‹ Histoire complète de la PologneChapitre 7 sur 14 · AUCUN DÉTRIMENT DE LA PART DE QUI QUE CE SOIT · texte numérisé non relu

AUCUN DÉTRIMENT DE LA PART DE QUI QUE CE SOIT

Neuf ans plus tard, après vingt autres protestations non moins solennelles, la même femme se partageait la Pologne avec la Prusse et l'Autriche !

Mais les protestations, l'hypocrisie et la corruption n'étaient pas encore suffisantes devant l'élan du sentiment national ; on eut recours à la force. Les Czartoryski appelèrent 10,000 Moskovites, bien que deux lois récentes prononçassent, l'une la nullité absolue de toute élection tant qu'il y aurait des troupes étrangères dans le pays, et Tautre la permission à tout citoyen de tuer quiconque, dans un interrègne, appellerait l'étranger. « Déjà, dit Chodzko, les troupes particulières des Czartoryski s'é-

talent rendues à Varsovie, 40,000 Prussiens bordaient les frontières de Pologne, et 10,000 Moskovites, divisés en deux corps, occupaient, des deux côtés de Varsovie, les postes principaux. Tandis que ce voisinage y répandait la consternation, un trésor de plus de deux millions y arriva publiquement sous nombreuse escorte moskovile. Tous les moyens se réunissaient : l'or, les troupes, les promesses, les menaces et les manœuvres de tous genres. » Les salles même des délibérations étaient encombrées de soldats et d'hommes armés, portant les cocardes de la famille Czartoryski.

C'est sous de tels auspices que s'assemble, le 7 mai 176-4, la diète de convocation, où l'on ne comptait que huit sénateurs et un petit nombre de nonces. Le vieux Adam Nalèncz Melachovski, maréchal de la diète, refuse de l'ouvrir, déclarant que « la liberté n'existe plus en présence des troupes russes qui l'entourent. » André Mokranovski l'appuie en présentant la protestation de 22 sénateurs et de 45 nonces absents. Les sabres sont tirés et l'on se précipite sur lui et sur le maréchal. « Comment? s'écrie-t-il, vous êtes les représentants de la pairie, et vous portez la livrée d'une famille ! » Puis, il ajoute avec calme : « S'il vous faut une victime, me voici ; moi, du moins, je veux mourir libre comme j'ai vécu. » Le tumulte redouble, et l'on presse Melachovski de lever le bâton, cequi indiquait l'ouverture de la diète; mais aucune menace ne l'cfiTraye, rien ne peut ébranler sa fermeté. « Vous pouvez, dit-il, me couper la main ou m'arracher la vie ; je suis maréchal, élu par un peuple

libre, et je ne puis être déposé que par un peuple libre. Je me retire. » Précédé de Mokranovski, il se fraye un passage à travers la foule, et sort de l'enceinte du château. La diète était rompue, et toutes les formes de la rupture observées. Cependant, au mépris de la loi, 80 nonces sur 300 proclament maréchal de la diète le prince Adam Czartoryski. Alors, le parti national quitte Varsovie, sollicitant l'appui de la France et de la Prusse, et se proposant de réunir une autre diète. Ses chefs sont dispersés, poursuivis, vaincus; le vieil helman Branicki et Charles Radzivill sont dépouillés de leurs dignités; le pouvoir royal est étendu, et divers changements sont apportés à la constitution.

Cependant Catherine elle-même désespérait du succès. Elle multipliait les protestations, et huit ans à peine avant de démembrer la Pologne, elle faisait, par l'organe de Keyserling et Repnine, la déclaration du 23 mai 1764, ratifiée le 9 juin, où elle «garantit à la répubUque polonaise la conservation de toutes ses possessions, et promet de la soutenir et de la protéger toujours contre quiconque tenterait de les troubler. »

En même temps, les troupes moskovites forçaient la noblesse à signer la confédération de Varsovie, pillaient ses biens et coupaient les chemins pour l'empêcher de se rendre à l'élection, où sept provinces n'eurent pas même de députés, et qui ne comptait que 5,000 gentilshommes au lieu de 100,000, qui avaient toujours concouru à la nomination des autres rois.

C'est à l'aide de ces manœuvres et de ces violences

que, le 7 septembre 1764, fut élu Stanislav-Auguste Po-niatovski, dernier roi de la Pologne indépendante, qui fut le misérable instrument de son anéantissement et l'impassible spectateur de ses trois démembrements. Il fut couronné le 25 novembre, non à Krakovie, selon l'usage, mais à Varsovie, et parut dans un costume théâtral au lieu de revêtir Thabit national. Né le 17 janvier 1732, il avait, en 17-48, été envoyé comme volontaire à l'armée moskovite. En 1752, il fut élu nonce à la diète de Grodno, et Auguste III lui donna une riche staroslie. En 1755, il suivit à Saint-Pétersbourg l'ambassadeur d'Angleterre et devint l'amant de Catherine, épouse du tzar Pierre ïll, qui n'était alors que grand-duc. Forcé de retourner en Pologne, il continua ses liaisons avec elle. Pierre III monta sur le trône en décembre 1761 et fut assassiné en juillet de l'année suivante par Catherine, qui, usurpant le trône de son fils, commença l'époque fatale des partages successifs de la Pologne. Après cet assassinat, le 2 août 1762, la tzarine écrivit au jeune Poniatovski une lettre qui commençait ainsi : « J'envoie incessamment le comte Keyserling en Pologne^ poui' vous faire roi après la mort d'Auguste III. »

Il organisa sa cour d'une manière très-brillante, institua-rordre de Saint-Slanislav, ouvrit l'hôtel des monnaies, établit l'école militaire des cadets et une fonderie de canons. Le parti royaliste comptait sur son concours, qui lui manqua, et pensait remédier à toutes les causes de dissolution et d'anarchie de la Pologne en aflermissant la royauté, en abolissant le veto et en empêchant

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la rupture .des diètes. Il espérait se servir de la Russie elle-même pour atteindre ce but. Mais lorsqu'il demanda réloignementdes troupes étrangères, la suppression du veto et les réformes nécessaires, Catherine se tournant contre lui parut protéger le parti républicain qu'elle avait jusqu'alors persécuté, et qui voulait la conservation des lois et des institutions de la république, fit dissoudre la confédération des Czartoryski, détruire les améliorations déjà opérées et donner au veto une plus large extension que jamais. Elle se servait ainsi de tous les partis pour les épuiser et les renverser l'un par l'autre, fomentant tous les éléments de discorde et d'anarchie, employant la violence lorsque la ruse, la perfidie et la corruption ne suffisaient pas, excitant les dissidents, les catholiques, les royalistes, les républicains à se confédérer les uns contre les autres et tous ensemble contre le roi, afin de dire à celui-ci en lui montrant une liste de 60,000 opposants : « Vous voyez que je suis le maître, et que votre couronne ne dépend que d'une docilité sans bornes;» puis d'écraser et de déporter les confédérés, pour tout soumettre à sa volonté.

