‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 26 sur 45 · GOUVERNEMENT ROYAL DE LA PROVINCE DU MAINE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT ROYAL DE LA PROVINCE DU MAINE

A la mort de Charles V d'Anjou , comte héréditaire du Maine, qui ne laissait pas d'enfants, et qui, pressé par les sollicitations de Louis XI, l'avait institué son légataire, cette province fut gouvernée par les délégués du roi. Mais ce monarque ne sembla pas oublier le séjour prolongé qu'il avait fait au Mans, vers 1467, pour surveiller les opérations du siège d'Alençon, dont il parvint à s'emparer; il se rappelait également les soins que les Cénomans avaient pris de lui fournir un logement agréable; de pourvoir sa maison et celle des seigneurs de sa suite de toutes les provisions nécessaires; le courage, le zèle qu'ils avaient toujours montrés pour soutenir la cause de Charles VII, son père, et pour briser le joug avilissant de l'Angleterre, etc. Le Maine, en conséquence, ne pouvait pas être considéré d'un œil indifférent par un souverain qui s'occupait sérieusement de toutes ces choses. Aussi, par lettres patentes,

dont l'original fut donné à Thouars^ en février 1481, Louis XI conféra-t-il à notre ville du Mans des privilèges dont nous devons faire connaître, dans cet original même, les principales causes et dispositions.

« Louis , par la grâce de Dieu, roi de France, faisons savoir à tous présents et à venir, que nous considérons la grande, noble et entretenue fondation de notre ville et cité du Mans, l'assiette d'icelle; et qu'elle est grandement et notablement ordonnée et décorée de plusieurs belles et honorables choses et monuments, de notables églises, tant cathédrale, collégiale et abbayes, que monastères et hôpitaux à recueillir, recevoir et nourrir les pauvres et membres de Dieu; laquelle notre ville et cité, et tout notre pays et comté du Maine, depuis l'an 1417 jusqu'en 1450 ou environ, qu'ils furent réduits et réunis es mains et obéissance de feu notre très-cher seigneur et père que Dieu absolve, et de nous, ont toujours été, en fonctions de guerre, et, par l'espace de 25 ans, occupés et violemment retenus et usurpés parles Anglois, pour lesquels vouloir expeller et débouter, les bourgeois et habitants de notre dite ville et cité, tendant toujours à acquitter leur fidélité envers notre feu père et nous, firent certaines entreprises par lesquelles, et au trèsgrand doute et danger de leur vie, ils recouvrèrent, sur les Anglais, notre dite ville et cité, et la baillèrent et mirent ès-mains des gens de guerre de notre dit feu seigneur et père... Et mèmement, au temps que nous étions à notre armée, pour recouvrement de notre ville d'Alençon, les bourgeois et habitants de notre ville et cité du Mans s'employèrent vertueusement, et mirent grande cure, peine et diligence pour le logis de notre armée, provisions, vivres et nécessités de nous et de plusieurs seigneurs de notre sang et lignage.

« Pourquoi, nous réduisons à mémoire ce que dit est, et, qu'en notre ville et cité du Mans, y ayant bon et loyal nombre de notables bourgeois, marchands et autres personnes qui ont toujours bien et honorablement conduit, mené et entretenu ses affaires, et aussi se sont, en tous temps, loyalement et vertueusement portés envers nous et la couronne de France.

Voulant, pour ce , les rémunérer, augmenter et accroître en état et honneur, avons voulu et ordonné, délibéré et conclu de leur donner et bailler plusieurs grands et beaux privilèges. Avons, de notre propre mouvement, grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, donné et octroyé par ces présentes, donnons et octroyons à icelle, notre ville et cité du Mans, et aux bourgeois, marchands et autres manans et habitants en iceux, les privilèges, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, droits et choses qui s'en suit. »

