CHAPITRE III
Les Gaules, après dix ans de mémorables combats, se trouvaient, l'an 49 avant Jésus-Christ, généralement conquises par le génie militaire et par la grande habileté politique de César. Elles allaient, pendant près de cinq siècles, subir la domination des empereurs sons le nom de provinces romaines, avec les phases très-variables d'une existence quelquefois Calme, tranquille, aussi réellement heureuse que peut l'être celle d'un pays dans la servitude ; plus souvent agitée, souffrante, persécutée, comme l'est ordinairement celle d'un peuple soumis à l'esclavage par des maîtres aussi despotiques, aussi cruels que le furent un trop grand nombre des souverains de l'orgueilleuse métropole.
César, pendant son dernier séjour dans la Gaule Transalpine, qui doit surtout fixer notre attention, s'occupa sérieusement de l'organisation civile et militaire du pays, dans les assemblées gallo-romaines qu'il aimait à présider. Et presque partout, la sagesse, la douceur, la modération, la bienveillance qu'il montra dans ces importantes réunions, firent sincèrement regretter sa mort à la fois tragique et prématurée.
Dans les premiers temps surtout, il était urgent et difficile de maintenir, sous l'obéissance, un territoire vaste, coupé de rivières, de fleuves, en partie couvert de forets, habité par des peuples nombreux, remuants, belliqueux, impatients du joug. Le conquérant sachant bien que, d'un autre côté, Rome était dans l'impossibilité de soutenir son invasion par une puissance
militaire suffisante, en ne la tirant que de son propre fonds, eut recours à des moyens habiles et parfaitement combinés.
Non-seulement il ne changea rien aux divisions que présentait la Gaule, se bornant sous ce rapport à la constituer province romaine, avec charge de faibles impôts, mais encore il prit un soin particulier à lui conserver ses institutions politiques , militaires et religieuses , tant qu'elles ne portaient pas atteinte à la sécurité de sa domination. Ainsi, le culte druidique pouvait librement s'exercer; les habitants du pays étaient favorablement accueillis dans les rangs de l'armée ; trouvaient, dans cette mesure judicieuse , l'emploi d'un excédant onéreux de population , et le moyen flatteur de donner un véritable essor à leurs instincts, à leurs goûts belliqueux; de plus, ils faisaient partie du sénat, entraient dans les conseils de la nation, et leurs cités s'administraient elles-mêmes, presque avec autant de liberté qu'avant l'invasion romaine.
Au milieu de ces conditions favorables à la sécurité des vainqueurs, à la confiance des vaincus, à la paix commune et si désirable pour les uns et pour les autres, César dissimulait avec un art merveilleux la puissance ferme, absolue, qui cependant gouvernait tout l'ensemble. Ses légions constamment sous les armes, disposées à la défense, mais sans affectation, sans démonstrations hostiles apparentes , n'étaient jamais renfermées dans les cités closes, mais toujours postées dans les lieux voisins, les plus avantageux comme position militaire, où se trouvaient bâtis des camps retranchés qui , sous le titre de stativa, stations, offraient des établissements provisoires par leur nature, mais cependant occupés quelquefois assez longtemps, et par conséquent intermédiaires pour la solidité, les ressources et le confortable, entre les villes proprement dites et les subita, simples campements pendant la guerre.
Les circonscriptions territoriales nouvelles qui , dans la Gaule , remplacèrent les anciennes , furent effectuées par Auguste, premier empereur des Romains, l'an 27 avant Jésus- Christ. L'an 16 et l'an 11, il vint dans ces nouvelles possessions romaines ; divisa tout le pays en quatre provinces : 1° la Nar-
bonnaise; 2° l'Aquitaine; 3° la Celtique ou Lyonnaise; 4° enfin, la Belgique.
La Celtique ou Lyonnaise, qui seule doit nous occuper, prit son nom de la capitale de cette province : Lugdunum', Lyon. Cette nouvelle division des provinces gauloises varia beaucoup : on en compta successivement 6 jusqu'à Dioclétien , Tan 284 de l'ère chrétienne ; 11 sous Constantin II , en 340 ; enfin, 17 sous Julien, en 361.
