III. Progrès de la courtoisie, de la civilisation
Dans la première phase du moyen-âge, à cette époque, plus particulièrement, où la féodalité prit naissance par les causes, avec les résultats utiles et les abus que nous avons indiqués; où d'après l'expression poétique de M. de Sismondi, vers le milieu du xe siècle, h la fable de Deucalion et Pyrra sembla, pour la seconde fois, recevoir une explication allégorique; où la France, en autorisant l'édification des forteresses, sema des
pierres sur ses jachères dont il sortit des hommes armés, » les seigneurs alternativement suzerains et vassaux , couverts de fer, toujours sous les armes, vivaient derrière leurs ponts-levis, abrités par leurs créneaux ; étrangers à toute culture morale et seulement occupés du développement de leur force physique, de leur habileté militaire, qu'ils employaient tantôt à défendre leurs possessions, à menacer celles des autres; tantôt môme à détrousser honteusement, sur la voie publique , les marchands et les voyageurs. Grossiers, presque sauvages, durs, cruels dans leurs vengeances; dans les applications arbitraires de leur justice absolue, décorée du nom de seigneuriale, mais trop souvent arbitraire, injuste et barbare. Parlant un impérieux et rude langage, ces terribles barons étaient l'effroi de leurs sujets, les despotes et les dominateurs de leur famille.
Au milieu de ces tristes conditions, de cet empire absolu de la force brutale, de cette existence guerrière , les femmes ne jouissaient d'aucun de leurs privilèges naturels : asservies aux ordres du maître, elles n'avaient pour devoir que l'obligation d'obéir ; pour droits, que l'entretien de la famille et les soins économiques de la maison; du reste, sans influence et presque sans considération morale.
Mais, dans la période où nous sommes arrivés, un rayon de la divine lumière vient éclairer cette existence matérielle et ténébreuse ; la voix de la religion el celle de l'honneur se font entendre dans ces âmes fortement trempées , et qui n'attendaient qu'une occasion pour en suivre les nobles et sublimes inspirations.
La délivrance du saint sépulcre, l'affranchissement des chrétiens douloureusement courbés sous le joug d'un despotisme cruel et stupide, se présentèrent comme la mission doublement sacrée qu'avaient à remplir, avec dévouement, les preux et nobles chevaliers de cette époque.
Illuminés par ce divin et philanthropique enthousiasme, que d'autres nommeront peut-être du fanatisme, ces hommes nouveaux grandissent aux yeux du monde civilisé; s'élancent où l'honneur et la religion les appellent; font retentir l'Orient tout
entier du bruit de leurs valeureux exploits : Jérusalem est au pouvoir des chrétiens ; les fers de leurs malheureux frères sont brisés. Dans ces rapports des nations, par ces échanges nombreux de générosité, de courtoisie, les esprits s'éclairent et se polissent; les cœurs s élèvent et se moralisent; le caractère vraiment chevaleresque, jusqu'alors inconnu, se révèle avec toutes ses loyales et nobles manifestations ; mais, en même temps, nous devons le dire pour la vérité de l'histoire, avec ses aberrations et ses excentricités.
Pour ces valeureux chevaliers l'honneur est devenu le premier mobile après la religion ; le plus sacré des devoirs, la défense du trône et de l'autel; la félonie, le plus flétrissant des méfaits ; et pour compléter cette admirable métamorphose, pour en affermir les conditions, la mort, devant cet héroïsme sublime, s'est dépouillée de ses anxiétés et de ses terreurs! On peut désormais compter sur la foi de ces paladins comme sur leur courage ; aussi le plus bel éloge que l'on ait cru pouvoir faire de Bayard, l'un de leurs plus beaux types, fut de le qualifier du titre de : chevalier sans peur et sans reproche!...
A côté de ces qualités mâles et guerrières, les preux montrent l'affabilité, la politesse la plus recherchée, les égards les plus empressés auprès des femmes; ils sont non-seulement courtois, mais galants, soumis ; et cette nouvelle transformation n'est pas la moins étonnante et la moins remarquable.
C'est alors, en effet, que l'on voit le pouvoir moral des châtelaines, jusqu'alors à peu près méconnu, prendre un développement, un empire lui-même si favorable aux progrès de la civilisation. Elles deviennent les arbitres du bon goût et de la vaillance; l'objet des attentions les plus délicates; le mobile des plus belles actions ; et dans les fêtes, dans les tournois, dispensent le prix de la valeur qu'elles ont inspirée.
Pour ces nobles seigneurs, l'amour lui-même a changé de caractère ; il n'avait offert jusqu'alors qu'une sorte d'impulsion de l'instinct; il présente un sentiment élevé, pur comme les inspirations célestes; un sentiment qui se trouve satisfait par un simple regard, un souvenir, une parole, une pensée ; un
sentiment qui transporte l'âme à toute la hauteur du dévouement, du sacrifice de la vie!... Qu'il nous soit permis d'en rappeler un exemple touchant, extrait de notre histoire locale, et qui nous fera bien connaître les usages et les mœurs du temps.
Vers Tan 1415, les habitants de Laval se livraient aux joyeux ébats des campagnes, sur les rives de la Mayenne, après la représentation des mystères, et le brillant tournoi donné par les chevaliers de la garnison du château. Une panique est alors excitée par le bruit lointain d'un cliquetis d'armes ; et, comme il est aisé de le comprendre pour ces temps de guerres et d'invasions continuelles, toute la populations passe immédiatement des démonstrations d'une gaieté bruyante et légère, à celles d'une terreur morne et profonde. Quelques instants après, ces craintes, sans motif, avaient ellesmêmes fait place à des larmes, à des chagrins, à des regrets trop bien légitimés.
Il s'agissait en effet d'un cortège funèbre. Le hérault d'armes, en deuil, ouvrait la marche, et répétait par intervalles, et d'un accent lugubre, ces douloureuses paroles : « Priez Dieu pour le noble Guy, notre bon seigneur, car il est trépassé en revenant de Terre-Sainte.)) Suivaient tristement: un cheval couvert du drap noir, conduit en main par Guy Turpin, le premier écuyer du noble baron ; les varlets, portant armure et bannière baissées. Les hommes d'armes, etc., terminaient le morne cortège, qui se rendit au château, dans lequel des scènes plus tristes et plus étonnantes allaient se passer.
Deux femmes s'y trouvaient au milieu de leurs vassaux et de leurs gardes : Anne, et Jeanne de Laval, sa mère, fille de Jean de Laval, seigneur de Châtillon,etc, veuve en premières noces du connétable Duguesclin ; et, d'un second hyménée, de Guy de Laval, treizième du nom, père de la malheureuse Anne.
