DEVELOPPEMENT DU SENTIMENT RELIGIEUX; TENDANCE A LA CIVILISATION
La deuxième phase du moyen-âge vient de commencer. Les dernières étincelles du feu scientifique et littéraire, conservées religieusement par nos évoques dans leurs écoles épiscopales du Mans, à Saint-Vincent, à la Couture; de Saint-Calais, d'Évron, etc., comme le feu sacré des vestales, par les prêtresses dans le foyer mystérieux des temples, vont se ranimer
par degrés, étendre leur chaleur vivifiante et leur bienfaisante lumière sur l'engourdissement et les ténèbres de cette époque, en rendant aux populations du Maine les clartés précieuses de la vérité, les avantages physiques et moraux de la civilisation.
Quatre cent mille Sarrasins menacent encore les Gaules, et font un instant craindre que l'avenir des nations intelligentes soit entièrement et définitivement brisé. Mais Charles Martel, fils de Pépin Héristal, maire du palais, veillait sur notre beau pays. Instrument de la Providence et des desseins éternels, dans cette occasion décisive, il détruit complètement ces barbares, à la mémorable et sanglante bataille de Poitiers, en 732 ; bataille où presque toute l'armée des Musulmans périt avec son chef Abdérame, alors vice-roi d'Espagne.
Sans un aussi glorieux exploit qui sauva les Gaules, mérita le surnom de Martel à celui qui l'avait accompli d'une manière si merveilleuse, la mosquée, sans doute, eût remplacé l'Église; et l'alcoran, l'Évangile dans toute la France ; le croissant de Mahomet, symbole du fatalisme, eût détrôné, sur tous les temples de nos cités et de nos campagnes, la croix de Jésus- Christ, signe précieux de rédemption divine; enfin, au milieu de cet affreux cahos, la civilisation eût probablement été pour toujours anéantie.
L'immense danger qui menaçait la patrie venait d'être conjuré ; mais le rôle de Charles Martel dans cette perspective d'un retour à la lumière, dans cette œuvre de régénération future, avait déjà touché son terme : il devait se borner à cet indispensable temps d'arrêt dans l'envahissement des barbares : le mérite exclusivement guerrier du conquérant ne lui permettant pas, en effet, de remplir une mission régénératrice, et dévolue d'une manière évidente à Charlemagne, son petitfils. Aussi Charles Martel, bien loin de ranimer la lumière presque éteinte, ne fit que la diminuer encore par le despotisme de sa puissance militaire; loin de ménager avec habileté l'influence déjà considérable du clergé sur les populations, il ne craignit pas de la tourner contre lui-même , en confis-
quant les biens de l'Église au bénéfice de ses compagnons d'armes.
Ce fut sous l'empire de ces tristes conjonctures que les seigneurs cénomans, comme ceux de toutes les autres provinces de France, prenant occasion des terreurs générales qu'avait justement inspirées l'issue douteuse de la bataille de Poitiers, construisirent, dans les lieux les plus escarpés de leurs domaines, ces châteaux forls qui, sous les noms de fiertés, Chartres, bastilles, donjons, citadelles, etc., devaient offrir ultérieurement des points d'appui favorables à leurs ambitieuses prétentions, en suscitant des embarras nombreux à l'autorité souveraine ; en favorisant surtout les déplorables abus de la féodalité. Les ducs, les comtes, les barons, se trouvèrent en effet alors environnés des principaux habitants du pays, qui, pour éviter le pillage et la mort, consentirent, dans cet instant de frayeur commune, à sacrifier, pour l'avenir, une grande partie de leurs biens et de leur liberté : résultat qui naturellement établit dans nos provinces la pression et l'espèce d'esclavage du régime féodal.
A la môme époque, s'élevèrent de tous côtés, clans la province du Maine, par le zèle des évoques et des personnes pieuses, des monuments religieux tels que chapelles, oratoires, églises, etc.; des établissements voués à la vie contemplative : monastères, communautés, etc.; à l'enseignement: écoles épiscopales, collèges, séminaires, etc.; au soulagement de la souffrance, de la misère : léproseries, maladreries, hôpitaux, hospices, etc., dont le nom générique à' hôtels-Dieu désignait assez le sentiment sous l'influence duquel avait apparu l'initiative de ces admirables fondations.
Pépin le Bref, second fils de Charles Martel, politique bien autrement habile que son père, et dont les ambitieux projets dépassaient de beaucoup ceux de son frère aîné Garloman; puissant maire du palais, sous le fantôme de roi Ghildéric III, qu'ils avaient mis sur le trône après un interrègne de cinq ans rempli par la puissance absolue de leur père; l'astucieux Pépin ne méditait rien moins alors que la ruine de la première
dynastie des rois francs et rétablissement d'une dynastie nouvelle.
Tout semble, du reste, lui frayer la voie d'une telle entreprise, et concourir à déposer, sur une tête digne de la porter, cette couronne déjà tombée du front avili des rois fainéants, incapables d'en soutenir l'énorme fardeau.
La retraite volontaire de Carloman au monastère du mont Gassin, en 747, laissa Pépin, qui d'abord n'avait en partage que le gouvernement de la Neustrie, maître de toute la France; car Grifon, troisième fils que Charles Martel avait eu de Sénéchildc la Bavaroise, n'avait été doté que d'un petit apanage ; ce qui ferait presque douter de sa légitimité, puisqu'à son lit de mort le vainqueur des Sarrasins avait partagé le royaume entre Carloman et Pépin, issus de son mariage légitime avec Rolande l'Austrasienne.
Toutefois, ce fut alors que Pépin le Bref commença les savantes manœuvres qui devaient mettre en sa main le sceptre de la France entière. Comme fiche de consolation, il donne à Grifon, son frère, le gouvernement du Maine et de l'Anjou, qu'il fait ériger en duché. Mais ce jeune prince, d'un esprit aventureux et téméraire, au lieu d'administrer sagement ses provinces, lève audacieusement l'étendard fatal de la révolte; va joindre, avec des troupes, Astolphe, roi des Lombards, pour l'aider à vaincre Pépin, et périt en combattant, près de la vallée de Maurienne, en Savoie.
Pépin le Bref, désormais sans compétiteur dans sa famille, et redoutant peu l'ombre de roi qui le séparait du trône, va déployer tous ses moyens pour y monter. Il s'attache surtout à reconquérir l'affection et l'appui du clergé, imprudemment aliéné par son père; et, pour y parvenir, il s'empresse de lui restituer une partie de ses richesses et des privilèges dont Charles Martel n'avait pas craint de le dépouiller; il introduit les évêques dans le conseil national, afin d'établir, en même temps, un habile contrepoids de l'aristocratie militaire par l'aristocratie ecclésiastique.