La Lyonnaise, d'abord divisée en deux parties, vers 340, le Maine appartenant à la seconde, le fut définitivement en quatre, vers 361 , le Maine rentrant alors dans la troisième. Ainsi : lre Lyonnaise, métropole Lyon. — 2e Lyonnaise, métropole Rouen. — 3e Lyonnaise, métropole Tours, comprenant le Maine et la Bretagne. — 4e Lyonnaise, métropole Sens. La première Lyonnaise était, de toute la Celtique, la seule gouvernée par un proconsul, tenant, d'après l'institution d'Auguste, son autorité du sénat romain ; les trois autres, par des présidents au choix de l'Empereur; du reste, les uns et les autres recevant l'impulsion du vicaire des Gaules établi dans la ville d'Arles, et lui-même soumis au préfet du prétoire dont le siège se trouvait alors à Trêves.
Enfin les inquiétudes que pouvaient inspirer les provinces de l'ouest, la Bretagne particulièrement; la nécessité de mettre sous l'autorité d'un seul chef les forces destinées à la défense des côtes , firent instituer de bonne heure le gouvernement maritime connu sous le nom de tractus armoricanus.
Lors de l'invasion romaine , l'état social des Cénomans n'offrait qu'un développement très-imparfait ; ils étaient peu civilisés, presque sauvages. Leur état politique se trouvait plus avancé. Progressivement soustraits au despotisme druidique, ils commençaient à présenter une certaine organisation civile avec des caractères particuliers aux grandes. localités. Là, c'était une sorte d'aristocratie militaire formée parles chefs de tribus ; ici, les principaux citoyens constituant une espèce de sénat qui nommait un magistrat annuel, juge souverain, investi du droit (\o vie et de mort, ailleurs, de véritables démocraties, où Lé
peuple nommait des chefs civils , militaires et même des rois, etc. : mais avec cette condition importante à noter, que le peuple avait au moins autant de pouvoir sur le roi , que le roi lui-même en présentait sur le peuple.
Rome affermissant par degrés son pouvoir dans le Maine, comme dans toute la Gaule, y lit adroitement passer, avec son gouvernement, ses institutions, seslois, ses usages et ses mœurs.
Jusqu'ici les villes avaient à peu près conservé leur ancien régime: le droit d'élire des députés, d'entretenir une certaine force militaire, et même de se faire un peu la guerre entre elles, pourvu que la sécurité du pays ne s'en trouvât pas compromise. Mais ensuite les citoyens furent partagés en quatre principales classes : 1° les clarissimes ou nobles, familles ayant fourni à l'empire des sénateurs ou d'autres grands dignitaires; portant comme signes distinctifs, sur la tunique, une bande verticale de pourpre, nommée clave; un manteau blanc rayé de pourpre, la trabée, agrafé sur l'épaule droite. Exempts des tribus, de tous les ennuis des fonctions civiles, accaparant les honneurs, les principaux emplois, ces esclaves dorés étaient souvent fiers, hautains, exigeaient qu'on leur parlât à la seconde personne du pluriel, usage étrange et cependant importé dans nos habitudes modernes. 2° Les curials, ou propriétaires, possédant au moins 25 jugères ou 6 hectares 23 ares de terre, et n'exerçant aucun métier. Ils avaient voix délibérative dans les assemblées municipales , nommées curies ou sénat inférieur. Leurs nombreuses fonctions étaient gratuites, légalement obligatoires, et presque toujours tellement onéreuses, que plusieurs citoyens entrèrent, pour s'en affranchir aussi, dans les ordres militaires ou religieux, qui s'en trouvaient exempts comme celui des sénateurs. 3° Les collegia apificum, artisans, l'ensemble des citoyens qui exerçaient des métiers. 4° Enfin, les esclaves, distingués en réels ou serfs, attachés à la chose, à la propriété; personnels, assujettis à la personne.
Les impôts, sous le règne paisible d'Auguste, furent modérés. Le foncier s'y trouvait établi dans la proportion d'un vingtième du revenu. La capitation ne portait que sur les
citoyens libres, encore les pauvres se réunissaient-ils pour former une tête, alors que les riches en payaient plusieurs. On donnait le nom d'exaction à la simple rentrée de ces impôts ; tandis que les coupables abus de la fiscalité, depuis longtemps, ont rendu ce ternie synonyme de vol public.