Celle-ci, par la volonté de sa mère, femme absolue dans sa domination et dans l'orgueil de sa noblesse, avait fait un mariage de convenance, en épousant Jean de Montfort, seigneur de Kergorlai; mariage dont l'estime seule avait, en con-
séquence, déterminé la conclusion et forcé Jean de Montfort à prendre, par condition expresse, le nom de Guy XIII. Aune pleura donc son époux comme un ami justement estimé, comme devait le faire une bonne, digne et respectable femme, dont le cœur aimant n'avait pas encore trouvé l'occasion de s'abandonner à ses pures et tendres inspirations.
Anne de Laval était belle, gracieuse, distinguée sous tous les rapports; elle n'avait pas trente ans !... Le cœur d'une femme de cet âge, de ce caractère, qui n'a pas aimé, communique, reçoit avec force, rapidité, ce noble et généreux sentiment.
Après les premiers jours donnés aux regrets sincères d'une perte réelle, surtout pour ses enfants, vraiment et profondément sentie, la noble dame voulut entendre le récit des exploits de son valeureux époux.
Quel autre pouvait mieux satisfaire une aussi légitime curiosité que le fidèle écuyer, toujours attaché aux pas du baron son maître ; qui l'avait accompagné dans tous ses combats, et ne s'en était séparé qu'après sa mort? Guy Turpin fut donc appelé, dans cette occasion qui devait décider son avenir, au dangereux honneur d'un pareil entretien.
Ce chevalier d'environ trente ans, comme sa châtelaine ; comme elle, doué des agréments de la taille, de la figure; des qualités de l'esprit et du cœur, devait inspirer, devait éprouver lui-même les inquiétudes naturelles, et le désir plus naturel encore d'une mission si pleine à la fois de charme et de mélancolie.
Plusieurs jours se passèrent dans ces tristes mais délicieux entretiens. Le cœur de Guy Turpin était pris d'un sentiment si pur et si mystérieux, qu'il n'osait se l'avouer à lui-même, et qu'il s'efforçait de le refouler au fond de sa pensée , comme un secret dont l'imprudente révélation occasionnerait, peut-être, la mort de celle qu'il aimait!...
Anne, de son côté, ne pouvait être invulnérable dans un aussi périlleux combat. La noble dame avait d'abord entendu les récits du jeune écuyer avec un respectueux sentiment pour
les belles actions et la mémoire de son époux ; mais, par degrés impossibles à préciser, la femme sensible avait écouté la voix sonore, accentuée du narrateur; s'était, avec un abandon naturel, attachée à l'élégance, à la pureté de sa diction ; à l'entraînement sympathique et passionné de ses portraits ; enfin, la tendre amante avait senti, pour la première fois, vibrer les cordes vitales de son cœur; mais en même temps, par un effort suprême, elle était parvenue à ne pas avouer à sa conscience un sentiment aussi légitime, et surtout à décider, au fond de son âme , que le dernier qui l'apprendrait serait précisément celui qui l'avait inspiré !...
A partir de ce jour, qu'il nous serait difficile de qualifier, Guy ïurpin ne vit plus dans Anne de Laval que la dame de ses pensées ; Anne de Laval ne considéra plus, dans Guy Turpin, que son unique et servant chevalier : mais sans aucun autre mutuel aveu que le bonheur de vivre sous le même toit, de se trouver ensemble, d'échanger un regard, un soupir, que l'on s'efforçait même de ne pas rendre indiscret.
Ce bonheur si naïf, si pur, ne devait pas être de longue durée. Jeanne de Laval, en mère clairvoyante et sévère, avait tout soupçonné, lorsqu'un événement imprévu lui fit tout comprendre. Incapable, dans son profond égoïsme, de sacrifier un vain orgueil de naissance au bonheur de sa fille , elle déchira deux cœurs à la fois, en éloignant à jamais Guy Turpin, qu'elle chargeait d'une mission de confiance : prétexte d'un véritable exil !
Dès le matin, avant l'aurore, notre malheureux chevalier sortait de Laval, plus triste encore, et surtout bien plus malheureux qu'il n'y était entré l'année précédente. En jetant un dernier regard vers le vieux château, qui se perdait, en partie, dans l'ombre, il aperçoit, avec une émotion à la fois douce et douloureuse, une lumière qui brillait à la fenêtre de l'oratoire OÙ, sans doute, Anne priait: incapable de goûter un sommeil qu'il ne partageait point! Il n'était pas seul à ressentir les angoisses de la séparation. Cette pensée lui lit du bien, et sa pénible souffrance fut allégée de moitié. Faut-il, comme on l'a
dit, nommer cette impression, qui toujours alors se manifeste, l'égoïsme de l'amour? Nous ne le pensons pas; et loin de vouloir associer deux sentiments et deux expressions aussi complètement opposés, nous dirons plutôt : que l'amour véritable est un état de l'âme si puissant et si parfait, qu'il ne se comprend et ne s'accepte qu'à la condition que les deux êtres identifiés par lui mettront tout en commun : la souffrance aussi bien que le bonheur!...
Après une absence, un martyre de dix années, Guy Turpin, ayant appris que les Anglais ravageaient le Bas-Maine surtout, pillaient les églises, brûlaient, saccageaient les villes, s'étaient emparés de Laval , dont les nobles dames avaient été forcées de sortir pour se réfugier à Vitré; suivant les impulsions de son cœur et de sa conscience, vole au secours de son pays, en délivre la capitale, en faisant, avec les trois cents chevaliers qu'il avait rassemblés, des prodiges de force et de valeur. Maître de Laval, il court à Vitré, pour apprendre à ces châtelaines que leur manoir les attend. Accompagné de niessire Laferrière, il se présente mystérieusement, et la visière baissée, devant Anne et sa mère, sans proférer une seule parole.
Aussitôt que Bertrand de la Ferrrière, qui seul devait parler, eut annoncé la délivrance de Laval, Jeanne lit asseoir les deux chevaliers: l'inconnu près de sa fille, et la Ferrière près d'elle, en le priant de lui donner tous les détails d'une aussi généreuse action. Mais, lorsqu'elle eut appris que toute la gloire de sa délivrance appartenait au personnage mystérieux, immobile et muet à la place qu'il occupait, la curiosité, sans doute aussi le besoin de connaître son libérateur, la fit insister pour qu'il voulûl bien relever sa visière; sur un geste négatif du chevalier, elle comprit qu'il s'agissait peut-être d'un vœu qu'on devait respecter.
Mais Anne, avec ce sixième sens que l'amour le plus pur sait donner aux femmes dans les grandes .occasions , avait aussitôt reconnu son amant aux impulsions de son propre cœur, à celles qu'elle entendait à l'unisson le plus parfait, sous
l'épaisse armure du guerrier. Aussi, pendant que Jeanne était occupée des détails que lui donnait La Ferrière sur un événement qui la touchait de si près, la dame des pensées de Guy ïurpin livra, sans crainte d'erreur, une main furtive à son unique et servant chevalier , qui la pressa respectueusement contre ses lèvres, et la mouilla de ses larmes.