Aussi, lorsque l'autorité du Saint-Siège fut invoquée; lors-
que le pape Zacharie fut consulté sur la question de savoir si Ton devait prononcer la déchéance absolue des Mérovingiens dans la personne de Childéric III, et proclamer la succession des Carlovingiens par l'élévation de Pépin à la royauté, le souverain Pontife décida cette question d'une si grave portée, en faveur de celui qui gouverne contre celui qui règne ; décision très-spécieuse, en effet, dans ses motifs, mais en réalité dans ses conséquences destructive de tout pouvoir héréditaire, comme le démontra, dans tous les temps, l'histoire consciencieuse de l'usurpation d'une autorité légitime.
Du reste, le nouveau roi se montra digne de la couronne pendant la paix comme pendant la guerre; à la tête des armées comme dans le cabinet du diplomate ; et lorsqu'il sentit arriver sa fin, à l'âge de 53 ans, il partagea ses Etats entre Charles, l'aîné de ses trois fils, et Garloman, le second ; quant à Gilles, qui se trouvait le troisième, il fut élevé dans un couvent et s'y fit religieux.
Charles Ier, que l'on nomma Charles le Grand, Charlemagne, en raison de ses brillants exploits ; dont le règne caractérise particulièrement cette seconde époque du moyen-âge, obtint d'abord, en 768, seulement l'Austrasie, avec une division de la Neustrie, ou pays de l'ouest, dans lequel se trouvait comprise notre province du Maine, et sur laquelle, par conséquent, il exerça dès le principe une grande influence. Mais Garloman étant mort en 772 , laissant deux fils auxquels appartenait l'héritage de leur père, Charlemagne fut proclamé roi de toute la France.
Hoding, xvme évêque du Mans. — Le premier acte d'autorité de Charlemagne dans notre province fut d'établir, de son chef, sur le siège épiscopal du Mans, en 770, Hoding, l'un des prêtres de sa chapelle. Celui-ci, désolé de ne pouvoir, malgré ses efforts bienvillants, remédier à tous les désordres occasionnés par Gauzelin dans le diocèse, obtint du roi, en 772, son changement d'éveché pour celui de Beauvais, dans lequel il mourut. Il fut accusé d'avoir emporté plusieurs titres curieux appartenant à l'Église du Mans. La seule présomption de ce
larcin bien coupable, puisqu'il serait un abus de confiance, est que ces chartes, donations, confirmations de privilèges, etc., ne se sont pas en effet retrouvées après le départ de révoque.
Mérole, xixe évêque du Mans. — Ayant toujours continué, dans le diocèse du Mans, les fonctions de chorévêque avec autant de zèle que de modestie, Mérole fut envoyé à la cour pour y faire connaître le triste état de l'Église; et, nommé par Gharlemagne, en 772, comme remplaçant d'Hoding. Il montra, dans ses pénibles fonctions, beaucoup plus d'habileté, de persévérance que son prédécesseur; et, pendant un épiscopat de douze ans, répara presque tous les désordres et les déprédations de Gauzelin, dont il avait été l'un des malheureux coadjuleurs.
Gharlemagne, du reste, seconda beaucoup le pieux évêque dans sa mission de dévouement et de tribulations. A son passage par Le Mans, pour se rendre, comme pacificateur, en Espagne, vers 778, ce grand roi, décoré par les mains du pape Léon III, vers 800, de la couronne impériale, fut si profondément touché du triste état des monastères, des églises, qu'il prit immédiatement des moyens pour y remédier. Il ordonna que tous ceux qui étaient alors en possession des biens du clergé paieraient, pendant leur vie, un impôt proportionnel aux églises qui s'en trouvaient dépouillées, et qu'après la mort des usufruitiers, ces biens retourneraient de droit à leurs premiers et légitimes propriétaires. Le digne prélat se conduisit avec autant de prudence, de discrétion que de générosité dans l'exécution délicate et difficile de cette mesure. Il mourut en 784, à Évron, lieu de sa naissance, et fut inhumé au cimetière des chrétiens, dans la basilique de Saint-Domnole.
Joseph, xxe évêque du Mans. — Né à La Ghartre, diocèse du Mans, d'une famille de cultivateurs, Joseph avait montré d'abord d'heureuses dispositions, qui l'avaient fait nommer archidiacre sous Mérole qu'il vint remplacer, d'après le vœu des fidèles et du clergé: bientôt confus d'un pareil choix. Son épiscopat, dont la durée fut de neuf ans, ne favorisa pas, dans le Maine, les prodigieux efforts que Charlemagne faisait en
France pour le retour des lumières et de la civilisation. Dénoncé au roi, par son clergé, pour des faits insuffisamment prouvés, et renvoyé sans condamnation, il s'en venge en faisant supporter à ses dénonciateurs les plus indignes et les plus cruels traitements. Sur le point d'être sévèrement jugé, cette fois, il trouve moyen de s'échapper sous le déguisement d'un chasseur. Il est repris, Gharlemagne le fait dégrader, l'envoie sous bonne escorte à Tours, entre les mains de son archevêque métropolitain, qui le renferme dans une cellule, à Condeda, Gandé, où ce misérable expire, en 793, par les effets combinés de l'ennui, de la faim, de l'infection et de la misère : conditions habituelles de l'incarcération dans les cachots de cette époque.
Les indignités commises par cet évoque sur la personne de ses inférieurs ecclésiastiques amenèrent un résultat assez remarquable dans cette juridiction, surtout pour notre province du Maine : l'affranchissement plus ou moins entier du chapitre de toute oppression de la justice épiscopale.
Fràncon Ier dit le Vieux, xxie évéque du Mans. — Francon, nommé à l'évêché du Mans par Gharlemagne, dont il était chapelain, résolut, malgré son grand âge, ne consultant que le dévouement et le zèle d'un caractère aussi noble que sa naissance, de continuer l'œuvre difficile, déjà commencée par Mérole, son avant-dernier prédécesseur, dans le rétablissement de l'ordre si fortement compromis pour toutes les parties du diocèse. Pendant un laborieux épiscopat de 22 ans, de 793 à janvier 816, il s'acquitta de sa mission avec autant de zèle que de prudence et d'habileté.
Dans le but essentiel de reconstituer la discipline ecclésiastique, d'en resserrer les liens alors déplorablement relâchés, il réunit les membres de son chapitre par la vie commune; leur fit établir un réfectoire dans lequel ils prenaient leurs repas; veilla sur leur éducation et sur leur conduite; les dota, pour subvenir à leurs besoins, de trois villœ, villages, ou mieux peut-être, métairies appartenant à l'évêché :Asînarias,SpeItari(is et Mantuktm, que Ton a traduits par Asnières,l'Epau et la Mue.