Tel est le résumé de la politique russe. Vingt-trois jours après Téleclion de Stanislav-Auguste, le comte de Keyserling expiait son triomphe par la mort. Mais Catherine trouvait dans Repnine, Saldern, Karr et Igelstrom de dignes agents de ses plans sataniques pour l'asservissement de la république polonaise. Ces derniers allaient dans les provinces menacer les évêques de la mort et de la dévastation de leurs terres s'ils osaient parler à la

diète sur le séjour des troupes russes en Pologne et sur la question des dissidents, ridicule prétexte dont la tzarine couvrait ses desseins de spoliation et qui trompa l'Europe. Elle, la protectrice de la liberté religieuse contre la Pologne qui Tavait de tout temps proclamée et inviolablement respectée ; en vérité c'est trop 1 Elle le / prouva bientôt en enlevant 1,200 églises aux grecs unis, contraignant par la violence leurs prêtres et leurs fidèles à adhérer au schisme russe, en détruisant i,800 paroisses des diocèses unis de Kiev, Vladimir et Kamieniec, et forçant à l'abjuration sept millions de catholiques.

Le mot de tolérance invoqué au nom des dissidents trompait toute TEurope. Non -seulement ils étaient tolérés, mais ils partageaient les plus riches starostiis, tous les droits civils de la noblesse, tous les emplois militaires, si bien que les chefs des confédérations dont nous allons parler, le calviniste Grabavski et le luthérien Goltz étaient starostes et généraux. Ce qu'ils voulaient c'était le partage de la souveraineté dans les chambres : on le leur refusait parce qu'ils s'alliaient à l'étranger, et c'est par l'étranger qu'ils prétendaient l'obtenir! Du reste, la Russie se souciait si peu de leur cause qu'elle ne voulut pas consentir à la dissolution des confédérations formées contre eux, et, après avoir réclamé l'admission des évèques schismatiques dans le sénat, elle se garda bien de les y faire entrer lorsqu'on la lui accorda, elle craignait trop de les réconcilier ainsi avec la république. Lors du démembrement, aucune des trois cours ne pensa seulement aux dissidents.

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Cette question cependant fut la première débattue à la diète de Varsovie, qui s'ouvrit le 6 octobre 1766. L'évêque de Krakovie, Gaëlan Soltik, montra combien les dissidents étaient coupables en appuyant les prétentions de l'étranger contre la patrie, et demanda la sortie des troupes russes et la cessation de la confédération de Var^ sovie. Poussés par la Russie, ces dissidents formèrent deux confédérations (mars 1767), l'une à Thorn, ayant pour chef Goltz; l'autre à Sluck dirigée par Grabovski. En opposition, les catholiques constituèrent une confédération générale, sous le maréchalat du patriote Gharles-Stanislav Radziwill. 11 fut décidé que toutes les confédérations particulières éclateraient à la fois, le 2-4 mai 1767, et se réuniraient les jours suivants à Radom, non loin de Varsovie, pour y conclure une ligue générale de toute la république.

Repnine était parvenu à rallier ainsi la majorité de la noblesse qui s'était opposée à l'élection de Stanislav- Auguste et à lui persuader que la Russie ne voulait plus de ce roi. Au jour fixé, cent soixante-dix-huit confédérations particulières se trouvèrent à Radom et y formaient une foule immense, lorsque, par une infâme trahison,. les. Moskovites, déguisant leur marche, envahirent la ville. Une troupe de canonniers, mèche aUumée, vint dresser ses batteries en face de l'assemblée, et les confédérés durent céder à la force. Les mesures miUtaires avaient été combinées de manière que, des soixante mille confédérés, pas un seul n'eût pu se sauver. Alors on les força, le sabre à la main de signer, en faveur du

roi, du protectorat russe et des dissidents, un acte dressé par Repnine lui-même.

Là ne se bornèrent pas les violences de la Russie qui voulait faire confirmer tout ce qui lui plaisait par une diète que Stanislav- Auguste convoqua pour le 3 octobre 1767. Repnine, exerçant l'autorité au nom du roi, se chargea des élections ; les troupes russes environnèrent toutes les diétines, et en fermèrent les issues à ceux dont on craignait l'indépendance ; les officiers imposèrent les candidats de la Russie, qui partout fui ent élus de force. Cependant les électeurs enjoignirent, sous peine de mort, à leurs représentants, de rejeter tout ce qui pourrait porter atteinte à la religion catholique et à l'indépendance de la république.

Au milieu de ces graves circonstances, l'épiscopat polonais déploya une intrépidité poussée jusqu'àl'héroïsme. L'évêque de Krakovie, Gaétan Sollik, aussi renommé par ses lumières que par son intégrité, fit son testament, décidé à tout affronter pour le salut de la patrie. Le savant évèque de Kiiov, Joseph-André Zaluski, févèque de Kamieniec, Adam Krasinski et une foule d'autres, ecclésiastiques et laïques, suivirent cet exemple et défendirent énergiquement à la diète Findépendance nationale. Repnine envoya aussitôt des troupes moskovites dévaster leurs propriétés. Il ne s'en tint pas là; dans la nuit du 13 au li octobre, il fit arièter Soltik, Zaluski, Venceslav Rzevuski, palatin de Krakovie, et son fils Séverin Rzevuski, starostc de Dolin, ainsi qu'un grand nombre de prélats, sénateurs et nonces, et les fit

déporter au fond de la Russie. Radzivill fut gardé à vue; et Adam Krasioski parvint à s'échapper sous un déguisement. Voilà comment elle pratiquait la liberté, cette reine qui invoquait si hypocritement « la voix de la conscience, l'inviolabilité des traités et l'intérêt tout particulier qu'elle portait aux Polonais, » disant qu'elle « n'avait en vue que le bonheur et l'indépendance du genre humain. »

Une stupeur inexprimable s'empara de toutes les âmes à la nouvelle de cet attentat, que le chancelier de la couronne, André Zamoïski, stigmatisa avec la plus vive indignation, en se démettant de toutes ses charges. Le sénat et les nonces se rendirent en corps auprès du roi. Bientôt parut une protestation du prélat déporté, Soliik, qui fut enregistré au greffe de Grodno par le nonce de cette ville, et envoyé à toutes les cours, à tous les ministres à Varsovie. C'éiait le cri de liberté de la Pologne expirante, sorti de la bouche d'unévêque. Le clergé et les ordres religieux se mirent à la tète du mouvement national.

^ IlL — Confédéralion de Bar. — Massacres de l'Ukraine.

Dominée par la force brutale, la diète s'était close le o mars 1708, après avoir dissous la confédération de Radom. Deux évèques venaient d'être martyrs de leur patriotisme. Après l'attentat inouï qui les frappait de déportation, c'est un évèque encore, celui de Kamieniec, Adam Krasinski, qui se dévoue de nouveau pour le salut de la patrie. Déguisé en chasseur, il pénètre auprès de

Soltik, qu'il ne peut persuader de prendre la fuite, et recueille ses plans; travesti en médecin, il échappe aux poursuites des Russes et se met en rapport avec la Turquie ; habillé en officier prussien conduisant une remonte de chevaux, il traverse toute la Pologne et passe enlre les détachements moskovites. Il s'adresse à toutes les puissances de l'Europe, court à Vienne, à Dresde, à Versailles, noue partout des relations et obtient quelques promesses. Bref, il organise sur la plus vaste échelle une confédération à jamais célèbre dans les annales de la Pologne, et à laquelle il intéressa la France et la Turquie. Dans celte patriotique conjuration, chacun jurait de défendre la foi et la liberté au péril de sa vie et par les armes, d'obéir aux généraux choisis, de n'avoir aucune trêve avec les ennemis que la Pologne ne fût libre, et de ne révéler à qui que ce soit ni le nom des confédérés, ni le lieu de leurs assemblées, ni rien de ce qui les concernait. On se soumettait à la peine de mort, si l'on enfreignait ce serment. Les troupes confédérées devaient s'approvisionner elles-mêmes. On lisait sur leurs drapeaux : Pour la religion et pour la liberté : — Vaincre ou mourir. « Les confédérés, dit Koch, avaient des étendards qui représentaient la vierge Marie et l'enfant Jésus; ils portaient, comme les croisés du moyen âge, des croix brodées sur leurs habits. C'était, en effet,, une véritable croisade.

