II0 COMTES HÉRÉDITAIRES DU MAINE
Hugues premier, iei comte héréditaire du Maine.
Ayant épousé Berthe, tille de Eudes, comte de Champagne, de Chartres et de Blois, il prit parti pour son beau-père et le suivit au siège de Tillières contre Richard II, duc de Normandie. Mis en pleine fuite, et son cheval tué sous lui au plus fort de la déroute , il fut obligé, pour sauver sa vie, d'errer pendant trois jours dans les bois, sous le déguisement d'un
berger, et rentra dans sa capitale couvert de blessures, de haillons, exténué de chagrins et de fatigues.
Cette mésaventure ne le guérit pas de l'humeur belligérante qu'il montra dans presque toutes les occasions, au milieu des nombreux démêlés qu'il eut à soutenir avec son évoque Sigefroy; avec Foulques Nerra, comte d'Anjou; avec son frère Yves, comte de Belléme; avec les Normands, etc.
A côté de ce défaut, assurément grave, surtout chez le gouverneur d'un pays, Hugues Ier offrait de grandes et bonnesqualités. Il était humain, bienfaisant, occupé du bien-être de sa province. Entre plusieurs fondations utiles, et qui révèlent ces belles qualités, nous citerons particulièrement celle d'un hospice qu'il fit bâtir au nord-est de la ville du Mans, sur le versant d'une colline, entre les clos des vignes du Roxan et de Douce-Amie, pour y servir de refuge aux pauvres laboureurs et vignerons dont les travaux si rudes avaient excité sa compassion. Ce généreux établissement, qu'il dota de ses propres deniers, fut détruit pendant les ravages de Guillaume le Conquérant ; et de ses ruines on éleva, dans le voisinage, une chapelle érigée en prieuré sous l'invocation de saint Biaise. Autant, en effet, l'évoque actuel du Mans était, comme nous allons le voir, disposé à dépouiller les communautés et les églises de son diocèse, autant Hugues Ier avait d'inclination à les enrichir à ses propres dépens; c'est ainsi qu'il accorda, par donation signée de sa main à l'abbaye de la Couture, les villages et paroisses de Saint-Martin, de Saint-Remy-du-Plain, la terre de Moulins, etc., avec droit d'usage dans la foret de Perseigne. Les historiens s'accordent à dire que ce premier comte héréditaire gouverna le Maine jusqu'en 1015.
Sigefroy, xxixc évêque du Mans. — Sigefroy, frère de Yves, premier comte d'Alençon et de Belléme, suivit plutôt la carrière d'un soldat que celle d'un évèque, et termina sous le froc du moine l'existence aventureuse qu'il avait commencée par le glaive du guerrier. Pour arriver à l'épiscopat, il gagne la faveur de Foulques, alors comte d'Anjou, en lui cédant une partie de ses biens ; se fait nommer, à force d'intrigues, évèque
du Mans, en 960. Hugues Ier, qui depuis cinq ans, ainsi que nous venons de le voir, gouvernait le Maine, voulant le forcer à prêter serment de fidélité, n'obtint qu'un refus opiniâtre du belliqueux prélat, qui, pour se procurer le secours qu'il demandait à Burcard, seigneur de Vendôme, dans la coupable intention de résister, par les armes, à l'autorité du comte, sacrifia le temporel de 64 paroisses de son diocèse. Mais cette campagne épiscopalc n'ayant heureusement eu pour issue qu'une défaite et la consécration du véritable droit de l'autorité supérieure, Hugues Ier eut la générosité de faire grâce et de permettre le rétablissement de Sigefroy dans son évêché. Le prélat se montra peu digne d'une aussi bienveillante faveur, et surtout du noble caractère de sa charge. En rentrant au Mans, il aperçoit une jeune fille nommée Hildeburge, dont il devient éperdument amoureux, et qu'il épouse publiquement. Deux fils naquirent de cette union d'autant plus déplorable, que leur père les enrichit des spoliations de son Église et de son chapitre.
Aussi peu reconnaissant que peu distingué dans sa conduite, en apprenant la mésaventure de Hugues Ier à la déroute de ïillières, et le danger qu'il avait couru lorsque son cheval fut tué sous lui, Sigefroy s'écria : « J'aurais été bien plus satisfait, si le comte avait eu la même destinée que son cheval!... » Enfin, lorsqu'il se vit dans un état d'affaissement et d'impuisrsance, résultats d'excès de tout genre, il revêtit un froc et s'enferma jusqu'à sa mort dans l'abbaye de la Couture : espérant sans doute expier les énormes fautes d'une vie turbulente et dissolue, par les douteux résultats de la pénitence finale. 11 mourut le 16 février 993, dans ce monastère, et y fut inhumé.
Ce fut précisément vers cette époque de notre histoire, en 987, que s'effectua le changement de dynastie prévu depuis quelque temps, par l'élévation, au tronc, de Hugues Capet, fils de Hugues le Grand, comte de Paris, duc de France, politfils de Robert, en 922, roi de France, avec Charles III, dit le Simple, arrière-petit-fils de Robert le Fort, duc de Paris, comte d'Anjou, et dès lors, comme nous l'avons déjà fait observer,
première souche de la troisième race de nos rois ou Capétiens. Indépendamment de son influence locale sur le Maine, ce changement de dynastie produisit encore, sur toute la France, une importante et sérieuse modification ; savoir : la fin du gouvernement militaire des Francs, le commencement de celui d'une royauté plus légitime; ou, si Ton veut, la substitution d'une royauté nationale au gouvernement imposé par la conquête.
Herbert premier, 11e comte du Maine.
Il succède à son père, Hugues Ier, dans le gouvernement du comté du Maine, en 1015. D'une activité sans pareille, toujours sur pied quand les autres s'abandonnaient au sommeil, il mettait en émoi tous les châteaux et toutes les forteresses du Perche, de l'Anjou, longtemps avant l'aurore; excitait les cris, les aboiements des chiens dans toute la contrée, ce qui lui fit donner le saubriquet peu poétique, mais assez mérité, (Y Eveille-Chien : surnom que sa maison conserva depuis. Ce comte, auquel plusieurs historiens ont aussi donné le surnom de Grand , avait en effet beaucoup de valeur et de courage. Les embarras que lui suscita plus d'une fois l'évêque Avesgaud, dont nous allons bientôt parler, augmentèrent encore beaucoup l'agitation et les tourments de son administration , en l'obligeant à prendre les armes contre son évêque, dont les ambitieuses prétentions allaient jusqu'à porter une sérieuse atteinte à l'autorité gouvernementale de la province.
Herbert Ier eut trois enfants : un fils qui lui succéda, sous le nom de Hugues II ; deux filles : Biotte et Paule, mariées, la première, à Gautier, comte de Meulan et du Vexin ; la seconde, à Lancelin de Beaugency : double alliance qui souleva, comme le firent également celles des filles de Hugues II, d'ambitieuses et funestes prétentions sous le gouvernement des comtes qui vont suivre. Herbert Ier mourut en 1036.
Avesgaud, xxxe évêque du Mans. — Avcsgaud, neveu de
Sigefroy, élevé par lui; trésorier du chapitre sous sou épiscopat, fut nommé par le clergé à l'évèché du Mans, eu 994; choix que ratifia, sans opposition, le comte Hugues Ier.
Le nouveau prélat et Herbert Ier, sous l'influence fatale d'une mutuelle antipathie, furent constamment en hostilité; combattant avec toute la persévérance d'une haine implacable et profonde; l'un, parle moyen des censures ecclésiastiques, des excommunications; l'autre, par la force des armes et le dégât des terres : tristes conditions, qui pendant plus de vingt ans devinrent une véritable, une incessante calamité pour la province du Maine.
Dans l'impossibilité de résister aux forces militaires du comte, l'évéque se retrancha dans son château de Duneau, près Connerré, que Herbert surprit et fit démolir. Désormais sans place bien sûre dans ses domaines, Avesgaud se réfugia chez son frère Guillaume II, comte d'Alençon et de Bellême, qui prit les armes pour le soutenir, avec des troupes commandées par ses deux fils, Foulques, Robert, et vint ravager le Maine. De son côté, Herbert, secondé par Richard II, duc de Normandie, marcha au-devant de ses ennemis. Les deux armées se rencontrèrent à Ballon. Dans le combat terrible qui s'engagea, le parti d' Avesgaud fut vaincu, Foulques tué sur la place, Robert fait prisonnier après avoir été couvert de blessures; Guillaume, leur père, en mourut de chagrin quelque temps après.
Tel fut le résultat de ces déplorables conflits entre l'évoque et le comte du Maine : le premier retira les foudres de l'excommunication qu'il avait lancées de la ville de Bellême sur Herbert et sur tous ses partisans ; celui-ci fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, et la paix, apparente du moins, sembla se rétablir entre les deux adversaires, à la grande satisfaction de la province.
Avesgaud s'occupa désormais des affaires de son diocèse, qu'il n'aurait pas dû sacrifier ainsi à l'impérieux désir de satisfaire les regrettables sentiments de sa haine et de sa vengeance. Il rendit le palais épiscopal confortable et plus digne de sa des-
tination, fit bâtir on pierre l'hôpital, qui n'avait été jusqu'alors qu'une simple construction en bois. Il détruisit la chapelle des Ardents, alors en ruines, pour y substituer une maison de santé destinée au traitement des sujets affectés de manie et du feu sacré; administrée par des prêtres hospitaliers de Saint- Antoine, alors en grande réputation pour la guérison de ces maladies. Nous devons ajouter, à l'honneur du prélat, qu'il fit ces utiles travaux avec les seuls produits de son revenu.
Ce fut pendant ces instants d'une suspension d'armes trop souvent rompue, que l'évoque du Mans pria, comme nous l'avons déjà dit, Léthalde, moine de Mici, qui se trouvait dans le monastère de la Couture, de revoir la Vie de saint Julien ; et que de ce travail, dont l'amour-propre d'auteur fil tous les frais, résulta cette protestation aveugle et passionnée contre les anciennes traditions ; cette croisade , organisée par les novateurs pour amoindrir le noble caractère du christianisme, en brisant son origine apostolique dans les Gaules pour la reporter à des siècles où la violence des persécutions ne lui permettait pas de se produiie. Question que nous croyons avoir assez positivement résolue pour nous dispenser d'y revenir.
Les sentiments haineux qui s'étaient si profondément déveveloppés entre le comte Herbert Ier et l'évêque Avesgaud, ne leur permirent pas de respecter longtemps la trêve passagère qu'avait amenée cette apparente réconciliation; les hostilités recommencèrent donc bientôt; et, comme dans tous les débats envenimés de ce genre, il nous paraît difficile de ne pas admettre que les torts existèrent ici des deux côtés.
Pour des raisons qui ne sont pas bien connues, Herbert, au mépris de cette trêve, reprend les hostilités, livre toutes les maisons de l'évêque au pillage, enlève ses meubles, vide ses granges, ses greniers, met ses domestiques en prison, etc. Avesgaud, de son côté, lance les monitoires et les excommunications ; mais, incapable d'une sérieuse résistance, va se réfugier dans la ville de La Ferté, dont il augmente les fortifications. Il s'y trouve bientôt assiégé par Herbert, et forcé de
se rendre. Fulbert, évêque de Chartres, auquel notre prélat avait demandé l'hospitalité, se porta médiateur entre les deux rivaux, obtint une réconciliation qui ne fut ni plus sincère, ni plus durable que toutes les autres : les inimitiés du comte et de Tévêque du Mans se réveillèrent plus violentes que jamais.
Avesgaud fut obligé de s'établir dans son château de LaFerté pour y faire pénitence de ses fautes; puis entreprit un voyage en Terre-Sainte, « pour y demander à Dieu justice de toutes les injures et de tous les outrages dont Herbert l'avait fait souffrir. » En revenant de Jérusalem, il fut pris à Verdun, presque subitement, d'une maladie si grave, qu'il en mourut le 27 octobre 1035. Il fut inhumé, par Tévêque Rhimbert, dans l'église Notre-Dame de cette ville, à laquelle, en mourant, il lit plusieurs dons assez riches. Il abandonna, par son testament, à l'abbaye de Saint-Vincent, qu'il affectionnait, la terre du Breuil avec bois et dépendances, qui étaient autrefois des domaines ecclésiastiques de Goulaines ; il se montra de même très-généreux envers le monastère de la Couture, etc.
A côté de plusieurs défauts graves : tels qu'un amour excessif pour la chasse, qui lui devint préjudiciable dans une course au cerf chez son frère, où, tombé de cheval, il s'écrasa le nez, se cassa les deux bras, accident à la suite duquel il resta toujours difforme; un caractère ambitieux, violent, colère, haineux, qui lui suscitèrent un si grand nombre de tribulations, de misères et de malheurs, Avesgaud possédait assurément des vertus précieuses, telles que la courtoisie, la générosité, la charité pour les pauvres, un fonds de piété plus sincère que bien entendue : qualités qui, certes , sans leur fâcheux contrepoids, auraient dû faire son bonheur et celui de son diocèse, pendant un épiscopat de 41 ans, passés, au contraire, pour le plus grand nombre, dans les calamités de la guerre, avec toutes ses représailles et tous ses désastres.
A peine le principe de la légitimité venait-il d'être consacré dans notre province par la transmission héréditaire du comté du Maine, que déjà les ambitions s'agitaient pour en contes-
ter les droits, et pour y substituer le règne de l'usurpation.
Hugues deuxième, 111e comte du Maine.
Il était encore enfant lorsque son père, Herbert Ier, mourut, en lui transmettant, vers 1036 , le comté du Maine , comme légitime succession. Herbert Bacco, frère de Hugues Ier, par conséquent grand-oncle de Hugues II, s'empara de la tutelle de son petit-neveu, dans l'espérance d'y trouver un moyen de satisfaire son astucieuse ambition en s'approprianl le comté. Dans le môme temps, un autre usurpateur, plus dangereux et plus puissant encore, Geoffroi Martel, comte d'Anjou, poursuivait également la possession du Maine.
Ces deux ambitieux, pour assurer le succès de leurs intrigues et deleurscoupables desseins, persécutèrentinjustement, comme nous le verrons, le digne évoque Gervais, qui venait de remplacer Avesgaud sur le siège épiscopal du Mans, et dont toute la faute, à leurs yeux, était de porter un sincère intérêt à son comte légitime.
Hugues II, qui avait épousé la sœur de Thibaut II, comte de Blois, veuve d'Alain, comte de Bretagne, mourut, vers 1051, laissant quatre enfants en bas-âge : Herbert II, qui lui succéda ; Hcrsende, encore nommée Hermengarde, mariée à Azon , marquis de Ligurie; Paule, à Jean, seigneur de La Flèche; Marguerite, fiancée à Robert, fils de Guillaume le Conquérant.
Saisissant avec empressement une aussi bonne occasion de réaliser ses ambitieux projets. Geoffroi Martel vient mettre le siège devant la ville du Mans, brûle en partie les faubourgs, fait arracher les vignes des environs, et pénètre dans la cité par l'une des portes qu'il parvient à faire ouvrir, tandis que la malheureuse veuve de Hugues II s'enfuit par une autre avec ses ti'ois jeunes enfants
Pendant que l'usurpateur imposait aux Génomans le joug
de sa domination, aussi mal affermie qu'injustement conquise, le respectable Gervais, renvoyé de Ghâteau-du-Loir, où ses ennemis le tenaient captif depuis plusieurs années , vint demander asile et protection à Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, qui le reçut avec beaucoup d'égards, lui permit de choisir, dans ses États, la résidence qui lui conviendrait, et lui fit une pension suffisante à la dignité de son rang.
Mécontent d'un accueil dont la respectueuse générosité devenait la plus sévère critique de son inconvenante et brutale conduite envers le prélat, Geoffroi Martel, dans sa colère, eut la dangereuse témérité de venir, à la tête d'une armée de Génomans et d'Angevins, attaquer les frontières de la Normandie; s'emparer d'Alençon, Domfront, et réduire le Passais à son obéissance. Nous ferons de suite observer que cette inconvenante agression, étrangère au caractère particulier des Génomans, fut entièrement l'œuvre du chef des Angevins : Geoffroi Martel, et qu'à lui seul, par conséquent, devait en incomber la responsabilité.
Justement indigné de cette conduite à la fois audacieuse, déloyale et peu motivée, le duc de Normandie, sans perdre un instant à parlementer, délivre Domfront, prend Ambrières, dévaste la province du Maine, bâtit des forteresses pour commander le pays ; tout en priant, avec dérision, le comte d'Anjou de venir le contrarier dans ses travaux, et lui promettant, avec la même ironie, d'aller, au plus tard dans six semaines, ravager ses terres ; ce qu'il lit, en effet, exactement à l'époque annoncée. Geoffroi Martel ne l'attendit même pas, et prit la fuite à son approche. De son cùté, Geoffroi de Mayenne, partisan du comte d'Anjou, dont il se reconnaissait vassal, fut entièrement défait par Guillaume, et forcé de lui prêter serment de fidélité. Le duc de Normandie, après avoir convenablement pourvu à la sûreté des places qu'il avait délivrées du joug étranger, rentra dans ses Etats.