Charlemagne, à son deuxième passage au Mans, vers 799, apprit, avec un profond mécontentement, que ses prescriptions relatives aux satisfactions équitables à donner à l'Eglise, pour les spoliations dont elle avait souffert, n'avaient pas été suivies ; eut recours à des mesures sévères pour assurer ultérieurement l'exécution de ses ordres ; condamna, par arrêt de son conseil, les abbayes de Saint-Calais, de Saint-Vincent, de la Couture , d'Evron , et tous les autres monastères du diocèse , à payer les tributs auxquels ils étaient obligés par les règlements de leur fondation ; les paroisses, à reconnaître l'évoque et le chapitre comme suzerains ; à leur payer la dîme.
De son côté, le digne évêque enrichit sa cathédrale d'une belle terre qu'il avait achetée dans le doyenné de Brûlon ; employa beaucoup de lames de plomb aux réparations des toitures de cette église; mourut le 30 janvier 816, à 100 ans, et fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Vincent, dont il avait été le bienfaiteur.
L'illustre souverain qui gouvernait alors toute la France n'était pas, assurément, un soleil sans taches ; mais nous devons ajouter, pour ne pas sortir ici du domaine de la justice et de la vérité, que sous le rapport des lettres, des sciences, des arts, de la civilisation, de l'administration de la justice, de la gloire des armes, etc., il vint donner à cette seconde époque du moyen-âge une impulsion difficile à comprendre, avec toute sa portée, dans la vie d'un seul homme.
Les Saxons, les Sarrasins continuaient à fatiguer le royaume par les attaques de ses frontières ; les Normands commençaient leurs terribles invasions dans les contrées de l'ouest et plus particulièrement dans la province du Maine; le roi, par son courage et par son incessante activité, sut leur imposer un frein salutaire. Le plus bel éloge du grand capitaine se résume dans ces trois mots : il fit, pendant son règne, 53 campagnes dans l'intérêt du territoire, de V hérédité souveraine, de la religion.
Comme politique, il n'était pas moins habile; et, de toutes ses grandes conceptions, on voit se dégager, comme l'idée fon-
damentale et dominante, la centralisation, l'unité du gouvernement.
Appréciant, mieux que personne, les avantages de l'éducation et de l'instruction, il tenta, pendant toute la durée de son empire, une véritable renaissance littéraire; et, pour y parvenir, il s'entoura des hommes les plus distingués de tous les pays; institua des écoles jusque dans son palais; et ses fdles, pour la conservation et les progrès de la science, copiaient elles-mêmes les meilleurs écrivains de l'antiquité. Il se constituait avec une admirable sollicitude l'inspecteur de ces écoles : encourageant ceux qui travaillaient, gourmandant ceux qui s'abandonnaient à la paresse : «Étudiez, disait-il aux premiers; rendez-vous habiles; je vous donnerai de beaux emplois, et ne cesserai de vous témoigner mon estime. Parce que vous êtes riches et les plus titrés de mon royaume, disait-il aux seconds, vous croyez que votre naissance et vos richesses vous suffisent; que vous n'avez pas besoin de ces études qui vous feraient tant d'honneur. Vous vous complaisez dans une vie délicate, efféminée; vous ne songez qu'à la parure, au jeu, aux plaisirs; mais je le jure, je ne fais aucun cas de cette noblesse, de ces richesses qui vous attirent de la considération; et si vous ne réparez au plus tôt, par des études assidues, le temps que vous avez perdu en frivolités, jamais, non jamais, vous n'obtiendrez rien de Charles. »
Il ne veillait pas avec moins d'attention à l'établissement, à l'administration de la justice, comme on peut le voir en lisant ses institutions sous le titre de Capitulaires, ainsi nommées de leur distribution en chapitres, et démontrant par les détails les plus importants le soin et la capacité qu'il apportait à leur composition.
Ce grand prince mourut à Aix-la-Chapelle, en 814, après un règne de 46 ans, à l'âge de 72, et fut inhumé dans l'église de Sainte-Marie, qu'il y avait fait bâtir. Salué, comme nous l'avons vu, du titre d'empereur, dans l'église même de Saint- Pierre de Rome, par le pape Léon III, il fut canonisé en 1165, par l'anti-papc Pascal III.
Une importante réflexion vient ici naturellement se présenter : comment se fait-il que, sous l'administration prolongée d'un pareil souverain, dont la sollicitude avait même paru s'étendre d'une façon toute particulière sur le Maine, cette province, à l'époque où nous sommes arrivés, eût à peine ressenti les premiers effets de cette merveilleuse influence d'un retour à la lumière, et se trouvât encore au milieu des plus épaisses ténèbres ?
La raison de ce fait capital, dans notre histoire, est facile à trouver ; et son exposition devient ici d'autant plus curieuse, qu'elle nous découvre la véritable cause de cette régénération, qui cependant va s'effectuer chez nous, comme dans les autres parties de la France.
Pendant le commencement de notre seconde époque du moyen-âge, les comtes préposés à l'administration du Maine, tels que Milon, Roland, Grifon, etc., simples militaires de passage, ou princes plus occupés de révoltes que d'améliorations essentielles aux progrès de leurs administrés, ne pouvaient, en aucune manière, seconder à ce point de vue les efforts du souverain.
Mais ce qui nous paraît surtout essentiel à constater, c'est que la série des évoques du même temps n'était pas, sous ce rapport, dans de meilleures conditions. En effet, parmi ceux que nous y avons trouvés : Gauzelin, Herlemont II , Hoding, Mérole, Joseph, Fvancon 1er, etc., les uns employèrent la durée de leur épiscopat à dévaster les communautés, les églises, à déshonorer leur caractère par des crimes et des immoralités; les autres à réparer ces affreux désordres par la générosité de leur conduite et la vertu de leur zèle.
Or, comme, à notre sens, le retour à la lumière devait particulièrement s'effectuer sous l'empire du sentiment religieux, et que ses efforts étaient ici neutralisés ou détruits, tout s'interprète alors et tout s'explique.
D'un autre côté, puisque nous allons voir actuellement, au milieu de conjonctures plus favorables, sous des impulsions épiscopales autrement puissantes et surtout moins détournées
de leur objet, s'effectuer le progrès des lumières, des sciences, des arts, de la civilisation, il restera positivement démontré que c'est en effet surtout au christianisme que nous devons la régénération des peuples.
Louis Ier, surnommé le Débonnaire, en conséquence de cette faiblesse de volonté qui produisit la majeure partie des événements bizarres et des malheurs de son règne, venait de succéder à Gharlemagne, son père, sans offrir ni les moyens, ni l'activité nécessaires pour le remplacer dans la continuation de l'immense tâche qu'il s'était imposée.