L'évêque Krasinski avait pour confident de ses patriotiques projets Joseph Pulaski, staroste de Varka. Ce courageux citoyen, avec ses trois fils et son neveu, qui s'ap-

pelîiit également Pulaski , en compagnie de Michel Krasinski, frère de l'évèque, et de François Potoçki, palatin de Kiiovie, se rendirent en Podolie, et là ils commencèrent, le 29 février 1768, la glorieuse confédération de Bar. Les confédérés tentèrent plusieurs engagements contre les Moskovites, et Joseph Pulaski, pour déclarer à toute la Pologne les intentions de la confédération, prononça devant ses compagnons d'armes un discours qui fut imprimé' et répandu partout. En voici les principaux passages :

Grâce à vous, braves Polonais, les perfides alliés de la Pologne en deviennent les ennemis déclarés. Depuis soixante ans, une guerre sourde et plus dangereuse que de sanglantes hostilités affaiblit et désole notre infortunée patrie. Un peuple exécrable, qui ne peut être désarmé par la justice, fléchi par la soumission, touché par les bienfaits, rassasié par le pillage, a entrepris de nous subjuguer. Nous avons employé jusqu'ici toutes les vertus qui nous sont propres, un mélange inouï de déférence et de fermeté ; mais ceux qui nous ont donné ces grands exemples en sont devenus les déplorables victimes. Les vertus les plus saintes ont passé pour des crimes aux yeux de nos oppresseurs, et de généreux citoyens, nos pères et nos modèles, gémissent aujourd'hui dans des cachots inconnus, chez cette nation barbare.

Si jamais l'homme eut des devoirs à remplir, ce sont ceux qui nous forcent enfin de recourir aux armes. La république envahie, la religion outragée, un Etat souverain mis sous le joug, le droit des gens foulé aux pieds, nos sénateurs enchaînés. . . Non, je ne craindrai point de le dire, si les nations les plus serviles éprouvaient du souverain le plus légitime tant d'injustices et tant d'outrages, il n'en est point d'assez lâches pour les souffrir, l'univers entier applaudirait aux efforts de leur insurrection, et nous avons supporté ce qui, dans les pays les plus assujettis, justifierait la sédition et la révolte.

Mais quel est donc ce tyran qui nous persécute et nous brave? Rappelons-nous, il en est temps, q\ie ce vil peuple a toujours fui devant nos ancêtres ; que ses souverains ont prêté hommage à nos rois, que ses provinces sont les nôtres ; que, s'ils ont fondé au milieu des forêts et des déserts un nouvel empire, c'est qu'alors nous étions occupés par d'autres guerres dans l'intérêt de la civilisation européenne. Rappelons-nous que de simples gentilshommes polonais, pour venger leurs amis massacrés dans la capitale de ce nouvel Etat (Moskou), assemblèrent leurs troupes domestiques et mirent en fuite le tzar et ses armées ; enfin, que nos pères les ont toujours vaincus.

Un seul homme, maître de cette nation barbare, Im a donné quelque célébrité, et dans cette discipline rigoureuse qui consiste plus à craindre ses officiers que ses ennemis, c'est le génie terrible de cet ancien despote qui vit parmi eux. Aucun de ces Moskovites ne sait ce qu'il veut de nous, ils exécutent des projets tramés dans les alcôves et dans les bains d'une femme parricide et voluptueuse qui les gouverne ; et, sans en espérer aucun avantage particulier, vainqueurs ou vaincus, ils n'agissent que par la crainte du fouet. Pour nous, tous frères et tous égaux, nous, que la patrie appelle également à sa déUvrance, tout ce que nous défendons nous est commun...

Félicitons-nous, braves citoyens, de ce que, par une destinée singulière, nous ne pouvons mourir sans venger la patrie. Catherine, cette femme ambitieuse et perfide qui, ne croyant à aucune vertu, a cru de son intérêt de les feindre toutes, verra, par ce généreux dévouement, tous ses artifices démentis. Notre sang volontairement répandu déposera contre sa tyrannie, et cette fausse gloire, dont elle est si amoureuse, sera également flétrie par nos défaites ou par nos victoires.

Ces patriotiques accents furent entendus, et, dès qu'ils parvinrent aux Lithuaniens, toujours les premiers à s'unir à leurs frères de Varsoyic , ils publièrent un manifeste qui se termine ainsi :

Convaincus de la justice do noire cause par le témoignage

de notre conscience, attaqués dans notre honneur, blessés dans les droits de notre foi et dans les prérogatives de notre liberté," opprimés dans notre législation, ruinés dans nos fortunes, sans sûreté dans notre propre pays, dépouillés de nos biens, chassés de nos maisons, privés de tout ce qui sert à réunir un peuple en corps de nation et des liens qui font la force et le maintien d'un Etat, ayant perdu tout ce qui peut attacher à la vie et sans autre ressource que notre désespoir et une mort glorieuse, nous voulons employer le sang qui nous anime encore à prouver la pureté de nos intentions et notre amour pour la religion et pour la liberté de notre patrie. C'est dans cette résolution que nous nous unissons par un serment inviolable, et que nous nous oonfédérons en accédant à la confédération de Bar. »

Quel spectacle que celui de ce peuple désarmé, enveloppé partout d'une armée ennemie nombreuse, disciplinée et sans cesse renforcée, ce peuple trahi par son roi, vendu par ses plus notables, sans aucune ressource matérielle, que son sol ne protège même pas, et qui, se soulevant de toutes parts, enlève à coups de sabre des batteries de canon! Ce noble courage n'aboutit, hélas! qu'à cinq années d'une défense glorieuse, qui est la plus belle page des annales de la Pologne. Il faut lire, dans V Histoire des démembrements , par le comte Ant. Ferrand, le récit de ces mille combats où les confédérés triomphèrent souvent. Malheureusement, les paysans leur manquaient, empêchés de se joindre à eux par les cruautés et les pillages des Moskovites. S'ils eussent pu le faire, la Pologne, ayant un million d'hommes sous les armes, aurait inévitablement terrassé la Russie.