Les temps se partageaient, d'après le calendrier que Jules César, en raison des connaissances que Sosigène, astronome alexandrin, lui transmit, des droits que lui donnait sa qualité de grand pontife, avait définitivement fait admettre dans tout l'empire, 46 ans avant Jésus-Christ. L'année s'y divisait en 365 jours 6 heures: le mois en 1° calendes, premier jour de chaque mois : de calare, appeler; le mois commençant, dans l'origine , avec la nouvelle lune dont un petit pontife était chargé d'annoncer le lever au peuple ; 2° nones, de nona aies, neuvième journée, parce qu'elle arrivait 9 jours avant les ides; savoir : le 5 en janvier et dans sept autres mois; le 7 pour le reste ; 3° ides, troisième partie : du vieux mot latin iduare, partager; elles divisaient, en effet, les mois en deux parties à peu près égales ; arrivant le 13 pour les uns, et le 15 pour les autres. Le jour se distinguait en civil et naturel. Le jour civil était de 24 heures, et se comptait de minuit à minuit. Le jour naturel était de 12 heures dans le cours desquelles on distinguait le matin, le midi, le soir. La nuit également de 12 heures se divisait en quatre veilles de trois heures chacune, et dont la dénomination précisait le caractère ; ainsi : prime désignait la première heure ; tierce, la troisième ; sexte, la sixième ; none, la neuvième ; ou si l'on veut encore, le commencement de ces première, deuxième, troisième et quatrième veilles.
Dans le Maine, comme dans les autres provinces, on désignait les localités par des dénominations dont il est bien essentiel de préciser le sens; chacune de ces localités offrait des attributions qu'il faut nettement établir. Civitas, cité, désignait en même temps la ville principale et le canton sous sa dépendance. Elle présentait seule un sénat. Un comte y résidait pour veiller aux détails administratifs de la police, des finances, de la justice, etc. Telles étaient, pour le Maine, les trois seules
villes principales : 1° Suindinum; 2° Neodunum; 3° Vagoritum. Pagus, bourg, village, indiquait soit une division du canton, soit une ville du second ordre, avec une curie au lieu de sénat, un lieutenant faisant fonctions de comte; mais l'un et l'autre sous la direction de leur cité. Cqndita, contrée, division du pagus. Vicaria, sorte de fief, offrant une partie des attributions de celui-ci, avant son établissement définitif. Parochia, circonscription soumise à la juridiction des évoques lorsqu'ils furent institués dans les Gaules ; répondant à peu près dans les premiers temps à la paroisse aujourd'hui dirigée par les curés. Quant aux cités provinciales, on leur donnait le nom de métropoles, et les chefs employés à l'administration de la justice, y prenaient celui de recteurs. Il ne faut pas, dès lors, confondre pour les premiers siècles de la domination romaine, ces recteurs, comtes et lieutenants, avec les défenseurs de la cité qui paraissent n'avoir été institués dans chacune d'elles qu'au dernier siècle de cette domination, avec le caractère de magistrats électifs, pour défendre le peuple contre l'oppression des officiers impériaux ; nous en parlerons donc seulement en faisant l'histoire de ces tristes époques de nos temps anciens. Au milieu de ces premières dispositions, les Romains et les Gaulois vont progressivement se modifier par des influences réciproques, toutefois avec une prépondérance marquée de l'action des premiers sur celle des seconds ; comme nous le verrons par la construction ultérieure des cités, des habitations, soit à la campagne, soit à la ville, par l'établissement des grandes voies de communication, etc. Mais ici vient se manifester une puissance nouvelle, un élément de la plus haute portée dans la solution du grand problème de civilisation et d'affranchissement qui, depuis l'origine des siècles, n'a pas encore, à notre sens, été convenablement posé ! C'est nommer le Christianisme dont l'apparition, le développement et les principaux résultats doivent actuellement fixer notre attention.
Le monde arrivait à cette mémorable phase de ses annales, où l'humanité, si tristement déchue des privilèges de sa noble origine, allait recevoir les premiers principes de cette régénération sublime qu'elle devait obtenir en échange de ses longues tribulations; du martyre de ses instituteurs les plus dévoués; mais, avant tout, du sang précieux de son divin libérateur!
Vers Tan du monde 4004 ; de Rome , 753 , les conditions d'existence physique et morale de la Gaule en général, et du Maine en particulier, bien qu'assez douces, assez paisibles sous l'administration sage du premier empereur, n'offraient cependant aucun avantage réel pour le présent, aucune sécurité positive pour l'avenir.
