'abord : « Sébastopol, le 21 octobre, cinq heures du soir. Je viens de recevoir le rapport du général Bazaine sur la prise de Kinburn. La division anglo-française a concouru dignement au succès des escadres alliées. Débarquée sur la presqu'île, à cinq kilomètres de la forteresse, elle s'est solidement établie, et, dans la nuit du 16 au 17, elle a ouvert la tranchée à 800 mètres des fortifications. Lorsque la marine a ouvert, le 17, son feu puissant, deux compagnies de chasseurs, embusquées à 400 mètres des batteries ennemies, ont pu fusiller à leurs pièces les cauonniers russes. L'artillerie de campagne a joué de son côté un rôle fort utile. 40 officiers prisonniers, 174 bouches à feu, des munitions de guerre et l'occupation de cette importante position, tels sont, pour les alliés, les résultats de cette heureuse entreprise. Les Russes les
ont complétés en faisant sauter, le 18 octobre, les fortifications d'Otchakoff. Je vous enverrai le drapeau aux armes de la Russie qui flottait sur Kinburn.o
Une dépêche de l'amiral Lyons, datée des Bouches-du-Dniéper. 18 octobre, contenait ces mots : « L'ennemi a fait sauter les fortifications qui se trouvaient sur la pointe d'Otchakoff. Ces forts, défendus par vingt-trois canons, étaient à portée des bombardes de la flotte alliée. »
Le résultat immédiat de cette nouvelle victoire est de nous rendre maîtres du Liman du Dniéper, de fermer dès lors toute communication par mer entre Odessa, Nicolaïeff etCherson, et de rendre inutile pour la Crimée, du moins du côté de la mer, îa position si belle qu'occupent ces deux dernières places sur le Dniéper et sur le Bug. Nicolaïeff est le grand arsenal militaire et naval de la Russie ; Cherson est le dépôt principal de ses approvisionnements. Pour la seconde, la voie de terre est encore ouverte jusqu'à Pérécop; mais pour Nicolaïeff, dont le matériel est exclusivement maritime, la fermeture du Bug implique la suspension de fait de toute activité et de toutes relations extérieures. De plus, l'opinion se confirme que ni l'une ni l'autre de ces places n'est inabordable. L'embouchure du Dniéper présente deux ou trois branches principales, dont la profondeur moyenne est de vingt-deux à vingt-cinq pieds anglais. A Cherson même, le fleuve a un mille de large et cinquante pieds de fond ; et ce ne serait pas un mince triomphe que celui qui anéantirait cette création de Potemkin, qui disperserait ses 12,000 habitants, et qui changerait en ruines désolées son port militaire et commercial, ses chantiers de construction, ses arsenaux, ses casernes, ses approvisionnements et ses magasins de toute espèce. Quant à Nicolaïeff, elle n'est plus qu'à vingt milles de l'embouchure du Bug, et, à part un passage difficile situé presque à moitié chemin, la rivière présente partout une profondeur suffisante pour les bâti» ments de guerre. Après l'occupation d'Otchakoff, les alliés peuvent ' arriver à Nicolaïeff, même par la voie de terre. Ce premier succès rend donc tous les autres possibles, et tient en échec toutes les for- - ces russes disséminées à Odessa jusqu'à Pérécop.
Nicolaïeff, dont il a été si souvent question dans les diverses publications, depuis le commencement des hostilités, est une des nombreuses villes construites par la grande Catherine, après la conquête d'Otchakoff, conquête par laquelle cette puissante souveraine acheta celle de la Tauride. Nicolaïeff date de la même époque que Sébastopol, Odessa et Taganrog. C'est actuellement une des places les plus florissantes de l'empire des szars. Elle est à 58 werstes de Cherson, à 62 d'Odessa, à 1750 de Saint-Pétersbourg, et à 1250 de
Moscou. Elle a la forme d'un carré presque régulier ; toutes ses rues, coupées à angle droit, courent du nord au sud et de l'est à l'ouest. Les maisons sont généralement basses, à un étage avec rez-de-chaussée : très-peu ont deux étages, presque toutes sont séparées les unes des autres par de beaux jardins plantés d'arbres fruitiers. Les édifices publics, là comme par toute la Russie, sont d'un style imposant et sévère. A quelque destination qu'ils soient affectés, ils ressemblent tous à des casernes ou à des hôpitaux. Nicolaïeff possède un assez grand nombre d'églises d'une structure originale. La cathédrale est fort belle. L'hôtel de ville, flanqué de deux lourdes colonnades, est un monument d'un style bâtard et bizarre. Cette ville est la résidence du chef de la flotte de la mer Noire, et sur ses chantiers se construisent les vaisseaux destinés à en faire partie. D'après le dernier recensement, Nicolaïeff compte 38,067 habitants et 4,998 maisons. Elle possède six églises grecques, une église catholique et une luthérienne, plus deux synagogues, l'une juive, l'autre karaïtique. Au nombre de ses plus beaux édifices sont l'amirauté, plusieurs casernes à trois étages (pour loger 25,000 hommes), le dépôt des cartes hydrographiques, l'observatoire d'astronomie, et le club de la noblesse, avec trois bibliothèques publiques. L'arsenal de Nicolaïeff renfermait une immense quantité de matériel de guerre, qui a dû être en partie épuisé par les besoins énormes de la défense de Sébastopol. On a établi un boulevard sur le bord de l'Ingul. A 3 werstes de distance, derrière la ville, sur la rive du Bug, se trouvent un jardin nommé Suhoi Fontan et le lieu de plaisance Spassk, qu'entourent des jardins, et une source qui alimente la ville d'eau pure et saine. C'est dans cette ville, sans contredit une des plus belles de l'empire, que l'on a concentré, depuis un demisiècle, tout ce qui peut être utile à la construction des bâtiments de guerre. Chantiers, fonderies, arsenaux, amirauté, casernes; écoles de pilotage, des mousses, des ingénieurs : on y trouve tout aggloméré. Sébastopol était le port de la flotte construite, armée et complètement équipée ; Nicolaïeff est le port où cette flotte est préparée, construite, gréée et armée. Les alentours sont littéralement encombrés d'un immense matériel, surtout depuis l'avènement au trône de l'empereur Nicolas. Les fers, le chanvre, les cuivres, les bois et les suifs, les produits enfin que la Russie tire en très-grande partie de ses États méridionaux et de la Sibérie, y sont amoncelés. Les sommes que ces approvisionnements ont coûté, celles qui ont été dépensées pour les constructions sont incalculables. Cronstadt pour la Baltique, au nord ; Nicolaïeff pour la mer Noire, au sud, sont réellement les deux plus formidables chantiers qu'on puisse imaginer. La position de cette dernière ville, dans un angle aigu
fermé par l'ingour et le Bug, au bord du steppe, met cette place à l'abri d'un coup de main, aussi bien que la difficulté de ses approches par mer. Il a fallu que le gouvernement ru sse eût une foi bien robuste dans son avenir pour oser, en dépit de mille raisons majeures, fonder, à l'extrémité de ce désert à peine habité par quelques tribus de Cosaques nomades, une ville dont il a fait bientôt le siège de l'amirauté, la métropole de la marine au sud de l'empire. Depuis son embouchure jusqu'à Nicolaïeff, sur une étendue de vingt milles environ, la profondeur du fleuve varie de vingt-cinq à soixante pieds. Le cours, sans être sinueux, est obstrué par des bancs de sables mouvants, de roches sous-marines, qui en rendent la navigation difficile et même dangereuse.