Herbert deuxième, ive comte du Maine.
Geoffroi Martel s'étant , en 1058, retire dans un monastère d'Angers, où il mourut en 1060, Herbert II, qui avait naturellement succédé à son père Hugues II, en 1051, débarrassé de l'usurpateur angevin , eut enfin la liberté de rentrer dans son gouvernement, dont il ne conserva pas longtemps la paisible administration : Foulques le Réchin, ou le querelleur, comte d'Anjou, neveu de Geoffroi Martel, montrant bientôt les ambitieuses prétentions de son oncle sur le comté du Maine.
N'ayant pas d'héritiers, craignant pour le présent et l'avenir de ses faibles États, Herbert II ne trouva point de meilleur moyen, pour assurer l'un et l'autre, que de se mettre sous la protection de Guillaume le Conquérant, et de fiancer sa sœur Marguerite, encore enfant, avec le fils aîné de ce duc, Robert, surnommé Courte-Heuse, en raison de sa petite taille. Enfin , dans la crainte de voir son comté tomber entre les mains de Foulques, l'ennemi qu'il délestait le plus, il en fit don, par testament, à Guillaume, et décéda quelque temps après, en 1062.
Pendant cette mémorable et triste phase de notre histoire, le diocèse était gouverné par deux évoques dont nous devons indiquer les principaux actes, et la part qu'ils ont prise à ces malheureux événements.
Gervais, xxxie évêque du Mans. — Gervais, fils d'Aimon, ou Hamon, riche seigneur de Château-du-Loir, et de Hildeburge, fille d'Yves, comte de Bellesme, neveu d'Avesgaud, né dans l'habitation de son père : Curia Hamonis , la cour Hamon; élevé par son oncle, fut élu, en 1036, à l'éveché du Mans par le suffrage des habitants et du clergé, contre l'opposition de Herbert Bacco, tuteur de Hugues II.
L'épiscopat de ce digne évoque ne fut qu'une suite de tribulations et de misères. Bacco, n'ayant pas eu le pouvoir d'empêcher sa nomination, lui ferma les portes du Mans, s'empara des richesses de l'Eglise et du temporel de l'éveché;
ne cessa, pendant deux ans, ses injustes persécutions, qu'après avoir été lui-môme incarcéré lorsque Hugues II prit le gouvernaient de son comté.
Étant parvenu à s'échapper, Herbert Bacco se réfugie près de Geoffroy Martel, dont il réveille aisément les convoitises. Réunis dans un intérêt commun, ces deux coupables ambitieux attaquent le château du Loir, domaine du prélat, brûlent une partie de la ville, attirent dans un piège le trop confiant évêque, et lui font supporter une captivité de sept années ; espérant, par cet affreux moyen, arriver à prendre la place que, depuis ce temps, ils tenaient infructueusement bloquée.
Le prélat voyant la ville du Mans au pouvoir de Geoffroy Martel, et ne pouvant plus espérer un secours dont il avait le plus pressant besoin, racheta sa liberté par l'abandon complet de ses domaines et l'obligation de s'expatrier, ce qui le força d'aller, comme nous l'avons dit, implorer l'hospitalité de Guillaume le Conquérant, avec toutes les conséquences de cette émigration.
Ce digne évèque, disent tous les historiens qui l'ont fait connaître, noble par ses ancêtres, était plus noble encore par ses vertus ; libéral, charitable, généreux, d'une science profonde et vraie, d'un grand courage, d'une éloquence mâle et persuasive, il aurait pu faire de grandes choses dans notre pays, si, pendant les dix-neuf années de son épiscopat, d'aussi éminentes qualités n'avaient été paralysées d'une manière incessante sous le poids des persécutions qu'il eut à souffrir.
Gomme si tant de cruelles épreuves n'étaient pas encore bien suffisantes, il eut à combattre l'hérésie de Béranger, archidiacre d'Angers; hérésie qui fit alors tant de bruit, surtout dans le Maine, l'Anjou, la Touraine, etc., et qui niait la présence réelle dans le sacrement de l'Eucharistie : hérésie condamnée dans plusieurs conciles, et notamment dans celui de Rome, où Béranger comparut devant une assemblée de 113 évèqucs, et fut contraint, pour la seconde fois, d'abjurer son erreur.
Le roi Henri Ier, connaissant le mérite éminent de Gervais,
etprofondémentaffligédurécitde ses malheurs, voulut au moins le dédommager et lui donner une preuve de haute estime, en le nommant, vers 1055, à l'archevêché de Reims, alors vacant; ensuite, chancelier de France. Le bon archevêque, au milieu des honneurs et d'une existence moins agitée, parcourant les vastes plaines de la Champagne, se prenait quelquefois à regretter ces charmants bords du Loir, témoins des jeux de ses premières années; et ces belles forêts du Maine, où, pour se délasser de ses travaux, se distraire de ses ennuis, il aimait à se livrer aux exercices de la chasse. Après un archiépiscopat de 17 ans, qu'il honora par ses talents et par ses vertus, il mourut à Reims, en 1072, et ses restes y furent déposés dans la cathédale. A ses derniers moments, il n'oublia pas le diocèse du Maine, où cependant il avait tant souffert ; et, dans sa pieuse munificence, légua des biens assez considérables à son ancienne Eglise, aux abbayes de Saint-Calais, de Saint-Vincent, etc.
Vulgrin, xxxne évêque du Mans. — Vulgrin, noble Vendômois, suivit d'abord la carrière des armes ; puis, ramené, par le cactère sérieux de son esprit, à l'étude pratique des arts, de l'architecture surtout, aux inspirations de la vie monastique, il fit ses vœux à l'abbaye de Marmoutier, devint abbé de Saint- Serge, à Angers. Ce fut dans cette ville que Geoffroi Martel fit sa connaissance , et qu'appréciant l'habileté qu'il avait montrée, comme architecte, pendant la reconstruction de sa communauté, eut l'idée de l'employer à l'édification de la cathédrale du Mans, pendant la durée de sa domination usurpée de notre province, et le fit, en conséquence , nommer évêque en 1055.
A peine installé, Vulgrin se met à l'œuvre, trace le plan d'une église nouvelle et plus complète; par conséquent avec nef, croisée, cancel, chœur, etc., à peu près telle que nous la voyons aujourd'hui. Les fondemeuts sont jetés, les murs construits à certaine élévation ; mais les malheurs de la guerre interrompirent ces travaux, et, lorsqu'on voulut en reprendre le cours, les constructions faites s'écroulèrent. On en donne
pour 'cause le défaut de profondeur des fondations et la mauvaise qualité de la pierre. Dans toute hypothèse, à cet égard, il ne resta des premiers travaux de Vulgrin que ses plans, sur lesquels paraît avoir été faite, en grande partie, la cathédrale actuelle. Cet évêque succomba vers 1064, et fut enterré dans l'abbaye de Saint-Vincent.
La province du Maine, son comté, son diocèse étaient dans cet état, lorsque Herbert II et Vulgrin moururent. Ici, vont particulièrement se produire les terribles débats qui firent de cette malheureuse province une proie sanglante, que se disputèrent l'Anjou, la Normandie, l'Angleterre, et dont le pouvoir souverain finit par s'emparer en absorbant, en quelque sorte, la personnalité de ce pays dans le grand tout du gouvernement de la France.
D'un autre côté, nous allons voir, en même temps, les puissantes manifestations de ce noble sentiment religieux, qui doit ramener au milieu des populations le culte sacré des lettres, des sciences, des arts, et produire chaque jour des merveilles dans la sphère sublime de son action.
Mais, pour conserver, à ces grandes scènes de notre histoire, le mouvement qui les caractérise, les émotions dont elles sont remplies; pour leur donner surtout la clarté qui les ferait saisir avec satisfaction et sans effort, nous devons, avant d'en esquisser le tableau, débrouiller le cahos véritable dans lequel on les a regrettablement laissées; en présenter les faits d'une manière aussi logique dans leur enchaînement, que digne d'intérêt par leur exposition.
Nous l'avons déjà laissé pressentir, les fiançailles et les mariages des enfants de Hugues II étaient de nature à faire naître ultérieurement, sur le comté du Maine, des prétentions diverses plus ou moins spécieusement fondées. La mort de son fils, Herbert II, ouvrit la porte aux manifestations de ces convoitises; six prétendants se trouvèrent alors en présence -.^Guillaume le Conquérant, par la double raison des fiançailles de Marguerite, fille de Hugues II, sœur de Herbert II, avec Hubert Courte-Heuse, lils aîné de Guillaume, et de la doua-
tion de ce comté du Maine faite par Herbert II à Guillaume le Conquérant; 2° Gautier, comte de Meulan, île de France, en conséquence de son mariage avec Biotte, fille de Herbert Ier, sœur de Hugues II, et tante du dernier comte cénoman, Herbert II; 3° Lancelin de Beaugency, par son mariage avec Paule, sœur puînée de Biotte; 4° Azon, marquis de Ligurie, ou de Gênes, en raison de son mariage avec Hersende, ou Hermengarde, fille aînée de Hugues II, sœur de Herbert II, mort sans enfants; par conséquent la seule véritable et légitime héritière du comté du Maine pour ses fils ; 5° Jean, seigneur de la Flèche, d'après son mariage avec Paule, sœur puînée de Hersende; 6° enfin, le comte d'Anjou, Foulques le Réchin, sans autre motif que son ambitieuse convoitise, et l'inique prétention de placer le comté du Maine sous la dépendance du sien. C'est au milieu de tous ces compétiteurs, dont un seul, Azon de Ligurie, se trouvait dans le droit héréditaire, que va se disputer le gouvernement de notre province, avec la triste perspective de voir la force des armes usurper ici le pouvoir de la justice et des lois.
1° Guillaume le Conquérant , encore nommé le Bâtard, était, en effet, le fils naturel, unique de Robert /L>r, dit le Diable, le Magnifique, duc de Normandie; il avait eu pour mère une jeune blanchisseuse de Falaise, lieu de sa naissance, vers 1027, était âgé seulement de huit ans lorsque son père mourut à Nicée, en revenant d'un simple voyage à la Terre- Sainte, vers 1035.
Il fut élevé, dès le berceau, comme un fils légitime ; présenté par Robert Ier aux barons normands, lors de son départ pour Jérusalem, comme leur duc, en vertu de son droit héréditaire. Il sut, dès l'âge de vingt ans, prouver, les armes à la main, qu'il était digne de son rang et bien capable de défendre ses domaines lui-même , en s'affranchissant de la tutelle de Henri Ier et d'Alain, duc de Bretagne, à la protection desquels son père l'avait recommandé.
Aussitôt qu'il eut appris la mort de Herbert II, en 1062, Guillaume pour assurer les prétentions qu'il avait sur le comté du
Maine, fit venir en Normandie Marguerite, qui se trouvait alors en Allemagne; entoura la sœur du comte décédé, la fiancée de son fils Robert, de tous les honneurs d'une maison digne de ce rang, en attendant que la majorité de Marguerite permît la consommation de son mariage et son installation dans la province dont elle était comtesse. Mais, pour ne pas perdre un instant, il vint lui-même prendre possession des domaines qu'Herbert II lui avait donnés à tout événement: donation, qui devint bientôt le seul titre qu'il pût faire valoir ici, Marguerite étant morte quelque temps après, sans que son alliance projetée avec Robert Courte-Heuse pût offrir sa consommation. Elle fut enterrée dans l'abbaye de Fécamp.
II0 Gautier, comte de Meulan , mari de Riotte, tille de Herbert Ier, sœur de Hugues II, tante de Herbert II, voulant aussi faire valoir ses prétentions, avait réuni les secours du comte d'Anjou, de Geoffroy de Mayenne, Hubert de Sainte- Suzanne, Hugues de Sillé, et, secondé par les vœux des Génomans, espérait déjouer les ambitieux projets de Guillaume. Le perfide Angevin, qui n'était venu prêter son appui que dans l'espérance d'une usurpation qu'il méditait en secret, voyant la supériorité des troupes du puissant duc de Normandie, se retira sans faire autre chose qu'un horrible dégât des campagnes snr tout son passage.
Gautier, suivi de Riotte, sa femme, était déjà maître de la ville du Mans, lorsqu'arriva Guillaume le Conquérant à la tête d'une armée considérable; il s'empare aisément de la place, fait prisonniers ces deux prétendants, les dirige sur Falaise, où bientôt ils périssent par le poison, et sans laisser d'héritiers. Si l'on en croyait Orderic Vital, il faudrait voir dans cette criminelle exécution un de ces moyens expéditifs que l'ambitieux duc normand savait employer, au besoin, pour se débarrasser de ceux qui pouvaient contrarier ses projets.
Guillaume, après avoir soumis les principales villes de la province du Maine, fit son entrée solennelle dans la capitale, reçu avec une pompe magnifique par l'évêque Arnauld avec tout son clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, croix et
bannières en tête. Il fut ensuite salué par tous les seigneurs, qui lui rendirent l'hommage; pourvut à la sûreté de la ville par une bonne garnison, et retourna immédiatement en Normandie.
Les choses ne devaient pas rester longtemps dans un état aussi précaire, aussi faux. La mort de Marguerite, de cette malheureuse fiancée de Robert, avait réveillé l'ambition des autres prétendants; et les Génomans, de leur côté, ne supportaient la domination normande qu'avec impatience, avec humiliation.
Geoffroy de Mayenne fut encore le premier à défendre l'indépendance nationale avec ce noble courage qui lui mérita, des historiens ennemis eux-mêmes, le titre de miles potentissimus , très-valeureux capitaine. Il attaque vainement Ambrières, place que lui avait enlevée Guillaume, et qu'il avait fortifiée. Repoussé avec une assez grande perte, il marche sur le Mans, s'en rend maître, passe la garnison normande au fil de Tépée.
A cette nouvelle, Guillaume le Bâtard, plein de colère et d'indignation, semblable au tigre altéré de sang et de vengeance, ne fait qu'un bond, et déjà Fresnay, Beaumont, etc., lui sont remis par Hubert de Sainte-Suzanne; il est aux portes du Mans pour en faire le siège ; mais Geoffroy de Mayenne, trop affaibli par l'échec d'Ambrières, pour opposer une véritable résistance, court s'enfermer derrière les remparts de sa capitale du Bas-Maine ; tandis que les Génomans, à la merci du vainqueur, vont lui présenter les clefs delà ville en implorant sa générosité. Satisfait de leur soumission, Guillaume se rend à la cathédrale, se prosterne devant l'autel de saint Julien, et promet, en l'honneur de ce vénérable apôtre, la grâce des habitants. Mais, pour leur enlever la possibilité, même le projet d'une autre insurrection, il fait démanteler toutes les fortifications et brûler une partie de la cité !... Voilà de quelle manière les injustes oppresseurs de notre malheureux pays savaient lui pardonner ses nobles efforts d'affranchissement. Mais ce n'était pas tout encore; la haine de l'orgueilleux duc
de Normandie semblait en partie calmée, elle n'était pas même affaiblie. C'est à l'instigateur de cette réaction qu'il réserve ses plus terribles coups : il poursuit aussitôt Geoffroy de Mayenne, et met le siège devant cette place, tellement bien fortifiée, que trois mois d'efforts incessants restent sans aucun effet.
Irrité de ces obstacles et de ces retards, Guillaume alors imagine un de ces moyens extrêmes et barbares devant l'exécution desquels il ne reculait jamais au besoin.
La prolongation du siège avait amené, par degrés, moins de surveillance réciproque. Les enfants, des deux côtés, pendant les suspensions d'hostilités, se réunirent, d'abord sur le terrain neutre, pour s'y livrer à leurs jeux habituels. Ensuite ceux du camp entrèrent dans la ville sans exciter aucune défiance, et n'en sortaient qu'à l'heure de la retraite.
L'astucieux Normand choisit, parmi ces derniers, quelquesuns des plus intelligents, les séduit par des présents à leur usage ; leur donne, pour consigne, de se laisser enfermer dans la place ; et, lorsque l'obscurité sera venue, de mettre le feu dans tous les magasins et dans tous les greniers qu'ils pourront aborder : ce qu'ils exécutent avec une si diabolique habileté, que, dans un instant, la ville entière devient la proie des flammes. Toute la garnison est forcée de se réfugier dans le château, d'abandonner la place aux assiégeants, enfin do subir les conséquences d'une ruineuse capitulation. Geoffroy de Mayenne fut, en effet, contraint de faire hommage de tous ses biens au duc de Normandie, en lui renouvelant encore le serment de soumission et de fidélité.