Parmi ces privilèges , nous citerons surtout : 1° le droit d'élire un maire et des échevins, des conseillers, etc.; 2° l'anoblissement des maires, échevins, conseillers, etc., avec transmission de cette noblesse par voie d'hérédité; 3° l'exemption des francs fiefs et nouveaux acquêts, pour eux, de fiefs, juridictions et seigneuries nobles, sans rétribution ou indemnité à la couronne, sous la garde, au nom du roi, du sénéchal du Maine; 4° le roi, trouvant, en outre, la ville mal close, y ordonne des travaux d'enceinte, qui seront soldés par un impôt local ; 5° en outre des privilèges de juridiction, des exemptions de ban, arrière-ban, l'autorisation du pavage des rues, des assemblées jusqu'au nombre de 24 personnes, sans présence de la police, exemption pour les maires, échevins, conseillers de commissions, tutèles et collectes; 6° droit donné aux échevins de vendre les vins provenant d'ailleurs que du cru ; 7° polices des villes et entreprises de réparations, pavages, etc., de la cité, placés sous la juridiction du Maire.

Mais ce généreux, ce bienveillant, ce bon Louis XI, qui, même dans la dispensation des libéralités les mieux méritées, les plus justement acquises, avait son arrière-pensée , retirait presque toujours d'une main ce qu'il semblait donner de l'autre, commença par ajouter: «Depuis nos lettres de chartre, octroyées à ïhouars, pour aucuns débats et controverses qui sont entretenus par aucuns particuliers, qui, peut-être, voudroient bien empêcher le bien et l'utilité de ladite communauté..., l'élection desdits maires, échevins, conseillers et autres officiers ci-dessus nommés, a été différée. A cette cause,

nous, de co avertis, commandâmes nos lettres patentes données au Plessis-du-Parc, le 40 mars dernier ; par lesquelles éloit mandé à notre amé et féal conseiller se transporter en notre dite ville du Mans, et faire assembler les habitants en icelle, et les faire procéder à faire élection, en sa présence, desdits maires, échevins et conseillers, greffier, receveur, etc. >•

S'appuyant, ensuite, sur des réclamations vraies ou supposées, faites par les citoyens, à l'occasion des charges onéreuses que ces privilèges d'une nouvelle noblesse imposaient, aux populations, le compatissant et libéral souverain s'empresse d'apporter des restrictions capitales à ses premières faveurs : « Sous les modifications requises et déclarées par les bourgeois, manans et habitans de notre dite ville du Mans, la postérité desdits maires , échevins et conseillers ne sera et ne demeurera anoblie, ainsi qu'il est contenu en nos dites lettres de charte; mais porteront leurs successions, et contribueront à nos tailles, aides et subsides, tout ainsi que leurs parents et prédécesseurs. »

Dans ces mêmes lettres patentes, se trouve ordonnée l'obligation , encore observée de nos jours, d'adjoindre les plus imposés de la commune aux membres du conseil municipal, toutes les fois qu'il s'agit de voter un impôt extraordinaire : «Aussi que lesdits maires, échevins et conseillers de notre dite ville, cité et faubourgs du Mans, ne pourront aux temps à venir mettre sur, ni imposer en notre ville, cité et faubourgs du Mans, aucunes tailles, subsides ou subventions..., sans y convoquer • 't appeler lesdits habitants de notre ville du Mans; et qu'à ce ils donnent consentement, sinon toutefois qu'il y eût mandement de nous exprès au cas. » Donné au Plessis-lès-Tours, le 17 juillet 4483.

Ces lettres patentes furent confirmées ainsi par la succession des souverains du royaume de France : par Charles VIII, mais avec retrait du privilège de se réunir au nombre de 24 personne hors d'une surveillance officielle : « Pourvu que lesdits habitants ne feront aucune assemblée jusqu'au nombre de 24 individus, ni aux autres assemblées générales, sans y appe-

1er aucuns des principaux officiers ordinaires dudit seigneur, audit lieu du Mans. » L'article relatif aux franchises des maires, échevins, etc., n'est pas moins significatif : « Pour ce que, par ce moyen, ils seraient francs de taille, nous n'y baillons, pour le présent, aucun consentement. 26 janvierl488.» — Par Louis XII, à Blois, mars 1498; par François Ier, 14 juin 1515; par Henri II, 22 janvier 1547; par François II, janvier 1552 ; par Charles IX, 29 juin 1579 ; par Henri III, 5 décembre 1586; par Henri IV, juillet 1591 ; Par Louis XIII, 1615; par Louis XIV, juin 1650.