En effet, d'un côté, domination romaine tenant le pays asservi sous l'empire d'un gouvernement plutôt militaire que civil; de l'autre, polythéisme, idolâtrie menaçant les villes de cette corruption profonde qui devait précipiter la décadence, la dissolution du grand peuple, et qui tendait à se propager au monde entier!...
Le druidisme, sans doute bien imparfait dans les principes de ses dogmes et dans les cérémonies de son culte , soutenait cependant encore la vertu des campagnes; et peut-être mémo, en combattant, avec une mâle vigueur, la sensualité, la mollesse, la dépravation de l'idolâtrie . préparait les cœurs et les esprits aux aspirations d'une morale plus pure, aux convictions d'un enseignement plus digne , aux pratiques d'une religion plus vraie : d'une religion divine!...
Au milieu de ces affligeantes conjonctures, de ces tristes pressentiments, apparaît une pensée d'espérance ; au milieu de cette nuit profonde, qui bientôt allait couvrir la terre, vient briller un doux rayon de la lumière céleste!...
Aux extrémités de la Judée, sous l'humble toit d'une chaumière de Bethléem, se fait entendre un chant de naïve et pieuse
allégresse, répété par lous les bergers de la contrée; un enfant est né pour la régénération et l'affranchissement du monde; qui commence par abandonner l'ère ancienne de ses illusions, pour compter, d'après une ère nouvelle, des jours positifs de réhabilitation et de progrès!...
Mais, pour cette œuvre admirable et divine, si le principe de la rédemption apparaît, en ce moment, dans la joyeuse étable de Bethléem, bientôt on verra, sur le triste et douloureux Calvaire de Jérusalem, s'effectuer la consommation du sacrifice !...
Sans aucune erreur dans ses préceptes, sans une seule faute relative à ses actions, la Personne du Dieu Sauveur est immolée comme une victime expiatoire par ceux mêmes qu'il venait racheter!...
Plusieurs de ses disciples, un grand nombre de chrétiens témoignèrent, par l'héroïsme du martyre, leur foi profonde et sincère dans cette religion simple, morale, sublime à la fois; qui devra, par conséquent, exercer ultérieurement, sur le caractère, la civilisation et le bonheur des peuples, une influence tellement essentielle et profonde, qu'elle ne sera peut-être jamais bien comprise avant la réalisation entière de ses effets!...
C'est au milieu de ces grandes et nouvelles conditions d'une meilleure existence à venir, que nous allons voir les Gaules, notre province marchant au progrès. Mais combien de persécutions, de misères, de calamités, vont les assaillir dans cette voie qui semblait en mesure de les conduire si directement au bien-être, à la vérité!...
Jésus-Christ, dont le nom signifie : Voint du Seigneur, le Sauveur des hommes, avait dit à ses disciples : « Avant tout, propagez ma doctrine dans les différentes parties de la terre.»
Ces paroles du maître, dernier enseignement pratique dont il instruit ses disciples choisis, portent leurs fruits dans l'esprit et dans le cœur des premiers apôtres, qui vont révéler, aux extrémités du monde , les dogmes sublimes du christianisme , avec un tel dévouement, un tel succès , que l'admiration excitée par une œuvre aussi merveilleuse n'éprouve d'embarras que dans la préférence qu'elle doit accorder, d'une part, au zèle, au
courage, a la foi des propagateurs évangéliques; de l'autre, à l'unité, à la perfection, à l'invariabilité de la propagation de cet enseignement divin ! . . .
Au milieu de ces nombreux et fervents zélateurs de la vérité, nous voyons, au premier rang, saint Pierre, nommé le prince des Apôtres, désigné, par le Sauveur lui-même, comme chef de l'Église chrétienne; saint Clément, saint Lin, saint Clet, saint Luc, etc., ses collaborateurs; et, particulièrement sous le rapport de l'étendue, de la puissance du prosélytisme, cet infatigable saint Paul, qui, de persécuteur du christianisme naissant, devient son missionnaire le plus énergique et le plus dévoué !...
Nous avons besoin, pour établir incontestablement ces importantes et grandes vérités, d'appuyer l'imposant ensemble des plus anciennes traditions, par l'accord unanime des écrits les plus respectables et les plus sérieux : ils ne nous feront assurément pas défaut.