Anne de Laval ne pouvant lui donner davantage, voilà tout ce que put obtenir le chevalier Guy Turpin, comme gage du plus saint et du plus constant amour. Guy Turpin disparut pour toujours. Mais si les deux amants ne se revirent plus, ils restèrent constamment fidèles à la foi tacite qu'ils s'étaient promise, et n'altérèrent jamais, par un autre amour, la pureté sublime de celui que, sans aucune déclaration verbale, ils s'étaient consciencieusement juré par le cœur!...
« Qui m'expliquera l'amour chevaleresque, dit, à cette occasion, M. Eugène de G., à la touchante et gracieuse notice duquel nous avons emprunté les faits de ce récit?... Je me suis souvent demandé si nous connaissons bien cette société du moyen-âge que nous traitons de barbare"? Quelles anomalies, quels problèmes elle présente encore à ceux... qui veulent pénétrer la vie que l'on menait derrière ces murailles crénelées, et sentir le cœur du colosse battre sous son armure d'acier ! »
M. Guizot l'a dit avec raison : « L'époque de la chevalerie fut pour l'Europe moderne ce que les temps héroïques avaient été pour l'ancienne Grèce. »
G'est donc aux premiers temps des croisades, et surtout à l'influence de ces grandes expéditions, qu'il faut rapporter l'origine de la véritable chevalerie ; de cette noble institution qui, sans doute, offrit ses travers et ses abus; mais qui concourut, pendant longtemps, au maintien de la religion, de la royauté, de l'ordre social, en suppléant alors souvent à la réalité, à la puissance des lois; en polissant les mœurs sauvages des anciens guerriers; en rendant à la femme cette liberté d'action morale, sans laquelle on ne peut espérer aucune civilisation.
Nous allons retrouver les mêmes influences favorables sur l'architecture des temples chrétiens bâtis, dans cette phase du moyen-âge, avec un zèle, un entraînement que les sublimes inspirations de l'esprit religieux peuvent seules expliquer.
§ II. Édification des temples chrétiens; ses mobiles,
ses résultats.
Le christianisme, dans sa marche simple, naturelle et prudente, ne présentait pas le pompeux appareil des dominations de la terre. Il ne venait pas avec la mission dasservir, de subjuguer les peuples : son aspiration céleste, au contraire, était de les arracher à l'esclavage de l'ignorance, des oppresseurs et des passions; de rendre, à l'homme déchu, l'exercice normal de ce libre arbitre, qui forme son caractère essentiel, et qui doit décider, par lui-même, la grande et sérieuse question de l'avenir.
11 ne faut donc point s'étonner en voyant dans le Maine, ainsi que dans les autres provinces, le cours de cette religion divine, comme celui des lettres, des sciences, des arts, de la civilisation, offrir, pendant la première phase du moyen-âge, des temps d'arrêt et même des mouvements rétrogrades. Il ne faudra pas s'étonner davantage en voyant, dans la seconde époque où nous sommes arrivés, au milieu des circonstances plus favorables au développement de la civilisation, des arts, des sciences et des lettres , le christianisme participer à ce réveil sublime ; pénétrer les esprits de sa lumière céleste ; les cœurs, de sa chaleur divine; et, pour ceux qui raisonnent, déterminer ce progrès, dont, pour les autres, il semblait, au contraire, suivre l'impulsion.
Dès les premiers enseignements de cette religion si touchante et si persuasive, les âmes véritablement pieuses furent entraînées vers son culte, et sentirent la nécessité de lui consacrer des temples dignes de son imposant et noble caractère. Ce qui nous explique la préférence que les premiers pontifes
romains donnaient aux anciennes basiliques, servant à la fois de tribunaux et de lieux d'affaires, et convenablement disposées pour les cérémonies du christianisme; sur les temples païens trop petits, moins bien distribués, et surtout profanés par le séjour des faux dieux. C'est bien probablement en conséquence de ces antiques appropriations, que le titre de basiliques s'est conservé pour la désignation de nos principales églises.
Cette première différence, que nous trouvons entre la capacité des temples païens et celle des églises chrétiennes, suffirait déjà pour nous faire comprendre toute la distance qui sépare le caractère et le génie des religions qui s'y pratiquent. Les temples païens étaient en effet construits , pour le plus grand nombre, sur une échelle si minime, qu'ils n'admettaient, dans le sanctuaire, que les prêtres de la divinité, les élus, un petit nombre d'initiés; tandis que les églises chrétiennes sont, en général, bâties avec d'assez larges dimensions pour y laisser entrer les populations réunies : faisant participer les nombreux lidèles aux bienfaits de l'instruction et de la prière . dans les premiers, en effet, égoïsme, orgueil, dissimulation; dans les secondes, bien comprises, charité, modestie, communications fraternelles. Aussi n'est-ce que par une sorte d'exception qu'au vie siècle le culte des faux dieux se voyait encore, diton, sur le mont Pkaunus, près de Baveux, en Normandie, et que leurs temples ne furent définitivement rasés qu'au vne, dans cette partie des Gaules, puisque saint Romain, évoque de Rouen, en Q%G, y trouvait encore des idoles à renverser.
Dans toutes les provinces qu'ils évangélisèrent, dans celle du Maine en particulier, les évoques manifestèrent, dès le principe, un grand zèle pour rétablissement des édifices consacrés à la prière. D'abord très-simples, ces édifices n'étaient que de modestes oratoires, à côté desquels était ordinairement consacré le cimetière des chrétiens. Plus tard, on construisit de véritables églises plus spacieuses, plus ornées, et dont la forme, soumise à quelques modifications, offrit cependant un type assez généralement adopté. Ces utiles dispositions, coin-
mandées par l'augmentation progressive du nombre desfidèles, se manifestèrent dès la seconde moitié du vc siècle.
Le type simple d'une église complète représentait une croix latine, couchée de l'est à l'ouest; la tête, vers la première direction ; le pied , vers la seconde. La tête se trouvait terminée par un enfoncement cintré nommé apside; elle formait le chœur, beaucoup moins long que le pied, mais qui s'étendit, à partir du vie siècle, avec une augmentation du nombre des autels secondaires, ultérieurement placés dans autant de chapelles autour du chœur, où se voyait l'autel principal , avec des variantes multipliées, dans la forme et la situation. La chapelle consacrée à Marie se trouvait, comme aujourd'hui, ordinairement placée derrière l'apside , sur la ligne prolongée du chef de la croix; elle était plus spacieuse que les autres, et prit quelquefoisune telle extension, qu'elle semblait une petite église dans la grande. Les bras contenaient le transept, ou croisée, qui sépare le chœur de la ^^représentée par le pied de cette croix. La grande arcade, placée entre le chœur et le transept, était souvent décorée par une représentation de la passion et de la mort du Sauveur. Dans un assez grand nombre d'églises, de campagne surtout, on y voit encore un Christ d'assez forte dimension.