On se tromperait ensuite bien étrangement si l'on pouvait croire que ces privilèges royaux et leurs confirmations, lors même qu'ils favorisaient quelques particuliers, fussent avantageux aux populations; ils augmentaient, au contraire, toujours leurs obligations et leurs charges. Nous en trouvons la preuve dans un grand nombre de documents positifs , et notamment dans celui-ci, que nous empruntons au règne de Louis XV : « J'ai reçu de la ville du Mans la somme de 2,191 livres, à laquelle elle a été taxée au Conseil du roi pour le droit de confirmation dû à Sa Majesté, à cause de son avènement à la couronne ; pour ses octrois et deniers communs, suivant et conformément à la déclaration du 27 septembre 1723. Fait à Paris le 10 septembre 1730, signé Bertin. »

Après le gouvernement royal de la province du Maine par LouisXI, vinrent, au milieu de nouvelles calamités et de quelques intervalles de repos, nous dirons presque de bien-être, celui de Charles VIII, sous la tutèle de Anne de France, fille aînée de Louis XI, femme du sire de Beaujeu ; princesse d'une profonde et véritable capacité, souvent éprouvée par les intrigues des prétendants et de la cour ; celui de Louis XII avec ses guerres, ses conspirations, suivies des hérésies de Luther et de Calvin: gouvernements qui nous conduisent jusqu'à celui de François Ier, en 1515, et terminent cette seconde phase du moyen-âge.

Deux évoques ont administré le diocèse du Mans pendant les dernières années de cette seconde époque.

Philippe de Luxembourg, Lxme évêque du Mans. —Fils de Thibaud de Luxembourg, avant son entrée dans la carrière ecclésiastique, et de Philippine de Melun; Philippe de Luxembourg, d'abord évêque d'Arras par la résignation de Philippe de Melun, son oncle maternel, ensuite de Téroùanne, aujourd'hui Boulogne, est nommé au siège épiscopal du Mans, en remplacement de son père, décédé, vers 1477.

Il suit Charles VIII en Italie, est nommé cardinal par le pape Alexandre VI, à la demande du roi, le 21 janvier 1497. Après la mort de ce monarque, le duc d'Orléans, auquel Louis XI avait fait épouser sa seconde fille, Jeanne de France, princesse difforme, stérile, aspirant à la vie claustrale, devenu souverain, avec le nom de Louis XII, demande, en cour de Rome, l'annulation de son mariage, pour s'unir à la célèbre Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII. Philippe de Luxembourg est désigné par le souverain Pontife comme président de la Commission qui devait informer sur cette affaire; laquelle se termina suivant les désirs de Louis XII, et probablement aussi d'Anne de Bretagne, en donnant à l'un et à l'autre l'occasion d'accomplir l'alliance qu'un mariage de convenance politique avait antérieurement empêchée.

Jules II, élevé au souverain pontificat, etse rappelant d'avoir eu Philippe de Luxembourg pour condisciple dans leurs études, ajouta les évêchés d'Albe et de Tusculum à celui du Mans, lui donna le titre et le pouvoir de légat à latere, vers 1503.

Ce fut alors que ce prélat, accablé d'honneurs et de bénéfices, vint fixer définitivement sa résidence épiscopale dans notre ville, dont il augmenta la célébrité par les relations qu'il entretenait avec les plus grands personnages d'Europe. Il fit de notables accroissements aux châteaux et dépendances de Ton voie, d'Yvré, etc., lit bâtir la chapelle de son palais, et probablement eût effectué le projet qu'il avait conçu d'élever la nef de la cathédrale au niveau du cancel et du chœur, si le chapitre n'avait blessé la dignité de son caractère, en lui demandant une caution comme garantie de l'achèvement de ces travaux.

