T. II
xi^ siècle, et nombre de manuscrits y existaient au commencement du XII^ Mathieu Chole^'a, évèque de Krakovie en 1166, cite sans cesse le Digeste et les Instituiez romaines, qu'on n'avait découverts à Amalfl que trente ans auparavant, ce qui prouve que la Pologne avait alors des rapports intimes avec l'Italie. On trouve aussi dans cet écrivain de longues citations de Yalère, historien romain qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Les écoles et les bibliothèques polonaises étaient dans un état aussi florissant que celles d'Italie, et la jeunesse slave qui fréquentait les universités françaises et italiennes, s'y faisait remarquer par son application et ses moyens. Les écrivains les plus remarquables de ces deux siècles sont Mathieu Gholewa, que nous avons cité plus haut, et Martin Gallus, le premier historien de la Pologne, qui écrivait entre les années 1110 et 1135.
Dans la crise terrible que traversa la Pologne au xiii^ siècle, nous avons déjà vu comment le clergé sauva la langue et la nationalité polonaises, en faisant traduire du laLin et enseigner dans toutes les écoles, en langue du pays, l'histoire nationale. Dans ce siècle, yitelio, enseignant les lois de ropti(|ue jusqu'alors inconnues, se rendit célèbre comme physicien et mathématicien ; Vincent Kadlubek et Martin Strzepski, comme chroniqueurs. Ces historiens et les précédents étaient de beaucoup supérieurs à ceux du reste de la chrétienté à la même époque, et V Histoire universelle de Martin Strzepski, connu sous le nom de Martimis Polonus, eut dans toute l'Europe un immense retentissement.
LA POLOGNE FLORISSANTE. ^2 i
Le xiY^ siècle s'ouvre en Pologne sous les auspices d'un homme supérieur, protecteur éclairé des sciences, Vladislav Lokéték. Les Polonais fréquentaient alors les universités de Padoue, de Bologne, de Paris, dont faisaient partie, comme professeurs et même comme recteurs, plusieurs de leurs compatriotes, tels que Nicolas de Krakovie, Jean Grot, de Slupcé, Przeclaw. L'année 1347 est doublement remarquable. D"un côté, Kazimir le Grand promulgue, sous le nom de Statut deVisliça, un code de lois nationales, et d'un autre, il fonde en même temps Tuniversité de Krakovie. Elle est la plus ancienne de toutes les écoles de ce genre dans le nord-est de l'Europe, car celle de Prague en Bohême ne fut fondée qu'en 1360; celle devienne en 1365, et celle de Leipzig en liOi. En 1364, Kazimir lui donna plus de développement, et le pape Urbain V l'égala à toutes les autres universités de l'Europe. laroslas Skotniçki, archevêque de Gnèzne, mit tous ses soins à lui imprimer un caractère national, et réorganisa toutes les écoles du pays. Les bibliothèques se formèrent de nouveau. Cette université, qui eut pour modèle celle de Paris, acclimata sur les bords de la Yistule toutes les sciences alors connues en France : c'étaient la grammaire, la logique, la métaphysique, la musique^ les sciences physiques et mathématiques, l'astrologie, la morale, la politique, la jurisprudence, la philosophie et la,théologie. On traitait ces sciences en latin à Krakovie comme à Paris, car ni le français ni le polonais ne s'étaient élevés à cette époque jusqu'aux études scien-
tiflques. Le pivambule du diplôme établissant Tuniversilé de Krakovie exprimait de belles et généreuses pensées.
A cette époque surgit un monument important de la langue nationale, une traduction en polonais de la Bible destinée à la reine Hedvige. Cette petite nièce de Kazimir le Grand, si admirable par son amour pour la science non moins que par sa sainteté et ses vertus, outre la fondation de collèges et d'écoles de médecine, dota richement Tuniversité de Krakovie, et en 1397 obtint du pape Benoît XIII un nouveau privilège pour la faculté de théologie.
Les progrès de celte université furent immenses; la faculté de théologie devint si illustre, que les docteurs de Krakovie envoyés au concile de Baie, en 1431, y eurent la première place. Les regards du monde étaient tournés vers ce concile célèbre; deux partis s'y disputaient les décisions; les uns étaient pour le pouvoir des conciles, les autres pour celui des papes. Les docteurs polonais se rangèrent parmi les premiers, et plusieurs professeurs de Krakovie appuyèrent leurs opinions par des écrits. Mais la théologie et les affaires ecclésiastiques n'occupaient pas exclusivement le clergé polonais-, on écrivait des poésies latines, on traitait des afiaires politiques du pays, de la législation polonaise, de la médecine, des sciences physiques; on enseignait Virgile en môme temps qu'Euclide. Au xv' siècle Krakovie devint le centre de la civilisation et des progrès dans le nord de l'Europe. De tous côtés la jeunesse affluait dans cette ville
pour y puiser des lumières, et toutes les sciences y étaient florissantes.
Le célèbre Dlugosz, né en 1405 et instituteur des deux fils de Kazimir IV, ouvrit une nouvelle ère aux études historiques et biographiques par son histoire complète en treize livres, Historix Polonicœ. Grégoire de Sanok se distingua comme philosophe et comme naturaliste, et laissa un nom qui pourrait faire honneur à la nation la plus fièrc d) sa civilisation. Mathieu de Krakovie, qui parvint successivement au rectorat des universités de Prague et de Paris, publia louvrage intitulé VArt de mo irir.
Sous Jean-Albert et Alexandre le zèle que la noblesse et le peuple mettaient à s'instruire était si grand, qu'on rencontrait rarement un noble qui ne parlât pas trois ou quatre langues. Dans sa lettre à Séverin Bonar, Érasme nomme la Pologne « la patrie des savants. » — Simplegentilhomme né en 1-483, André Krzycki devint par ses talents prince-archevêque de Gnèzne et primat da royaume. Le savant abbé Jaszynski dit de lui: « qu'il surpasse dans ses satires Juvénal, approche de Virgile et d'Ovide dans la poésie épique et élégiaque, et égale Catulle dans le genre romanesque. » Erasme ajoute : « Cicéron est le seul auteur latin qui, comme Krzycki, ait excellé dans la prose et dans la poésie. » Une de ses productions les plus remarquables, dans laquelle il prophétise la grandeur future de la Prusse et la décadence de la Pologne par rapport à cette puissance, est l'écrit publié pour guider la diète et le clergé : lUtiones Sigis-
mondi, etc.— DantiskouDantiscus, fils d'un cordier, d'autres disent d'un brasseur de Dantzik, naquit dans cette ville en 1485, et, poëte célèbre, brilla par son talent dans la diplomatie et sur son siège sénatorial. Présenté à la cour de Sigismond I" par le vice-chancelier Pierre Tomicki, il fut secrétaire de ce monarque, et remplit dans la suite plusieurs missions diplomatiques. L'empereur d'Allemagne, Maximilien, admirait tellement ses talents qu'il lui donna le titre de docteur-pontife, posa sur sa tête une couronne poétique et le fit noble.
C'est sous de tels auspices que s'ouvrait le xvf siècle, et que la Pologne préludait au règne des deux Sigismond, si fécond en hommes illustres, et qui fut pour elle ce que fut pour la France le siècle de Louis XIV. Grâce à un concours de circonstances favorables et d'institutions libérales que ne gênait aucun contrôle ombrageux, les écoles devinrent une pépinière d'hommes capables et de citoyens éclairés. Bientôt l'université de Krakovie ne put suffire à la prodigieuse afïluence des élèves; on établit de grandes écoles à Posen, àLéopol et dans d'autres villes. Chaque évêque, chaque sénateur, chaque haut magistrat, ne dut alors son élévation qu'à ses talents, et le fils d'un gentilhomme, d'un bouigeois ou d'un paysan trouvait le môme accueil. L'historien Kromer, fils d"un paysan, le poëte Dantiscus, fils d'un brasseur, se succédèrent dans l'évêché de Varmie avec le titre de princes. Érasme Ciolek, fils d'un musicien et d'une oabaretière, obtint l'évêché de Ploçk. Janicki, fils d'un voiturier, reçut la couronne de poëte des mains du pape.
Stanislas Hosius, cardinal et l'un des présidents du fameux concile de Trente, était aussi d'une origine Irèsobscure.
Alors parut une grande quantité d'ouvrages polonais qui se font remarquer par un goût formé sur les modèles des classiques grecs et romains, et par une exquise pureté. Le caractère distinctif des écrivains de cette époque est la netteté, la simplicité et la gravité. Toutes les branches des sciences et des arts eurent alors d'illustres représentants.
Dès l'année 1520, la langue polonaise arriva à un haut deg"é de perfection. Ces progrès furent amenés par la tolérance ; et l'inquisition fut supprimée par les évoques eux-mêmes. La Pologne ouvrit un refuge à toutes les opinions ; des milliers d'étrangers persécutés pour leurs doctrines, y trouvèrent l'hospitalité -.l'Angleterre, la Suède, l'Allemagne, ITtalie, l'Espagne comptaient des émigrés aux bords de la Vistule et du Niémen. Les lois garantissaient une pleine et entière liberté à tous les rites, à tous les cultes. Et cependant Krakovie était pour ainsi dire le point d'union de la chrétienté. Ailleurs la prétendue Réforme avait sur bien des points triomphé du catholicisme, tandis qu'en Pologne la religion avait conservé toute sa force en même temps que toute sa pureté primitive.
11 était rare de rencontrer un Polonais qui ne parlât pas trois ou quatre langues. Tous, sans exception, parlaient en latin. C'est pour cela qu'Érasme de Rotterdam dit des Polonais dans sa lettre à Sevcrin Bonar :
« C'est dans ce pays que la philosophie possède d'excellents disciples; c'est là qu'elle forme ces citoyens polonais qui osent être savants. »
I.e célèbre Muret, comparant les nations alors réputées les plus polies et les plus savantes, les Italiens et les Polonais, se demande : « Quelle est, entre ces deux nations, celle qui mérite qu'on la loue davantage, sous le rapport des sciences et des arts? Sont-ce les Italiens dont la centième partie à peine étudie le grec et le latin, et montre quelque goût pour les sciences; ou les Polonais, dont la plupart connaissent parfaitement ces deux langues, et qui paraissent animés d'une telle ardeur pour les sciences, qu'ils y consacrent leur vie entière? »
Juste Lipse, en écrivant à un de sps amis résidant en Pologne, dit entre autres : « Je ne devrais point m'étonncr de votre science. A^ous vivez au milieu d ' ces hommes qui ont été réputés barbares, et aujourd'hui c'est nous qui sommes barbares à côté d'eux. C'est la Pologne qui ouvrit ses bras hospitaliers à la Grèce et au Latium méconnus, et aux Muses qui avaient été si méprisées. »
L'historien de France, le président de Thou, en parlant de la Pologne, l'appelle : « Pays fertile, plein de villes, de châteaux, rempli d'une noblesse courageuse qui joint ordinairement l'amour des lettres à l'exercice des armes. » Et plus bas, il parle de sa surprise à la vue desgentilshommespolonais qui vinrent à Paris, en 1573, offrir la couronne à Henri de Valois. « On ne peut, dit-il, exprimer l'étonnementde tout le peuple français, quand il vit ces ambassadeurs avec des robes longues, des bon-
nets de fourrure, des sabres, des flèches et des carquois ; mais l'admiration fut extrême lorsqu'on vit la somptuosité de leurs équipages^ les fourreaux de leurs sabres garnis de pierreries, les brides, les selles, les housses de leurs chevaux enrichis de même, et un air d'assurance et de dignité qui les distinguait particulièrement... Ce qu'on remarqua le plus, ce fut leur facilité à s'énoncer, en latin, en français^ en allemand et en italien : ces quatre langues leur étaient aussi familières que la langue même de leur pays. [1 ne se trouva à la cour que deux homm'esde condition qui pussent leur répondre en latin, le baron de Milhau et le marquis de Castelnau-Maurissière ; ils avaient été mandés exprès pour soutenir en ce point l'honneur de la noblesse française qui rougit alors de son ignorance. Pour ce temps-là, c'était beaucoup que d'en rougir... Les Polonais parlaient notre langue avec tant de pureté, qu'on les eût plutôt pris pour des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire que pour des habitants des contrées qu'arrosent la Yislule et le Dnieper, ce qui fit honte à nos courtisans qui ne savent rien, qui sont ennemis déclarés de tout ce qu'on appelle science; aussi, quand les nouveaux hôtes les interrogeaient, ils ne répondaient que par des signes et en rougissant. »
Quatre-vingts villes polonaises possédaient des imprimeries, etKrakovie seule en comptait cinquante. La première qui y fut établie remonte à l'an Li'i. On compte plusieurs Polonais parmi les premiers typographes : Adam de Pologne, àNaples, en 1478; Jeai Ilaller, à Krakovie,
en 1485; et Skrzetuski, à Vienne, un peuplas tard.
La liberté dont on jouissait en Pologne lui acquit (x dans toute l'Europe, dit Lelevel, la réputation d'être le seul asile des sciences et des lumières. Mais ce qui lui mérita sa renommée, c'est qu'elle fourmillait d'hommes capables, instruits et éclairés, qui recherchaient et entretenaient des relations avec les savants des autres pays et jouissaient de leur amitié. La langue latine facilitait les correspondances avec l'étranger. Quant à la langue nationale polonaise , elle servait pour l'instruction des connaissances utiles et pour les affaires publique^s. Sa prose se perfectionna avec un succès admirable, et la langue commença à se former aussi pour la poésie. Les Russiens et les Lithuaniens, prenant de jour en jour plus de goût pour cette langue, commençaient à négliger leur idiome russien. C'est aux environs de Sandomir et de Przemysl que la langue polonaise la mieux cultivée se montra la plus polie, quoique le pays de Przemysl fut une portion de la Russie-Rouge. L'enseignement dans toutes les écoles* avait pour but de former le caractère moral de la jeunesse, afin d'en faire des citoyens utiles à la patrie. »
Le prestige des savants était tel en Pologne que, malgré l'inégahté de plus en plus marquée des conditions, la diète de 1563 déclara tout Polonais chrétien apte à remplir les places de sénateur, nonce ou toute autre dignité, qu'il fût paysan ou seigneur. Citons quelques-uns de ceux qui se signalèrent aux premiers rangs parmi cette foule d'hommes illustres.
Nicolas Kopernik, né à Thorn en' 1473, opéra une révolution complète dansTastronomie par la découverte du système de rotation de la terre autour du soleil. Il se voua pendant quelque temps, à Bologne, aux travaux astronomiques, obtint en 1300 une chaire de mathématiques à Rome, revint en Pologne avec le diplôme de docteur en médecine délivré par l'université de Padoue, fut inscrit au nombre des académiciens de Krakovie, titre alors d'un haut prix , et mourut en 1543. On lui éleva plus tard sur une des places de Varsovie un monument ciselé par Thorvaldsen, et érigé aux frais d'une souscription nationale.
Stanislas Hosius, célèbre par ses ouvrages de controverse, naquit à Krakovie le 8 avril 1504. 11 fit ses études en Pologne, puis étudia àPadoue, ensuite àBologne, où il fut reçu docteur en droit, retourna dans sa patrie, fut nommé à l'évêché de Yarmie et employé par Sigismond- Auguste dans les affaires les plus importantes. Appelé à Rome en 1558, par Paul IV, pour l'aider dans l'administration de l'Église, il refusa le cardinalat, que Pie IV le força d'accepter en 1561. Président du concile de Trente, il montra une sagesse consommée, et, le concile terminé, se retira dans son éveché de Varmie où il fut nommé légat du Saint-Siège par Pie V. Revenu à Rome, il mourut à Gaprarole, près de cette ville, le 5 août 1579. Ses écrits, dont nous ne pouvons faire ici la longue énuniération, eurent une telle importance qu'ils furent traduits dans presque toutes les langues vivantes, et imprimés jus([u'à trente-deux fois, du vivant de
leur auteur, dans les principales villes de l'Europe.
Martin Kromer, surnommé leTite Live de la Pologne, fut le fils d'un paysan. Né en dol2, il parvint par ses talents aux plus hautes dignités, succéda à Hosius dans l'évêché de Varmie, et mourut en 1589. Il écrivait trèsbien en polonais. Outre ses chroniques et ses discours^ en latin, qui jouissent d'une haute estime, il publia unedizaine d'ouvrages sur la théologie, l'éloquence et la musique, a Son style, dit Solignac, est pur et noble, concis et varié, égal et soutenu; rien de sec et de contraint dans sa diction, v
Stanislas Oi^zechowski, né en 1513, publia plus de 50 ouvrages, dont 27 seulement sont bien connus. Voici le jugement qu'Ossolinski porte sur lui : « Orzechowski, après s'être montré le rival de Démosthènes dans ses Turciques, s'il ne surpasse son maître dans le panégyrique de Sigismond P"", atteignit le même but en suivant une au Ire route. Sublimi ferlam sidéra vertice. »
Rey de Naglowicé, né en 1515, publia, sous ce tilre : Miroir de tous les Etats, un recueil historique d'un prix inestimable, et qui reproduit tous les détails de la vie privée des anciens Polonais, et jusqu'à leur manière de parler. Il a laissé treize autres écrits en prose et en vers.
Clément Janicki, dont les poésies en vers sont snial bien connues, était un simple paysan. Né en 1516, il avait à peine vingt ans lorsque le pape Clément VII le couronna du laurier poétique. Ses productions ont été comparées à celles de TibuUe et de Catulle. ■
Frycz-André Mordzevski, né en io20 et secrétaire de Sigismond-Aiiguste, fut l'un des Polonais les plus savants de son temps, et est surtout connu par son livre sur a la Réforme réparatrice de la République » [De Eepublica emendanda), publié en 1551 et 1559, et dont Justinien de Padoue dit qu'il y avait plus de mille ans qu'il n'avait paru un ouvrage semblable. On en possède de lui douze autres.
Louis Gornicki, l'un des plus éminenis prosateurs polonais, naquit en 15-20. On lui doit entre autres : 1° Histoire de Pologne; 2" Dialogues entre un Polonais et un Italien sur les lois et les mœurs polonaise <; 3° Le Polonais homme de cour; A° Essai sur Vorthographe polonaise ; ^"^ le Chemin d'une liberté parfaite; 6° le Démon de S ocra te.
Jean Kochanowski, le premier des écrivains de la Pologne, dont nul autre n'approcha, et qui fit briller toute la richesse et toute l'élégance de la langue nationale, déploya l'éclat de son génie, surtout dans la traduction des Psaumes de David. Outre diverses traductions, et ses poésies polonaises, comparables aux plus belles productions de l'antiquité, il publia plusieurs poëmes latins dans lesquels il se montre l'émule des Ovide et des Properce. Né en 153-2, il fit ses éludes en Pologne, vint à Paris où il demeuVa sept ans, puis à Rome et à Padoue. Il fut ensuite secrétaire de Sigismond- Auguste , qui voulut le faire sénateur et prince de l'Église; mais il refusa toutes les dignités, et tout entier à la culture des lettres, se relira dans sa modeste de-
meure de Czarnyslas, qu'on visite encore de nos jours. Son crâne est conservé au musée national de Pulavy. Il eut trois frères, André, Nicolas et Pierre, tous poètes comme lui.
Matthias Stryikowski, né en 1549, est surtout connu par sa Chronique polonaise, lithuanienne, de toutes les RussieSy etc. Martin Bielski est célèbre par sa Chronique universelle; et son fils Joachim Bielski par sa Chronique 2)olonaise, Les Annales de Stanislas Sarnicki, et sa Description de Vancienne et de la nouvelle Pologne sont des ouvrages historiques très-remarquables. Simon Szymonowicz (Simonides), né en 1558, marcha sur les traces de Tliéocrite, de Bion et de Virgile par ses idylles polonaises, qui n'ont pas encore été égalées, et créa en Pologne ce genre de poésie. Il écrivit également en latin et en polonais, fut honoré de l'amitié du pape Clément YIIl. et couronné par Etienne Balori de la palme des poètes.
A tous ces noms célèbres que d'autres à ajouter encore! Bornons-nous à citer ceux de JeanFlachsbinder et Jean Turzo, poètes et prosateurs versés dans la langue latine; Bernard de Lublin et Jean de Pilzno, jurisconsultes qui devancèrent les idées de Beccaria et de Filiangéri; Stanislas Zaborowski, grammairien et légiste; Bernard Wapowski, historien et mathématicien; Groïcki, Herburt, Warszewicki Grzebski, Spiczynski Siennik, Sendziwoy, célèbres à divers titres scientifiques.
Dans ce siècle, la langue polonaise devint classique, fut adoptée par la Lithuanie et les pays russiens, et
prescrite parSigismoiid à toutes les juridictions, où l'on se servait jusqu'alors des langues latine et russienne. La Bible fut de nouveau traduite en polonais.
République de Babin.
En 15i8, il s'était formé une république d'un genre particulier, république littéraire, académie satirique, instituée pour corriger les mœurs nationales et redresser les abus qui s'étaient glissés dans le gouvernement. Cette république prit pour devise Ridendo castigo mores, je corrige les mœurs en riant, ce qui la caractérise suffisamment. Elle fut fondée par Stanislas Pszonka, juge au tribunal de Lublin, propriétaire d'un village nommé Babin, entre Lublin etBelzyce, homme plein d'esprit et d'enjouement , qui composa d'abord cette société de ses amis les plus éclairés et les plus distingués par leur probité et la gaieté de leur caractère. Lui et Pierre Kaszovski, son ami, étaient tellement recherchés, qu'aucune fête, aucune réunion n'avait lieu dans les environs sans qu'ils y fussent invités. Le seul nom du village de Babin, dit l'historien Sarniçki, dissipait la tristesse et l'ennui, car il rappelait Pszonka et son caractère enjoué qui lui attirait partout des amis.
Cette société, qui se rassemblait à Babin, avait surtout pour but de faire la salire de toutes les actions
blâmables des grands personnages. Pour rehausser son éclat, Pzonka conçut l'idée, qui fut accueillie avec empressement, de lui donner le nom de République de Babin (1), et de la modeler sur celle de la Pologne. Elle eut donc son primat, ses évêques, ses palatins, ses caslellans , ses starostes , ses grands généraux , ses chanceliers, ses maréchaux, enfm toutes les chargesdignités et titres en usage dans le pays, et même à 1 etranger. Ses diètes étaient fréquentes mais courtes, et n'avaient ordinairement qu'une séance.
Celte république s'accrut bientôt d'un nombre immense de mem!)re5, dont beaucoup le devenaient malgré eux et sans s'en douter, mais toujours comme châtiment d'un acte ou d'une parole peu sensés. Quelqu'un faisait-il parade d'un courage douteux, on le nommait aussitôt grand ou petit hetman, ou général. Celui-ci parlait-il politique ou exposait-il de vastes projets sans la moindre connaissance des questions, vite on lui expédiait le brevet de chancelier ou de ministre. Chacun recevait son diplôme et sa charge dans la république de Babin suivant ses travers. On donnait ainsi souvent des leçons frappantes, critiquant adroitement la mauvaise distribution des places, ou métamorphosant le palatin ou staroste pillard en archer des douanes, le général timide en courrier, le mauvais magistrat en marchand. L'assemblée se terminait par un festin où l'on buvait à la santé des nouveaux dignitaires.
(l) Baha^ dans la langue du pays, signifie une vieille femme qui aime ta caqueter.
Ces joyeux sa'iriqiies savaient se tenir au courant de ce qui se passait dans toute la Pologne, au point qu'aucun personnage possédant une place un peu élevée ne pouvait soustraire ses défauts aux plaisanteries de la république. Elle montra toujours la plus grande impartialité dans ses critiques ; car jamais elles n'atteignirent que des coupables qui n'osèrent s'en offenser, dans la crainte de devenir l'objet de la risée publique. Cette manière de faire la guerre aux vices ne pouvait tourner qu'au profit du pays ; car, si elle ne les corrigea pas toujours, du moins elle força à les bien cacher et à ne pas scandaliser la jeunesse.
Cette société était renommée par son habileté à rendre ridicule tout ce qui pouvait nuire à lapatrio. Elle se maintint avec d'autant plus d'éclat, que jamais on ne put lui reprocher d'avoir employé l'arme de la calomnie, ou d'avoir reçu un membre capable de s'en servir. Tout individu, pour y être admis, était obligé de donner des preuves de la délicatesse de ses sentiments, d'un esprit cultivéetd'un jugement juste des choses et des hommes. Elle attira dans son sein les premiers personnages du royaume, tels que les palatins, les ministres, les évèques, etc., alîn que, dans le cas où il fallait punir un coupable dans la vraie république, celui-ci ne pût se trouver offensé en recevant son diplôme des mains d'une personne non moins respectable dans la république de Pologne que dans celle de Babin, et pour que le châtiment produisît un effet salulaire.
Sigismond-Augusie, sous le règne duquel ces deux ré-
publiques jouirent de leur plus grande splendeur, était spirituel, éclairé, tolérant et ennemi de la tristesse. Il aimait à entendre parler de la république de Babin, et, étant un jour entouré de plusieurs de ses membres parmi lesquels se trouvait Pszonka, il leur demanda s'ils avaient un roi parmi eux. « A Dieu ne plaise! sire, lui répondit gravement Pszonka, que nous concevions une semblable pensée du vivant de votre majesté. Régnez heureusement sur la république de Babin comme vous régnez sur la Pologne entière. » Le roi reçut cette réponse en riant; il manifesta son contentement à Pszonka, et calma ainsi le ressentiment excité chez plusieurs personnages par le châtiment que leur avait infligé la république de Babin, €n leur envoyant ses diplômes.
Cette association exerça une grande influence sur l'esprit national et sur les mœurs du xvi® siècle. Les jeunes gens qui faisaient le premier pas dans la carrière publique tremblaient devant ce tribunal, dans la crainte d'encourir sa censure, et ceux qui avaient des charges faisaient tous leurs eff'orts pour y échapper. C'est ainsi que cette république satirique et inoff'ensive au premier coup d'œil rendit des services réels à l'État, en attaquant le vice, et eut une action bienfaisante sur la conduite et les démarches de membres du sénat, du conseil du roi et de la chambre des nonces.
Stanislas Pszonka mourut vers l'an 1590. Ses successeurs soutinrent encore longtemps l'honneur, l'éclat et la splendeur de la république de Babin; mais les guerres et la décadence de la Pologne unirent par affaiblir l'in-
fluence morale de cette académie satirique et la réduisirent au néant (1).
Interrègne. Élection de Henri de Valois (157^2-1573).
La mort de Sigismond-Auguste fut suivie d'un interrègne de neuf mois. Le 6 janvier 1573, une diète préparatoire se tint à Varsovie avant Télection, sous le titre de diète de convocation. Elle statua que le primat-archevêque de Gnèzne avait l'administration du royaume pendant les interrègnes, et que c'était à lui d'envoyer ses vnivêrsaux dans les provinces pour convoquer l'assemblée générale, en déterminant l'époque de l'élection, le lieu de la réunion et la durée des délibérations. Ensuite, sur la motion de Jean Zamoïski, si célèbre depuis et alors simple nonce de Belz, elle arrêta qu'outre les membres ordinaires de la diète, tous les nobles, sans exception, étaient électeurs et éligibles et avaient droit de concourir à l'élection des rois.
La diète d'élection se réunit le 5 avril suivant, et fut assistée du tribunal du froc (kaptur) pour maintenir l'ordre. Quatorze candidats se présentèrent. Mais la plupart furent écartés, et il n'eu resta que trois de sérieux:
(l) Pologne illuslrcr de Léonard Chodzko ; Les loisirs du chevalier d'Eon de Deau>nonl,i. P"" ; Tableau hislorique et politique de la rc'jjublique de Pologne, cli. xix. •
Henri de Valois, duc d'Anjou et frère de Charles IX, roi de France; Ernest, archiduc d'Autriche et fils de Maximilien II ; et Jean III, roi de Suède, époux d'une sœur de Sigismond-Auguste. A l'ouverture des débats, le cardinal Gommendoni, légat du pape Grégoire XIII, développa, dans un long discours, le vœu du Saint-Siège de voir un catholique sur le trône de Pologne. Les ambassadeurs de Tarchiduc Ernest firent ensuite de grandes promesses. Chacun des compétiteurs s'efforça ainsi d'enlever les suffrages de la diète, qui paraissaient se réunir surtout sur Henri de Valois.