Saint Justin, Dialogue avec le juif Triphon, dit positivement: a Atqui ne unum quidem est genus mortalium, sivè barbarorum. sivè grœcorum , seu etiam aliorum omnium , quocumque appellentur nomine , vel in plaustris viventium, vel domo carentium , vel in tentoriis viventium, etpecoribus vitam tolerantium, inter quos, par nomen crucifixi Jesu , supplicationes et gratiarum actiones Patri et fabricatori rerum omnium non fiant. »
« Des divers peuples de la terre, grecs, barbares ou de toute autre catégorie; quel que soit leur nom; qu'ils habitent sous la tente, sur les chariots ou même sous les seuls abris du ciel , au milieu de leurs troupeaux; il n'en est pas un seul qui n'adresse, au nom de Jésus-Christ, des prières ou des actions de grâces au Père tout-puissant et créateur de l'univers. »
Saint Clément lui-même avait dit, bien avant saint Justin : « Le Hérault de l'Évangile, dans le monde entier, saint Paul, s'est transporté jusqu'aux extrémités des régions occidentales pour annoncer, à toute la terre, le règne de la raison et de la vérité. »
Lactance, rapportant ce qui s'était passé après la mort de Domitien vers la fin du Ier siècle, ajoutait, au commencement du
ive : « Rescissis igitur actis tyranni, non tantum in statum pristinum Ecclesia restituta est, sed etiam multb clarius ac floridius enituit; secutisque temporibus; quibus multi ac boni principes Romani clavum, regimenque tenuerunt , nullos inimicorum impetus passa, manus suas in orientera, occidentemque porrexit; ut jam nullus esset terrarum angulus, tam remotus, quo non religio Dei penetrasset ; nulla denique natio tam feris moribus vivens , ut non , suscepto Bel cultu , ad justitiœ opéra mitesceret. Sed enim postea longa pax rupta est. Extitit enim, post annos plurimos, execrabile animal, Becius, qui vexaret Eccîesiam. »
« En mettant de côté, d'après Lactance, les actes du tyran, l'Église fut non-seulement rétablie dans son état précédent, mais encore brilla d'un éclat plus vif et plus sublime. Dans les temps qui suivirent, sous les princes tolérants, humains, auxquels furent alors confiés le gouvernement et l'administration de l'empire, soustraite à la violence de ses ennemis, elle put étendre ses mains tellement loin vers Torient et vers l'occident, qu'il n'existait déjà plus aucune parcelle de terre où la religion du vrai Dieu n'eût pénétré; aucun peuple, si barbare qu'il fût, dont elle n'eût adouci les mœurs et converti les actions à la justice. Mais cette longue paix fut ensuite rompue; des persécutions nouvelles sévirent contre l'Église, surtout lorsque le cruel Décius vint la poursuivre et l'opprimer. »
« Après la mort de Domitien, arrivée à la fin du ier siècle, dit Lactance, qui écrivait aux premières années du ive, l'Église devint plus illustre et plus florissante... Exempte de l'attaque de ses ennemis, elle étendit ses bras à l'orient et à l'occident; de sorte qu'il n'y avait aucun coin de la terre , si reculé , où la religion du vrai Dieu n'eût pénétré ; aucune nation si cachée dont elle n'eût adouci les mœurs. Mais, dans la suite, cette longue paix fut troublée : car Dèce s'éleva pour persécuter L'Église. »
Nous prenons acte, dès à présent, d'un texte aussi clair, aussi précis, parce qu'il nous servira bientôt, avec beaucoup d'autres , à démontrer combien est en opposition formelle avec l'histoire, l'opinion de ceux qui refusent de placer à cette pre-
mière époque, où seulement elle pouvait s'effectuer, la mission longue et paisible des évoques régionnaires envoyés dans les Gaules en général, dans le Maine en particulier ; pour la reporter précisément à la seconde, où son accomplissement devenait absolument impossible.
Si les disciples du Christ étaient les seuls à témoigner de la propagation universelle de sa doctrine , dès les premières années de son établissement; des merveilleux effets qu'elle produisait sur les mœurs, les usages, les institutions des peuples dociles à ses précieux enseignements , les esprits rebelles à la vérité pourraient encore douter. Mais lorsque nous voyons des écrivains essentiellement opposés à cette doctrine; ceux même que Ton peut, avec raison, accuser d'hérésie, non-seulement proclamer , sans hésitation , la réalité des mômes faits , mais encore faire, à leur insu, le plus parfait éloge du christianisme, par les nobles influences qu'ils sont forcés de lui reconnaître sur toutes les populations qu'il envahit, ne pouvons-nous pas dire que la démonstration est, ici, poussée jusqu'à l'évidence? Or écoutons, sur cette grave matière l'hérésiarque Bardesane, qui vivait à peu près au môme temps que l'orthodoxe saint. Justin.