Catherine, furieuse, 'voulait exterminer jusqu'au dernier des Polonais. Elle déchaîne contre eux les hordes féroces des kosaks zaporoges, en ces termes horri-

bles, qui décèlent bien le vrai caiaclère de celle qui se vantait de « n'avoir en vue que le bonheur et Findépendance du genre humain : » — « Nous avons donné l'ordre à Maximilien Zelezniak, colonel des Zaporoges, de conduire en Pologne tous ses hommes, avec les kosaks du Don, pour détruire, avec la grâce de Dieu, tous les Polonais et les Juifs, qui sont traîtres à notre religion ; misérables assassins, hommes perfides, violateurs audacieux de toutes les lois; qui protègent la fausse religion des juifs et oppriment un peuple fidèle et innocent. Nous ordonnons qunne invasion en Pologne détruise

POUR JAMAIS jusqu'à LEUR NOM ET LEUR RACE. »

Fidèles à ces ordres atroces, et fanatisés par leurs popes, les Zaporoges et les Haïdaniaks se déchaînèrent contre la Pologne. Tout ce- qui n'était pas du schisme russe, vieillards, femmes, enfants, gentilshommes, valets, moines, artisans, juifs et protestants, tout fut massacré; la noblesse entière de l'Ukraine fut égorgée; les juifs furent presque tous brûlés vifs. Ces scélérats s'amusaient à pendre ensemble un noble, un moine, un juif et un chien, avec celte inscription : c>s^ tout un; ou à mettre au même gibet une mère entourée de ses quatre enfants. Ils enterraient tout vivants et près les uns des autres plusieurs centaines d'hommes, de manière à ne laisserpasserhorsde terreque leurs tètes qu'ils fauchaient ensuite comme les herbes d'un champ. Ils ouvraient le ventre des femmes enceintes, en arracliaient les enfants et y renfermaient à la place des cliats vivants. Ils apprenaient i\ leurs enfant:s, à peine Agé^ de dix ans, à égor-

ger, à poignarder et à faire souffrir des morts lentes. S'ils rencontraient un inconnu, ils le forçaient à massacrer de ses mains des prêtres et des nobles. Les villages étaient remplis d'enfants écrasés sons les pieds des chevaux et de femmes égorgées; les puits étaient combles de cadavres d"enfants. Trois villes, cinquante bourgs et plusieurs milliers de maisons éparses dans les campagnes furent brûlés. Une multitude de femmes, d'enfants et de vieillards, abandonnés sans défense, s'étant réfugiés à Human, ils les surprirent par trahison, et, le 24 juin et les jours suivants, en firent une effroyable boucherie. Seize mille personnes de tout âge et de tout sexe furent égorgées. Ce qui resta d'enfants et de jeunes filles furent partagés entre les Zaporoges et les Kosaks, et on les baptisa par aspersion pour les faire entrer dans le schisme russe. Tout fut saccagé et pillé. Un évêque moskovite accourut bénir, au nom de l'impératrice et du schisme, ce peuple ivre qui renouvela toutes ces horreurs dans une foule d'autres contrées.

Les Russes firent ensuite justice de leurs propres atrocités par plusieurs milliers d'exécutions sanglantes. Les Polonais échappés aux massacres furent rappelés. Mais en 1769, un autre chef kosak, Timienko, recommença ces atrocités, exterminant tous ceux qui avaient signé les confédérations. Il est impossible de savoir le nombre des victimes de ces exécrables forfaits : l'information juridique n'en compta que cinquante mille, mais ceux qui échappèrent le font monter à deux cent mille personnes» A l'époque de cet épouvantable épisode, dit la tradition

populaire, vivait Vernyliora, kosak d'au delà du Dnieper, pénitent jouissant d'une haute renommée de sainteté ; il laissa une prophétie en vers russiens qui prédit la chute de la Pologne et de nombreux événements qui ramèneront son rétablissement, d'où dépend le bonheur de rUkraïne. Le peuple en attend Faccomplissement.

Après s'être ainsi servi desZaporoges et des Kosaksde la petite Russie en leur faisant les plus brillantes promesses, Catherine II résolut tout simplement de les anéantir, lorsqu'elle eut triomphé des confédérés de Bar. Dans une déclaration impériale, rendue le 1-i août 1775, //elle apprit à l'Europe qu'elle s'est trouvée obligée envers Dieu, envers son empire, et envers tout le genre humain, d'anéantir la sitche de Zaporogis et les Ko>aks qui en portent les noms. Elle ajoute que la destruction de ce peuple a été opérée par ses troupes, dans le meilleur ordre possible, avec une parfaite tranquillité et sans résistance de la part des Kosaks, vu qu'ils n'aperçurent les troupes qui s'approchaient d'eux, qu'au moment où elles les avaient déjà environnés de toutes parts. Voilà cette femme que Voltaire appelait *y( sainte.

Repnine menaça la noblesse de tous les palatinats, si elle remuait, d'avoir recours contre elle à cet exécrable moyen, en soulevant les paysans. Plus tard, les Russes essayèrent de faire de même en Lithuanie, et publièrent des écrits et des placards appelant le peuple à massacrer les nobles; mais ce peuple, polonais et catholique, resta sourd à cet infâme appel. Du reste, tandis qu'un silence de mort planait sur les vastes steppes de l'Ukraine, l'ar-

mée moskovile s'efforçait d'imiter les atrocités des Zaporoges. Les prêtres étaient indignement maltraités; les confédérés faits prisonniers étaient décapités, ou fusillés parles généraux russes eux-mêmes; on leur coupait les pieds et les mains^ on les écorchait vifs. Le colonel Drévitcti surtout se signala par ces horreurs, et Stanislav- Auguste voulu tl'en récompenser en le décorant de l'ordre de saint Stanislav.

>:; lY. — Luîtes et fin de la confédération de Bar. Enlèvement du roi.

Les opérations de la confidéralion de Bar embrassèrent toute la Pologne etU. Lithiiaiiie; maisjes troupes russes stationnées autour de la capitale empêchèrent la jonction des confédérés avec Tarmée nationale, qui resta inactive. Des chances variées tinrent longtemps indécise l'issue de la lutte dont le principal liéros fut Kazimir Pulaski. Les Russes s'emparèrent de Bar et eurent d'abord quelques avantages; mais les Polonais reprirent le dessus, fondirent toutes les confédérations particulières en une confédération générale dont Pac fut le maréchal; en août 17T0,Palaski se rendit maître deKrakovie, puis revint prendre possession de Czènstochova ; et le sénat ayant été convoqué, à peine vingt-six sénateurs furentils réunis, que tous déclarèrent qu'on ne pouvait sans crime réclamer l'intervenlion étrangère contre les confédérés, et que ceux qui l'avaient demandé en répondaient à la république.

Dans ce duel à mort, où tant de noms s'immortalisèrent, la Pologne épuisait le plus pur de son sang. Le général Branicki mourait à Bialystok (9octobrel771, ; Joseph Pulaski expirait dans les fers; un de ses fils, Antoine, était prisonnierenMoskovie jdeux autresPulaski avaient été tués en Lithuanie ; et Razimir, resté le seul des cinq confédérés de cette famille, s'illustrait par des prodiges sans nombre, et, poursuivi dans les dédiés des Karpates, défendait le fort de Czènstochova. D'autres chefs de la confédération proclamaient à Varna, en Turquie, l'interrègne (9 avril 1770), confirmé le 14 mai suivant par le manifeste de Pac. Le grand-conseil ayant décrété la déchéance de Stanislav, deux confédérés, bravant tous les dangers, remirent officiellement ce décret au roi, à Varsovie, dans son château gardé par les Russes.