Un seigneur polonais, François Krassovski, accueilli à la cour de Charles IX, lui avait inspiré, ainsi qu'à la reine mère, le projet de placer sur le trône clos Jagellons, leur frère et fils Henri, auquel Krassovski avait su, par d'habiles manœuvres, conquérir en Pologne de nombreux partisans. Les ambassadeurs français, ayant pour mission de soutenir la cause de ce prince, arrivèrent bientôt; et l'un d'eux, Montluc, évêque de Valence, s'insinua si bien dans les esprits que cette candidature allait triompher lorsque la nouvelle du massacre de la Saint- Barthélémy, en inspirant aux Polonais une profonde horreur, fit reporter les voix sur le roi de Suède, Jean III, et sur son fils Sigismond Vasa. Cependant, à force d'habileté, Montluc parvint à regagner les suffrages.
Au milieu de ces fluctuations se révélait un symptôme alarmant pour l'avenir de la Pologne. C'était l'attitude des sectes hérétiques qui, comme nous l'avons dit dans l'Introduction du premier volume, balançaient l'élection.
opposaient leurs assemblées et leurs confédérations à la diète nationale, et furent sur le point dallumer la guerre civile. Voyant cependant qu'ils ne pouvaient l'emporter, ils détournèrent la discussion, en engageant la noblesse à profiler de sa souveraineté pour garantir ses libertés par des décisions claires et précises. On s'occupa donc de régler les pacta conventa ou les lois fondamentales qui depuis formèrent la base de la constitution polonaise. En voici les principales dispositions, telles qu'elles furent alors révisées et adoptées :
1° Au pouvoif de la république appartient et appartiendra toujours le droit d'élire les rois. Aucun roi ne peut ni proposer, ni choisir de son vivant son successeur, ni, pour cette fin, convoquer la diète, ni favoriser personne, ni en faire mention sous quelque prétexte que ce soit, afin que l'élection du nouveau roi par les États soit toujours libre; 2° les rois élus ne pourront plus prendre le titre de seigneurs héréditaires, employé parles souverains jusqu'à Sigismond-Auguste ; 3** le roi ne peut ni se marier, ni divorcer à l'insu et sans le consentement du sénat ; 4° il est obligé de maintenir la tolérance religieuse et politique; 5" il ne peut, sans l'assentiment préalable et unanime des Étals réunis en diète, déclarer la guerre, ordonner une levée générale; faire la paix, envoyer des ambassadeurs à l'étranger pour affaires majeures, lever de nouveaux impôts ou des droits de douane; G" il aura auprès de lui un conseil permanent composé de sénateurs et de nonces, changés tous les six mois; 7" en cas de partage
d'avis pendant la délibération du sénat , le roi s'associera à celai qui sera le plus conforme aux lois et aux avantages de la nation; 8° les diètes ordinaires seront convoquées de plein droit tous les deux ans, et même plus souvent s'il est nécessaire ; leur session durera six semaines ; 9*' les charges publiques, les dignités, les starosties et les terres royales ne seront conférées qu'aux indigènes, à l'exclusion absolue des étrangers; 40° dans le cas où le roi dérogerait en quoi que ce soit aux lois, droits, libertés, immunités ou à quelqu'une des clauses qu'il aurait juré dans les pacta convenfa^ les citoyens seront parla même déliés du serment de fidélité et de l'obéissance promise par eux. — Chaque roi, à son élection, devait jurer d'observer ces articles.
Les protestants , formant le parti autrichien et ayant pour chef le maréchal de la couronne Firlei, s'étaient retirés à Grochov, près de Varsovie, et avaient formé une confédération dans laquelle furent un instant entraînés des sénateurs, des nonces et même des évêques. La guerre civile allait éclater et le sang être versé. Mais la liberté religieuse ayant été formellement stipulée dans les pacta convenfa, il ne leur resta plus même de prétexte; et Firlei, revenu à la diète, vota pour Henri de Valois, qui fut élu. Les ambassadeurs français signèrent, au nom de ce dernier, les pacta conventa, accompagnés d'une convention par laquelle (( une alliance éternelle était conclue entre la France et la Pologne. » La France s'engageait à équiper une flotte pour rendre les Polonais maîtres de la Baltique et
reprendre la ville et le port de Narva; à leur fournir contre les Moscovites 4,000 hommes de ses meilleures troupes, dont elle payerait la solde pendant six mois et au delà; et à les assister dans toute guerre contre leurs voisins. En outre, Henri devait, tant qu'il vivrait, verser tous les ans dans le trésor national 45,000 florins de ses revenus, acquitter les dettes d'État contractées du vivant de Sigismond- Auguste et depuis, et entretenir gratuitement aux écoles de Paris ou de Krakovie cent jeunes Polonais, et enfin n'amener avec lui qu'un très-petit nombre d'étrangers, auxquels on ne donnerait ni biens, ni charges, ni dignités.
Toutes ces conventions signées, Henri de Valois fut proclamé roi de Pologne.
Henri de Valois (1574-1575).
On envoya aussitôt en France une députation choisie dans le sein du sénat et de l'ordre équestre, présidée par l'évêque de Posen, Konarski, et qui déploya la plus grande magnificence. Ils étaient douze, avec une suite de 250 gentilshommes des premières familles. Lorsque, le 19 août 1573, ils firent leur entrée à Paris parla porte Saint-Martin, dans 50 carrosses à quatre et six chevaux, une députation envoyée par le roi les reçut aux portes de la ville. Les rues, les fenêtres, les
toits regorgeaient d'une afflaence immense de spectateurs que frappaient d'une indicible admiration la noblesse de leur attitude, la pureté de leur langage, la singularité et le faste inouï de leurs costumes, de leurs armes et de leurs équipages. Ils furent reçus en audience solennelle par Charles IX, que Tévêque de Posen harangua au nom de tous, par la reine mère, Catherine de Médicis, et par la reine Elisabeth.
Le 22, précédés de leurs somptueux cortèges, tous à cheval et velus de longues robes tissues d'or, ils se rendirent dans la grande salle du Louvre, où ils trouvèrent Henri de Valois^ qui répondit en latin au discours de Konarski. Plus tard ils lui présentèrent la convention et les pacta conventa signés par Montluc en son nom, et dont Tarticle concernant les dissidents était conçu en ces termes : « Nous conserverons la paix et la tranquillité entre les dissidents sur la religion ; nous tiendrons la main à ce que personne ne soit opprimé pour cause de religion; et nous ne permettrons jamais que cela arrive sous notre juridiction, ou parTautorité de quelque tribunal que ce soit, mais surtout par la nôlre. » Quelquesuns prétendant que le roi ne devait pas raliller cet article, Zborovski, un des ambassadeurs polonais, dit à Montlue : « Vraiment, si vous et vos collègues ne l'eussiez approuvé, jamais votre prince n'aurait eu nos sufifrages. » Le roi ayant demandé ce qu'il disait, Zborovski répondit : a Je dis, Sire, que si votre ambassadeur ne s'était engagé à vous faire agréer cet article, vous n'auriez pas été élu roi de Pologne; et je dis plus
à présent : si vous ne l'acceptez comme tous les autres, VOUS ne le serez jamais ! »
Tout fut accepté, et la prestation du serment eut lieu avec la plus grande solennité à Notre-Dame, le iO septembre 1573. La messe dite, les deux rois, de Pologne et de France, s'approchèrent du maître-autel, se mirent à genoux et prêtèrent serment ; Henri de Valois comme souverain de l*ologne, et Charles IX comme, garant des promesses faites en son nom par ses ambassadeurs. Voici la teneur de ce serment, que réitéra Henri à ^on arrivée en Pologne :
Henri, par la grâce de Dieu, élu roi de Pologne, grand-duc de Lithuanie, de Russie, de Prusse, de Mazovie, de Samogitie, de Kiiov, de Volynie, de Podlachie, de.Livonie, etc., librement el unanimement choisi par tous les ordres de Pologne, de Lithuanie et de toutes les provmces, je promets, je jure, au Dieu tout-puissant, sur les saints Evangiles :
Que tous les droits, libertés, immunités, privilèges publics et particuliers, ecclésiastiques et séculiers, qui ont été donnés aux églises, barons, nobles, habitants des villes et des campagnes, et à toute personne de quelque état que ce soit, par les rois mes prédécesseurs, par tous les princes de Pologne et du grand-duché de Lithuanie, et surtout par Kazimir l**", Vladislav l*^-", Jagellon, etc., ou qui ont été établis ou sanctionnés dans les temps des interrègnes, par les diètes, et qui m'ont été présentés ; je les maintiendrai, les observerai et les défendrai dans toutes leurs conditions, dans tous leurs articles, et sur tous les chefs ; que j'entretiendrai la concorde entre ceux qui sont de religion différente, et ne souffrirai en aucune manière que, ni par ma juridiction, ni par celle de mes officiers, ni par certaines classes de citoyens, qui que ce soit se trouve opprimé ou poursuivi pour cause de religion ;
Que je recouvrerai, dans toutes les parties du royaunu"^, du grand-duché de Lithuanio, ou des autres itrovinces, les ])ays
illégitimement aliénés ou perdus dans les guerres, ou de toute autre manière; que je ne diminuerai en rien les limites du royaume et du grand-duché, mais que je les défendrai et les étendrai; que j'administrerai une bonne justice à tous les habitants du royaume, sans distinction.
Et s'il arrive (ce qu'à Dieu ne plaise ! } que je viole en quelque sorte mon serment, les habitants du royaume et de toutes les provinces ne me devront plus rien; mais, par ce seul fait, j^ les reconnais déliés de toute foi, de toute obéissance. Je ne demanderai jamais à personne d'être relevé du serment que je prête ; et si on me l'offrait, je le refuserai ; et qu'ainsi Dieu me soit en aide.
Le lendemain, dans la salle du Palais-de-Justice, en présence du roi de France, de la cour, de tous les grandscorps de l'État et de 10,000 spectateurs, les ambassadeurs polonais lurent le décret d'élection; Konarski et Radzivill prononcèrent des discours auxquels répondirent des chanceliers, un Te Deum fut chanté, rartillerie tonna et les cloches retentirent. Le jour suivant, Henri de Valois fit une entrée solennelle et magnifique à Paris, aux acclamations d'un peuple immense criant : Vive le roi de Pologne ! et le soir, la reine donna aux ambassadeurs, dans les Tuileries , un souper suivi de fêles.
Henri, cependant, retarda son départ, la santé chan-* celante de son frère lui laissant entrevoir l'éventualité prochaine de lui succéder sur le trône de France. Forcé enfin de partir, il fut accompagné par Charles IX jusqu'à Vitri, par Catherine de Médicis jusqu'à Blamont, et arriva à Balice, près de Krakovie, le 18 février 1574. Le lendemain, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple vinrent à sa rencontre avec un cortège d'une magni-
ficehce sans exemple. Primat, archevêques, évêques , castellans, palatins, chanceliers, maréchaux, commandants des villes, officiers royaux avec leurs suites éclatantes, offrant toutes les richesses, toutes les variétés de costumes possibles, polonais, Jiongrois, allemands, italiens, huns, tatars, formaient à eux seuls un ensemble de plus de -4,000 hommes, sans compter le reste des seigneurs et de la noblesse, la bourgeoisie et mille soldats du peuple armés à l'allemande. Le roi vint à eux entouré de sa garde, et fut harangué par l'évêque de Plock. Sur le soir, le cortège se mit lentement en marche vers la ville toute resplendissante d'illuminations. Aux portes, le roi passa sous un dais soutenu par les consuls, au bruit des trompettes et du canon qui tirait sans interruption; sur tout son passage étaient des arcs de triomphe; une foule innombrable remphssait les rues et couvrait jusqu'aux toits; et Ton se rendit à la cathédrale pour y chanter le Te Deum. Le jour suivant, après plusieurs cérémonies, Henrij selon la coutume suivie par tous les souverains de Pologne, avant leur couronnement, alla prier à la grotte de Kazimir, église dédiée à saint Stanislas, dont il baisa les reliques.
Le jour du sacre, en présence du sénat et des grands réunis à la cathédrale, au milieu de la solennité, le maréchal de la couronne, le protestant Firlei, apostropha le roi avec violence, déclara qu'il s'opposait à son couronnement, et faillit transformer l'église en un lieu de sédition et de lutte. Mais la cérémonie s'accomplit ce-
pendant à sa confusion et au milieu de vifs applaudissements. Les fêtes brillantes qui suivirent furent aussi troublées par un sanglant événement. Samuel Zborovski, seigneur influent, allié aux plus grandes familles de la Pologne, et au crédit duquel Henri devait en partie son élection, provoqua en duel le castellan Jean Tenczynski et blessa à mort le castellan Vapo\ski, ami de ce dernier, qui voulait amener un arrangement. Le roi, au lieu de punir sévèrement ce meurtre commis presque sous ses yeux, se borna à éloigner du pays Zborovski, sans lui retirer ses dignités, ni confisquer ses biens, comme la loi l'exigeait. Le sénat, déjà mécontent d'une telle indulgence, fut profondément indigné lorsqu'il vit la castellanie vacante donnée à l'un des parents du meurtrier, et la dignité de palatin de Krakovie à son propre frère, Pierre.
Cette mésintelligence complète entre le roi et le sénat durait toujours, lorsqu'un message de Catherine de Médicis vint apprendre à Henri que Charles IX était mort le 30 mai précédent, le pressant de revenir en hâte à Paris, s'il voulait recueillir l'héritage de la couronne de France. Le sénat voulait qu'une diète fût convoquée pour statuer sur le cas présent; Henri feignit d'accéder à ses demandes, mais le 18 juin ioli, sans avoir fait part de son projet à personne, il s'enfuit secrètement dé Varsovie, par une nuit obscure, et gagna rapidement la frontière autrichienne. A cette nouvelle, la stupéfaction des Polonais fut à son comble. Javoyszovski, Kosak au service du palatin de Sandomir, fut envoyé en toute
hâte pour lui porter les dépêches les plus pressantes, et fit le trajet de Rrakovie à Vienne (110 lieues) en vingtquatre heures et toujours sur le même cheval. Là, il l'atteignit, mais Henri resta sourd à toutes les instances du sénat, et arriva en France où il succéda à son frère, sous le nom de Henri Hf.
Gomme il avait laissé des lettres contenant la promesse de revenir au plus tôt, une diète réunie de suite lui accorda neuf mois; et ce terme expiré, le 12 mai 1575, on annula le serment prêté par la nation. Le 3 octobre suivant une nouvelle assemblée déclara le trône vacant, et le primat convoqua la diète d'élection pour le 4 novembre.
Etienne Batori (1575-1586).
§ L — Oppositions. Guerre contre les Moskovites. Traité de C/iiverova-Gorka.
Par suite des dispositions mal concertées du primat Uchanski, il n'arriva aux élections qu'un petit nombre de nobles. Parmi les candidats au trône de Pologne on distinguait le roi de Suède et son fils, le frère et le fils de l'empereur d'Allemagne, Maximilion H, le duc de Ferrare et de iModène et le duc de Transylvanie, Ëtitnne Batori. Sans altendie les suffrages de la nation, Uchanski, s'; ppuyant sur le sénat, se déclara en faveur de l'em-
pereurMaximilien, quoiqu'il ne fût pas même candidat: le parti autrichien qu'il représentait, quitta même le lieu de l'élection pour se rendre en armes dans un autre plus propre à la défense, et fit proclamer par le primat, Maximilien, roi de Pologne. Mais les États déclarèrent : « Que la maison d'Autriche était la plus redoutable ennemie de la Pologne ; qu'ils ne souffriraient jamais qu'un prince de cette famille fut leur souverain; que les royaumes de Hongrie et de Bohême étaient des exemples frappants pour la Pologne; que ces peuples, après avoir perdu leur liberté, gémissaient sous le joug de l'Autriche. » Puis, dans la séance du i-4, ils décernèrent la couronne à Anne Jagellonne, sœur de Sigismond-Auguste, en lui assignant pour époux Etienne Batori qui devenait ainsi roi. JeanZamoïski était à la tête du parti national qui lit ce choix.
Tarlo, palatin de Lublin, porta à Etienne Batori le diplôme d'élection, tandis que le parti opposé envoyait, de son côté, les pacta conoenta à la ratification de l'empereur. Celui-ci manifesta quelque hésitation : Batori, profitant des instants, arriva à la hâte à Krakovie, et le J" mai 1576 fut couronné et uni à Anne Jagellonn, alors âgée de cinquante-deux ans, au moment où l'on recevait la nouvelle du serment ppêté par Maximilien. Déjoué par cette promptitude, le parti autrichien eut encore deux réunions, l'une à Loviez et l'autre à Varsovie, et le primat Uchanski ne se soumit qu'en voyant le staroste de Samogitie, Jean Ghodkievicz, apporter l'adhésion de la Lithuanie. La Prusse suivit cet exemple ;
<et à la diète de 1578, le duché de Kœnigsberg prêta hommage de vassalilé en la personne de Georges-Frédéric, tutem^ d'Albert-Frédério tombé en enfance. Etienne Batori fut ainsi reconnu par toutes les provinces de la république, excepté la seule ville de Dantzik qui, mal intentionnée depuis quelque temps, et soulevée par un homme populaire, Constantin Gerber, résista d'abord et ne céda qu'à la force des armes. Batori usa de clémence envers elle, et son retour fut sincère.
Le nouveau roi se concilia la bienveillance du clergé qui lui avança, pour la guerre, largent que lui refusait la noblesse. Il gagùa bientôt celle-ci elle-même, en instituant des tribunaux suprêmes ou en dernier ressort pour la Pologne en 1578, pour la Lithuanie en 1580, et en renonçant à presque tout droit de justice. Cette branche du pouvoir devint indépendante de la royauté, qui ne conserva plus que le droit de grâce et la juridiction de la loi bourgeoise ou teutonique, exercée le plus souvent par les chanceliers. Les difficultés que rencontrait l'administration s'aplanirent à mesure que se révélaient les grandes qualités qui acquirent à Batori l'estime et la confiance de la nation. La noblesse votâtes impôts, et se montra plus empressée lorsqu'elle fut appelée contre les Moskovites.
Tandis que le roi de Pologne était occupé à pacifier Dantzik, Ivan IV, le Terrible, s'était emparé de toute la Livonie, au mépris des traités. Une armée composée de troupes polonaises, litjiuaniennes, livoniennes et suédoises, sous le commandement d'André Sapiéha, attei-
gnit les Moskovites sous les murs du château deVcnden, qu'ils assiégeaient, et les défit. Bientôt Etienne Batori vint diriger lui-même les opérations de la guerre, et fut suivi du hetman, Jean Zamoïski. Miélecki, palatin dePodolie. commandait les Polonais; Radzivill, palatin de Yilna, les Lithuaniens; et Bekiesz un corps de cinq mille fantassins hongrois. Ivan IV sollicita une trêve. Batori lui répondit qu'aucun repos ne lui serait accordé qu'il n'eût évacué toute la Livonie, et mit le siège devant Polock^ qui depuis les dernières guerres était au pouvoir de la Moskovie. La ville résista longtemps; et les Moskovites ayant fait subir aux Polonais qui s'y trouvaient les plus atroces supplices, la garnison qui avait enfin capitulé fut sur le point d'être massacrée; mais Batori, pour toute vengeance, la fit reconduire jusqu'à la frontière moskovite (1579). Sokol fut ensuite attaquée et incendiée, et trois mille Moskovites périrent pendant l'assaut de cette place ou sous les débris de ses murailles. Après s'être également emparé des châteaux forts de Turovla et de Susza, Etienne donna l'investiture du duché de Kourlande à Gothard Kettler dont il reçut l'hommage, fit prendre à ses soldats leurs quartiers d'hiver, et revint à Varsovie. -
A la suite de cette première campagne, la diète vota, non sans de vifs débats, les fonds nécessaires pour continuer la guerre, et prolongea de deux ans l'impôt du quart des revenus des starostiesou des domaines royaux affecté par Sigismond-Auguste à l'entretien de l'armée. Aussitôt le roi revint en Lilhuanie se mettre à la tête de
ses troupes (1580), s'empara de Yielkie-Luki dans la province de Rzeva, et refusant à Ivan la paix qu'il implora de nouveau à plusieurs reprises, traversa la Dzvina, assiégea et prit Nevel, Zavislocze, Jézierzyszcze, Porchov, Opoka, Starodubov, tandis que Zamoïski se rendait maître de Viéliz et Radzivill d'Usviata.
Cette seconde campagne terminée, Batori vint assister à la diète de Varsovie, en 1581, puis recommença les hostilités par le siège de Pskov, et en pressa les opérations qu'un hiver rude n'interrompit point. ïvan, consterné de CCS rapides conquêtes, en apprenant chaque jour de nouvelles, et craignant de voir bientôt les Polonais dans Moskou, eut recours à la médiation du pape, promettant comme toujours la réunion de l'Église grecque à l'Église romaine. Le trop contiant Grégoire XIlî envoya à Etienne le jésuite Antoine Possevin qui acquit sur lui une grande influence. Sur ses instances, la paix fut conclue à Zapolé et à Chiverova-Gorka le 15 janvier 158'2, au moment où, pressé depuis plusieurs mois, Pskov allait se rendre. Ivan évacua la Li vonie, et renonça à toute prétention sur cette province, qui fut divisée en trois palalinats, Yenden, Dorpal et Parnau ; Polock, Vieliz, Vitepsk, le pays adjacent et trente-quatre forteresses de la Lithuanie restèrent à la Pologne, qui consentit à rendre aux Moskovites les places qu'elle occupait dans les provinces de Rzeva et de Pleskov. Ces conditions avantageuses changèrent les frontières de la Lithuanie et les consolidèrent jusqu'à la fin de l'existence de l'ancienne Pologne.
§ 11. — Zamoïski el les Zborovski.
La puissance si prépondérante des grandes familles jetait déjà le trouble dans la République. Les dissensions entre Kniita et Tarnovski, sous Sigismond P% celles entre le maréchal Firlei et le primat Uchanski furent de courte durée. Mais les discordes continuelles entre le puissant Gorka et les évêques de la grande Pologne devinrent le point de départ d'agitations plus profondes. Enfin celles entre Zamoïski et les Zborovski divisèrent le pays tout entier.
Zamoïski, qu'Etienne affectionnait particulièrement, fut investi par lui d'un pouvoir et d'une accumulation de dignités dont aucun citoyen n'avait jamais joui. Chancelier ou garde des sceaux, il était dépositaire de la loi et exerçait la justice suprême des villes; les ordres, les grâces et même les dons du roi n'avaient aucune valeur s'il n'y apposait son sceau, ce .qu'il pouvait toujours refuser, s'il les jugeait contraires aux lois ou aux privilèges. Hetman, il était généralissime de toutes les forces du pays, et pendant la guerre commandait toute la noblesse armée. Castellan deKrakovie, il était le premier sénateur laïc. Staroste de la même province, il avait une juridiction criminelle très-étendue dans toute la petite Pologne.
Jaloux de ces faveurs, les Zborovski, qui avaient puissamment contribué à l'élection de Henri de Valois et à celle de Batori, se voyaient négligés. Samuel, l'ainé,
banni du temps de Henri ponr le meurtre commis en présence du roi, rentra dans le pays malgré Tédit de proscription qui le frappait, excita les Kosaks à attaquer les Turcs alors en paix avec la Pologne, et parut en armes dans le palalinat de Krakovie, bravant l'autorité de Zamoïski qui l'avertit d'abord, et voyant ses avis méconnus, le fit arrêter et décapiter en vertu d\m décret royal.
Alors l'exaspération des Zborovki n'eut plus de bornes. Peu auparavant, Christophe Zborovski ayant sollicité du roi une pension vacante, n'en avait obtenu que la moitié. Sous le coup de ces ressentiments ils cherchèrent à soulever la noblesse et à porter les Kosaks à la révolte. Voitaszek révéla leur complot et remit les lettres dont il était porteur et qui le prouvaient. Le sénat fut convoqué, puis Christophe et André Zborovski assignés à comparaître à la diète de Varsovie. Ils y arrivèrent avec un nombreux cortège d'amis puissants, de domestiques et d'hommes armés, de sorte que le roi et Zamoïski furent eux-mêmes obligés de s'entourer aussi de troupes jusque dans l'enceinte de l'assemblée. Les nonces demandèrent à participer à la cause : on leur répondit que le jugement suprême de la diète n'était pasde leur ressort, mais qu'ils pouvaient y assister comme arbitres.
Cependant les Zborovski essayèrent de fléchir le roi qui semblait disposé au pardon, et ils montraient le portrait de Samuel décapité, au milieu des pleurs de ses nombreux enfants. Jean Zborovski, castellan de Gnèzne, qui avait été reconnu innocent de toute complicité, implora
go HISTOIRE DE LA POLOGNE.
pour ses frères la compassion de l'assemblée dans un discours louchant, que nous regrettons de ne pouvoir citer ici, et qu'il termina le visage inondé de larmes. Le sénat, les nonces, les accusés, tous pleuraient, et Ton n'entendait que sanglots et gémissements. Néanmoins le procès suivit son cours. L'instigateur Rzeczicki rappela qu'avdit sa mort. Samuelavait accusé ses frères André et Christophe d'avoir tramé contre la vie du roi un attentat qui devait être effectué dans la forêt de Niépolomicé, prouva par les conditions faites au tzar de Moskou le complot ourdi par Christophe, avec le tzar, àLubek, et enfin démontra par les écrits et les paroles des Zborovski l'outrage fait à la majesté royale. Après les éloquentes plaidoiries deSadzivoï Czarnkovski et de Jacques Niemoïevskien faveur des accusés,le sénat ajournantson jugement pour André à la diète prochaine, condamna à la peine de mort et dinfamie Christophe Zborovski qui, sans attendre son arrêt, s'était retiré en Moravie (1).
Les passions soulevées par ce grand débat empêchèrent la diète réunie à Varsovie en 1585, de fournira Batori les moyens de conquérir la Moskovie, ce qui était alors facile, ce pays étant déchiré par la lutte acharnée qui, après la mort d'Ivan IV, s'était élevée entre Fiédor, le fils du tzar, et son propre tuteur. Ainsi avorta ce projet de la plus haute importance, pour l'exécution duquel le pape Sixte-Quint offrait même au roi de Pologne des
(1) Niemcevicz. Chanh histonques. Notes.
secours en argent. Le premier résultat de la lutte des grandes familles polonaises fut donc d'empêcher l'anéanlissement de la Moskovie, comme le dernier fut de lui livrer la patrie.
§ III. — Ce que se proposa Datori. Sa mort.
Quatre grandes pensées dominèrent le règne d'Etienne Batori : le raffermissement du catholicisme ébranlé, l'organisation de la force militaire, la conquête de la Moskovie, et la réforme de la République.
Il contribua à raffermir le catholicisme en protégeant les Jésuites établis depuis 1511 en Pologne et en leur confiant la direction de Tuniversité deVilnaetdes écoles de la Lithuanie (1579). Cet ordre religieux acquit promptement une grande influence, attira vers lui les hommes de talents les plus éminents, propagea avec éclat les lettres, les sciences, tous les genres d'études, renouvela les monuments et retrempa les âmes d'une foi ardente et profonde.
Dès le début de son règne, Batori songea à organiser les forces militaires de la Pologne. L'impôt fixe et le quart des rentes des biens nationaux étaient loin de pouvoir entretenir une armée de guerre; les autres impôts étaient plutôt des subventions extraordinaires qu'un revenu sulhsant d'une manière permanente à la défense du pays. La noblesse sans doute prenait les armes au premier appel, et, selon les dispositions des lois Sigismondines, passait même à certaines époques des revues
T. IT. i
Oi HI&TOIRE DE LA POLOGNE.
dans ses palatinats. Mais la longue paix du règne des deux Sigismond l'avait rendue paresseuse, et elle ne fournissait plus qu'une cavalerie peu disciplinée. Batori la décida à former des régiments d'infanterie, améliora l'artillerie et essaya d'enrôler un certain nombre de Hongrois mieux exercés. Il fit plus, il transforma en défenseurs de la Pologne les Tatars et les Kosaks. 11 s'attacha les premiers en augmentant les subsides que leur avaient accordés les deux Sigismond, organisa militairement les seconds et les incorpora dans l'armée polonaise.
Les Kosaks, formés de fugitifs, de brigands^ se joignaient aux Tatars dans leurs irruptions. Au xiv^ siècle on en trouve en Podolie, sur le fleuve Jaïk, en Asie et même dans la Lithuanie. Refoulés vers le Dnieper, ils s'établirent sur les îles de ce fleuve et spécialement dans celles situées sous les cataractes, et commencèrent à être plus connus sous le nom des Zaporoges qui formaient leur centre. En 1510, Sigismond P'" leur accorda des terres, des franchises et des privilèges, et par son ordre, un simple kmeton, Ostafi Daszkiévicz commença à les organiser en régiments. Ils étaient déjà assez nombreux sous Sigismond-Auguste, au moment où l'Union de Lublin les plaça sous l'autorité immédiate de la Pologne. Etienne Batori, considérant leur position comme militaire, leur donna de meilleures armes, une organisation et une discipline plus régulières, leur accorda le droit de choisir leur chef appelé hetman et leur demanda 6,000 hommes. Ils étaient destinés à jouer
LA POLOGXE FLORISSANTE. 63
plus tard un rôle important dans les destinées de la république.