En reconnaissance des bienfaits de Jules II pour lui, pour son église, il fit inscrire cette dédicace en gros caractères, et qu'on lit encore au surbaissement que forme le commencement de la nef à son départ de la croisée : Julio II. Pont, max. benefactori.

Mais le véritable bienfaiteur de la cathédrale du Mans fut l'évoque Philippe de Luxembourg, dont la munificence excita l'admiration et la reconnaissance de tout le diocèse. Au nombre de ces magnifiques présents, nous citerons surtout un grand crucifix et les statues des douze apôtres, en argent massif et d'un poids considérable. Ces objets ont disparu dans nos troubles civils; et vainement, jusqu'ici, l'on s'est flatté du bonheur de les retrouver, dans l'espérance qu'ils n'ont pas été volés, mais cachés par quelques personnes animées du désir de leur conservation. Un bel orgue doré, des fonts baptismaux en cuivre soutenus par trois lions du même métal, des vases, des reliquaires, de riches ornements; une grosse cloche, nommée Julienne, cassée, refondue en 1810; une belle horloge, etc., sans compter les meubles somptueux, les droits, rentes, bénéfices, etc., qu'il légua par testament, aux chapitres, couvents, hôpitaux, collèges, paroisses de la province du Maine.

Sentant, vers 1507, ses forces diminuées, et craignant de voir son évêché du Mans, auquel il portait le plus touchant et le plus cordial intérêt, entre des mains étrangères, il en confia la direction à son neveu , François de Luxembourg , que la mort vint frapper après deux ans de cette résignation, acceptée par le souverain pontife Jules II, qui pria Philippe de reprendre l'administration du diocèse lorsque François succomba; ce qu'il fit avec un généreux dévouement.

Il existait alors au Mans un usage institué d'époque immémoriale, et que nous retrouvons encore dans nos temps modernes : la course et le bris des lances le jour des Rameaux. « Notre digne prélat, dit Le Corvaisier, ayant reconnu que cette coutume troublait la dévotion des prêtres et du peuple qui allait ce jour en procession; voyant que cette solennité,

ordinairement accompagnée d'un concert de fifres et de hautbois, était intempestive , pour ne pas dire scandaleuse, puisqu'elle témoignait une réjouissance publique dans un temps de douleur et de pénitence, et que cette course était comme une espèce de joute et de tournoi, plus convenable en la saison de carnaval qu'en la semaine de la passion, crut qu'il était de son devoir de remédier à cet abus. » Il obtint même, du roi Louis XII, pour transférer cette burlesque cérémonie dans un autre temps, des lettres patentes de Blois, janvier 1513; mais les prescriptions du souverain et celles de l'évêque restèrent sans aucun effet, en prouvant une fois de plus combien il est difficile de détruire les usages populaires établis par une longue habitude.

Le généreux prélat disposa, par testament, d'une somme de dix mille livres pour la fondation d'un collège à Paris, avec dotation suffisante pour l'entretien d'un principal, d'un procureur et de dix boursiers natifs du diocèse du Mans. Il fit élever dans notre cathédrale trois magnifiques tombeaux en bronze et marbre, pour son père, son frère et son neveu. Ces pieux monuments furent brisés en 1562, lors du sac de la ville par les protestants.

Épuisé par les années et par la maladie, Philippe de Luxembourg mourut au Mans, à l'âge de 74 ans, le 2 juin 1519, après un épiscopat de 42 ans, rempli avec autant de charité, de zèle, que de générosité, de bienveillance et de philanthropie.