Après les détails que nous venons de donner sur les quatre places de Kinburn, d'Otchakoff, de Cherson et de Nicolaïeff, il est facile de se rendre compte de l'importance que la Russie doit attacher à la conservation de ces points stratégiques ; on comprend aussi toute, la portée de l'expédition tentée par les alliés et l'impression que la prise de Kinburn dut produire dans tout l'empire.
Effet des batteries flottantes dans l'attaque de Kinburn. — Nouveaux détails sur la prise de cette ville.— Expédition contre Taraan et Fanagoria. — Destruction de la ville de Gheisk. — Explosion de deux parcs d'artillerie. — Destruction de Sébastopol. — Le général Bosquet. — Mort courageuse d'un zouave.
Les rapports de l'amiral Bruat sur l'attaque de Kinburn signalent, comme on vient de le voir, le puissant effet des batteries flottantes. Déjà nous avons fait connaître les particularités curieuses de leur construction; mais nous ignorions quel était l'inventeur de cette nouvelle arme. Le Moniteur du 12 novembre a révélé qu'elle était due à l'initiative de l'Empereur. Lorsqu'au commencement de la guerre, les flottes formidables de l'Angleterre et de la France mirent à la voile pour la mer Noire et pour la Baltique, les personnes peu initiées aux éléments de la guerre maritime crurent que ces flottes allaient renverser en un clin d'œil toutes les forteresses russes. L'Empereur, auquel ses études sur l'artillerie avaient rendu ces questions familières, ne s'y trompa pas, et il fut persuadé que si les flottes russes, n'osant pas venir combattre en pleine mer, se réfugiaient à l'abri derrière les fortifications élevées à grands frais pendant la paix , les marines alliées ne pourraient
presque rien tenter contre leurs murailles. Il insista même, dans une note qu'il adressa au ministre de la marine,, pour que les amiraux n'engageassent qu'avec prudence leurs beaux et nombreux vaisseaux : car, disait-il, il faut qu'à la guerre les chances soient égales. On ne peut pas hasarder contre une muraille de peu de valeur, armée de quelques bouches à feu servies par un petit nombre de canonniers, un vaisseau portant 1,200 hommes, armé de 80 canons, dont la construction a duré des années et coûté à l'Etat plusieurs millions. La première campagne étant venue confirmer ces prévisions, l'Empereur chercha les moyens de créer, pour ainsi dire, une flotte de siège, la flotte ordinaire n'étant faite que pour combattre des vaisseaux. Entrons, à ce propos, dans quelques détails : Un vaisseau qui porte 100 canons de gros calibre , une escadre qui en porte des milliers, produisent des effets très-prompts et très-décisifs contre des adversaires de même nature ; il n'en est pas de même contre des fortifications en maçonnerie ou en terre, parce qu'alors l'un des deux adversaires est beaucoup plus vulnérable que l'autre, étant seul exposé au danger de sombrer. Les forts de terre lancent contre les vaisseaux des boulets qui traversent leurs murailles , renversent la mâture et projettent des éclats de bois ou de fer qui mettent hors de combat un plus grand nombre de marins que les projectiles mêmes. Les boulets rougis au feu produisent encore un autre effet : s'ils s'arrêtent et demeurent logés dans la muraille ou devant un entre-pont, ils échauffent graduellement le bois, et, à moins de prompts secours souvent difficiles, occasionnent un incendie qui force à abandonner le bâtiment,, Des boulets de cette sorte atteignirent un de nos vaisseaux lors de la canonnade contre Odessa. Il faut ajouter que le tir de pièces placées à terre sur des plates-formes solides doit avoir plus de justesse que celui des bouches à feu mobiles sur la mer ; que le vaisseau présente un but étendu aux coups de la batterie, et que son tirant d'eau ne lui permet généralement pas de s'approcher ni de se placer comme il voudrait. Mais ce qui a rendu plus redoutable encore l'artillerie des forts, c'est l'invention qui a illustré le nom du général Paixhans, et qui consiste à lancer horizontalement, avec autant de justesse que les boulets pleins, des projectiles creux de gros calibre, dont un seul, logé dans la muraille, à hauteur ou au-dessous de la flottaison, peut, en éclatant, produire une voie d'eau impossible à fermer; un seul de ces projectiles peut donc faire couler le navire. Le même effet n'est pas produit par le passage d'un boulet; les fibres du bois se resserrent et laissent à peine passage à l'eau par une ouverture facile à boucher. Avant les travaux du général Paixhans, ces bombes n'étaient guère lancées que verticalement.
et, si elles pouvaient, en tombant sur le navire, le traverser de haut en bas, l'incertitude du tir les rendait, en réalité, peu redoutables.