Quant au projet de la conquête de la Moskovie auquel Sixte-Quint conviait la Pologne, nous avons vu comment il échoua par suite des dissensions des nobles et surtout des grandes familles. La noblesse, qui jouissait seule de tous les droits et asservissait les autres habitants, paysans et bourgeois, s'était de tout temps, et principalement pendant les interrègnes, signalé par sa turbulence, ses excès, ses injustices, ses violences, n'ayant rien qui la maintînt. En vain on l'avertissait des malheurs qui en résulteraient et qui devaient tôt ou tard entraîner la ruine delà république : ces avis étaient méprisés.
Or Batori n'entendait pas régner comme les Jagellons. 11 déclara qu'il ne voulait pas être « un roi en image et en poterie, » ainsi qu'il disait, et le prouva par son activité. On lui a donné cette devise : « dans la république plus que roi; » et il se montra digne en effet de la porter. Redouté de ses voisins, respecté de ses sujets, il ne souffrait ni opposition, ni obstacles à l'exécution de ses plans. Aussi lui supposa-t-on l'intention de limitei' les prérogatives de la noblesse, d'introduire dans le pays un ordre plus régulier, et de rendre le trône héréditaire, en gagnant la nation pour indiquer de son vivant son successeur, ce qui eût été violer les lois et le serment qu'il avait solennellement prêté. Toutes ces ré foi mes devaient être proposées à la diète prochaine, appelée aussi à voter les fonds nécessaires pour la guerre pro-
jetée contre les Moskovites. L'armée et les Hongrois soldés entouraient les environs de Varsovie où devait siéger celte diète dont on voulait, disait-on, forcer le consentement par cet appareil militaire. La noblesse s'inquiétait; on craignait des mesures violentes et jusqu'alors inconnues, lorsqu'Étienne Batori mourut subitement à Grodno, le 12 décembre 1386, dans sa cinquante-quai rième année, ne laissant pas d'enfants. Les uns attribuèrent celte mort au poison, d'autres à l'épilepsie, quelques-uns à la colère que lui causa la révolte du peuple de Riga.
Quoi qu'il en soit, il eut été difficile à Batori de transformer la république de Pologne en monarchie. Pour y opérer la véritable transformation qu'elle réclamait, il eût fallu étendre progressivement aux bourgeois et aux paysans tous les droits, toutes les libertés dont jouissait la noblesse et poursuivre l'égalité de toutes les classes, ce que malheureusement aucun souverain polonais n'entreprit sérieusement de réaliser. C'était, il est vrai, toute une immense révolution sociale qui exigeait pour s'accom[)lir une longue suite d'années, mais le salut de la Pologne en dépendait.
D'un extérieur noble et imposant, Batori s'exprimait avec grâce et éloquence. Il aimait les lettres, les sciences et les arts, qu'il cultivait dans sa prison lorsqu'il était captif de Maximilien l", dans ses voyages, à la cour des Medicis et jusqu'au milieu des soucis incessants de la royauté où il faisait sa lecture habituelle des ouvrages de Jules César. Vaillant capitaine, politique
habile, il déploya, dans les onze années de son règne, des talents supérieurs, prit l'initiative de plus d'une sage réforme, et conduisit la noblesse avec une habileté remarquable. Zélé catholique, il veillait à Texécution des décrets du concile de Trente, mais en alliant à sa foi le respect le plus sincère de la liberté religieuse. Il laissa chacun professer son culte, sans avoir jamais persécuté qui que ce fût pour ses opinions, et répétait sans cesse qu'à Dieu seul appartient le droit de diriger les consciences.
Avec lui s'éteignit l'ère de grandeur et de prospérité de la Pologne; son astre, ayant atteint l'apogée de sa gloire, allait redescendre sur Thorizon et commencer le cours rapide de son déclin.
XVIÏI
Considérations générales sur cette tériode.
Cette période de l'histoire de la Pologne, qui embrasse plus de deux siècles et demi (-251 ans), offre l'imposant spectacle d'une vaste république nobiliaire qui se constitue avec une unité sans centralisation, ni capitale proprement dite, et par la fusion naturelle et complète de races et de peuples divers. Elle se forme progressivement par sa seule puissance, sans déchirements, sans catastrophes sanglantes, soumettant tous les éléments hétérogènes à la noblesse qui impose son joug au peuple.
La Pologne qui, à la mort de Vladislav Lokéték, avait à peine 6,000 lieues carrées, en 1569, à l'union de Lublin en comptait dix fois autant, et depuis s'étendit considérablement encore. Cependant elle ne fit aucune guerre pour s'agrandir, mais uniquement pour se défendre. Bien plus, elle laisse, par insouciance, détacher de son territoire les républiques de Novogorod-la-Grande, celle de Pskov, le duché de Tver, néglige de s'incorporer la Prusse ducale et la Silésie, dont la cession lui est proposée en liOi; refuse maintes fois les couronnes de Suède, de Danemark, du Bas-Empire, celle de Bohême qui lui est otïerte cinq fois en 70 ans (de 1400 à 1471) et celle de Hongrie offerte quatre fois en un demi-siècle (de iUO à 1490).
Par suite, ditM.Kubalski(J), delaréunionàlaPologne de la Lithuanie qui comprenait les terres russiennes délivrées du joug tatare, on vit non-seulement les habitants idolâtres des pays nouvellement unis se convertir au christianisme, mais encore ceux des Russes qui étaient tombés dans le schisme grec rentrer dans l'union avec Rome. De cette manière, la Pologne, dont les frontières se trouvaient avancées jusqu'aux embouchures du Dnieper et de la Dzvina, s'éleva au rang de première puissance représentative dans l'Europe continentale.
Cependant elle eut alors de nouveaux ennemis dans deux peuples voisins, les Turcs et les Moskovites. Les premiers, sortis du fond de TAsie et professant Tisla-
(l) RrcJierchcs Jiislon'qucs sur les origines des peuples slaves.
misme, venaient de renverser l'empire d'Orient (1453). Quant aux antres, on sait que ce peuple schismatique s'était mêlé, quoique d'origine slave, avec diverses races étrangères, et qu'après avoir secoué le joug des Tatares (1477), il devint conquérant à l'instar de ses anciens maîtres. Au milieu de tant d'embarras, les princes de la maison des Jagellons tinrent en respect les ennemis extérieurs de leur royaume, et étendirent leur protection aux peuples chrétiens de l'Orient, dont plusieurs se placèrent alors sous leur sceptre, soit directement comme la Hongrie, la Bohème, soil comme tributaires, ainsi que la Moldavie, la Valachie. Après avoir dompté les Chevaliers teutoniques, ces princes reprirent et réunirent à la Pofogne deux provinces situées sur la Baltique, la Prusse et la Livonie, y compris la Courtaude, tout en laissant une partie de ces pays tributaires en possession des chefs du même Ordre, qui venait d'être sécularisé.
Du reste, ce qui distingue cette période, c'est la politique conciliante du gouvernement polonais, politique qui préserva cet État des malheurs sans nombre que les dissensions religieuses avaient occasionnés dans les pays voisins, en Allemagne surtout.
Lsè principaux faits de cette époque peuvent se résumer ainsi : conversion définitive au christianisme ihis Lithuaniens, et rentrée dans le sein deTÉglisc des Russiens; fusion de ces deux peuples avec la nation polonaise, qui devint ainsi l'un des principaux boulevards contre les hordes asiatiques; chute de rinfluence ger-
manique dans le nord-est de l'Europe, malgré la propagation du protestantisme.
Dans la première phase de cette période, l'égalité s'établit dans l'ordre équestre^ la coéquation rapproche les provinces, fond les assemblées en une seule dièle, plus fréquente, et poursuit incessamment l'application de l'unité dans les lois, l'administration, la justice et toutes les branches de l'État. De la diète de Nieszava en 1454 à celles de Radom et de Piotrkov entre U93 et 1506, la législation précise le pouvoir et les droits de l'ordre équestre, les diètes s'organisent, se régularisent, centralisent l'action: de toutes les forces nationales, et la démocratie nobiliaire atteint son apogée. De 1506 à 1587 s'effectue la constitution définitive de la ré(Miblique; paysans, bourgeois, clergé, tout est humilié, asservi par la noblesse qui elle-même se divise et subit la prépondérance de quelques magnats; enfin, au moment où la mort d'Etienne Batori clôt celte période, on sent déjà que la Pologne est placée dans cette alternative : ou de se régénérer en émancipant le peuple et en lui donnant progressivement la jouissance de tous les droits sociaux et pohtiques; ou de s'anéantir dans la suite par la turbulence et les dissensions de cette noblesse dont bientôt rien ne contre-balancera plus l'omnipotence.
Tout le pouvoir résidait dans les diètes. Depuis celle de 1521, le roi était obligé d'indiquer dans les univerwux de convocation les projets qu'il devait soumettre à l'assemblée. A partir de 1529 les nonces arrivaient munis d'instructions, et souvent après la session ils ren-
daient compte à leurs commettants de leur mission législative. Dès 1573, cette lâche devint obligatoire, et les diétines de relation tenues à cet effet à la suite de la diète, se nommaient posf'Comitia les. Les trois ordres, disait-on, décidaient dans la diète, le roi, le sénat et la chambre des nonces; mais en réalité toute la puissance résidait dans cette dernière, dans l'ordre équestre. Lors des moments orageux, sous Sigismond ^^ il y eut une rupture tumultueuse de la diète, mais on n'a aucun exemple que le souverain, comme chef de l'État, ait jamais osé rompre ou dissoudre l'assemblée, rejeter une de ses décisions, suspendre ses délibérations, ou retirer un projet une fois saisi. La diète définitivement organisée comptait 184 nonces terrestres, sans y comprendre ceux des palatinats prussiens, qui n'ayant pas de nombre déterminé, envoyaient douze, trente-huit ou soixante-dix représentants. Le sénat avait cent trente-quatre membres.
Vers la fin de cette période, le clergé, toute la noblesse et la bourgeoisie foncière extra inuros, n'étaient plus contribuables; les terres immédiates étaient exemptes d'impùts ; il n'y avait que celles de leurs tenanciers qui fussent imposées. La Lithuanie n'eut d'armée régulière et permanente qu'en 1551 et la Pologne qu'en 15Gfi.
Nous avons expliqué dans l'Introduction du premier volume la transformation qui s'accomplit au xvi*" siècle dans la condition des paysans : complétons cet aperçu sommaire par quelques nouveaux détails. Des dispositions de police enchaînèrent d'abord le kmeton à la
glèbe. Il ne lui fut plus permis de changer de résidence sans le missionem ou congé de son seigneur. Un seul de ses enfants pouvait espérer la permission d'aller étudier, servir^ apprendre ou exercer quelque métier ailleurs. Il est vrai qu'en loi! on suspendit l'exécution de ces dispositions comme contraires à l'équité et à la liberté commune. Mais des mesures d'une extrême sévérité contre les fugitifs et les vagabonds produisirent un résultat analogue. Bientôt le kmeton fut soumis à une juridiction arbitraire et ne put exercer une action en justice, ni rien faire sans l'assistance de son seigneur.
Dans les temps primitifs, et particulièrement sous Boleslavle Grand, les kmetons étaient très-souvent sous les armes. Plus tard la noblesse s'attribua seule cette tâche, et sous les Jagellons les paysans furent exclusivement voués à la culture de la terre. Mais de nouvelles charges leur furent imposées. Lorsqu'on organisa l'armée permanente, la loi de 1544- les obligea, en cas de guerre, à équiper un homme de chaque vingtième. L'impôt de 2 gros, infiniment amoindri par la diminution de la valeur de la monnaie, fut suppléé par la contribution foncière, variant, suivant les besoins de la république, depuis 8 gros jusqu'à 15 (de 4 fr. 70 cent, à 8 fr. 80 cent.). Le cens pécuniaire haussa naturellement aussi avec les progrès de l'agriculture, du commerce et de la population. Mais un fait plus déplorable fut l'augmentation de la corvée. A Thorn et à Bidgoszcz, en 1520, on statua à perpétuité que chaque colon ou kmeton, de tous les villages et hameaux, tant royaux que particuliers, qui
LA FOLOGXE FLORISSANTE. 71
auparavant ne donnait pas au maître un jour de travail par semaine, y serait tenu désormais.
La condition des kmetons fut d'abord plus douce en Prusse, dans la petite Pologne, comme nous le voyons par les synodes de Posen en 1560 et de Krakovie en 1573, et surtout en Mazovie. Dans cette dernière province, où la foi catholique fut toujours plus vive, la noblesse se confondait encore avec le peuple ; son statut rédigé en 1536, et imprimé en 1541, montre le paysan jouissant d'une partie de ses antiques franchises, sa liberté étant garantie par la faculté de caution qui cependant fut abolie dans le palatinat de Plock en 1563 et dans toute la Mazovie en 1576.
En Lithuanie, en Hongrie, en Bohême, et surtout en Livonie et en Kourlande, le peuple était plus asservi et moins heureux qu'en Pologne, où l'on voyait encore de riches agriculteurs. Plusieurs même se ruinaient en dépenses excessives et en habits précieux. Les pauvres comme les riches, les plébéiens comme les nobles recherchaient alors l'instruction avec empressement et envoyaient leurs enfants aux écoles apprendre le latin et d'autres sciences. Les bourgeois des bourgades se faisaient remarquer dans ce mouvement, et les kmetons même y prenaient une large part. Cependant la masse n'y pouvait parliciper, et la jeunesse cherchait à changer sa 'position en émigrant surtout vers la Silésie et la Hongrie, premier symptôme d'un malaise général.
Voici quel était vers 1510 et 15501e chiffre moyen par
année des crimes dans la Pologne entière, non compri: la Prusse et la Mazovie :
Epoques.
Yel•^ l'an 1510 lil 60 38 .. 25 51
Mais les crimes et délits augmentèrent subitement vers 1565, elle 15 décembre 1568, François Krasinski, chantre de la cathédrale de Krakovie, constatait publiquement que cette augmentation de crimes était due à trois causes : l'instruction populaire négligée, Faccroissement des impôts résultant de la guerre, et la prétendue réorganisation de rÉtat, que le peuple considérait comme la ruine de la patrie et qui le poussait au désespoir. Il ajoutait qu'il y avait des monstres qui, contre tout droit divin et humain, ôtaient impunément la vie à leurs sujets, et traçait le sombre tableau de toutes les oppressions et de toutes les cruautés dont les paysans étaient victimes. En vain les chaires catholiques fulminaient contre les oppresseurs, et les dissidents eux-mêmes faisaient appel à l'humanité des seigneurs. Il était des provinces où Ton vendait les paysans, et dans toutes, selon l'expression même des nobles, on pouvait les «tuer comme des chiens.» Voilà où la libre et catholique Pologne en était venue sous l'empire des progrès de l'hérésie et de Tincrédulité. Dès lors l'heure de sa ruine était sonnée.
SiGisMOND III, Yasa (1587-1632).
§ I, [Jeux partis. Diète d'hiquisitio)}. Situation.
Nous avons déjà vu que les sectes hérétiques ou dissidentes, une fois puissantes en Pologne, y formèrent un parti antinational qui chercha son point dappui à l'étranger, d'où il venait. C'est ce parti protestant et autrichien qui balança quelque temps l'élection de Henri de Valois, et après sa faite, sans attendre les suffrages delà nation, proclama Maximilien, tandis que le parti national et catholique élisait Etienne Batori. A la mort de celui-ci, il offrit de nouveau le trône à Maximilien, archiduc d'Autriche. La maison autrichienne de Habsbourg était alors très-puissante en Europe : une branche régnait sur l'Allemagne, la Bohème et la Hongi ie ; l'autre sur l'Espagne et les pays qui en dépendaient. Après avoir en vain longtemps tenté de s'emparer de la cou-
ronne de Pologne, elle lui fournit des reines pendant quatre générations. La noblesse polonaise éprouvait pour elle une profonde aversion, se plaignait des intrigues qu'elle ne cessait d'ourdir depuis Sigismond I", et la considérait avec raison comme l'ennemie systématique de ses libertés, de ses diètes et de ses institutions républicaines. Aussi donna-t-elle pour successeur à Etienne Batori, Sigismond III, Yasa, issu des Jagellons, et petit-fils par sa mère de Sigismond le Vieux. Il fat élu le 19 août 1587; et outre les obligations contenues dans les pacfa conventa^ jura une alliance éternelle entre la Suède et la Pologne. Il était fervent catholique, bien que son père fût luthérien, et rappelait les grands souvenirs de la famille qui pendant tant d'années avait contribué à la splendeur de la Pologne. Zamoïski concourut à ce choix avec tout le parti catholique et national.
Le parti antinational, protestant et autrichien, conduit par les Zborovski, se voyant déçu dans ses espérances, voulut s'emparer de la couronne par les armes. Mais Zamoïski le repoussa en 1588 des portes de Krakovie, le poursuivit jusqu'en Silésie, et le défit à Byczyna (Pitschen) où il fit prisonnier l'archiduc Maximihen, qui fut conduit à Krasnystav et ne recouvra sa liberté qu'un an après, par suite de sa renonciation au trône de Pologne.
La maison d'Autriche n'en continua pas moins ses intrigues, et, chose étrange! sut trouver un appui jusqu'auprès de Sigismond III lui-même. C'est aux sugges-
tions autrichiennes qu'on attribua l'invasion du territoire turc par les Kosaks, qui pouvait susciter une guerre avec l'empire ottoman. On supposa des conventions secrètes entre le roi de Pologne et rAutriche, allant même jusqu'à dire qu'il voulait lui céder le trône. Ces appréhensions augmentèrent encore lorsque Sigismond épousa une archiduchesse, contre le vœu du sénat et de la nation.
En 1592, une assemblée tenue à lendrzéiov, sous l'inspiration du vieux Zamoïski, rédigeâtes griefs contre le roi et provoqua une enquête, d'où le nom de diète d'inquisition. Pac, civuni de Vitepsk, fut choisi pour maréchal de la diète. L'abbé Tarnovski présenta la défense de Sigismond, et demanda l'enquête. Le primat Karnkovski ouvrit le tour du sénat, en parlant avec une grande hardiesse. Les sénateurs prirent la parole, rapportèrent toutes les rumeurs qui couraient, et la discussion se prolongea du 13 au 28 septembre. Sigismond III prononça ensuite un discours où il s'efforce de ramener la concorde, reconnaît qu'il a donné des prétextes au bruit de son départ, promet de calmer toutes les inquiétudes, s'engage à ne sortir en aucun cas de la Pologne sans la permission des États, propose d'envoyer des ambassadeurs en Suède auprès de son père, d'autres au pape et à l'empereur, et conclut en déclarant qu'il accepte tout €e que les représentants décréteront. On discuta jusqu'au 8 octobre si Ton devait se contenter de la protestation royale ou continuer l'enquête. Alors Zamoïski reprit l'atVairc, en appuyant chaque chef d'accusation
contre le roi, de lettres dont l'authenticité était contestée parles partisans de Sigismond, et d'autres preuves plus contestables encore. Une discussion confuse se prolongea jusqu'au lendemain, et la diète se sépara sans rien décider, le roi ayant donné par écrit la déclaration suivante : « Quoi qu'il puisse arriver, je promets à l'avenir de n'abandonner jamais le royaume, de ne déroger en rien aux privilèges de la nation, et de ne pas nommer mon successeur. » Il est rare, dit Niemcevicz, de voir, même dans les fastes des peuples libres, d'un côté un roi coupable debout dans toute sa majesté, et de l'autre une nation Taccusant par l'organe de sa représentation. C'est ce spectacle que la diète d'inquisition présentait à l'Europe en -1592.
Plein de zèle pour la religion, Sigismond III suivait les conseils d'André Bobola, de son confesseur Golynski, du célèbre prédicateur Skarga, et était attaché aux Jésuites. Il voyait avec plaisir quelle ardeur ils déployaient pour la conversion des hérétiques et des schismatiques, pour l'instruction de la jeunesse, la multiplication des écoles, la propagation des lettres et des sciences. Sa cour était remplie d'Allemands ; il aimait leurs usages et faisait porterleur costume à son fds. Dès les premières années de son règne, il travaUa à améliorer la législation, et le statut lithuanien, de troisième rédaction, fut décrété et imprimé en russien en 1588, puis traduit et publié en polonais en 161 i. La noblesse prussienne se fit en 1598 un code particulier. La législation civile et criminelle de la Pologne offrait encore un grand désor-
dre. Les villes furent lésées dans leurs droits; leurs députés chassés des diètes ; et, loin qu'aucune loi intervînt en faveiirdes paysansjes excès des nobles devinrent chaque jour croissants. La discorde était partout : entre une partie de la noblesse et le roi; entre les seigneurs eux-mêmes ; dans les écoles où éclataient fréquemment des rixes; et surtout entre les dissidents et les catholiques. On en venait aux mains, et le sang coulait dans les viUes de la Pologne et de la Lithuanie. Malgré l'heureuse union de l'Église grecque à l'Église romaine à Brzesc, en 1595, les schismatiques suscitèrent dans les provinces russiennes des troubles et de sanglantes émeutes. Le règne de Sigismond s'écoula au milieu de ces luttes intestines qui paralysèrent toutes ses grandes entreprises.
§ II. — Guerre avec la Suède. Victoire de Kirchoha.
Jean, roi de Suède, étant mort", Sigismond III, son fils et son héritier, réunit la couronne de Suède à celle de Pologne. Mais Charles, duc de Sudermanie, son oncle, auquel est confié, en son absence, le soin delà régence, cherche à se rendre indépendant. Alors Sigismond débarque à Colmar, entre à Stockholm, poursuit l'usurpateur, mais au moment où il est victorieux, se montre disposé à la conciliation. Le duc de Sudermanie en profile pour réparer ses échecs, et remporte à Linkoping un avantage signalé. Néanmoins tout annonçait le triomphe définitif du roi de Pologne, quand, sur de perfides conseils, il quitte brusquement le royaume, et ne répond
pas même aux États de Suède qui, alarmés de cette retraite, demandent son retour ou au moins la présence d'un de ses fils. Alors le duc de Sudermanie se fit proclamer roi, sous le nom de Charles IX. Déjà le protestantisme avait faussé partout les questions politiques, en les transformant en questions religieuses, et la Suède ne se sépara alors de la Pologne que parce qu'elle était luthérienne, et que celle-ci et son roi étaient catholiques. La république, d'ailleurs insouciante de la couronne de Suède, reste étrangère à cette lutte dynastique, et ne s'émeut que lorsque Charles IX vient l'attaquer ellemême, en se jetant sur la Livonie. Dès lors commence une guerre qui se prolonge pendant dix ans avec des alternatives diverses. Jean Zamoïski, Radziwill, Chodkievicz remportent de brillantes victoires. La plus éclatante fut la mémorable bataille de Kircholm, livrée le 27 septembre 1605. Charles IX était à la tête de 17,000 hommes d'excellentes troupes : 3,400 Polonais, commandés par Jean-Charles Chodkievicz, s'avancèrent intrépidement à leur rencontre, et furent rejoints au moment de l'action par 300 nobles chevaliers que le fidèle vassal Kettler, duc de Kourlande, amenait, après avoir traversé les Ilots grossis et menaçants de la Dzvina. Dans cette lutte à outrance, trois chefs suédois furent mis hors de combat : le duc de Lunebourg-Briinswick fut tué; Linderson, mortellement blessé, se défendit encore à genoux avant d'expirer; Brandtfut fait prisonnier après une résistance désespérée. Charles IX ne dut son salut qu'au cheval que lui donna Henri \Vrède, qui
fut alors haché en pièces. Chodkievicz hii-mème faillit être tué. Bref, les Suédois perdirent 9,000 hommes, 60 drapeaux, 11 canons; et cette victoire eut un tel retentissement en Europe et jusqu'en Asie, que le pape Paul V, l'empereur Rodolphe, le roi d'Angleterre, Jacques P% le sultan, et le shah de Perse, Abhas, en envoyèrent leurs félicitations à Sigismond III (1). Malheureusement les Polonais avaient un trop petit nombre de troupes pour tirer aucun résultat de leurs succès, et, quoique s'étant- emparés de provinces entières, ils ne purent, par suite de leurs dissensions civiles, continuer la guerre dans laLivonie, dont une grande partie resta au pouvoir de la Suède. Une trêve fut conclue jusqu'en 1.V25.
§ in. — DiHc de 1003.
Déjà nous avons vu Sigismond III publiquement accusé et forcé de se justifier à la diète d'inquisition de 1592. La lutte contre lui recommença bientôt à l'occasion de son second mariage avec une Autrichienne, sœur de sa première femme. A la diète de 1605, Zamoïski, alors âgé do soixante-quatre ans, se levant de sa place s'avança vers le trône, et dans un remarquable discours, dont nous regrettons de ne pouvoir citer que quebjues fragnents, il retraça tous les griefs dont se plaignait la nation.
(1) Ni<^nii'in'i«-/.
Sire! dit-il après un préambule, il faut absolument diriger vers la Livonie toutes les forces, confiant aux hetmans tout le pouvoir et toutes les ressources, pour recouvrer toutes les places fortes de la province et réduire la Suède, royaume de votre majesté. 11 est honteux de lutter si longtemps avec un ennemi si petit, et d'être obéré, sous ce prétexte, d'impôts dont l'insuffisance est toujours déclarée, lorsque le peuple gémit sous leur poids et provoque la vengeance divine. Le peuple fut déjà imposé plus de dix fois, et son argent, comment fut-il dépensé ? Sire, vous le savez vous-même. Une petite portion a étô destinée pour la défense du pays ; le reste, par vos ordres, pour votre propre usage. Cela ne doit pas être ainsi. Dieu vous fera rendre compte, sire, des pleurs du peuple; votre majesté doit savoir que le Trésor est pour la défense de la République.
En ce qui concerne les Moskovites, autrefois le fléau de nos frontières, ils sont soumis par le roi Etienne, de bonne mémoire; le duc Ivan Vasilevitch accepta les conditions que le roi Etienne et le pape Sixte-Quint lui imposèrent et accéda à l'alliance contre les Turcs. Il devait agir du côté de la Perse, lorsque les trésors de Sixte-Quint devaient aider nos guerriers. Le pape, à la nouvelle de la mort d'Etienne, pleura, disant qu'il avait espéré que ce roi sauverait la chrétienté. Le plan était excellent et plus beau que nos autres projets, languissant par l'indécision. Je voulus le relever sous le règne de votre majesté, mais je ne pus réussir...
Après avoir conseillé de conclure des traités de paix avec l'Angleterre, le Danemarck, les Turcs, les Tatars, et avoir parlé des affaires de la Moskovie, de celles de l'Electeur de Brandebourg, vassal de Pologne, et de l'indiscipline militaire qui se manifestait, Zamoïski continua en ces termes :
Sire, un mal épouvantable a saisi le corps de la République et ronge son élément. Ce sont les excès du luxe qui ne donnent aucun avantage aux pauvres ouvriers. Les produits bruts du pays sont exportés et livrés à l'industrie étrangère, et sont
rachet(îs à un prix exorbitant. Je compte à ces excès l'inégalité qui s'ingère dans l'ordre équestre. Nous vous prions, sire, de la réprimer et de garder les libertés que vous avez trouvées chez nous. Ne permettez point aux ambitieux de se distinguer des autres. A quoi bon ces titres étrangers, recherchés par quelques maisons, chez des princes étrangers ? Quant à moi, j'aime mieux, avec mes dignes frères, jouir de la liberté égale -, et Dieu m'est lémoin que je me tiens égal au moindre des nobles. L'inégalité controuvée excite ce luxe pernicieux, car par ce moyen chacun veut se donner de l'importance et se placer au-dessus des autres.
L'intime alliance avec la maison d'Autriche est, à mon avis, pernicieuse à la Pologne. C'est pour la seconde fois que V. M. veut, contre la volonté de la nation, contracter un mariage. Cela ne pla'tpas que V. M. contracte une alliance avec la sœur de la reine défunte, cela est défendu par la loi divine. Comment pouvons-nous compter sur la bénédiction céleste, si V. M. ne daigne changer sa résolution ? Je vous supplie, sire, de ne pas le faire. Dieu fait ordinairement châtier les peuples pour les péchés et les crimes de leurs rois. Je crains que nous soyons victimes si V. M. ne daigne se relâcher de son opiniâtreté. En •lualilé de sénateur, je déclare que je m'oppose à la conclusion de ce mariage.