Mais à peine Guillaume le Conquérant fut-il rentré dans sa province, que les Cénomans, dont la fierté du caractère ne pouvait se plier aux humiliations d'un pareil joug, chassèrent la garnison normande, relevèrent leurs murailles, avec la volonté bien arrêtée, cette fois, de mourir pour l'affranchissement du Maine !... Orderic Vital et tous les écrivains de Normandie pourront chercher à flétrir une aussi généreuse conduite, en l'attribuant aux impulsions d'un esprit de turbulence
et d'insubordination; tous les historiens équitables et désintéressés, au contraire, l'exalteront comme la noble expression d'un profond mépris du despotisme étranger, et de l'amour sublime de la liberté du pays !...
Aussitôt que l'infatigable duc de Normandie connaît l'insurrection des Cénomans , il revient, à la tête d'une armée de trente mille hommes, faire le siège de leur capitale. Et pour en dominer plus sûrement la position, pour en battre avec facilité les murailles, fait élever au nord deux monticules, couronnés chacun d'un fort, sous les nom de Motte et mont Barbet, dont les terrassements se voient encore aujourd'hui.
Écrasés par le nombre, les Cénomans furent obligés de céder a la force. Pour les maintenir plus sûrement dans l'obéissance, Guillaume fit bâtir un chateau-fort sur la place voisine de la cathédrale, et qui, même après la destruction de ce château, conserva le nom qui rappelle sa position. On a dit et répété, sans preuves suffisantes, que l'énorme tour qui faisait partie essentielle de cet ouvrage, avait reçu, par corruption, le nom de tour Ribendelle, de celui d'Orbindelle, veuve d'un architecte anglais auquel cette construction avait été confiée.
Ce fut vers cette époque de notre histoire, c'est-à-dire en 1066, que Guillaume le Bâtard, dont la croissante ambition n'était plus satisfaite par la soumission d'une province, ressentit l'impérieux besoin de se préparer à conquérir un royaume : l'Angleterre fut son but, et l'Angleterre fut conquise à la bataille d'Hasting, en 1066, par la défaite d'Harold. La flotte sur laquelle s'était embarqué le duc de Normandie portait soixante mille hommes ; se composait de mille bateaux de charge, et de quatre cents gros navires. Nous ajouterons, pour no rien omettre de ce qui nous concerne, que cette armée dVxpédition était formée de Cénomans, de Bretons et de Normands; que tous les prélats et seigneurs vassaux de Guillaume contribuèrent à cette grande entreprise; que le frère du conquérant, Odon, èvêque de Baveux, à lui seul équipa quarante petits vaisseaux; Arnauld, évèquc du Mans, trente : fait qui démontre la puissance et la richesse des prélatsdece temps.
III. Lancelin de Beaugency, mari de Paule, sœur puînée de Biotte, s'est peu fait remarquer par sa persévérance à soutenir les prétentions qu'il avait d'abord élevées sur la possession du comté du Maine.
IV. Azon, marquis de Ligurie, mari d'Hersende ou Hermengarde, fille aînée de Hugues II, sœur de Herbert II, mort sans enfants, la seule héritière légitime du comté du Maine par ses fils, va jouer, au contraire, actuellement, dans cette véritable guerre de succession, un rôle assez important à bien apprécier.
Hugues troisième, ve comte du Maine.
Les Cénomans, voyant le duc de Normandie pour longtemps retenu loin d'eux par la conquête du royaume d'Angleterre et par les nombreux embarras qui devaient suivre cette usurpation, crurent l'instant favorable pour briser le joug de l'étranger, et rentrer enfin sous le gouvernement de leurs comtes légitimes. Ils appellent en conséquence Geoffroy de Mayenne à leur secours; envoient des délégués vers Azon, marquis de Ligurie, pour le prier de venir prendre possession du comté du Maine, par lui-môme ou par l'un de ses fils : Foulques ou Hugues. Le premier devant succéder à son père dans le marquisat de Ligurie, le second fut nommé, en 1067. comte héréditaire du Maine, sous le nom de Hugues III. Mais comme il était de droit, après son frère aîné Foulques de Ligurie, successeur de Herbert II, son oncle, on doit, dans l'ordre chronologique des comtes du Maine, dater son avènement de l'an 1062.
Azon vint d'abord s'établir au Mans avec Hersende, sa femme, et leur fils, Hugues III. Mais bientôt fatigué d'une existence d'autant moins agréable pour lui, que les Cénomans ne paraissaient pas lui porter une grande estime, il retourne dans son marquisat, abandonnant le jeune comte du Maine aux soins de sa mère, à la protection de Geoffroy de Mayenne, homme ambitieux et perfide, qui peut-être abusa beaucoup de
la trop grande confiance qu'avait en lui le marquis de Ligurie, comme père et surtout comme époux.
Les désordres de Geoffroy de Mayenne et d'Hersende produisirent un tel dégoût dans l'esprit des Génomans, qu'ils forcèrent l'un et l'autre à quitter leur capitale, et n'aspirèrent qu'à se délivrer d'une domination aussi tyrannique et plus avilissante que celle de Guillaume, dont ils s'étaient affranchis.
Le conquérant de l'Angleterre, comme l'avaient bien prévu les Génomans, ne trouva pas d'abord un instant pour venir s'opposer à la nouvelle insurrection dont l'éveque Arnauld, son protégé, son partisan, était allé tout exprès l'avertir. Mais aussitôt qu'il eut pris les mesures nécessaires pour assurer sa domination dans la Grande-Bretagne, il marcha vers le Maine avec une puissante armée, reprit en passant Fresnay, Sillé, Beaumont, etc., reçut la soumission des Génomans, qui, par l'intervention irrésistible de l'évoque Arnauld, obtinrent encore une fois leur pardon. Ce prélat, ayant eu sa part d'influence particulière dans les grands événements qui viennent de se passer, doit ici, pour ce qui le concerne spécialement, occuper une place distinguée.
Arnauld, xxxiii6 évèque du Mans. — Arnauld, fils d'un prêtre, élève et neveu de Robert, dit le Grammairien, à raison de son grand savoir, et qui fut quelque temps scolastique de l'Église du Mans, naquit dans le diocèse d'Avranches; remplaça d'abord son oncle dans la chaire de philosophie de notre ville, y fut ensuite élevé à la dignité épiscopale vers 1066; les troubles de la province ayant fait vaquer l'évêché pendant deux ans.
La nomination d' Arnauld souffrit de sérieuses difficultés, en raison de l'origine cléricale du nouvel évêque; et pour la faire passer, il ne fallut rien moins qu'une décision du pape Alexandre II, portant : « Que le dernier concile de Rome, dans l'espèce, défendait bien le mariage à ceux qui se trouvaient engagés dans les ordres, mais n'excluait pas du sacerdoce les enfants issus de ces mariages, parce qu'en raison de l'importance des charges ecclésiastiques, il fallait, pour les digne-
mon t répartir, voir dans la personne le mérite avant la naissance; et dans le caractère, plutôt la noblesse de l'esprit que celle de la condition; » qu'un suffrage unanime du peuple et du clergé, suffrage mérité par une conduite probe, douce, vertueuse, un savoir profond ; enfin, que la ratification de ce choix par Guillaume le Conquérant, aux intérêts duquel Arnauld s'attacha peut-être avec trop d'entraînement: la reconnaissance d'un bienfait personnel devant toujours laisser une juste préférence à l'amour de la patrie, au désir de l'indépendance et de la liberté du pays !...
Il est du reste facile de pressentir les tribulations et les souffrances qu'une position aussi fausse devait occasionner à ce malheureux évêque, au milieu de ces mouvements en sens contraire, et qui changeaient si fréquemment la couleur du drapeau que leurs caprices venaient arborer dans la capitale du Maine.
Pendant l'insurrection des Génomans, à l'effet de ramener l'autorité de leurs comtes légitimes, Arnauld fit une démarche inconsidérée, pour ne rien dire de plus, en allant exprès en Angleterre prévenir Guillaume le Conquérant de ce qui se passait dans le Maine, contrairement à ses intérêts. Aussi les habitants, indignés de cette conduite, et profitant alors d'une occasion de satisfaire leurs convoitises, pillèrent ses châteaux de Coulaines, de Touvoie, etc., enlevèrent les meubles, imposèrent aux fermiers des contributions arbitraires, etc.
Averti de ces graves et ruineux dégâts, Arnauld revient au Mans; les portes lui sont fermées par Azon, alors maître de la ville ; et le prélat ne trouva, pendant assez longtemps, d'autre asile que celui de l'abbaye de Saint-Vincent. Il eut ensuite la faculté de rentrer dans son palais, en conséquence d'un arrangement fait avec Hersende et Geoffroy de Mayenne, qui gouvernaient pour Hugues III. Mais, fatigué de tant de commotions et d'incessantes vicissitudes, le prélat abandonne son diocèse pour se rendre à Rome, à l'effet de visiter le tombeau des apôtres, et de s'entretenir avec le Saint-Père de plusieurs questions relatives aux plus sérieux intérêts de l'Église. A son
TENDANCE A LA CIVILISATION. 28b
retour en France, il fut arrêté dans le marquisat du comte de Ligurie par les ordres d'Azon, qui lui fit expier cruellement, par une dure captivité de sept mois, sa prédilection pour Guillaume le Conquérant ; puis, avec une véritable ou feinte compassion, le renvoya dans son pays avec des excuses et même des présents.
Arnauld, d'une petite et faible stature, mais d'un esprit élevé, d'une instruction vaste et solide, contribua, comme nous le verrons, aux travaux de la cathédrale, au progrès des lettres et des sciences; mais» éprouvé douloureusement par d'aussi fréquentes et profondes misères, il tomba malade quelque temps après son retour, et pendant les trois années que dura cet état de souffrance, de langueur, il donna les plus touchants exemples de patience, de douceur, de courage, de résignation, et mourut en 1081. Ses restes furent déposés dans le chœur de l'Eglise du monastère de Saint-Vincent.
Ce fut dans les dernières années de son épiscopat que l'hérésiarque Bérenger, dont nous avons déjà fait connaître la regrettable doctrine, abjura définitivement son erreur en 1079, condamna lui-même sa doctrine comme impie, détestable, s'enferma dans le monastère de Saint-Côme-lès-Tours, et mourut en 1088.
A cette occasion, et pour montrer combien ils condamnaient de leur côté cette grave hérésie, les diocèses d'Angers et du Mans se distinguèrent en instituant, le jour de la Fête-Dieu, comme expiation de l'injure faite à la sainte Eucharistie, la procession du Saint-Sacrement, plus solennelle, même encore aujourd'hui dans ces deux métropoles, que clans toutes les autres villes de France.
Guillaume le Bâtard, indépendamment de tous les combats qu'il fut obligé de livrer pour faire et conserver ses conquêtes, eut encore à soutenir une guerre de quinze ans contre son fils aîné, Robert Courte-Heuse, Courte-Cuisse, Courte-Botte, dont l'ambition n'avait été satisfaite ni par la possession du comté du Maine, que ses fiançailles avec Marguerite lui avaient fait espérer; ni par celle du duché de Normandie, que Guillaume
le Conquérant s'obstinait à garder, ne trouvant pas sans doute le royaume d'Angleterre suffisant à son amour de la domination. Il n'entre pas dans notre sujet de suivre les péripéties de ces guerres de famille ; nous ajouterons seulement, pour établir ici la fin d'un homme qui vient de jouer un si grand rôle dans l'histoire de la province du Maine, que Guillaume, voulant punir Philippe Ier, roi de France, des secours qu'il donnait à son fils Robert contre lui, marcha sur Paris à la tête d'une armée; reçut au sac de Mantes une blessure mortelle ; fut rapporté à Rouen, où il expira vers 1087. Son corps, amené à Caen, sans que ses fils en eussent pris aucun soin, est inhumé dans l'église Saint-Étienne, qu'il y avait fondée.
A la mort de Guillaume le Conquérant, les injustes prétentions qu'avaient les ducs de Normandie sur le comté du Maine revenaient tout naturellement à Robert Courte-Heuse , par sa double condition de fiancé à Marguerite et de fils aîné du défunt, qui, du reste, quelques années auparavant, l'avait réduit à cette part, en donnant le royaume d'Angleterre à Guillaume le Roux, son second fils. Mais après quelques débats sur ces intérêts entre les deux frères, celui-ci resta maître de tout l'héritage, par la cession que lui fit Robert, avant son engagement dfins la première croisade , son départ pour la Terre-Sai >te, de son duché de Normandie, de ses prétentions sur ie comté du Maine, moyennant une somme de 13,600 marcs d'argent, dont il avait un pressant besoin pour son équipement : cette somme représentait, dit-on, 666,000 livres.
En conséquence de cet arrangement, Guillaume le Roux prit possession de la ville du Mans, dans laquelle Robert Courte-Heuse avait déjà fait son entrée solennelle, reçu par Pévêque Hoël , protégé de sa famille , et qui le conduisit processionnellement à son palais. Ici vont surgir d'autres prétentions à la domination de notre province, et s'accomplir des événements difficiles à prévoir dans l'ordre naturel des choses.
V° Jean, seigneur de la Flèche. — Il avait, comme nous l'avons dit, épousé Paule , sœur puînée à'Hersende, mère de Hugues /i/, comte légitime actuel du Maine; de telle sorte que,
dans la ligne héréditaire, il n'existait plus que ce dernier entre Hélie de La Flèche, fils du seigneur Jean, et le droit au comté du Maine. C'est au milieu de ces conditions, essentielles à bien établir, que nous allons voir le droit de succession à ce comté passer de la branche aînée à la branche cadette, avec tous les regrettables caractères d'un marché.
Geoffroy de Mayenne, alors retiré au château de La Chartre, voulant mettre à profit les divisions survenues d'abord entre Guillaume le Roux et Robert Gourte-Heuse, engagea Hugues III à le venir trouver pour s'entendre avec lui sur les moyens de reconquérir son gouvernement du Maine. Les Génomans, de leur côté, le pressèrent de prendre possession de sa capitale ; ce qu'il fit en éloignant l'évoque Hoël, partisan de Guillaume; en se logeant dans son palais épiscopal, et s'appropriant tous ses revenus. Le prélat se réfugie dans l'abbaye de Saint-Vincent; fait secrètement transporter à Sablé tous les trésors de la cathédrale , prévoyant bien que Hugues III ne manquerait pas de les piller, dans un extrême besoin d'argent pour solder ses troupes; ensuite il se rend auprès du roi d'Angleterre pour l'informer de tous ces événements ; et lorsqu'il veut rentrer au Mans, il en trouve les portes fermées.
Les Cénomans, dont le commerce languissait dont les campagnes étaient ravagées par les soldats du comte légitime, commencèrent à faire entendre de violents murmures et même des menaces contre Hugues III; lequel, redoutant leur colère, fit revenir l'évêque, le rétablit dans son palais, dans la jouissance de ses biens, et lui délivra des lettres de franchise pour ses terres et châteaux, afin de prévenir désormais les spoliations dont lui-même s'était rendu coupable.
Un aussi peu digne seigneur était incapable de gouverner longtemps la province du Maine. D'un caractère faible, paresseux, indolent et lâche, il voyait avec une profonde inquiétude les dispositions hostiles des Génomans, et redoutait surtout les orages qui commençaient à gronder sourdement du côté de la Grande-Bretagne et de la Normandie. Ce fut en conséquence avec un véritable empressement qu'il saisit la première
occasion qui se présenta d'abandonner le Maine, et de retourner en la Ligurie avec ses parents.
Hélie de la Flèche, vie comte du Maine, et Guillaume
le Roux.
Fils de Jean de La Flèche, comme nous l'avons déjà dit, Hélie, devenu chef actuel de la branche cadette des comtes héréditaires du Maine, pouvait, par l'abdication de Hugues III, faire valoir d'assez justes droits à cette succession toujours en litige. Son cousin, dont nous connaissons les principaux traits du caractère, ne se contenta pas d'aller, avec une pusillanimité regrettable, au-devant cette difficulté; mais, pour mériter à cette abdication toute la portée du blâme qu'elle devait encourir, Hugues III vendit, en 1095, son comté, 10,000 sous d'or mançais, à Hélie de La Flèche ; puis alla cacher sa déconsidération au fond de l'Italie !...
Le Maine allait donc se trouver enfin gouverné par un administrateur capable et tout à la fois par un comte ambitieux, par un homme de résolution et de courage. L'évêque Hoël ne l'ignorait pas ; aussi, pour empêcher les entreprises d'Hélie contre les intérêts d'une famille à laquelle il devait son élévation, le prélat eut l'imprudence de jeter ses anathèmes sur le nouveau comte et sur tous les Cénomans de son parti. Cette étrange conduite les irrita si violemment, qu'ils arrêtèrent l'évêque pendant une de ses visites épiscopales, et l'enfermèrent sous bonne garde au vieux château de La Flèche.
Le clergé, toute la population du Mans furent si profondément affligés de cet acte, pour le moins arbitraire, que l'absence du pasteur excita les pénibles démonstrations d'un véritable deuil public : dans toutes les églises, on voit les croix, les statues des saints renversées en désordre sur les autels ; des épines ferment les portes du sanctuaire; les chants, les oraisons même du culte divin ne se font plus entendre; et, pour ne pas troubler ce silence delà mort, le beffroi, devenu muet, n'invite plus à la prière de chaque jour.
