I» COMTES HÉRÉDITAIRES FONCIERS
Cette première série commence en 955, par Hugues 1er, et finit en 1202, par Jean-Sans-Terre. Elle présente quatorze comtes, et comprend, dans l'histoire du Maine, 247 ans.
1° Hugues Ier.
L'origine de ce premier comte héréditaire du Maine deviendrait absolument inintelligible, si Ton continuait à confondre, ainsi que Font fait nos historiens du Maine, Huguesl'Abbé, dernier comte viager de cette province, de 877 à 893, avec Hugues le Grand, fils de Robert le Fort, comte de Paris, duc de France, père de Hugues Gapet , et mort en 956; ce qui ferait une erreur chronologique de 63 ans. Hugues-l'Abbé peut bien avoir obtenu le titre de Grand par son courage à défendre notre pays, et Hugues le Grand celui d'Abbé, puisqu'il possédait les abbayes de Saint-Germain-des-Prés, Saint- Denis et Saint-Martin de Tours; mais en raison de la diversité de leurs titres, et surtout du temps de leur existence, il nous paraît impossible d'identifier ces deux personnages, et d'accorder chronologiquement les actes que Ton affecte au premier, avec ceux que Ton va maintenant attribuer au second : en évitant cette confusion, qui nous paraît incontestable, tout s'explique naturellement et sans contradiction dans l'origine que l'on croit pouvoir donner à Hugues Ier, comte héréditaire de notre province.
Un riche Cénoman appelé David, allié par sa famille à celle de Charlemagne, dit la tradition, eut un fils dont Hugues le Grand fut parrain, auquel il donna son nom ; seul rapport qui paraît avoir existé entre le fils de David et le fils de Robert le Fort; entre Hugues, duc de France, et Hugues Ier, comte du Maine.
Hugues Ier, élevé par son parrain aux devoirs de cette charge vers 955, les remplit avec distinction jusqu'en 1015, au milieu des préparatifs et môme des premiers actes de ces hostilités continuelles et sérieuses qui vont se manifester entre les prétendants plus ou moins légitimes à ce gouvernement, surtout de la part des Normands et des Anglais, qui le poursuivirent jusqu'aux injustes extrémités d'une usurpation temporaire.
Dos lors, pour mieux saisir l'enchaînement logique de ces faits importants à notre histoire, et frappé d'une si regrettable confusion dans la plupart de nos écrivains cénomans, nous devons rappeler sommairement, et d'une manière précise, les conditions d'origine, d'établissement de la domination anglaise et du duché de Normandie.
Vers 875, apparaît sur la scène de ces drames sanglants et terribles, l'un des plus redoutables acteurs qui devaient y jouer les rôles principaux. Rollon, fils de Rogwald, seigneur norvégien, aussi remarquable par sa taille colossale et sa force herculéenne que par son indomptable audace, rassemble une troupe de Danois et d'habitants de son pays, fait plusieurs descentes en Angleterre, sur les côtes septentrionales de la Neustrie, en 876; soumet Rouen, prend part au siège de Paris, en 886; ravage les campagnes de Normandie, du Bessin, d'Evreux, etc., 889; prend d'assaut Nantes, Angers, Le Mans, etc.; jette une si grande frayeur dans toute la France, que Charles III, dit le Simple, ne crut pas acheter trop cher la paix avec Rollon par le traité de Saint-Glair-sur-Epte, 911, en lui donnant pour femme sa fille Giselle ; pour gouvernement, une division de la Neustrie sous le titre de province normande érigée en duché, dont cet audacieux conquérant devint ainsi le premier duc héréditaire. L'ambition de Rollon satisfaite, il se fit baptiser à Rouen par l'archevêque Francon; établit dans ses États la religion, l'ordre et la justice avec tant de sagesse, que, d'un brigand dévastateur, la possession de cette province à gouverner avait fait un administrateur paisible et dévoué : de telle sorte qu'en parlant de ses terribles exploits, les chroniqueurs disaient : « Rien ne demoura, et tuoient hommes, femmes et petits enfants ; » et qu'en rendant compte ensuite des résultats heureux de son gouvernement, ils signalent ce cri significatif: « Haro! ah Roi, ah Rollon!... si longtemps employé dans la Normandie pour implorer la justice, comme une preuve certaine de la confiance qu'avait toute cette province dans la bienveillance et l'équité de son chef. En rapportant ces choses dans leurs principaux détails, nous croyons faire
26i2 DÉVELOPPEMENT DU SENTIMENT RELIGIEUX;
preuve d'une véritable et juste impartialité. Rollon gouverna la Normandie de 912 à 931. Il eut pour successeurs, jusqu'à l'époque où Hugues Ier administrait le Maine, Guillaume Ier, on Longue-Epée, son fils, de 931 à 943, qui défendit nos rois légitimes contre les prétentions des ambitieux; Richard Ier, Sans-Peur, fils de Guillaume, de 943 à 996, qui favorisa l'élévation de Hugues Gapet, dont il avait épousé la sœur Emma; Richard II, dit le Bon, fils du précédent, de 996 à 1026.
Quant à l'Angleterre, que l'on nommait anciennement Grande-Bretagne, parce qu'elle était alors habitée par des Celtes bretons, elle eut ses rois dès l'an 800, où régnait Egbert. A l'époque où nous sommes, 955, Edwy se trouvait sur le trône, que nous verrons envahi, en 1066, par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie; époque à laquelle se manifesteront surtout nos sanglants débats avec ces deux pays.
Telles étaient, si nous ajoutons les dispositions un peu moins hostiles de la Bretagne et de l'Anjou, les prétentions ambitieuses de plusieurs Cénomans compétiteurs, etc., les conditions graves et périlleuses au milieu desquelles notre province du Maine va désormais se trouver clans l'incessante nécessité de défendre à main armée ses droits, ses possessions, son indépendance et sa liberté.