ÉTAT DE LA QUESTION
Le christianisme, tel qu'il fut institué par son divin Auteur, propagé par l'enseignement des saints apôtres, est, comme la vérité qui forme son essence, un dans sa nature et dans ses dogmes fondamentaux.
Cette unité constante, invariable, est même, pour les hommes de sens, le caractère particulier, distinctif, qui lui donne la puissance de conviction et d'entraînement que l'incrédulité ne fit qu'augmenter par les plus sanglantes persécutions, et qu'elle ne parviendra jamais à réduire, même avec le concours des plus brillants sophismes.
Impuissante contre le fond, cette incrédulité s'attaque, alors, à la forme; et, sous le voile d'un simple intérêt historique, manœuvre assez habilement pour séduire quelques hommes de foi, mais trop aisément éblouis par le charme trompeur de la nouveauté.
Découragés dans leurs agressions contre la vérité, la divinité du christianisme, les novateurs ont adroitement changé de
système, et, par des moyens dont nous apprécierons la portée, voulu diminuer la valeur du caractère épiscopal, en substituant une délégation indirecte à la délégation réellement apostolique de nos premiers évêques. S'il nous était permis d'employer une figure pour mieux rendre cette pensée, nous ajouterions : que, dans l'impossibilité de prendre immédiatement la place, ils ont essayé, même avec un certain commencement d'exécution, de s'emparer de quelques ouvrages avancés.
Du reste, les hommes religieux, qui, pleins de confiance dans la bonté de leur cause, n'avaient d'abord fait aucune attention à ces attaques, en apparence assez insignifiantes, voyant l'ennemi gagner du terrain, et s'appuyer d'une invasion pour en effectuer une autre plus grave, ont enfin compris le danger d'une longanimité prolongée; la nécessité de mettre un terme h d'aussi périlleux empiétements; et la question positivement sérieuse de : V origine apostolique des principales églises de France, est devenue parmi nous, et même pour toutes les nations chrétiennes, de la plus importante actualité.
Le clergé d'abord, ensuite plusieurs écrivains consciencieux, ont enfin protesté contre ces attaques inconsidérées à l'opinion solidement établie sur l'unanimité des plus anciennes traditions, des monuments, des actes apostoliques, des martyrologes, des conciles, des cartulaires, des Missels, des Officia propria, etc., dont les témoignages n'ont jamais varié, que viennent également confirmer les faits les plus incontestables de l'histoire.
Au nombre des auteurs modernes qui nous semblent avoir le plus positivement abordé la question, et que nous citerons avec d'autant plus de confiance et de gratitude qu'ils nous ont, par leurs savantes recherches, aplani les aspérités d'une route aussi difficile, nous indiquerons surtout MM. l'abbé Faillon, prêtre de la congrégation de Saint-Sulpice : « Monuments inédits sur r apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence;)) l'abbé Arbellot, chanoine de Limoges : a Dissertation sur Vapostolat de saint Martial ; » L. W. Ravenez, lauréat de l'académie impériale de Reims : mémoire couronné sous ce titre :
a De V origine des principales églises chrétiennes de France ; » l'abbé Lottin : « Officia propria insignis Ecclesiœ Cœnomanensis ; » l'abbé Voisin : « Histoire des Cénomans anciens et modernes; » Dom Piolin, bénédictin de Solesmes : « Histoire de rÉglise du Mans. »
Nous compléterons cet acte d'équité, de gratitude, en remerciant M. Anjubault, notre savant bibliothécaire, pour ses utiles et judicieuses communications.
Dès que nous sommes entrés dans l'étude importante et consciencieuse de cette grave question, nous n'avons pas tardé à reconnaître que l'opinion des novateurs ne reposait que sur des documents fautifs ou mal interprétés ; sur de simples allégations, quelquefois spécieuses au premier aspect, mais ne supportant pas un judicieux examen ; tandis que celle des orthodoxes est largement et solidement établie sur une masse imposante, compacte, de faits historiques et de traditions si respectables, que pour nous l'évidence relative s'est faite, et que nous avons cru pouvoir, d'après les dangers du nouveau système, prendre pour épigraphe de notre Défense du christianisme cette formule dont nous acceptons la responsabilité : Attaquer le caractère apostolique de la mission du christianisme dans les Gaules , est plus qu'une prétention historique : c'est une témérité religieuse.