Hélie, dont le cœur était bon, le caractère généreux, fut le premier à reconnaître ses torts, et l'évoque rentra dans sa métropole, aux acclamations dïm peuple enchanté de revoir son digne prélat. Ainsi venait se justifier la belle maxime que le noble comte avait choisie pour devise : « Point de gloire sans honneur, et point d'honneur sans gloire ! »
Mais le nouveau comte du Maine, après son arrangement avec son cousin Hugues III , comme pour démontrer une fois de plus que môme les hommes supérieurs ont leurs instants de faiblesse et d'oubli, se rendit auprès de Guillaume le Roux,' qui se trouvait alors à Rouen, pour le prier de ratifier cet arrangement, et d'avoir pour agréable qu'il usât de ses droits à l'hérédité!... Où donc notre comte, alors si mal inspiré dans cette fausse démarche , avait-il jamais pu trouver la raison de croire qu'un seigneur français eût besoin, pour faire valoir ses droits légitimes, de l'assentiment, de la permission d'un Anglais, d'un Normand?...
L'orgueilleux insulaire , comprenant la position superbe qu'on voulait bien ainsi lui faire, traita cette inqualifiable soumission comme elle méritait de l'être; et, le comte du Maine lui proposant, dans le cas où son intention serait d'élever encore des prétentions sur ce duché, de s'en rapporter au jugement des rois et des évêques, le fier Guillaume répondit, avec une dédaigneuse insolence : « Vous pouvez aller où bon vous semblera; pour ce qui me regarde, j'ai l'intention bien arrêtée de rentrer en jouissance du comté du Maine qui appartenait à mon père; et, dans le cas où l'on voudrait s'opposer à l'exécution de mes volontés, de n'admettre d'autres arbitres que la lance ou l'épée. »
Hélie de La Flèche qui, ne s'attendant pas à cette humiliation, à ces embarras nouveaux, avait formé le projet de partir pour la première croisade, sentit probablement sa faute, et comprit la nécessité de retourner immédiatement dans son comté pour s'y préparer à la défense; mais, en passant par Dangeul pour aller combattre Robert Talvas, comte de Rellêrae, il tombe dans une embuscade, et, fait prisonnier, est
conduit à Rouen. Guillaume le retient captif, en l'environnant de tous les égards dus à son rang ; mais saisit avec empressement cette occasion favorable pour aller s'emparer du Mans, que défendait alors Foulques IV ou le Réchin, comte d'Anjou, pour le moment allié d'Hélie, dont il venait d'apprendre l'incarcération à Bayeux.
Guillaume le Roux, à la tête d'une armée nombreuse de Normands et d'Anglais, vient établir son camp dans les prairies de Coulaines ; ses batteries sur les coteaux voisins, particulièrement sur la Motte et le mont Barbet. Après une résistance vigoureuse, qui prolongea le siège et la captivité d'Hélie de La Flèche, celui-ci, voyant qu'il faudrait enfin céder à la force, et craignant que son allié, Foulques le Réchin , dans lequel il n'avait pas une grande confiance, ne fît, avec le roi d'Angleterre, un arrangement à son avantage personnel, aima mieux consentir un traité de paix dont les principales conditions seraient la remise, entre les mains de Guillaume, des villes et fortifications du Maine, et la mise en liberté d'Hélie de La Flèche. Celui-ci, fatigué de toutes ces tribulations et d'une captivité de plusieurs années, eut une seconde fois la regrettable faiblesse de vouloir s'attacher au char victorieux de l'usurpateur, en lui proposant de rester pour toujours l'un des officiers de sa maison, avec le titre de comte du Maine. Guillaume, ne fût-ce que par orgueil, eût peut-être consenti à recevoir l'hommage, disons-mieux, l'abaissement d'un pareil courtisan; mais il refusa, d'après les instances de Robert, comte de Meulan, chef du conseil royal, et qui craignait d'être supplanté par un seigneur de ce mérite. Ce fut alors qu'Hélie, retrouvant la noble dignité française qui n'aurait pas dû lui faire, ici même, un instant défaut, prononça, la rougeur et la colère au front, ces paroles peut-être un peu téméraires dans la dépendance où il se trouvait encore d'un aussi dangereux ennemi : « Tel qui me refuse aujourd'hui pour vassal, s'écria-t il d'un ton menaçant, pourrait bien, plus tard, être forcé de me reconnaître pour suzerain ! » Guillaume, il faut bien le dire, montrant dans cette occasion plus de grandeur d'ame et de prudence que son
adversaire, se contenta de répondre : « Je pourrais vous retenir en surveillance ; je le devrais peut-être, pour épargner l'effusion du sang annoncée par vos menaces; mais ce procédé répugne à ma loyauté; il faudra d'ailleurs voir si vous êtes aussi vaillant que fanfaron?... » Et sur-le-champ il lui fit donner un sauf-conduit.
Aussitôt que le roi d'Angleterre fut rentré dans ses Etats, Hélie de La Flèche se ménagea des intelligences dans les places fortes du Maine, en fit rentrer plusieurs sous son obéissance, et vint ensuite assiéger la capitale. Ayant attiré la garnison hors la ville, et profitant de l'avantage du combat, il entre avec elle dans la place; et, secondé par les habitants, se rend maître de la cité. Mais les Normands, qui défendaient le château, jettent des boulets rouges et des brandons enflammés sur les maisons, dont un si grand nombre fut réduit en cendres, que cette victoire eut les conséquences d'un grand désastre.
Guillaume le Roux, profondément irrité de ces continuelles réactions, revient dans le Maine, poursuit Hélie, qui, dans l'impossibilité de tenir au milieu d'une ville incendiée, s'était réfugié dans son château du Loir; entre sans résistance au Mans, brûle, sur son passage, les dépendances de Vaux, d'Outillé, etc, appartenant au comte; assiège vainement le bourg de Mayet, où sa vie courut un grand danger; ce qui l'obligea de revenir au Mans. Il y séjourna quelque temps, afin de rétablir un peu d'ordre, et de pourvoir aux sûretés de la ville et de la province.
Hildebert, alors évoque de ce diocèse, avait effectué de grands travaux à la cathédrale et fait achever la tour. Guillaume, très-mécontent de voir cette énorme tour dominer celles de son château-fort ; cette vaste église masquer une partie de ce dernier, protéger les maisons de la ville contre les atteintes qu'il faudrait leur porter au besoin, employa, pour faire abattre la tour, démolir une portion de l'église, prières, séductions de toutes nature, menaces, etc. L'évèque resta sourd à toutes ces propositions, à toutes ces violences, et fit si bien, par son courage, sa fermeté, le respect dont l'environnaient son caractère
sacré, le sentiment général de sa valeur personnelle, qu'il prévint l'acte de vandalisme dont le roi d'Angleterre allait se rendre coupable, et dont il crut peut-être, dans sa colère, pouvoir honorablement se dédommager, en brûlant le bourg de Coulaines, en pillant et ravageant les maisons et les campagnes épiscopales.
Tel fut le dernier et digne exploit de Guillaume le Roux dans la province du Maine, en 1099 ; et, pour le moment, le terme de cette injuste domination, que les Anglo-Normands avaient si désastreusement fait peser sur elle. En 1100, le roi d'Angleterre fut en effet accidentellement tué dans une chasse en foret, par la flèche de W. Tyrrel.
A cette nouvelle, qui lui donnait l'espoir de rentrer dans son comté pendant les démêlés inévitables des droits de succession entre Robert Gourte-Heuse, fils aîné, et Henri Ier, troisième fils de Guillaume le Conquérant, Hélie de La Flèche vint assiéger Le Mans, dont la garnison, bien pourvue de vivres, de munitions, et commandée par deux braves capitaines : Emery du Maurier et Gautier de Rouen, aurait pu tenir bien longtemps encore, avec une grande effusion de sang des deux côtés. Pour éviter ces nouveaux malheurs, on convint d'une suspension d'hostilités, pendant laquelle ces deux commandants envoyèrent vers leurs maîtres Robert et Henri, pour demander ce qu'il convenait de faire dans cette pressante conjoncture. Robert, fatigué de son expédition à la Terre-Sainte, avait bien des désordres à réparer dans son duché; Henri Ier, bien des difficultés à vaincre et des réactions à prévenir dans son nouveau royaume; ils répondirent en commun qu'ils ne pouvaient envoyer aucun secours pour la conservation de la ville du Mans, du comté du Maine ; que l'on eût en conséquence à traiter aux meilleures conditions. La ville et le château furent aussitôt remis entre les mains d'Hélie de La Flèche , qui reprit possession de son gouvernement; fit la paix avec le roi d'Angleterre et le duc de Normandie, qu'il seconda même ensuite de ses armes dans plusieurs occasions.
Après avoir marié sa fille Eremburgc à Foulques V, tils de
Foulques IV, ou le Réchin, ce qui faisait naturellement passer le comté du Maine à l'état de fusion avec celui d'Anjou, Hélie de la Flèche jouissait, enfin, d'une tranquillité péniblement acquise par tant de eombats et de souffrances, mais actuellement embellie par l'affection et le respect dont l'environnaient ses fidèles sujets, lorsque la mort vint l'atteindre le 11 juillet 1110. Plusieurs historiens disent : 1109. Ses restes furent déposés par Hildebert dans l'église de la Couture. Cet évéque et son prédécesseur ayant exercé la plus grande influence au milieu de ces graves événements, nous devons préciser ici les faits qui leur sont plus particulièrement relatifs,
Hoel, xxxive évéque du Mans, Breton, ou Normand d'origine, petit et presque difforme de corps, mais grand par le caractère, l'esprit et l'instruction, fut nommé par Guillaume le Bâtard h l'évèché du Mans, en 1081. Gomme il avait été l'élève particulier du prélat Arnauld, les Cénomans le reçurent avec des témoignages de satisfaction et d'estime. Foulques le Réchin, qui favorisait Hélie de la Flèche dans ses prétentions au comté, ne voyait qu'avec déplaisir cette nomination d'un protégé de Guillaume, et qui devait naturellement servir les intérêts de cet insulaire. Aussi ne permit-il point que Raoul, archevêque de Tours, métropolitain d'Hoël, et qu'il tenait alors sous sa dépendance, conférât les pouvoirs épiscopaux au nouvel évéque. Celui-ci fut, en conséquence, forcé, avec l'agrément de son métropolitain , d'aller se faire sacrer, à Rouen, par Guillaume, archevêque de cette ville. Ces premiers embarras d'installation n'étaient que le prélude, assez clairement significatif, de toutes les tribulations qui devaient affliger l'évêque Hoël pendant les seize années de son laborieux épiscopat.
Il eut à soulager bien des misères occasionnées par les incendies, les dévastations de la guerre, et par une famine qui fut si grande, pendant la première année de son administration diocésaine, que, dit Le Corvaisier, « on payait un setier de blé jusqu'à sept écus. » Du consentement des habitants et du clergé, il lit fondre une belle table d'argent, placée dans la cathédrale devant le grand autel, pour fournir du pain aux
indigents ; chaque jour, il sacrifiait son propre nécessaire en bonnes œuvres, et par une si pieuse abnégation, par des soins si paternels, si intelligents, si dévoués, qu'il ne tarda pas à conquérir l'estime, l'affection de toutes les populations nonseulement de notre province, mais des diocèses voisins, dont les prélats et les seigneurs, confiants dans sa haute sagesse, le consultaient dans leurs embarras et dans leurs difficultés.
Mai§, il faut bien le dire, en raison de la gratitude qu'il devait porter à son bienfaiteur, Guillaume le Conquérant, sa position devenait essentiellement fausse, comme évoque, dans cette province qui ne supportait, qu'avec une juste indignation, le joug humiliant de cet usurpateur. Aussi les bons sentiments que le mérite et les vertus de l'évoque du Mans excitaient furent-ils habituellement contrebalancés par la défiance et le mécontentement que venaient, en même temps, inspirer son intérêt marqué pour les succès de l'Anglo-Normand; et surtout par te soin inqualifiable qu'il prenait de l'avertir ostensiblement de tout ce qui pouvait, dans le Maine, porter atteinte à l'autorité despotique, dont l'orgueilleux insulaire abusait au milieu des Cénomans. Cette conduite répréhensible, et dont il ne fallait pas s'imposer l'obligation, ressemblait un peu trop à de l'espionnage pour ne pas exciter des rigueurs souvent excessives de la part de nos comtes héréditaires, mais dont les motifs ne furent pas toujours sans fondement; puisque des manœuvres semblables continuèrent sous Guillaume le Roux, et devinrent souvent la cause des retours, des invasions, des incendies et des pillages de ces implacables Normands dans la province du Maine.
Ce fut en conséquence de ces oppositions et de ces anomalies dans les principes, que nous avons déjà trouvé des anomalies et des oppositions dans les résultats, pour tout ce qui tient aux événements particuliers de la vie de cet éminent évêque ; c'est en effet ce qui nous explique d'une part : le pillage des biens du prélat Hoël ; ses persécutions, ses incarcérations même par Hugues III , Hélic de La Flèche, Foulques le Réchin ; de l'autre, l'affliction des habitants, le deuil des
églises pendant l'absence du bon évoque, les réconciliations avec ceux qu'il avait indisposés, et dont il avait souffert les mauvais traitements.
Dans les intervalles de calme et de sécurité, Hoêl fit de grands travaux à la cathédrale, comme nous le verrons en étudiant la construction de cette importante métropole; il agrandit le bourg de Coulaines, y bâtit une église sous l'invocation de Saint-Nicolas ; il établit sur la Sarthe, près de sa campagne de la Mue, deux moulins pour l'usage du palais épiscopal , auxquels on a conservé le nom de Moulins-à- VEvêque.
Pendant un voyage qu'Hoél fit a Rome, le pape Urbain II prit, du mérite éminent de ce prélat, une si haute opinion, que, lors de son voyage en France, vers 1095, pour y prêcher la première croisade au concile de Glermont, après un synode assemblé à Tours, le souverain Pontife dérangea son itinéraire , vint tout exprès visiter notre évoque ; passa trois jours au Mans, où Ton s'empressa de rendre, au Saint-Père, les honneurs dus à son rang, et dignes de la faveur si particulière qu'il accordait au pasteur de notre diocèse.
Épuisé par ces tribulations incessantes, auxquelles étaient venues se joindre encore celles que lui suscitèrent, par des motifs analogues, Robert II, comte de Rellôme, et Païen de Mondoubleau , révoque Hoël tomba dans une mélancolie qui vint abréger ses jours. Mais, d'un caractère noble, courageux, il ne se laissa point abattre par ces avertissements d'une fin plus ou moins prochaine; il en prit conseil, au contraire, pour mettre de Tordre dans toutes ses affaires personnelles et dans celles de son Eglise.
Il réunit les principaux habitants de la province, les chefs de son clergé; leur demanda publiquement pardon, soit de la peine qu'il avait pu leur faire, soit des scandales qu'il aurait occasionnés; leva, sans restriction, les excommunications qu'il avait été forcé de lancer contre ses ennemis et ceux de son Eglise; voulut donner à tous le sincère et touchant exemple du pardon des injures. Il rendit à la cathédrale, sur ses deniers,
le prix de la table d'argent qu'il avait fait fondre pour alimenter les pauvres, et qui s'élevait à vingt mares; institua plusieurs autres legs, dernières preuves de sa généreuse bienfaisance ; et mourut, universellement regretté, le 29 juillet 1097, à l'âge de cinquante ans. Ses restes furent déposés dans l'abbaye de Saint-Vincent.
Hildebert, xxxve ÈvÊQUE du Mans. — Hélie de la Flèche avait cru pouvoir désigner, comme successeur d'Hoël sur le siège épiscopal du Mans, Geoffroy, doyen de la cathédrale ; prêtre, du reste, bien digne de cette charge. Mais déjà le clergé, par unanime acclamation, s'était empressé de nommer un prélat qui devait être l'une des lumières les plus vraies de l'Eglise de France; et, reculant aussitôt devant la crainte de soulever un schisme en voulant contrarier cette élection, Hélie de La Flèche y donna son assentiment, et fut récompensé de cet acte plein de sagesse en voyant son candidat nommé à l'archevêché de Rouen, que la mort de Guillaume laissa vacant après un intervalle de quelques mois.
Hildebert, cet élu par acclamation du clergé cénoman, était né, en 1057, au village de Lavardin, près Montoirc, dans le Vendômois, d'une famille honnête et modeste. Élevé surtout par saint Hugues, abbé de Gluny, qui lui fit prendre l'habit dans son couvent, il fut réclamé par notre évoque Hoël, près de cet abbé, parla raison « qu'un jeune homme, annonçant des moyens aussi transcendants, ne devait pas être enfermé dans un cloître. »
Saint Hugues envoya son jeune moine Hildebert, qui fut nommé à la dignité de scholastique , ensuite d'archidiacre; enfin, à la mort d'Hoël, en 1097, à celle d'éveque du Mans.