Le bruit court que V. M. a conçu le projet de couronner son lils. Cela ne doit pas être. Nous lui souhaitons de mériter un jour la couronne, mais le couronnement du vivant de son père peut porter préjudice à l'hérédité et empêcher d'imposer des conditions à nos rois Nous désirons tous que le n^gne de V. M. se prolonge et que son fils lui succède. Les Polonais chérissent toujours le sang de leurs souverains, il les ont cherchés dans tous les pays, dans les couvents, dans les églises. V. M. ellemême en a une preuve dans sa libre élection, étant élu comme issu des Jagellons. 11 ne faut que deux conditions dans l'éducation du fils de V. M. pour qu'il gagne nos suffrages. Retirezle, sire, de la tutelle des femmes, qui aviiit eu une iniluence très-fâcheuse sur Sigismond-Auguste, de bonne mémoire, et renvoyez les instituteurs étrangers, pour que le jeune prince apprenne à chérir la nation polonais»-, ref.pecter la justice, prendre de
sages conseils, éviter les flatteurs -, voilà ce qui le rendra heureux
avec nous.
Sire, nousavons encore d'autres reproches à vous faire. Tous avez
promis de bâtir en Ukraine plusieurs places fortes, aucune ne l'est, et la forteresse de Kamieniec n'est pas soignée. La garde de V. M. ne devait être composée que de Polonais, et nous voyons Y. M. entourée d'hallebardes suédoises, allemandes, espagnoles. Cela ne devait pas être ainsi ; Y. M. a manqué à son serment. Le mal vient de ce que Y. M. prête l'oreille à des conseils frivoles. Malheur à vous, sire! malheur à nous qui souhaitons le bonheur de notre patrie !
C'est une injure pour nous que Y. M. fasse expédier de son cabinet des lettres clandestines pour l'étranger, comme si elle voulait trafiquer de nous, et peut-être elle nous marchande. Et laRépuplique tient à ses chanceliers jurés afm qu'aucune lettre royale ne soit expédiée à leur insu. Des hommes respectables et qui ont versé leur sang pour la patrie restent sans récompense. Sire, vos sujets ont perdu leur attachement pour vous! par votre faute; vous avez perdu leur amour. Toute la grandeur, toute la force des rois de Pologne se fondaient sur l'amour de la nation. L'argent, le succès sont certains lorsqu'on gagne son cœur. En agissant autrement on est en désaccord avec nos libertés que nous aimons avant tout. Mais notre amour pour la liberté ne nous empêche pas d'aimer nos rois. Aussi nos ancêtres disaient franchement la vérité à leurs souverains, ils les renvoyaient du trône lorsque quelqu'un d'entre eux manquait à son serment, et choisissaient un autre roi à sa place. Nous avons déjà de nombreux griefs -contre Y. M., et si elle ne réfléchit pas et ne se corrige, nous ne regretterons point d'imiter nos ancêtres, en faisant partir Y. M, au delà de la mer ; car Y. M. elle-même s'est dépouillée de son pouvoir royal en manquant à son serment. Y. M. n'a-t-elle pas articulé elle-même les termes de la loi fondamentale? « En cas que je dusse contrevenir à quelque condition jurée, la nation est dégagée de toute fidélité et obéissance. »
Au nom de Dieu, sire, je l'en conjure, réfléchis et corrigetoi. La Suède t'engendra, la Pologne te reçut et te nourrit. La Pologne est ta mère, elle te donne le lustre. Chéris-la, aime
LA rOLOGrsE EX DÉCADENCE. 83
les sujets si tu veux vieillir entre nous, aimé et respecté ; si tu veux gagner la bénédiction et la grâce de Dieu, et assurer nos suffrages à tes descendants.
Mânes des vertueux Tarnovski, Tènczinski , (3strorog, qui avez bien mérité de votre patrie, qui contemplez la grandeur divine dans sa gloire éternelle, priez pour le bonheur et pour les victoires de votre patrie !
Sigismond III, au comble de l'irritation, s'emporta en répliquant àZamoïski ; dans un mouvement de colère, il se lève de son trône et met la main sur son épée.A cette vue, l'assemblée tout entière éclate en murmures, les sénateurs et les nonces s'élancent de leurs stalles vers le trône, et Zamoïski élevant la voix au milieu de ]afoule,prononce avec dignité ces paroles : « Roi, ne fais pas agir ton » glaive, pour que la postérité reculée ne t'appelle pas » Caïus César et nous Brutus. Nous sommes électeurs de » rois, destructeursde tyrans. Règne, mais ne commande » pas. »
Celte menace désarma Sigismond, mais n'empêcha pas son mariage. L'hetman Jean Oslrogski proposa à Zamoïski de soulever la noblesse, et Zebrzidovski, palatin et staroste de Krakovie, voulait remuer la bourgeoisie afin d'empêcher l'entrée de l'archiduchesse dans la capitale. Mais Zamoïski les dissuada l'un et Taulre, en leur disant que s'il était aisé d'agiter la multitude, il était difficile de la contenir et d'arrêter ses excès. Il mourut le 3 juin 1605, et ne vit pas les noces de Sigismond qui furent célébrées le 1 1 décembre suivant.
g lY. — Rolosz de Sandomlr. Confédcratlons et rokosz.
Nicolas Zebrzidovski et Janus Radzivill se mirent à la tète du mouvement contre le roi. Le premier l'ayant apostroplié violemment, Sigismond blessé lui ordonna de quitter le château qu'il occupait comme starosle. «Je y> m'en vais du château, dit-il, mais Sigismond s'en » ira du trône. » Cent mille nobles de la grande et de la pelite Pologne et de la Lithuanie se soulevèrent. On signa à Stenzica et on envoya à la diète siégeant à Varsovie les griefs articulés contre le roi qui en nia plusieurs, expliqua les autres et demanda à la diète de les apprécier, en invitant Zebrzidovski et les siens à se rendre au sein de l'assemblée. Le sénat leur envoya de sa part une députation présidée par Baranovski, évêque de Plock, pour les exhorter à la concorde. Mais ce fut en vain , Zebrzidovski appela toute la noblesse, si elle ne voulait perdre le droit de citoyen, à se rendre sous Potrzivnica afin de former une confédération; et 60,000 insurgés signèrent sous Sandomir Facte de rokosz demandant que le roi mit fm aux machinations des étrangers, éloignât ceux qui peuplaient sa cour et les troupes quartnaires qu'il tenait près de lui^ conservât le ritgrec dans son ancien état, renvoyât les Jésuites et arrêtât l'accroissement de leurs collèges.
Sigismond ayant répondu qu'il ne pouvait rien statuer sur ces points sans la diète, les rokoszans annoncèrent l'arrière-ban (pospolité ruszénié). Cependant ils com-
mencèrent à se dissiper, la plupart ne voyant pas que le droit et les libertés nationales fussent menacés, et le palatin ne pouvant prouver les accusations portées contre le roi. Celui-ci travailla longtemps et avec une inépuisable douceur à rétablir la paix, et donna, par une députation composée de l'évèque de Kuïavie, Tilicki, et du vice-chancelier Stanislav Minski, les explications les plus propres à rassurer les esprits. Enfin, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, il prit à Vislica l'avis des sénateurs qui lui étaient restés fidèles, et dirigea ses troupes contre les lokoszans; la guerre civile allait s'allumer et le sang allait être versé, lorsque , déférant aux prières de quelques sénateurs, il consentit à attendre la décision de la diète qui se réunit le 7 mai 1607. Là, en présence du sénat et de l'ordre équestre, il se justifia de toutes les accusations dont il était l'objet, confirma les promesses . d'observer la liberté de l'élection et les pactes convenus, et envoya les principaux sénateurs inviter les confédérés à se rendre à l'assemblée.
Mais ceux-ci, loin de traiter, proclamèrent le 24 juin à lezierna, presque sous les murs de Varsovie, la déchéance du roi et linterrègne ; ils n'avaient avec eux que trois sénateurs et J 2,000 nobles sous les armes. Sigismond les dispersa près de Guzov et mille hommes périrent dans cette rencontre. Ils se réunirent de nouveau sous Varsovie. Mais l'infatigable douceur du roi Unit par les désarmer. Zebrzidovski et Jean Hadzivill firent leur soumission, rétractèrent solennellement tout ce qu'ilsavaicnt avancé, renouvelèrent leur serment et obtinrent l^Xco.
go HISTOIRE DE LA POLOGNE.
Los autres chefs suivirent cet exemple, ou rentrèrent tranquillement dans leurs familles sans être inquiétés.
Ces confédérations ou rokosz étaient une sorte d'appel au peuple, non légalement régularisé sans doute, mais passé dans la pratique des mœurs et des institutions. Avant Jagellonne et sous son règne, on se confédérait pour la réforme des abus. En 1 i08, la confédération de Rorzin prit des décisions qui, deux siècles après, étaient encore lois de l'État. La confédération de Varsovie en 1573 imposa la loi fondamentale de la liberté des cultes qu'aucune diète ne crut pouvoir abolir. Celle de Tyszovcé sauva rÉtat; celle de la grande Pologne en faveur de Lubomirski affermit la constitution nationale ; celle de Colomb réprima les factions ; enfin celles qui signalèrent la fin de la république furent le suprême et héroïque effort pourlïndépèndance de la patrie. Néanmoins celle de Sandomir et surtout les ligues soldatesques dites zvionzek pour le payement arriéré déconsidèrent le rokosz.
« D'âge en âge, dit Rulhière, tout Polonais répétait à ses enfants : Brûlez vos maisons et errez dans votre pays, les armes à la main, plutôt que de vous soumettre au pouvoir arbitraire. » Ce sentiment fut la source des rokosz ou confédérations. Mais ajoutons que les citoyens se constituant ainsi, contre la diète et tous les pouvoirs^ juges dans des causes où se mêlaient trop souvent leurs inimitiés et leurs passions personnelles, n'auraient pu donner à leur revendication une sanction vraiment nationale que si elle eut été un appel à tout le peuple et non
LA rOLOGNE EN DÉCADEXCE. 87
aux nobles seulement. Sous cette forme, ce remède violent aurait pu mériter peut-être les éloges d'un célèbre écrivain quiTappelle «un chef-d'œuvre politique, le bouclier, l'asile, le sanctuaire de la constitution. »
Fomenté par le parti protestant et antinational, ayant pour chefs des hommes dépourvus de talents et guidés par ■d'ignobles motifs^ le rokosz de Sandomir ne pouvait avoir •qu'une issue malheureuse.
;§ V. — Vicloire cje Klusine. Prise de Moskou. Entrée triomphale. Trcce de DivUine.
Pendant ce temps, la Moskovie était déchirée par la guerre civile. Borys Gudunoff avait fait assassiner Dimitri, dernier rejeton de la famille des Rurik ; un moine se donnant pour ce jeune prince sauvé, par miracle, fut accueilli par Mniszech, seigneur polonais dont il épousa la lille, prit Moskou et se fit couronner (1605). Vassili €houïski le tua (1606), mais vit s'élever contre lui un nouveau Dimitri. Profitant de ces circonstances, Sigismond se dirigea sur la Moskovie avec 30,000 hommes, et assiégea Smolensk, qui après dix-huit mois fut pris •d'assaut. Le grand général Zolkievski, à la tète de 7,000 vieux soldats, ne craignit pas d'attaquer, le i juillet 1610, près de Klusine, l'armée moskovitc forte de 'iS,000 •combattants, dont 8,000 Suédois, Allemands et Français •qui, au plus fort de la mêlée, passèrent de son côté et •décidèrent ainsi le succès de la bataille que l'intrépidité <les Polonais rendait déjà probable. Mis en pleine déroute.
les Moskovites perdirent 13,000 hommes, un de leurs chefs Ivan Boralynski , deux autres faits prisonniers, Vassil Baturlin et Jacques Demidoff, et tout leur camp, armes et bagages, qui resta au pouvoir des vainqueurs.
Sans perdre un instant, Zolkievski marcha sur Moscou, assiégé parle faux Dimitri, et après divers faits d'armes s'en empara. Les Moskovites livrèrent les Cbouïski, et proclamèrent tzar Vladislav, fils de Sigismond III. C'est ainsi qu'au xvii^ siècle encore la Moskovie passa sous la domination de la Pologne.
Zolkievski ayant remis le commandement à Chodkiévicz, quitta Moskou, et vint à Varsovie où on lui décerna les honneurs d'une entrée triomphale, qui eut lieu le 29 octobre 1611. Le cortège, d'une magnificence extraordinaire, mit quatre heures à défiler, et une foule immense se pressait pour admirer ce spectacle imposant. Quand on fut arrivé dans la cour du château royal, Sigismond prit place sur son trône au milieu du sénat. Zolkievski, escorté de Tordre équestre, s'approcha, présenta le tzar et ses frères prisonniers, et dans un discours religieux et touchant implora pour eux le pitié du roi. Le tzar se prosterna, son frère Dimitri Ghouïski frappa la terre de son front, et le cadet Ivan la frappa également trois fois. Le vainqueur de Klusme répéta sa prière, les captifs renouvelèrent leurs saints, et Sigismond, oubliant tous les torts et les crimes du tzar et de sa famille, leur lit grâce de la vie. Ils furent reconduits avec égards, et enfermés au château de Gostyn, où ils moururent quelques années après. Ils furent ensevelis dans une chapelle
du cloître des Dominicains, bâti à côté de l'église de Sainte-Croix, à Varsovie ; et plus tard, à la suite d'un traité, Yladislav VU renvoya leurs corps à Moscou, au tzar Michel Fiédomvitch.
Ces entrées triomphales étaient depuis longtemps en usage. Les plus célèbres étaient celles de Constantin d'Ostrog à Vilna et à Krakovie, en 1514, après la victoire qu'il remporta sur les Moskovites près d'Orsza, et celle de Jean Tarnov^ki, à Krakovie, en 1531, à la suite de la glorieuse journée d'Oberszlein contre lesValaques.
Le tzar fait prisonnier avec ses frères, et Vladislav, fils de Sigismond, proclamé à sa place, jamais occasion plus favorable ne s'offrit d'incorporer pour toujours la Moskovie à la Pologne, d'unir toute la Slavonie en un seul peuple, d'assurer dans tout le nord les conquêtes de la civilisation et de la liberté, et de changer complètement les conditions politiques de celte partie de l'Europe. Mais Vladislav tarda trop à se faire couronner; la Pologne, accablée de divers malheurs et menacée de guerres nouvelles, vit ses forces paralysées; son armée se fatigua d'une occupation aussi lointaine, et n'étant plus payée depuis quelque temps, revint en grande partie ; il ne resta àMoskou, dans le Kremlin, qu'une faible garnison qui, sans solde et sans vivres, résista vigoureusement, mais fut à la longue forcée de capituler.
Un nouveau tzar de la famille de Uomanov, Michel Fiédorovilch , fut proclamé, prit bientôt l'offensive, repoussa de presque tout le pays les Polonais désunis, et se dirigea sur Smolensk (1()1"2]. Mais Glodkievicz l'arrêta,
lui fit subir de nombreux échecs, s'empara successivement de Drobobuz, Yiazma, Borysov, Mozaïsk, le poursuivit dans sa retraite précipitée jusque sous les murs de Moskou, et fit le siège de cette ville, malgré un hiver des plus rigoureux 'et le manque de subsistances. Renforcé par l'arrivée de Konaszévicz, hetman deskosaks,il donna un assaut général, et sans la trahison de deux transfuges allemands, la Moskovie tout entière était de nouveau soumise à la Pologne. Il fallut attendre au printemps prochain. Mais dans l'intervalle l'ennemi proposa une trêve de quatorze ans qui stipulait l'échange de tous les prisonniers et le maintien de toutes les conquêtes des Polonais qui restèrent maîtres des terres de Sievieiz, Czerniéchov et de Smolensk. Cette trêve fut conclue à Diviline en 1619.
g YI. RévoUes mililaires. Guerres avec la Turquie el la Suède. Mort de Sigismond III.
En revenant de Moskou, dès 1612, les troupes polonaises formèrent des confédérations et s'établirent à Brzèsc en Lithuanie, à Leopol, à Bydgoszcz (Bromberg), s'installant dans les domaines de la couronne et du clergé, pillant et dévastant les villes et les campagnes, et commettant mille autres excès jusqu'à ce que leur solde arriérée leur fût payée. Ce fléau se renouvela dans la suite plusieurs fois encore.
En même temps, les hérétiques et les schismatiques continuaient à agiter la Pologne que la maison d'Au-
triche s'efforçait d'entraîner dans la guerre de Trente ans (1618-1618) qu'elle soutenait en Allemagne contre les protestants. Dans l'espoir de reconquérir la couronne de Suède avec l'appui du roi d'Espagne et de l'empereur, Sigismond fit avec celui-ci des traités, lui fournit des troupes, des régiments de kosaks, dits lissoniens (Lissovcziki), et arma une flotte dans la Baltique. Ces troupes polonaises firent des prodiges de valeur et rendirent d'éminents services aux Habsbourgs dans la Transylvanie, la Hongrie, l'Allemagne et la Bohême. Mais les Turcs, alliés avec les protestants contre l'empereur^ se vengèrent de la Pologne en dévastant la Moldavie où ils furent attirés par Bethlem Gabor, vaivode de Transylvanie.
Zolkievski céda d'abord la ^loldavie aux Turcs par un traité conclu en 1619, puis pénétra dans cette province à la tête de 8,000 hommes de troupes régulières et de. ^0,000 kosaks. Il rencontra à Cécora, sur les bords du Dnieper, les Turcs et les Tatars réunis au nombre de 70,000, fut vaincu, et resta avec la plupart des siens sur le champ de bataille (1620). Alors la diète vota des subsides, et 30,000 Polonais, appuyés d'une levée de kosaks, s'avancèrent vers Chotzim, où ils attaquèrent l'armée musulmane et tatare, évaluée, selon les uns à 20-2,000 hommes, et selon d'autres à .iOO,000. La peste décimait le camp polonais et atteignit Chodkiévicz qui, agonisant, dirigeait de son lit de mort les opérations. Malgré l'énorme disproportion des forces, les Turcs et les Tatars furent mis en fuite (1 621). Une paix fut alors
conclue entre la Pologne et la Turquie; et Sigismond put disposer de toutes ses troupes contre les Suédois.
En efiet, Charles IX, roi de Suède, étant mort en 1611, Gustave-Adolphe, son fils et son successeur, envahit la Livonie au mépris de la trêve (1621), s'empara de Riga, pénétra dans la Kourlande et la Lithuanie, battit le grand général Sapieha, se fit jour jusqu'au cœur de la Prusse, et, descendant la Yistule, vint camper sous les murs de Thorn. Mais il est arrêté par Sigismond accouru au secours de la place, et dignement secondé par Stani^lav Koniecpolski, capitaine d'un talent supérieur, qui se dresse comme un rempart insurmontable devant Tintrépide Gustave- Adolphe, et pendant cinq ans lui dispute le terrain pied à pied. La flotte polonaise, commandée par l'amiral Oppelmann, attaque les Suédois^ les bat, prend et coule leurs vaisseaux (1628). Mais la Pologne, trahie par les Allemands, qui devaient la secourir, et menacée par les Moskovites, est obligée d'accepter une trêve de six ans qui laisse la Suède maîtresse de la Livonie jusqu'à la Dzvina et lui abandonne en outre plusieurs places fortes en Prusse (1629).
Peu après, le 30 avril 1632, Sigismond lll mourut. Dans son règne de quarante-cinq ans, il ceignit trois couronnes : celles de Pologne, de Suède et de Moskovie. Aucune époque ne fut plus féconde en illustrations de tous genres, guerriers, orateurs, savants. Siarczynki compte sous ce règne 1,149 hommes remarquables, dont 110 guerriers distingués et 711 écrivains. Bornonsnous à citer, entre autres, Skarga, le célèbre prédicateur,
Opalinski, Gornicki, Bielski, hommes d'État et historiens ;,Sf»rbievski, poêle lyrique couronné au Capitole; Simonides, Klonovicz, poètes nationaux; Dresner, Fox, Szovski, jurisconsultes. Mais les dissensions intestines suscitées par les dissidents, les révoltes militaires, Tindiscipline et le despotisme des nobles, paralysèrent les forces nationales, amenèrent la perte d'une partie de la Livonie, de la Yalachie et de la Moldavie tout entières, et commencèrent à marquer le point de départ du déclin de la Pologne.
Vladislay vit, Vasa (1632-1648).
Toujours traître à la patrie, le parti des dissidents, ayant pour chef Christophe Radzivill, voulut livrer sans conditions le trône de la Pologne à Gustave-Adolphe, roi de Suède. Mais les États, assemblés le 23 novembre 1632, élurenlroi, aune immense majorité, YladislavVII, fils de Sigismond llï, qui fut couronné à Krakovie, le 6 février suivant. Il reçut l'hommage du duc de Poméranie, vassal de la Pologne; et Thomas Zamoïski, fils de Tillustre généralissime, vint lui offrir, à la tète d'un nombreux cortège militaire, le drapeau pris par son père à Byczyna et qui portait les armes de la maison d'Autriche et le chiffre de l'archiduc Maximilien. En recevant la couronne, Vladislav fit serment de ne rien entrepren-
9i HISTOIRE DE LA POLOGNE.
dre contre la religion calholique, et de la défendre, tout en respectant la liberté des autres cultes.
Les Moskovites, ayant rompu les traités, mirent le siège devant Smolensk. L'armée polonaise s'avança contre eux, sous les ordres de Slanislav Koniecpolski et de Christophe Radzivill ; l'avant-garde commandée par ce dernier battit l'ennemi à Pokrova, et le nouveau roi de Pologne entra en vainqueur à Smolensk (1633). Il n'avait que 20,000 hommes; Sehin, chef des Moskovites, en réunissait 3il,000, et cependant il évita toute rencontre, et, à l'abri de formidables retranchements, comptait sur les rigueurs d'un froid excessif et sur la famine pour se délivrer de Vladislav. Mais celui-ci, visitant lui-même les avant-postes et relevant les sentinelles perdues, déploya pendant cinq mois consécutifs un courage et une patience infatigables, foi^a Sehin à se rendre, s'empara de Drohobuz, de Viazn^a, d'une partie de laMoskovie, et partout victorieux, mi.x'cha sur Moskou. Le tzar, tremblant pour sa capitale, implora la paix, qui fut conclue à Polanov, le tî7 mai 1634. Le roi de Pologne abdiqua le droit et le titre de tzar que les Moskovites lui avaient décernés le 27 août 1610; mais le tzar à son tour renonça pour jamais à tous droits sur la Livonie, l'Esthonie, la Kourlande, Smolensk, Siévierz et Czerniechov. Ainsi les tzars, loin de pouvoir se dire « souverains de toutes les Russies, » n'avaient encore alors aucun pouvoir sur les terres russiennes, propriété intégrale de la république.
Soulevés par les >Ioskovites, les Turcs et les Tatars
LA POLOGXE Ey DÉCADENCE. 95
avaient envahi la Pologne. Mais Koniecpolski défit les premiers à Kamiéniee et les seconds près de Sasovyrog Le sultan, qui avait proclamé qu'il allait convertir toute la Pologne à la religion de Mahomet, fit étrangler Ali- Pacha, l'instigateur des hostilités, et fut heureux d^oblenirlapaix à des conditions onéreuses pour lui (1634) La trêve avec la Suède expirait en 1635. La médiation delà France et de l'Angleterre n'ayant produit aucun résultat, Vladislav résolut de recourir aux armes. A cette nouvelle, la reine Christine et son chancelier Oxenstierna conclurent à Stumsfort, dans le palatinat de Malborune nouvelle trêve de vingt-six ans, dont voici lesprin^ cipales stipulations : «La Suède restitue au roi et à la république polonaise la partie de la Prusse dont elle a fait la conquête, sauf Pilau qui sera rendu à TElecteur de Brandebourg, duc de Prusse, vassal de la Pologne- ensuite la Suède rendra tous les objets d'art et les trésors scientifiques enlevés et transportés à Upsal. Vladislav VU roi de Pologne, portera le titre de roi de Suède. »
Le roi de Pologne avait aussi reçu en Prusse le serment de fidéhté de tous les seigneurs. La paix était ainsi assurée de toutes parts à Textérieur. Mais à Imtérieur elle était troublée par les dissidents et par les kosaks' • Pour apaiser les premiers et rapprocher les esprits' Vladislav convoqua à Thorn, en i645, un colloque [colloqmum charitativum). Quant aux kosaks, professant le schisme gréco-russe et coreligionnaires des Moskoviles auxquels ils se donnèrent phis tard, ils représentaient la Moskovie au sein de la Polo'-ne.
En 1617, Théophane, patriarche grec de Jérusalem, était venu au milieu d'eux prêchant le schisme, fulminant contre les catholiques, anathématisant l'union de Brzésc qui avait réuni TÉglise grecque à l'Église romaine, et réprouvant les expéditions des kosaks contre les Moskovites, leurs fières dans la foi. Il ordonna un nouveau métropolitain de Kûov, Borecki, et le confia à la protection et au zèle des schismatiques quil hénit, en leur recommandant d'exterminer les damnés papistes. Pierre Konaszévicz, hetman des kosaks, reçut humhlement tous ces ordres, et se retira dans un monaslère. Mais son successeur, Borodko, paraissant disposé à soutenir le catholicisme, Konaszévicz reparut subitement et l'assassina.
Du reste, les kosaks n'étaient point une race particulière, mais la réunion toujours croissante d'une multitude innombrable de paysans , de nobles indigents, d'aventuriers, de vagabonds, de fugitifs, d'exilés, de brigands venus de tous les points du royaume, et auxquels on n'imposait qu'une condition : le schisme. Quand Balori les organisa, il ne demanda d'eux que 6,000 hommes : c'était leur population; et quarante ans plus tard, en 1620, ils levaient 30,000 combattants, sans compter ceux qui par milliers étaient en courses dans les pays étrangers. Certes, un semblable accroissement ne venait pas de la commune célibalaire des Zaporoges où aucune femme n'était admise. Dans une seule incursion, Ghmielnicki ramena à sa suite du fond de la Pologne plusieurs centaines de mille hommes, auxquels il
distribua des terres. Eq réalité, c'était le peuple asservi qui se soulevait contre la noblesse, et, formant une nation dans la nation, s'unissait aux kosaks, qui trahirent sa cause en même temps queceîle de la patrie.
Us ne cessaient de compromettre la Pologne et de lui susciter des guerres avec sfjô.Yoisins par leur alliance étroite avec rAutriche, et p^r, leurs expéditions incessantes en Turquie, en Bolièinc, en Allemagne, en Hongrie et partout. En 1 i78, Elienr.e Batori avait fait décapiter leur chef, Podkova, afin de rendre raison à la Porte Ottomane. Pour réprimer leurs révoltes continuelles, Jean Ostrogski fut .obligé de les disperser en 1593, Stanislas Zolkievski, de les combattre en 1596, et de faire trancher la tête à leurgénéral et à qu^itre de ses principaux ofliciers ; en 1607. en institua une juridiction particulière contre eux, et vers 1630 on ne put arrêter leur insubordination que par des mesures plus n'o-oureuses encore.
En 163:2, ils demandèrent à jouir des préro^-atives de la noblesse et du droit de vote. Malheureusement leur demande fut repoussée, et ils se considérèrent de plus en plus comme une nation à part. Us furent alors opprimés, violentés, persécutés; les slarostes et les seigneurs s'etfoicèrent, à l'aide des Juifs, de les réduire à l'état de serfs, de les assujettir à la corvée dont ils avaient toujours été exempts; et pour les contenir on bàtil , en 1637, la forteresse de Kudak. Ils se soulevèrent; mais vaincus près de Kumecki et assiégés sous Borovica, par Nicolas Polocki, ils furent obligés de livrer leur chef
Pavliik et quatre autres officiers principaux qui, en 1638, furent condamnés à mort et décapités, au mépris de la convention qui leur accordait la vie sauve. La diète abrogea les franchises çt les prérogatives des kosaks; on les priva d'avoir un h^tipan ; six mille furent employés au service militaire, et le-roste soumis à la condition de serfs. Ils essayèrent de résister, furent battus, et se soulevèrent de nouveau en 03,40 sans plus de succès. Alors une partie se retira en Mdskovie, d'autres chez les Tatars.
Ainsi la Pologne, au lieu de s'assimiler les kosaks, et de se faire contre la Moskoyie un rempart vivant de ces populations guerrières de l'Ukraine, les ruinait, les asservissait et les rejetait de son sein. C'était le terrible résultat de l'introduction du servage qui, peu à peu, réduisit le peupleà une extrême misère, surtout enLithuanie. Dans ce pays, outre les nobles, les boïars et les hommes francs, divisés en une foule de catégories, et qui étaient libres, il y avait la classe asservie qui peuplait toutes les campagnes et se composait des serfs [nievolny) et des esclaves [nievolnik). Ces derniers étaient des prisonniers de guerre ou des voleurs condamnés à être pendus et auxquels on avait conservé la vie. La loi permettait à un homme libre de se vendre avec sa famille. Les voyageurs et les militaires s'alimentant chez les paysans, les nobles spéculant sur eux par le monopole des objets de première nécessité, augmentaient encore la misère. En Samogitie, la liberté primitive du peuple était moins atfectée qu'ailleurs.