Pour quelques églises, comme exception à la règle générale, on fit plusieurs nefs, on creusa, sous l'autel principal, un caveau nommé crypte, destiné à l'inhumation des évèques et des chrétiens morts en odeur de sainteté. On ajouta soit une galerie, soit une cour carrée entourée de portiques, une piscine au milieu ; pour les instructions et le baptême à donner aux néophytes : cette piscine était désignée sous le titre de Fonts baptismaux; l'édifice tout entier consacré à cet usage prenait le nom de baptistère.
La porte principale des églises chrétiennes ordinairement assez grande se trouvait au pied de la croix ; par conséquent au bas de la nef et tournée vers l'ouest. Dans le principe, les fenêtres cintrées présentaient en général trois à quatre pieds d'élévation sur un ou deux de largeur : la courbure supérieure était un plein cintre.
Des clochers plus ou moins élevés, des tours de volume, de formes variables, furent élevés comme signe caractéristique des églises chrétiennes, ordinairement au-dessus du pied de la croix, du bas de la nef; quelquefois sur l'un des côtés; sans doute avec l'intention d'élever la maison du Seigneur au-dessus des habitations humaines, et de les placer, en quelque sorte par cette condition symbolique, sous sa puissante et maternelle protection ; car ce ne fut qu'après bien des années que Ton y plaça des cloches, en remplacement des trompettes sacrées, pour appeler chaque jour les chrétiens à la prière, pour s'accommoder, comme nous allons ici le rappeler en termes généraux, aux expressions de leurs joies et de leurs chagrins.
Cloches : voix de l'Eglise. — Des faits de l'antiquité prouvent que les petites cloches ou clochettes ne sont pas une invention du moyen-âge. On assure que, dans Athènes, les prêtres de Proserpine s'en servaient les jours de fête. On connaît les tintinnabulai qui, chez les Romains, se faisaient entendre à l'ouverture des marchés, à l'heure des bains, au passage des condamnés à la peine capitale, etc. Pline assure qu'il en existait, sur le tombeau de Porsenna, que la seule agitation du vent faisait résonner, etc. Mais l'introduction, dans les Gaules, des cloches assez volumineuses pour mériter ce nom ; leur appropriation aux besoins du culte catholique, auquel dès lors elles semblèrent appartenir en propre, ne datent guère que du VIe siècle.
On attribue leur invention, en 409, à saint Paulin, évèque de Noie, ville de Campanie, dans le royaume de Naples, où les premières furent alors fondues. De là sans doute leur nom de campance, chez les Latins; et celui de campanille, donné, par nos architectes français à la partie supérieure des dômes où les cloches se trouvent placées. Polydorc Virgile, en rapportant cette invention au pape Sabinien, élu vers 604, paraît donc avoir émis une opinion doublement erronée.
Importées dans les Gaules par les Romains dès le vie ou même Ve siècle de l'ère chrétienne, les cloches des églises offrirent d'abord un très-petit volume et n'exigeaient pas alors
ces tours massives que leur nombre et surtout leur poids énorme rendirent indispensables vers le ixe.
Ces grandes voix de l'Église, comme on les a poétiquement nommées, ayant pour objet essentiel d'inviter, d'appeler tous les chrétiens à la prière, à l'assistance aux offices religieux, durent nécessairement prendre une puissance en mesure de l'augmentation du nombre des fidèles, et de l'accroissement que présenta la circonscription des paroisses. Aussi, d'abord simplement fixées au-dessus de la porte principale des temples, elles furent élevées dans les points culminants de l'édilice ; placées dans les clochers plus ou moins sveltes pour les plus légères; dans les tours solides, pour les plus lourdes. On les vit, pour quelques églises de France, atteindre au poids considérable de 30,000 à 40,000 livres; telles que celles d'Aniboise, en ïouraine ; de Sens, en Champagne, etc. Celle de Moskou, le géant des bourdons, offrait, disent les historiens du pays, le poids énorme de 200,000 kilos, 20 pieds d'élévation, 23 pouces d'épaisseur.
La cloche de Moscou, présente : hauteur, 6 met. 67 cent.; diamètre:? met. 29 cent. Poids : 200,000 à 240,000 kilos. L'ayant coulée en 1733 , on voulut construire une tour pour la recevoir. Mais pendant l'incendie du Kremelin en 1737, lorsqu'elle était encore dans les ateliers foyer du sinistre , on jeta de l'eau sur cette cloche presque rouge, ce qui détacha, dans toute son épaisseur, un fragment assez considérable. Du reste, on reconnut qu'elle était bien réussie, lorsque M. Montferrant, architecte, la dégagea complètement de son moule, le 27 mars 1836. Par ordre de l'empereur Nicolas et par les soins du même architecte français, elle fut montée sur un socle en granit dans la grande place du Kremelin, le 23 juillet ; où l'on peut actuellement la voir. On l'a surmontée d'une croix grecque ; ce qui donne 11 mètres à l'élévation totale du monument.
La richesse de plusieurs évéques, la piété des populations, l'habileté des artistes en métallurgie, réunirent leurs moyens et leurs efforts pour augmenter le volume, le nombre des cloches ; les harmoniser dans les rapports de leurs vibrations,
de manière à former ces concerts mélodieux qu'elles semblent faire descendre des régions célestes sur tous les fidèles réunis dans les jours si radieux et si purs des grandes solennités chrétiennes.
Saint Aldric, évêque du Mans, de 832 à 856, compléta, pour sa cathédrale, d'après les chroniques du temps, un accord de douze cloches avec bourdon. Les preuves de ce fait ne sont peut-être pas absolument incontestables, et l'on arrive ensuite jusqu'au xvc siècle sans documents positifs sur la sonnerie de Saint-Julien. En 1495, Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, acheta, de ses propres deniers, pour son église, an bourdon pesant 10,000 à 11,000 livres; et, qu'après accident, Charles de Beaumanoir fit refondre à ses frais vers 1609.
En 1793, la puissance révolutionnaire vole et brise toutes les cloches de la cathédrale du Mans, à l'exception de la principale, ou bourdon; sans qu'il soit possible de savoir quelle raison majeure avait arrêté MM. les représentants du peuple en aussi beau chemin.
Le 20 mars 1811, en sonnant pour la naissance du roi de Rome, le bourdon est cassé. Fondu le 14 juin, il est remis en place le 12 janvier 1812. Cassé de nouveau pendant que l'on sonne la naissance du duc de Bordeaux, 29 septembre 1820. Refondu vers 1828 et 1854. Enfin en 1859, avec plusieurs autres pièces, M. Bollée, notre habile fondeur, établit, au moyen d'une souscription ouverte dans le diocèse , la sonnerie actuelle de six cloches, pesant : 1° Bourdon, ou Julien, fa dièze, 6,423 kilos; 2° Tonique, ou Marie, si naturel, 2,580; 3° Gervaise, ut dièze, 1,788, 500 grammes; 4° Protaise, mi bémol, 1,255; 5° Liboire, mi naturel, 1.004; 6° Aldric, fa dièze, 721, 500 grammes. Ne devant pas entrer dans les détails de leur imposante et religieuse consécration, nous ajouterons seulement que cette mémorable cérémonie vient constituer un fait dont l'importance marquera son époque dans l'histoire de notre province du Maine au xixe siècle; et nous terminerons ici l'examen des cloches en général par quelques réflexions
pratiques sur les influences morales qu'elles exercent au point de vue du christianisme.