Le Gorvaisier, dans son histoire des évêques de cette ville, ne craint pas de jeter, sur la jeunesse de ce grand homme, un vernis d'inconduite et de dissolution qu'il nous paraît impossible d'accepter à l'égard d'un cœur aussi pur, d'un esprit aussi distingué, formés l'un et l'autre : dans l'enfance, par une famille honnête et chrétienne ; dans l'adolescence et la virilité, par des maîtres tels que saint Hugues de Gluny, Hoël, etc.; d'un
jeune homme occupé, sans diversions possibles, d'études continuelles, sérieuses pour acquérir, d'aussi bonne heure, la juste réputation d'une science vraie, générale et très-variée. Bondonnet a longuement réfuté ces accusations que nous croyons, ainsi que lui, parfaitement calomnieuses. Nous regrettons seulement que, dans ce point, comme dans beaucoup d'autres de son livre, sur le même sujet que celui de Le Corvaisier, tout en affichant un grand désir de ne pas déplaire, et, nous ne craindrons pas de le dire, une fausse bonhomie, il ait aussi fréquemment gâté, compromis la vérité du fond par les aspérités, les inconvenances de la forme; surtout envers un écrivain dont il est forcé de reconnaître la valeur et le noble caractère.
Abandonnant, du reste, ces tristes débats, dont le sujet paraît une création de l'envie, de la jalousie et de toutes ces honteuses passions qui s'attachent à la brillante réputation des grands hommes pour la ternir, comme la rouille s'attache au poli de l'acier, nous présenterons Hildebert, sur le siège épiscopal du Mans, tel que nous le montre l'équitable histoire : grand, par le cœur; élevé, par l'esprit ; remarquable, par la science; en un mot, si digne de son élévation, que nous ne craignons pas de le placer au nombre des évoques les plus distingués de France; et que saint Bernard, dont l'opinion, en pareille matière, est d'un poids énorme, le qualifiait des titres significatifs : « de grand prêtre de son siècle, de colonne de l'Eglise. »
Avec ces éminentes qualités , malgré les soins intelligents qu'il prit de l'éducation, de l'instruction des populations confiées à son gouvernement épiscopal ; de l'ordre dans son diocèse; des travaux, des embellissements de sa cathédrale, et peut-être à cause de ces remarquables travaux et de ces grandes qualités, il eut à souffrir d'injustes et continuelles persécutions, surtout, comme nous l'avons déjà vu, depuis sa noble et courageuse opposition au vandalisme démolisseur de Guillaume le Boux.
Fatigué de ces tribulations et de ces combats incessants, qui
ne lui permettaient pas de donner toute la suite nécessaire à ses utiles et généreux projets; poursuivi par l'envie, par la jalousie des ennemis du pays et de l'homme supérieur qui voulait, qui pouvait en accroître l'importance, il se rendit à Rome, près de Pascal II, pour y trouver des consolations, des conseils, et pour déposer entre les mains du Saint-Père le titre d'une charge qu'il ne pouvait plus exercer. Encouragé par les bienveillantes et judicieuses réflexions du Pape, confiant dans la pureté de ses intentions, le dévouement de son zèle, dans la bonté, la puissance divines pour le soutenir, notre digne prélat consentit à sacrifier de nouveau son repos et sa vie pour le bien d'un diocèse qu'il aimait. Il ne tarda pas, dans la traversée, à reconnaître la puissance du secours sur lequel il avait eu raison de compter, en échappant aux attaques si dangereuses des pirates, aux violences d'une terrible tempête, aux poursuites plus terribles et plus dangereuses encore de l'implacable roi d'Angleterre.
Pendant l'absence d'Hildebert, son diocèse devint le théâtre du plus regrettable scandale. Au moment de son départ, au milieu des embarras qui l'obligeaient à faire le voyage de Rome, il se laissa prendre aux formes séduisantes et dissimulées d'un aventurier, nommé Henri, disciple de Pierre de Rruys, hérésiarque, brûlé vif à Saint-Gilles, en Languedoc, vers 1147. Hypocrite comme son maître, Henri, jouant assez bien le rôle d'un saint homme, obtint la faculté de prêcher une mission au Mans et dans les environs.
A peine le prélat avait-il quitté la province, que notre effronté prédicant se mit à jouer son immorale et dangereuse comédie. Malheureusement doué d'un physique avantageux, et de cette éloquence verbeuse de place publique, entraînante pour le vulgaire, il parvint à subjuguer tellement la population, les femmes surtout, et, par des insinuations perfides, à les indisposer contre le clergé d'une manière si forte , que les prêtres ne pouvaient plus sortir dans les rues de la ville, sans être poursuivis par les insultes et par les huées de la multitude. Des immoralités progressives de la théorie, le brutal et
licencieux énergumène passe bientôt aux plus cyniques, aux plus dégoûtantes applications de la pratique. Nous ne descendrons pas assurément jusqu'à citer le texte des unes, à faire connaître les actes des autres; nous demanderons seulement, en présence de ces énormités, de ces atteintes graves, journalières, ostensiblement portées à la raison, à la morale publique, prolongées, sans oppositions sérieuse, jusqu'au retour de l'évêque Hildebert dans son diocèse, que faisait donc la police de Guillaume le Roux, si chatouilleuse pour tout ce qui paraissait hostile aux intérêts de cet usurpateur?... L'histoire bien interprétée nous répond : Les agents stipendiés du roi d'Angleterre, parfaitement édifiés sur les intentions de leur maître, voyaient avec satisfaction l'éloignement de l'évêque, les avanies de ses prêtres, la démoralisatien et l'avilissement des populations du Maine !...
Le digne prélat vint alors mettre un terme à tous ces désordres, dont l'auteur, aussi lâche que dissolu, s'enfuit à Saint-Calais; enfin mourut dans les prisons de Toulouse. Mais il fallut ensuite, au pasteur, l'ascendant que donne la supériorité du talent et de la vertu pour mettre un peu d'ordre dans toutes ces têtes éventées, et pour guérir la lèpre dont on avait infecté son troupeau.
Mais à peine avait-il conduit à bonne fin cette malheureuse affaire, que de nouveaux malheurs vinrent encore l'éprouver. S'étant rendu à Nogent, pour accomplir une pieuse mission dont l'avait chargé Rotrou II, comte du Perche, près de Béatrix, sa mère, l'obligeant prélat fut retenu prisonnier dans le château de cette artificieuse comtesse, qui, voulant faire sa cour à Guillaume le Roux, ennemi déclaré d'Hildebert, lui fit conduire cet illustre captif par son écuyer Hubert Chevreul.
Charmé d'avoir en sa possession l'homme courageux qui, toujours, s'était opposé à l'exécution de ses injustes projets, Guillaume le fit enfermer dans les prisons de Séez, l'accusant d'avoir servi le comte Hélie de La Flèche, contrairement aux devoirs qu'il avait à remplir envers lui : Guillaume, roi d'An-
gleterre, et comte du Maine; et l'obligeant à se disculper de cette accusation par répreuve du feu : épreuve barbare, qu'on lui aurait sans doute fait souffrir, sans l'intervention de l'évoque de Chartres, qui la déclara superstitieuse, damnable , comme défendue par les décrets des Pères de l'Eglise, les ordonnances et les saints Canons. Toutefois, le malheureux évoque ne fût délivré de sa captivité qu'après la mort de son persécuteur et la paix conclue, vers 1114, entre Henri Ier, roi d'Angleterre, et Louis VI, roi de France.
Hildebcrt, voyant son habitation de Coulaines entièrement ruinée par les ravages des Normands, fit bâtir au bourg d'Yvrésur-Huisne, appelé, dans la suite, Yvré-1'Évêque, une petite maison très-simple, qui devint, par la suite, un château fieffé, avec ses dépendances ; mais alors modeste retraite , dans laquelle notre digne et malheureux prélat venait se consoler, par le charme de l'étude et les douceurs de la méditation, des persécutions et de la méchanceté des hommes.
Il termine, en grande partie, les travaux entrepris par ses prédécesseurs à la cathédrale, qu'il consacre sous l'invocation de la sainte Vierge, des saints Gervais, Protais et Julien, après l'Octave de Pâques, en 1120; assisté de Monseigneur Gilbert, archevêque de Tours, métropolitain ; Geoffroi, archevêque de Rouen; Marbœuf, évoque de Rennes; Renault de Martigné, évoque d'Angers. Cette belle cérémonie, à laquelle assistèrent Foulques V, comte d'Anjou et du Maine; Eremburge, sa femme, fille, héritière d'Hélie de La Flèche; un grand nombre de seigneurs, etc., prit un caractère bien touchant par la pieuse confiance, d'après laquelle Eremburge et Foulques dévouèrent leur fils Geoffroi, âgé de neuf à dix ans, à saint Julien, en le déposant avec attendrissement sur l'autel de notre premier apôtre; le recommandant, avec toute sa famille, à la protection de ce grand saint. Ils dotèrent l'Eglise de biens, de privilèges, de riches ornements , et furent imités, dans ces actes généreux, par les personnes les plus considérables de la province.
Hildebcrt ne se distingua pas moins dans l'ordre qu'il
établit pour toutes les parties de son administration ; dans le mouvement progressif qu'il sut imprimer aux lettres, aux sciences, aux arts; surtout par la bonne direction de ses écoles épiscopales, et par les savants ouvrages qu'il publia luimême.
Un mérite aussi transcendant, malgré la modestie de celui qui le présentait avec d'aussi fécondes applications , devait monter encore les degrés de la hiérarchie épiscopale; aussi l'archevêché de Tours étant devenu vacant, par la mort de Gilbert, le pape Honoré II s'empressa d'y nommer Hildebert, pour lui témoigner toute l'estime qu'il faisait de sa personne et de ses talents. Louis VI approuva cette faveur si bien justifiée ; la Touraine entière applaudit en apprenant une aussi digne élection. Le nouvel archevêque reçut avec autant d'humilité que de noblesse la haute dignité qui lui révélait son mérite, la manière honorable dont il était apprécié partout; quitta son évêché du Mans, en 1125, accompagné des témoignages unanimes de gratitude et de regret, pour aller prendre possession de l'archevêché métropolitain, au milieu des acclamations joyeuses de toute la population du pays.
Dans ce poste éminent, les belles qualités d'Hildebert semblèrent grandir encore ; et là, comme partout, il se montra supérieur à sa position. Après avoir administré, d'une manière aussi pénible que distinguée , l'évêché du Mans pendant 28 ans; l'archevêché de Tours, pendant 9, cet homme célèbre, auquel on a donné les titres de grand, de vénérable, mourut, vers le mois de décembre 1134, à l'âge de 77 ans. Ses restes furent déposés dans l'église de Saint-Gatien, à Tours. Il fit pendant sa vie, à ses derniers instants, aux deux métropoles confiées à l'activité de son judicieux zèle, des concessions et des offrandes bien capables de prouver que, dans cette belle âme, la générosité ne le cédait en rien à la foi religieuse, à la charité chrétienne !...
VI0 Foulques iv, ou le Réchin, comte d'Anjou, fut, comme nous l'avons dit, à la mort de Herbert II, le sixième prétendant à la possession du comté du Maine : alors sans autre motif
que son ambition à satisfaire, et le vif désir de réduire ce comté sous l'obéissance de celui d'Anjou qu'il gouvernait.
Depuis ce temps, la force des événements avait amené ces tristes résultats pour notre province : la perte de son indépendance et sa réunion au comté d'Anjou, par le mariage d'Eremburge , fille unique d'Hélie de La Flèche, avec Foulques V, fils de Foulques IV, ou le Réchin. Ici, vont dès lors commencer, pour le Maine, des malheurs nouveaux et des tribulations plus compliquées encore : sorti pour un instant de la domination des Normands et des Anglais, en effet, il va passer par celle des Angevins, et retomber enfin, pendant trop longues années, sous la désastreuse ambition des Anglais et des Normands.
Foulques cinquième, vme comte du Maine.
Notre malheureuse province perd ici toute son indépendance, réunie momentanément à l'Anjou. Les ambitieuses convoitises que Foulques IV, ou le Réchin, n'avait pu satisfaire par ses intrigues et ses tentatives à main armée, se réalisent naturellement par la force même des choses : le mariage de son fils, Foulques V, avec Eremburge, fille d'Hélie de La Flèche, fait, en 1110, à la mort de ce dernier, passer, par voie d'hérédité, le comté du Maine sous la domination des comtes d'Anjou, avec aliénation de son gouvernement particulier, de son indépendance et de sa liberté !...
Mais ce n'est pas tout encore; l'avenir de notre malheureuse province a bien d'autres humiliations à supporter, d'autres alliances nuisibles, d'autres dominations désastreuses à subir : une fois, en effet, engagée dans cette funeste voie, comme poussée par la fatalité, elle ne s'arrêtera qu'au moment où des réactions surnaturelles de dévouement et de courage lui feront enfin reconquérir sa liberté, son indépendance par un noble et sublime effort d'affranchissement !...
Foulques V, dit le Jeune, moins astucieux que son père,
plus habile politique peut-être; également ambitieux, avec des moyens supérieurs pour arriver à l'accomplissement de ses projets; ayant à sa disposition les forces réunies du Maine et de l'Anjou, parut au roi d'Angleterre , Henri Ier, fils de Guillaume le Conquérant, un assez puissant allié, pour qu'il cherchât à se l'attacher en lui donnant en mariage sa fille unique, Mathilde, veuve de Henri V, empereur d'Allemagne, pour son fils, Geoffroi Plantagenet ou le Bel, qu'elle épousa vers 1129 : alliance fatale, et qui deviendra la source de nombreuses calamités pour le Maine, pour la France entière.
Détourné des principaux devoirs de son gouvernement du comté du Maine, par deux voyages qu'il fit à la Terre-Sainte, et pendant lesquels il chargea son fils, encore très-jeune, des soins de l'administration, Foulques V, en exceptant plusieurs combats, dans lesquels il fit preuve de courage et d'habileté, n'exécuta rien de bien remarquable dans l'intérêt de notre pays. Ce fut a son retour de la deuxième expédition étrangère, que le mariage de Geoffroy le Bel avec Mathilde fut célébré dans la ville du Mans, au milieu d'une pompe vraiment royale. Guy d'Étampes, alors évêque de notre province, bénit cette union vers l'Octave de la Pentecôte, en 1129. Toute la noblesse des pays, rangés sous l'obéissance des deux familles, reçut l'invitation d'assister à cette grande solennité, dont les réjouissances, avec tables ouvertes, danses, festins, etc., se prolongèrent pendant trois semaines, après lesquelles Henri Ier revint en Angleterre; Foulques V et les deux jeunes époux firent leur entrée solennelle dans la ville d'Angers, où les attendait une brillante réception.
Quelques mois après, Foulques V, alors veuf d'Eremburge, et qui s'était distingué dans les guerres de la Palestine, reçut des ambassadeurs envoyés de ce pays par Baudouin II, roi de Jérusalem, cousin de Beaudouin Ier, lui-même frère de Godefroy de Bouillon, chef de la première croisade. Cette délégation avait pour objet d'informer le comte d'Anjou et du Maine que le roi de Jérusalem désirait, en mémoire de sa belle et noble conduite pendant les combats des chrétiens, en Terre-
Sainte, lui donner en mariage sa fille unique Melissende, et le rendre héritier d'un gouvernement dont le poids devenait lourd pour sa vieillesse.
Foulques, en conséquence, abandonna ses comtés de Touraine, d'Anjou, du Maine aux soins de son fils Geoffroy Plantagenet, se rendit en Palestine, épousa Melissende, et devint, à la mort de Baudouin II, en 1131, roi de Jérusalem. De ce mariage, il eut deux fils : Beaudoin III, qui le remplaça vers 1142, et Amaury , qui régna lui-même après son frère, en 1163.
Par la mort de Foulques V, arrivée en 1142, Geoffroy le Bel devint légitime possesseur des comtés de Touraine, d'Anjou et du Maine, dont il était déjà usufruitier depuis 1129 : époque à laquelle nous avons rapporté le mariage de ce seigneur avec Mathilde, ainsi que l'admettent plusieurs historiens; l'époque de 1127 nous paraissant incompatible avec celle de la naissance de Geoffroy le Bel, que d'autres fixent en même temps à 1113, d'où il résulterait qu'il aurait eu seulement 14 ans à l'époque de son mariage; ce qui paraît offrir assez peu de vraisemblance, d'après l'enchaînement logique des principaux faits de son histoire.
Geoffroy premier ou Plantagenet, ixe comte du Maine.
Geoffroy, fils de Foulques V et d'Eremburge, en reportant son mariage avec Mathilde jusqu'à 1129, étant né d'après le sentiment de tous les historiens, en 1113, n'avait que 16 ans à l'époque de ce mariage ; et lorsque, trois mois après, son père lui laissa la gestion de ses comtés de France, pour aller épouser Melissende, fille de Baudouin II, et devenir enfin roi de Jérusalem.