Tandis que la Turquie, d'accord avec les confédérés, avait à deux reprises déclaré lagueiTe à Catherine, sans que ces combats amenassent aucun résultat décisif, la France n'oubliait pas la Pologne. La fatale alliance de FAutriche ne lui permettant pas d'agir au grand jour, elle envoya Dumourier comme agent secret auprès de la confédération, à laquelle elle donnait déjà G, 000 ducats de subsides. Celui-ci arriva le l*"" août 1770 à Esperies, en Hongrie, où le grand conseil siégeait. Il organisa les forces des confédérés et fit accepter à tous leurs chefs un plan uniforme d'opération; les travaux de fortification étaient dirigés par des ingénieurs français. Il persuada le conseil de rentrer en Pologne, paya les garnisons de Landskroon et de Czènstochova, associa les troupes de

plusieurs palatinats, et forma une armée étrangère, principalement composée de Français, et destinée à servir de modèle aux autres troupes. Ces sages dispositions furent adoptées à l'unanimilé par les Polonais; et à peine furent-elles connues à Varsovie que plus de cinquante sénateurs envoyèrent leur adhésion, en demandant le secret pour ne pas exposer leur vie. Dumourier ne perdait pas un moment. Le 7 avril, il était en Pologne, approvisionnait Landskroon, augmentait la garnison et se rendait à Biala, où l'attendaient Zaremba, Pulaski et d'autres chefs confédérés. Le H, il tint un grand conseil où furent reçus tous les règlements déjà faits. 11 trouva dix mille hommes de troupes en bon état^ leur indiqua trois points de réunion pour le mois de mai, et espérait en juin pouvoir faire venir le grand conseil à Krakovie, se flattant de confédérer la répubhque entière. En voyant tout ce que Dumourier avait fait en quelques semaines, le ministre autrichien Kaunitz s'émut, et craignit que la Pologne ne recouvrât son indépendance.

Déjà le roi de Prusse, Frédéric II, proposait le partage de ce royaume à l'empereur Joseph II, à Neisse et Neustadt (1770); et les deux princes, une carte sous les yeux, fixaient leurs parts respectives et réglaient tout leur plan d'opérations. Bientôt leurs troupes envahirent les frontières. Cependant Poniatovski, cause première de cette lutte à outrance, en reste le spectateur impassible. Instrument docile d'un ministre étranger, il semble étranger lui-même au pays dont il est roi. A part les chefs et quelques traîtres, ses partisans, avouons-le, s'aveu-

glaient complètement sur le but des troupes russes en Pologne et n'y voyaient qu'un appui pour leur parti, sans soupçonner une pensée de démembrement. En effet, comment n'être pas trompé, lorsqu'en toutes les occasions et jusque dans sa déclaration de mai 1771, Saldern proclamait hautement « que l'impératrice de Russie mettrait tout en œuvre pour tranquilliser la nation sur ses droits, » et pour la convaincre du désintéressement d'une souveraine « qui na jamais rien fait ni souhaité qui puisse nuire à V indépendance de la république, qu'elle invitait à entrer dans les voies légales de pacification, .ceux qui se sont laissés entraîner à la séduction et à l'erreur sur ses sentiments et ses actions, au point de prendre les armes pour se précautionner contre des terreurs imaginaires. »

Cependant Stravinski, Zakrzevski et Lukaski formèrent le projet d'enlever le roi et le communiquèrent à Pulaski qui y consentit , en leur faisant solennellement jurer que ses jours seraient respectés. Le soir du 3 novembre 1771, ils se saisirent de Stanislav-Auguste dans son carrosse, au milieu même de Varsovie, et le conduisirent au delà des remparts et des vedettes russes. Mais, obligés de tenir tête à des patrouilles de Kosaks, éloignés les uns des autres par la profonde obscurité de la nuit, ils s'égarèrent de telle sorte qu'un seul d'entre eux, Kuzma Kosinski, se trouva rester auprès du roi qui parvint à lui persuader de fuir avec lui. Tous deux se dirigèrent vers un moulin; et Stanislav-Auguste, après s'y être reposé, rentra à son château dans la môme nuit.

Mais le premier usage qu'il fit de sa liberté fut d'accuser les confédérés comme meurtriers dans la note qu'il dicta pour la Gazette de Varsovie et dans celle qu'il fit remettre aux puissances, alors qu'il savait pertinemment qu'il ne devait la vie qu'aux ordres précis qui avaient été donnés pour la lui conserver. Pulaski, qui avait donné ces ordres, fut accusé de régicide, et cette affaire fut évoquée devant les tribunaux. Tout plaidant en faveur de Pulaski, le procès fut suspendu ; mais il reparut en 1773, lorsque la diète, condamnée à sanctionner le démembrement, voulut paraître ne pas être convoquée uniquement pour cette œuvre de servitude. c( La confédération de Bar, ditTaccusé Lukaski à la diète, était, pour la plus grande majorité des Polonais, la vraie république. J'ai donc dû lui obéir. Elle voulait augmenter sa force par la présence du roi; elle m'a chargé de le délivrer des mains des Russes : telle fut ma mission que je ne pouvais m'çmpêcher de remplir; elle devait être utile à la république. X) Il n'en fut pas moins condamné à mort ainsi que d'autres conjurés. Le dévouement à la patrie devenait un crime digne de la peine capitale.

Abandonnés de tous côtés, épuisés par de longs efforts, écrasés par plusieurs défaites successives, les confédérés ne luttaient plus qu'avec une poignée de Français dont nous citerons un trait remarquable. Ghoisy, Vioménil et quelques autres officiers formèrent et exécutèrent le projet de surprendre le château de Krakovie qu'avaient déjà inutilement attaqué les confédérés. Il y avait dans ce château quatre cents Russes, huit cents

dans la ville et trois mille dans les faubourgs. Dans la nuit du 2 au 3 février 1772, Yioménil et Saillam, à la tête de quelques Français, s'emparèrent du château en passant par un égout, et là, au nombre de soixante, se défendirent avec avantage contre tous les Russes réunis. Ghoisy les rejoint avec une petite troupe de Français qui avait essuyé des pertes nombreuses en traversant l'armée ennemie. La garnison de Landskroon lui envoie un détachement qui, le 3. pénètre jusqu'à lui avec une pièce de canon, mais arrive très-incomplet, ayant essuyé un feu terrible. Ce détachement, commandé par Galibert, officier français, fut fortement soutenu par Kellermann, à la tête d'un corps de cavalerie; et cependant, l'intrépidité des chefs eut peine à vaincre les obstacles qu'ils trouvaient à chaque pas. Les Russes avaient déjà reçu un renfort et comptaient devant le château cinq mille hommes. Leurs nombreuses attaques furent pendantseizejourssi bien repoussées qu'ils se virent obligés de faire venir de la grosse artillerie pour commencer, le 20, un siège en forme. Deux assauts meurtriers furent donnés le27 et le 29. Les Russes faisaient précéder leurs soldats par des paysans chargés de placer les échelles et d'aider aux travaux du siège. Ghoisy voulut épargner le sang de ces malheureux et les laissa approcher sans tirer sur eux. Mais la place, défendue avec tant d'intrépidité, resta au pouvoir des Français. Ce ne fut qu'en voyant le démembrement de la Pologne près de s'accomplir, et les confédérés perdre toute espérance, que Ghoisy se rendit, la défense n'ayant plus de but. Catherine avait or-

donné de faire la garnison prisonnière. Le 24 avril, la troupe assiégée sortit du château, fut divisée en trois et conduite à trois endroits opposés. On les traita indignement, et Choisy, de retour en France, dit hautement, en présence du ministre de Russie, que pendant quatorze mois on l'avait laissé, lui et ses frères d'armes, manquer de pain, et sans autres ressources que la charité de quelques femmes russes ou tatares.

