PENDANT LA SECONDE PHASE DU MOYEN AGE
Rien, peut-être, n'est plus difficile à bien étudier que l'histoire littéraire et philosophique du langage d'un pays. Cependant, il existe ici des principes généraux, des notions communes qui trouvent leurs utiles et justes applications.
Ainsi, nous admettons, comme règle, avec des exceptions peu nombreuses, que, dans les invasions et dans le mélange des peuples, c'est le langage des plus civilisés qui, surtout modifie, réforme celui de ceux qui le sont moins : de telle sorte que la connaissance de ces invasions et de ces mélanges conduit sûrement à celle, non-seulement du caractère de cette langue secondaire, mais encore du nombre, de la proportion relative des éléments qui la constituent. C'est en conséquence de cette loi si naturellement établie, que les Romains, au point de vue du langage, empruntèrent beaucoup aux Grecs, les Gaulois aux Romains, les Francs aux Gaulois; que les peuples qui résistèrent le plus complètement à ces mélanges , à ces invasions, sont précisément ceux qui, même de nos jours, ont le mieux conservé la nature et la constitution de la langue primitive : comme le démontre jusqu'à l'évidence, entre plusieurs autres pays, cette condition de la Bretagne, par exemple, jadis rebelle à toute invasion, à tout mélange, parlant actuellement, presque sans modification, le celtique : langue ancienne et primitive des Gaulois; tandis que dans presque toutes les autres provinces de France, dans le Maine surtout, nous retrouvons à peine des traces de cette langue maternelle do nos aïeux, mais, au contraire, un mélange de gaulois, de latin, de saxon, de franc, etc., dans lequel prédomine le dialecte romain, comme racine et comme base du plus grand nombre des expressions.
Il est dès lors facile de comprendre toute l'influence que dut avoir, sur la constitution et les caractères de notre laneaee, cette fréquentation des peuples d'Orient, que nous avions l'arrière-pensée de subjuguer, et celle des autres nations qui venaient, avec plus ou moins de sincérité, nous seconder pour ces grandes expéditions. Nous trouvons encore ici l'explication toute naturelle de ces inspirations allégoriques, imaginaires, qui développèrent, chez nous, le génie poétique, alors dominant, mis en œuvre au milieu des populations par les troubadours et les trouvères : chargés non-seulement, comme ces Bardes anciens des Celles, des Gaulois, d'exciter le courage
des combattants par des chants guerriers, de célébrer les hauts faits, les belles actions des héros ; mais encore de flatter la curiosité des grands seigneurs, d'augmenter l'influence morale des châtelaines, de favoriser les développements d'une galanterie pudique et respectueuse, la culture de la courtoisie, de la chevalerie dans toutes leurs nobles démonstrations, et même dans leurs excentricités, en faisant alors entendre dans les châteaux, les tournois, les cours d'amour, ces contes, fabliaux, lais, ballades, chansons, etc., qu'ils avaient appris, ou même inventés, comme leur nom l'indique.
Nous ferons observer, à cette occasion, qu'il ne serait peutêlre pas très-exact de regarder les noms de Trouvères et de Troubadours comme synonymes; et d'admettre avec un grand nombre d'écrivains modernes le second de ces noms comme remplaçant définitivement le premier. En effet, les trouvères ou tfouveurs étaient réellement les poètes, inventeurs, improvisateurs de l'époque : du xie au xve siècle; parcourant le nord de la France, employant la langue (Poil, composant surtout des chants héroïques, des poèmes épiques, des romans de chevalerie, etc. Ils ont particulièrement habité la Normandie, l'Angleterre, etc.; laissé comme noms célèbres ceux d'Àubouin de Sezanne, de Jean Bodel, de Robert Wace, de Thibaut de Champagne, etc. Les troubadours, que l'on fait également venir du mot provençal troubar, trouver, inventer, étaient cependant plutôt encore des Paladins aventureux, tout à la fois chanteurs, guerriers, portant l'instrument de musique et l'épée des combats suspendus à la même écharpe, que des compositeurs savants, de véritables poètes. On les vit s'élever, par un élan spontané, sur les bords de la Garonne, de la Durance, etc., chantant, dans la langue d'oc, leurs canzones ou chansons: compositions surtout lyriques et souvent consacrées à la satire. Parmi les plus célèbres, on cite : Richard Cœur-de-Lion, Bernard de Ventadour, Arnaud Daniel, Pierre Vidal, etc.
Les trouvères et les troubadours contribuèrent avantageusement ii l'épuration progressive, à la propagation générale de la langue française de celte époque, nommée langue romane.
composée d'un reste de gaulois, d'une grande proportion de latin, d'un mélange de germanique, saxon, franc, etc.; parlée surtout alors dans le midi de la France, le nord de l'Espagne, de l'Italie, etc., qui servit particulièrement d'interprète à ces compositions imaginaires, auxquelles on donna pour cette raison le nom de romans; comme on avait appelé romane cette langue elle-même que nous devions spécialement aux premiers conquérants des Gaules.