L'église catholique en s'appropriant cet instrument aux puissantes vibrations, en le consacrant en quelque sorte d'une manière exclusive au service divin, s'est créé véritablement quelque chose de réel, d'indispensable : une voix particulière qui devait se faire entendre à l'extérieur, au loin ; comme la voix du prêtre se fait écouter à l'intérieur, au près, à la portée de ses moyens. Nous ne voudrions pas étendre d'avantage, entre la cloche et le prédicateur, une comparaison qui pourrait bien devenir fausse par l'abus des rapprochements. Disons donc seulement , ici, que le prédicateur et la cloche parlent tous les deux pour instruire , mais chacun à sa manière ; avec un même résultat, mais avec des moyens bien différents.
Toutefois, il serait erroné de croire que la cloche de l'Eglise n'est qu'un airain sonore, aux vains retentissements : malheur à l'esprit, à l'âme, au cœur, surtout qui resterait insensible à ses variables et touchantes inflexions !...
Chose au contraire bien remarquable, et qui prouverait encore, s'il en était besoin, toute la sollicitude affectueuse, et toute la portée morale de l'action chrétienne, même dans ses instruments en apparence les plus inertes, les moins capables de faire vibrer avec avantage la corde sensible de l'humanité : cette cloche pieusement consacrée, cette cloche dont le chrétien écoutera désormais la voix, aura des accents pour toutes ses émotions, pour toutes les conditions essentielles de sa vie : Ecoutons !...
Un membre de cette grande famille, que nous appelons humanité, vient de succomber ; aussitôt la cloche projette au loin, de toute la hauteur de son beffroi, sur les populations tristes et silencieuses, des sons rares, séparés par un long intervalle, et qui semblent ainsi péniblement rendus. Leur expression est alors si plaintive et si douloureuse, qu'on l'a naturellement désignée, dans son ensemble, parle terme significatif de glas, du trépassement, des regrets. Que tout homme de cœur nous le dise : à cette voix profondément émue, à ces
accents remplis d'anxiété, son esprit est-il donc resté calme ; son âme, sans émotion, sans aucune souffrance?... Non; car alors il ne serait pas un homme de cœur : non, car ces accents et cette voix nous apprennent ou nous rappellent un bien fatal événement : la mort de l'un de nos frères ; et quelquefois en comblant toute mesure de douleur, celle d'un père , d'une mère, d'un enfant !... Dans ces tristes et cruelles conjonctures, la grande voix de l'Église laisse couler ses pleurs, fait entendre ses gémissements : nous pleurons alors et nous gémissons avec elle!...
Mais si la cloche de l'Église chrétienne a ses accents pour la douleur, elle offre aussi, dans son expression variée, des accents pour la joie, pour les événements heureux de la famille et de l'humanité. Entendez-vous ces tintements vivement répétés avec une accentuation qui se modifie d'une manière si gaiement expressive ; ces battements exécutés avec mesure et cadence, auxquels on donne le nom de carillon: ici la voix de l'Eglise transmet une heureuse nouvelle; sa joie répond à celle du foyer de la famille, où vient de naître un enfant, qui fait sa première entrée dans le temple du Seigneur pour y trouver, par le baptême, le bienfait de sa régénération.
Entendez-vous ces accents plus sérieux, mais toujours d'un bon augure, dans lesquels cette voix donne à ses développements plus de solennité, plus d'étendue; c'est l'union de deux chrétiens qu'ils annoncent, la célébration d'un mariage, qui va resserrer des liens affectueux entre deux familles.
Enfin, dans les grands événements du pays, de ses populations, la voix de l'Eglise ne reste jamais non plus indifférente el muette : jamais on ne confond davantage les expressions de ses douleurs et celles de ses joies.
Le village ou la cité sont-ils menacés d'un sinistre , d'une désastreuse invasion , des sanglants excès de la guerre civile, etc.? Aussitôt la cloche chrétienne fait retentir au loin ces frémissements de la crainte, ces déchirantes vibrations de la terreur, si bien caractérisés par le nom de tocsin d'alarme.
Mais nous dira-t-on peut-être : « Dans quelques occasions,
il est vrai bien rares, elle a donné le signal du massacre !... » Nous le reconnaissons; mais alors qui donc parlait par son organe, que Ton violentait jusqu'à l'obliger à mentir, était-ce donc le christianisme?... Ceux qui viennent de parler savent le contraire ; ils savent, qu'aux jours à jamais déplorables des Vêpres siciliennes et de la Saint-Barthélemi, ce ne fut pas assurément l'Eglise chrétienne qui fit, dans un but aussi coupable, retentir les vibrations de ses cloches; mais la superstition, le fanatisme, le crime!...
Abandonnons ces tristes pensées, et terminons l'interprétation des grandes voix extérieures de l'Eglise par les magnifiques développements qu'elles savent acquérir dans les imposantes solennités chrétiennes, et dans les pieuses manifestations de la joie publique.
Voyez quelle majestueuse harmonie, dans nos importantes basiliques surtout, lorsque les cloches, lancées par ce branle général et sans retenue, qu'on nomme grandes volées, semblent inonder l'atmosphère de leurs mâles et concordantes vibrations. On croirait entendre un brillant et sublime concert, descendant, avec majesté, des régions supérieures, pour unir, dans une expression générale, infinie, d'amour et de reconnaissance : la terre au ciel; l'homme, à Dieu!...
Quel était donc l'objet de ces imposantes manifestations du christianisme par la voix extérieure de son Eglise?... Vous le demandez ; mais cet organe si puissant de nos temples ne vous l'a-t-il pas encore lui-même appris?... Il s'agit de la célébration d'une brillante victoire, ou mieux encore d'une paix utile et glorieuse; il s'agit de l'une de ces grandes commémorations que l'Eglise est heureuse et fière d'honorer à chacun de ses anniversaires. Il s'agit de l'accomplissement de ces devoirs sacrés envers le souverain Dispensateur de toutes choses ; de ces réunions fraternelles, où, recueillis dans un même sentiment, dans une même pensée, tous les cœurs et tous les esprits s'entendent pour élever leurs actions de grâces vers la Providence éternelle, pour travailler de concert à leurs progrès, à leur perfectionnement!...