Les confédérés avaient été dispersés. Les uns déportés en Sibérie; d'autres, mutilés par les ordres barbares des commandants russes et réduits à la vie de mendiants, restèrent dans le pays comme un monument de l'atrocité de leurs ennemis. Kazimir Pukaski fut tué en 1779, près Savannah, dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique du Nord. Traqués comme des bêtes fauves jusqu'au fond des forêts par des chiens que dressaient leurs féroces envahisseurs, les Polonais cependant résistaient encore. LesMoskovites unis aux Prussiens et aux Autrichiens, et aidés des troupes du roi, quatre armées formidables, n'avaient pu complètement abattre la glorieuse confédération de Bar, et plus tard on fut obligé de recourir à la trahison intérieure. Catherine, désespérant d'asservir la Pologne tout entière, consentit à la partager avec Frédéric, roi de Prusse, et Marie-Thérèse, impératrice d'Autriche. Les arrangements furent pris pour le démembrement, elles trois puissances co-partageantes occupèrent militairement les territoires qu'elles enlevaient à la république. Abandonnant leurs propriétés et leur patrie, les confédérés se réfugièrent à l'étranger,

et particulièrement en France, où ils furent généreusement accueillis. Ils y publièrent des protestations, et se liguèrent de nouveau. Mais les trois cours spoliatrices, peu d'accord entre elles pour la quotité du démembrement, le furent 'pour combattre tout ce qui leur faisait opposition. Leurs généraux déclarèrent que tous ceux qui prendraient les armes, sous quelque prétexte que ce fût, seraient poursuivis, arrêtés et jugés comme brigands, meurtriers et incendiaires. Brigands, les confédérés de Bar! Laissons répondre un Turc lui-même, Achmet-Pacha :

a Personne n'ignore, disait-il dans son manifeste, que la Russie est arrivée à un si haut degré de puissance uniquement par le mensonge, la perfidie et le mépris le plus audacieux des plus saintes promesses... La Russie a répandu les mensonges les plus odieux contre la Pologne, et cela uniquement afin de trouver une occasion de la soumettre à son empire et de lui ravir sa liberté... Depuis que la Russie a planté son drapeau sur le territoire polonais, elle l'a inondé de sang... Et voilà que l'on veut nous faire prendre ces horreurs comme des témoignages de la grandeur d'âme, de la douceur et de l'humanité de l'impératrice!... Quel superbe témoignage en effet de votre humanité n'avez-vous pas donné en chargeant de fers les ôvèques d'une nation libre, en faisant placer des canons à la porte de la diète et des églises!... Le fer et le feu, voilà les instruments de conviction que vous avez employés ; mais ce qui surtout fait dresser les cheveux sur la tête, c'est que vous avez excité les habitants de l'Ukraine à la révolte et aux massacres. . Et c'est vous qui osez appeler les confédérés de Bar des rebelles et des brigands! »

g V. — Premier démembrement.

En vain l'évêquc dcKrakovic, Soltik, revenu dans ses foyers, ranimait partout le sentiment palriotique. Lasses

de dissimuler, la Russie, la Prusse et l'Autriche levèrent enfin le masque, et le 13 janvier 1773, publièrent la convention qui, dès le 5 août 1772, avait arrêté le démembrement de laPologne. Leurs armées avaient totalement envahi le territoire et s'étaient établies bien au delà même des limites réciproquement fixées.

Poniatovski ne pouvait plus se faire aucune illusion. En voyant les Russes, que lui-même avait appelés, se partager la Pologne avec leurs auxiliaires, comme un pays conquis, il rougit d'être l'esclave de Catherine après avoir toujours été sa dupe, et prit une attitude plus digne. Désormais il ne rampe plus devant ses oppresseurs: il leur rappelle leurs promesses tant de fois répétées, et leur reproche leur mauvaise foi; il se soumet à la force, en protestant contre l'iniquité. Il réunit à la solde de PÉtat des troupes des confédérés qui s'étaient soumis, et envoya à toutes les cours des notes, des ministres, des mémoires pour faire connaître le sort dont la Pologne était menacée. 11 leur adressa en même temps copie des déclarations solennelles incessamment renouvelées par les puissances spoliatrices, « de ne jamais former aucune prétention sur le territoire de la république; » et y joignit le texte de ses protestations dans lesquelles il déclarait solennellement qu il regardait V occupation des provinces polonaises par les trois cours comme injuste^ violente, contraire à ses droits légitimes.

En même temps il convoqua le sénat, et lui communiqua sa correspondance avec les gouvernements dont il avait réclamé l'appui, ainsi que les déclarations des trois

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cours co-partageantes. Il fit le tableau aussi vrai que déchirant de ce que souffraient les provinces envahies. Les procureurs généraux de Pologne et de Lithuanie eurent ordre de publier des manifestes contre le partage et contre les citoyens qui le reconnaîtraient, et les deux instigateurs de la couronne furent chargés de sévir avec sévérité contre ceux qui prèleraient serment aux puissances ennemies.

Conformément à l'arrêté du sénat, Poniatovski avait fixé au 3 février 1773 la tenue du senatus-consilium. Les trois cours défendirent aux représentants de la nation dont elles occupaient miUtairement les provinces de se rendre à rassemblée, les avertissant que s'ils le faisaient c< ils s'attireraient un traitement très-rigoureux, et que les suites de leur désobéissance leur seraient fatales. » Ces menaces étaient soutenues par trois armées formidables, qui vinrent s'établir jusque dans Varsovie, alléguant toujours pour prétexte la tranquillité publique et l'honneur du sénat. Celui-ci, dès lors réduit à trente membres à peine, ne put rien conclure. Les trois puissances avaient résolu de faire sanctionner leur spoliation par un semblant d'assemblée nationale, et auraient voulu que le sénat convoquât cett^ diète; mais comme il ne l'avait point fait, de leur propre autorité elles la convoquèrent pour le 19 avril. Elles se concertèrent et donnèrent ensemble des projets qui devaient y être, non pas discutés, mais adoptés, et leurs ministres rédigèrent un mémoire comprenant deux parties : la première portait sur leurs prétentions respectives, que Ton voulait faire

reconnaître intégralement par la diète. La seconde contenait les changements àfaire dans la forme du gouvernement, sou s prétexte que cette forme avait été souvent nuisible à la tranquillité des États voisins. Cette partie avait vingt-trois articles; tous portaient atteinte à l'indépendance d'une nation libre, qui n'avait jamais reçu de loi que d'elle-même. Le neuvième enlevait au clergé polonais toutes ses propriétés, et les sécularisait, .en réduisant pour toujours les titulaires à une pension annuelle. Il est bon de rappeler ici que la Russie et la Prusse avaient fait elles-mêmes, le H avril 1764, un traité où elles s'engageaient à c( recourir même à la force des armes pour garantir la république du renversement de sa constitution et de ses lois fondamentales. » Voilà comme elles tenaient à leurs engagements.