Au milieu de cette situation déplorable, la Pologne
encore puissante commandait à ses vassaux. Le 7 octobre 1641, Vladislav VII étant revêtu de l'habit du couronnement et entouré de toute sa cour, quatre commissaires de TElecteur de Brandebourg s'approchèrent du trône, et ayant mis un genoc -en terre, supplièrent le roi d'admettre leur maitre à p^èf.e." serment de foi et hommage pour le duché de Prusse,' Sur la réponse affirmative, le jeune Électeur, reçu par deux maréchaux de la couronne, s'avança, suivi d'an -nombreux cortège, exposa à genoux sa prière et prêta serment, la main posée sur les saints Évangiles. Vladislav lui remit le diplôme du fief de Prusse, le releva et lui fft prendre place à ses côtés. La journée se termina parun splendide festin, et le lendemain l'Électeur traita avec magnificence le roi, la reine et toute la cour. " '
Le bruit s'étant répandu que le roi de Pologne voulait entreprendre la guerre contre les Turcs, sans en référer à l'ordre équestre, et qu'il faisait armer les kosaks pour dominer à leur aide la noblesse, celle-ci lui prescrivit, à la diète de 1646, de rompre ses alliances, de dissoudre ses nouvelles troupes et de ne conserver auprès de lui qu'une garde de douze cents hommes. Toujours jalouse de ses privilèges, et sous prétexte d'en maintenir Tégalité, elle empêcha l'établissement de l'ordre de l'immaculée Conceplion de la sainte Vierge.
D'un caractère chevaleresque, doué des plus nobles facultés de l'esprit et du cœur, Vladislav eut l'estime de tous les monarques contemporains, et on peut lui attribuer tout ce qui se fit de grand et de sage sous son règne.
Il avait épousé, en 1637, la fille de Ferdinand II, empereur d'Allemagne, Cécile, qui mourut peu d'années après. La France, jalouse de resserrer son union avec la Pologne, lit offrir à Vladislav, dev&jxu'veuf, la main de Marie- Louise, fille de Charles de Gf)nîiague, duc de Mantoue. Le mariage fut conclu à Foiitainebleau le 26 septembre 1645, et la nouvelle reiuQ mi^^ronnée à Krakovie le 15 Juillet suivant. Moins de deux ans après, le 20 mai 1648, Vladislav VII mourait à rà,$è\de 52 ans, après avoir eu la douleur de voir les kosuks de rukraine, révoltés par les déprédations et les exactions des seigneurs, battre les Polonais à Korsun et emmen'éi*soixante-dix mille captifs. Il laissail cependant la Pologne grande et puissante, s'éleiidant de Sievierz à l'Oder, de Riga à Oczakov.
(1ra.;ni)S seigneurs. Luxe. Troupes et expéditions particulières. ambassades.
Les grands seigneurs, « les palatins, dit Dalerac (1), étaient autant de rois ; on les voyait aller aux diètes avec douze mille hommes à leur.^ gages, soldats et domestiques, et quatre pièces de canon dont ils ornaient les avenues de leurs palais. Tout suivait dans les démarches de ces seigneurs, festins, présents, équipages. Jean Zamoïski fournissait à toute cette dépense avec profusion,
(1) Anecdotes sur la Pologne, t. IL
et il lui restait encore cent mille dncats d'or tous les ans. Son fils poussa plus loin la prodigalité ; car, avec un million deux cent mille livres de rentes, il ne pouvait aller au bout de la demi-année. »
Ces grands seigneurs contractaient des mariages avec les maisons souveraines et concluaient des alliances avec les puissances étrangères dont ils recevaient en audience les ambassadeurs; ce qui faisait nommer le roi de Pologne le roi des rois. Ils avaient à eux des troupes, gardes, places fortes^ et entreprenaient de leur ch'^f des expéditions particulières. Jean Zamoïski contruisit de ses deniers la forteresse de Zamosc, y établit une université et la'ssa des domaines inaliénables pour l'entretien de ces deux fondations. En 1?>95, il plaça la famille de Mohyla sur le trône des hospodars de la Valacbie et de la Moldavie. La même entreprise fut renouvelée en 1016 par les princes Korecki et Yisnioviecki. En 1605, Mniszech et les Yisnioviecki s'emparèrent de Moskou et allèrent placer sur le trône des tzars le premier faux Dimilri. Ces expéditions particulières, dans lesquelles magnats, hctmans et kosaks agissaient séparément et souvent en sens contraire, épuisaient et divisaient les forces nationales.
Les seigneurs avaient un entourage nombreux et entretenaient à leurs frais la jeunesse noble. Deux mille jeunes gens étaient ainsi altacliés à la cour du prince Ostrogski, qui donnait à son majordome soixante-dix mille florins d"appointemcnl annuel. Le cbancelier To- * mirki divisait en trois catégories l'innombrable jeunesse
qui Tentourait et étudiait à ses frais. Le prince Sapiéha, vice-chancelier de Lithuanie, était suivi de quatre mille j^^enlishonimes à cheval. Le palatin Stanislav Jablonovski entretenait trois mille soldats et quatre mille courtisans, employés, valets, etc. Le maréchal Stanislav Liihomirski avait six mille serviteurs et soldats, et, en temps de guerre, le nombre de ses gens armés s'élevait à neuf mille.
La cour de Pologne surpassait en magnificence toutes les cours les plus splendides de l'Europe. Jamais nation ne poussa si loin le faste. Il serait impossible de décrire les richesses inouïes, le luxe incroyable de suites, d'équipages, de maisons, de meubles, d'armoiries, d'argenterie, de pierreries, de vêtements, d'armures de la noblesse polonaise. La distribution de pièces de monnaie au peuple était chose fort ordinaire, et à la table des grands seigneurs on servait; après le fruit des pyramides de ducats d'or qui se partageaient entre les convives. Dans la célébration des noces et surtout dans les ambassades, on poussait la prodigalité jusqu'à l'extravagance, jetant aux multitudes l'or et l'argent à pleines mains.
Nous citerons entre autres à ce sujet l'ambassade qui vint, en 1573, àParis, offrir lacouronne à Henri de Valois, celles de Zbarazky à Constantinople en 162-2, de Georges OssolonskiàRome, en 1633, de Zavadzki en Angleterre, en 1636, de madame de Guébriant en 1645. Théophraste Renaudot et le jurisconsulte Baudouin ne trouvent point d'expressions pour peindre l'incroyable magnificence de 1 ambassade polonaise qui vint en France, en 1645, con- '
dure le mariage de Marie-Louise de Gonzague avec Vladislav YII : pour en avoir quelque idée, il faut en lire dans ces écrivains la narration, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici. Laboureur, qui suivit l'ambassade de madame de Guébriant, déclare que rien ne saurait décrire le spectacle qu'elle présentait; ébloui, fasciné, il se croit la dupe d'un songe.
« A la tète, dit- il, paraissaient, dans un lustre digne d'une admiration universelle, deux cents gentilshommes de la principale noblesse de Pologne, tous aussi héroïquemenr vêtus qu'ils étaient montés. Leurs habits étniL'iil pour la plupart de toile d'or persique à fleurs, ou de velours pleins de diverses couleurs les plus rares du Levant, doublés de fourrures d'un prix inestimable ; car elles étaient de pointes de zibelines ou de peaux de pieds de panthères... Sous ces vestes ou dolmans, ils avaient de riches tuniques presque toutes de drap d'or ou de brocatel, d'or, d'argent et de soie, dont les fleurs et les façons étaient faites à l'aiguille. Les bonnets étaient de même doublés de pointes de maîtres : la plupart avaient leurs richesses dans des agraff'es de diamants, de dix ou vingt et même jusqu'à trente mille écus de valeur, pour attache;* le bout de l'aigrette de plumes de héron ou pour la seule plume d'épervier. ^
» Les chevaux étaient caparaçonnés de velours de diverses couleurs, en broderies d'or et d'argent, avec des brides presque toutes en or pur, et les autres d'argent doré, généralement couvertes de toutes sortes de pierreries. Ils portaient sur la tostière et aux deux côtés
t04 HISTOIRE DE JV POLOGNE.
du col de grandes aigrettes noires de plumes de héron, de plus de cent pistoles la pièce, les moindres; quelquesunes montant à mille écus ef rehaussées encore d*une agraffe d'or et de pierreries. Outre cela, pendait à Tarçon de la selle un grand cimeterre d'or ou d'argent doré, garni indifféremment de perles, de diamants, de rubis^ de turquoises, d'émeraudes et autres pierres fines. Celui qu'ils portaient au côté était de même... Enfin, tout ce que les Grecs ont écrit an la richesse et du luxe des- Perses anciens n'égale point ce que nous vîmes et ce que nous ne pouvons à présent nous persuader d'avoir vu. )^
Jean Kazimir (1648-1668).
^ I. — Les Kosaks.
Après la mort de Vladislav Vil, trois compétiteur? briguèrent les suffrages des électeurs : Rakocy, duc de Transylvanie, et les deux frères du précédent roi, Charles-Ferdinand, évèque de Breslav et de Plock, et Jean- Kazimir. Ce dernier fut élu le 2-2 novembre i6i8, à la suite d'un interrègne très-orageux. Guerrier intrépide dans sa jeunesse, il avait été arrêté en 1638, dans l'un de ses voyages, en rade de Marseille, par ordre de Richelieu, sur le soupçon de comphcité avec l'Espagne, alors en guerre avec la France. Deux ans prisonnier au fort
de Sisteron, puis à Vincennes, il se relira ensuite à Rome, entra dans l'ordre des Jésuites, fut fait cardinal, et revint en Pologne peu avant son élévation à la royaulé. Il fut couronné en 16i9.
Son élection et les premiers temps de son règne furent troublés par de formida])les invasions de kosaks, qui étaient en même temps un soulèvement général des paysans contre les nobles. Il importe de parler avec quelque détail de cette horrible guerre civile qui fit éprouver à la, Pologne la plus effroyable commotion qu'elle eût jamais ressentie depuis Maslav.
Les kosaks représentaient la protestation vivante du peuple asservi contre les nobles, leurs oppresseurs : ce fut là leur force ; elle était grande. Mais ils désertèrent cette cause et ne personnifièrent que le schisme russe et l'influence moskovite en Pologne : ce fut là leur faib'eise, plus grande encore que leur force. Portant l'étendard schismatique et moskovite béni par Mohila, métropolitain deKiiov, ils détruisirent les églises, ravagèrent et incendièrent les possessions des catholiques : aussi le peuple catholique de la Pologne proprement dite refusa-t-il généralement de se joindre à eux. Mais, réunion (le plébéiens, de serfs soulevés, ils virent accourir dans leurs rangs, principalement des provinces russiennes et lithuaniennes, des myriades de paysans, d'hommes du peuple de toutes les classes, et môme de la petite noblesse. Chmiclnicki, leur chef, ramena, au retour de sa première expédition, quatre fois autant de monde qu'il en avait, et r^ nombre ne cessa do s'au£:menter.
J06 HISTOIUE DE LA POLOG^F.
Ce Bogdan Chuiielnicki était un noble polonais, honoré de la faveur de Yladislav Vil. Il vit son village enlevé et sa femme séduite parCzaplinski, sous-staroste de Czechrin. N'ayant pu obtenir justice des tribunaux, il souleva les kosaks, se mit à leur tète, fit appel aux Tatars et aux paysans qui prirent en masse les armes, et s'empara de Kudak. Battu par Jérémie Yisnioviecki, i! prit sa revanche sur la noblesse près de Pilavcé, rempoita trois victoires dans des combats où périt le vaillant Etienne Potocki et où deux hetmans polonais furent faits prisonniers; et, à la tète de près de 200,000 hommes, s'avança jusqu'à Leopol et à Zamosc, où il s'arrêta et conclut un armistice, en attendant le résultat des élections qui proclamèrent Jean-Kazimir.
Le nouveau roi lui donna le bâton de hetman, et des -commissaires lui furent envoyés à Périaslav, le 19 février 1649. Les kosaks demandaient l'abrogation de l'union de Bizésc, l'expulsion des Jésuites de l'Ukraine, et le maintien de leurs prérogatives, mais sans même penser à rien stipuler pour la cause des paysans, qui dès lors comprirent qu'ils n'avaient rien à attendre d'eux. La paix ne put être alors conclue et les hostilités continuèrent. Mais Jean-Kazimir, ayant été assiégé avec toute son armée par Chmielnicki, près de Zborov, fit, le 17 août, un traité avec les Tatars, et, le 19, un autre avec les kosaks. Dans cet accord, où il n'est fait aucune mention du peuple appelé à l'insurrection, on statua que le schisme gréco-russe serait la religion dominante dans toute l'Ukraine jusqu'à la rivière Horin, que les
Jésuites seraient expulsés de ces contrées et ne pourraient y avoir des écoles, que toutes les fonctions et dignités seraient exclusivement données aux schismatiques dont les évêques prendraient place au sénat, et qu'enfin le nombre des kosaks enregistrés sous les armes serait deiO,000 hommes. Il était désormais évident que, pour les kosaks, la question du schisme était tout, celle du peuple rien, et qu'ils ne s'en étaient servis que comme d'un instrument.
Aussi devaient-ils bientôt succomber, quoique Chmielnicki se fût rendu maître des proYinc(^s russiennes da midi et du tiers de la Lithuanie, traitât avec les Tatars, les Turcs, les Moskovites et les Suédois. Profitant d'une occasion, il recommença la gueiire. Jean-Kazimir, ayant fait une levée générale, lui livra, le 28 juin 1651, près de Berestokcer, une bataille qui dura dix jours et qu'il gagna. Trente mille kosaks et Tatars y perdirent la vie; treize canons et tout le camp rebelle tomba au pouvoir du vainqueur, qui ne sut pas mettre à profit sa victoire, et conclut la paix le 28 septembre suivant. Dans le même temps, Rostka Napierski s'établit (1651) sur le versant occidental des Karpates, aux environs de Krakovie, dans un château fort de Gzorstin, et appela le peuple aux armes, proclamant qu'il venait le venger et le délivrer de la tyrannie des nobles et des Juifs; mais le peuple resta sourd à cet appel. Bientôt Ghmielnicki se révolta de nouveau, et surprit près de Batov, en 16r)2, un camp polonais de 0,000 hommes, qui furent tous passés au (11 de l'épée : c'était l'élite de la jeunesse et de rarmce qui
périt ainsi. Puis, réuni aux Tatars, il a^siégea Jean-Kazimir dans Zvaniec et le força à renouveler le traité de Zborov, où il n'était question que du schisme et des schismatiques.
L'ambitieux Chmielnicki, après avoir en vain essayé d'établir sa famille en Moldavie, se donna à l'étranger^ lui et les populations qu'il commandait. Tel fut le dernier mot de tous les hérétiques et schismatiques en Pologne. La Suède le refusa. Alors il signa à Periaslav, en janvier 1654, une convention par laquelle les kosaks et la petite Russie passaient à la Moskovie, sous la domination du tzar, s'obligeant à garder ses frontières et à tenir 60,000 hommes sous les armes à sa disposition. Non content de livrer sa natrie à l'étranger, Chmielnicki vint encore la dévaster par son incursion de 1655 jusque sous les murs de Léopol. Voilà quels eflroyables résultats produisit le schisme, et que favorisa trop, hélas! l'asservissement du peuple par la noblesse.
Cette catastrophe, qui sulTit presque seule à expliquer la chute de la Pologne, fut accompagnée de détails horribles. Dans cette guerre intestine oii s'égorgeaient les deux moitiés de la nation, la dévastation, l'incendie des villes et des villages, ordinairement construits en bois, le massacre d'une multitude incroyable d'adhérents des deux partis, la population entièrement exterminée en certains lieux, des hommes, des femmes, des vieillards^ des enfants torturés d'insomnies, égorgés, noyés, pendus, empalés, rôtis surun feu lent, enterrés tout vivants ou jusqu'au cou pour en faucher les tètes, mille horreurs
dont le seul récit fait frémir d'épouvante, ne sont, pour ainsi dire, que des incidents en présence du désastre de la patrie, qui, suicidée et livrée à l'étranger, devait prolonger encore un siècle et demi sa douloureuse agonie.
§ II. — VelQ. Invasion des Moskovites et des Suédois. Traité.' d'AndruszoLK de Velai\ d'OIiva.
La constitution polonaise avait pour principe « que la république est une et ne peut être divisée, » que le droit des majorités n'exclut point celui des minorités, ni même celui d'un seul homme, et que dès lors les décisions de la diète, dans les matières d'Étal, doivent être prises à l'unanimité, et sans aucune contradiction, nomine opponente, nulla ohstante contradictioyie, comme disait la loi. L'opposition d'un seul membre arrêtait donc toutes les résolutions et dissolvait la diète : c'est ce qu'on nommait le liherum veto. Ce principe, admirable en théorie et qui marque le dernier idéal des assemblées, n'avait jamais été mis en pratique rigoureuse, sans doute par un sentiment plus ou moins confus de cet autre principe non moins vrai : summum Jus summa injuria. On n'avait vu jusqu'alors que la séparation bruyante et lumullueuse des diètes occasionnée par une division générale des esprits. Mais en I0:>''2, Jenn-Kazimir ayant convoqué une diète pour aviser aux moyens d'arrêter Chmielnicki, le nonce d'Upita, Sicinski ciia : iWo, je m'oppose, et rompit ainsi la diète, en annulant outes ses opérations, même antérieures. Tous ses collègues s'em-
portèrent contre lui, mais reconnurent la légalité de son ceto; et ces ruptures de diètes devinrent de plus en plus fréquentes.
Peu après, quatre armées ennemies envahirent simultanément la Pologne de tous côtés. Les kosaks s'étant donnés àlaMoskovie, le tzar Alexis envoya deux armées, l'une vers Smolensk, l'autre sur Kiiov. Jean-Kazimir remporta d'abord la victoire dans une bataille rangée, près d'Human. Mais les Moskovites, favorisés par la division des deux chefs chargés de défendre la Lithuanie, battirent Radzivill , prirent successivement Mohilov , Poloçk, Nevel, Yitepsk, Smolensk par trahison, Minsk et Allna. Sur un autre point, ils s'avancèrent jusqu'à Léopol. Une trêve fut conclue par la médiation de l'Autriche. Bogdan Chmielnicki étant mort, les kosaks se divisèrent en deux fractions, l'une polonaise, l'autre moskovi^e. Leur nouvel hetman, Vychovski, et son parti, signèrent le 16 septembre 1658, à Hadziacz, une convention qui les réunit à la Pologne et qui fut ratifiée par la diète de 1661, et remportèrent avec les Polonais une victoire éclatante surleurs adversaires, prèsdeKonotop. Alors les Moskovites recommencèrent les hostilités avec plus d'acharnement. Mais le brave Czarniecki les mit en fuite à Polonka où 15,000 restèrent sur le champ de bataille, et Thetnian Lubomirski les défit à Czudnov ou 37,000 périrent. Cependant les divisions intestines empêchèrent de pousser avec succès la guerre qui se prolongea six ans encore, et se termina par la paix d'Andruszov conclue le 30 janvier 1667. Cette paix, prorogeant
de ireize ans l'ancienne trêve, restitua à la Pologne les palatinats de Poloçk, de Yitepsk et la Livonie polonaise, mais céda à la Moskovie Smolensk, Siévierz, Czerniechov et l'Ukraine au delà du Dnieper, avec les kosaks qui s'y étaient retirés. Kiiov, concédée pourdeux ans seulement, ne fut jamais rendue.
Au moment où, en 1655, deux armées moskovites envahissaient la Pologne, deux armées suédoises y pénétraient aussi : l'une de 17,000 hommes, commandée par le feld-maréchal Wittemberg, se jetait sur la grande Pologne ; et l'autre sous les ordres du roi de Suède lui-même, Charles-Gustave, y arrivait par la Prusse. Jérôme Radzieiovski, vice-chancelier que Jean-Kazimir avait poursuivi et fait condamner à mort sous prétexte d'intrigues pour soulever les kosaks, conduisait les Suédois contre sa patrie, et persuada aux nobles de se soumettre volontairemont à eux. Aussi Charles-Gustave s'avança rapidement, occupa Varsovie presque sans résistance, et s'empara facilement de la petite Pologne. La partie de la Lithuanie qui n'était pas envahie par les Moskovites se rangea sous sa domination, par l'influence de Janus Radzivill. Ainsi que la noblesse, l'armée de la république, troupe quartuaire, le reconnut pour souverain. Krakovie fut forcée de capituler; et le roi de Suède se vit maître de la moitié delà Pologne, tandis que Tautre moitié était au pouvoir des Moskovites, que Frédéric-Guillaume, Électeur de lîrandebourg, se réunissait aux Suédois, et que Georges Kokoczi, duc de Transylvanie, inondait de son côté, avec 50,000 aventuriers, la Pologne nuM'idionalo, prenait Kra-
kovie etBrzèsc, et commettait partout des horrem^s sans nombre. Tel était l'état de ce malheureux royaume. Charles-Gustave dressait déjà le plan de son démembrement, offrant la grande Pologne à l'Électeur de Brandebourg, la petite au duc de Tansylvanie et une portion de la Lithuanie à Janus Radzivill. Aux seigneurs qui lui conseillaient de faire consacrer ses droits par Télection, il répondait en frappant la garde de son épée : « Votre élection, la voilà! » Un miracle pouvait seul sauver la Pologne, Dieu le fit, dit M. Forster.
Jean-Kazimir, abandonné de tous et privé de toutes ressources, se relira en Silésie où, dans le sanctuaire de la sainte Vierge, la plus petite des forteresses de la république , un moine tenait seul encore contre 17,000 hommes et sauvait par son héroïsme la Pologne tout entière, ainsi que nous l'avons précédemment raconté dans rhisloire militaire de Czènslochova, ce centre de la piété et de la nationalité polonaises.
« Un jour, dit Lelevel, lorsque Charles-Gustave, maître de Krakovie, visitait les tombeaux des rois de Pologne, le vieux Simon Starovolski, qui le conduisait partout, lui fit remarquer le tombeau de Vladislav le Bref, et lui rappela que ce prince, chassé trois fois de la Pologne, était trois fois remonté sur le trône. Charles-Gustave répondit à cette observation : Votre Jean-Kazimir, une fois chassé , ne reviendra plus. Qui sait, repartit le vénérable vieillard. Dieu seul est tout-puissant, et la fortune est inconstante? Le roi de Suède se tut et continua de visiter les autres tombeaux dans un siler.ce res-
pectneiix.» La prophétie de Starovolski, sortie de la tombe du vieux Lolîéték, s'accomplit bientôt. La miraculeuse défense de Czènstochova par le prieur des Pauliniens, Augustin-Kordecki, réveilla le patriotisme national et lui imprima un nouvel élan. Le 29 décembre- 1655, Czarniecki, Stanislav Lanckoronski, les Potocki et plusieurs autres, forment la célèbre confédéral ion de Tiszovcé, par laquelle les confédérés s'engagent à combattre pour la religion catholique, pour leur patrie, leurs lois, leurs libertés, proclamant ennemis tous ceux qui resteraient attachés au parjure Charles-Gustave. Jean- Kazimir signe Factede confédération, rentre en Pologne. confie solennellement, àLéopol,sa patrie et sa personne à la protection de la sainte Vierge miraculeuse de Czènstochova, et marche contre les Suédois. Alors tout change subitement de face ; les palatinats se lèvent, la résislance s'organise partout,lcs troupes quart uaires rentrent dans le devoir; Georges Lubomirski, hetman de camp de la couronne, et Etienne Czarniecki deviennent Fàme du soulèvement général et se mettent à la tète de la noblesse et de l'armée ; Bogdan Chmiclnicki lui-même embrasse la cause de la Pologne.
En vain Charles-Gustave fait massacrer les nobles dont il s'empare, et pille leurs biens. Après un faible avantage sur C/.arniecki, il est battu par lui et perd Varsovie où son feld-maréchal Wiltembergesl fait prisonnier. Secouru par l'b'llecteur dr lîiandebourg, il reprend la capitale après un combat acharné près de Praga, qui dura trois jours. Mais Stanislav Potocki bat
Hokoczi, duc de Transylvanie, allié de la Suède, et le contraint à une paix humiliante. L'empereur, comme roi de Hongrie, envoie des secours qu'on ne put malheureusement payerqu'en donnant engage les riches sahnes deVieliczka; Dantzik résiste, et Ghristiern de Danemark, ayant fait alliance avec la Pologne, opère en Suède une diversion qui force Charles-Gustave à retourner dans ses États. Semblable à la foudre, Etienne Gzarniecki surtout, dans ses courses rapides, tombe à Timproviste sur les Suédois, déconcerte leurs plans, les poursuit sans relâche en Pologne, en Prusse, en Danemarck. Les jdaces fortes furent reprises une aune, et enfin l'ennemi évacuatoutleterritoire.Enl657,la répubhque affranchit 1.; Prusse ducale de sa suzeraineté par le traité signé à Yelav avec l'Électeur de Brandebourg. Par celui conclu avec la Suède, à Oliva, le 3 mai 1660, après la mort de (Uiarles-Gustave, Jean-Kazimir renonça à tous ses droits au trône de la Suède, à laquelle il céda, à la réserve d'un palatinat de cette province, la Livonie, l'Estonie et l'île d'CEsel. Remarquons que depuis Tavénement de Sigismond III à la couronne de Suède jusqu'à la pacification d'Oliva, pendant plus de 70 ans, la Pologne eut à supporter de longues guerres, des dévastations et des pertes déplorables pour des droits de succession dynastique tout à fait étrangers à sa royauté élective.
ij III. — Calomilés. Divisions i?ilestines. État social. Abdication de Jean-Kazimir.
Il est impossible de retracer le tableau des malheurs et des pertes incalculables qu'éprouva la Pologne à cette époque. En 1652, la peste lui enleva quatre cent mille hommes : à Krakovie seulement, cent soixante-treize mille chrétiens et vingt mille juifs y succombèrent. Plusieurs millions d hommes périrent de diverses manières dans un court espace de temps. Un million suivit les kosaks.Une multitude d'autres s'expatrièrent. Les villes et tous les lieux habités se dépeuplèrent d'une manière excessivement sensible. Des villages, bourgs et hameaux disparurent; et des champs, jadis en culture, se couvrirent de forêts. En 1655, les Moskovites rasèrent et incendièrent Troki, Grodno, Merecz, Kovno ; toutes les routes entre ces villes étaient jonchées de cadavres, et une foule d'habitants des deux sexes furent enlevés et transportés au fond de la Moskovie. A Vilna, le feu consuma plusieurs quartiers, et quinze mille hommes furent égorgés. En 1655 et 1656, les Suédois brûlèrent et ruinèrent de fond en comble Lublin, Konin,Yarka,Fordon, Lenczica, dont tous les habitants furent passés au lil de répée, Lesno, A'ielun, Kleparz, Stradom^ Kazimirz, les faubourgs de Varsovie et de Krakovie et d'autres cités. Les Transylvaniens, les kosaks, lesTatars, les Suédois pillèrent la Russie Rouge, enlevèrent les habitants des campagnes etincendièrenl les villes : Loïov, Chvastov, Pinsk,
Bobriiïsk furentbrùlés. Qu'on juge par ces faits du reste î La Pologne n'était plus qu'un cimetière et qu'une ruine.
Cependant, malgt^é tant de désastres, malgré les onéreux traités de Velav, d'Oliva et d'Andruszov, elle se serait relevée si des troubles intérieurs et des calamités de tous genres ne fussent encore venus fondre sur elle, lorsqu'elle était à peine délivrée de ses ennemis extérieurs.
L'armée revenant en 1662 en deçà du Dnieper, et n'ayant pas reçu de solde, se cantonna dans plusieurs pnlatinats de Lithuanie et de Pologne, exigeant le payement de ce qui lui était dû. Les violences et les pillages se multiplièrent. Florien Czartoryski, évèque de Kuïavie et Vilno, et Georges Biallozor réussirent k satisfaire en partie les demandes des troupes avec les trésors des églises; la diète décréta des impôts pour compléter le reste.
