INTRODUCTION^. XXIX
principe féodal; et Lelevel a mis ce fait hors de toute contestation. Aussi ses lois et ses institutions étaientelles incroyablement supérieures à celles de tous les peuples où régnait le servage; et elle les devançait de bien des siècles dans la voie du progrès, où le reste de l'Europe ne commence à arriver que presque de nos jours. Cette éminente supériorité était sans doute un résultat de sa position et des conditions de sa formation originelle, non moins que du caractère propre de son génie et d'une éducation chrétienne développée en dehors de toute tradition sociale du paganisme. jNIais elle est évidente, irrécusable, et il ne faut pas avoir la moindre connaissance de son histoire pour élever sur ce point l'ombre d'un doute.
Eh bien ! chose étrange et à peine croyable I au moment même où les peuples occidentaux abolissaient le servage, se dégageaient peu à peu des liens de la féodalité, et allaient conquérir les lois et les institutions modernes, qui étaient au fond celles mêmes de la Pologne depuis tant de siècles, les Polonais, au contraire, par un renversement de tout leur passé, par un recul en arrière que rien n'appelait, ni ne justifiait, se prirent tout à coup à admirer, à imiter et à importer chez eux • ce régime suranné des castes, des fiefs, de la féodalité, du servage. Assez heureux pour n'avoir jamais été comprimés dans l'étreinte mortelle du vieux moule social païen, ils y coulèrent leur liberté, leur génie, leur nationalité, au jour même où l'Europe occidentale en sortait pour respirer l'air libre et le soleil. Comprend-on cet aveuglement d'un peuple que ses institutions avaien élevé à un si haut degré de gloire et de prospérité? Comprend-on celte apostasie de soi-même, cette démence qui
lui fît ainsi fouler aux pieds ses propres traditions nationales, sa propre grandeur. Évidemment ce complet renversement avait une cause. Cette cause fut Thérésie. Comment en douter lorsqu'on songe que la négation socinienne du christianisme impliquait forcément un retour à ce qui était auparavant, c'est-à-dire au paganisme, au moins dans la constitution sociale qui en était la base, dans l'esclavage antique transformé en .servage? Comment en douter, lorsqu'on voit ce renversement complet commencer avec l'introduction en Pologne des premières sectes hussites, puis se développer simultanément et parallèlement, pour ainsi dire jour par jour et date par date, avec l'invasion successive des sectes luthériennes, calvinistes, zvingliennes , qui pénètrent dans le pays et s'y propagent, dans la proportion même et l'étendue de cet envahissement de l'hérésie, et enfin consommer ses derniers résultats à mesure que le socinianismc s'établit et se propage ? Comment en douter lorsque l'on considère que tous ces étrangers, qui affluèrent alors en si grand nombre en Pologne, y apportaient nécessairement , avec leurs doctrines religieuses destructives du christianisme, les habitudes politiques de leur pays où régnait le régime des classes et du féodalisme? C'est un fait d'ailleurs : schismatiques, luthériens, zvingliens, calvinistes, frères bohèmes, hussites^ sociniens, divisés entre eux sur toutes les questions,, n'étaient d'accord que sur un point, celui de maintenir et de perpétuer l'asservissement du peuple. Ainsi, aprèsla mort deSigismond-Auguste, en 1573, toutes les sectes dissidentes réunies pour les élections sous les murs de Varsovie, et formant une confédération afin d'assurer le libre exercice des cultes, déclarent hautement qu'ils ne
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veulent point déroger à l'autorité des seigneurs sur leurs sujets, ni porter atteinte à l'obéissance de ces sujets envers leurs maîtres, proclamant qu'en cas de rébellion, il était loisible aux seigneurs de punir le sujet rebelle, dans les affaires civiles et spirituelles, comme il leur plairait.
Entraînés dans ce mouvement, les catholiques euxmêmes y participaient alors, et reniant le véritable esprit de l'Évangile, et les traditions nationales, s'étaient habitués peu à peu à la distinction des classes, noble et plébéienne, et à l'omnipotence de la première sur la seconde, qui devint de plus en plus intolérable. Ce renversement de l'ordre social avait trouvé des éléments dans la lutte séculaire de la loi polonaise et de la loi allemande, se traduisant par celle de la noblesse contre la bourgeoisie et dans les craintes suscitées sous Jean-Albert par le projet de Buonacorsi, où la noblesse, craignant de se voir ravir ses franchises, ne trouva d'autre moyen delesdéfendre que de les rendre exclusives au préjudice de celles des autres classes, et d'interdire aux paysans et aux bourgeois de posséder la propriété foncière et les prélatures. Mais remontons plus haut et expliquons en détail la marche successive de l'asservissement du peuple en Pologne.
Comme de tous temps les bourgeois étaient libres, sous leur loi municipale, de tout temps aussi les paysans polonais ou kmétons étaient libres, et jusqu'au xV siècle les privilèges des nobles, loin de porter atteinte à leur liberté, les couvraient au contraire de l'égide de leurs prérogatives, immunités et franchises. Le roi Louis de Hongrie, dans ses pactes conclus avec la noblesse, en 1355, 1374, 4381, comprend dans ses privilèges les
kmétons qu'il nomme ioùajions, expression hongroise qui désignait des citoyens libres. Partout la législation et les actes politiques de cette époque proclament et respectent leur antique liberté; et l'agriculture est toujours considérée comme une profession noble. Nous avons déjà vu plus haut qu'en 1 io3, la confirmation des privilèges donnés par Kazimir-Jagellonide s'étend « aux bourgeois et à toute la communauté du peuple; » qu'en li58 un privilège du duc de Mazovie, Boleslav, est accordé en commun, outre les nobles, a aux citadins, bourgeois, villageois et paysans ou kmétons, » les derniers en étant même l'objet principal; et enfin que jusqu'en 1525, les kmétons de Marzovie participent aussi aux avantages faits à la noblesse par Sigismond I". Lé statut de cette province, rédigé en 1536 et imprimé en I5il, montre les paysans jouissant encore d'une partie de leurs anciennes franchises.
Déjà cependant cette liberté avait reçu de rudes atteintes. Elles coïncident avec la première apparition de l'hérésie dans les sectes hussites. En 1.415, Jean Huset Jérôme de Prague sont condamnés par le concile de Constance, et en 1420 la législation polonaise défend aux kmétons de blâmer un noble, ce qu'ils avaient toujours pu faire jusqu'alors. On enchaîna d'abord leur liberté et celle de leurs enfants par de simples mesures de police, mais d'une extrême sévérité ; on aggrava les peines qui leur étaient infligées pour délits contre les nobles ; on les soumit à une juridiction arbitraire ; et ils ne purent plus avoir action en justice sans l'assistance deleursseigneurs,quicommencèrentàagirpour eux dans presque toutes les circonstances. Voués exclusivement à la culture de la terre, et ne portant plus les armes