FRANCON II DIT LE JEUNE, XXIIe ÉVÊQUE DU MANS. — Louis
passe une première fois au Mans, vers 818, pour soumettre les Bretons révoltés. En 816, il avait nommé Francon II évêque du Mans, en remplacement de son oncle, Francon Jer, auquel Gharlemagne avait donné l'abbaye de Saint-Calais. Francon II y fit porter les reliques du saint dont la ville et le monastère prirent ainsi le nom. Primitivement attaché à la chapelle impériale, ce digne prélat, pendant un épiscopat de 16 ans, ne cessa jamais de donner aux pauvres, aux malheureux, tous les secours et toutes les consolations qu'un zèle vraiment chrétien peut inspirer. Il fonda, surtout dans les campagnes, des églises, des établissements religieux en très-grand nombre, et mourut en 832, dans le bourg de Couture, sur les bords du Loir. Ses restes furent aussi déposés dans le monastère de Saint-Vincent.
Roricon Ier, vie comte du MaiNE. — Louis le Débonnaire donne alors Roricon Ier, comme gouverneur, au comté du Maine, dans lequel on conserve à peine un souvenir de ce chef qui, cependant, y resta jusqu'en 841. Si l'on rapproche actuellement cette influence à peu près nulle du pouvoir civil sur notre province, de celle qu'y va présenter le pouvoir religieux sous le prélat dont i'épiscopat remplit à peu près la mémo période, les considérations générales que nous avons exposées trouveront ici toute leur application.
Saint ALDRic,xxme évêque du Mans, d'une famille très-noble, par son père qui était Saxon, et par sa mère, Bavaroise d'origine, fut un des plus grands et des plus habiles prélats du Maine.
Élevé de la manière la plus sainte et la plus distinguée par les soins affectueux et successifs des deux Francon, il vint, trèsjeune encore, à la cour de Charlemagne, et s'y fit bientôt remarquer par sa bonne conduite et la noble supériorité de son esprit; ces belles qualités ne pouvaient échapper à la pénétration du roi, qui saisit, avec empressement, l'occasion de faire d'Aldric un ami de son fils. Lorsque Louis Ier monta sur le trône, cette liaison était si profonde qu'il employa toutes les séductions d'un brillant avenir pour fixer près de sa personne un sujet capable d'occuper avec avantage les premiers emplois du royaume.
La Providence en avait autrement décidé pour Aldric. Son caractère, d'une piété sérieuse et douce à la fois, ne pouvait s'habituer aux futilités, aux dangers de la vie mondaine. L'Etal ecclésiastique est embrassé par une sainte vocation, que les plus riches propositions du roi n'eurent aucun pouvoir de changer.
Engagé dans les ordres, il devient chanoine de Metz, dont l'évèque et le chapitre lui donnèrent les preuves de la plus haute estime. Louis le Débonnaire, péniblement affecté de son absence, le rappelle auprès de lui dans la double fonction de confesseur et d'aumônier. Ce fut alors quel'éveché du Mans se trouva disponible par la mort de Francon II, et que le roi, plus occupé des intérêts de ses amis que de sa propre satisfaction, le força, malgré tous les scrupules et toutes les résistances de sa pieuse modestie, à remplir cette place importante avec l'assentiment du clergé, de toute la province et l'approbation de toute la cour. Il le fit sacrer à Tours par Landran, son archevêque métropolitain, et conduire honorablement, clans son diocèse, par une escorte composée des seigneurs les plus distingués. Reçu dans sa ville épiscopale avec les plus cordiales et les plus respectueuses démonstrations, comme un envoyé du prince et de Dieu même, Aldric fut installé dans son Eglise le 22 décembre 832. Et dès le 25, jour de Noèl, Louis Ier vint y visiter celui qu'il regardait comme un frère, des mains duquel il voulut recevoir la communion. Le roi
passa toute l'Octave au Mans; et, pendant son séjour, que Tévêque honora comme l'exigeaient le respect, mais surtout la gratitude et la plus sincère affection, s'occupa des intérêts de l'Eglise du Mans, à laquelle il fit rendre plusieurs propriétés dont on l'avait spoliée ; particulièrement celles de Neuville et du Breuil, sur la Sarthe. Il paraît que c'était dans ce lieu qu'existait alors une sorte de repaire fréquenté par des brigands, des filles perdues, et sur remplacement duquel Aldric bâtit un monastère à la grande satisfaction de tous les habitants de cette localité, qui, d'après les chroniques du temps, serait précisément celle où se trouve aujourd'hui l'église paroissiale de Saint-Pavace.
Il avait 32 ans lors de son élévation à l'épiscopat, et l'on croit assez généralement que son investiture par le bâton, l'anneau pastoral, fut une des premières de ce genre pour les évoques de France.
L'estime et l'affection toutes particulières que lui portait le roi Louis Ier étaient sans doute essentiellement honorables ; mais combien de tribulations et de chagrins elles devaient lui causer, en le rendant, en quelque sorte, véritablement solidaire, pendant longues années, des chagrins et des tribulations de ce bon, mais faible et malheureux monarque !
D'un mérite supérieur et d'une activité sans égale, saint Àldric, pendant un épiscopat de 24 ans, a marqué son passage dans le Maine par de grands, par d'utiles travaux : établissements des fontaines de la cathédrale, du marché Saint-Pierre ; et, pour y conduire les sources, construction d'un canal en brique, d'assez long parcours: les habitants ne pouvantalors que trèsdifficilement obtenir de l'eau. Appropriations ou constructions entières de plusieurs belles maisons dans le voisinage de la cathédrale, pour y bien rétablir la vie commune des membres de son chapitre ; d'où, sans doute, la rue qu'ils habitaient a pris le nom de rue des Chanoines. Reconstruction des monastères de Saint-Vincent et de Sainte-Marie de Gourdainc , détruits par les Normands. Fondation d'un premier hôpital, près le pont Sainte-Marie, depuis Isoard; dans une rue qui prit
le nom do YHôpitau; d'an second, dans la grande rue, où se trouvait, dit-on, la chapelle des Ardents. Réparations considérables à la cathédrale ; construction d'une voûte sur la nef, qui seule existait alors, et que Ton entoura de galeries, etc.