On lui donna le surnom de le Bel, parce qu'en effet il était grand, bien fait, adroit dans tous les exercices du corps, enfin, l'un des plus beaux hommes du royaume; et celui de Plantagenêt, d'après les uns, parce que, moins remarquable au moral qu'au physique, il n'était bon qu'à planter des genêts; d'après
les autres, parce qu'il avait ordinairement une branche de genêt à sa coiffure en guise de panache. Quelle que soit, du reste, l'étymologie du saubriquet, celui qui le portait joua dans l'histoire du Maine un rôle très-important, et qui doit fixer l'attention.
Mathilde, fille unique de Henri Ier, roi d'Angleterre, veuve de Henri V, empereur d'Allemagne, d'un caractère fier, impérieux, altier, pensait bien regrettablement déchoir en épousant un petit comte de province, et n'avait accepté cette mésalliance, d'après son opinion, qu'avec déplaisir et contrainte; dispositions qui, jointes à la jeunesse de Geoffroy le Bel, et peut-être au peu de brillant de son esprit, d'énergie de sa volonté, nous expliquent les dédains et les tribulations qu'il eut à souffrir dans une aussi fâcheuse alliance. Les historiens, du reste, le représentent comme un prince offrant, sous un extérieur de simplicité, de mélancolie, de bonté, la bravoure, la générosité, le véritable courage; aussi le voyons-nous, pendant plus de vingt années de combats qu'il eut à soutenir pour ses droits légitimes au duché de Normandie, au royaume d'Angleterre, après la mort de Henri Ier, appliquer toutes ces qualités, le plus souvent dans une juste mesure, avec un noble succès.
A son retour d'un voyage de quelques mois près de son père, Mathilde accoucha, au Mans, en 1133, le 5 mars, d'un fils que Henri Ier tint sur les fonts de baptême ; auquel il donna son nom, et qui plus tard, sous celui de Henri II, gouverna l'Angleterre. L'évêque Gui d'Étampes, qui avait uni le père et la mère, fut chargé de baptiser l'enfant., dont la naissance causa tant de satisfaction aux deux familles, que Henri Ie* fit don au prélat d'une terre dans son royaume, et que Foulques V, roi de Jérusalem, abandonna pour toujours à l'église de Saint-Julien, au chapitre, la propriété des fossés et retranchements étendus a droite et a gauche du mont Barbet, exclusivement jusqu'à Saint-Ouen, en suivant l'alignement du faubourg de Saint- Vincent; abandon confirmé plus tard par Geoffroy le Bel, devenu propriétaire a la mort de Foulques V.
Du reste, le malheureux Plantagenet, mal inspiré par sa femme, poursuivi par une sorte de fatalité dans toutes ses entreprises, n'eut que des fatigues à supporter et des contrariétés à subir, sans aucune véritable compensation, et sans résultat personnellement avantageux pour lui-même. En effet, d'un côté, pendant la vie de Henri Ier, son beau-père, il fut poussé par Mathilde à lui faire la guerre pour obtenir le duché de Normandie que, d'après les conditions du mariage, le roi devait mettre immédiatement en sa possession; il n'obtint cette province que pour s'y faire des envieux et des ennemis. En 1135, à la mort de Henri Ier, qui avait institué son petit-fds, Henri II, héritier de sa couronne, Geoffroy le Bel, non-seulement n'arriva jamais à posséder le royaume qui devait être son héritage, mais encore fut obligé, pour le conserver à son fils, de lutter sans cesse contre d'ambitieux et d'injustes prétendants. Enfin, d'un autre côté, dans ses gouvernements de Touraine, d'Anjou, du Maine, il eut, pendant vingt ans, à réprimer, par la force des armes, les rébellions de ses premiers vassaux : les comtes de Parthenay, de Mirebeau, le vicomte de Thouars; Lisiard de Sablé, Robert, seigneur de La Suze, Girard de Bellay, etc. Il fit avec Louis VII, de 1147 à 1149, le voyage de la Terre-Sainte.
Après tant de perplexités et d'embarras, Geoffroy le Bel mourut, le 7 septembre 1150 ou 51, des suites d'une pleurésie produite par un bain froid pris dans la rivière du Loir. Ses restes, apportes au Mans, furent déposés dans la cathédrale de Saint-Julien. Il serait, d'après Ordéric Vital, peut-être le premier qui, chez nous, aurait été, depuis l'invasion romaine, enterré dans l'intérieur même des villes : abus contraire aux premières lois de l'hygiène; qui prit ensuite un fâcheux développement, et ne fut aboli qu'en 1786. Sans avoir jamais occupé le trône d'Angleterre, Geoffroy devint la tige des rois Plantagenets, dont la branche commence à son fils aîné, Henri II, dit Longue-Épée. Il eut encore, de Mathilde, trois autres enfants : Geoffroy Plantagenet II, qui devait le remplacer dans ses comtés de Touraine, d'Anjou, du Maine, et qui
devint comte de Nantes; Guillaume, qui mourut à Rouen en 1164; Emme, qui épousa Gui V, comte de Laval.
Le tombeau de Geoffroy Plantagenet fut en effet placé dans l'église cathédrale du Mans , orné du fameux émail sur cuivre qui représente son portrait et se trouve actuellement au musée de cette ville. Trouillard dit en effet textuellement : Histoire des comtes du Maine, 1643 : « Geoffroy mourut en Tan 1150. Son corps fut inhumé en l'église cathédrale du Mans, et fut le premier, assure Ordéric Vital, qui ait été enterré au dedans de la ville. Son portrait est gravé dans une table de cuivre émaillé, et affiché à Tune des colonnes de la nef de l'église, dans laquelle sont inscrits ces deux vers : « Ense tuo princeps prœdonum turba fugatur , — Eccîesiisque quies pace vigente datur. » Le tombeau lui-même avait été complètement ravagé par les Huguenots dans leur invasion de 1562; l'émail seul restait et se voyait encore vers 1777 : « Attaché au pénultième pilier de la nef, à main gauche en montant au chœur, » ajoute Le Paige : Dictionnaire topographique, historique, etc., du Maine.
Geoffroi Plantagenet deuxième, xe comte du Maine.
A la mort de Geoffroy le Bel, en 1151, la province du Maine fut encore sur le point d'éprouver les désastres d'une guerre de succession. Ge comte, par ses dernières volontés, avait institué Henri II héritier du duché de Normandie; Geoffroi Plantagenet II, des comtés de Touraine, d'Anjou et du Maine; Guillaume, du comté de Mortagne. Mais Henri II, ne voulant pas laisser Geoffroy, son frère, prendre possession de sa part d'héritage, un conflit sanglant allait se manifester ; lorsque les habitants de Nantes, qui venaient de congédier leur comte Hoèl, envoyèrent une députation vers Geoffroy II, pour le prier de recevoir le gouvernement de leur province. Moins ambitieux et plus sage que son frère, il accepta cette fiche de consolation, et la paix, du moment, ne fut pas troublée. D'un
caractère sensible, il avait été profondément affecté de ces pénibles débats, et mourut dans sa métropole, seconde ville de la Bretagne, deux ans après, en 1153. On crut, en effet, généralement alors que ces chagrins de famille ne furent pas étrangers à sa fin prématurée. Par droit d'hérédité, il avait été comte du Maine jusqu'à ce jour; et nous avons, en conséquence, dû le mettre ici, à la place qu'il ne put occuper, mais qu'il importe beaucoup de lui conserver, pour suivre la marche logique de l'histoire.
Deux évoques, sans offrir les éminentes qualités de leur illustre prédécesseur, ont cependant rempli cette phase des annales du Maine avec un mérite suffisant pour que nous en fassions une mention particulière.
Gui d'ËTAMPES, xxxvie évêque du Mans. — D'une famille anglaise noble, disciple de saint Anselme, archevêque de Canlorbéry ; de Hildebert, qui l'attira près de lui, et plein d'estime pour ses vertus et son mérite, le nomma d'abord archiprètre, ensuite scholastique de l'Église du Mans; poste qu'il remplissait avec distinction, lorsqu'en 1126, les vœux unanimes des habitants et du clergé relevèrent à la dignité de l'épiscopat, en remplacement d'Hildebert, nommé à l'archevêché de Tours. A la fois charitable pour les indigents, grand et généreux avec ses amis, il avait souvent à sa table, honorablement servie, les membres de son chapitre, les curés de son diocèse, les nobles et bourgeois les plus estimables du pays. L'obligeance et la bonté faisaient tellement le fond de son caractère, que sans cesse on le voyait occupé du soin de visiter les hôpitaux, les familles pauvres, affligées, malheureuses, pour y prodiguer des secours, des consolations, des conseils; réprobateur déclaré des médisants, des indiscrets, il ne souffrait pas qu'on maltraitât personne en sa présence; lorsqu'il apprenait quelques débats, quelques inimitiés entre ses diocésains, il mettait , à les dissiper, tout ce qu'un esprit conciliant, un cœur généreux peuvent employer avec discernement; et ne trouvait lui-même un peu de repos et de bonheur qu'après avoir complètement réussi dans ses bienveillantes entreprises. Tl était si naturelle-
ment porté à l'obligeance envers tout le monde, à répondre aux preuves de confiance qu'on lui donnait en le consultant, des lieux les plus éloignés, sur d'importantes décisions à prendre , que bientôt il obtint l'estime générale des autres prélats du royaume.
Les charges et privilèges ecclésiastiques étaient alors cumulés d'une manière si regrettable et si fâcheuse, que l'on voyait tel prélat posséder à la fois cinq ou six évêchés sans en administrer aucun ; tel chanoine avoir en même temps plusieurs prébendes et bénéfices, dont il venait, à l'époque des moissons et des vendanges, recueillir les riches produits, sans prendre, du reste, pendant toute l'année, aucun soin des devoirs attachés à ces privilèges, et même de l'obligation d'une résidence nécessaire.
Profondément affligé de ces graves abus, qu'il voyait se propager et s'étendre, notre digne pasteur fit une ordonnance qui défendait sérieusement d'admettre au nombre des chanoines titulaires de son diocèse tout ecclésiastique ayant ailleurs des bénéfices ou des prébendes ; et, tant qu'il gouverna le clergé du Maine, cette équitable et sage prescription se trouva sévèrement exécutée.
Ce fut Gui d'Ëtampes qui bénit la fatale union de Geoffroy le Bel, comte du Maine, et de Mathilde, tille unique de Henri Ier, roi d'Angleterre. Ainsi que nous l'avons déjà fait également observer, il baptisa le premier-né de cette union, qui, sous le nom de Henri II, devint, pour notre province du Maine, pour la France entière, l'occasion et le premier instrument des plus funestes perturbations et des plus sanglants combats.
En 1134, le 3 septembre, un incendie, que plusieurs historiens ont attribué au feu du ciel, détruisit une partie de la ville du Mans et de ses faubourgs. On le considéra d'autant plus volontiers comme une fatale calamité , que les villes de Chartres, d'Alençon, de Verneuil, en furent dans le même instant affligées. Rien ne pouvait arrêter les progrès de ces flammes terribles, qui dévorèrent en quelques instants les maisons et les églises, dont plusieurs furent entièrement, consumées. On
eut des inquiétudes si grandes pour la cathédrale , que Ton transféra les restes de saint Julien dans l'abbaye de Saint- Vincent.
Le bon évêque Gui d'Étampes versait des larmes amères, en voyant autour de lui tant de souffrances, au soulagement desquelles s'épuisaient toutes les ressources de son charitable zèle. Après avoir concouru de tous ses moyens à relever les ruines des maisons et des églises, fait plusieurs dons généreux à sa cathédrale, à son chapitre, etc., il mourut, le 7 février 1136, et fut inhumé dans l'abbaye de Saint-Vincent.
Il avait considérablement augmenté la maison épiscopale d'Yvré, dans laquelle il faisait souvent sa résidence. Une déplorable coutume s'était introduite au Mans, dans la manière de disposer du mobilier des prélats après leur décès : les domestiques de F évêque s'emparant, comme dans une ville prise d'assaut, de tout ce qui se trouvait à leur convenance, le digne évêque, pour échapper à cette espèce de spoliation, autorisée par un scandaleux usage, disposa de tout à ses derniers moments ; et, couché presque sur la paille , disait, avec une simplicité digne du saint homme Job : « Que je suis heureux ! venu dans ce monde parfaitement nu , je m'en retourne dans l'autre exactement dans la même condition. » Gui paraît avoir été le premier instituteur du Pontifical sur lequel il fit inscrire les actes de ses prédécesseurs, et qui devint le répertoire de ceux des prélats qui le suivirent.
Hugues de Saint-Galais, xxxvne évêque du Mans. — Né au château de Saint-Galais, de parents nobles et très-considérés dans le pays, fut élevé par Hildebert, qui l'ayant apprécié dès son adolescence, pour la distinction de son esprit et la bonté de son cœur, le nomma d'abord archidiacre, ensuite doyen de son église. D'un physique avantageux, plus remarquable encore par ses qualités morales, il fut, à la mort de Gui d'Étampes, choisi par l'unanimité des habitants et du clergé pour lui succéder. Ennemi des esprits turbulents et séditieux, il opposa constamment la puissance de la raison et de la volonté la plus énergique à leurs dangereux envahissements.
Geoffrov le Bel ayant voulu contraindre le digne prélat à des actes contraires aux libertés de l'Église , trouva la plus noble résistance, et ne recula pas devant l'inique et brutale vengeance de Féloigner de son diocèse pendant plus de neuf mois. Ce fut alors seulement que le comte reconnut ses torts et ramena le courageux évêque dans son palais , en lui rendant ensuite plus d'honneurs qu'il n'avait jamais fait.
Les maisons de la ville du Mans étaient encore, pour un très-grand nombre, bâties en bois et couvertes en chaume; Hugues, voulant réparer les dégâts véritablement calamiteux des incendies qui se manifestaient avec violence, prévenir la fréquence et l'étendue presque nécessaire de leurs invasions, dépensa des sommes considérables, sur ses propres deniers, pour construire en pierre et couvrir de matières moins combustibles une grande partie des habitations détruites par le feu.
Aux calamités des incendies et de la guerre, vinrent s'ajouter celles de la famine et des épidémies, qui, pendant plus de deux années, frappèrent d'une effrayante mortalité, non-seulement la province du Maine, dans toutes les classes de ses populations, mais encore l'Anjou, la Bretagne, la Normandie, etc. Ce fut alors que cette charité chrétienne, qui formait la base du caractère de notre excellent évoque , apparut dans tout son jour. Il commença par dépenser au soulagement des malheureux tous ses revenus ; puis le prix de son patrimoine, qu'il vendit pour ce noble usage; enfin, les trésors de ses églises, qu'il ne craignit pas d'aliéner pour donner du pain à ceux qui mouraient de faim ; avec la consciencieuse attention de restituer plus tard aux paroisses tout ce qui leur appartenait, et dont il avait cru pouvoir momentanément disposer dans ces tristes et rigoureuses conjonctures.
Ce fut pendant l'épiscopat de ce pasteur qu'arriva, dans la paroisse d'Athcnay, l'aventure historique et romanesque à la fois de Damgerosc, nommée la belle fille, et de Damase, son oncle. Ce seigneur d'Asnières vivait scandaleusement avec sa nièce, fille de Gaudin de Ghemiré. Le digne évêque employa
d'abord les bienveillants et sages conseils pour faire cesser un désordre dont l'exemple était bien dangereux pour la contrée ; mais n'ayant obtenu pour tout résultat que des sarcasmes et des mépris, il excommunia les deux coupables. Damase, ajoutant la bravade à l'immoralité, fit dire au prélat que son excommunication serait impuissante, malgré ses prétentions à le priver de Veau et du feu. L'évêque, surpris d'une pareille audace, lui fit répondre que, s'il persistait dans ses désordres, avant six mois il périrait par le feu Qljiar Veau.
Avant l'expiration de ce délai, comme Damase, revenant de la chasse au faucon, dans les environs de Parce, voulait traverser la Sarthe en bateau, la foudre coule à fond cette embarcation ; il périt submergé sans que, dit la légende , on ait jamais pu retrouver le cadavre de cet audacieux seigneur.
Damgerose, la belle fille, prenant conseil d'une leçon aussi terrible, et qui lui parut sans doute un sérieux avertissement de la Providence, vint se jeter aux pieds du respectable évoque, implora sincèrement le pardon qu'elle obtint aussitôt de sa charitable indulgence, et, retirée dans une terre venue de sa famille, bâtit un modeste oratoire sur le versant de la colline où se voit actuellement le château de Belle-Fille, dont le nom présente une assez claire étymologie. Quant à la malheureuse Damgerose, dont les admirables qualités physiques avaient légitimé ce titre , elle expia , bien consciencieusement , par une pénitence de cinquante ans, des erreurs de jeunesse, dont la seule faute avait probablement été de se laisser aller trop facilement à des séductions que l'autorité d'un oncle indigne avait sans doute rendues bien difficiles à surmonter.