Ainsi, dans toutes les circonstances principales de la vie des hommes , la voix extérieure de l'Eglise chrétienne se fait entendre avec des accents appropriés à tous les événements. C'est elle encore qui, dès les premiers rayons du jour, annonce l'heure de la prière et du travail; c'est elle qui, vers le soir, nvite au repos, à l'expression de la reconnaissance envers le Bienfaiteur de l'humanité.
Ici, nous le demanderons à tous les cœurs dignes d'être consultés, quel est celui dont la cloche du village, annonçant V Angélus du soir avec tant de naïveté persuasive et délicieuse, au milieu du calme silencieux et pur de la campagne, n'a pas trouvé la fibre sensible, ne l'a pas excitée par les plus douces, les plus suaves émotions?...
Si l'on considère enfin que, toujours sympathique à l'âme chrétienne, dont elle semble partager les tristesses, les joies, les alarmes, les prospérités, elle pénètre même au fond du cœur, de la conscience, de l'homme sans foi, du blasphémateur, de l'athée, pour tout dire en un mot ; mais qu'elle y pénètre comme un reproche, comme un remords; c'est bien alors qu'il sera permis d'ajouter en terminant : Vox œris, vox Dei : La voix de la cloche chrétienne est la voix de Dieu.
L'augmentation dans le nombre et le volume des cloches nécessita, comme nous l'avons dit, la construction de tours assez fortes pour en supporter les ébranlements. Les architectes encore timides, relativement aux dangers de ces édifications, éprouvèrent d'abord quelques difficultés sérieuses dans leur établissement. Leur situation varia beaucoup; elles furent successivement placées à côté de l'église, quelquefois même entièrement isolées ; au centre de l'édifice, au-dessus du portail principal de l'occident; aux extrémités du transept, etc. Elles étaient ordinairement carrées, avec une toiture pyramidale à quatre pans ; avec des fenêtres élevées, étroites, surmoulées d'un cintre. Leur apparition ne saurait être, sauf quelques rares exceptions, bien antérieure au vme siècle, puisque, d'après le bibliothécaire Anastase, il paraîtrait que ce lut en 770 seulement que le pape Etienne III en fit élever une
sur Saint-Pierre-de-Rome, cette première basilique du monde chrétien, et qu'il y plaça trois cloches.
Les églises consacrées au culte religieux dont nous parlons offrirent d'importantes et nombreuses modifications, au double point de vue du perfectionnement de leur construction et des styles architecturaux, d'après lesquels on les édifiait. Bâties en bois, ou peu solidement en pierre, un assez grand nombre des églises primitives a disparu, soit en totalité, soit en partie, sous l'influence du temps ou par la dévastation des barbares, des peuples conquérants, des guerres de religion. Souvent même des restaurations sans intelligence et sans but artistique défigurèrent tellement ces restes précieux de l'antiquité dans nos contrées, qu'elles rendirent très-difficiles ou môme infructueuses les plus habiles investigations de l'archéologie.
Toutefois l'architecture, dite romane primitive , avec son plein-cintre, ses formes épaisses et ses caractères plus ou moins massifs, paraît avoir été celle de nos plus anciennes églises chrétiennes, d'après les vestiges qu'elles nous ont laissés, et suivant les écrivains spéciaux, qui s'occupent, avec distinction, à reconstruire, par l'étude sérieuse des monuments antiques, l'histoire positive du passé.
La Normandie, nos provinces de l'ouest, etc., doivent beaucoup, sous ce rapport, aux savantes et consciencieuses recherches de M. de Gaumont, dont le dévouement et le zèle, pour les progrès et les perfectionnements de la science archéologique, méritent les plus sincères éloges.
Cet état primitif de l'architecture gallo-romaine, comme celui des lettres, des sciences, des autres arts, éprouva lui-même une décadence véritable sous l'influence des invasions barbares, des guerres, des superstitions, des calamités, de la grossièreté, de l'ignorance qui caractérisèrent toute la première phase du moyen-âge. Aussi, M. de Gaumont donne-t-il positivement le titre de renaissance à l'époque dont le retour de l'architecture, qu'il appelle, en conséquence, romane secondaire, marque surtout l'origine vers le commencement du xie siècle. Il aborde le sujet au point do vue du caractère et des méfaits
de ses anciens compatriotes, avec une franchise qui prouve que nos appréciations sur le môme sujet ne sont pas exagérées : « Une ère nouvelle, dit-il, commence pour les arts, en même temps que le xie siècle. L'apathie et le découragement, dans lesquels l'attente de la fin du monde avait tenu les esprits pendant le xe siècle, se dissipèrent bientôt pour faire place à une activité prodigieuse , qui imprima une impulsion toute nouvelle aux arts, à la littérature. La Renaissance fut peut-être plus manifeste encore en Normandie que dans tous les autres pays. Après avoir pille et renversé les églises, les hommes du Nord adoptèrent les mœurs, la religion des vaincus, et devinrent chrétiens aussi fervents quils avaient été fougueux dans leurs dévastations. Ils voulurent réparer leurs ravages, en élevant de nouveaux temples , en rétablissant ceux qui avaient été ruinés... C'est pour la première fois que je parle du style byzantin; ce style n'est que l'architecture romane, modifiée par le goût oriental ; c'est une architecture que nous pourrions appeler gréco-romane , pour indiquer, par un seul mot, les éléments qui la constituent; elle s'était surtout développée dans l'empire d'Orient, dont Byzance était la capitale; d'où lui était venu le nom de byzantine. »
A cette remarquable époque, le plan général des églises chrétiennes était à peu près resté le même : elles offraient toujours la forme d'une croix, dont les bras s'étendaient du nord au midi ; le corps, de l'orient à l'occident; et, bien que le chœur eût pris de l'extension, il n'offrait tout au plus que le tiers de la longueur totale de l'édifice, qui, sans présenter la grande et pure simplicité des temples grecs, prit une légèreté supérieure a celle des constructions romaines, et cette apparence de jeunesse et de variété qui contrastait avec la régularité sévère, mais parfois monotone, des antiques produits de ce genre.
C'est particulièrement au xnc siècle, à cette phase de l'art, nommée, par M. de Caumont : « Architecture romane de transition, o que se manifestent des changements si caractérisés, qu'il faut y voir une véritable révolution, où l'ogive détrône,,
pour quelque temps, le plein-cintre. « Au xne siècle, dit M. Ampère, Histoire littéraire de la France, époque incomparable, tout naît, tout resplendit à la fois dans le monde moderne. Chevalerie, croisades, architecture, langues, littérature, nouvelles; tout jaillit ensemble comme par la même explosion : c'est là que débute véritablement l'histoire de nos arts, de notre littérature, de notre civilisation, comme celle des autres arts et des autres civilisations de l'Europe; c'est au xiie siècle que se termine la transformation du monde ancien, impérial, romain, païen, qui devient le monde nouveau, féodal, chrétien. »
Plusieurs théoriciens exclusifs ont eu la prétention d'expliquer l'origine du style ogival dans la construction de nos églises. Les uns, a la tête desquels se trouve le docteur Milncr, prétendent que ce genre d'architecture est né dans l'Europe occidentale, et que Y ogive, qui forme son caractère essentiel, fut découverte, sans avoir été cherchée, par ceux qui la virent naître sous leur compas, en lui faisant parcourir des cercles enlacés, dans le seul but d'effectuer un genre d'ornementation. Cette idée avait môme antérieurement été formulée par Bentham, à titre de supposition. D'autres soutiennent que les Maures l'avaient introduite en Espagne avant les expéditions pour la Terre-Sainte, et que c'est de ce premier pays qu'elle nous est venue. D'autres, enfin , assurent qu'elle existait en Orient dès les temps antiques, et que les croisés, dans leur enthousiasme pour ce genre d'architecture, l'importèrent en Europe, où son adoption, quelque temps après, devint presque générale.
