‹ Histoire complète de la Pologne (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · INTRODUCTION. XI.I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XI.I

xvii^ siècle pousse jusqu'à l'excès l'autorité paternelle exercée sous les auspices des idées romaines avec une rigueur inouïe. Le père croyait avoir le droit de vie et de mort sur ses enfants, comme il l'avait sur ses serfs. Encore au xviii^ siècle, il y avait des pères de famille qui tenaient aux règles romaines, liberos relegcmfh', veri' dendi,occidendi. Les pères de famille plus opulents s'entouraient d'une cour nombreuse, clientèle, qu'ils protégeaient, et la jeunesse de la noblesse pauvre allait se placer en foule comme clients, sous leur autorité, et leé servait avant d'être émancipée. Quant aux paysans, nous avons pu observer que déjà, depuis longtemps, la langue romaine les a rabaissés dans la législation polonaise. Cette manière d'envisager le pouvoir paternel, qui allait immensément grandir, ne pouvait qu'empirer la condition des paysans, qui n'évitèrent pas les comparaisons aux classes inférieures de Rome. C'est ce qui fit revivre la qualification d'oscriptices. Ils étaient illiberi, servi, res mancipi, sujets à l'émancipation, esclaves. »

On le voit, rien ne manque à cet incroyable plagiat. Par cette reconstitution surannée de Rome idolâtre, la Pologne ressuscitait d'un coup toutes les institutions, les doctrines et les conséquences les plus monstrueuses du paganisme : — l'esclavage antique ; — la distinction des races : l'une, noble et libre, jouissant seule de tous les prrviléges politiques et sociaux, droit de suffrage et d'honneurs, droit de tout posséder, de faire les loi's, d'élire les magistrats, de décider la guerre et de tout régler dans l'État, la commune et la famille; l'autre, plébéienne, asservie, ne possédant rien dans l'État ni au foyer domestique, puisqu'elle ne se possédait pas ellemême, et uniquement vouée à labourer la terre; — la

division des races armoriales dans la noblesse ellemême; — le pouvoir absolu du père de famille dominant et asservissant tout jusque dans le sanctuaire des maisons, seul arbitre et maître de la justice pour sa femme, ses enfants, ses domestiques, ses serfs, tous les gens de son entourage et de ses domaines, ayant sur ses enfants comme sur ses serfs droit de vie et de mort, pouvant les bannir, les vendre et les tuer, selon son bon plaisir. Voilà où on en était venue, sous le souffle empoisonné de l'hérésie et de l'engouement païen, cette Pologne qui, au xv^ siècle encore, et 300 ans avant nous, possédait toutes les libertés modernes, ses deux chambres, avec plusieurs millions d'électeurs et mandat impératif des députés, son régime constitutionnel, ses franchises municipales, ses assemblées publiques spontanées et presque permanentes, ses hardiesses de la parole et de l'action poussées jusqu'aux dernières limites, son initiative en tout et partout; elle qui, dès Boleslav le Grand, neuf siècles avant notre époque, possédait un état social où le dernier des paysans jouissait des mêmes lois, de la même juridiction, du même droit de service militaire et delà même propriété inviolable que le plus grand seigneur !

vir.

Traxsformatiox sociale et politique dax> l'Europe oggidextale et ex pologxe.

Païenne par ses institutions et par la langue dont elle se servait pour tous les actes publics, la Pologne le fut aussi et Surtout par sa littérature. En étudiant ses chefsd'œuvre des xvi*" et xvii'' siècles, ce prétendu c^ âge d'or

INTRODUCTÏOX. XLIIl

Ae la liltérature polonaise, » nous nous sommes trouvé tout à coup transporté au sein du monde gréco-romain, au milieu de ses écrivains. Même langue, mêmes formes, j'allais presque dire mêmes idées. Le célèbre Kochanovski traduit V Iliade et les Phénomènes, poëme '^rec d'Arat, et publie des poèmes htins qui ressuscitent Ovide et Properce. Son frère André traduit V Enéide. Sim.on Szymonowicz traduitles idylles de Moschus etrepMduit dans ses écrits Théocrite,Bion et Virgile. Stanislas Oksza Orzechovski, surnommé le Démosthènes de la Pologne, l'imite en effet et recrée les CatHinaires,\QS Verj-ines et les Philippiques. Luc Gornicki traite du Démoit ■de Socrote. Les ouvrages d'André Krzycki rappellent Juvénal, Virgile, Ovide; et ceux de Clément Janicki, Tibulle et Catulle. Mathias Kazimir Sarbiévski refait Horace à tel point qu'il en a gardé le nom A^Homee moderne, et ses œuvres, écrites en latin, ont vingt-quatre ■éditions. Le théâtre lui-même n'est qu'une scène grecque et romaine. On y représente C'ii/ssis prudentia in <idversis, le Jugement de Pn ris, le Congé des ambassadeurs grecs par Jean Kochanovski, le Theatrum diohoUev.m^ Psyché et Cupidon, etc. On voit si Juste Lipse avait raison de dire : « C'est la Pologne qui ouvrit ses bras hospitaliers à la Grèce et au Latium. »