Ce langage offrit d'abord deux variétés principales chez les peuples que séparait le cours de la Loire ; et, pour distinguer ces deux variétés, on prit, comme principal caractère, le terme par lequel on rendait le mot oui dans chacune d'elle : ce fut ainsi que l'on admit la langue d'oc pour désigner la langue romane qui se parlait au sud de la Loire, et la langue cVoil, pour indiquer celle dont on faisait usage au nord de ce fleuve.
La langue d'oc, ou provençale, catalane, limousine, romance ou romane du Midi, n'était autre chose, avec les perfectionnements amenés par le temps et l'usage, que celle employée dans ce document authentique cité partout comme le plus ancien titre public, où la langue romane : lingua rustica vel romana, se trouve employée : le serment prononcé à Strasbourg, le 16 des kalendes de mars 842, par les deux fils de Louis le Débonnaire : Charles II, dit le Chauve, et Louis le Germanique, après la' sanglante et désastreuse victoire qu'ils avaient remportée, en 841, dans la plaine de Fontenay, près d'Auxerre, sur leur frère aîné Lothaire, empereur d'Occident. « Sur environ cent mots dont se compose le serment, dit M. Bonami, il n'en existe pas un seul de langue tudesque , excepté ceux de Lothaire, Charles et Louis ; tous les autres sont d'origine latine et de langue romane. » Et, chose qu'il est important de noter, ces mots se retrouvent dans les actes desxne et xme siècles. Ajoutons que dans les conciles de Tours, de Reims, 813; de Mayence, 847; d'Arles, 851, etc., les majorités décident que les évoques traduiront leurs instructions pastorales en langage roman, ou bien en tudesque.
Un membre de l'Académie des inscriptions : Lévesque de la
Ravallière, admettait, dans son fautif système, que l'idiome gaulois primitif s'était conservé, parmi nous, depuis César jusqu'à Philippe-Auguste, seulement avec des modifications assez légères venues du latin, et de manière a constituer notre langue. Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France ont complètement réfuté celte opinion, et prouvé que le latin, pendant plusieurs siècles, langue vulgaire des Gaules, a particulièrement donné naissance au roman.
Celte opinion est également celle des bénédictins de Saint- Maur, avec cette importante distinction faite par D. Rivet, qu'il s'agit, en effet, ici de la langue latine parlée, bien différente de la langue latine écrite; soit, comme le fait observer M. Bonami, par la prononciation , soit même par la construction des phrases. Il en est du reste à peu près de même pour nos langues modernes; ce qui faisait dire, avec raison, au cardinal Maury : « Qu'on ne peut les écrire comme on les parle , sans trivialité; ni les parler comme on les écrit, sans pédanterie. »
Les Romains, comme le fait observer saint Augustin, mettaient un soin particulier à la propagation, dans tout l'empire, du langage qu'ils parlaient. Mais les populations gauloises, de même que celles des autres pays, ne pouvant étudier le latin dans la grammaire, l'apprenaient par leurs continuelles relations avec les soldats, les marchands, les voyageurs, les esclaves, etc., de cette nation conquérante; par conséquent avec bien des inexactitudes et bien des corruptions. On y mêlait alors nécessairement un certain nombre des expressions nationales ; on y fit entrer plus tard une petite proportion de celles des peuples barbares qui, dans leurs invasions, vinrent se mêler chez nous aux Gallo-Romains, subissant le joug de la force, imposant celui de la civilisation. Telle fut évidemment l'origine toute naturelle du langage populaire des premiers Francs, chez lesquels on parlait, vers le vme siècle, trois langues : 1° dans le peuple, un latin vulgaire, corrompu, mêlé de celtique, de tudesque, de saxon, de franc, etc., patois romain, (in(jua romana rustica; 2° à la cour des souverains, dans les provinces germaniques : te tudesque, cultivé avec prédilection,
propagé par Gharlemagne, employé jusqu'à Charles II; 3° pour le clergé, la magistrature, les savants lettrés, etc., le latin avec des altérations variables. D. Rivet soutient, avec raison, que le latin, moins dénaturé, fut en effet la langue du christianisme dans les Gaules, et l'emporta sur le grec, employé dans les églises des provinces méridionales. Froissard , Commines, etc., historiens du xv° siècle, disent positivement que, dans le moyen-âge, l'Europe savante écrivait en latin.
Au nombre des langues parlées dans les Gaules, nous n'avons pas cru devoir faire une mention particulière de cette espèce de jargon, mélange indigeste et grossier de français, d'italien, d'espagnol, de grec vulgaire et corrompu, qui, sous le nom de langue franque, n'est guère employé que chez les marins, les habitants des bords de la Méditerranée, etc.