Le but principal de l'Empereur a été de trouver un moyen de créer des navires moins coûteux, d'une construction plus facile et plus prompte que les vaisseaux, tirant moins d'eau, par conséquent pouvant approcher davantage des côtes , montés par un faible équipage, par conséquent exposant moins d'existences, et recouverts d'une armure de fer, afin que les boulets creux tirés par les canons Paixhans vinssent s'y briser comme du verre. L'objet primitif a donc été non pas de rendre un bâtiment complètement invulnérable, mais d'annuler les effets de l'invention du général Paixhans. Fort de cette idée, l'Empereur ordonna des expériences qui furent exécutées sous ses yeux au polygone de Yincennes. Des panneaux construits en bois, représentant une petite étendue de la muraille d'un vaisseau, reçurent des armures de dispositions et d'épaisseurs diverses; des bouches à feu de fort calibre furent établies à petite distance, et leur tir permit de déterminer les dimensions et la nature de l'armure, qui, sans charger le bâtiment d'un poids par trop lourd , suffirait à protéger la muraille en brisant ou repoussant les projectiles creux. L'épreuve montra que l'armure faisait plus encore, car elle résista à des boulets pleins plus nombreux que ceux qui pourraient l'atteindre sur un même point dans une lutte très-prolongée. Cet élément déterminé, l'Empereur mit à l'étude un projet de bâtiment spécial d'après le programme qui suit : un seul étage de canons, peu de tirant d'eau, peu de hauteur au-dessus de la flottaison, protection efficace contre tous les projectiles, boulets pleins, boulets creux, boulets rouges et bombes. Les qualités nautiques durent être hardiment sacrifiées à l'objet qu'on se proposait, et l'Empereur donna à ce nouvel engin de guerre le nom de batterie flottante, pour bien indiquer que ce n'est pas un navire fait comme un autre, pour poursuivre ou éviter l'ennemi, mais une véritable batterie de siège pouvant lutter énergiquement et longtemps contre des fortifications regardées par l'ennemi comme inattaquables par mer. Le corps de nos ingénieurs des constructions navales fournit des hommes capables de comprendre ce projet, qui fut promptement arrêté. La batterie flottante ne dut recevoir qu'une mâture disposée pour être enlevée entièrement avant d'entrer en action, et une machine à vapeur occupant peu de place dut, en faisant mouvoir une hélice, permettre à la batterie flottante d'aller, chose essentielle, prendre sans aide la place favorable à l'action de ses pièces. La batterie flottante a les caractères des grandes inventions praticables et importantes, sur-
tout parce qu'elles arrivent en leur temps. Non-seulement la machine à vapeur à hélice lui donne une faculté sans laquelle elle serait presque annulée, mais les plaques de fer qui la recouvrent n'auraient pu être façonnées et forgées comme il faut, si nos plus grandes usines n'eussent pas été munies de ces énormes marteaux que la vapeur manie aujourd'hui avec une facilité et une précision qu'on ne peut voir sans étonnement. La fabrication de ces plaques et d'autres détails de construction dont il est inutile de parler exigent même une industrie tellement avancée, qu'on peut dire qu'il se passera longtemps avant que la Russie, réduite à ses propres ressources, puisse nous imiter avec succès. Aussitôt que les premières épreuves de tir eurent sanctionné les idées sur lesquelles fût basée la nouvelle invention, et avant même que le projet fût arrêté, l'Empereur s'empressa de communiquer ses vues à notre fidèle et grande alliée. Les juges compétents, hommes de savoir et d'expérience, éprouvèrent quelque surprise, car la question était considérée comme insoluble; mais les épreuves de tir renouvelées en Angleterre confirmèrent les résultats obtenus en France. Les deux gouvernements convinrent alors de construire chacun un certain nombre de ces batteries flottantes, qui firent leur coup d'essai dans l'attaque de Kinburn. Les projectiles qui les frappèrent ne purent, malgré leur gros calibre, ni traverser ni même endommager leurs bordages, et elles ouvrirent dans des murailles en maçonnerie des brèches praticables. Ainsi, non-seulement les batteries flottantes ont, comme le désirait l'Empereur, annulé la propriété si redoutable des boulets Paixhans, qui ont produit tant d'effets à Sinope, mais l'expérience de la guerre, comme les épreuves de Vincennes, ont prouvé qu'elles pouvaient résister à des boulets pleins. Nos navires et ceux de nos alliés, qui connaissent maintenant les propriétés de cette nouvelle machine de guerre, sauront en tirer bon parti. L'Empereur avait déjà donné à la France une artillerie de bataille qui a pris une grande part aux victoires de F Aima, d'Inkermann et de Traktir; il a encore doté la marine d'une arme qui vient seulement de faire son apparition, et do nt l'avenir dira la puissance.
Telle est la force de résistance tles batteries flottantes que, le jour du bombardement de Kinburn, elles osèrent s'embosser à 650 mètres seulement des batteries russes, tandis que les chaloupes canonnières durent garder une distance de plus d'un kilomètre. Quant aux vaisseaux de ligne, lors du bombardement de Sweaborg, ils ouvrirent le feu à 2,500 mètres. Comparativement aux distances usitées dans le tir de la marine, on peut dire que le feu des batteries flottantes est à bout portant. Les trois batteries de ce
genre qui pratiquèrent si rapidement plusieurs brèches dans les murailles de Kinburn, la Dévastation , la Lave et la Tonnante, portaient chacune seize canons ou obusiers de 50, c'est-à-dire du calibre le plus redoutable et le plus efficace. Elles furent littéralement criblées de boulets par les batteries russes ; la Dévastation en reçut soixante-trois pour sa part ; les autres chacune une cinquantaine. Mais tous ces projectiles se brisèrent ou ricochèrent sur le fort blindage qui protège les batteries , et n'y laissèrent d'autre trace de leur passage qu'une légère dépression, analogue à celle que produit un coup de marteau sur une barre de fer.