Les provinces envahies étaient traitées en pays conquis; on n'y tolérait point de diétines pour la nomination des nonces cà la diète ; 32 furent rompues, et on signifiait à celles des autres provinces que tout refus d'accéder aux propositions serait rigoureusement puni , mesure qui, seule, suffit pour constater l'oppression. Aussi, ou les nonces n'étaient point élus, ou s'ils l'étaient, ils refusaient d'accepter la mission d'être les instruments aveugles des oppresseurs de la Pologne. Voici comment ils s'exprimaient : « Il est honteux de signer le partage, il est dangereux de n'y point souscrire : d'un côté, il y a la ruine de la nation, de l'autre l'oppression des citoyens fidèles. Si notre patrie doit périr, ne creusons pas au moins son tombeau de

nos propres mains. Il vaut donc mieux ne rien faire que de se rendre complices delà perte de la patrie. » Au lieu de nonces, un grand nombre de palatinats et de provinces envoyèrent des protestations ' ainsi conçues : a Gomme il n'y a de liberté, ni pour les lieux destinés aux délibérations publiques, ni pour les personnes qui doivent s'y trouver, les citoyens assemblés pour l'élection des nonces, ne veulent en nommer aucun, pour ne pas exposer ceux qui seraient élus au malheur de confirmer la perte de la patrie. » Elles rappelaient ensuite toutes les garanties données et renouvelées depuis 1701 par les trois puissances, et se terminaient par une opposition formelle et une protestation solennelle contre tout ce qui se ferait à une diète où la nation ne serait représentée que par quelques hommes vendus à l'étranger.

Cette diète, dont les délibérations étaient annulées d'avance par le nombre insufïisant de ses membres, illégale parce qu'elle avait été convoquée par des ministres étrangers, illégale parce que la nation n'y était point représentée, illégale surtout parce que la force armée en arracha toutes les décisions, s'ouvrit à Varsovie le 19 avril 1773. Cette journée mémorable dans les fastes de la Pologne, allait montrer aux yeux de l'Europe une lutte désespérée entre la force et le droit, la corruption et la vertu, la trahison et le patriotisme. A coté de ces quelques hommes dégénérés, vils agents de ceux qui les soldent, marchaient le front haut et la conscience pure, quelques grands citoyens ijui protestèrent coura-

geusement contre le crime de lèse-nation, qu'on voulait sanctionner. Que ne pouvons-nous retracer ici lesdrames héroïques de celle lutle longue et acharnée ! Pendant tout le temps que la dièle dura, les troupes élrangères occupèrent Varsovie, souvent même elles entrèrent dans la salle des délibérations pour appuyer leurs prétentions par la force. Gomme auparavant, négociations, menaces, promesses, tout fut employé pour ramener au parti des trois cours le roi et les nonces. Mais tout fut inutile : ils protestèrent avec énergie, bien que les puissances étrangères déclarassent ne pas vouloir s'en tenir là si l'opposition continuait. Leurs ministres dénoncèrent les opposants comme ennemis de leurs cours et de leur patrie, confondant ainsi, avec autant d'audace que d'inconséquence, les intérêts des spoliateurs et des spohés, joignant l'ironie à l'oppression. Sur ces déclarations, et pour éviter de nouveaux malheurs, plusieurs nonces eurent la faiblesse de souscrire au démembrement. Les trois cours ne manquèrent pas de se prévaloir de cette prétendue ratification, qui n'était, au contraire, que la preuve des violences qui la rendaient nulle.

D'abord on transforma illégalement la diète en confédération, puis la fonction de maréchal fut non moins illégalement usurpée par Poninski. Alors Thaddée Reilen et plusieurs nonces de Lithuanie, ayant proposé le 21, pour la seconde fois, d'élire un président, on tenta de faire lever la séance, mais les spectateurs crièrent aux représentants : « Ne sortez pas au nom du ciel ! ne sortez pas I Ne perdez pas la gloire nationale ! Ne vous livrez

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pas aux tyrans 1 » Et Reiten faisant de son corps une barrière au-devant de ceux qui se retiraient, s'écria d'une voie désespérée : « Allez, confirmez votre ruine à » jamais; mais vous ne passerez qu'en foulant de vos » pieds ce cœur qui ne bat que pour l'honneur et la » liberté. » Puis Samuel Korsak, debout derrière Reiten, cria de la [)orle au public retenu par les soldats russes et prussiens : « Ecoutez, je proteste devant Dieu et en face » du monde entier, qu'une violence sans exemple a été » commise sur une nation libre. Je proteste contre les » actes d'une chambre entourée do soldats étrangers; » je proteste contre la levée illégale des séances. Po- » ninski ne pouvait de son chef se nommer président, » et nous sommes venus pour former une diète libre, et » non une confédération. Nous ne quitterons pas la » chambre, et dussions-nous mourir de faim, nous » périrons en gardant notre conscience pure envers » Dieu et envers notre patrie. Restez donc avec nous, » citoyens, et soyez témoins qu'il est encore des Polonais » que la menace ne saurait faire plier. »

Neuf autres nonces demeurèrent à leurs places, rien ne put ébranler leur courage, et les Russes redoublant la fureur de leurs menaces, Kursak se leva, et leur remettant l'état de tous ses biens, réi)ondit avec calme : « Je n'ai que cela à sacrifier à l'avidité des ennemis de la Pologne ; ils peuvent m'ôter la vie, mais il n'y a point au monde de despote assez riche pour me corrompre ou assez puissant pour m'intimider. b Le lendemain, les ambassadeurs des trois puissances déclarent à Stanislav-

Auguste, au nom de leurs souverains, que s'il n'accédait pas à la confédération, 50,000 hommes avaient ordre de marcher sur Varsovie, de la réduire en cendres et de passer toute âme vivante au fil de Tépée. C'est sous le coup de ces menaces que le roi signa son adhésion en pleurant. Reiten, épuisé de fatigue et de besoin, était étendu sans connaissance et perdilla raison de désespoir : la postérité l'a honoré du double nom d'Aristide et de Caton polonnis. Les fonctions de la diète furent confiées à une délégation qui, malgré tous les attentats et les coups de feu tirés sur ceux qui résistaient, ne put jamais réunir le nombre de signatures convenable. Malgré tout, l'œuvre du premier démembrement fut proclamée le 13 septembre 1773.

Les trois puissances spoliatrices n'avaient point oublié qu'un des premiers mots dits, il y avait près de dixhuit mois, était : prenez ce qui vous convient. Lu convenance fut la seule et vraie base du traité secret du 5 août; mais cette expression était vague, et il en résulta dans le partage une inégalité dont on peut se convaincre à la seule inspection de la carte. La Prusse s'emparait de la Prusse polonaise et d'une partie de la Grande-Pologne, située au delà de la Netze, ce qui faisait environ 900 lieues carrées habitées par 416,000 hommes. L'Autriche prenait toute la rive gauche de la Vistule, depuis les salines de Yieliczka jusqu'à l'embouchure du Yiroz, la Russie rouge, le palatinat de Belz et une partie de la Yolynie, c'est-à-dire environ f>, 500 lieues carrées, et 2,700,000 habitants. Enfin, la Russie étendait ses

frontières depuis la source de la Vilia jusqu'à son embouchure dans le Niémen, et depuis la source delaBérésina jusqu'au Dnieper, dans une étendue de plus de 3,000 lieues carrées, avec une population de 1,800,000 âmes.