Comme chez tous les esprits élevés et tous les cœurs véritablement nobles, sa haute naissance, loin de l'éloigner, par orgueil, du commerce habituel et facile des classes inférieures, l'en rapprochait au contraire. Sonvisageétaitaimable,son abord facile, prévenant, gracieux pour tout le monde, pour les gens du peuple surtout. A la ville, au milieu des artisans, dans les campagnes, parmi les métayers, il savait, sans familiarité, se mêler aux entretiens pour connaître l'état du pays, les opinions, les besoins, les chagrins, les misères dechacun; afin d'éclairer, de rectifier plus sûrement les uns, de consoler, de soulager plus avantageusement les autres. S'il était prompt à s'irriter

d'une injure, il se montrait toujours plus prompt encore à la pardonner. Aussi, après avoir été généralement aimé pendant sa vie, lorsqu'il mourut ce fut un deuil universel et profond. Son diocèse tout entier ressemblait alors à ces grandes et patriarcales familles, qui viennent de perdre un bon père !...

Il fut inhumé dans la cathédrale du Mans et son cœur déposé à côté de celui de son neveu dans l'église de Saint-Vincent.

François de Luxembourg, Lxive évêque du Mans. — Héritier des vertus de son oncle, François de Luxembourg fut placé, en 1507, sur le siège épiscopal du Mans, par la résignation que fit en sa faveur le cardinal Philippe de Luxembourg. Ce dernier ayant été envoyé a Rome par le roi Louis XII, pour mettre fin à quelques différends survenus entre lui et rimpérieux pontife Jules II, François voulut accompagner son oncle , et mourut dans cette métropole du monde chrétien le 9 septembre 1509, en détruisant, dans son diocèse, les grandes espérances que ses belles et nobles qualités avaient lait concevoir. Ses restes, apportés au Mans, y furent inhumés dans la cathédrale.

Nous arrivons au règne de François Ier, qui commencera la troisième et dernière époque de cette grande période intermédiaire aux temps anciens et aux temps modernes. Nous venons de parcourir ces phases de notre histoire du Maine, que Ton pourrait, à juste titre, nommer les temps héroïques du moyen-âge.

C'est en effet ici que nous trouvons les plus étonnants résultats des deux mobiles principaux qui font progressivement grandir les générations : 1° l'esprit essentiellement religieux, inspirant. ces nobles expéditions chevaleresques, avec leurs profondes modifications sur les sentiments et le génie des peuples ; ces admirables édifications de nos temples chrétiens, avec leurs caractères sublimes et leur imposante majesté. 2° Cet héroïsme national dans toute sa puissance, combattant avec une admirable énergie pour l'indépendance, l'affranchissement du pays ; pour l'expulsion définitive de ses plus implacables, de ses plus mortels ennemis.

Nous connaissons actuellement les principaux auteurs de ces grands faits historiques ; il nous sera, dès lors, bien plus facile d'apprécier ces faits dans tout ce qu'ils offrent de particulier à la province du Maine; aux conditions de ses souffrances passées , de son existence actuelle et de ses progrès à venir.

Mais, afin de préciser davantage des notions d'une aussi grande importance à l'intelligence raisonnée de ce pays, nous les rattacherons à trois titres, à trois paragraphes essentiels : 1° Croisades : leurs effets. 2° Édification des temples chrétiens, ses mobiles, ses résultats, 3° Réaction de /' héroïsme national ; délivrance du Maine. Dans ces considérations, nous serons naturellement conduits à poser des principes généraux, mais toujours avec l'attention et l'avantage de les ramener en définitive à des applications propres aux intérêts historiques de cette province.

§ Ier Croisades; leurs effets généraux et particuliers.

Dans la première phase du moyen-âge, après l'affranchissement de la domination romaine, sous l'influence des peuples k demi sauvages qui firent irruption dans les Gaules, nous avons signalé, pour les habitants de ces pays en général, de la province du Maine en particulier, un retour affligeant, mais positif, incontestable vers la barbarie.

Dans celle que nous étudions, il est impossible de ne pas reconnaître, un mouvement en sens contraire, un retour vers les lettres, les sciences, les arts, la civilisation, sous l'influence combinée des deux plus grands, des deux plus nobles et plus fructueux modificateurs de l'humanité : l'esprit essentiellement religieux, le sentiment du véritable honneur et d'une sage liberté.