Une lettre écrite par un officier faisant partie de l'expédition de Kinburn contenait le passage suivant :
« Le 16, j'étais de service devant Kinburn avec mes chasseurs pour ouvrir la tranchée devant le fort et empêcher la garnison de sortir. Nous avons fait une longue tranchée pendant la nuit. Les Russes sont restés chez eux et n'ont fait aucune reconnaissance. En cela ils se sont montrés faibles, car, connaissant nos travaux, ils auraient dû les inquiéter. Ce n'est qu'à sept heures du matin qu'ils ont paru s'aviser de notre présence, et alors ils nous ont tiré des bordées de gros calibre. Heureusement ils n'ont touché personne; mais jeté réponds que les boulets de 30 et les obus tombaient furieusement au milieu de nous. Cela a duré ainsi jusqu'à neuf heures. Voyant alors que les vaisseaux et les batteries flottantes s'approchaient, ils nous ont laissés pour commencer la conversation avec la flotte. Ce que voyant, j'ai tenu à faire aussi ma partie et je leur ai envoyé une cinquantaine de tirailleurs <ïui ont considérablement gêné les canonniers. Nous avons eu, pendant deux ou trois heures, un spectacle que bien des curieux paieraient cher. Trois batteries flottantes, sept à huit bombardes, des vaisseaux de tout rang faisaient feu de toutes leurs batteries sur ce fort, qui répondait de son mieux mais se démolissait à vue d'œil. L'incendie dévorait les casernes et tous les bâtiments à l'intérieur. C'est quelque chose d'épouvantable que notre artillerie. L'amiral Bruat, voyant tout ruiné, envoya un canot avec le pavillon parlementaire, pour sommer une seconde fois la place. Pendant les pourparlers, et lorsque le général russe répondait qu'il ne se rendrait pas, qu'il ferait sauter la poudrière, la garnison perdait contenance. Une centaine de soldats sortaient par une porte donnant sur la mer, et se présentaient à trois cents mètres de nous. Nous sommes allés au devant d'eux et les avons amenés au général. Enfin toute la garnison est sortie, laissant seul le commandant du fort. Le général russe a fini par venir lui-même, mais mécontent. C'est un solide vieillard qui aurait tenu jusqu'au dernier de ses hommes. 11 paraissait peu satisfait de ses soldats. Lorsqu'on lui a proposé des soldats russes pour aller chercher ses bagages au fort, il a répondu avec colère; « Non! non! pas des Russes! » Puis, regardant à plusieurs reprises et avec curiosité mes chasseurs, il s'est écrié: «Fameux soldats ! » Les derniers Russes arrivés avaient probablement pillé la cave, car ils étaient dant un état complet d'ivresse et leurs bidons étaient pleins d'eau-de-vie. Il fan bien le dire, ils ont montré peu d'esprit militaire, jetant leurs gibernes sur
Ja route, y restant eux-mêmes abrutis par l'ivresse et couchés par terre. Chose remarquable! ce sont les plus âgés qui ont donné cet exemple. Les jeunes avaient plus de dignité. Au miiieu de tout cela, un spectacle touchant est venu nous émouvoir. Tout à coup nous avons vu déboucher du fort une trentaine de soldai, avec presque tous les officiers de la garnison , portant les tableaux de l'église, des bannières religieuses et des coffres où étaient sans doute renfermés des ornements et des reliques. Ces hommes marchaient gravement. Les rangs de nos soldats se sont ouverts pour les laisser passer ; les sentiments religieux dominait tout le monde. Sur le chemin suivi par celte procession, les Russes s'arrêtaient, baisant les tableaux du Christ aux plaies des mains et des pieds, et faisant le signe de la croix. Tous ces objets ont été laissés en possession des Russes et ont été portés par eux à notre camp. »
Au moment de l'attaque de Kinburn, l'empereur Alexandre avait envoyé le grand-duc Constantin, qui se trouvait à Nicolaïef, au secours de la place. Son aide de camp, qui avait passé le Dniéper à la faveur de la nuit, venait dire au commandant de la forteresse de tenir le plus longtemps possible, ajoutant qu'elle serait bientôt secourue; mais il arrivait au moment où la garnison se rendait. Elle emportait l'argenterie de l'église, les tableaux, les reliques. Les officiers conservaient leurs épées , et les soldats leurs ceinturons ainsi que des vivres. La grande citadelle de Kinburn, qui était entourée d'un canal rempli d'eau, avait 54 canons, la plupart montés en barbette. Sous ces canons, se trouvaient des voûtes casematées sans canons, excepté dans deux ou trois endroits, mais contenant des munitions et autres dépôts. Ces voûtes seules échappèrent à l'incendie : tout le reste, casernes, magasins et église, fut détruit par le feu et par les bombes.
Tandis qu'était exécuté ce brillant fait d'armes et que l'on s'occupait de s'établir solidement à Kinburn , une autre division de la flotte anglo-française accomplissait avec succès une expédition contre les villes de Taman et de Fanagoria. Voici à ce sujet une lettre du capitaine anglais Robert Hall, transmise à l'amirauté par l'amiral Lyons :
« En vue de St-Paul, le 3 octobre.
« Par suite de vos ordres du 25 août, je me suis entendu avec le capitaine du navire de S. M. ï. la Pomone , commandant la station navale française, pour une expédition ayant pour objet de détruire les établissements russes de Fanagoria et de Taman, et je suis convenu avec le capitaine Osborn que l'escadre d'Azof ferait une attaque simultanée contre Témriouk. Le 24 du mois dernier, à la pointe du jour, les hommes de l'expédition, sous les ordres du major Hunter du 71e, se sont embarqués : c'étaient 300 hommes de l'infanterie légère des highlanders sur la Sulina et 600 Français d
Finfanterie de marine sur six canonnières françaises. A huit heures et demie , la flottille s'est mise en mouvement. Sitôt arrivée à Taman, elle aperçut des essains de cavalerie près de cette localité, et un fort détachement occupait les puissants ouvrages de terre de cette dernière place. Les canonnières destinées à protéger le débarquement ont ouvert le feu et forcé l'ennemi à se retirer. Il a laissé les troupes débarquer tranquillement à un mille à l'est de Fanagoria. A quatre heures de l'après-midi , nous étions bien établis dans le fort où la pièce de campagne de la Miranda et 4 obusiers de montagne de la Pomone furent mis en position. Six cents hommes de la cavalerie russe, qui se tenaient devant Fanagoria, furent dispersés par les bombes à la Lancastre. Pendant la nuit , quelques ennemis tirèrent sur nos sentinelles et blessèrent un matelot de la Miranda. Les bâtiments étaient plus considérables que nous ne l'avions cru; il y avait un grand hôpital, des magasins , des poudrières très-vastes, mais vides, et des maisons d'employés; 66 canons de 6, 9 et 12, et 4 mortiers avaient été mis hors d'état de servir. Tous les magasins étaient vides , à l'exception de quelques objets d'hôpital et des médicaments qui ont été recueillis. Taman était tout à fait désert et les magasins vides. Les Russes, avant de se retirer, avaient incendié un vaste magasin de farine et de blés; nous avons trouvé 11 canons en fer qui avaient été enterrés et qui étaient, dit-on, un présent de l'impératrice Catherine; nous les avons détruits. De forts détachements de cavalerie ennemies rôdaient autour de nous, mais à une distance respectueuse. Pendant que nous vidions les magasins, 6 hommes ont été surpris et enlevés par l'ennemi. Rien ne peut excéder le bon sentiment et la cordialité qui existent entre les officiers et les soldats français et les nôtres. Dans la matinée du 3 , tous les bâtiments de Fanagoria et de Taman qui pouvaient abriter l'ennemi ont été détruits, et une grande quantité du matériel conduit à Saint-Paul et à Iénikalé. Les troupes se sont rembarquées et ont repris leurs quartiers de Kertch et de Saint-Paul. »
Une autre lettre, écrite par le capitaine Osborn, était ainsi conçue :
« Mer <TAzof, le 26 septembre. — Je me suis rendu, le 23 septembre, avec 8 bâtiments, pour harasser et tenir en échec les troupes russes de Temriouck. Le 24 septembre, nous sommes arrivés en vue du lac de Temriouck et nous y avons été ralliés par les bateaux à vapeur français Milan, Canton et Fulton. Nous n'avons pu parvenir jusqu'à la ville même avec nos embarcations, le lac étant très-peu profond, mais nous avons tenu en respect une force considérable d'infanterie, cavalerie et artillerie, qui n'a pas pu nous empêcher de détruire un beau brick russe qui se tenait à l'ancre à l'entre'e
du lac. L'escadre, avec celle de nos braves alliés, commandée par le capitaine de frégate Cintré, est allée alors couper les communications entre Temriouck et Taman, à une forte colonne de troupes et neuf pièces de campagne qui étaient en marche dans la direction de Taman.