Les cloches des églises furent introduites dans les Gaules par les Romains ; elles étaient alors très-petites, et ne se plaçaient point dans les tours. Mais, avec les progrès du christianisme, il fallut des voix plus fortes, plus élevées pour appeler, à la prière, les fidèles plus nombreux et plus éloignés des temples. Ce fut alors, c'est-à-dire vers le vmc et le ixe siècles, qu'on les surmonta de tours; clochers, dômes, etc., dans lesquels on disposa des cloches plus volumineuses, en plus grand nombre. Il paraît certain que la première qui fut établie sur Saint-Pierre de Rome par le Souverain-Pontife Etienne III, ne date que de la moitié du vine siècle. « Saint Aldric, dit Le Paige, Dict. hist , fit fondre douze cloches d'un excellent métal, et les plaça dans les clochers de son Eglise... Ce fut de son temps que l'usage des orgues commença dans les cathédrales du royaume; on pense que notre évoque, l'un des premiers, établit cet instrument dans la sienne. »
Saint Aldric, voyant l'abbaye du Pré tomber en ruines, et la sépulture de ses vénérables prédécesseurs : saints Julien, Thuribe, Pavace, Liboire, etc., exposée aux ravages des Normands, eut la noble pensée de faire transporter les précieux restes de ces prélats dans la métropole du diocèse qu'ils avaient édifié par l'exemple de leurs vertus. En conséquence, le 25 juillet 834, eut lieu cette grande cérémonie, en tout conforme à la dignité de son objet. La procession conduite par saint Aldric, revêtu de ses plus riches habits pontificaux, formée d'évêques, d'abbés, de chanoines, d'un clergé nombreux, de la population entière, se rendit solennellement au cimetière des chrétiens, fondé par saint Julien liih-meme. Les tombes furent ouvertes. Au pied de chaque cercueil existait une inscription qui permit de les distinguer sans aucune crainte d'erreur. Au milieu, celui de saint Julien; à sa droite, saint Thuribe; à sa
gauche, saint Pavace. Au-dessous, saints Liboire, Romain; saintes Ténestine, Adéhilde ; la première, fondatrice; la seconde, supérieure du couvent de Sainte-Marie.
Les restes des évoques renfermés, pour chacun, dans une caisse en argent, furent déposés à la cathédrale, où des emplacements honorables se trouvèrent établis pour les dignement recevoir. En 1562, ces pieuses sépultures furent profanées par les hérétiques; les restes de saint Julien brûlés, à l'exception delà tête, conservée par une sorte de miracle. En 834, la cathédrale du Mans avait été mise par saint Aldric sous l'invocation et désignée sous le nom de notre premier apôtre.
Vers 836, en conséquence de cette solennelle translation des reliques de nos premiers évoques, se passait, au Mans, une scène qui mérite assurément d'être citée, comme preuve de la foi de ces premiers temps, et comme explication des rapports affectueux qui s'établirent alors entre le chapitre de Saint- Julien et celui de Paderborn ; rapports affectueux dont nous aurons occasion de citer ultérieurement les preuves touchantes.
La cérémonie, dont nous venons de parler, avait eu beaucoup de retentissement, et la sainteté des prélats qu'elle avait pour objet se trouvait si généralement appréciée, que Baduard, évoque de Paderborn, ville considérable des États prussiens, Westphalie, envoya, vers 836, une députation à saint Aldric, pour le supplier de lui céder une partie des saintes reliques dont il était possesseur; espérant, de leur vertu, la conversion entière des Saxons, qu'il s'occupait d'initier aux vérités du christianisme. Notre évoque, par estime pour son vénérable collègue, par affection pour son pays natal, surmonta les difficultés qui s'opposaient à cette concession, et remit aux délégués de Baduard une partie des restes de saint Liboire, que le clergé, la population entière cle Paderborn reçurent en grande pompe avec les démonstrations les plus générales et les plus sincères de la satisfaction et du respect. Nous verrons, entre le chapitre de cette ville et celui du Mans, les résultats de cette précieuse concession.
Au milieu des continuelles dévastations dont la province du
Maine était le théâtre, saint Aldrie, dans sa pieuse sollicitude, fit aussi transporter les dépouilles mortelles de saint Hilctire, du village d'Oise qui les avait en dépôt, au Mans, dans un oratoire qu'il bâtit, à cet effet, vers 840, et qui, plus tard, devint l'origine d'une paroisse du Mans, sous l'invocation de ce dernier saint.
Comme nous Pavons déjà fait pressentir, saint Aldrie, en raison de ses liaisons intimes avec Louis Ier et de son attachement sincère à ce malheureux prince, dut éprouver les contrecoups d'un règne si étrangement accidenté. Pendant les différentes réclusions de la famille royale, il fut banni de son évêché par les princes révoltés; ses meubles, ses biens, ceux de son Eglise devinrent la proie des créatures de l'usurpation; tous les grands travaux de ce digne prélat furent, pendant plusieurs années, regrettablement suspendus. Mais, enfin, avec le rétablissement de l'autorité légitime, il rentra presque en triomphe dans sa ville épiscopale, et, plus estimé, plus aimé que jamais, reprit le cours de tous ses labeurs avec un zèle, un courage, une persévérance que Padversité n'avait point abattus.
Le pape Grégoire IV professait une si grande estime pour notre saint pontife, que, voulant en donner la preuve positive, il lui fit présent du bâton pastoral et des ornements dont il s'était lui-même servi pour officier le jour de Pâques, en l'invitant, par une lettre affectueuse, à le venir visiter dans son palais.
A la mort de Louis le Débonnaire, en 840, saint Aldrie éprouva les chagrins et les regrets que la reconnaissance, l'affection ne pouvaient manquer de produire dans une âme comme la sienne. Par ses vertus, ses talents , sa belle conduite, il sut également obtenir , mériter la faveur et l'estime du nouveau roi, Charles II, dit le Chauve, dernier fils de Louis Ier, et qu'il avait eu de Judith de Bavière.
Déjà saint Aldrie devait au roi Louis le Débonnaire un grand nombre de privilèges pour son Eglise, pour lui, entre autres, la confirmation du droit de battre monnaie, que l'on avait voulu contester à ses prédécesseurs; celle de son autorité
sur les abbayes de Saint- Vincent, de Saint-Gai ais, dont les supérieurs avaient eu la prétention de s'affranchir, etc. Charles le Chauve ne se montra pas moins favorable aux intérêts de cet évêque, à ceux de son Eglise. Ainsi, lors de son passage au Mans, en 843, le roi présida lui-même un petit concile d'évêques, conventus, assemblés h Coulaines, village voisin de cette ville, et dans lequel saint Aldric avait une maison de campagne. Cette réunion offrait pour objet d'assurer la tranquillité de la province par la bonne harmonie des pouvoirs civil et religieux. Les décisions en furent exactement rédigées en six chapitres; et, comme on trouve dans le 11e l'injonction aux ecclésiastiques, répétée dans le concordat de 1802: « de maintenir de tout leur pouvoir V autorité du prince, et de faire connaître au gouvernement les intrigues et machinations gui pourraient être ourdies contre son autorité, » on a pensé que, pour cette clause du moins, la convention admise entre Charles II et saint Aldric avait peut-être servi de modèle à celle faite, vers 959 ans après, entre Napoléon Ier et Pie VII, sous le titre de Concordat.