Oui, la Pologne n'était plus elle-même; c'était Rome idolâtre ressuscitée, et cette belle innovation eut tout simplement pour résultat de substituer à une société chrétienne, illustre et florissante depuis huit siècles, une société païenne faisant rétrograder l'humanité de seize siècles ■ en arrière. Essayons d'indiquer quelle désastreuse situation fît à la Pologne, en Europe, cette importation des institutions romaines.

Le coup si terrible porté au catholicisme par la prétendue réforme protestante du xvi* siècle, ébranla toutes les nationalités, bien plus encore que l'Égliso. Elles ' n'eurent plus désormais de symbole religieux commun qui reliât tous leurs membres dans celte haute et puissante unité qui rend les peuples éternels et indestructibles ; et elles auraient toutes croulé sans retour si, par une disposition toute providentielle, il ne s'était accompli presque en même temps une immense transformation sociale et politique dont il importe de bien saisir le caractère.

Toute nationalité, avons-nous dit, ne se maintient que par l'unité d'une croyance commune, qui est l'âme et la vie de ce peuple. Mais cette croyance commune peut être de deux sortes. Ou elle consiste dans un même symbole, dans une même profession de foi religieuse : tel fui l'état des nationalités cathohques dans le moyen âge et jusqu'au xvi'' siècle. Ou elle réside seulement dans le même esprit social et national puisé aux entrailles mêmes de la foi qui anime et dirige l'ensemble de la nation et de ses gouvernants, et règle l'initiative générale : telle est la situation actuelle des nationalités européennes, plus ou moins fortes suivant qu'elles possèdent à un plus haut ou à un moindre degré cette unité d'esprit public. Ce dernier lien, infiniment plus faible, il est vrai, que le premier, conserve encore une certaine puissance, quand la fui religieuse, — quelles que soient d'ailleurs ses diversités dans la lettre et même les oppositions individuelles qu'elle éprouve, — fait cependant passer son esprit dans les lois, les institutions et les- mœurs générales du pays. Or, c'est précisément ce qui arriva à l'Europe occidentale. Presque en même temps que l'unité

l.MRODUCTIOX. XLV

du symbole s'y brisait pour faire place à la diversité des cultes et à la liberté religieuse, une immense transformation sociale et politique introduisait progressivement dans les lois, les institutions, les gouvernements et les mœurs publiques l'esprit chrétien, commun en définitive à toutes les sectes. De sorte que l'unité nationale se refaisait par une autre voie et sous une autre forme; et, qu'en séparant l'Église de TÉtat, et même en les opposant l'un à l'autre, et en persécutant la première, on réalisait cependant, dans le fond, l'esprit de l'Évangile et de l'Église, interprété différemment, il est vrai, au point de vue religieux par les communions diverses, mais arrivant à la même conclusion au point de vue social et politique. La Révolution française elle-même, tout en combattant l'Église à outrance, proclamait, dans ses principes fondamentaux, dans ses institutions, l'idée chrétienne, l'esprit évangélique souvent le plus pur, de liberté, d'égalité, de fraternité, d'unité, de progrès, d'association et de solidarité universels, et l'introduisait, en partie du moins, dans les lois, lors même que ses passions et ses actes en étaient le plus complet démenti. Dans la Pologne c'est tout l'inverse, et le paganisme s'y fait société comme hérésie. Bref, l'Europe occidentale, politiquement païenne jusqu'alors, commença à faire passer l'esprit chrétien dans ses lois, ses mœurs et ses institutions politiques, presque aussitôt après qu'elle eut cessé d'être unitairement catholique. Au contraire, l'Europe orientale ou la Pologne, jusqu'alors politiquement comme religieusement chrétienne, commença à faire pénétrer le paganisme dans ses lois, ses mœurs et ses institutions publiques, précisément au moment où elle cessait d'être unitairement

catholique : dès lors sa nationalité, sans base ni dans Puni lé de foi religieuse, ni dans l'unité de l'esprit social, n'avait plus de centre et de point d'appui nulle part.