L'esprit religieux militait alors en effet, non-seulement en faveur de la morale, des saintes croyances, mais encore d'une positive réhabilitation de la dignité humaine, si regrettablement déchue dans la personne des esclaves, des serfs, des

vilains, des seigneurs eux-mêmes. « C'eût été peu pour le clergé, dit M. de la Bédollière, d'opérer le sauvetage du passé, s'il n'avait préparé l'avenir. Tandis que les aristocraties romaine, franque et gauloise se fondaient en un seul corps, l'Église, dont le chef s'intitulait : Le serviteur des serviteurs de Dieu, relevait les faibles et donnait aux classes inférieures, avec la conscience de leur force, le sentiment de leur dignité. Tout en leur conseillant la soumission, elle leur apprenait les mots : d'ÉGALiTÉ, de fraternité, qui, mille ans plus tard, retentirent avec un éclat si terrible!... » Sans doute, le christianisme fut le principal auteur d'un retour à l'égalité, à la liberté; mais à la liberté, à V égalité vraies, bien comprises dans leurs droits et dans leurs devoirs politiques : aussi personne assurément, jusqu'ici du moins, n'a voulu se charger de l'odieux et de l'iniquité d'attribuer à l'esprit essentiellement religieux les extravagances ridicules et les sanglants excès de la révolution de 1793; comme d'accuser le sentiment du véritablement honneur des abus et des crimes de la féodalité.

Le premier, alors dans toute la vigueur d'une sève riche et fécondante, allait bientôt opérer des merveilles; le second, réveillé de son assoupissement , devait seconder puissamment le premier dans son œuvre admirable de régénération et de progrès.

Ce fut en effet sous l'empire de ces deux puissants mobiles, que s'organisèrent les croisades pour la Terre-Sainte : expéditions gigantesques, à la fois religieuses et guerrières, offrant pour objet important la délivrance du saint sépulcre des profanations du fatalisme!...

L'un des plus grands faits historiques du moyen-âge, dans nos contrées, ces pieuses migrations ont été bien diversement appréciées, quant aux résultats, suivant les divers points de vue que chacun de leurs interprèles a jugé convenable de choisir.

Nous éviterons ici toute controverse, laissant à chacun la liberté de ses opinions politiques, religieuses, et ne voulant aborder positivement, dans notre histoire, que les conséquences philosophiques et morales de ces nobles entreprises,

restées sans effet dans leur but essentiel, et devenues trop souvent funestes à nos souverains, au plus grand nombre de nos preux chevaliers.

Les croisades prennent, pour symbole et pour signe de ralliement, la croix du Sauveur, comme leur nom l'indique; pour devise et pour mot d'ordre , ces trois mots caractéristiques de leur mobile, de leur objet : Dieu le veut; sont instituées dans le double but de reconquérir le tombeau de Jésus-Christ, et de délivrer les chrétiens d'Orient du joug abrutissant de l'islamisme.

Les papes, Sylvestre II, dès 999 ; plus tard, vers 1073, Grégoire VII, eurent la pensée de ces grandes et saintes missions; mais ce fut seulement en 1095 que, dans le comté de Clermond-Ferrand , Urbain II les recommanda très-sérieusement, précédé par les prédications enthousiastes de Pierre PHermite; espèce d'aventurier, offrant plus de zèle que d'habileté pour conduire une pareille entreprise; aussi les courses désastreuses des bandes indisciplinées, dont il prit le commandement avec tant d'imprudence, ne doivent-elles pas figurer au nombre des croisades.

Ce fut, comme nous l'avons dit, après le concile de Clermont, que le pape Urbain II vint au Mans, en 1095, pour visiter notre évoque Hoël et planter, dans la province du Maine, l'étendard de la croix qui, plus tard, fut suivi par les seigneurs de celte province, du Bas-Maine surtout.

La première de ces expéditions, entreprise en 1096, ne finit qu'en 1099. Elle fut commandée par Godefroy de Bouillon. Un assez grand nombre de ducs et de comtes bretons s'y rendirent, enseignes et bannières déployées. Elle réunit des chefs justement fameux par leurs exploits : Raymond de Toulouse, le sicilien Tancrède, Hugues de Vermandois, les deux frères de Godefroy : Eustache, Baudouin, etc., et dont les noms, par l'organe du Tasse, ont acquis une véritable célébrité poétique. Enfin, le 18 juillet 1099, elle se trouva dignement couronnée par la prise de Jérusalem , où Godefroy fut proclamé roi par ses compagnons d'armes.