Pendant le règne orageux de Charles le Chauve, notre province du Maine eut beaucoup à souffrir, non-seulement des guerres civiles que se livrèrent, tour à tour, les prétendants à l'empire ; mais encore, et surtout, des invasions, des brigandages, des déprédations, auxquels sa propre situation, ses avantages territoriaux et sa richesse l'exposaient naturellement.
Ces déplorables événements ouvrent la triste et longue série des calamités que les Cénomans vont avoir à supporter dans cette seconde époque du moyen-âge ; et sur lesquelles nous devons, pour en mieux saisir les causes, les caractères et l'ensemble, particulièrement fixer ici l'attention.
De 844 à 850, les Bretons ambitieux et remuants, sous les apparences du simple désir de se constituer en monarchie, d'obtenir un roi dont l'indépendance fût généralement reconnue, désolent nos contrées par le ravage des terres, les incendies, le pillage des villes; par les combats sanglants qu'ils ne cessent de
livrer, et surtout par la défaite meurtrière que leur chef Néoméné, soutenu par Lambert, comte de Nantes, fit éprouver à Charles II, en 849, entre Vallon, Ghantenây, Saint-Pi erre-des- Bois, etc.
Mais une autre peuplade, bien plus à redouter dans les effets de sa haine, de sa vengeance, de ses criminels projets d'usurpation, est celle de ces terribles hommes du nord, de ces cruels Normands , dont Gharlemagne avait prédit les dévastations dans toute la France, et dont le Maine aura particulièrement à souffrir. En voyant, en effet, l'audace de ces brigands insatiables de rapines, qui, non contents d'exercer le vil métier de pirates sur la mer, occupaient leurs dangereux loisirs au pillage des terres, et se sauvaient, en plein jour, comme des voleurs chargés de butin : « Hé quoi! s'écria le prévoyant monarque avec l'accent d'une inspiration prophétique, à ma vue, dans ce haut point de gloire où est la puissance des Français! Ah! que sera-ce un jour, si la France s'affaiblit'! Que de calamités ils lui feront souffrir!... » La France s'est affaiblie, et les calamités occasionnées par ces barbares n'ont pas fait défaut !...
Tant qu'ils ne se crurent pas en nombre suffisant, ou qu'ils trouvèrent une main assez ferme pour maîtriser leurs coupables et dangereux instincts , les Normands bornèrent leurs prétentions au rôle de vulgaires brigands. Mais lorsqu'ils furent parvenus à réunir, à leurs troupes, des vagabonds attirés par l'amour du pillage; à se ranger sous les ordres d'hommes plus habiles, mieux déterminés ; lorsqu'ils ne trouvèrent pas une opposition suffisante, et que les divisions intestines favorisèrent leurs perfides manœuvres , ils prirent alors avec orgueil des allures déterminées d'envahisseurs et de conquérants. Aussi , comme le dit Anquetil, Hist. de France : « Ces auxiliaires des princes aquitains, qui ne s'étaient montrés que de loin, sous Charlemagne, de plus près, sous Louis le Débonnaire, enhardis et favorisés par les discordes de ses enfants , et l'impuissance où les réduisaient leurs guerres civiles, pénétrèrent dans l'intérieur de la France, qu'ils par-
coururent et ravagèrent dans toutes ses parties... Ils venaient d'abord en petites bandes, erraient à l'aventure, ne cherchaient qu'à surprendre. Découverts, ils fuyaient chargés de leur butin , et se rembarquaient promptement. Tant qu'ils furent obligés de se dérober aux poursuites, ce ne furent que des vagabonds et des brigands ; mais, quand ils devinrent assez forts pour s'emparer des villes, des provinces, des pays, la fortune, qui change les noms, leur donna celui de conquérants.» L'auteur fait observer, avec assez de raison, que les Francs suivirent à peu près une marche analogue dans leurs envahissements; mais, à nos yeux, la conduite souvent coupable des seconds ne justifie nullement la conduite presque toujours criminelle des premiers.
Pendant ces calamités, notre évèque saint Aldric, souvent persécuté lui-même, adoucissait les chagrins de ses frères par la piété de son zèle, favorisait le retour des lumières par son amour des lettres et des sciences. Il assista au concile d'Aixla-Chapelle, en 836 ; à ceux de Paris, en 846 et 849; composa plusieurs ouvrages importants sur les décrets des saints Pères; sur la discipline ecclésiastique. Sentant approcher la mort, il institua, par testament, la cathédrale du Mans sa principale héritière, et mourut le 7 janvier 856. Ses précieux restes furent déposés dans l'abbaye de Saint-Vincent.
Gauzebert, vne comte. — Il fut placé dans la ville du Mans, par Charles II, vers 841, pour y gouverner la province du Maine à titre de comte, ce qu'il fit jusqu'en 853, et pour la défendre, avec une partie de son armée, contre les invasions des Bretons et des Normands. Ce nouveau gouverneur, après avoir tué Lambert, comte de Nantes, suivant les chroniques, en 849, à la bataille de Vallon, périt lui-môme, en 853, dans un autre combat. Il fut successivement remplacé, au même titre, par Roricon II, vnie comte, fils de Roricon Ier, de 853 à 856, et par Godfrid, ixe comte, frère de Roricon II, de 866 à 877. L'un et l'autre eurent également à soutenir, contrôles Normands, des combats terribles, dans l'un desquels Roricon II périt en défendant sa province.
Robert xxive, évêque du Mans. — Ce prélat, administra le diocèse du Mans, de 857 à 883. Au milieu d'agitations et d'orages de toute nature. Il eut à supporter deux invasions des Normands, alors sous les ordres du pirate Hasting, et dont les incendies, les pillages, les profanations s'étendirent aux églises, aux communautés, aux monastères, etc. Il soutint un long et pénible débat avec les supérieurs de l'abbaye de Saint-Calais, qu'il prétendait asservir à sa puissance, malgré les immunités qu'elle tenait des rois : il n'obtint aucune satisfaction dans cette affaire, assez grave pour être portée devant le Saint-Père, qui maintint l'abbé de Saint-Calais dans tous ses droits. Enfin , Robert fut presque toujours en guerre ouverte avec Hérard, archevêque de Tours, son métropolitain, qui, dans une grande assemblée du haut clergé, le réprimanda publiquement sur les excès de sa vie sensuelle et de son amour du luxe. L'évoque du Mans prit fort mal cette censure, peutêtre un peu violente et faite dans un temps inopportun ; aussi, lorsqu'Hérard vint dans cette ville pour y faire sa visite archiépiscopale, Robert lui fit, sans aucun ménagement, fermer les portes de la cathédrale et de son palais. Cet évêque mourut en 883, et fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Vincent.