Jean-Kazimir, relevé de ses vœux et ayant obtenu des dispenses du pape, avait épousé Marie de Gonzague, veuve de son frère. Cette princesse persuada à son mari de proposer à la diète de 1661, pour son successeur, le duc d'Enghien, fds du grand Condé. Cette proposition fut accueillie par le silence de la surprise et de l'indignation, interrompu dans le sénat par le veto de Maximilien Fedro, castellan de Léopol, et dans la chambre des nonces par celui de Povalski. Tous s'élevèrent contre cette violntion flagrante des lois fondamentales de la république. Georges Lubomirski, grand maréchal et helmande-camp de la couronne, qui avait rondu à la patrie les services lespluséminentset jouissait d'une grande illus-
LA POLOGNE EN DÉCADENCE. ii7
li'dtion, se prononça energiquement contre ce projet, et dit au roi : « On ne vous permetlrait pas de faire pour votre fils ce que vous voulez faire pour le fils d'un étranger. «
Cette conduite lui attira le ressentiment de la reine qui, avec le chancelier Nicolas Pj'azniovski, réussit par ses intrigues à faire citer Lubomirski devant la diète de 166-4, comme coupable d'avoir voulu renverser la royauté, pour se faire lui-même Protecteur, ainsi que Gromwell en Angleterre. Condamné à mort, avec perte de ses biens et de ses dignités, Lubomirski se relira en Silésie. Sa charge de maréchal fut offerte à Jean-Clément Branicki^ qui la refusa, puis à Jean Sobie^ki qui l'accepta, et recueillit encore ensuite celle de hetman-de-camp, d'abord conférée à Etienne Czarniecki sur son lit de mort.
Mais les palatinats de la grande Pologne formèrent une confédération en faveur de Lubomirski, qui défit les troupes royales dans une première rencontre. 11 était à la tête de douze mille h( mmes ; vingt-six mille étaient rangés sous les étendards du roi. Au moment où on allait de nouveau en venir aux mains, les évêquesde Krakovie et deChelm se jetèrent au milieu des combattants et s'efforcèrent d'opérer une réconciliation; mais ce fut en vain. Jean-Kazimir fut battu piès de Montvy ( 1666). Plus de dix mille Polonais périrent dans celle guerre civile. Enfin la paix fut conclue à Lengonicé : le roi rendit ses biens et son honneur à Lubomirski, qui fit acte de soumission, et se retira en Silésie, où il mourut pi-u après. Cet accord fut ratifié par la diète, qui confirma le
droit d'élection des souverains. La reine^ affligée de ce résultat, mourut bientôt elle-même.
Au milieu de tant de discordes intestines, Jean-Kazimir prévoyait le sort futur delà Pologne, et, dès 1661, il prononçait en pleine diète ces paroles prophétiques, trop bien justifiées depuis par les événements : « Dieu veuille » que je sois un faux prophète; mais si vous ne vous » hâlez pas de remédier aux malheurs que vos'prétendues » élections libres attirent sur le pays, si vous ne renon- » cez pas à vos privilèges personnels, ce noble royaume » deviendra la proie des autres nations. Le Moskovite » nous arrachera la Russie et la Lithuanie ; le Brande- » bourgeois s'emparera de la Prusse et de Posen; et » l'Autriche, plus loyale que ces deux puissances, sera » obligée de faire comme elles : elle prendra Krakovie » et la petite Pologne. » C'est l'hisloire httérale du démembrement écrite un siècle et demi d'avanie.
L'état de la Pologne était triste, sans doute, mais loin d'être désespéré. La religion catholique s'étendait et se consolidait de plus en plus par le zèle ardent des rois, de la noblesse, des jésuites, et par d'innombrables conr versions, comme celle des Radzivill, par exemple, qui, de protestants, devinrent fervents catholiques. La patrie de Kopernik et de Kromer était déchue de la haute illustration qu'elle avait acquise dans les lettres et les sciences. Cependant les " écoles catholiques, surtout celles dirigées par les jésuites, étaient nombreuses, fréquentées, et jouissaient de la plus brillante renommée. On voyait aussi naître des collèges de piaristes.
L'industrie et le commerce étaient en souffrance, malgré l'agrandissement de quelques villes, de Varsovie surtout, et la multiplication des magasins et des boutiques tenus par les Juifs, les Arméniens et les Allemands. La Pologne ne fournissait plus à l'étranger que la moitié de ce qu'elle exportait antérieurement en blé, froment et seigle. Néanmoins le commerce élait encore immense, l'industrie développée, l'agriculture florissante. Sur les marchés affluaient une foule d'objets divers venus de la Hollande, de la Belgique, de la France, de la Hongrie, de la Turquie, de l'Asie. Dantzick était toujours l'opulent entrepôt du commerce d'outre-mer et le vaste débouché des produits du pays."
Les anciennes coutumes avaient subi de grandes modifications, principalement chez les nobles, où pénétraient les habitudes, les modes, et jusqu'à la légèreté françaises. Le costume national, façonné à la tatare, était négligé surtout par les femmes, vêtues comme en France. Les mœurs, très-rigides, se distinguaient par le respect profond des jeunes gens pour leurs parents et pour toutes les personnes âgées. Le peuple, de plus en plus opprimé et surchargé, tombait dans la misère. Les paysans manquant quelquefois même de pain de recoupe, ne pouvaient plus envoyer leurs enfants aux écoles; etlapetito noblesse était souvent réduite à l'état de paysans.
La situation politique n'était pas beaucoup plus brillante. Déjà la république avait perdu la Livonie, la Prusse ducale et les pays situés au delà du Dnieper. Lrs kosaks restés attacîhés à la Pologne, irrités de ce t\\w la
convention d'Hadziacz n'avait pas reçu son exécution, et uyatit pour chef Doroszenko, se soumirent à la Turquie, avec laquelle une guerre devenait iné\itable. LesTatars recommençaient leurs incursions, et les victoires même de Sobieski ne pouvaient y mettre un terme.
Jean-Kazimir ne craignait pas de faire face à toutes ces ditricullés. Mais, devenu veuf, mù par un sentiment religieux, par un besoin de retraite et de solitude, et voulant reprendre la vie monastique, il résolut, après vingt ans de règne, d'abdiquer la couronne, et rien ne put le faire changer de détermination. Le 16 septembre 16(58, il ouvrit la diète de Varsovie, et fit ses adieux à la Pologne dans un discours très-touchant, où il rappela qu'il avait toujours été le premier à l'attaque et le dernier à la retraite, ce qui était vrai. La douleur de la nation fut extrême. On voyait en lui le dernier des Yasas, la dernière goutte du sang des Jagellons qui allait disparaître pour jamais; on se rappelait qu il avait partagé toutes les infortunes, toutes les gloires, toutes les destinées de la patrie. Ces souvenirs éveillaient dans tous les cœurs un pénible attendrissement; et, lorsque les deux chambres furent admises pour la dernière fois au baise-main du roi, des sanglots éclatèrent de toutes parts.
Jean-Kazimir se retira en France, redevint moine comme autrefois et mourut abbé de Saint-Martin de Nevers, le 16 décembre 1672 : son cœur fut déposé à Paris, dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, où il se trouve encore aujourd'hui.
MiCHFL YisMOviECKi [1669-1673;.
Parmi les prétendants à la couronne, après Tabdicalion de Jean-Kazimir, on comptait Christine, reine de Suède, le fils aîné du tzar, le palatin du Rhin , le duc Charles de Lorraine et le duc de Condé d'Enghien, soutenu par rhetman Jean Sobieski et le primat Nicolas Prazmovski, mais que les nobles ne voulurent pas même admettre au nombre des candidats. La diète, réunie le 2 mai 1669, écarta tous ces prétendants et proclama roi Michel Koribut Yisnioviecki, issu de la famille des Jagellons, arrière-neveu de rillustre Zamoïski et tils de Jérôme Yisnioviecki, qui s'était couvert de gloire et avait sacrifié toute sa fortune dans les guerres contre les kosaks et les Tatars.
Héritier d'un nom illustre, Michel s'était retiré dans un monastère de Yarsovie, et n'avait pour toute fortune, que 3,600 livres de rentes, que lui avait léguées la reine Marie. Jl refuse avec larmes la dignité dont on veut l'investir, mais est forcé de l'accepter. Le grand hetman Sobieski et le primat, chefs du parti français, lui vouent une haine implacable, et, avec l'aide d'un certain nombre de seigneurs, tentent de le détrôner. Mais les nobles foi'ment à Golomb, pour sa défense, une confédération qui prononce la destitution du primat, confisque ses biens et déclare traîtres à la patrie les nonces dont le
veto avait paralysé l'action des diètes. Michel Yisnioviecki fait grâce au primat, qui, rentré en possession de ses honneurs et de ses biens, intrigue de nouveau contre lui, mais m.eurt peu après.
La guerre civile était sur le point d'éclater, l'anarchie causée par les débats incessants de la noblesse allait croissant. Les Tatars, les kosaks et les Turcs en profitèrent pour envahir les terres russiennes en juin 1672, prirent Kamieniec, la place la plus forte de la Pologne, et vinrent établir leur camp jusque sous les murs de Léopol. Le roi ne sut pas parer aux événements, et Sobieskî, qui avait rallié ses partisans et armé ses paysans, n'avait que 6,000 hommes à opposer aux hordes formidables sous lesquelles tremblait l'Europe et l'Asie. L'ennemi était déjà victorieux, lorsque le 13 octobre, Sobieski le joint près de Kaluza, le poursuit et lui tue 15,000 hommes. Il arrive devant une foule de ses concitoyens que les Mahométans emmenaient en esclavage : ils étaient 20,000 ; leurs chaînes tombent et ils bénissent leur libérateur. Mais Sobieski tente davantage. Il fond à l'improviste sur l'ennemi, et allait s'en rendre maître, lorsque Michel conclut, à Budzacz, un traité par lequel il abandonne aux Turcs l'Ukraine, place les kosaks sous leur suzeraineté, laisse entre leurs mains Kamieniec. principale ville de la Podolie, et s'engage à leur payer un tribut annuel de 22,000 ducats.
Indigné de cette faiblesse, Sobieski rentra dans ses domaines, où Louis XIV lui offrit en vain le bâton de maréchal de France. 11 en sortit bientôt pour combattre-
une invasion de 60,000 Turcs, et les rencontra le 10 novembre 1673 à Choczim. La neige tombait à flots. A pied et le sabre à la main, Sobieski, couvert de frimas, conduisait ses braves, et en peu d'instants la bannière de la croix, l'aigle blanc de la Pologne et le cavalier armé de Lithuanie flottaient sur les hauteurs du camp des Musulmans, qui perdirent 20,000 hommes. Sobieski s'empara de l'étendard du sullan et l'envoya au pape; il orne encore aujourd'hui les voûtes de Saint- Pierre à Rome.
La veille, Michel Visnioviecki mourait à Léopol au moment où il rejoignait l'armée.
Jean III Sobieskî (1674-1696).
Ï5 I. — OEuvre miliUiire de Sobieski. Ses victoires jusqu'en 1G7G.
Après la mort de Michel Visnioviecki, dix-sept prétendants, dont sept souverains, se disputèrent le trône de Pologne. La diète d'élection, convoquée par l'arclievêque de Gnèzne, se réunit le 20 avril 1671, fut fort agitée et dura jusqu'au 21 mai où, à runanimitc', elle proclama roi, Sobieski. Les temps modernes n'ont pas de plus grand homme, pas de guerrier plus illustre : on peut en juger par le récit sommaire des principaux actes de
sa vie, dont nous empruntons une partie à son éloquent historien, M de Salvandy, et à M. Chodzko.
« Sobieski soutint, près de quarante ans, sa pairie sur le penchant d'une ruine inévitable ; couronna de gloire le déclin d'un grand peuple, mit fin à ce long duel de l'islamisme et de la chrétienté qui depuis plusieurssiècles tourmentait l'Orient et TOccidenl, et par là changea toute la face du monde. On ne sait pas assrz que la campagne de Vienne, restée à jamais célèbre, est loin d'avoir élé la plus décisive des grandes actions de Sobieski, ni la plus extraordinaire. Sobieski était né, il vécut pour abattre la puissance ottomane. Tel a élé le |but, l'œuvre de sa vie. Il employa un demi-siècle de combats à reconquérir sur les musulmans l'Ukraine, les Principautés, la Hongrie, à sauver sans retour de leur joug, avec son pays, la Moskovie, l'Allemagne, Venise et l'Italie. Ce fut lui qui posa la borne que les infidèles ne devaient plus franchir. C'est devant ses victoires que cette dernière invasion de barbares, jusque-là toujours invincible et conquérante, est venue briser sa furie. Depuis lors, le torrent n'i fait que retirer ses flots ; partout, ce camp destructeur a replié ses tentes ; le Danube a échappé à sa domination comm.e le Don et le Borysthène, la mer Noire comme le golfe Adriatique; enfin les Grecs, se relevant du milieu des ruines, ont pu redire au monde leur grand nom oublié : ils réalisaient une pensée de Sobieski. A leur exemple, la nationalité chrétienne s'est réveillée dans tout l'Orient ; la croix vaincue reprend successivement ses droits. L'histoire doit à
Sobieski cette louange, qu'aujourd'hui encore il reste rhomnrie de guerre de tous les siècles qui a gagné le plus de batailles dans les situations les plus désespérées, celui qui a le plus souvent sauvé son pays les armes à la main. Soldat et prince, tous ses jours s'écoulèrent dans le perpétuel sacrifice de ses penchants, de sa fortune, de sa vie, aux intérêts de la Pologne. Au milieu des déchaînements des factions, lui seul semblait, athlète infatigable, occupé àla défendre ; ses efforts pour conserver à son pays des lois, et des frontières, tiennent du prodige. Cette passion domina le cours entier de son existence. » L'histoire de Sobieski n'est qu'un enchaînement d'actes héroïques. Avant de monter sur le trône on le voit sous les rèiznes précédents, aux combats de 1650, contre les kosaks et les Tatars; en 1(551 à la bataille de Bérétesck ; en 1(553 contre Charles Gustave, roi de Suède, et contre les kosaks, les Tatars et les Moskovites aUiés de l'envahisseur; à la bataille de Varsovie contre le même roi de Suède en 1657 ; contre les kosaks et les iMosko viles en Ukraine en 1665 ; en 1667, contre 100,000 Tatars qui avaient envahi la Yolynie, le palatinat de Russie Rouge et la Podolie, secondés par les kosaks et les Ottomans, armée prodigieuse que Sobieski détruit avec 20,000 hommes dont 9,000 équipés à ses frais ; en- 1669 contre les mêmes kosaks, sur lesquels il reprend Bar, Nimirov, Kalnick, Rracklav et tout le [lays situé entre le Bogh et le Dniester; en 1672 contre une armée formidable de Tatars et de ko^^aks devant lesquels le roi de Pologne, iMichel Visnioviecki, et son armée avaient
iW HISTOIRE DE LA POLOGNE.
pris la fui le, et que Sobieski taille en pièces à Choczini, d Grodech et à Komarne, poursuit et défait une seconde fois à Kalusse, reprenant sur eux 80,000 prisonniers polonais; et contre les Turcs au nombre de 80,000, qu'il bat en un seul jour, à Choczim, le 10 novembre 1673: voilà les batailles ou plutôt les victoires qui ont tant de fois délivré la Pologne, batailles livrées et gagnées par Sobieski avant son avènement au trône. Sous le diadème cette gloire ne s'affaiblit point. Après son élection il marcha de nouveau contre les ennemis de la Pologne (1675), et après avoir réuni les forces de la république il repousse les Turcs auxquels il tue ^0,000 hommes et revient à Krakovie, où il est couronné le 2 février 1676. sous le nom de Jean III. Son épouse, Marie-Kazimire de la Grange d'Arquien, fille du marquis de ce nom, capitaine des gardes du duc d'Orléans, est également reconnue et couronnée reine.
La Pologne était alors attaquée par 200,000 Turcs et Tatars, Sobieski n'ayant que 38,000 soldats alla les attendre au camp de Zuravno où-il réussit à gagner le khan des Tatars par la médiation de qui la paix est signée le 16 octobre 1676. Ce traité, auquel la Pologne dut peut-être son salul^ lui restitua les deux tiers de rCkraïne et 15,000 prisonniers.
§ II, — Délivrance de Vienne.
Sobieski goûta pendant six ans les douceurs de la paix, protégé par la gloire dont il avait environné son trône;
LA POLOGNE E\ DÉCADEXCE. 127
mais, en 1683, il fut arraché au repos par la pressante sollicitation du pape Innocent XI, qui lui fit signer un traité d'alliance avec l'empereur d'Allemagne, Léopold P^ Ce monarque était alors menacé d'une invasion. Au mois de juillet 300,000 Turcs et Tatars commandés par le visir Kara Mustapha, et soutenus par 300 bouches à feu, inondèrent l'Autriche et assiégèrent Vienne. Cette capitale, lâchement abandonnée par son souverain, se défendit longtemps quoique sans espoir. Mais le roi de Pologne accourt à marches forcées avec 20,000 hommes. Cette petite armée, le dernier espoir de l'empire,attirait tous les regards : la cavalerie surtout se faisait admirer par sa bonne tenue ; mais dans l'infanterie il y avait quelques régiments qui manquaient même d'uniformes. On conseillait au roi de les faii'e défiler la nuit ; il ne voulul point y consentir, et, lorsque cette infanterie parut : <^ Regardez ces braves, dit-il aux officiers étrangers qui l'entouraient, ils sont invincibles ; tous ont fait le serment de ne porter que les habits des ennemis vaincus ; dans la dernière campagne ils étaient tous vêtus à la turque. ^^ Le 7 septembre, les Polonais se joignent au duc de Lorraine et aux électeurs de Bavière et de Saxe. Les forces des chrétiens s'élevaient à 75,000 hommes. Sobieski à leur tête parut le 11 septembre sur les hauteurs de Calemberg qui dominent Vienne. Le 12 il descend dans la plaine, chassant devant lui tous les Turcs placés sur le penchant de la montagne. Mais laissons ici la parole à l'éminent historien du héros polonais: a Déjà l'œil ardent du roi de Pologne mesurait la pro-
i28 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
fondeur des lignes ennemies; il cherchait à «n démêler le côté faible. Tout à coup, il aperçoit la tenle du grandvisir. Il s'enflamme à la vue de son ennemi; il fait approcher les deux seules pièces qu'on eût portées à cette hauteur; il les pointe, il les dirige sur le somptueux état-major, -et promet cin(juan(e écus par volée. Malheureusement, les caissons n'avaient pas pu suivre; quelques munitions portées à bras furent bientôt épuisées. Un peu de poudre restait encore ; mais on était sans papier, sans moyen de la bourrer. Un officier français y suppléa : il jeta dans la pièce ses gants, sa perruque et un paquet de gazettes de France, et le coup partit. Enfin, les gens de pied parurent. Le roi leur commanda de «e saisir d'une hauteur qui dominait les quartiers de Kara-Mustapha. Le comte de Maligny, leur chef, exécuta l'ordre avec sa valeur française, et, culbutant les avantpostes, arriva le premier sur la redoute. A cette attaque inopinée, de l'incertitude se manifeste dans les rangs ennemis. Kara-Mustapha porte tout ce qu'il avait d'infanterie à son aile droite, découvre ses flancs. A la vue de ce mouvement, le trouble, le désordre courent d'une d'une extrémité à l'autre de la ligne. Sobieski ne doute plus du succès. « Ils sont perdus, » dit-il, et il ordonne au duc de Lorraine d'attaquer brusquement au centre, tandis que lui-même va renveiser ces masses ébranlées. Aussitôt il pousse en avant et marche droit à cette tente rouge que chacun convoite, que chacun veut enlever. Son aigrette blanche, son arc et son carquois d'or, sa lance royale, son boucUer homérique, que le fidèle Ma-
tczinski porte devant lui, plus que tout, l'enthousiasme qu'excite au loin sa personne, ne permettent pas aux Turcs de s'y méprendre. Ils reconnaii^sent, ils voient ce redoutable Sobieski, et reculent d'effroi. Le nom du roi de Pologne vole de bouche en bouche et glace tous les courages : « Par Allah! s'éciie avec douleur Séiim-Giéray, il est avec eux! »
u En ce moment, les hussards du prince Alexandre Sobieski, conduits par Sigismond Zvierzchovski, qui tenait la tète des colonnes, s'élancèniit au cri national de : a Dieu bénisse la Pologne! » Le régiment de Mionczynski survint ensuite ; puis le reste des escadrons, que guident Charles Tarlo, Czarnecki, André Potocki. Stadnicki, Zamoyski, Leszczynski, Uubczyc et autres sénateurs et officiers de la république. Ils franchissent, bride abattue, un ravin où linfanterie aurait hésité; ils le remontent au galop, donnent lèle baissée dans les rangs ennemis, coupent en deux le corps de bataille, en justifiant le mot fameux de celte fièie noblesse à un de SCS rois, « qu'avec elle il n'y avait point de revers possible ; que, si le ciel venait à choir, les hussards le soutiendraient sur la pointe de leurs lances! »
« Le choc fut rude et sanglant. Le pacba d'Ab'p, celui de Silistrie, périrent dans la mêlée. A l'extrême droite, quatre autres pachas périrent sous les coups dl.iblonovski. Le grand interprète, Maun--Gordato, prit la fuite dans la tente même de Kara-Mustapha. Abattu, consterné de tant d'échecs, le grand-visir ne put retenir ses lai'mes. « Peux tu, dit-il ;iu khan de ('.[imt'e, qui ar-
130 niSTOlllE DE LA POLOGNE.
rivait entraîné par les fuyards, peux-tu me secourir? » « — Je connais le roi de Pologne, répondit Sélim-Giéray, je vous le disais, il n'y a rien à faire avec lui; il ne nous reste qu'à nous en aller. Regardez le firmament, ajouta-t-il, voyez si Dieu n'est pas contre nous?» Kara- Mustapha, cependant, essaya de ranimer, de rallier ses troupes dans le camp. Mais tout fuyait, tout était en proie à une terreur profonde. Il fut obligé de s'éloigner, de fuir lui-même.
« A six heures du soir, Jean Sobieski franchit le ravin sous le feu de quelques janissaires qui combattaient encore, et prit possession du camp turc. 11 arriva le premier au camp du visir. A l'entrée de cette vaste enjointe, un esclave accourut, lui présentant le cheval et i'étrier dor de Kara-Mustapha. Il prit l'étrier et donna à un des siens l'ordre de partir sur-le-champ , d'aller vers la reine, de lui dire que celui auquel appartenait cet étrier était vaincu; puis, plantant ses enseignes dans ce caravansérail armé de toutes les nations de l'Orient, il défendit, sous peine de mort, le désordre et le pillage, de peur de quelque surprise, et, pour ainsi dire, d'un remords des Turcs, qui auraient pu revenir à la charge durant une nuit orageuse et sombre. Le roi, après être demeuré quatorze heures à cheval, s'endormit au pied d'un arbre » (1).
Dans cette bataille si mémorable, les troupes alliées n'eurent que 4,000 morts, dont 1,500 Polonais, parmi
(1) De Salvandy Histoire de Sobiesîd.
LA POLOGNE EN DÉCADENCE. 13f
lesquels se trouvaient l-2~2 ofïîciers. LesiMusulmans perdirent 20,000 hommes et laissèrent au pouvoir des vainqueurs une foule de prisonniers, un butin immense, une multitude d'étendards, parmi lesquels en était un que l'on prit pour le grand étendard de Mahomet, et que Sobieski envoya au pape avec ces mois : Veni, vidi, vici.
L'empire, FEurope, la chrétienté tout entière, étaient sauvés par la Pologne, la Croix triomphante et l'itlamisme pour jamais vaincu.
Le lendemain, le roi de Pologne entra dans Vienne, où il fut reçu comme un dieu libérateur par cette population qui, deux jours auparavant, n'avait en perspective que la mort ou l'esclavage. Chacun voulait voir et loucher le héros auquel il était redevable de la vie et de la liberté. Arrivé à la cathédrale, Sobieski entonna luimême le Te Deam et remercia Dieu du succès qu'il venait d'obtenir. Léopold, pour n'être point tém.oin d'un triomphe qui blessait son orgueil, ne voulut rentreidans Vienne qu'après que Sobieski en fut sorti. Il délibéra longtemps avant de savoir comment il saluerait Uhéros qui venait de sauver son empire. Il ne voulait point céder le pas au roi de Pologne, et l'on discutait toujours s'il tiendrait la droite ou la gauche. Sobieski, fatigué de ces misérables discussions d'étiquette, voulait repartir sans avoir vu l'empereur; enlin, sur sa proposition, il fut décidé que les deux monarques se verraionl en plein champ et (ju'ils se tiendraient vis-à-vis l'un de l'autre. Le 15 septembre eut lieu cette entrevue, qui dura moins de dix minutes, et l'empereur Léopold, apr«^s
les salutations, balbutia quelques mots de remercîments auxquels il ne mêla pas même celui de reconnaissance. (f Mon frère, répondit Sobieski, je suis bien aise de vous avoir rendu ce petit service. » Puis, lui présentant le prince royal Jacques, il ajouta : « Voilà mon fils, je l'é- !ève pour le service de la chrétienté. » Léopold, gardant toujours une mordue incroyable, le roi de Pologne, indigné, tourna bride en s'écriant : « Je pars pour l'armée ; mes généraux ont ordre de vous montrer mes régiments, si cela vous plaît. »
Mais laissons-le parler lui même de sa victoire et de l'ingratitude de l'Autriche, dans ses lettres à Marie-Kazimire, sa femme, dont voici quelques fragments :
« Dieu soit béni à jamais! il a donné la victoire à notre nation ; il lui a donné un triomphe tel, que les siècles passés n'en virent jamais de semblable. Toute l'artillerie, tout le camp des musulmans, des richesses infinies nous sont tombés entre les mains Ils ont laissé en poudre et munitions pour la valeurd'un million de florins. Les approches de la ville, les champs qui l'entourent sont couverts de morts de l'armée infidèle, et le reste fuit dans la consternation. . . Le palatin de Russie Rouge a fait voir notre armée à l'empereur; mais nos gens ont été très-piqués et se plaignaient hautement de ce que l'empereur n'ait pas daigné les remercier, ne serait-ce que du chnpeau, de tant de peines et de privations... On ne nous donne ni fourrages ni vivres-, nos malades sont couchés sur du fumier, et nos blessés, fort nombreux, ne peuvent pas obtenir de bateaux pour descendre la rivière jusqu'à Presbourg, où je serais plus à même de les entretenir à mes frais. On refuse d'enterrer nos morts dans les cimetières, même ceux de grades supérieurs, et l'on nous indique pour cela des champs pleins de cadavres païens. On pille nos bagages : on nous enlève de force nos chevaux qui sont restés en arrière pour cause de fatigue. Si ce n'était l'avoine
que nous avons trouvée dans le camp turc, tous nos chevaux auraient péri. La misère est affreuse, tous les champs sont dévastés ; il ne reste rien après le passage de ces nuées de païens. Nous serions moins malheureux si l'on avait la charité de nous construire un pont sur le Danube et que nous puissions passer on pays ennemi. Là nous trouverions des vivres. Mais ces messieurs de Vienne remettent tout d'un jour à l'autre, et maintenant qu'ils sont sauvés, s'adonnent à toutes ces débauches pour lesquelles Dieu les a si justement punis. . . Comme beaucoup des nôtres se pressent vers la ville pour y trouver de la nourriture, parce que l'on meurt de faim dans la campagne, le commandant de Vienne a donné l'ordre de ne les pas laisser entrer et de faire feu sur eux. . . Après une si grande bataille, où nous avons perdu tant de 'monde des familles les plus illustres, nous sommes comme des pestiférés que tout le monde évite. Maintenant il ne nous reste plus qu'à gémir en voyant périr notre armée, non pas sous les coups de l'ennemi, mais par la faute de ceux qui nous doivent tout. Aussi je me mets en marche aujourd'hui, peut-être pour aller au-devant d'une famine plus grande ; mais je veux m'éloigner de cette ville de Vienne où l'on fait feu sur les nôtres. Nous sommes ici sur les bords du Danube, comme autrefois les Israélites sur les bords de l'Euphrate. Nous pleurons la perle de nos chevaux, l'ingratitude de ceux que nous avons sauvés et tant d'occasions de succès échappées. Enfin tout le monde est découragé, et l'on va jusqu'à regretter que nous ayons secouru l'empereur. Les subalternes surtout auraient voulu que cette orgueilleuse race ait péri )>our ne plus se relever. »
Voilà quelle était la reconnaissance de TAulriche pour celle victoire qui l'avait sauvée et qui, dans tous les pays du monde, excita un si grand enthousiasme. En effet, jamais les Ottomans n'avaient tant menacé TEurape au cœur. Sans la Pologne, Vienne tombait devant eux; l'Allemagne fléchissait sous leur joug; le torrent pouvait arriver par le Milanais jusqu'au Vatican. C'est là
qu'un visir ambitieux prétendait le porter. Avec l'horreur qu'inspiraient les barbares , on conçoit Féclat immense qu'eut en Occident cette apparition victorieuse de Sobieski, sorte de résurrection magique des croisades.