En ouvrant le feu contre elle, à 2,500 yards, nous avons arrêté sa marche. Cette colonne, après avoir beaucoup souffert, à ce qu'il nous a paru, a battu en retraite sur Temriouck. Le Wrangler, avec ses canons de Lancastre, les foudroyait à une distance extraordinaire. Quelques carabiniers ennemis qui, avec beaucoup de courage, avaient cherché à sauver une certaine quantité de fourrages, ont été décimés par l'admirable tir des bombes françaises. Le lieutenant Champion a découvert que la route passait sur un beau pont de bois au-dessus du canal qui relie la mer d'Azof aux lacs inférieurs de Temriouck, Le pont avait 180 pieds de longueur et 30 de largeur. L'incendie de ce pont a arrêté la garnison de Temriouck, qui était de 2,000 hommes, avec 10 à i% canons. Nous avons détruit les postes de Cosaques établis dans le voisinage, et qui avaient mission de surveiller notre garnison d'Yénikalé. Deux drapeaux tricolores français ont été trouvés, par le lieutenant Strode, dans une de ces places, où les Russes les avaient laissés avec des. armes, ayant opéré une retraite précipitée. Le Recruit a été laissé pour surveiller le détroit de Genitchi. »
« A la suite de cette expédition, l'escadre anglaise de la mer d'Azof détruisit la ville de Gheisk. Les extraits suivants de la correspondance d'un officier de l'escadre donnent sur cette affaire d'intéressants détails :
« Devant Mar oupoul, 2 novembre.
Nous sommes arrivés ici cet après-midi, à une heure, avec neuf bâtiments, et à deux heures, à moitié de notre quart, nous nous proposions d'attaquer Gheisk quand nous en étions encore à 20 milles. Les équipages de toutes nos embarcations étaient déjà prêts à débarquer avec des provisions pour deux jours par chaque homme.
«3 novembre.
«Nous avons appareillé de bonne heure ce matin, mais pas aussitôt que nous l'espérions, et nous nous présentions devant Marioupoul avec un pavillon parlementaire flottant; on nous répondit bientôt de la ville, et le Grinder avec un officier du Vésuvius s'y rendit et envoya un canot à terre. Nous ne pouvions nous imaginer ce que signifiait le pavillon parlementaire en cette circonstance* L'officier restait à terre pendant une demi-heure, parlant à des officiers russes qui étaient sur le rivage, et tout semblait s'être passé d'une manière satisfaisante, puisque nous appareillâmes de nouveau et prîmes la mer. Nous sommes maintenant près de Gheisk , mais l'obscurité est trop profonde pour que nous puissions rien distinguer. Une expédition doit avoir lieu demain. Les équipages de toutes nos embarcations ont ordre d'être prêts dès le matin
Elles doivent aller dans un lac, et il y a à espérer qu'elles ne trouveront pas l'eau aussi peu profonde qu'à Temriouk pour les empêcher de s'approcher du fort.
« 5 novembre.
« Hier, Y Ardent, le Weser et le Cuwlew ont attaqué le côté de la nouvelle ville ( Gheisk ) qui regarde la mer. Tous les soldats de marine et tous les hommes dont on pouvait disposer furent dirigés vers l'intérieur du lac dans les canonnières. Le Recruit, le Cracker, le Grinder et le Boxer attaquèrent l'ancienne ville. Nous entretînmes un feu très-actif pendant la matinée, auquel répondirent les embuscades qui étaient au devant de la ville ; dans l'après-midi nous débarquâmes sur une pointe vers la gauche, et nous détruisîmes, par l'incendie, la douane et plusieurs autres grands édifice*. Quelques cavaliers sortirent et attaquèrent les équipages de nos embarcations qui étaient occupés à incendier , mais ils se trouvèrent exposés au feu meurtrier de nos navires, qui pouvait être dirigé de manière à ne commettre aucune méprise, et de nombreux chevaux démontés nous apprenaient assez la justesse de notre tir. Avant de se rembarquer, nos hommes purent accomplir leur besogne, parce que la cavalerie ne put rester longtemps sur 3a pointe; empêchée par notre feu protecteur; et à mesure que les ombres de la nuit arrivaient, nous pouvions de mieux en mieux apercevoir l'ancienne ville en flammes, ce qui nous indiquait que l'autre division de notre escadre avait également réussi. Aujourd'hui, les canonnières se sont approchées de la ville, en sorte que la dlace est à moitié investie. Cette ville est très-grande et bien bâtie; c'est, en réalité, la première ville russe que j'aie pu apercevoir. Après l'avoir bombardée pendant une heure, des canonnières ont débarqué leur monde en face du lac, et nous avons débarqué le nôtre en face de nous. A dix heures, nos soldats commencèrent d'avancer, mais quand Ils furent près de la ville, la colonne qui marchait fut accueillie par un-feu si terrible qu'elle fut sur le point d'être culbutée. Il devint bientôt évident pour nous que l'ennemi était sorti avec des forces supérieures et que nos troupes étaient exposées à être coupées. Le lieutenant Ross du Weser n'hésita pas un moment et à tous risques de se joindre à elles en traversant le front de la place, et ce mouvement sauva tout, car nous pûmes voir alors que les Russes furent culbutés et sur le point d'être cernés. »
Pendant ce temps, Tannée de terre ne pouvant, à cause de la saison, exécuter aucune opération active , préparait ses cantonnements d'hiver, travaillait aux routes et prenait toutes ses dispositions pour s'assurer un hivernement moins dur que celui de 1854. o Rien de nouveau parmi nous , dit une correspondance, si ce
n'est que le mauvais temps est arrivé; la pluie , La neige, la gelée, arrêtent définitivement toutes les opérations militaires. Une seule préoccupation surgit, celle de se préparer de son mieux à résister à l'hiver. Il y a partout une activité et une animation incroyables. Les camps sont une espèce de Babel : transport de pierre ; de bois pour abris, de tentes prises à Sébastopol, terrassement, empierrement de route où tout le monde met la main à l'œuvre. Le maçon soldat est à l'enchère et difficile à se procurer. L'officier comme le soldat s'arme du marteau, de la pioche, de la scie, pour travailler à son installation. D'un autre côté, les marins débarquent des sabots, des chaussons, des capotes à collet et capuchon , dites crirnéennes; des bas de laine, des guêtres tartares doublées de peau de mouton jusqu'au genou; et chaque soldat se rend à la plage pour recevoir ses vêtements. Ainsi habillés, ils sont difficiles à reconnaître pour des soldats français; mais , au moins, il y a uniformité de costume. Ce qui est plus pittoresque, c'est le costume de fantaisie à l'usage de tous nos officiers : peau de mouton blanche ou noire , couvrant le corps des pieds à la tête, que recouvre un bonnet tartare; costumes moldaves, costumes grecs abâtardis, pelisse turque en fourrure. Il semble réellement qu'on soit ici en Sibérie, et cependant le climat est magnifique; il est rare qu'il gèle à 4 degrés audessous de zéro ; le plus souvent même pendant l'hiver, le thermomètre monte à 10 degrés au-dessus de zéro. Mais ce qui manque, c'est l'appartement chaud et comfortable; c'est pourquoi il faut porter toujours des vêtements qui ne devraient être que d'un usage exceptionnel. A Sébastopol , toujours des coups de canon ; c'est un échange continuel, mais avec quelques intermittences. Dans la journée, de temps en temps, nous avons quelques hommes tués ou blessés, mais en petit nombre. Le 15, un capitaine d'artillerie a été coupé en deux par un boulet russe tiré du fort Constantin. On con» tinue les puits de mines qui doivent faire sauter les magnifiques bassins destinés à réparer les navires et les docks, ce qui fait penser que l'on n'est pas disposé à occuper jamais sérieusement ce point de la Crimée. En effet, Sébastopol, qui n'était que ruines quand nous y sommes entrés, n'est plus qu'un amas de pierres depuis que nous avons enlevé pour nous créer des abris les bois de charpente et les tuiles. Cette grande cité n'existe plus que de nom ; ^ n'y a plus une barque dans la rade ; le but qu'on se proposait est donc complètement atteint. Les Russes occupent de l'autre côté de la baie trois forts. Quand on les aura détruits par le boulet, ils construiront des batteries un peu plus loin, et ce serait sans fin , si on voulait éteindre leur feu : il faudrait les suivre jusqu'à Moscou. Du côté des Anglais, il y a une activité encore bien plus grande que
chez les Français. On ajoute de nouveaux tronçons au chemin de fer, on fait des routes pierrées qui dureront un siècle. En voyant Sébastopol, on se dit : « L'armée ne tardera pas à partir; » mais à Balaclava , au milieu des Anglais , où se créent tant de choses durables, on s'écrie : « Nous restons. »
« Le 15, nous avons eu un terrible événement : les deux parcs de réserve (artillerie et génie) du 2e corps, ainsi qu'un parc d'artillerie anglais, ont sauté par suite de la conflagration de 30,000 kil. de poudre, de plusieurs centaines de mille de cartouches, de 4,000 charges de boulets. La détonation s'est faite avec un fracas épouvantable; le sol a été agité comme par un tremblement de terre; l'incendie a duré six heures, et des bombes chargées de poudre ont éclaté pendant plusieurs heures. Il y avait, à 150 mètres plus loin, dans le moulin d'Inkermann, 200 kil. defpoudre anglaise. La toiture du moulin a été enlevée. On était dans une cruelle anxiété. Heureusement, cette réserve a été épargnée. L'ambulance du 2e corps a été rasée et jetée par terre. Les six médecins ont été blessés. Le maréchal Pélissier s'est transporté immédiatement sur place ; on l'a vu, au milieu des éclats de bombes, donner des instructions; l'intendant Blanchet, inspecteur général du service de santé; le médecin en chef, et tous les médecins du 2e corps, qui étaient en conférence chez M. Baudens, se sont transportés au galop sur le lieu de l'incendie. On a retiré 125 blessés, qui ont reçu à l'instant tous les soins que leur état exigeait. Par un bonheur providentiel, 300 hommes d'artillerie venaient de partir, avec leurs chevaux, peu de temps avant cette terrible catastrophe; »
Une autre lettre particulière, de Sébastopol, 20 novembre, donnait sur cet événement les détails suivants :
« Je vous parlais, dans ma dernière lettre, de l'explosion qui a eu lieu le 15 au lieu dit le Moulin. Le Moulin est, vous le savez, l'un des premiers points qui ont été occupés par les alliés; sa position, au centre de nos attaques de droite, le fit choisir tout d'abord par les généraux en chef pour y établir un dépôt de poudre ; plus tard, les parcs d'artillerie anglais et français vinrent s'y établir, et le Moulin devint dès lors un véritable arsenal, contenant, outre un dépôt considérable de poudre, une immense quantité de projectiles chargés, de mitraille, de pots à feu, etc. C'est là qu'a eu tieu l'explosion. Le 45 au matin, le feu prit, par une cause restée encore inconnue, à un dépôt de vingt-cinq barils de poudre, qui sautèrent avec un bruit terrible en faisant beaucoup de victimes tout autour Malheureusement, le désastre ne s'arrêta pas là; le feu se communiqua à des caisses de cartouches, à des amas de gros projectiles hargés, et ce fut alors une mitraillade affreuse au milieu de la-
quelle, cependant, des soldats et des officiers, remplis de courage et de dévouement, se précipitèrent pour essayer d'arrêter les progrès de ce sinistre, qui menaçait de gagner de proche en proche tous les dépôts accumulés à cet endroit. La commotion causée par l'explosion avait été telle,, qu'un grand nombre de baraques avaient été renversées comme des châteaux de cartes, et qu'une cantine s'écroula d'un seul coup de fond en comble, en ensevelissant sous ses décombres les personnes qui s'y trouvaient réunies en ce moment. Heureusement on est parvenu, à force d'audace et de promptitude, à préserver la plus grande partie des projectiles qui se trouvaient dans les deux parcs anglais et français; et, lorsque le danger a été passé, on a pu compter les victimes de ce désastre. Il y a eu dix officiers atteints de notre côté et une centaine de soldats blessés plus ou moins grièvement. Les Anglais ont éprouvé à peu près les mêmes pertes, et l'on peut évaluer à deux cents, tant tués que blessés, les pertes éprouvées dans les deux camps. Une enquête a été ouverte pour découvrir la cause de ce désastre, dont les conséquences auraient pu être bien plus déplorables. »
La seule affaire avec les Russes qu'on puisse signaler, est un coup de main exécuté avec pleine réussite, dans la journée du 3 novembre, par le corps expéditionnaire d'Eupatoria, sous les ordres du général d'Allonville. Prévenu qu'il existait vers El-Toch, à 32 kilom. au nord d'Eupatoria, de nombreux troupeaux destinés aux approvisionnements de l'armée russe, le général résolut de s'en emparer. A cet effet, il dirigea sur El-Toch le général Ali-Pacha, commandant la cavalerie ottomane, avec les irréguliers et quelques escadrons turcs, ainsi que deux escadrons français et deux escadrons anglais. En même temps, il sortit de la ville avec le reste des troupes françaises et anglaises pour appuyer l'opération. La brigade de cavalerie anglaise se porta à Djollach, la brigade de cavalerie française à Tioumen; la division de Failly, formant réserve, prit position entre Orta-Mamaï et Schiban. Pendant ce temps, le général Ali- Pacha s'avança vers El-Toch, ne rencontrant que quelques Cosaques, qui s'enfuirent à son approche, bien que soutenus par une force de plusieurs escadrons. A cinq heures du soir, Ali-Pacha fit prévenir le général d'Allonville que son opération avait réussie, et àjneuf heures il rentrait à Eupatoria, ramenant avec lui 270 bœufs, 3,450 moutons, 50 chevaux, 10 chameaux et 20 voitures enlevés aux Russes.