Alors apparut, sur la scène militaire du Maine, un champion à redouter pour les Normands, et d'autant plus remarquable dans notre histoire, qu'il est regardé comme la tige de cette troisième race de rois francs, désignés sous le nom de Capétiens : ce champion était Robert le Fort, Saxon d'origine, fils de Witikind, ou que l'on croit, dit Anquetil, « descendant de Childebrand, frère de Charles Martel, et par conséquent assez proche parent de Charles le Chauve. Ce prince, tant en cette considération qu'eu égard à sa valeur, l'avait fait marquis, c'est-à-dire commandant des Marches ou frontières de la Neustrie, pour la défendre contre les Rretons et les Normands. » Robert montra tant de vigueur et de courage dans cette mission difficile, qu'il obtint du roi le duché de France, et mérita le surnom de le Fort, que lui donna la reconnaissance du pays. Après avoir battu plusieurs fois les Normands
commandés par Hasting, au moment d'en cerner un grand nombre et de les faire prisonniers, il se précipite à leur poursuite avant d'avoir eu le temps de revêtir sa cotte d'armes, et tombe mortellement frappé d'un javelot au combat de Brissarthe, en 866. Nous verrons Eudes, son fils, monter, en 888, sur le trône de France, avec le titre de roi provisoire pendant la minorité de Charles III, dit le Simple.
A l'occasion d'une convention faite entre Louis le Germanique et Charles II, vers 842, nous ferons observer que le premier prêta serment en langue allemande, le second en langue romane, et que c'est peut-être le plus ancien document certain que l'on ait conservé de cet idiome.
Ce fut au milieu des tristes conjonctures dont nous venons de présenter une idée générale, que Charles le Chauve, pour tranquilliser les esprits sur le danger incessant de ces désastreuses, de ces terribles invasions, se crut obligé d'autoriser, par l'édit de Kiersy-sur-Oise, 877, la construction des châteauxforts sur toutes les terres fieffées et titrées des seigneurs ; de reconnaître positivement l'hérédité de ces titres et de ces fiefs, en consacrant ainsi le principe de la féodalité dans tous ses droits, et malheureusement, il faut bien le dire, avec tous les abus que devait amener un aussi fâcheux régime. Ce fut par ce regrettable exploit que le malheureux Charles termina son règne douloureusement éprouvé par tant de calamités et de revers : il mourut en revenant d'Italie, au village de Brios, près du mont Cenis, en 877 ; empoisonné, dit-on, par son médecin, le juif Sédécias.
A partir de cette époque, la province du Maine, dans toute son étendue, n'est plus qu'un vaste champ de bataille sur lequel il faut sans cesse avoir les armes à la main. Tout monticule seigneurial assez escarpé se couronne d'une forteresse dont on fait un arsenal, et dans laquelle on amasse des provisions pour l'éventualité des sièges à soutenir; de là les noms de Condita, Eorrea fiscalia , Horreovum Condita, etc., par lesquels on les désigne. La Société militaire domine encore celle de l'Église; mais elle offre ses privilèges gradués suivant
le titre. Il faut être baron pour avoir une ville close ; le simple châtelain nepeuts'entourerque d'unvillagesansenceintemurée. Ce fut donc ensuite par tolérance que des habitations non titrées purent s'entourer de douves avec ponts-levis. Le titre de seigneur de paroisse ne pouvait être pris que par le haut justicier sur le territoire duquel se trouvait l'église. Les autres seigneurs de la circonscription ecclésiastique étaient seulement regardés comme patrons de V église quand ils recevaient cette investiture; mais alors ils avaient la préséance dans cette église, étaient reçus, par le clergé, à la porte principale, comme cérémonial de leur première entrée; leur banc se trouvait à droite dans le chœur; on les honorait de la prière nominale, de l'eau bénite, de l'encens, du pain bénit, après le clergé; du premier rang aux processions, dans les assemblées de fabrique, etc.
Dans le cas de guerre, les vassaux devaient toujours se rassembler autour des seigneurs dont ils relevaient; et ces derniers, autour de leur seigneur suzerain : les hommes armés, bannières déployées pour combattre; les vieillards, les femmes, les enfants, pour y chercher asile et protection. Dans les excursions nocturnes, lorsque le secret n'était pas indispensable, on s'éclairait avec des écorces d'arbres, des branches de genêt, de pins enflammés ; aussi le feu se trouvait-il souvent alors mis dans les campagnes par l'incurie des soldats et des habitants, qui jetaient ces brandons mal éteints au milieu des matières souvent les plus combustibles. Les Gallo-Francs en général, préférant les chevaux aux voitures, emportaient leurs vivres dans un sac fixé à l'arçon de la selle, et les boissons dans une outre, dans une petite bouteille nommée flascon.
Sous l'empire de ces rudes mais urgentes conditions, on vit la noblesse définitivement constituée , mais avec des caractères bien différents : tantôt, en effet, elle devenait le prix de services militaires ou civils rendus au pays ; ce fut toujours la plus pure, la seule vraie. Tantôt elle n'était, au contraire, qu'une audacieuse et vaine usurpation faite par des ambitieux dévorés de l'amour, trop souvent criminel, des richesses, des titres, de la puissance; plus tard, enfin, elle tomba jusqu'au
déplorable niveau d'une marchandise vénale qui s'adjugeait au dernier enchérisseur : cette noblesse n'a pas besoin de qualification !...
Avec le temps, ces nombreux seigneurs du moyen-âge devinrent, dans la province du Maine, comme dans toutes les autres , autant de petits potentats indépendants , constamment en guerre avec leurs voisins, quelquefois même avec leur souverain; usurpant l'autorité judiciaire; formulant derrière leurs créneaux des lois à leur usage, et s'attribuant des droits féodaux injustes, onéreux pour les populations, quand ils n'étaient pas ridicules, oppressifs, immoraux !...
Pour mettre un frein salutaire à ces attaques sanglantes, et que la plus faible occasion faisait naître, on fut obligé d'imaginer le moyen étrange désigné sous le nom de trêve de Dieu,qui consistait à défendre tout combat dans les jours consacrés au Seigneur.
Les comtes, surtout lorsque leur charge fut devenue héréditaire, ne se donnèrent plus que rarement la peine de gouverner et particulièrement d'administrer leurs petits Etats. Ils choisirent, en conséquence, pour les remplacer, des fondés de pouvoir qui, sous le nom de vicomtes, rendaient la justice et réglaient tous les intérêts au nom du seigneur en titre. Devenus à leur tour également en possession d'une semblable transmission à la descendance, les vicomtes se distribuèrent entre les membres de la même famille : ainsi qu'on le vit dans le Maine, pour ceux de Beaumont, Fresnay, Sainte-Suzanne, du Lude, etc. Ces titres finirent même par distinguer les localités homonymes ; par exemple : Fresnay-le-Vicomte, Beaumont-le- Vi comte, etc.