La première et la plus ancienne variété de la langue romane, la langue d'oc, fut particulièrement celle des troubadours, qu'introduisit, surtout en France, le mariage de Louis VII, ou le Jeune, avec la petite-fille de Guillaume IX, duc d'Aquitaine, l'un des premiers de ces poètes improvisateurs : avec cette Alienor, ou Éléonore, si funeste à notre patrie ; avec cette femme sans pudeur et sans foi, qui se fit accompagner, de la cour de son père, Guillaume X, d'une foule de troubadours, jongleurs, ménestrels, etc.
Le règne des troubadours et de leur langue d'oc, si regrettée par la Bruyère et Fénelon, ne dura guère que deux siècles, du xie au xme ; Tune et les autres furent détrônées par la langue cToil et par les Trouvers. Ainsi fut oublié , vers le temps de Marot et de Saint-Gelais, ce vieux langage provençal, qui n'était pas sans originalité, sans charmes, et se trouva rélégué, sous le titre peu flatteur de patois, dans les provinces méridionales de la France.
La seconde variété de la langue romane, la langue tfoil, encore nommée française, wallone, picarde, etc., qui devint surtout celle des Trouvères, moins latine et plus tudesque, moins douce, mais plus grave, plus précise que sa rivale, ml un grand avantage dans son établissement, sa propagation :
celui déposséder immédiatement dans son domaine, au nord de la Loire, la capitale du royaume, et d'avoir eu, dès les xme et xive siècles, des interprètes et des appuis tels que Dante, Pétrarque, Boccacc, etc. Tandis, comme Ta très-bien dit Fontenelle : « qu'il ne resta guère , à la poésie provençale, d'autre gloire que d'avoir eu pour fille la poésie italienne. »
Nous devons particulièrement rappeler ici l'influence favorable que les croisades présentèrent sur les progrès et la généralisation de notre langue romane : « Dans les grandes migrations de celte magnifique épopée, qui eut aussi son Homère, tous les peuples et toutes les langues se mêlèrent , » dit Thomas : Français, Normands, Anglais, Allemands, Italiens, etc.; au lieu de parler un latin barbare, plusieurs de leurs historiens, à la fois poètes et guerriers, employèrent la langue nouvelle avec un entier succès ; ainsi que le prouve l'intérêt que les étrangers mirent à rechercher les écrits de Joinville et de Ville-Hardouin , regardés comme les plus anciens chroniqueurs du genre. Ce fut en langue d'oc, alors dans tout son lustre, que Richard Cœur-de-Lion chanta ses exploits et les infortunes de sa pénible captivité.
Une fois entrée d'une manière positive et régulière dans cette voie d'exclusion de sa première variété, la langue romane d'oil fit des progrès plus importants, plus rapides, et ne tarda pas à se généraliser sous le nom de langue française.
A ceux qui douteraient encore de l'origine essentiellement latine de cette langue, il nous suffirait de rappeler qu'un grand nombre de mots sont passés de la première dans la seconde, sans autre modification notable que celle de la prononciation. Ainsi : non, plus, est, si, tribunal, examen, etc., s'écrivent en français absolument comme en latin.
Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'elle parvint aussi facilement à se débarrasser, par une épuration nécessaire, d'un assez grand nombre d'expressions inconvenantes, fautives, mais consacrées par l'usage. Nous citerons, entre mille exemples confirmatifs de celte vérité, une lettre du duc de Guise, dit le Balafré, publiée par Bériat Saint-Prix, dans laquelle on trouve
encore, par conséquent vers la fin du xvie siècle, ces expressions : f avions, fêtions , etc., qui ne sont plus employées que dans le fond de nos campagnes et dans la dernière classe des manouvriers de nos villes.
La langue française, ainsi constituée dans un degré voisin de sa perfection, devint celle du monde civilisé presque tout entier; mais elle offrit encore, à ce point de vue, sur la langue latine des Romains, cet immense avantage que la seconde se généralisait sous l'impérieuse loi de la conquête et de l'invasion, tandis que la première devint à peu près universelle par les qualités particulières de son génie, de sa clarté, de sa précision.
La province du Maine suivit avantageusement ces progrès de la langue française, et ce n1est peut-être pas sans étonnement qu'on apprendra qu'aux xme et xive siècles , elle était réputée pour sa manière de parler et d'écrire. Nous verrons, en faisant l'histoire des temps modernes, qu'elle n'a peut-être pas entièrement soutenu sa réputation : que, dans son état actuel, la langue française offre, au milieu de nos populations, une corruption fâcheuse, mais qui témoigne, comme dédommagement, par l'étymologie du plus grand nombre des mots, de l'origine essentiellement latine de cette langue même dégénérée.