Hugues de Saint-Calais, pour éviter de mourir sur la paille, comme l'avait fait son prédécesseur Gui d'Ëtampes, dans l'intention de soustraire son mobilier à la rapacité des domestiques dont il était environné, obtint de Geoffroy le Bel une abrogation définitive de cette coutume de spoliation, a" laquelle souvent les gens des comtes prenaient aussi part. Il concourut puissamment à faire disparaître beaucoup d'autres abus, et , riche en bonnes œuvres, mourut le 6 février 1142, après
avoir fait verser des larmes aux membres de son clergé qu'il avait rassemblés pour une suprême allocution où brillèrent, comme une flamme céleste, les derniers reflets de sa belle âme.
Henri deuxième, xie comte du Maine.
Après la mort de Geoffroy Plantagenet II, Henri II, son frère aîné, se trouva légitime héritier, par son père Geoffroy le Bel, des comtés du Maine, d'Anjou, de Touraine; et, par Mathilde, sa mère, des royaume d'Angleterre et duché de Normandie, en 1153. De telle sorte que notre malheureuse province retombe une seconde fois sous la domination anglaise, plus formidable que jamais, et dont les envahissements, au milieu des circonstances que nous allons préciser, s'étendront à toute la France ; en justifiant les tristes pressentiments que firent naître, chez nous, le mariage de Geoffroy le Bel avec Mathilde, et la naissance de leur fils Henri II , dont le règne fut aussi pénible pour lui que désastreux pour notre pays.
Afin, sans doute, que rien ne manquât aux tribulations du souverain, aux calamités de ses États, en complétant l'ensemble des causes qui devaient nécessairement les produire, le roi d'Angleterre ne recula pas devant la honte d'associer à sa destinée celle de la dernière femme qu'il aurait dû choisir pour son repos, son honneur; pour l'honneur et le repos de ses sujets.
Le fils de Louis VI, ou le Gros, qui, sous le nom de Louis VII, ou le Jeune, devait bientôt, à la mort de son père, monter sur le tronc de France, avait épousé, en 1137, Eléonore, fille de Guillaume IX, dernier duc d'Aquitaine. Cette princesse, âgée de quinze ans, apportait en dot le Poitou, la Saintonge, la Guyenne et la Gascogne. Ayant suivi son mari, le roi de France, à la deuxième croisade, en 1147, elle mena dans Antioche un train de vie si désordonnée , fut l'objet de scandales si patents et si nombreux, que Louis VII, à son
retour, fut contraint de la répudier, et de faire prononcer le divorce dans le concile de Beaugency, en 1152.
Telle était cette femme à laquelle, en 1153, Henri II ne rougissait pas d'offrir sa main. Un aussi déplorable mariage venait, sans doute, ajouter à ses domaines un tiers de la France, mais jeter à la fois, dans sa famille, dans sa maison, le déshonneur et tous les genres de perturbations, de chagrins et de calamités : une femme de ce caractère ne pouvant manquer d'achever le triste rôle qu'elle avait si résolument commencé.
Le rois d'Angleterre et les ducs de Normandie, au milieu des orages de leur injuste domination, avaient déjà fait éprouver à la province du Maine bien des ravages et bien des calamités. Henri II, pendant le cours de son règne turbulent et désastreux, n'épargna pas davantage le pays, la ville même qui l'avait vu naître.
Toujours en guerre avec ses propres enfants, avec les barons, les comtes, les ducs, les rois de France, etc., il donna la preuve de toutes les tribulations que doit souffrir, que doit faire supporter aux autres un gouvernement environné d'aussi fatales circonstances, lors môme qu'il présente en partage la force des armes, l'étendue, la richesse du territoire.
Mais, pour mieux comprendre les causes des événements relatifs au règne de ce puissant monarque, dont l'histoire se lie positivement à celle de la province du Maine, il est essentiel de connaître les principaux traits du caractère d'un personnage aussi complètement exceptionnel dans ses actes.
D'une taille moyenne, d'une obésité abdominale portée jusqu'à la difformité, Henri II avait un visage vermeil, une contenance majestueuse. Tempérant dans son régime ; toujours en activité, soit pour les affaires du royaume, soit pour les exercices militaires et ceux de la chasse qu'il aimait beaucoup. Sa mémoire était prodigieuse, et la société des gens instruits était celle qu'il recherchait avant tout. Il cachait habilement, sous les dehors trompeurs de la dignité d'un prince, de l'affabilité d'un véritable gentilhomme, de l'aimable et facétieuse causerie d'un
homme da monde, un esprit astucieux, faux, perfide, un cœur assez regrettablement dominé par l'ambition, pour descendre aux plus infâmes impulsions de l'envie , du désir de la vengeance. Lorsqu'il s'abandonnait aux emportements de la colère, dont les accès n'étaient pas, chez lui, difficiles à déterminer, son œil devenait foudroyant et sinistre; son visage, horriblement contracté, ressemblait à celui d'un tigre ; sa voix poussait un cri sauvage et fatal; sa bouche, écumante comme dans la rage, vomissait un torrent d'injures et de menaces. Diplomate plus cauteleux que véritablement habile, il s'embarrassait quelquefois lui-même dans les pièges qu'il avait tendus, et s'attirait des malheurs bien réels pour en éviter d'imaginaires. Insolent, orgueilleux, ne supportant pas la contradiction, il aimait à confondre et surtout à frapper d'humiliation les hommes les plus considérés de sa noblesse.
« Nul, dit John Lingard, Histoire d'Angleterre, ne pouvait croire à ses assertions, ni se fier à ses promesses. Quiconque hésitait à servir sa volonté, quiconque osait traverser ses désirs, était dès l'instant marqué comme sa victime, et poursuivi avec toute l'ardeur d'une vengeance inexorable. Sa colère était la frénésie d'un insensé; sa furie, celle d'une bête féroce. Au milieu de ses accès de rage, ses yeux se remplissaient de sang... Le lecteur doit en inférer que l'orgueil et la colère, la prudence et la duplicité, formaient les traits distinctifs de son caractère. »
Si l'on voulait actuellement une preuve terrible des applications de ce redoutable caractère, on la trouverait clans la fin tragique de Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, dont la mort imprima sur la vie de Henri II l'une des taches de sang qui vinrent la souiller.
Thomas Becket, d'un caractère prévoyant et d'un esprit distingué, n'entra que malgré lui dans la faveur du roi, qui le fit a la fois précepteur de son fils et chancelier du royaume. Il pressentait, avec raison, la situation fausse dans laquelle cette intimité venait le placer près de Henri II, qu'on devaitapprouver dans toutes ses résolutions passionnées, ou dont il fallait encourir la haine et la vengeance. En agissant, en effet, suivant
ses consciencieuses inspirations, il fut exilé, persécuté par son maître, dépouillé de ses dignités et de ses biens. Une apparente réconciliation ramena, pour sa perte, le malheureux archevêque dans son diocèse de Gantorbéry. Le roi, dont la haine était constamment prête à frapper, eut l'imprudence de prononcer, en présence de Réginald Fitzurce, Guillaume Tracy, Hugues de Moreville, Richard Breton, chevaliers, espèces de sicaires du vindicatif monarque, ces paroles criminelles, qui devenaient un véritable arrêt de mort : « De tous les lâches qui mangent mon pain, n'en est-il aucun qui veuille me délivrer de ce prêtre turbulent? » Quelques jours après, en 1170, Thomas Becket tombait sous le fer assassin de Réginald, de Hugues, etc., dans son église, au pied de Fautel dont il inonda les degrés par l'effusion d'un sang que rien ne devait atteindre, n'autorisait surtout à répandre. Ge meurtre inqualifiable excita partout un cri d'indignation; attira sur Henri II la honte d'une excommunication, d'un mépris public, d'une amende honorable; et, sur le courageux archevêque, l'intérêt et l'admiration du martyre!....
Peu retenu par le respect des liens conjugaux, le roi d'Angleterre eut un grand nombre de maîtresses, au nombre desquelles on cite particulièrement Rosemonde, fille de lord Walter Glifford, d'une illustre maison, et dont il eut deux fils : Richard Longue-Épée, et Geoffroy, archevêque d'York. La reine Éléonore aussi dissolue, non moins cruelle et vindicative que son mari, commence, ou plutôt continue le cours de ses dignes exploits, en faisant assassiner, vers 1173, cette favorite dont elle était jalouse; soulève ses fils : Geoffroi, Henri Court-Mantel , Richard Cœur-de-Lion et Jean Sans-Terre , contre leur père; souffle constamment, entre tous, le feu de la haine et de la discorde; met dans sa famille, dans toutes ses relations la honte et le déshonneur. Fatigué de ses continuels désordres, Henri II la fit enfermer, en 1173, au château de Woodstock, où elle resta prisonnière jusqu'en 1189, époque de la mort du roi. Les enfants, dans cette malheureuse famille, ne présentaient pas, en général, des qualités bien supérieures
à celles de leurs parents. Aussi Henri II, quelquefois indulgent pour ses fils , leur avait à peine accordé le pardon plus ou moins sincère des rébellions dont ils se rendaient coupables à chaque instant, qu'au mépris de leurs promesses, ils retombaient dans tous les excès de la révolte et de l'insurrection.
Une cause nouvelle de division entre les rois de France et d'Angleterre furent les fiançailles d'Alix de France, encore nommée Adélaïs, fille de Louis VII ou le Jeune, sœur de Philippe II dit Auguste, avec Richard, appelé Gœur-de-Lion, deuxième fils de Henri II.
Lorsque le projet de mariage fut arrêté entre les deux souverains, Alix avait deux ou trois ans, et Richard onze ou douze; conditions qui donnent beaucoup de poids à l'opinion établissant que les véritables fiançailles eurent lieu seulement à la paix d'Amboise, six ans plus tard, en 1174. Ce fut alors que la jeune Alix fut confiée au roi d'Angleterre, qui la fit garder soigneusement dans un de ses châteaux dont l'entrée était interdite à son fils Richard. Cette rigueur prolongée pendant les années qui suivirent, le caractère de Henri, la tentative qu'il fit de répudier Éléonore, toujours captive, éveillèrent des soupçons contraires à la pureté des intentions du roi pour la fiancée de son fils. Philippe-Auguste menaça de venger l'honneur compromis chez sa propre sœur; le pape, de lancer l'excommunication contre Henri II. Mais le rusé monarque, par des réponses évasives, trouva moyen de conjurer ces orages. Enfin, par le traité d'Asai, en 1189, le vieux roi fut obligé de rendre sa captive, alors âgée de 23 ans. Mais, en conséquence des bruits dont la réputation d'Alix avait souffert, Richard, son fiancé, refusa de l'épouser. Affront que Philippe- Auguste aurait vengé, sans le besoin qu'il avait de cet allié pour son expédition à la Terre-Sainte. Ce fut pendant cette croisade que Richard prit pour femme Rérengère , fille de don Sanche, roi de Navarre : princesse que nous verrons jouer un beau rôle dans notre histoire du Maine.
Avant cette grande expédition, que devaient précéder plusieurs événements d'une haute importance, Henri II, pour-
suivi par Philippe-Auguste , s'était réfugié dans la ville du Mans; et, craignant de ne pouvoir s'y maintenir en face d'un ennemi qui le serrait de près, ne trouva pas de meilleur expédient, pour assurer sa retraite, que de mettre le feu dans les faubourgs : l'incendie s'étendant plus loin qu'il ne l'avait prévu, la plus grande partie de cette malheureuse ville fut brûlée. C'est ainsi que nos dignes souverains d'Angleterre comprenaient les intérêts de leurs propres sujets; et que celui dont nous esquissons l'histoire, dans ses rapports avec le Maine, témoignait sa reconnaissance à la cité qui l'avait vu naître; à l'église chrétienne, sur les fonts baptismaux de laquelle avait eu lieu la touchante cérémonie de sa régénération !... Et, pour que la fin de ce règne si tumultueux, de cette vie tout à la fois si coupable et si violemment éprouvée, n'en démentit pas les prémisses, chassé de ville en ville devant son vainqueur, l'âme brisée par les nouvelles de la trahison de ses fils, Henri II vint mourir à Ghinon, vers 1189, en prononçant la malédiction de ses enfants, sans que les ecclésiastiques, dont il fut assisté à ses derniers moments, pussent jamais en obtenir la révocation!...
Au nombre des dispositions prises par ce comte du Maine, on cite particulièrement : l'abolition , dans le conseil tenu à Verneuil, de cet inique droit féodal , par lequel on saisissait les biens des vassaux d'un seigneur suzerain qui ne payait pas ses dettes, lors môme que ces vassaux n'avaient pris aucun engagement personnel dans le contrat. L'ordonnance de 1188, par laquelle une dîme se trouvait établie sur les sujets du Maine et de l'Anjou pour la guerre en Terre-Sainte , la fondation de l'hôpital de Coeffort, dont nous aurons occasion de parler.
Pour compléter l'histoire de cette période, nous devons ajouter quelques mots sur les actes particuliers du prélat, qui siégeait alors à l'évôché du Mans.
Guillaume de Passavant, xxxviii0 évêque du Mans. — Fils d'un seigneur puissant cl considéré de Saintongc, Guillaume de Passavant, notre évêque, d'un physique avantageux, d'une
tournure distinguée, d'un caractère aimable et de mœurs exemplaires, fut de bonne heure environné de l'affection, de l'estime et du respect des populations. Élevé à la dignité épiscopale en 1142, il occupa le siège du Mans jusqu'en 1186, dès lors pendant 44 ans.
Son goût pour la campagne le retenait souvent au château de Touvoie, qu'il accrut de plusieurs constructions. Il acheta deux moulins qu'il réunit à la terre d'Yvré; en augmentant ses domaines et ceux de l'Eglise, il semblait n'avoir, en définitive, d'autre but que le soulagement des pauvres, qui trouvaient, en quelque sorte, une table ouverte dans ses différentes habitations; il faisait distribuer aux malheureux des vêtements pour les garantir des rigueurs de l'hiver. Son palais épiscopal était également toujours accessible aux prêtres que leurs affaires, ou les intérêts de la religion, obligeaient à voyager. A côté de cette généreuse hospitalité, notre digne évoque savait conserver une attitude à la fois bienveillante et sérieuse; difficile dans le choix des amis intimes, il était, pour eux, d'un dévouement, d'une constance à toute épreuve.
Les vieilles chroniques du temps nous apprennent qu'il portait un anneau venu du roi d'Aquitaine, et dont l'attouchement offrait la vertu de guérir plusieurs maladies. Ce merveilleux talisman était connu sous le nom d'anneau enchanté de Gui férus.
En 1158, il renouvela pompeusement, après Pâques, la dédicace de la cathédrale du Mans; solennité à laquelle assistèrent deux archevêques et douze évoques. Dans la môme année, il bénit, à Mayenne, les croisés du Maine qui partaient pour la Terre-Sainte, et dit à chacun, en lui faisant une croix sur le front: « Si vous tenez consciencieusement vos promesses, tous vos péchés vous seront ensuite remis. »
Saint Bernard, dans ses lettres, fait un grand éloge de Guillaume de Passavant comme vertueux chrétien et bien digne prélat. Pris d'une lièvre lente à sa maison d'Yvré, le bon évoque, sentant sa fin prochaine, se fit placer humblement sur la cendre, couvrir d'une haire, d'un ciliée, et reçut les der-
niers sacrements de la manière la plus édifiante. Il mourut le 27 janvier 1186. On le plaça dans une chapelle ardente, sur un lit de parade, au milieu du chœur de la cathédrale. Son visage, à peine altéré par la mort, avait l'aspect de celui d'un sage doucement endormi. Pendant tout le temps de celte pieuse exposition, les différentes classes de la société vinrent, par leur concours incessant, prouver à leur excellent pasteur qu'elles avaient profondément apprécié la sollicitude et la bienveillance de sa paternelle administration.
Richard Cœur-de-Lion , xne comte du Maine.
Deuxième fils de Henri II, Richard, à la mort de son père, en 1189, devint roi d'Angleterre, duc de Normandie, comte du Maine, d'Anjou et de Touraine. Des enfants mâles que Henri avait eus de la reine Éléonore, il ne restait, en effet, que Richard , auquel son indomptable courage avait fait donner le surnom de Cœur-de-Lion; et Jean, son puîné, que l'absence de tout domaine territorial concédé par le feu roi fit appeler Sans-Terre.
D'une force prodigieuse, d'une valeur incontestable, d'une audace poussée jusqu'à la témérité; courant après les aventures, offrant plutôt les habitudes, les mœurs d'un paladin et d'un chevalier errant que celles d'un monarque réfléchi, d'un politique habile, sérieusement occupé du gouvernement de ses États, Richard n'était assurément pas l'homme qui pouvait affermir les bases d'un empire, en garantir la prospérité, la durée. Aussi, dès son avènement au trône, au lieu de se fixer dans son royaume, dans ses duché et comtés, pour y faire des réformes sages, y réparer de profonds désastres , ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il consentit à sacrifier deux ou trois mois à prélever des impôts, à tirer sa mère Éléonore de prison pour lui conférer le titre de régente avec l'assistance d'un conseil : mission importante et difficile, dont elle s'acquitta mieux qu'on aurait pu l'espérer pendant les quatre années d'absence de son fils : de 1 190 à 1194.