Il existe, sans doute, une proportion plus ou moins considérable de vérité dans chacune de ces opinions; mais l'erreur ne manquerait probablement pas de se trouver dans l'adoption exclusive de Tune ou l'autre d'entre elles; aussi nous arrêterons-nous à la conclusion sage et raisonnée de M. de Gaumont : « L'architecture ogivale paraît s'être développée sous la triple influence des conceptions de nos artistes indigènes, des souvenirs romains, et du goût oriental qui avait pénétré en
Occident.» Du reste, les faits les moins contestables démontrent que son adoption, en France, appartient surtout au cours du xne siècle, dans la seconde moitié duquel on la vit détrôner le plein-cintre.
Quant au style architectural, dont elle présente le caractère le plus saillant, il a reçu plusieurs dénominations dont une seule nous paraît convenable. Celle de gothique, par exemple, ne présente aucune signification, à moins que les adversaires de l'ogive n'aient voulu, ce qui n'est pas sans quelques probabilités, la stigmatiser par ce titre; en effet, les irruptions des Goths remontent jusqu'au ive siècle ; et leur disparition des Gaules est bien antérieure à l'établissement artistique de l'ogive dans ce pays. Il nous semble donc, à la fois, plus logique et plus vrai de donner, avec M. de Caumont, le nom de style ogival à cette architecture des xne, xme, xive et xve siècles. Nous préférons ce nom même à celui de style byzantin , employé par quelques-uns pour indiquer la cité qui, d'après eux, en fournit les premiers modèles.
L'architecture ogivale, d'abord alliée h l'architecture dite romane, qu'elle devait détrôner, offrit alors, comme cette dernière, quelque chose de lourd, de massif, d'épais dans ses découpures; mais s'affranchissant par degrés de cette alliance nuisible, qui lui faisait perdre l'originalité de son véritable caractère, elle se montra, vers le xin8 siècle, avec toute l'élégance, la délicatesse et la légèreté qui nous la font admirer, aujourd'hui, dans ces charmantes églises chrétiennes où la pierre semble, par un art merveilleux, s'être convertie en festons, en dentelles, d'un fini qui ne laisse rien à désirer; où la gracieuse hardiesse des jets de cette pierre, dans la formation des sveltes colonnes , des ogives , des voûtes comme suspendues par un pouvoir magique, pénètre l'âme d'un sentiment religieux qui fait comprendre que l'on est ici dans le temple de celui dont l'influence divine inspirait le génie créateur de ces chefs-d'œuvre ! . . .
« Dans la construction et la décoration des églises, et surtout de nos grandes cathédrales, dit M. X. Y., Mémorial de la
Mayenne, l'architecture, la sculpture et la peinture ont épuisé tous leurs efforts. Toutes leurs ressources sont exclusivement employées à rendre les temples, où Ton adorait le vrai Dieu, dignes de leur noble destination. Le ciseau fouille la pierre, la découpe en dentelles, la taille en pierreries, la façonne en légers feuillages. Les statues minces et droites, mais pleines de foi, semblent envier aux colonnes le privilège de s'élancer vers les cieux, ou bien se couchent sur les tombeaux froides et recueillies. De vieilles légendes, des scènes de l'ancien, du nouveau Testament sont reproduites sur d'inimitables vitraux.»
En voyant ces merveilles, l'observateur sérieux n'est plus tenté de répéter cette maxime de M. de Bonald, et surtout de l'appliquer à cette époque du moyen-age : « La littérature est l'expression de la société. » Celui qui chercherait alors dans les poètes, dans les chants des troubadours et dans les tensons des trouvères, l'expression des caractères intellectuels et moraux de cette phase de la vie des peuples de la Gaule, s'exposerait à d'étranges illusions : c'est au contraire, comme nous l'avons déjà fait pressentir, au sentiment religieux, à ses œuvres, qu'il faut demander un aussi grave renseignement. Cette grande pensée nous semble de jour en jour mieux comprise : l'homme du peuple, en effet, lui-même, lorsqu'il offre du sens et du cœur, ne passe jamais devant ces éloquentes basiliques sans les saluer de son admiration, en se disant au fond de sa conscience : Il existe nécessairement quelque chose de sublime dans la religion qui sait élever d'aussi magnifiques monuments! Et comme on l'a dit avec une sanglante image : « Les mots assassinats et mutilations de 1793 sonnent douloureusement à son oreille, comme le coup fatal de la hache et du marteau révolutionnaire !... »
Cette remarquable époque du moyen-âge était en effet celle dont l'esprit essentiellement religieux produisit les grandes et magnifiques basiliques, à peine comprises dans la possibilité des immenses travaux qu'elles ont exigés, par la tiédeur, l'indifférence et l'égoïsme actuels. C'est qu'alors, dans la province du Maine comme dans la France entière, le christianisme,
avec toute sa puissance, échauffait les cœurs, éclairait les esprits.
Ainsi, les fidèles qui n'avaient pas eu le courage ou la possibilité de prendre part aux Croisades, regardaient comme un devoir l'obligation de concourir à rétablissement des églises chrétiennes, soit de leurs deniers, soit même de leur personne. Car il n'était point rare de voir alors des seigneurs, à côté de leurs vassaux, attelés au môme chariot qui voiturait les matériaux du pieux édifice. « C'est un prodige, écrivait en 1145 Haimon , abbé de Saint-Pierre-sur-Dive , dans sa lettre aux religieux de Tuttebery, que de voir des hommes puissants, fiers de leur naissance et de leurs richesses, accoutumés à une vie molle et voluptueuse, s'attacher à un char avec des traits, etvoiturer les pierres, la chaux, le bois, et tous les matériaux nécessaires pour la construction de l'édifice sacré. Quelquefois mille personnes, hommes et femmes, sont attelés au même char, tant la charge est considérable; et cependant il règne un si grand silence, qu'on n'entend pas le moindre murmure. »
Le môme auteur nous apprend que ce mémorable usage avait pris naissance à Chartres, pour les travaux de la cathédrale, et qu'en même temps se formèrent, dans un but aussi pieux, des congrégations et confréries d'ouvriers pour travailler de concert à l'édification des églises chrétiennes. Si donc, avec notre moderne indifférence et notre égoïsme progressif, nous avons peine à comprendre ces vastes et belles créations du moyen-âge, c'est que nous comprenons encore moins le sentiment religieux de ces temps mal jugés, l'abnégation et le dévouement des hommes de cette époque si souvent calomniée.