§ lY. — Présents du pape, dissensions intestines. Expéditions contre les Turcs. Mort de Sobieski.
Le libérateur de Vienne poursuivit les Turcs en Hongrie , fut défait près de Parkany, mais répara cet échec partiel par la brillante victoire de Gran, et revint à Krakovie en décembre 1683.
Le pape Innocent XI, en mémoire de la délivrance de Vienne et de la chrétienté, lui envoya pour présents un riche casque, un glaive et une rose d'or. Le 20 juillet 1684;, Sobieski arriva avec sa femme et son fils à Varsovie, où se trouvaient le nonce du Saint-Siège et l'ambassadeur de Venise. Le cortège se mit bientôt en marche pour l'éghse : il se composait du nonce entouré d'une nombreuse cavalcade, et devant lequel on portait les dons du Saint- Père; du roi, de la reine et de toute la cour. Après la messe, le nonce, assisté de quatre évoques, fit dans un discours l'éloge de Sobieski, auquel il donna ensuite la bénédiction. Alors le roi de Pologne s'étant avancé vers l'autel, il lui mit sur la tête le casque d'or incrusté de riches pierreries, lui ceignit le glaive à fourreau d'or et dont la garde était ornée de diamants, puis remit à la reine la rose d'or, garnie de ^pierres précieuses et estimée 1,500 ducats. Le roi, étant remonlé
sur son trône , donna l'accolade avec le glaive à l'ambassadeur de Venise à genoux devant lui , et le nomma chevalier. On fut ensuite visiter les tentes prises au f^rand visir devant Vienne, et qui avaient l'étendue d'une ville entière; la journée se termina par un splendide banquet.
Les papes avaient coutume d'envoyer ainsi, aux rois qui s'étaient distingués par leur piété ou leurs victoires contre les hérétiques et les infidèles, des présents qu'ils bénissaient aux grandes fêtes et principalement à Noël. Le premier exemple en remonte à l'an 1385. Kazimir IV, en 1 U8, et plus tard Henri de Valois reçurent une rose; Sigismond-Auguste, en 1580, et après lui Etienne Batori, obtinrent un glaive et un bonnet bénits.
Cependant, au miUeu de ses triomphes, Sobieski éprouva de profonds chagrins par les intrigues de sa femme, les discordes des seigneurs, qui ne lui laissaient pas un instant de repos, et l'opposition des grandes famÛles de Lithuanie. Là dominaient les Pac, dont l'un, Christophe, grand chancelier, avait dépensé deux millions pour bâtir près de Vilnaun monastère de religieux camaldules, sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine de Pazzi, sa parente. Il leur opposa les Sapiéha, qu'il revêtit de toutes les dignités, et qui devinrent à leur tour ses adversaires et aspirèrent à la couronne, ou du moins àTindépendance; puis éleva les Ogiuski et dnutrcs qui ne répondirent guère mieux à ses espérances. 11 s'était formé une cabale autrichienne, à la tète de laquelleétaieiit lespremiers sénateurs et les pluspuissantes
maisons , et qui voulait dépouiller Sobieski de la couronne.
Au milieu de toutes ces difficultés intérieures, le roi de Pologne signa, malgré sa répugnance, la convention conclue à Moskou le 6 mai 1686, et par laquelle, transformant la trêve d'Andruszov en traité définitif, il cédait à perpétuité à la Moskovie Smolensk , Czerniéchov, Siévierz, Kiiov, faisait ainsi passer sous la domination des tzars les kosaks zaporogues de la rive gauche du Dnieper, et n'obtenait en échange qu'un tribut de 200,000 roubles qui ne fut jamais acquitté. Les États refusèrent de sanctionner ce traité dont le négociateur,
j Grzimultovski, faillit même être massacré par les Po-
vlpnais exaspérés.
/ Assuré de la paix de ce côté , Sobieski renouvela ses
/ expéditions contre les Turcs, espérant gagner quelque principauté, au moins celle de la Moldavie pour son fils. Mais, parvenu au cœur de la Bukovine, et cerné de tous côtés par d'innombrables ennemis, il opéra non sans peine une retraite mémorable, comparée à celle des Dix mille, et célébrée par les chants nationaux. Plus mal-
/ heureux encore dans la campagne suivante, il ne ramena en Pologne qu'une armée affaiblie et découragée.
Il était constamment la dupe de l'Autriche qui le poussait contre la Turquie, lui promettant des subsides et des renforts qu'elle ne lui envoyait jamais, et qui lit manquer de.ux mariages à son fils aîné, Jacques ; le second avec une archiduchesse, le premier avec la veuve du margrave de Brandebourg, Louise-Charlolte Radzi-
LA POLOGNE EN DÉCADENCE. j 37
vill, qui possédait des places fortes, des châteaux , des villes considérables, outre 800,000 livres de rentes. Il était abreuvé d'amertume par sa femme ^ mère dénaturée, qui avait voué à ce fils une haine profonde. Outragé par ceux même qui vivaient de ses bienfaits, comme le palatin de Siradie^ Pienionzek, qui le traitait en face de tyran , d'oppresseur da peuple, de violateur des lois et des conslilutions, d'ennemi de la patrie et de destructeur de la liberté, insulté par de misérables satires, il se vit accusé de vouloir assurer le trône à son fils, de vendre les charges de l'État et de sacrifier le pays à une aveugle complaisance pour sa femme, dont on le disait l'esclave. A la diète de 1689, Kazimir Opalinski, évèque de Calm, s'emporta jus ;u';i lui dire : « Sire ! ou régnez justement ou cessez de régner. » Il voulut alors abdiquer; mais le sénat le détourna de cette résolution. En 1691, il recommença une troisième expédition en Moldavie, où l'Autriche, comme toujours, ne lui envoya pas les secours convenus, et où son armée périt presque sans combattre. Les Talars profitèrent de ces circonstances pour s'avancer, à trois reprises, jusqu'au centre du pays dégarni de défenseurs, et le dévaster par le fer et le feu : la Pologne n'en fut délivrée qu'en 1695. Pendant ce temps, de nouvelles querelles et une guerre intestine éclataient en Litbuanic, où l'évèquc de Vilna, Constantin Brzostovski, soutenu parle roi et la noblesse, avait solennellement excommunié le grand général Kazimir Sapiéha. Les factions s'agitaient au grand jour ; les diètes étaient rompues ou s'épuisaient en débats aussi
orageux que stériles. A bout de modération, Sobieski voulut de nouveau se démettre delà couronne; mais Zaluski, évêque de Plock, parvint à le faire renoncer à ce second projet d'abdication.
Accablé de soucis, miné par une maladie dont une erreur de son médecin, le juif Jonas, précipita le dénoùment, le vainqueur de Vienne mourut à Yillanov, près de Varsovie, le jour de la Fête-Dieu, 17 juin 1696, double anniversaire de sa naissance et de son 'élection. Il était âgé de soixante-douze ans, et en avait régné vingtdeux. D'un aspect majestueux, simple dans son intérieur, intrépide dans le combat, digne dans le conseil, capable de comprendre toutes les grandes choses, il cultivait avec amour les lettres, les sciences et les arts, se révéla souvent par des traits de génie, et laissa jun nom qui, inscrit aux pages les plus éclatantes des fastes de l'histoire, rappelle à jamais Théroïsme de la Pologne et l'ingratitude de TAutriche. En apprenant sa mort, Charles XII s'écria : a Un si grand roi ne devrait jamais mourir. »
Auguste II (1697-1733).
§ I. — Deux rois proclamés. Frédéric-Auguste seul.
La division profonde introduite en Pologne par le schisme et Thérésie, et la scission radicale entre la no-
LA POLOGNE EX DÉCADENCE. d 39
blesse et les paysans, suite de l'asservissement de ces derniers, n'étaient pas les seuls fléaux qui préparassent la ruine de la patrie. La jalouse rivalité des nobles les portait souvent à choisir leurs rois à l'étranger. De là, à chaque élection , l'immixtion des puissances voisines qui commença à exercer une influence de plus en plus désastreuse. Du reste, malgré les merveilleuses victoires de Sobieski, la Pologne s'était déjà considérablement affaiblie. Par le traité de 1619, elle avait perdu la Moldavie et la Valachie ; par celui de Velav en 1657, elle avait Beconnu la souveraineté de l'Électeur de Brandebourg, jusqu'alors son vassal; par celui d'Oliva, en 1660, elle avait renoncé à ses droits sur la Suède ; par ceux d'Andruszov et de Moskou, en 1667 et 1686, elle avait cédé Smolensk, l'Ukraine occidentale, Czerniéchov et Kiiov. C'était « la Pologne décroissante» dont nous allons suivre, maintenant surtout, le déclin précipité.
Tandisque la famille royale se transportait à Zolikiev pour s'emparer des trésors de Sobieski, que la renommée a triplés, que les diétines' s'ouvraient au milieu des orages, et que la parole était souvent suivie de coups de sabre dans ces assemblées tumultueuses, les Tartares et les Turcs envahissaient les provinces méridionales de la Pologne et y faisaient d'affreux ravages. Dès la mort de Sobieski, la Russie et la Prusse commencèrent leurs longues et ténébreuses intrigues. Le Jl septembre, la séance de la diète fut troublée par un envoyé du tzar venant réclamerde la diète la ratification du traité de 1686, qui avait machiavéli(iuement arraché à la république
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tous les pays iransborysthènes. Le roi de Pologne ayant conservé le titre des ducs de Smolensk, deCzerniéchov et de Kiiov, en perdant ces possessions, le tzar demandait en outre que le futur monarque ne pût prendre cette qualification. Il la garda cependant, et le dernier roi de Pologne, Poniatovski, porta encore ce titre. La diète s'agitait toujours sans rien conclure, lorsque Horodynski, un des nonces, corrompu par la reine, arrêta toutes ses résolutions, en la frappant de son veto. Alors ne pouvant plus agir, elle fit un manifeste par lequel tout Polonais fut exclu du trône.
La diète d'élection s'ouvrit enfin le J5 mai J697, au milieu des luttes acharnées d'une foule incroyable de prétendants. La plupart avaient été éliminés, et^l'attention ne se portait plus que sur Jacques Sobieski et le prince de Conli, lorsqu'une troisième candidature, celle deFrédéric-AugusIe, Électeur de Saxe, se produisit sans que personne s'en doutât. Elle avait été élaborée dans le plus grand mystère et avec les moyens les plus odieux. Mais ce qui paraîtra inconcevable, dans un pays éminemment catholique, c'est que le nouveau candidat et ses agents étaient luthériens, et la Pologne ne pouvait élire qu'un roi catholique. C^était là pour Auguste un grand embarras. Przebendovski, son agent en Pologne, le tira de là. «Il n'y a de mauvais moyens, lui dit-il! que ceux qui ne réussissent pas. Je prêche par l'exemple : pour entrer dans le sénat, je me suis fait catholique. Votre Altesse peut bien en faire autant pour une couronne. D'ailleurs, la famille de Son Altesse lui a
donné l'exemple de ces petits efforts de conscience. » L'Électeur envoya donc à Rome le baron de Rose pour annoncer au pape sa conversion au catholicisme, sa soumission complète au Saint-Siège et sa candidature au trône de Pologne ; et le pape confiant, donna à son légat à Varsovie l'ordre de l'appuyer de toute son influence. En même temps, Auguste s'avança sur Torgau à la tète de son armée.
Nous n'entrerons pas dans le détail des intrigues et des scènes curieuses qui suivirent, et dont Louis Miéroslavski a retracé le tableau dramatique (1). La majorité de la diète avait élu le prince deConti, la minorité achetée l'Électeur de Saxe, et, au milieu de celte assemblée solennelle, des coups de feu furent tirés de part et d'autre. Enfin, après des débats prolongés, le 27 juin 1697, le prince de Conti fut acclamé roi de Pologne par quatrevingt mille gentilshommes, et l'on chanta le Te Deum dans la cathédrale de Varsovie. Le même jour, la faction contraire proclamait aussi roi Frédéric-Auguste, et dans la même cathédrale on dit également un Te Deum, pendant que la ville illuminée retentissait des cris de Vive le prince de Conti!
Ainsi, la Pologne avait deux rois, deux gouvernements, et des milliers d'intrigants étrangers la tiraillaient de toutes parts. L'Électeur de Saxe fit son abjuration en forme et partit pour Krakovie avec huit mille hommes à!escorte. Le gouverneur du château de cette
(1) Pologne piHoresqiie.
ville, qu'il avait acheté, |lui en ouvrit les portes. Auguste, qui avait réalisé des sommes considérables, les prodiguait à tout le monde et grossissait son parti, tandis que le prince de Conti, qui n'arrivait pas, perdait chaque jour. Le 24 août, une réunion de sénateurs décida que la république se confédérerait contre le Saxon envahisseur et qu'on lui déclarerait la guerre. Le premier soin de l'Électeur fut de s'emparer par force du trésor. On protesta. Enfin, l'évêque de Kuïavie, outrepassant tous ses pouvoirs spirituels et temporels, quoiqu'il ne fût pas archevêque de Gnèzne et que la loi polonaise fût précise à ce sujet, osa couronner Auguste. Pendant ce temps, le prince de Conti arrivait à Dantzik sur un vaisseau commandé par Jean Bart. Aussitôt que les Polonais apprirent son arrivée, ils se réunirent et décidèrent de nouveau qu'ils s'opposeraient à Frédéric-Auguste qui courut au-devant du prince de Conti avec trois mille cavaliers et de l'artillerie et le défit complètement, celui-ci étant venu presque sans troupes. Le prince de Conti revint en France, l'Électeur à Varsovie, où il provoqua plusieurs diètes de pacification qui n'eurent aucun résultat, les confédérés tenant d'autres diètes opposées (1). Frédéric-Auguste, voyant qu'il ne pouvait subjuguer la Pologne par ses propres forces, appela à son secours la Prusse et la Russie. Frédéric III, Électeur de Brandebourg, duc de Prusse, qui méditait la création de la royauté prussienne aux dépens de la Pologne, trouva ainsi un
(l) Chodzlw.
complice, et le tzar Pierre P"" comprit également le parti qu'il pourrait en tirer pour ses projets d'envahissement. Pendant ce temps, les troubles de Lithuanie prenaient le caractère de guerre civile ; les nobles y avaient conçu un tel ressentiment contre les Sapiéha, qu'ils massacrèrent et taillèrent en pièces, près de Leipuny, Michel, grand écuyer, et formèrent en 1700 la confédération d'Olkiénicki.
Deux faits heureux cependant signalèrent les débuts du règne d'Auguste. Par ses relations avec l'Autriche, il réussit à recouvrer les salines de Vieliczka qui avaient été engagées. Il fit une expédition contre la Turquie qui, par le traité de Karlovitz, conclu le 2G janvier 1699^ entre elle d'une part et l'Autriche, Venise, la Russie et la Pologne, de l'autre, restitua à cette dernière Kamiéniec, toutes conquêtes qu'elle avait précédemment faites en Podolie et en Ukraine, renonça à toute domination sur les kosaks, au tribut que lui payaient les Polonais, et s'engagea à mettre un terme aux invasions tatares.
Cette paix avantageuse, et qui terminait une lutte de 260 ans contre les musulmans, fut comme l'œuvre posthume de Sobieski, qui en avait laissé les clauses écrites de la pointe de son épée sur les champs de victoire. Elle eût donné à la Pologne un repos dont elle avait grand besoin; mais, dupe du tzar, Frédéric-Auguste conclut avec la Russie et le Danemarck, sans le consentement de la république, une alliance offensive contre Charles XII, roi de Suède. Son but était de faire entrer des troupes saxonnes en Pologne pour s'emparer
du pouvoir absolu et rendre le trône héréditaire. Cette alliance livra la république à toutes les horreurs d'une guerre de vingt ans. D'abord attaqué et battu, le roi de Suède gagne la bataille de Narva contre les Moskovites, passe la Dzvina, envahit la Kourlande, la Livonie, marche sur la Lithuanie divisée, s'empare de Varsovie, défait, pour la seconde fois, à Kliszov, à la tête de 12,000 hommes, Frédéric- Auguste qui en commandait 24,000, entre à Krakovie, met en déroute à Pultusk un corps saxon, prend Thorn et rançonne Danlzik.
Personne, en Pologne, ne songeait à faire la guerre à Charles XII, avec qui, au contraire, s'étaient ligués les Sapiéha en Lithuanie et pour qui s'organisa en 1704, dans la grande Pologne, une confédération dirigée par le primat, Radzieiovski. Auguste II avait seul entrepris cette lutte avec ses Saxons, sans le consentement de la noblesse ; et, bien que des confédérations se fussent formées en sa faveur à Sandomir, les Polonais ne voyaient en lui qu'un usurpateur dont venait les délivrer le roi de Suède. Voilà pourquoi ils n'opposèrent à ce dernier presque aucune résistance, et, le primat en tète, déclarèrent l'interrègne le 2 mai 1705.
§ II. — Stanisîav Leszczinski. Auguste II. Mort de ce dernier.
Le trône étant déclaré vacant, une diète élut roi Stanisîav Leszczinski, palatin de Posnanie, déjà célèbre, et qui fut reconnu par toutes les cours de l'Europe, excepté celle de Saint-Pétersbourg. Mais Charles Xll ayant re-
pris sa course vers la Galicie, Auguste reparut avec 20,000 hommes, et força Stanislav à chercher un refuge auprès du roi de Suède qui revint, défit les Saxons une première fois près de Posen, une seconde à Vschova et pénétra jusqu'au cœur de la Saxe. Auguste vaincu, fut forcé de conclure la paix d'Alt-Ranstadt, de renoncer à la couronne de Pologne, de remettre le diplôme de son élection, de rompre son alliance aveclaMoskovie, de reconnaître Stanislav Leszczinski, de lui écrire une lettre de félicitations officielles et délivrer Pakul, noble livonien qui, précédemment condamné à mort, fut écartelé vif à Kazimierz.
Mais après la désastreuse défaite de Pultava, le 8 juillet 1709, où Charles XII, défait par les Russes, ne dut la vie qu'au dévouement et k l'intrépidité de Poniatovski, colonel de la garde de Stanislav Leszczinski, Auguste rétracta son abdication, ressaisit le sceptre et contracta avec le tzar une coalition dirigée non moins contre la Pologne que contre la Suède. Leszczinski descendit du trône avec cette modération qui honora toute sa vie, se retira en Poméranie, puis rejoignit Charles XII captif en Turquie.
L*armée polonaise forma une confédération àTarnogrod pour mettre fin aux ravages des troupes russes -et saxonnes, auxquelles Frédéric-Auguste livrait le pays. Le sang coula sans résultat pendant deux ans, et les généraux polonais, réunis aux sénateurs, s'efforcèrent en vain, dans un conseil tenu à Uava, de mettre un terme aux malheurs publics. Le tzar Pierre, surnommé sans doute ironiquement le Grand, convoijua à Varsovie un
d46 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
semblant de diète qui ne dura que sept heures, et qui fut appelée diète muette, parce que les troupes moskoviteslui interdirent par la violence toute discussion. L'armée polonaise, forte de90,000 soldats, fut licenciée, eton décréta qu'elle ne dépasserait jamais 2i,000 hommes; l'armée saxonne évacua la Pologne; et Pierre P'^ s'empara de Riga et de toute la Livonie. Peu auparavant, en 1704, il avait solennellement déclaré qu'il combattait Charles XII uniquement pour faire rendre par la Suède à la république cette même province dont il se faisait maintenant l'effronté spoliateur.
Il parcourut tout le royaume, fomentant Tanarchie et corrompant la noblesse. Auguste II, continuant son système de duplicité, se liait de plus en plus avec le tzar et le roi de Prusse, et l'ambassadeur moskovite commandait en Pologne. La fierté nationale se révolta. Les seigneurs se réunirent en quatre grandes confédérations, et demandèrent le renvoi des troupes moskovites qui chaque jour empiétaient sur le territoire de la république. Mais, divisés et séduits par de perfides promesses, ils virent leurs efforts infructueux.
La Prusse et la Piussie trouvèrent un nouveau prétexte pour s'ingérer dans les affaires intérieures de la Pologne et y fomenter des troubles incessants. La république polonaise avait, la première en Europe, proclamé et maintenu la liberté religieuse. Mais un élève des jésuites ayant souffleté plusieurs individus qui ne s'étaient pas mis à genoux, lors d'une procession à Thorn, les dissidents suscitèrent de graves désordres, forcèrent
LA POLOGNE EN DÉCADENCE. iAl
le collège^ pillèrent Téglise et traînèrent d ms les ruisseanx une image de la Sainte Vierge. Les révoltés furent jugés par la haute cour de la diète et sévèrement punis; le bourgmestre périt sur l'échafaud. Les cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg exploitèrent cette affaire au profit de leurs intérêts. On avait confisqué quelques biens aux protestants : dans une lettre du 5 janvier 17:25, le roi de Prusse exigea d'Auguste le rapport de la sentence et la restitution des biens, car, sans cela, disait-il, «les puissances protestantes seraient obligées d"en poursuivre elles-mêmes la restitution par tous les moyens en leur pouvoir. » Le tzar Pierre , en répondant au roi de Prusse, dit : « Je suis prêt à concourir avec les puissances protestantes, non-seulement par mes conseils, mais par mes armes, à maintenir la liberté des évangéliques, et je n'épargnerai rien pour faire réussir un si juste dessein. » Depuis cette époque, les cours ennemies de la Pologne s'attribuèrent la prétendue protection des dissidents, qui leur a si puissamment servi pour consommer les trois partages.
Frédéric-Auguste II avait été reconnu en 1720 par Ulrique Éléonore, sœur de Charles XII ; et ce traité, converli par la suite (173-2) en paix générale, mit fin aux discussions avec la Suède. Peu après, le l^*" février 1733, au moment où il se rendait à la diète de Varsovie, Auguste mourut des excès d'ivrognerie et de débauche qui avaient rempli toute sa vie scandaleuse. Ce règne fatal montre en œuvre les infâmes machinations qui devaient amener la chute complète de la Pologne. Sous mille pré-
textes^, l'étranger s'insinue peu à peu dans son sein. La Russie^ suivie bientôt de la Prusse et de l'Autriche, se présente en amie, en médiatrice désintéressée au milieu des luttes sanglantes entre les troupes polonaises et les troupes saxonnes, entre les dissidents et les catholiques, entre les nobles, qui, n'ayant jamais songé à l'agrandissement par la conquête, se croyaient eux-mêmes à Fabri de ce danger. On use de tous les moyens pour corrompre les mœurs de la nation, tromper et séduire les individus et fomenter les dissensions intestines. La Pologne, trahie par son roi étranger, abusée par son excès de confiance, divisée par ses nobles, al)andonnée par son peuple asservi, livrée par ses traîtres, épuisée par tant de guerres, d'invasions, de désastres, proteste encore, mais n'a plus d'élan assez universel, assez énergique pour recouvrer toute sa puissance et sa liberté d'action.
Leszczinski (1733),
Depuis longtemps, dit Lelevel, « les plus actifs parmi les agitateurs et meneurs des partis ennemis sont les dissidents hérétiques ou schismatiques , Firlei, Zborovski, Gorka, Jean Radzivill, Ostorog, et beaucoup d'autres. Réellement, tous les non -catholiques sympathisent et fraternisent avec les envahisseurs de la répubhque. » Aussi^ la diète de convocation de 1733 déclare
les dissidents inhabiles à posséder une charge ou dignité pohtique quelconque, ce qui existait déjà depuis longtemps de fait, mais fut alors sanctionné par la loi.
La diète d'élection, convoquée le 26 août 1733, rapporta le décret qui excluait les indigènes de la candidature au trône , et convint de n'élire qu'an Polonais n'ayant ni Étal, ni province, ni armée à lui à l'étranger. Le principal auteur de cette motion patriotique fut Lubomirski. Eh bien! à peine un Polonais fut-il élu que ce même homme se jeta-dans les partis moskovite et saxon, et fit nommer illégalement un roi dans la personne de l'Électeur de Saxe ! Les prétendants étaient nombreux, et plusieurs entretenaient de coupables relations avec les cours ennemies. Déjà, peu do temps avant la mort d'Auguste, le bruit s'étant répandu que le roi voulait conférer les charges, contrairement aux lois de la république, le primat et d'autres seigneurs écrivirent à l'empereur d'Allemagne et à la tzarine de Moskovie pour les prier de soutenir la liberté polonaise. Ces lettres, qui constituaient une véritable trahison, devinrent pour les gouvernements voisins un prétexte d'intervenir pendant l'interrègne, et, par suite de traités conclus avec l'empereur et la Saxe, les troupes russes, autrichiennes et saxonnes ne tardèrent pas à envahir la Pologne. Le général Lasci publia un manifeste, en déclarant que son entrée sur le territoire polonais n'avait d'autre but que de maintenir la liberté nationale !!! Peu axtini l'élection, le primat, alors interrex ou chef suprême de l'État, reçut une lettre de la tzarine, qui l'avertit de l'intention où elle
ai ses alliés étaient de ne jamais consentir à rélcction de Stanislav Lesczinski, parce que l'élévation au trône d'une personne dont la fille était reine de France, ne conviendrait pas aux trois puissances voisines.
Malgré ces déclarations, Stanislav Lesczynski, parvenu à Varsovie sous un déguisement, protégé par Louis XIV, et dont la fille , Marie , était femme de Louis XV, fut acclamé roi à l'unanimité, le 12 septembre 1773. Abandonné de tous, dépouillé de ses terres héréditaires, il vivait peu de temps auparavant à Strasbourg dans le plus complet dénùment. Seuls, l'évêque de Krakovie et le palatin de Sandomir protestèrent et se retirèrent en Hongrie pour attendre les troupes russes. A la nouvelle de l'élection de Stanislav, toute la France signala par des transports do joie raffection qu'elle portait à un prince regardé comme français. Séduits par l'or des étrangers, quelques seigneurs polonais se rangèrent du coté des rebelles. Lubomirski, que nous avons vu si patriote à la première diète, était à leur tête. L'armée russe, forte de 60,000 hommes, arriva à Praga le 29 septembre ; 8,000 Polonais lui interdirent longtemps le passage de la Vistule, mais finirent par céder au nombre.
Alors le chancelier Visnioviecki, avec la noblesse de deux palatinats, l'évêque de Posnanie, Hosius, et d'autres seigneurs, se rendirent à Prague, où, sous la protection des soldats russes, ils firent un simulacre d'élection, et proclamèrent roi de Pologne Auguste III, Électeur de Saxe^ fils d'Auguste II; puis, pour le soutenir, ils
formèrent une confédération contre celle de Dzikov, qui s'était constituée sous les auspices de Tarlo^ en faveur de Stanislav. Ainsi quelques traîtres et des étrangers l'emportèrent sur tout le reste de la nation. Auguste III arriva en Pologne se faire couronner, et l'armée russe, commandée par le général Lasci, augmentée par les troupes du feld-maréchal Munich, vint assiéger Dantzik, où Stanislav était renfermé avec les principaux gentilshommes polonais. La France, au lieu d'un secours considérable, n'enyoya, après cinq mois d'attente, que 2,400 hommes, sous le commandement de Lamothe- Pérouse et du comte de Plélo. Cette petite armée fit à la vérité des prodiges ; mais elle fut écrasée par le nombre. Les troupes saxonnes vinrent grossir le chiffre des ennemis; une flotte de 21 vaisseaux russes pressa le siège, et Dantzik fut obligée de capituler. Stanislav, s'étant sauvé de la ville sous un déguisement, se réfugia d'abord à Berlin. Le comte de Monti, ambassadeur de France, sans égard à son caractère, fut emmené prisonnier à Thorn, ainsi que le primat, le maréchal de la diète et le reste des partisans de Stanislav. Nous regrettons de ne pouvoir rapporter la conduite admirable du comte de Plélo au siège de Dantzik, où il perdit glorieusement la vie. Pendant ce temps, Auguste III déclarait à toutes les puissances de l'Europe qu'il régnait par le choix libre et national.