Cette inégalité était couverte par l'importance que chaque puissance attachait à la partie dont elle s'emparait. La Prusse polonaise, un peu moins étendue que les sables du royaume de Prusse, était quatre fois plus peuplée et beaucoup plus fertile; elle donnait une consistance topographique à un État qui n'en avait pas encore. L'Autriche prenait un arc, dont la Hongrie et la Silésie autrichienne faisaient les deux extrémités de la corde. Elle aurait trouvé dans cet agrandissement une augmentation réelle de forces, ^i la Russie n'avait envahi un territoire encore plus considérable, et qui, mettant à sa disposition les restes de la république, anéantissait de fait une puissance intermédiaire.

Ainsi se consomma le plus grand des crimes poUtiques modernes, ce que de Maistre nomme l'exécrable partage de la Pologne. Une possession de treize siècles, une longue série de traités anciens et solennels, cent déclarations récentes des trois puissances, garantissaient à la république la conservation de tout son territoire Jamais droit ne fut plus échitant, jamais ()ropriélé ne fut plus expressément constatée et reconnue. Lorsqu'à la diète de 17Gi, des bruits avaient été répandus sur le démembrement, le comte de Mercy, ambassadeui' de Vienne, avait officiellement déclaré que « Marie-Tliérhe, en sa qualité de voisine et d'ancienne alliée de la Pologne, se-

raît toujours empressée de faire connaîti^e l'intérêt quelle prenait ou maintien de la république dans tous ses droits, possessions et pjrérogatives, et qu ayant été instruite des bruits que l'on répjandait, elle l'avait char-gé de donner une déclaration formelle et authentique de ses intentions les plus sincères. » Plus tard, en 1771, elle promettait à Pac de « tout faire pour la Pologne, » et le 6 juillet de la même année par le traité signé avec la Porte, elle s'était portée garante « de l'indépendance et de l'intégrité du territoire polonais. » Il est vrai qu'en signant le pacte du partage, elle inscrivait ces restrictions : « Placet, puisque tant de savants personnages veulent qu'il en soit ainsi ; mais longtemps après ma mort on verra ce qui résulte d'avoir ainsi foulé aux pieds fout ce que jusqu'à présent on a toujours tenu pour juste et sacré. »

Le 9 juin 1704, Catherine faisait cette protestation solennelle : a Nous déclarons que S. M. I., en prenant le titre d'impératrice de toutes les Russies, n'entend s'arroger aucun droit, soit pour elle-même, soit pour ses successeurs, soit pour son empire, sur les pays et les terres qui, sous le nom de Russie, appartiennent à la Pologne et au grand -duché de Lithuanie; et reconnaissant leur domination, elle offre plutôt à la sérénissime république de Pologne une garantie en conservation de ses droits, do ses privilèges, aussi bien que des pays et des terres (jui lui reviennent de droit, ou qu'elle possède actuellement, et elle promet de la soutenir et de la protéger toujours contre quiconque tenterait de les troubler. » Trois ans après, en 1767, elle ajoute : « En vain, la ja-

lousie s'efforcerail-elle d'attribuer à l'impératrice des projets odieux contre l'indépendance et les intérêts de la république, elle croit s'être placée au-dessus d'un soupçon de cette nature. Elle n'a aucun projet sur leur pays, el elle est alissi éloignée du désir d'agiter la Pologne, et d'agrandir son empire à ses dépens, que de la soumettre parles armes. »

A la diète de 1764, le roi de Prusse assurait également c( qu'il travaillerait constamment à maintenir les Etats de la république en leur entier. »

Aujourd'hui, màlgî'é tant de promesses et de serments solennels, ils se partagent plus du tiers de cette même république, en laissant prévoir de nouvelles spoliations qu'ils ne pouvaient encore réaliser, parce qu'ils ne s'étaient pas « amicalement » entendus «sur ce qui était à leur convenance. » Ce n'est pas tout. Dans le manifeste de 1772, concerté entre les cours de Vienne, de Saint- Pétersbourg et de Berlin, 11 est dit que les trois puissances» ont arrêté entre elles de travailler sans perte de temps et d'un commun accord, par des mesures combinées et efficaces, à ramener le bon ordre en Pologne, à y faire cesser les troubles présents et à y rétablir, sur un fondement solide, 1- ancienne constitution de cet État et les libertés de la nation. » Elles ne s'emparent de la Pologne que pour y rétablir la constitution et les libertés nationales! Quel comble d'ironie! Et l'Europe, et la France elle-même restent muettes!

Ce premier' partage de la Pologne lui coûta sept à huit millions d'hommes, prescjue la moitié de sa population

qui, avant la confédération de Bar, s'élevait à dix-huit millions. Cinq années de luîtes et les déportations ordonnées par les cours spoliatrices diminuèrent cette population de plus d'un million, et le démembrement au moins de six millions. Une nouvelle constitution fut mise à l'étude, et un conseil permanent s'arrogea tous les pouvoirs. L'armée polonaise fut considérablement réduite, et, si l'on fut délivré des troupes prussiennes et autrichiennes, celles de la Russie n'évacuèrent qu'incomplètement le territoire non démembré, afin de prêter main forte aux projets que Catherine nourrissait encore.

§ VI. — Réformes. Appréhensions d'un second déniembremenl.

En face des trois grandes puissances spoliatrices, en face de toute l'Europe muette ou complice, un seul homme osa protester contre ce grand attentat. Ce fut le pape, dont le nonce bénissait et guidait naguère les glorieux confédérés de Bar. Dès le 30 avril 1767, Clément XIII écrivait aux rois de France et d'Espagne et à l'empereur d'Allemagne en faveur de la Pologne. Clé-, ment XIV recommandait encore cette noble cause le 7 septembre 1774, quinze jours avant sa mort. Vingt fois ces deux papes protestèrent publiquement, solennellement et de toute la puissance de leur âme.

Malgré tant de malheurs et le premier partage qui les avait suivi, la Pologne, encore debout, donnait de nouvelles preuves de son inépuisable énergie. Elle régéné-

rait ses lois, son administration, ses institutions sooiales, et travaillait avec ardeur à l'émancipation des paysans €t au développement de son commerce, de son agriculture et de son industrie. Cette gloire, moins éclatante mais plus réelle que celle des armes, fut l'œuvre de ses diètes, principalement de celles de 1776, 1780 et 1784. On creusa les canaux d'Oginski et de Muchaviec. Des banques et des fabriques s'élevèrent. Tyzenhaus établit en Lithuanie d'immenses manufactures occupant trois mille ouvriers, et fonda une école de sciences naturelles et de médecine. Les finances furent améliorées, le budget régularisé. André Zamoïski fut chargé de rédiger une constitution et une législation nouvelles que les Moskovites parvinrent malheureusement à faire rejeter parce que les paysans y étaient régis par les mêmes lois que les nobles.

Tiràce surtout à Tinfluence d'un clergé aussi pieux qu'éclairé, les mœurs s'épurèrent, et l'instruction se propagea et se perfectionna sous la savante direction des piaristes. Dès 1775 s'était formée une commission (Véduc'otion nationale, sorte de magistrature jusqu'alors inconnue à toutes les nations de l'Europe, et que plusieur:? imitèrent depuis. On releva les universités de Krakovie et de Vilna. Dans cette di-rnière ville fut construit un observatoire dirigé pendant quarante-deux ans par le jésuite Foczobut, astronome. La littérature et l'histoire nationales furent cultivées avec succès, et Ton vit bril- W,\\ surtout parmi les piaristes et les jésuites, des écrivains, des savants et es artistes remarquables.

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