A cette époque, on s'occupait de détruire définitivement Sébastopol, dont on avait déjà fait sauter les magnifiques docks : « 11 paraît, écrivait le 19 novembre un officier au Journal de Constantinople, qu'on a enfin statué sur le sort de Sébastopol, et que le résultat des délibérations aurait abouti à une condamnation complète. La déplo
rable obstination des Russes à détruire le peu qui restait de construction habitables a fait prendre la résolution de leur épargner le reste de la besogne, en démolissant la Tille de fond en comble. La dernière espérance que l'ennemi pouvait avoir de retrouver un port de quelque importance sur le littoral de la Crimée sera donc détruite. Toutes les troupes du camp viennent, à tour de rôle, démolir les maisons qui restent et leur enlever les matériaux dont il est possible de tirer quelque profit. Au printemps prochain, Sébastopol aura subi la destinée de Tyr, de Persépolis et des grandes villes de l'antiquité , dont il ne reste plus pierre sur pierre. La perte sera' considérable pour les Russes et à peu près nulle pour les alliés. Les industriels seuls, qui pensaient pouvoir s'établir dans la ville conquise, devront renoncer à leurs projets; il faut dire adieu aux cafés, aux restaurants, aux bals, au théâtre et à tous les établissements dont l'installation avait été annoncée. Notre flotte, stationnée dans les ports de Kamiesch et de Kazatch, a été éprouvée par une épidémie de nouvelle espèce, qui s'est attaquée non pas aux hommes, mais aux bâtiments eux-mêmes. Les parois extérieures et la quille ont été envahies par de gros vers qui rongent le bois et qui sont devenus tellement nombreux, qu'ils on fait craindre un instant plus de dégâts qu'on n'avait à en redouter de l'hostilité des Russes. Il paraît que ces vers sont le fléau des bâtiments qui stationnent dans ces parages, et que la marine russe a eu constamment maille à partir avec ces dangereux parasites. »
En procédant aux démolitions, on prit soin de marquer par quelques signes les endroits où étaient tombés les principaux officiers et celui où avait été blessé le général Rosquet. Lorsque le docteur Raudens examina la blesssure , il reconnut une fracture de trois côtes par un éclat d'obus, dont les pointes avaient déchiré le poumon et produit un épanchement de sang dans la poitrine. Malgré la gravité de la blessure, la forte constitution du général le sauva. Au moment où le général Rosquet a été enlevé du champ de bataille, il s'est reposé un moment tout près du lieu où il avait été blessé , et là s'est passé un épisode touchant et qui mérite d'être rapporté :
Le général, arrêté, jetait, quoique souffrant cruellement, un dernier regard sur la ville. Un zouave passe et demande le nom de l'officier supérieur que l'on transportait : « Ah ! dit-il, s'ils nous tuent de ceux-là I » Au même instant un boulet emporte la jambe de ce pauvre soldat. 11 tombe, se traîne en rampant vers le général qui lui adresse quelques paroles parties du cœur, et il expire en disant : «Je suis bien récompensé. »
Visite de l'empereur Alexandre lien Crimée. — Son séjour à Odessa. — Campagne d'Omer-Pacha en Asie. — Bataille de l'Ingour. — Mort de l'amiral Bruat. — Discours de l'empereur Napoléon pour laclôture de l'Exposition universelle. — Arrivée du roi Charles-Emmanuel en France. — Mission du général Canrobert. — Traits de concussion des employés russes.
Le czar Alexandre, avait senti la nécessité de se montrer à son armée de Crimée pour arrêter autant que possible les progrès de la démoralisation que devaient lui faire éprouver tant de désastres , le journal V Invalide russe rendait compte en ces termes du voyage de l'empereur :
« S. M. l'empereur a daigné , le 28 octobre , honorer de sa visite son armée de Crimée. Le commandant en chef et toutes les autorités militaires et civiles qui se trouvent à Bakhtchi-Seraï , s'étaient réunis à l'église : à deux heures après-midi , le son des cloches et les joyeux hourras annoncèrent l'arrivée de S. M. l'empereur et de LL. AA. IL les grands-ducs Nicolas Nicolaiévitch et Michel Nicolaiévitch. A l'entrée du temple, S. M. fut reçue par le clergé, avec la sainte croix et l'eau bénite. Après avoir entendu les prières pour la conservation des joursdu souverain adoré et de son auguste maison, S. M. se rendit à pied chez le commandant en chef, qu'elle daigna honorer de sa visite, et de là elle se dirigea vers la maison préparée pour elle, le palais de Bakhtchi-Seraï étant occupé par les hôpitaux militaires provisoires. A l'entrée de la maison , une députation des bourgeois de la ville eut l'honneur de présenter à S. M. le pain et le sel; en même temps, le maire des Tartares de Bakhtchi-Seraï et le rabbin des Caraïmes furent présentés à S. M. I. Entrée dansles appartements, S. M. daigna recevoir tout le personnel de Fétat-major de l'armée de Crimée et lui exprimer sa gratitude pour ses fidèles services. PendantlevoyagedeSimféropolàBakhtchi-Seraï, S. M. avait déjà inspecté, à la station d'Alma, une partie des troupes du 2e corps d'infanterie qui y sont disposées; et après son arrivée à Bakhtchi-Seraï, S. M. se rendit sur la Katcha, où elle passa en revue, en avant du camp, une partie des troupes du 4e corps d'infanterie, l'artillerie et la milice. Pour l'heure du dîner , S. M. revint en ville. A la table de S. M. , à laquelle étaient conviés les aides de camp généraux , les aides de camp de l'empereur et les généraux du quartier général, Fempereur daigna gracieusement porter un toast en l'honneur de l'armée de Crimée. Le soir, les rues tortueuses de Bakhtchi-Seraï et ses minarets élégants furent illuminés de lanternes de couleur, et, sur les