Alors, en effet, des confréries d'artistes et de travailleurs chrétiens s'organisèrent avec des statuts qui n'y permettaient pas l'admission de ceux dont la moralité, la bonne conduite n'auraient point offert des garanties suffisantes. Avant le xnc siècle, des maçons, tailleurs de pierre, sculpteurs, etc., réunis en sociétés, venant d'Orient, d'Italie, parcouraient l'Europe, suivaient les missionnaires des papes, logeaient dans les corn-
munautés ; produisaient des merveilles pour la seule gloire de Dieu, sans ambitionner cette futile renommée que poursuivent la vanité, l'orgueil, l'égoïsme : aussi trouvons-nous la plupart de leurs chefs-d'œuvre sans nom d'auteur; aussi pouvons-nous expliquer l'admirable unité qui règne dans ces magnifiques productions, dont l'achèvement exigea plusieurs siècles. Ce n'était pas en effet le génie seul de l'homme- qui fonctionnait avec les modifications de son éphémère durée ; c'était la pensée religieuse qui se transmettait, avec la sublime unité du vrai, dans ces diverses générations d'artistes. Si l'on voulait , du reste, apprécier, par les faits, toute la supériorité du sentiment religieux sur le sentiment humain, dans la production de leurs œuvres, il suffirait de comparer, aujourd'hui même encore, le noble et majestueux aspect de notre cathédrale , par exemple , avec l'apparence chétive et disgracieuse des maisons qui l'environnent, surtout de celles qui furent construites à peu près vers la môme époque. Entre un grand nombre d'autres chefs-d'œuvres anonymes, et dont un seul aurait suffi pour justifier la réputation de son auteur, nous citerons surtout ces groupes si remarquables de l'abbaye de Solesmes, que l'opinion actuelle attribue à des artistes italiens voyageant sous les mômes inspirations; et, dans le xvie siècle, ayant mis leur talent à la disposition du prieur Jehan Bougler, lui-même aussi distingué par son goût pour les beaux arts que par sa piété véritable. A côté de ces merveilles du sentiment religieux, il était impossible de ne pas trouver les abus et les anomalies du sentiment humain, surtout chez un peuple formé d'éléments disparates, grossiers, et que le christianisme n'avait pas encore suffisamment éclairé des principes de la véritable civilisation. Faut-il ensuite s'étonner de voir, au milieu de ces conditions rudimentaires, la superstition et môme le fanatisme aussi souvent forcer la main du clergé supérieur, dans la nécessité de tolérer ces pratiques extravagantes et ces mascarades pour le moins ridicules des fêtes de Vâne, des fous, etc.? Du reste, le Chapitre du Mans, l'un des premiers, supprima, comme nous l'avons dit, vers 1531 , ces intempestives et grossières cou-
tûmes : espèces d'excentricités qui rappelaient un peu trop les saturnales du paganisme.
Du reste, comme le fait judicieusement observer M. de Gaumont, en considérant la perfection et surtout l'uniformité des monuments architecturaux du xme siècle, et particulièrement des églises chrétiennes, il est impossible de ne pas y reconnaître un principe dominant, un système bien arrêté, une science , un art beaucoup plus étendus qu'on ne Ta supposé pendant longtemps. Les manuscrits de l'époque n'ayant pas laissé de traces commémoratives de cet art, de cette science, il paraît certain qu'ils se transmettaient par un enseignement oral et pratique, dont l'unité d'application faisait le caractère essentiel. Concluons dès lors, avec notre habile archéologue, ainsi que nous l'avons déjà fait en conséquence des mômes principes, que si la plupart des majestueux édifices, qui témoignent si positivement de la capacité de leurs architectes, sont restés sans nom d'auteur, cela vient, comme le pensent, du reste, tous ceux qui n'ont pas craint le travail et la réflexion nécessaires pour bien étudier le moyen-âge, « de ce que, durant cette période éminemment catholique, il n'y eut point d'individus, pour ainsi dire, mais seulement des confréries, des monastères, où l'on mettait en commun, non-seulement sa vie, ses biens, ses espérances, mais encore ses pensées, son âme et son génie. » C'est en effet seulement par d'assez rares exceptions, que, de la fin du xne siècle à celle du xme, on vit dans les arts le talent s individualiser , et quelques noms justement célèbres parvenir jusqu'à nos temps modernes.
C'est peut-être aux empiétements progressifs de cette condition périlleuse, que le style ogival, devenu si pur, si parfait sous le régime commun , perdit sensiblement de ses qualités dans le xive siècle, par l'excès des festons, des découpures et des abus d'une ornementation de mauvais goût; pour subir enfin le sort qu'il avait fait éprouver au style roman : l'ogive se trouvant alors, à son tour, détrônée par le plein-cintre, avec le pénible complément d'entendre cette époque de sa décadence
et de sa chute qualifiée, par le plus grand nombre, du titre pompeux de renaissance.
Nous trouverons cette importante contre-révolution architecturale dans la troisième et dernière phase du moyen-âge, où se complétera l'histoire de l'art pour cette grande et remarquable division des temps.
§ 111. Réaction de l'héroïsme national; guerres politiques, religieuses; délivrance du Maine.
La province du Maine, après avoir supporté la domination de Rome, les terribles invasions des Goths, des Huns, des Saxons, des Francs, etc., subi le joug de ces derniers, traversé l'époque nébuleuse et barbare de la première phase du moyenâge, n'était qu'au début des luttes courageuses, des combats glorieux qu'elle eut à soutenir, par la suite, pour la défense du territoire, l'affranchissement d'une injuste domination.
Les Rretons, les Angevins, etc., par intervalles plus ou moins rapprochés ; les Normands, les Anglais, d'une manière incessante, lui firent éprouver des désastres de tout genre, et provoquèrent enfin cette réaction puissante, héroïque des Cénomans, qui chassa pour toujours l'usurpation étrangère, et rendit le pays aux bienfaits d'une sage liberté.
Mais d'autres ennemis plus perfides, plus dangereux encore, la superstition, le fanatisme, le schisme religieux allaient unir leurs coupables efforts à ceux de l'inique ambition de l'esprit dévastateur et conquérant, pour désoler, ensanglanter notre malheureuse patrie.
Les entreprises, les méfaits de ces deux criminels agents diffèrent assez, par leurs mobiles, par leurs procédés, par leurs funestes résultats, pour qu'il nous devienne indispensable de les examiner séparément sous les titres de guerres : 1° politiques; 2° religieuses.