A peine débarrassé de ces soins importuns pour lui , Richard s'engagea dans une troisième croisade, et vint encore effrayer la Palestine du bruit de ses armes, sans reconquérir Jérusalem, mais en léguant h la Terre-Sainte le souvenir d'un nom justement fameux et redouté : celui de Richard Gœur-de- Lion !...
Les péripéties d'une existence aussi aventureuse ne devaient pas se résumer par la simple pacification qui termina cette croisade. Le roi d'Angleterre s'était fait plusieurs ennemis dangereux pendant cette guerre; aussi, lors de son retour, en traversant l'Allemagne, après avoir été séparé des siens, erré dans la campagne, seulement accompagné d'un chevalier et d'un enfant, qui lui servait à la fois de trucheman et de guide, fût-il arrêté h Vienne, et forcé de remettre son épée à Léopold, duc d'Autriche, qu'il avait insulté dans la ville d'Acre, et qui le fit enfermer dans le château de Tyernsteign.
Richard fut alors envisagé, par les souverains de l'Allemagne, qui faisaient chez eux une véritable traite des blancs, comme une marchandise favorable aux spéculations. Ainsi, Henri VI, dit le Cruel, empereur de Germanie , se rendit odieux à toute l'Europe civilisée, en achetant, de Léopold, ce royal prisonnier, pour la somme de soixante mille livres , espérant bien le revendre avec un bénéfice considérable ; et le faisant, à cet effet, garder étroitement dans un de ses châteaux du ïyrol. Enfin, après plusieurs autres négociations, également sans pudeur, proposées par Henri VI, aux pressantes injonctions des princes germains, qui s'étaient rendus cautions de la délivrance de Richard, il fut mis en liberté au prix de cent mille marcs d'argent, le 4 février 1194, et vint débarquer à Sandwich, au milieu des acclamations de ses sujets , après une absence de plus de quatre ans passés, en grande partie, dans les rigueurs de la captivité.
Un seul homme peut-être , un homme sans tète et sans cœur, s'était profondément réjoui des malheurs et des chagrins du roi d'Angleterre; cet homme était Jean, son frère puîné. A la nouvelle de l'emprisonnement de Richard, Jean Sans- Terre
se rend à Paris, et, pour gagner les bonnes grâces de Philippe- Auguste, lui fait hommage des comtés d'Anjou , du Maine, duché de Normandie; tente l'usurpation de l'Angleterre, dont il est repoussé avec mépris. Enfin, lorsque Richard Gœur-de- Lion, reprenant possession de ses états, descendit en Normandie, Jean, aussi lâche qu'ambitieux, vint lui demander pardon à genoux. Il obtint sa grâce par l'intercession de la reine-mère, à la condition qu'il serait, comme toujours, sans aucun domaine.
Eléonore, fatiguée des embarras et des soucis de la régence, déposa tous ses pouvoirs entre les mains du roi son fils, et se renferma, vers 1194, dans l'abbaye de Fontevrault, où elle finit ses jours.
Richard, après des guerres onéreuses, pour les frais desquelles il écrasa d'impôts ses peuples d'Angleterre surtout, s'en alla recevoir le coup mortel au siège du simple château de l'un de ses barons, pour une cause injuste et minime ; comme si le dernier acte de ce prince aventureux eût dû résumer toutes les aberrations et toutes les excentricités de sa vie.
Vidomar, vicomte de Limoges, avait découvert un trésor dans ses domaines. Il en offre une partie à Richard qui veut tout avoir. Sur le refus du vicomte, le roi l'assiège dans son château de Ghalus, y reçoit, le 26 mars 1199, une flèche dans l'épaule gauche, et meurt le 6 avril des suites de sa blessure. Ses restes furent déposés à Fontevrault, près de son père, et son cœur dans la ville de Rouen, d'après le désir qu'il en avait exprimé, pour témoigner aux habitants la gratitude qu'il avait conservée de leur zèle et de leur attachement.
Arthur, xme comte du Maine.
Richard Cœur-de-Lion étant mort sans laisser d'enfants légitimes, la succession des comtés du Maine, d'Anjou et de Touraine paraissait indécise entre Jean Sans-Terre et son
neveu Arthur, alors âgé de 12 ans ; fils de Geoffroy, duc de Bretagne, et de Constance; petit-fils de Henri II.
Les habitants de ces provinces prirent assez ouvertement les intérêts d'Arthur pour exciter la haine de Jean Sans-Terre, qui, dans son implacable et lâche vengeance, livra les villes de Tours, d'Angers et du Mans au pillage.
D'un autre côté, les rois de France voyaient, depuis longtemps, avec une juste indignation, les plus belles contrées de ce royaume soumises au gouvernement oppressif, à la domination dégradante et brutale de l'Angleterre. Philippe-Auguste, retenu jusqu'alors par la puissance et la valeur de Henri II, de Richard Cœur-de-Lion, saisit avec empressement l'occasion que lui fournissaient la déconsidération, l'insigne lâcheté de Jean Sans-Terre, pour s'emparer du Maine, de l'Anjou, de la Touraine, et les réunir à la couronne. Malheureusement, il ne déploya pas, dans cette importante occasion, l'équité, la bonne foi, la loyauté que son caractère et son nom semblaient promettre.
Il commence par se montrer ostensiblement le protecteur de l'orphelin, alors sous sa garde, et qu'il fait chevalier; place des garnisons dans les forteresses de la Touraine, de l'Anjou, du Maine; déclare à Jean cette guerre, terminée par une paix aussi peu honorable pour l'un que pour l'autre.
Philippe, en effet, sous une fallacieuse apparence d'intérêt pour les droits d'Arthur, ne voyait que ses avantages, et les moyens d'arriver à la possession des provinces françaises par les conséquences d'une guerre favorable à ses Etats; onéreuse pour ceux d'Angleterre, et qu'il trouva l'occasion de prolonger pendant plus de cinq ans. Aussi, regrettablement séduit parles concessions que lui fit Jean Sans-Terre, il sacrifia l'avenir du malheureux neveu, reconnut l'oncle pour héritier légitime de Richard, obligea le jeune prince à faire hommage au roi d'Angleterre, même pour le duché de Bretagne, sur lequel cependant Jean ne devait avoir aucune prétention. Et pour qu'il ne manquât rien, dans cette fâcheuse affaire, au déplorable rôle du roi do France, lorsque son complice vint à Paris, ce fut
dans son propre palais qu'il ne rougit pas de le recevoir!... L'avenir va nous apprendre l'honneur qu'il devait retirer d'une pareille hospitalité.
Arthur, malgré son très-jeune âge, s'était conduit, dans tous les combats, avec une bravoure, une habileté dignes d'un meilleur sort; lorsque, sur le point d'arrêter, dans le château de Mirebeau, en Poitou, la reine-mère Eléonore, qui toujours s'était montrée son ennemie la plus dangereuse, il fut luimême surpris et fait prisonnier par Jean Sans-Terre.
Maître de son rival, pouvant secrètement disposer du sort de sa victime, le roi d'Angleterre, aussi lâche que profondément cruel, espère intimider, par les plus terribles menaces, le jeune prince, qu'il fait incarcérer d'abord dans le château de Falaise. Mais n'obtenant aucune concession, et méditant les plus sinistres projets, il fait transporter, pour plus de facilité, son aimable et trop malheureux neveu dans un cachot de la nouvelle tour du château de Rouen, que lui-même habitait alors vers 1202 : époque et lieu du plus horrible drame que nous ait transmis l'histoire.
Qu'on se représente en effet ici, dans le réduit le plus sombre et le plus silencieux de cette redoutable demeure, un bel et gracieux enfant de quinze ans, ayant pour uniques protecteurs l'intérêt qu'inspirent naturellement le jeune âge, la noblesse de son caractère , le bon droit de ses prétentions; à la merci d'un rival, d'un bourreau sans cœur, sans foi, sans conscience, poussé par le besoin de l'usurpation , par la soif du sang, et l'on comprendra, par avance, la scène effroyable qui va se passer.
Jean Sans-Terre, devenu plus sauvage dans ses instincts dénaturés, plus implacable dans sa vengeance que la panthère, le tigre, le chacal, descend au milieu de la nuit dans le cachot de son royal prisonnier; lui renouvelle ses imprécations et ses menaces; lui déclare, pour la dernière fois : que la cession absolue de tous ses droits est le seul prix de sa rançon.
Arthur, demeuré ferme, impassible, répond, avec une dignité sublime, un héroïque sangfroid : qu'il n'abandonnera, qu'avec
la vie , les droits imprescriptibles et sacrés qu'il tient de sa famille : il venait de prononcer lui-même trop courageusement son arrêt de mort!
Alors, en effet, l'indigne monarque, la haine et la rage au fond du cœur, donne à son capitaine des gardes l'ordre barbare de massacrer l'opiniâtre captif. L'officier répond, avec la noble fierté d'un brave insulté dans son honneur : qu'il a dévoué son épée au service de l'Angleterre, mais qu'il ne la souillera jamais par l'assassinat d'un aussi généreux enfant! L'infâme roi saisit aussitôt la sienne, et la plonge à plusieurs reprises dans le sein de son propre neveu. Arthur chancelé, et tombe dans une mare de sang!...
Comme une bête féroce qui se complaît à flairer des chairs encore palpitantes, le monstre se penche sur le corps de sa victime, pour s'assurer qu'il ne respire plus; l'embrasse d'une corde à laquelle est fixée une pierre très-lourde, et le précipite brutalement dans la Seine.
Jean Sans-Terre, xive et dernier comte héréditaire foncier
du Maine.
Au premier bruit de cet horrible attentat, un cri d'indignation se fait entendre, et retentit à la manière d'un tocsin funèbre dans toute l'Europe civilisée. L'odieux Jean Sans-Terre ne devait pas, en conséquence, jouir longtemps du fruit de son détestable crime.
L'évêque de Rennes se rend à Paris; y porte, contre l'assassin d'Arthur, une accusation de meurtre sur la personne du légitime souverain de la Bretagne. Philippe-Auguste saisit avec empressement cette bonne occasion d'écraser Jean Sans- Terre, qui seul pouvait alors s'opposer à l'exécution de ses ambitieux projets ; le fait citer en France, où le crime avait été commis, et devant la cour des Pairs, dont le jugement ne pouvait être douteux. L'accusé n'osa pas comparaître, et cette équitable sentence fut prononcée contre l'assassin contumace :
« Attendu que Jean, duc de Normandie, en violation de son serment à Philippe, son suzerain, a assassiné le fils de son frère aîné, vassal de la couronne de France et proche parent du roi, et qu'il a commis ce crime dans la seigneurie de France, il est déclaré coupable de félonie et de trahison, et, en conséquence, condamné à perdre toutes les terres qu'il tient par hommage. »
Les Bretons de leur côté, Philippe-Auguste du sien, aussitôt que ce jugement fut prononcé, le mirent à complète exécution pour toutes les possessions françaises de Jean Sans-Terre. La Touraine, l'Anjou, le Maine, etc., furent alors définitivement réunis à la couronne. Ici, par conséquent, finit, pour notre province, la série des comtes héréditaires fonciers, et commence naturellement celles des comtes héréditaires usufruitiers. En 1204, la Normandie reçut elle-même le titre de province française.
Que faisait l'assassin d'Arthur, pendant que s'exécutait chez nous la sentence portée contre son détestable crime?... Écoutons, à cette occasion, le meilleur historien d'Angleterre, John Lingard : « Il cherchait à étouffer la voix de sa conscience dans les fêtes et la débauche. A Rouen, au milieu d'une cour gaie, voluptueuse, il affectait de rire des progrès des alliés, et disait hautement qu'il leur apprendrait, dans un seul jour, à regretter les succès de toute une année. »
On ne l'a pas oublié, sans doute : c'était précisément dans ce château de Rouen que se trouvait la tour nouvelle, dont il venait d'inonder le sol par le sang innocent de son neveu, si jeune, si digne d'affection et de bienveillance; qu'il s'abandonnait à ces méprisables orgies!... Est-il possible de pousser plus loin qu'il ne l'a fait l'insouciance, la dissolution, la brutalité de l'esprit, la cruauté, la corruption du cœur?...
Forcé dans ses derniers retranchements; heureusement, en 1204, chassé de la France dont il déshonorait la noble indépendance, il se réfugie dans son royaume d'Angleterre, ne s'y maintient que par la force au milieu du mépris général, de la répulsion universelle. En 1216, après avoir vu s'engloutir, au
passage de la Welland, tous les trésors que son avarice et ses exactions avaient amassés, il vint périr au château de Newark, courbé sous les influences combinées du chagrin, des suites ordinaires de la débauche, en buvant du vin empoisonné, que lui fit prendre un moine dont il avait ruiné l'abbaye.
Pendant ces tristes phases de notre histoire , deux évêques occupèrent le siège épiscopal du Mans, et prirent, aux événements de la province, une part que nous devons faire connaître.
Renaud, xxxixp évêque du Mans. — Progressivement chanoine, archiprêtre, doyen du chapitre du Mans, Renaud fut, en 1186, nommé à l'évêché de cette ville par le suffrage universel de ses collègues, et comme successeur de Guillaume de Passavant, décédé.
Sous un pontificat de deux ou trois ans au plus, révèque Renaud montra beaucoup de prudence et de sagesse au milieu des difficultés soulevées par les continuels démêlés des rois de France et d'Angleterre. En 1187, fut convoquée au Mans une assemblée nombreuse d'archevêques, d'évôques, de seigneurs manceaux, angevins, tourangeaux, poitevins, anglais, etc., dans laquelle on imposa la dîme saladine, ainsi nommée, parce qu'elle avait pour objet de solder les frais de la guerre dirigée, en Terre-Sainte, contre le Soudan Saladin. En 1188 eut lieu la fondation de l'abbaye de Notre-Dame-de-Champagne, par Foulques Riboule, seigneur d'Assé et de Lavardin, qui la donna aux moines de Cîteaux. L'évoque Renaud mourut au Mans, le 2 août 1189.
Hamelin, XLe évéque du Mans. — Quelques historiens le croient d'origine anglaise; il était du moins confesseur et premier aumônier de Henri II; après la mort duquel on l'imposa, peut-être un peu trop ostensiblement comme évêque, au chapitre du Mans, dont la majorité lui fit assez d'opposition pour qu'il fût obligé d'aller à Rome se faire consacrer par le saint-père, Gélestin III.
Après la mort de Richard Cœur de-Lion , Hamelin , prévoyant bien les guerres dont la province du Maine devait offrir
le théâtre, et craignant la dévastation de sa cathédrale par des conquérants à peu près aussi avides les uns que les autres, en fit transporter les objets les plus précieux, avec les restes de saint Julien, dans la ville de Châteaudun, et les rétablit dans leur place ordinaire lorsque la tranquillité lui parut assurée.
Il reçut alors des ambassadeurs envoyés tout exprès de Padcrborn au nom du chapitre, pour exprimer, à celui du Mans, toute sa gratitude en souvenir des reliques de saint Liboire, dont il l'avait si généreusement gratifié; des recueils et manuscrits sur ce grand saint, qui se trouvaient joints à ces précieuses reliques; enfin, pour assurer tout le clergé du Mans de la satisfaction qu'éprouverait celui de Paderborn, s'il trouvait l'occasion de lui devenir utile ou bien agréable. Nous verrons, en effet, un de nos évoques éprouver, pendant les rigueurs de l'émigration, toute la sincérité de cette promesse.
Fidèle jusqu'à la fin à son bienfaiteur Henri II, Hamelin poussa peut-être un peu loin l'exagération de sa reconnaissance, en refusant de prêter serment de fidélité à Philippe- Auguste, jusqu'au moment où l'infâme Jean Sans-Terre, après l'assassinat d'Arthur, fut condamné par la chambre des Pairs, et complètement chassé de France.
A la demande commune de l'évoque, du chapitre, de Bérengère, alors, comme nous allons le voir, comtesse du Maine, Philippe-Auguste permit de prolonger le chœur de la cathédrale au delà des murs d'enceinte de la ville, mais à la condition qu'on rétablirait soigneusement la clôture, et de manière à ce que la défense de la cité n'eût rien perdu par cette concession.'
Ce fut sous cet épiscopat, en 1209, que les Cordeliers, de l'ordre de Saint-François, vinrent s'établir au Mans. Accablé de vieillesse, notre prélat fit sa démission, en 1214; se relira, pour y vivre en paix, au monastère de Grand-Mont, près la forêt de Bersay ; y mourut à l'âge de cent ans.