Ainsi, tandis que la Révolution française introduisit un droit nouveau, au fond éminemment chrétien, qui abolit complètement toutes les distinctions de classes, afîVancbitles plébéiens, eldonnaàtouségalement lajouissancede tous les droits civils et politiques, la constitution romaine de laPologne établit lescastes,créaleservage, attribua tous les droits sans exception aux nobles qui seuls possédèrent, réglèrent et décidèrent tout, les paysans n'étant destinés qu'à cultiver la terre, sous le bon plaisir de leurs seigneurs et la tutelle des tribuns. Tandis que la Révolution française proclama les droits de la femme et de l'enfant, la législation païenne de la Pologne concentra tout pouvoir dans le père de famille, maître de dépouiller, de vendre et de tuer ses enfants comme ses serfs. Tandis que la Révolution supprima tous les titres, nobiliaires ou autres, la Pologne mmanisée les releva tous. Enfin tandis que la Révolution faisait tout émaner du peuple, tout aboutir à lui, le paganisme ressuscité dans le droit polonais, le tranformait en un esclave, ne comptant nulle part au rang des citoyens et ne faisant plus en réalité partie de la nation. Voilà où en était la Pologne; voilà la prétendue réorganisation de l'Etat ; voilà Fidéal politique de ce peuple qui, après avoir joui depuis huit siècles de toutes les conquêtes des libertés dites modernes, s'éprend tout à coup, un siècle à peine avant la révolution d'Angleterre, deux avant celle de la France, de ces institutions surannées de l'idolâtrie dont toute l'Europe occidentale commençait déjà à se dépouiller. Quelle rétrogradation ! Quelle démence î

I X T ri 0 II U C T I 0 X . X L vil

<]10NSÉQUE>CES LE l'hÉRÉSIE, DU SERVAGE ET DES I-NSTITU- TIOXS PAÏENNES.

Par l'importation de l'hérésie, la Pologne perdit sa raison d'être. Sentinelle avancée du catholicisme, destinée i lui ouvrir par les confins de l'Europe, au nord, au levant et au sud, les portes et la conquête de l'Orient et de l'Asie tout entière ; boulevard de l'Église, forteresse des peuples occidentaux, appelée de tout temps à leur servir de rempart contre l'idolâtrie, l'islamisme, le schisme ^rec et l'hérésie ; et n'ayant d'autre rôle, d'autre histoire, d'autre principe de sa gloire et de sa prospérité que cette -grande et sainte mission civilisatrice, dès qu'elle la perdait, elle abdiquait à la fois ses traditions et ses tendances nationales, son avenir et son passé, tout ce qui faisait sa vie.

Par l'importation du régime féodal et du servage, la Pologne perdit son unité politique et sociale, comme elle avait déjà perdu par l'hérésie son unité religieuse ; elle rendit le peuple indifférent sinon hostile à la durée et au triomphe de la nationalité, et prêt à se jeter dans les bi"as du premier conquérant qui lui promettait l'amélioration de son sort. Infidèle au caractère de la race -lave enthousiaste de la liberté, et au génie de ses propres aspirations, elle mutilait déjà elle-même la patrie,, et coupait en deux la nation qui n'avait pas trop de toutes ses forces réunies et compactes pour résister à la triple pression de l'autocratie gréco-russe, du luthéranisme prussien et de la force catholique autrichienne.

Par l'importation des institutions pa'iennes, la Pologne

XLYin HISTUIRE DE LA POLOGNE.

perdit, avec son unité religieuse et politique, toute puissance de cohésion possible, toute la vitalité, toute la sève de l'esprit chrétien et de l'esprit moderne, retirées de seslois, de ses institutions, de ses mœurs publiques, toutes barrières contre l'envahissement de l'absolutisme nobiliaire, tout frein à ses divisions, à son anarchie séculaire, tout contre-poids à ses.passions, à ses ambitions effrénées; et cette rétrogradation deseizesièclesen arrière lamettait au ban et à lamercidesaulres peuples de l'Europe retrempée, rajeunie, renouvelée par ces principes chrétiens, improprement dits modernes, qu'elle possédait tant de siècles avant eux, et qu'elle renia avec tant de démence. Qu'on ne s'y trompe pas, la lutte de saint Stanislas contre Boleslav II, c'est-à-dire de la Pologne contre ses ennemis, c'est la lutte éternelle du christianisme contre le paganisme, ses vices, son despotisme, ses cruautés, ses exactions, ses souillures. Du jour où elle se faisait ellemême païenne, l'ennemi triomphait jusque dans son sein et par ses propres armes : et c'est en effet ce qui eut lieu. Du reste, ces trois causes de ruine se complétaient et se multipliaient l'une par l'autre. L'hérésie, en niant le christianisme, était par là même un retour à l'antiquité païenne et à toutes ses institutions y cûmpri& l'esclavage. D'un autre côté, la législation païenne impliquait nécessairement, avec l'hérésie politique, la servitude des masses. Et cette dernière à son tour était l'expression d'une société politiquement paganisée et partant hérétique. Cette triple action dissolvante s'augmentant incessamment et en progression géométrique parleur contact mutuel, devaitconsommcr vite l'anéantissement de la Pologne. Il fallut cependant deux siècles encore, tant était puissant ce grand peuple.

Page 1