La deuxième , prèchée par saint Bernard , conduite par Conrad III, empereur d'Allemagne, et par Louis VII, roi de France, de 1147 à 1149, sans aucun résultat avantageux, occasionna la mort du plus grand nombre des Croisés.

Quelques années plus tard, vers 1158, une grande et belle cérémonie de ce genre avait lieu dans Tune des villes principales du Bas-Maine. Guillaume de Passavant, alors évêque du Mans, se trouvait à Mayenne au milieu d'une imposante réunion de seigneurs du pays. Bassemblés dans l'église de Notre- Dame, au nombre de 108, ces nobles chevaliers reçoivent, des mains du prélat, avec solennité, le signe de la croix, qu'ils font vœu de porter pendant trois ans, dans la Palestine , en sacrifiant leurs biens et leurs vies pour la délivrance du saint sépulcre et l'affranchissement des chrétiens persécutés. Guillaume, en leur confiant le symbole sacré, faisait à chacun, sur le front, un signe de croix, en prononçant la formule commune : « Si vous acquittez fidèlement le vœu que vous venez de faire, tous vos péchés vous seront remis. » Geoffroy IV, de Mayenne, fils de Juhel, commanda cette expédition particulière; et, trois ans après, de ces 108 pieux et dévoués chevaliers, il n'en revint que 35; les autres avaient péri tristement dans les déserts du Sinaï.

Le frère Jean, moine bénédictin, présent à la cérémonie, en donne le procès-verbal dans tous ses détails. Nous croyons devoir en extraire les noms des chevaliers qui firent partie de cette grande expédition, comme appartenant, pour le plus grand nombre, au Maine, et quelques-uns seulement, à des provinces limitrophes.

Geoffroy.

Hamon.

« Gauthier.

Mayenne ( ...

Guillaume.

Guy.

Humphroy.

Fougères Geoffroy.

Vitré Henri.

Martigné Gui.

Les Roches Payen.

i Henri.

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Ghaourches Payen.

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1 Aubert son trere.

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L'Écluse Amclin.

Antenaise Henri.

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Les Hayes Hasselin.

Malicorne Thibauld.

La Jaille Aubert.

Orenge Guillaume.

Goué Gosselin.

Montenai Maurice.

Le Porc Raoul.

Antenaise Raoul.

Malmouche Dreux.

Entrammes Ursin.

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Baseilles son rrere.

Hugues son frère.

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La Rongère Henri.

Guillaume.

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L'Ecluse Lambert.

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Les Landes Girard.

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Landivi.

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Richard son frère.

Montgiron Odon.

Vautorte Hugues.

Morin Guillaume.

Gorranton Egide.

Bresse , . Geoffroy.

La Ghapelle-Rinsouin Payen.

/ Guillaume.

Manassès Gruet.

Cérans { Auger Tabouer.

Robert Avenel.

Roland.

Boessé Juhel.

Brée Hubert.

Raine Girard.

Gastines De Gastines.

La Boucherie Boucher.

i Malicorne.

Malicorne. . j De Belcossé.

( Roger de Montmel.

Les Vaux Roland.

Fontenay Jourdan.

Bois-Bérenger Henri.

Landigay Robert.

Montenai Guillaume.

Dorcé Robert.

Hotonière en Saint-Ellier. . . Raoul.

Grenoux Réginald.

Montgylon Richard.

( Robert.

Ghantrigné

Morice.

Foulques.

Fouilloux.

Désertines

( Louis Pincerne,

Jean.

Gué son frère.

Louis.

Olivier.

Chamaillard Roland.

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( Hugues.

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( Fronto.

i Roland.

Mont-Jean | Gui son frère.

! Simon, abbé.