« Quid autem dicemus de christianorunisecta, qui in omniparte orbis, imb verè, in omni civitate inveniuntuv ? Nec multas Parthi christiani ducunt uxores ;nec canibus mortuos objiciunt Medi ; nec Perses fîhas ducunt; nec Bactriani et Galli matrimonia corrumpunt; nec Mgyptii, Apim, aut canem, hircum, autfelem colunt ; sed ubicumque sunt alienis legibus vivere nec cogi possunt. »
« Que dirons-nous des sectateurs du christianisme, qui se rencontrent non-seulement dans toutes les parties de l'univers, mais encore dans chacune de leurs cités? Une fois chrétiens : les Parthes cessent d'épouser plusieurs femmes; les Mèdes ne jettent plus leurs morts à la voirie; les Perses ne se marient plus à leurs fdles; les Bactriens, les Gaulois ne brisent plus leurs liens conjugaux; les Egyptiens n'adorent plus le chat, le bouc , le chien , ni môme le bœuf Apis ; enfin , partout où se trouvent les chrétiens, il est impossible de les forcer à vivre
sous d'autres dogmes religieux que ceux dont ils font profession!... »
Cet ancien et précieux document nous prouve que dès ses premières invasions le christianisme se trouvait déjà dans les Gaules depuis un temps assez long, pour avoir produit, comme dans tous les autres pays, d'importantes et profondes modifications sur les institutions, les coutumes et les mœurs des peuples.
Il est donc bien naturel cT ajouter avec saint Hilaire, cet illustre précepteur du grand saint Martin, évoque de Tours : «Apostolos ver omnes orbis terrarum partes quœcumque adiri possunt, quin etiam in Oceani insulis habitationes Deo plurimas paravisse. »
« Les apôtres couvrirent, non-seulement toute la terre abordable, mais encore les îles de l'Océan, des nombreux temples chrétiens dédiés au vrai Dieu. »
Terminons par cette judicieuse et profonde réflexion du savant et respectable cardinal Baronius : a En ce qui concerne la question que nous agitons, il est certes très-digne de remarque, que non-seulement il y avait à cette époque des chrétiens dans toutes les provinces, dans toutes les villes; mais encore, que la prédication de l'Évangile avait été, dès lors, si puissante, qu'elle imposait aux hommes des mœurs essentiellement contraires aux mœurs générales : que Perses, Mèdes, Parthes, Égyptiens, toutes les nations barbares, en un mot, qui acceptaient l'Évangile, renonçaient bientôt aux coutumes honteuses adoptées parmi elles, en abjurant leurs mœurs criminelles et brutales ! »
Des esprits logiques et sérieux, en voyant cette rapidité, cet ensemble, ces merveilleux effets de la propagation évangélique sur toute la terre, démontrés par des preuves aussi certaines, pourraient-ils désormais admettre que les Gaulois, de toutes les nations la mieux disposée, comme nous allons également le démontrer, à participer aux communications du christianisme, leur soient restés complètement étrangers pendant plusieurs siècles ? Nous ne le pensons pas, et les réflexions les plus judicieuses nous confirment dans cette opinion.
« Comment admettre, dit en effet M. Henry, membre titulaire de l'académie impériale de Reims, que les apôtres soient allés en personne dans les contrées les plus reculées de l'Asie et de F Afrique, et qu'ils aient oublié les Gaules, bien moins éloignées de Rome que les Indes ne le sont de Jérusalem? »
Le christianisme va désormais jouer un si grand, un si merveilleux rôle dans l'histoire de la civilisation des Gaules en général, et de la province du Maine en particulier, que nous devons actuellement préciser l'époque de son apparition et les conditions particulières de son développement dans ce pays : question d'une haute importance, et sur laquelle nous trouvons, avec regret, même encore aujourd'hui, de bien fâcheux dissentiments. Établissons d'abord ce qui nous paraît essentiellement vrai, nous réfuterons, ensuite, ce que l'on a prétendu vainenement imaginer.