Nous prouverons du reste, dans le cours de ce travail, que le système des novateurs, qu'on nous permette cette comparaison exacte, représente une pyramide renversée, mise en équilibre sur le sommet. En ne considérant que la partie la plus apparente, la base du cône, on y trouve les dissidents religieux de toutes les sectes, et môme des hommes de foi, de science, de capacité, séduits par le prestige des innovations; et la présence de ces derniers, une fois acquise au système, nous explique l'entraînement de ceux qui n'envisagent que la superficie des choses, des opinions, sans vouloir se donner la peine de les approfondir. Mais en remontant des effets aux causes, des inductions aux principes, en descendant, par conséquent, de la base de cette pyramide renversée jusqu'au sommet sur lequel on a cru
pouvoir l'édifier, on arrive, par une progression décroissante, à ne trouver pour uniques et ruineux fondements de ce vaste échafaudage que deux simples passages : l'un de Sulpice Sévère, traduit, pour le besoin de la cause, avec un énorme contre-sens; l'autre, de Grégoire de Tours, positivement contredit et mis à néant par un autre passage du même auteur : voilà toute la raison d'être du système des novateurs.
Toutefois nous ne devons pas, dans ces considérations générales, anticiper sur l'ordre logique des faits, des idées et des raisonnements ; nous avons besoin au contraire de les enchaîner exactement dans leur ensemble, voulant arriver des principes les mieux établis aux inductions les plus positives.
Dans cette pensée , tous nos documents essentiels , même ceux dont les originaux se trouvent en latin, seront textuellement reproduits, afin que l'authenticité n'en puisse pas être contestée. Les lecteurs qui trouveraient cette marche un peu sérieuse auront, du reste, la facilité de s'en affranchir, sans rien perdre de l'enchaînement des idées et des raisonnements : il suffira de s'attacher seulement à la traduction de ces textes.
§ I. Etablissement du Christianisme dans les Gaules.
A la mort du Sauveur, les Gaulois, sous la domination romaine, par conséquent en rapports directs et continuels avee la métropole de l'empire : à la fois centre de l'administration du gouvernement civil, militaire, et siège du pontificat religieux d'où partaient les missions évangéliques; imbus des sérieux principes de la théocratie druidique; habitués par conséquent à l'adoration d'un seul Dieu, se trouvaient ainsi, de tous les peuples, excepté les Romains, celui qui devait recevoir les premiers enseignements du christianisme; et, sans exception, le mieux disposé à comprendre la valeur de ses dogmes, à se dévouer aux fécondes pratiques de son culte.
Ce fait capital devient le principe et la base de tous les raisonnements qui doivent conduire à la solution du problème ,
en s'appuyant sur les présomptions les plus anciennes et les mieux fondées, lorsque l'évidence de l'histoire fait défaut, comme il arrive toujours pour la connaissance des actes dont la trace, absolument incontestable, se perd, du moins en partie, dans l'obscurité des temps antiques : aussi voulons-nous établir cette première donnée de la manière la plus positive et sur les plus graves témoignages.