La troisième croisade, prêchée par Guillaume de Tyr, destiné»» à reconquérir Jérusalem, que Saladin avait reprise, fut conduite, sans un accord suffisant au succès, par l'empereur

Frédéric Barberousse, Philippe-Auguste, roi de France, et le roi d'Angleterre Richard Cœur-de-Lion. Elle dura de 1189 à 1193. Le premier de ces souverains périt sans gloire au passage d'une petite rivière de Gilicie ; le second revint bientôt dans ses États; le troisième, après s'être illustré par de beaux faits d'armes, et lorsqu'il rentrait en Europe, eut, comme nous l'avons dit, à supporter les souffrances d'une captivité prolongée Leurs troupes furent en partie détruites; et la ville sainte resta sous la domination des Musulmans.

La quatrième., prôchée par le curé Foulques de Neuilly, avec délégation du pape Innocent ÏII ; commandée surtout par des seigneurs français : Baudouin, comte de Flandre; Boniface, marquis de Montferrat, etc.; vers 1204, se trouva détournée si regrettablement de son objet essentiel, qu'elle ne satisfit que des intérêts nationaux particuliers.

La cinquième, sous les ordres de Jean de Brienne, de 1217 à 1221, n'obtint pour tout résultat qu'un traité fait avec les Musulmans : portant obligation de rendre la ville de Damiette, seule conquête effectuée pendant cette expédition.

La sixième, commandée par Frédéric II , empereur d'Allemagne et loi de Sicile, ne dura qu'une seule année, de 1128 à 1129; et présenta, pour étrange résiliât, l'entrée à Jérusalem, de concert avec le soudan d'Egypte, de Frédéric, excommunié par Grégoire IX, pour avoir manqué à ses engagements, refusé d'abord la croisade; enfin, reconnu roi de Jérusalem, et, comme frappé d'excommunication, dans la nécessité de s'y couronner lui-même.

La septième, qui dura de 1248 à 12o2, fut commandée par Louis IX ou saint Louis, en personne. Le zèle pour ces expéditions était refroidi ; Louis, par la ferveur de sa piété consciencieuse, trouva moyen de le réchauffer assez pour entraîner dans cette grande expédition la plus brillante partie de sa noblesse. A côté de quelques succès, vint se placer la sinistre défaite de Mansourah,ou de la Massourc, dans laquelle Robert d'Artois, frère de saint Louis, perdit la vie; et le roi, la liberté, qu'il recouvra par une forte rançon et la reddition des villes

qu'il avait prises. Toutefois, ce courageux et charitable monarque n'en parvint pas moins à réparer les places qui lui restaient encore, et même à racheter plus de dix mille chrétiens.

La huitième et dernière fut encore effectuée vers 1270, par Louis IX, qui fit prendre la croix à presque tous les membres de sa famille. Le débarquement s'opère à Tunis, où le roi succombe à l'influence de la peste. Sa vie avait été celle d'un sage, sa mort fut celle d'un saint. Il est impossible de lire, sans attendrissement, les dernières instructions, que, du lit de mort, il donne à ses fils; et de voir, sans admiration, sans un profond respect, la sublimité du courage que montre dans ce moment suprême le digne monarque, fait pour servir de modèle à tous les souverains de la terre.

Les tristes résultats de ces deux dernières croisades achevèrent d'en éteindre la ferveur: ces expéditions chevaleresques avaient fait leur temps. Aussi les efforts ultérieurs de plusieurs papes restèrent partout désormais impuissants à produire autre chose que des mouvements partiels sans importance et sans durée.

Mais si d'aussi grandes expéditions coûtèrent, disent nos meilleurs historiens, peut-être bien près de quinze à dix-huit cent mille hommes; si le but essentiel qu'on se proposait n'a jamais été complètement atteint, elles eurent, du moins sur la France en général, sur la province du Maine en particulier, des influences favorables aux progrès : 1° du langage, 2° des lettres , des sciences, des arts ; 3° de la courtoisie, de la civilisation. Examinons en particulier chacun de ces points importants de notre histoire.

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