Nous arrivons, en môme temps, à cette inévitable et progressive décadence des Garlovingiens qui devait amener l'établissement assez prochain de la troisième dynastie des rois francs. Transitions toujours fatales aux progrès, au bonheur des peuples, et dont les désastreux effets se firent particulièrement sentir dans notre province du Maine, entourée de peuples ambitieux, et se trouvant dans la périlleuse condition d'exciter leurs injustes convoitises.
Il est do reste facile de comprendre qu'ils ne devaient pas trouver un frein bien puissant pour les arrêter au milieu de leurs continuelles invasions, dans une succession de rois tels que Louis II, dit le Bègue ; Louis III ; Carloman et Charles surnommé le Gros; Charles III, dit le Simple; Louis IV, ou d'Outre-Mer ; Lothaire; Louis V, dit le Fénéant; tantôt abandonnés à leur incapacité personnelle, tantôt sous la tutèle d'hommes plus expérimentés, mais dont l'ambition perfide et l'autorité précaire n'étaient pas des conditions favorables au résultat d'une sage et prévoyante administration. Aussi les Normands qui, dès 866, par conséquent sous Charles II, s'étaient emparés du Mans, avaient occupé le monastère d'Évron pendant plusieurs années, après en avoir tué ou chassé les moines, devinrent-ils alors assez entreprenants pour inquiéter, sans repos ni trêve, notre inoffensif et malheureux pays.
Hugues-l'Abbé, xe comte. — D'après nos historiens, il gouverna le Maine de 877 à 893, et paraît avoir été le dernier comte viager de cette province ; les autres, d'après l'opinion la mieux établie, n'ayant ici figuré qu'à titre de compétiteurs, ainsi qu'on le voit pour Roger, envoyé par Charles III avec le titre de comte du Maine; et pour Gauzelin, que Eudes, alors véritable roi de France, mit à la place de Roger, dont les déprédations et les rapines avaient excité la haine des Cénomans; enfin, pour le normand Ragenol, qui s'était emparé du gouvernement de notre province, h la faveur des troubles dont elle était agitée, et que Louis IV, ou d'Ontre-Mer, chassa du Mans en 937.
Pendant cette période, en général assez mal connue, surtout exposée avec peu d'intelligence et de précision, nous trouvons une série d'évêques dont les actes ne sont pas communément très-remarquables. Ainsi :
Lambert, xxve évêque du Mans. — Il parvint, en 857, au siège épiscopal du Maine; et, pendant une administration de sept années, soit comme évêque en titre, soit comme suffragant de Robert, ne lit rien d'assez important pour que l'histoire en ait conservé le souvenir.
Gonthier, xxvie ÉvÊQUE du Mans. — Goiithioi', nommé en 890, par les suffrages des fidèles et du clergé à l'évôché du Mans, qu'il gouverna jusqu'en 908, ne vit que des pillages et des incendies pendant un épiscopat de dix-huit ans. Plusieurs fois suprise par les Normands, la ville fut saccagée, les églises, les monastères dilapidés ou livrés aux flammes, dépeuplés, souillés par des infamies; les habitants passés au fil de l'épée, etc. Il était difficile, au milieu de pareils désastres, que le digne prélat, malgré tout son zèle, pût faire autre chose que soulager des misères, donner des consolations, réparer des sinistres, et propager les encouragements de la foi chrétienne.
Hubert, xxvne évêque du Mans. — Hubert occupa l'évèché du Mans de 908 à 940; il eut beaucoup de peine à mettre un peu d'ordre dans les tristes affaires de son diocèse; à ramener aux saintes obligations de la vie commune ses chanoines, que les troubles civils avaient dispersés. Il pourvut aux besoins de leur table en partie de ses propres deniers, et du produit des vignes de Banjan, qu'il avait plantées, et qu'il tenait dans un état de parfaite culture.
Mainard, xxviii6 évêque du Mans. — Marié avant d'entrer dans les ordres, issu de l'une des familles les plus distinguées du Maine, d'un caractère simple, bon, généreux, Mainard fut nommé d'une voix unanime à l'évèché du Mans, en 940, plutôt en raison de sa piété, de sa douceur, de la sincérité de son zèle, que pour ses lumières et pour la distinction de son esprit. Il augmenta le bien-être de ses chanoines; leur fit aimer la vie commune, en se plaçant au milieu d'eux, en prenant ses repas au môme réfectoire, en sacrifiant la majeure partie de ses revenus aux soins paternels de sa nombreuse famille. Il donna, par testament, plusieurs immeubles à la cathédrale, au chapitre du Mans, et mourut après un épiscopat de vingt ans, en 960. Il fut inhumé dans le monastère de Saint-Vincent.
Nous arrivons à cette époque bien plus positive de notre histoire, où va commencer la série des comtes héréditaires du Maine ; où vont se dérouler des événements d'un intérêt local bien plus important et plus sérieux. C'est en effet à partir du
xe siècle que nous allons voir la noblesse, avec cette faculté légalement établie de transmettre à sa descendance naturelle ses titres, ses privilèges, ses droits féodaux, prendre un empire trop souvent despotique sur les populations de sa mouvance; les soumettre à des juridictions presque toujours arbitraires, et dans une opposition formelle avec les prescriptions des lois. De son côté, la puissance ecclésiastique, devenue plus imposante par le développement du sentiment religieux, se dégager, par degrés, et s'affranchir, en grande partie, de la puissance gouvernementale; attirer dans les juridictions du pape et des évoques, par l'ascendant que donnent la science et la pratique des vertus chrétiennes, une foule de contestations et de méfaits coupables qui relevaient de la justice civile ; comme on l'observa, dans le Maine, dès Tannée 850, pour les moines de Saint-Calais-sur-Ànille, et plus tard pour ceux de la communauté d'Évron. Enfin, c'est actuellement surtout que nous allons suivre les développements de ces terribles conflits entre la Bretagne, l'Anjou , la Normandie, l'Angleterre, d'une part; de l'autre, notre valeureuse province du Maine : conflits dans lesquels notre malheureux pays, toujours attaqué, souvent écrasé par le nombre, jamais asservi par ses implacables persécuteurs , va montrer ce que peuvent la persévérance, le courage, l'héroïsme associés au droit de légitime défense.
Ici va commencer la série des comtes héréditaires du Maine, avec possession réelle des terres de leur comté, sous le titre de : Comtes héréditaires fonciers ; seulement à charge d'hommage, tantôt à la couronne, tantôt au seigneur suzerain dans la mouvance duquel ils se trouveront.