Saint Irénée, qui naquit dans l'Asie Mineure en 140, et vint prêcher l'Évangile dans les Gaules en 177, s'exprime ainsi dans son livre : « Adversus hœreses. » « Et si in mundo loquelœ dissimiles sunt, sed tamen virtus traditionis una et eadem est ; et neque hce quce in Germania sunt fundatœ Ecclesiœ , aliter credunt, aut aliter tradunt; neque hœ quœ in Iberis sunt, neque hœ quœ in Celtis, neque hœ quœ in oriente, neque hœ quœ in Egypto, neque hœ quœ in Lybia, neque hœ quœ in medio mundi sunt constitutœ ; sed sicut sol, creatura Dei, in universo mundo unus et idem est: sic et lumen, prœdicatio veritatis, ubique lucet et illuminât omnes hommes qui volunt ad cognitionem veritatis venire. »
<( La puissance de la tradition conserve partout son unité, son identité parfaite, bien que les idiomes des peuples se diversifient à l'infini dans le monde. Les églises que le christianisme a fondées en Germanie ont exactement les mômes croyances, les mêmes traditions que celles des Ibériens, des Celtes, des Orientaux, des Egyptiens, des Lybiens, des peuples situés au milieu des continents. De même que le soleil, œuvre du Créateur, est un et semblable dans tout l'univers, de même la lumière de l'Esprit-Saint, la parole de Dieu brillent partout avec ces caractères, afin d'éclairer tous les hommes qui veulent marcher sincèrement à la vérité. »
Tertullien,né à Carlhage vers 160, païen d'origine, converti au christianisme par la vue des martyrs, docteur de l'Eglise, dit positivement, dans son Traité : « Adversus Judœos » : « Qui enim dexteram tenet pater Deus, 7iisi Christ o filio suo ? Quem exaudierunt omnes génies, id est cui omnes gentes crediderunt, cujus et prœdicatores apostoli in psalmis David ostenduntur :
« In universa, inquit, terra exiit sonus eorum et usque ad terminos terrœ verba eorum ? » In quem enim et alice gentes crediderunt ? Parthi, Medi, Elamitœ, et qui habitant Mesopotamiam, Armeniam, Phryyiam, Cappadociam, et incolentes Pontum et Asiam, et Pamphyliam, immorantes Egyptum, et regionem Africœ quœ est trans Cyrenia inhabitantes, Romani et incolœ tune in Hierusalem Judœi et ceterœ gentes ; ut jam Getulorum varietates , et Maurorum multi fines ; Hispaniarum omnes termini et galliarum diverse nationes, et Britannorum inaccessa Romanis loea, Christo vero subdita; et Sarmatorumet Dacorum et Germanorum et Seytharum, et abditarum multarum gentium, et provinciarum et insularum multarum, nobis ignotarum, et quœ enumer are minus possumus, in quibus omnibus locis Christi nomen, qui venit, régnât. »
« Quel est celui que Dieu le Père conduit parla main, si ce n'est Jésus-Christ son fils? Celui que les prophètes avaient annoncé, dont toutes les nations ont écouté la religion , aussitôt enseignée par les Apôtres jusqu'aux extrémités de la lerre : chez les Parthes, les Mèdes, les Élamites; ceux qui habitent la Mésopotamie, l'Arménie, la Phrygie, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Pamphylie, l'Egypte, l'Afrique, les habitants de la Romanie, les juifs de Jérusalem, les Gétules, les Maures, les Espagnols, les diverses nations de la Gaule, la Bretagne invincible pour les armes romaines, soumise par la religion du Christ; les Sarmates, les Daces, les Germains, un grand nombre d'autres nations inconnues dans les continents, dans les îles, qu'il nous est impossible d'énumérer, et chez lesquelles règne le nom du Sauveur, après en avoir acquis la possession.»
«Les Pères du deuxième concile de Tours, dit M. L. W. Ravenez, écrivaient, en 567, h sainte Radégonde, une lettre ainsi conçue : « Cum ipso catholicce religionis exortu cœpissent gallicanis in finibus venerandee ftdei primordia respirare, et adhuc ad paucorum notitiam tum ineffabilia pervenissent Trinitatis Dominicœ sacramenta; ne quid hic minus acquireret , quam in orbis circulo prœdicantibus apostolis obtineret, D. Martinum peregrina de stirpe ad illuminationem patrice dignatus
dirigere, misericordia consulente, qui licet apostolorum tempore non fuerit, tamen apostolicam gratiam non effugit. »
« Dès l'origine du christianisme, la Gaule, dans ses parties les plus reculées, respira les premiers parfums de sa foi vénérable ; et si les principes sacrés de la Trinité divine furent alors accueillis seulement par un petit nombre de fidèles, il n'en reste pas moins démontré que, plus tard, le bienheureux saint Martin, prédicateur si digne d'éclairer sa nation , comme faisaient les Apôtres jusqu'aux bornes du monde, quoiqu'il ne fût pas de leur temps, n'en présentait pas moins toute la puissance de la grâce apostolique.