La France prit les armes. Louis XV, après avoir négocié un traité -de neutralité avec l'Angleterre et la Hollande, s'unit à TEspagnc et à la Sardaigne pour venger
le droit si indignement violé par Télection d'Auguste III. L'Électeur de Saxe et la tzarine de Moskovie étaient les ennemis les plus apparents de la Pologne ; mais l'Autriche s'était aussi déclarée contre Stanislav; et^ comme elle était la plus voisine^, c'est elle que la France attaqua^ et la guerre lui fut déclarée en décembre d733. De son côté, la Turquie annonça hautement qu'elle ne reconnaîtrait d'autre roi que Stanislav. L'empereur d'Autriche^ après avoir perdu plusieurs batailles, dépouillé d'une grande partie de ses États et à la veille de nouvelles pertes, demanda la paix, qui fat signée le 31 octobre 1735. Malheureusement la France n'exigea point ce qui faisait précisément le but de la guerre. On convint que tous les Polonais, partisans de Stanislav, rentreraient en possession de leurs biens et que ce dernier garderait le titre de roi de Pologne; mais on ne fit pas annuler l'élection d'Auguste III. Les Polonais, frappés de stupeur à la nouvelle de cette paix, continuèrent à soutenir énergiquement Stanislav Leszczinski. Mais celui-ci, pour rendre la tranquiUité à sa patrie, signa'un acte d'abdication remarquable, où il fait ressortir les intrigues et la violence des cours étrangères et tous les secours que la France, dans cette circonstance, donna à la Pologne, afin de soutenir la volonté et la liberté nationales. Il reçut la possession viagère des duchés de Lorraine et de Bar, où il régna en paix de 1737 à 1766, année de sa mort, et où il laissa les plus doux souvenirs de ses vertus et de sa bienfaisance.
Condition des paysans. Revendications en leur FAVEUR. Soulèvements.
Les maux de la république ne venaient pas tous des intrigues de l'étranger; la source première en élait dans son sein. C'était surtout l'oppression du peuple, outre le schisme et l'hérésie. Déjà le schisme avait livré l'Ukraine et les ko'saks au tzar. La liberté religieuse la plus complète n'avait pu rattacher les hérétiques à la patrie; et, en les voyant sans cesse appeler l'invasion de l'ennemi, on avait été obligé d'expulser du territoire les sociniens, les anabaptistes- et quelques autres sectaires, et d'interdire aux autres .les hautes charges politiques. Mais la condition des paysans, loin de s'améliorer, s'empirait encore : on aggravait la corvée et les charges domaniales qui pesaient sur eux; on multipliait les vexations et les traitements barbares dont ils étaient victimes. Ils n'étaient plus seulement le rebut de la nature, chlop, mais la race maudite de Cham, comme on les appelait; il n'y avait plus pour eux ni patrie, ni loi, ni justice.
«Des hommes si nécessaires, dit le roi Leszczinski, devraient être considérés, sans doute; mais à peine les distinguons-nous des bêtes qu'ils entretiennent pour la culture de nos terres. Souvent nous ménageons moins leurs forces que celles des animaux ; cl très-souvent, par un trafic scandaleux, nous les vendons à des maîtres
loi HISTOIRE DE LA POLOGNE.
aussi cruels, et qui bientôt, par un excès de travail, les forcent à payer le prix de leur servitude. Je ne puis, sans horreur, rappeler ici cette loi qui n'impose qu'une amende de quinze francs pour tout noble qui aura tué un paysan. Nous regardons ces hommes comme des créatures d'une autre espèce, et nous leur refusons presque le même air qu'ils respirent avec nous... Est-il aucune loi qui puisse autoriser le joug terrible que nous leur avons imposé? »
En vain, du haut des chaires catholiques, les prédicateurs, comme Bonaventure Gelarovski, Jean Zrzelski et une foule d'autres, fulminaient contre lesoppresseuis et revendiquaient les droits de ce peuple asservi. En vain Kurzenieckij dans ses Entretiens (Tun chapelain avec son seigneur, élevait sa voix pour eux. Christophe Opalinski, dans ses Satires, et André Rudomina,. dans son mémoire intitulé : Fortune de VÉtat, voyant l'embrasemeot effroyable de la république et le sol'inondé du sang de ses enfants, répétaient que Dieu la punissait de l'oppression et dé la tyrannie exercées sur le peuple, unique raison des révoltes de paysans et des calami'és générales. Le grave Rudavski, secrétaire de Jean Kazimir, retraçant, dans son Histoire, les revers de sa patrie, laisse éclater son indignation contre la noblesse, dont il faisait partie, lui reproche tous ses malheurs et se réjouit de voir ces superbes dominateurs en esclavage chez les Tatars; car c'est, dit-il, [le meilleur moyen de dompter la férocité dont ils usent envers leurs sujets, et qui, sans doute, s'adoucira dans les fers de l'ennemi.
C'est un roi moine et jésuite, Jean Kazimir, qui, le premier, poussa le cri de délivrance de- ce peuple opprimé. En 1655, dans la cathédrale de Léopol, lui et tous les sénateurs qui y étaient présents, au nom de la nation confédérée pour le salut de la patrie, prononcèrent ce serment fameux, répété par chacun : « Je vois » avec douleur que Dieu, juge suprême , accable mon » pays, depuis sept ans, du poids de tous les maux, pour » venger roppression et le gémissement des plébéiens : or, » je promets, dès que la paix sera rétabhe,de prendre, » conjointement avec tous les ordres de la république, » des mesures efficaces ;?OMr ^2^e le peuple de mon pays » soit à Vabri de roppression et de la tyrannie. » Malheureusement, les désastres incessants de ce règne, qui finit par une abdication, ne permirent de rien réaliser à ce sujet.
Cinquante ans s'écoulèrent, et, lorsque de nouvelles calamités débordèrent sur la Pologne, ce fut encore un jésuite, le prédicateur Szirma, qui prit en main la cause des opprimés, et qui rappela que, comme on avait trompé le peuple par d'illusoires promesses, ainsi Dieu n'avait pas retiré le glaive de sa colère, et les guerres, les invasions, les discordes, accablaient le pays. En 1777, c'était encore un moine, le piariste Vincent SkrzetUîki, publiciste remarquable , qui reprochait aux diètes de n'avoir rien décidé, depuis deux siècles, sous ce rapport de l'humanité, et de n'avoir jamais même pris en considération la question du peuple. Mais la noblesse, étourdie, aveuglée, décimée, corrompue, restait ^ourd(> à tous
ces appels, même en présence de dangers imminents. Cependant, le roi Leszczinski lui-même l'avertissait.
0 Comme il est naturel, dit-il, de secouer le joug rude et pesant, ne peut-il pas arriver que ce peuple fasse un effort pour s'arracher à notre tyrannie. C'est à quoi doivent le mener tôt ou tard ses plaintes et ses murmures. Jusqu'à présent, accoutumé à ses fers, il ne songe point à les rompre ; mais, qu'un seul de ces infortunés, esprit mâle et hardi, vînt à concerter, à fomenter leur révolte, quelle digue assez forte pourrait on opposer à ce torrent?» Ces prédictions menaçantes ne se réaUsèrent pas. Quelque opprimé qu'il fût, le peuple ne voulut jamais imiter les hérétiques , qui s'alliaient aux ennemis. « Cette partie de la nation, dit Rulhière, restait véritablement neutre entre ses maîtres et les oppresseurs de ses maîtres, entre les factions qui déchiraient le pays, en présence des étrangers. » En vain, en 176G, les émissaires de Stanislav- Auguste essayèrent, dans un violent manifeste, de soulever tous ces esclaves polonais, en les appelant à la Uberté et à l'égalité. Ils surent sacrifier leurs justes ressentiments au salut de la patrie; et ce terrible moyen n'eut de succès dans aucune partie de la Pologne.
Seulement, en 1702, Palei, chef des kosaks, après s'être montré très-dévoué à la république et au parti de Leszczinski, souleva l'Ukraïne, s'empara de la ville de Bialacerkiev, de la forteresse de Korsun, de quelques autres places fortes, et passa au fil de l'épée leurs faibles garnisons. Il fut rejoint par une foule immense de pay-
sans qui, incendiant leurs hameaux, prirent les armes des différents points de l'Ukraine. Palei en forma une armée de 30,000 hommes qu'il divisa en trois corps commandés par lui-même, par Siemaszko, son beau-fils, et par Abazine. Ils portèrent partout la dévastation et la mort, égorgeant ou mutilant les nobles qui tombèrent en leur pouvoir, et surprirent Stanislav Potocki, staroste de Chmielnik, auquel ils enlevèrent un butin évalué à un million de florins de Pologne. Mais l'arrivée de renforts polonais changea, les chances du combat; 15,000 kosaks furent défaits, et vers la fin de novembre tous leurs corps furent mis en pleine déroute. Abazine, saisi, fut empalé ; 70,000 prisonniers furent marqués et renvoyés à leurs seigneurs. Le hetman de camp Adam Sieniavski les força dans leurs derniers retranchements, et il y eut beaucoup de sang répandu. En 1712, Lubomirski fut obligé d'envoyer de nouveau contre les kosaks une armée de 12,000 hommes qui pénétra dans leur sicz, la détruisit et fit main basse sur tout ce qui ne put se sauver. En 17ii, rexcès d'oppression amena dans la slarostie de Krziczcv, en Lithuanie, un soulèvement commandé par un paysan, Voszczillo, mais qui fut aussitôt réprimé. Ces faits méritent (fautant plus d'être remarqués qu'ils sont plus rares. Le paysan jouissant de ses fêles des moissons, okènzné, et de ses assemblées communales, gromada, chantait, dansait, buvait, et était résigné à son sort, lequel semblait encore une heureuse liberté aux paysans moskovites qui émigraient en masse pour venir le partager.
Auguste III (1733-1764).
Le règne d'Auguste III marque l'époque de la désorganisation et de la démoralisation complètes de la Pologne. Epuisée par dix siècles de guerres, de luttes intestines, d'invasions, de fléaux, de désastres de tous genres, ayant perdu une grande partie de sa population, de sa noblesse, de ses richesses et de toutes les forces vives qui la constituaient, sans défenses naturelles, sans forteresses, sans armée permanente, ouverte de toutes parts à l'ennemi et surtout à la Russie, ne pouvant soupçonner un instant qu'après tant d'indépendance, de grandeur et de gloire, elle pût jamais être la proie de l'étranger, tiraillée, divisée, déchirée dans tous les sens parles partis divers, elle éprouva une effroyable lassitude, un besoin de repos à tout prix. Elle ressemblait à un homme qui, après des commotions terribles et des crises extrêmes, est tombé dans une complète insensibiUté. On disait qu'elle était comme une auberge où chacun peut entrer librement, faire du tapage et s'en aller. On prétendait que le désordre soutenait son existf:nce, était son bonheur et son salut. La corruption la pénétrait jusqu'à la moelle des os. Elle se trouvait heureuse, et le proverbe disait : « Sous le roi saxon , desserrez h ceinture. »
La religion seule la soutenait, la relevait et se servit
LA POLOGNE EX DÉCADENCE. i59
dans ce but des lettres et des sciences. Deux prélats, Joseph André Zaluski, évêque deKiiov, et André Stanislav Zaluski, évêque de Krakovie, recréèrent pour ainsi dire la littérature nationale, parcoururent dans ce dessein toute TEurope et fondèrent une bibliothèque de 200,000 volumes. Le premier surtout y consacra des sommes énormes, et, en se privant de tout, parvint à former une bibliothèque qu'il rendit publique en ;i747, donna ensuite à la nation, et qui se trouva au premier rang de toutes celles de l'Europe. Son exemple fut suivi par les ordres religieux/par des abbés et supérieurs de couvents, et bientôt par des laïques eux-mêmes comme le prince Joseph-Alexandre lablonovski que rendirent célèbre ses travaux littéraires.
Ce mouvement fut propagé par les jésuites et parmi e\i\ surtout les Bohomolec, et par les piaristes. Stanislav Konarski, membre de cette dernière, congrégation, publia à ses frais un immense recueil de lois nationales en huit volumes in-folio, et plusieurs autres ouvrages sur la nécessité de rétablir la langue polonaise dans toute sa pureté, et sur la réforme du gouvernement dont il expose les abus comme on ne Tavait jamais fait jusqu'alors. Il fonda en outre à Varsovie un collège pour la jeunesse et combattit la mauvaise méthode d'enseignement et le goût dépravé dans la littérature avec non moins d'énergie que le désordre de la république, le veto et la scandaleuse rupture des dièlos. L'ordi-e savant auquel il appartenait, réformé par lui et son collègue Jordan dès 17 40, eut des écoles florissantes où l'on formait des citoyens
aux connaissances historiques et politiques puisées dans les écrits et les idées de la France.
Au milieu de ces nobles efforts, la Pologne, livrée à l'étranger, ruinée par une paix plus désastreuse que la guerre, vit bientôt le prétendu protectorat de la Russie commencer l'usurpation de son territoire. La maison de Ketler s'éteignant, les duchés de Kourlande et de Semigai redevenaient provinces polonaises, d'après le pacte confirmé par Sigismond-Aiiguste en 1561 . Mais la tzarine imposa à la noblesse de ce pays le chambellan Biron, son favori, et à la suite de diverses révolutions, ces duchés furent complètement perdus pour la république.
Forcés de reconnaître Auguste III, les Polonais ne déguisèrent point leurs sentiments, et, usant de cette liberté de langage sans bornes en Pologne, ils louaient hautement le roi issu de leurs suffrages devant Auguste lui-même. Celui-ci, uniquement adonné à la chasse, habitait la Saxe, et son ministre Bruhl exerçait à Varsovie le pouvoir royal, dont il ne se servait que pour exécuter les ordres du cabinet de Saint-Pétersbourg. Dévoué ouvertement à la Russie, il ne fut qu'un instrument pour précipiter de pUis en plus la Pologne dans l'anarchie et pour affaiblir sa considération en Europe. Il ne nommait aux charges de l'Etat que les protégés des Moskovites.
Une nouvelle cause de malheurs inouïs pour la population fut la guerre entre la Russie et la Porte, celle de la succession dEspagne et celle de la succession d'Autriche (1756-1762). Quoiqu'elle ne prît pas part à ces effroyables luttes, elle en fut la principale victime ;
son territoire était sans cesse violé; Frédéric II, attaquant et attaqué, soutint ses campagnes en levant des troupes en Pologne, en y tirant ses fourrages et ses vivres, en envahissant les palatinats de Kalisz et de Posnanie, sous prétexte de détruire les magasins que les Moskovites y établissaient, en pillant et ruinant toutes les provinces frontières, les inondant de fausse monnaie et emportant le numéraire national pour en retirer par la refonte le centuple de sa valeur. Voici quel fut le nombre des morts dans la guerre de la succession d'Autriche. La Prusse perdit 180,000 hommes et 33,000 habitants dans les villes et les campagnes qui furent le théâtre de la lutte; la Russie, 180,000; l'Autriche, iiO,000 et trois garnisons de forteresses; la France, 200,000; l'Angleterre, avec ses alliés, 160,000; la Suède, :25,000; les cercles d'Allemagne, 28,000 ; en tout, plus de 950,000 hommes, près d'un million !
La fin de cette guerre, qui rétablit la tranquillité dans le reste de l'Enrope, fut mortelle pour la Pologne. Depuis cette époque , les trois puissances voisines inaugurèrent le triumvirat copartageant et s'accoutumèrent à terminer toutes lescontestations auxdépensdu territoire de la république. Pendant la guerre, et quoique en état de paix, la Pologne avait été inondée de troupes étrangères. Les Moskovites et les Prussiens, à plus de vingt fois différentes, avaient traversé avec leur armée le territoire polonais : de là des déprédations, des exactions et des persécutions sans nombre.
« Plus Auguste m avançait en âge, dit Gliodzko, et
d62 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
plus la Pologne était malheureuse. Pendant trente années que dura ce règne, la noblesse s'assembla en diètes toujours vainement, et presque toujours les prétextes les plus frivoles suffirent pour dissoudre ces assemblées. Pendant ces trente années, le plus grand État de l'Europe resta sans aucune sorte d'administration. Il n'existait aucun pouvoir régulier pour demander compte ni de la perception des impôts, ni de l'état des troupes. Les grands-trésoriers s'enrichissaient aux dépens du trésor public, à mesure que l'État devenait plus pauvre et plus obéré ; les grands-généraux étaient puissants et la république sans défense; les grands-maréchaux étaient redoutés sans que ]a police fût maintenue ; les grandschanceliers signaient arbitrairement des actes illégaux. Toutes les affaires restaient indécises; aucun agent diplomatique n'était envoyé aux puissances étrangères. Le peuple des campagnes, la véritable nation, devenait chaque jour plus malheureux, et cependant il souffrait avec résignation, sa bonté était si grande que la sûreté régnait partout; les voyageurs pouvaient, sans rien craindre, traverser les forêts les plus solitaires et les routes les moins fréquentées. Les réformes ne pouvaient s'opérer que par une révolution imprévue, par une confédération générale, que des hommes habiles parviendraient à former sous d'autres prétextes. C'était le but où tendaient en secret deux partis accrédités dans la république, mais divisés malheureusement d'intérêts et d'opinions, et qui méditaient, pour réformer le gouvernement, deux projets entièrement contraires : le pre-
mier était le pnrti national ou républicain , qui voulait la réforme de la république par des moyens légaux et nationaux en dehors de toute influence étrangère ; le second était le parti royal^ qui voulait rétablissement d'une monarchie puissante avec l'intervention étrangère. Entre ces deux partis, que séparait un abime. nulle transaction n'était possible. »
La maison Potocki, revêtue des grandes charges de l'État, était à la tête du parti national; la faction opposée, conduite par la maison de Gzartoryski, était Tins- Irument de la Russie et protégée par l'Angleterre. La France soutenait le parti national, et le comte de Broglie, son ambassadeur, allait former une seconde confédération qui, aidée, de subsides^ pourvue d'armes et de munitions, eii-t soustrait la Pologne au joug moskovite^ lorsqu'une guerre survenue entre l'Angleterre et la France en empêcha la réalisation. Malgré cet abandon, le parti national était fort et aurait pu écraser celui des Gzartoryski; malheureusement il lui manquait un chef véritablement capable pour réunir toutes ses forces et agir avec unité, tandis que la faction opposéeétait dirigée avec habileté par Gzartoryski et Poniatovski, son neveu.
La diète ouverte le 4 octobre 17()5 avait déjà ses séances orageuses, lorsque arriva le comte de Keyserling, ambassadeur deCatherine, qui ai)poitaitde grandes sommes aux Gzarloryski, dont la faction parut en armes dans toute la république, déclarant hautement vouloir détrôner Auguste III. Elle allait agir, quand celui-ci mourut le 5 octobre 1763.
164 histoire de la pologne.
Stanislav-Auguste Poniatovski. (1764-179o.)
§ I. — Dispositions de la Russie.
Dans son testament, Pierre I" avait ainsi tracé le
plan de l'asservissement delà république polonaise :
«Art. 4. Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles ; gagner les puissants à prix d'or ; influencer les tièdes, les corrompre afin d'avoir action sur les élections des rois ; y faire nommer ses partisans, les protéger ; y faire entrer les troupes russes, et y séjourner jusqu'à l'occasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui a été donné. »
Nous avons vu, et surtout nous allons voir Catherine suivre ce plan à la lettre. Commençant par affecter pour la Pologne le plus tendre intérêt, elle adresse à toutes les cours de l'Europe un manifeste hypocrite où elle dit :
Nous ne pouvons voir avec indifférence un Etat se détruire par lui-même, et les droits de Vhumanilè seuls nous ordonnent d'empêcher qu'on y verse des torrents de sang. Les souverains sont les défenseurs des hommes^ et l'autorité dont ils jouissent sur quelques cantons de la terre, leur donne le droit de s'intéresser à tous les pays. En notre qualité de médiatrice naturelle, et comme autorisée par les traités entre les différents Etats qui composent la république, nous veillerons, suivant l'exemple de nos prédécesseurs, aux iiitérêts de la Pologne, et nous arrêterons les atteintes qu'on pourrait porter à sa constitution et à ses lois fondamentales. Prévoyant qu'il s'élèverait des troubles pendant l'interrègne, nous avons résolu de remplir les devoirs sacrés de rhiima^ulé et de la foi aux traités, etc.
A la mort d'Auguste III, l'Angleterre et la France étaient fatiguées des longues luttes qu'elles avaient soutenues; la Prusse, épuisée par la guerre de la succession, cherchait tous les moyens de s'allier étroitement à la Russie; les Turcs étaient tombés dans l'inaction ; le khan de Crimée, qui regardait avec raison l'indépendance de la Pologne comme le plus sûr garant de sa propre sécurité, après avoir campé deux ans sur les frontières de la république, veillant aux entreprises des Russes, venait de porter son armée sur un autre point. Ainsi la Prusse et la Russie pouvaient travailler en toute sécurité à la réalisation de leurs plans ambitieux. Cependant la France protégeait ouvertement le parti national, qui avait ses représentants à la cour de Versailles. Aussi Catherine employa-t-elle auprès de Louis XV tous les moyens possibles pour combattre les démarches des patriotes polonais, et déguiser leurs projets. Dans sa déclaration à la France sur les affaires de Pologne, elle disait :
Ce royaume étant également limitrophe de la maison d'Autriche, du roi de Prusse, de la Russie el de lempire ottoman, ces quatre puissances, qui se regardent réciproquement avec des yeux de jalousie et de rivalité, sont moins les ennemis de ce royaume que ses surveillants et ses défenseurs. Chacune d'elles a un intérêt direct et essentiel à le proléger, parce qu'elle aurait tout à craindre de celle qui se serait agrandie à ses dépens. La France peut -lonc s'en reposer sur ces quatre grandes puissances du soin de veiller à la conscrvalion intégrale < de la Pologne.
Catherine écrivait ces lignes le H mai 1703. Comparons cette pièce officielle à une pièce ivv^/c qu'elle adres-
j66 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
sait quelques mois plus tard au comte Keyserling et au prince Repnine, ses agents en Pologne :
Après avoir montré quels « profits spéciaux» elle espérait retirer des troubles suscités en Pologne et de l'élection d'un nouveau roi, elle leur ordonnait d'emplo^^ar. ^ tous les moyens pour «faire pencher la balance de son côté. » Elle insistait po'nr "qu'ils oblinbient la confi^rmation de son titre impérial et la reconnaissance solennelle^ du duché de Kourlande et de Semigal. Déclarant que la ^ Russie devait atteindre a son butï) même i(pa.r la force ^t> elle les chargeait d'empêcher toutes «réformes nuisibles à ses intérêts. » Elle ajoutait :
Nous devons porter toute notre attention à ce que la forme rctuelle du gouvernement polonais soit maintenue intégralement ; qu'on ne change point la loi de l'unanimité dans les diètes, que la force armée ne soit jamais augmentée ; en cela repose la principale hase des profils de notre empire; c'est par laque nous influerons directement sur la politique européenne.
Après avoir donc approfondi tous les motifs, et sans avoir égard à toutes les éventualités possibles , il est indispensable que nous portions sur le trône de Pologne un Polonais à notre convenance, utile à nos intérêts réels, en un moi qui ne did son élévation qu'à nous snds. Nous trouvons dans la personne du comte Poniatovski toutes les conditions nécessaires à notre convenance, et en conséquence nous avons résolu de l'élever au trône de Pologne.
De plus, écrivait Catherine au comte Keyserling, vous avez à exécuter ce qui suit :
I. Quoique nous ayons ordonné tous les préparatifs de guerre, quoique une grande partie de nos forces militaires portées sur les frontières soient prêtes à les franchir au premier avis, nous voudrions que l'élection de notre candidat se fit sans l)ruit, sans guerre civile. Mais si, contrairement à nos prévisions, les afl'aires prenaient une autre tournure, nous sommes
décidée, avec une persistance inébranlable, à employer toutes les forces que la Providence nous a confiées, et à terminer les affaires polonaises à noire avantage.
II. Vous emploierez tout l'argent que vous avez en main, et avec cela les 100,000 roubles que je vous envoie, afin d'augmenter le nombre des chefs et des adhérents de notre parti. Nous ne voulons pas vous prescrire à qui, quand et combien vous devez répandre cet argent, car nous savons que vous en ferez le meilleur usage ; nous nous reposons, en cela, sur votre prudence et la connaissance que vous avez des affaires de ce pays -là. Néanmoins nous devons tourner notre attention particulière sur les diétines, pour que les nonces élus soient tout à fait dans nos intérêts. Il est donc important d'y avoir des émissaires actifs et munis d'argent. Nous joignons, en conséquence, leur liste pour chaque palatinat, telle que le comte Gurovski vient de la fournir à notre conseiller intime Panne.
III. Vous annoncerez positivement au candidat notre intention de le porter au trône, les moyens que nous employons à cet effet, et ce qui doit le persuader particuhèrement de notre volonté, que si l'argent que nous destinons à appuyer cette élection n'atteignait pas notre but, alors nous emploierions toutes les ressources que Dieu nous a confiées... II faut que l'honneur et la reconnaissance du candidat soient sérieusement engagés; que notre juste intérêt et notre appui soient appréciés de lui ; que, durant tout le temps de son règne, il envisage V intérêt de notre empire comme le sien propre; qu'en conservant un attachement sincère à notre personne, il accomplisse toujours nos desseins. Nous n'admettons donc pas qu'il puisse nous refuser cette garantie.
Dans lo W paragraphe, Catherine « orchninc que son candidat et tous ceux quil a gagnés ^^ fassent tout poiu' servir les intérêts de la Russie. Elle poursuit ;
V. Mais rien no vous méritera plus notre grâce, et ne j)rofitera plus à notre gloire personnelle, (jue si vous parvenez, comte Keyserling et prince Uepnine, à ce (juc la républicpic tout entière, assemblée en diète, demande nctre intervention.
4(58 HISTOIRE DE LA POLOGPsE.
VI. Nous ne voyons pas la nécessité de vous indiquer par un écrit spécial les moyens que vous emploierez pour ailirer les Polonais dans nos desseins, avec quoi, comment el par qui; il vous sera ulile el nécessaire de gagner les seigneurs polonais, nous nous abandonnons en cela à la parfaite connaissance des hommes et des choses, et à la longue expérience du comt"e de Keyserling.
VII. Vous devez travailler aussi à ce que, outre une adresse ordinaire pour nous, de la part des magnats dévoués à nous, vous puissiez obtenir du primat lui-même, qu'un personnage considérable vienne ici demander formellement notre protection, la conservation de la loi sur l'élection pour celle qui va se faire, et nous prier que nous ne permettions à personne d'y mierxemr sauf 710US. Parla, nous aurons un prétexte plausible d'influer sur un fait si important, et nous pourrons à noire aise choisir tous les moyens à noire convenance.
Latzarine ajoute : « Nous vous envoyons vingt blancs seings de différentes formes et grandeurs dont vous ferez usage pour arriver à vos fins. » Prévoyant que ces machiavéliques intrigues « attireraient l'attention de toute TEurope, » elle dit : « Nous ne bornons point le chiffre des sommes que vous aurez à répandre. » Enfin, après avoir assuré «sa tutelle et protection» à son candidat, dont elle veut qu'on « augmente le trésor particulier, » elle termine en ces termes :
Si notre candidat n'est pas élu, alors, sans aucune déclaration préalable, nous ordonnerons à nos troupes d'envahir en même temps sur tous les points le territoire polonais ; de regarder nos adversaires comme rebelles, et de détruire par le fer et par le feu leurs biens et leurs propriétés. Dans ce cas, nous nous concerterons avec le roi de Prusse.
Si, en dehors de toute prévision, toutes ces mesures si nombreuses et si bien organisées ne réussissaient pas, si nous ne pouvions pas nous passer de l'envahissement, et que nous fus-
slons forcée d'établir et de maintenir le roi de notre* choix par la force des armes, nous ne déposerions pas les armes que toute la Livonie polonaise ne fût détachée et incorporée à notre empire.
Voilà de quelle manière Catherine « veillait à la conservation intégrale de la Pologne, » pour employer les expressions mêmes de sa déclaration à la France. En même temps, par un trailé secret conclu le 11 avril 1704 avec la Prusse, elle stipulait que Poniatovski serait roi, et que les deux puissances a auraient recours même à la force des armes» pour empêcher toutes les réformes qui pourraient sauver la république et y rétablirl'ordre. Elle répondait nettement au baron de Breteiiil, qui lui proposait de s'entendre avec la France pour la prochaine élection : « L'avenir vous apprendra s'il appartient à quelque autre que moi de donner un roi aux Polonais. » Enfm, elle faisait envahir la Pologne par 40,000 Russes ; et Repnine répondait ironiquement aux plaintes à ce sujet: (( Gomment une nation aussi grande et libre peut- elle croire qu'une poignée de Russes puisse léser ses droits? » Mais tout cela n'était encore qu'un prélude « à l'accomplissement des devoirs sacrés de l'humanité et de la foi aux traités » tel que l'entendait Catherine.
§ II. — Dièle de convocation. Sianislav-Augusie proclamé roi. Partis. Dissidents. Confédération de Radom. Déportation d'évêques et autres.
Le primat Yladislav Lubienski inaugura ses fonctions à*interrex en avertissant le pays des dangers qui