sommets des rochers suspendus au-dessus de l'étroite vallée de Bakhtchi-Seraï, on avait disposé des tonneaux de goudron en feu. La population variée delà ville remplissait les rues jusqu'à la nuit, et admirait ce spectacle rare et vraiment pittoresque. La même illumination eut lieu les jours suivants. Le lendemain (29 octobre) , Sa Majesté, accompagnée de LL. AA. II. les grands-ducs Nicolas Nicolaiévitch et Michel Nicolaiévitch , de S. A. G.-D le duc George de Mecklembourg-Stréditz et de sa suite, se rendit à huit heures du matin, en calèche, avec le commandant en chef, à la station de Douvankioï, et de là, après avoir changé de chevaux, vers les troupes du 5e corps d'infanterie, disposées près des fortifications du côté nord de Sébastopol, pour inspecter, en avant de leur camp, les parties de ces troupes qui n'étaient pas de service. Delà l'empereur se rendit à cheval jusqu'à la tour Volokoff , de laquelle il examina les environs, la mer et la ville qui a succombé dans une lutte glorieuse; ensuite Sa Majesté daigna visiter les travaux des fortifications du côté nord. Puis S. M. passa en revue les troupes du 4e corps d'infanterie disposées entre Inkermann et les hauteurs de Mackensie . Dans cette excursion, S. M. daigna accepter le déjeuner préparéchez le lieutenant général Palioff, et pendant lequel S. M. remercia de nouveau tout le monde et daigna porter un toast à la 11e division d'infanterie; de là S. M. revint à Bakhtchi-Seraï. Le dimanche , 30 octobre, après avoir entendu la messe , S. M. I. se rendit auprès des troupes des 3e et 5e corps d'infanterie, disposées sur le Belbeck, et les passa en revue; ensuite S. M. inspecta les positions à Youkary- Karalèze, et passa en revue les troupes du 3e corps d'infanterie qui les occupent. S'étant portée de là, à cheval, jusqu'à nos postes de cosaqueslesplusavancés, etquisetrouventprèsdela passe conduisant àla vallée deBaïdar, S. M. revint à Bakhtchi-Seraï. Le 31, l'empereur inspecta les troupes des 3e et 4e corps d'infanterie, disposées sur la Katcha et dans le défilé de Tasch-Bastin. De retour en ville. S. M. se rendit au palais de Bakhtchi-Seraï , visita les officiers et les soldats blessés et malades, les interrogea sur leurs services et leur exprima sa gratitude. A 3 heures après-midi, S. M., accompagnée de S. A. I. le grand-duc Michel Nicolaiévitch, repartit pour Simphéropol. A toutes ces revues, S. M. a remercié, dans les termes les plus gracieux, les troupes pour leurs fidèles services , leur courage , et pour la constance avec laquelle elles ont supporté toutes les fatigues, et l'abnégation qu'elles ont déployée à la défense héroïque de Sébastopol et dans d'autres rencontres avec l'ennemi. A cette occasion, S. M., réunissant autour d'elle les généraux et les officiers supérieurs et subalternes , s'informait, avec une sollicitude paternelle, de leurs blessures, remerciant tout et chacun en particulier. En pénétrant
dans les rangs des colonnes, l'empereur s'entretenait gracieusement avec les soldats décorés de Tordre militaire, les questionnait sur les batailles ou les sorties pour lesquelles ils avaient reçu cette marque de distinction, et écoutait leurs réponses avec la plus grande bienveillance. Les troupes, pénétrées des sentiments de fidélité, d'amour et du plus profond dévouement pour notre auguste souverain, accueillaient l'empereur avec des hourras d'enthousiasme. Les officiers, par un élan de cœur, se groupaient en masse autour du monarque, pour lui exprimer les sentiments de leur amour sans bornes et leur disposition à mourir pour lui. De Simphéropol est daté l'ordre du jour de Sa Majesté, adressé à l'armée de Crimée, par lequel, en conférant aux héroïques défenseurs de Sébastopol la médaille d'argent instituée en mémoire du siège de près d'un an de cette ville, et destinée à être portée à la boutonnière avec le ruban de l'ordre de Saint-George, Sa Majesté a daigné renouveler à l'armée de Crimée l'expression de sa reconnaissance et de sa bienveillance. »
Au commencement de novembre, l'empereur Nicolas se rendit à Odessa. Un correspondant d'une gazette allemande raconte ainsi son séjour dans cette ville :
« Hier au soir l'empereur Alexandre est arrivé ici de Nicolaïef ; Sa Majesté est descendue au palais Woronzoff; elle était accompagnée du duc de Mecklembourg, du comte OrlofF, du baron de Liéven ; les grands ducs sont restés à Nikolaïeff. L'entrée de Sa Majesté se fit sans pompe ni solennité; il faisait nuit; vers 9 heures, le silence était complet sur les boulevards et devant le palais impérial; on n'entendait que le pas cadencé des sentinelles. Le jour d'aujourd'hui est triste, un épais brouillard couvre la ville, c'est à peine si l'on peut distinguer les objets à dix pas. On dit que vers onze heures l'empereur se rendra à l'église, mais qu'il recevra avant les autorités de la ville, les magistrats, les corps de métiers et les corporations des marchands. Le corps consulaire résidant dans notre ville a également voulu présenter à Sa Majesté ses hommages et lui exprimer sa gratitude pour la protection accordée aux nombreux étrangers de la cité. C'est le doyen des consuls, M. Bagner y Ribas, consul général d'Espagne, homme généralement estimé, qui, sur les instances de ses collègues, s'est rendu chez le général Krusenstern> gouverneur de la ville, pour le prier de faire part à Sa Majesté des vœux du corps consulaire.
« Le général Krusenstern promit une réponse dans la journée. Contre toute attente, elle fut négative. Les audiences accordées par Sa Majesté ont commencé de bonne heure. Vers il heures, après avoir reçu les autorités, Sa Majesté se rendit au grand salon, où l'attendaient les corporations des marchands, les corps de métiers et d'industrie. Le maire d'Odessa, M. James Cortazzi, négociant en gros, et Anglais naturalisé, ne comprenant pas assez le russe, adressa à l'empereur la parole en français. Le monarque l'interrompit à son début, en disant à l'assemblée quelques mots en russe : « Voilà dix-sept ans que je ne suis yenu ici ; j'avais le plus vif désir de re-