« Si un monument authentique , ajoute M. L. W. Ravenez, démontre que l'Espagne a été évangélisée au temps de Néron, il en est aussi qui établissent jusqu'à l'évidence que les Gaules n'ont pas été moins favorisées par les Apôtres. »
Saint Irénée, après avoir assuré que, de son temps, il existait des églises chez les Celtes, ajoute « : Les églises qui ont été fondées dans les Germanies ne croient pas différemment, et n'ont pas d'autres traditions que celles qui sont en Ibérie, chez les Celtes. » D'un autre côté, les auteurs du Gallia christiana l'ont fait observer avec raison : « Tout martyre suppose une église; toute église, un évoque. »
Il est constant d'après le témoignage incontestable des saints : Hippolyte, Athanase, Épiphane, Jean Chrysostômc, ïhéodoret, Cyrille, etc., que saint Paul se rendit en Espagne, après son premier séjour à Rome, pour y propager la foi chrétienne. Il écrit lui-même aux Romains pour leur annoncer son voyage : « Cùm in Hispaniam proficisci cœpero, spero quod prœteriens videam vos... per vos proficiscor in Hispaniam. » Lorsque je partirai pour l'Espagne, j'espère vous visiter en passant... Je passerai par votre pays pour me rendre en Espagne.
Saint Jérôme s'exprime ainsi relativement à ces missions de l'infatigable Apôtre : « Sciendum autem in prima satisfactione, needum Neroris imperio roborato , nec in tanta erumpente scelera quanta de eo narrant historiée, Paulum a Nerone dimis-
mm, ut evanyelium Christi in Occidentis quoque partions prœdicaretur, sicut ipse scribit in secunda epistola ad Timotheum. »
« Il est bon de savoir, comme première satisfaction à donner au triomphe de la foi, que l'empire de Néron étant encore mal affermi, ce prince ne se livrait pas alors à tous les horribles crimes dont l'histoire l'accuse avec raison, et qu'il mit saint Paul en liberté, pour lui donner la faculté d'évangéliser les diverses parties de l'Occident , comme l'écrivait l'Apôtre lui-même dans sa seconde lettre à Timothée. »
« Sans nous occuper, ajoute M. L. W. Ravenez, du voyage possible de saint Pierre dans la Grande-Bretagne , trois Apôtres, saint Luc, saint Philippe et saint Paul, ont traversé la Gaule en y distribuant leurs disciples. En allant de Rome en Espagne, ce dernier a suivi la voie qui allait d'Italie dans la Bétique , et qui, traversant les Gaules, passait par Nice, Arles, Narbonne, Barcelone... On admettra, dès lors, difficilement que ce missionnaire, si plein de zèle et d'ardeur pour la conversion des infidèles, ait parcouru la province romaine, latine par les mœurs et le langage , sans laisser derrière lui des ouvriers évangéliques. »
« Comment admettre, ajoute enfin M. Henri, de l'Académie de Reims, que l'Eglise romaine, par sa vive lumière, ne rayonne pas au-delà des Alpes, quand tout le monde reconnaît que les Gaulois, frémissant sous le joug romain, réduits à l'esclavage et à la misère, fidèles à la langue et aux traditions druidiques , c'est-à-dire presque judaïques, sont préparés, plus que tout autre peuple, à recevoir la bonne nouvelle?... Reporter l'origine des églises gauloises au milieu du 11e, et surtout vers les 111e et ive siècles, est donc se mettre en contradiction évidente avec les faits, avec le saint zèle et l'activité si connue des premiers Pontifes de Rome. »
Si nous avions besoin d'autres preuves à l'appui de celles qui, déjà, nous semblent surabonder pour la solution du problème, elles nous seraient encore fournies par saint Eusèbe : « Historia ecclesiastica ; » saint Isidore, « De vitâ et morte sanctorum; » saint Epiphane, « Advcrsus hœreses; » etc. Mais cette